‹ Chasses aux grands fauvesChapitre 45 sur 163 · MEFIANCE DES LIONS · texte numérisé non relu

MEFIANCE DES LIONS

qui, une fois entrées dans leurs pattes molles, y déterminent une inflammation et du pus, ce qui les met hors d'état de vaquera leurs affaires.

On trouvera étrange qu'avec tant de lions autour de moi je n'aie pas essayé d'en tuer; mais, pendant la saison des pluies, c'est chose très difficile. Dans la journée, on ne les voit jamais, ou peut-être une fois par an, et la nuit il pleut presque toujours. Ce n'est rien encore de se mouiller, mais la pluie, crépitant sur les feuilles, empêche de rien entendre; la besogne est déjà assez dangereuse, puisqu'on est aveugle, sans encore la compliquer en devenant sourd. Et puis, le lion est très méfiant : dix-neuf fois sur vingt, il refusera l'appât, ou bien s'il se décide à le prendre, il le fera tellement vite que votre chèvre ou votre morceau de viande sera enlevé avant que vous ayez eu le temps d'épauler. Notez qu'il vous voit fort bien alors que vous ne vous doutez pas de sa présence, et il vous surveille quelquefois pendant une heure, à votre insu.

L'expérience et de nombreuses tentatives non couronnées de succès m'ont appris que, indépendamment du danger couru, on perd son temps sans aucune chance de réussite à attendre le lion à l'affût pendant la saison des pluies.

J'ai bien essayé, avec le projecteur électrique, de tirer par-dessus la palissade du camp, mais les lions voyaient tout ce que je faisais et se tenaient en dehors du rayon lumineux. J'ai aussi, en travers du sentier qu'ils suivaient, installé des fusils armés, qu'une ficelle

tendue devait faire partir au moment où ils la toucheraient; à plusieurs reprises j'en ai blessé ainsi, jamais je n'en ai tué un.

On verra plus loin comment, au contraire, j'ai procédé pendant la saison sèche, et de quel succès mes tentatives ont été plusieurs fois couronnées.

Notre léopard, donc, enhardi par la faim, et beaucoup moins méfiant que ses gros frères, revint le soir même et sauta sur un arbre afin de mieux nous voir; seulement, il fut assez maladroit pour faire cette gymnastique exactement en face de moi; comme j'avais mon winchester à portée de la main, il reçut immédiatement un coup de chevrotines à six mètres , et il tomba comme une masse en dehors du camp, juste contre la palissade. Nous l'avons entendu gémir une ou deux fois; puis plus rien. Le lendemain, sauf une mare de sang, nous n'avons jamais pu retrouver ni le léopard ni ses traces; pour moi, il n'y a aucun doute que les lions l'aient emporté et dévoré. Nous avons suivi leur piste pendant un moment pour en avoir le cœur net; mais, en cette saison, suivre une piste de lions dans les hautes herbes, c'est suivre le sillage d'un oiseau dans l'air.

Une journée se passe encore sans résultat; la pluie n'a pas cessé, et on est fort misérable au camp. Nous ne faisons que bâiller ou lire de vieux journaux; les hommes, pelotonnés autour de leurs feux, fument ou causent à voix basse. Nous avons fait notre tournée de reconnaissance, comme de coutume, et nous n'avons rien vu.

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