TER UT DEA SRE
À tout seigneur tout honneur !
Si je commence ce livre de chasses par l’histoire de l'aigle, ce n’est point que je tienne le moins du monde en honneur cet oïseau de proie, type de la force brutale, de la rapacité, du carnage et de l’égoïsme; c'est par cette seule raison que l'aigle est devenu, depuis la déclaration de l'indépendance américaine, l'emblème héraldique de la vaste république
* des États-Unis.
” Le célèbre Franklin déplorait lui-même le choix de ses ù à compatriotes, comme le prouvent les lignes qui suivent :
à « Je donnerais tout au monde, écrivait-il en 1783 à l’un Les Chasses. 1
de ses amis, pour que l'aigle n'eût pas élé choisi pour être
‘le représentant de notre pays, car c’est un oiseau d’un carac-
tère féroce et honteux, qui ne sait point gagner honnêtement sa vie. On le voit souvent, à la cime d’un arbre mort, examiner attentivement les autres oiseaux de rapine travaillant à leurs déprédations aquatiques, afin de profiter d'un butin qu'il est trop paresseux pour conquérir lui-même. Quand un de ces oiseaux s'est enfin emparé d’un poisson qu’il destine à sa famille, ce misérable s’élance, prompt comme la foudre, et le lui arrache effrontément du bec. Malgré ses habitudes de vol et la puissance de sa domination sur les autres habitants de l'air, l'aigle n’en est pas plus heureux ; car, comme la plupart des voleurs et des escrocs de bas étage, il vil pauvre, délaissé et misérable. Selon moi, c’est un coquin de la pire espèce, et le plus petit roitelet, à peine gros comme une noix, l'attaque souvent avec le plus grand couage et le chasse du canton. Je répète donc que le choix de l'aigle n’est pas heureux, et que nos défenseurs de la patrie, les chevaliers de l’ordre de Cincinnatus, à la tête desquels s’est placé mon illustre ami Washington, eux qui ont chassé tous les roitelets de notre belle patrie, n'ont pas pris un embleme convenable pour le blason de notre république. L'aigle devrait être le blason de l'ordre de chevaliers que les Français appellent des chevaliers d'industrie. »
Cette lettre de Franklin m'avait été montrée par un bibliophile émérite de Philadelphie, qui la gardait dans sa collection d'’autographes, et j'avoue que j'avais entièrement partagé l'opinion de l'éminent homme d'État dont la France a gardé le plus noble souvenir. Or mon bibliophile me savait
Ce)
orand amateur de chasse, et, sur ma demande, il me
Le)
donna quelques détails relatifs à l’histoire du grand aigle américain.
« Je descendais, il y a trois ans, le Mississipi, me disaitil, au mois de novembre, dans un frêle esquif conduit par deux nègres, et me rendais à Memphis. Comme c'était aux approches de l'hiver, sur toute la surface du grand fleuve il
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v avait çà et là des bataillons d'oiseaux aquatiques avant abandonné les mers du Nord, les grands lacs glacés, pour venir demander un refuge moins rigoureux aux climats tempérés de nos États du sud. Tout à coup un de mes conducteurs me montra du doigt, perché sur une des plus hautes branches d'un chêne, un aigle gigantesque qui, l'œil ouvert, sondait l’espace et paraissait écouter tous les bruits lointains. Un moment après, mon second batelier s'étant retourné, m'indiqua sur l'autre rive du Mississipi
la femelle de l'aigle, perchée comme son époux li Semblait engager le mâle impatient à ne a de partie, et pour cela elle poussait à irois différentes nés des cris aigus et stridents qui retentissaient le long de la berge du fleuve. A ce signal, le mâle ouvrait en partie ses ailes et lui répondait par les mêmes cris, qui ressemblatent fort aux éclats de rire d’un habitant de quelque cabanon d l'asile des fous,
« Tandis que, les mains sur les rames, mes nègres abandonnaient l'embarcation au courant de l’eau je una du regard les manœuvres des aigles, qui \éiesdiont nada de-
vant eux, sans se déranger, les myriades de canards et de sarcelles, mets indigne de leur estomac, sans doute, comme je le compris un moment plus tard.
« Enfin, continua mon bibliophile, mes oreilles furent frappées par un cri perçant, celui de la femelle; j'entendis au même instant, comme le son rauque d’un clairon, la voix d’une bande de cygnes qui fendaient l’espace éthéré. En jetant les veux vers le nord, en amont du fleuve, je ne tardai pas à apercevoir les voyageurs aux plumes de neige battant l’air de leurs ailes courtes, le col allongé, les pattes serrées contre le ventre , et sondant l'horizon dans la crainte d'un danger. La bande se composait de cinq cygnes volant en triangle, suivant l'ordinaire; mais celui qui avait pris la tête du convoi paraissait plus fatigué que les autres. C'était l’infortuné que les aigles avaient choisi pour en faire leur proie.
« Au moment où il passa devant le chêne sur lequel l'aigle mâle était embusqué, celui-ci déploya ses ailes en poussant un cri formidable, et, lancé comme un sombre météore, fondit sur sa victime résignée, tandis que ses quatre compagnons se laissaient tomber dans les eaux du Mississipi.
« Le cygne chercha bien encore à fuir; mais son ennemi, le frappant sous le ventre, sous les ailes, avec un acharnement incessant , continu, parvint, dans l’espace de quatre à cinq minutes, à le jeter sur la rive, le dos contre terre.
« Nous eûmes alors, mes bateliers et moi, le spectacle le plus hideux que l’on puisse voir. L'oiseau féroce pressait le cadavre au plumage ensanglanté du bel habitant du Nord à l’aide de ses serres aiguës; il rugissait en savourant les dernières convulsions de sa victime, tandis que son bec tranchant fouillait les entrailles du cygne expirant; et pendant que cet assassinat se commettait sous nos yeux, la femelle demeurait toujours perchée sur son arbre, sans se déranger, se confiant à la force de son seigneur et maître pour la perpétration de cet infâme guet-apens.
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