ATTENTE D'ÉLÉPHANTS
quinze jours, ils reviennent généralement là où ils n'ont pas été inquiétés. Quand on a trouvé une région qu'ils fréquentent et où poussent leurs végétaux favoris, il y a donc beaucoup de chance pour les y rencontrer, à condition d'attendre patiemment, sans bruit, et en se promenant le moins possible inutilement, car les traces de l'homme sentent pendant plusieurs jours, et les éléphants discernent fort bien si elles sont fraîches ou anciennes. De là notre méthode de ne parcourir qu'une ligne droite chaque jour, coupant le pays dans sa longueur, de façon à voir si des pistes d' éléphants le traversaient dans un sens ou dans l'autre.
A notre rentrée au camp, j'appris qu'un léopard était venu rôder autour et qu'il avait même réussi à emporter un morceau de viande. Les lions s'étaient bornés à arpenter les environs pendant une partie de la nuit, malgré la pluie qui tombait avec violence.
La saison des pluies est le moment le plus terrible pour ces grands carnassiers; c'est pour eux la période de la faim et des misères. La présence d'eau partout a éparpillé les animaux dont ils se nourrissent : antilopes, sangliers et buffles; malgré tous leurs efforts, ils ne mangent pas tous les jours, ils jeûnent même souvent pendant une semaine, la nature leur ayant donné la faculté de pouvoir supporter longtemps le manque de nourriture. Mais il y a une limite à tout, et c'est lorsqu'ils sont affolés par la privation qu'ils se rapprochent des villages, mandent les chiens et les poules et, à défaut, attaquent les habitants. Seu-
lement il est rare que les animaux jeunes et vigoureux en viennent là; ce sont les vieux surtout qui se font mangeurs d'hommes, parce qu'ils n'ont plus la force de poursuivre et de tuer un animal puissant; autrement, si tous les lions affamés attaquaient l'homme, nous aurions couru les plus grands dangers : nous en entendions chaque soir une dizaine autour du camp; rien ne leur eût été plus facile que de nous attendre en plein jour derrière un fourré quand, sans défiance, nous cherchions nos pistes d'éléphants dans les hautes herbes. Nos porteurs aussi eussent été fort exposés quand ils s'en allaient, sans autre arme qu'un sabre d'abatis ou une hache, soit ramasser du bois, soit puiser de l'eau, ou même simplement se promener au dehors.
Je suis persuadé que nos allées et venues dans leur voisinage ont, au contraire, souvent dérangé nos dangereux voisins et qu'ils se sont éloignés dans une autre direction sans que nous les ayons aperçus; seulement, le soir, la faim, les ténèbres et l'odeur de la viande les attiraient autour du camp, et je ne sais jusqu'à quel point un homme eût été en sécurité en en sortant à ce moment-là. Au dedans, à condition d'entretenir les feux, nous étions bien tranquilles derrière notre mur épais d'abatis de branches, à l'extérieur duquel étaient amoncelés deux mètres d'épines de toutes les tailles, et Dieu sait quel choix et quelle profusion en offre la brousse africaine.
D'instinct, les lions craignent beaucoup les épines.