ARNE TS
on le pense bien, gagner au poney cent pour cent dans l'estime de tout le monde.
Les conséquences de cet événement furent de nous oblier à attendre le retour du messager que nous envoyümes à la plus prochaine hacienda avec ordre d'en ramener des chevaux destinés à remonter notre cavalerie. Nous savions bien que nos pourvoyeurs ne manqueraient pas d'animaux à choisir, et pourtant nous attendimes leur retour avec une certaine anxiélé; car, dans les expéditions de cette sorte, l'agrément et le salut du cavalier dépendent en grande parlie de sa monture. (QJuant à moi, je regrettais vivement le noble animal que j'avais perdu; mais mes regrets étaient aussi vains que les imprécations que je lançais contre tous ces fripons de Mexicains. La suite de ce récit fera assez voir de quelle importance étaient pour nous les qualités de nos chevaux.
Quand le détachement arriva et qu'on me présenta le coursier qui m'était destiné, je fus agréablement surpris de trouver un animal aux allures magnifiques et aux regards pleins de feu; mais ma joie fut singulièrement mitigée lorsque je reconnus, au premier essai, qu’il n'avait jamais été monté. Que pouvais-je faire d’un mustang indompte, vigoureux, il est vrai, comme un bison, mais, en revanche, sauvage comme un chat des montagnes ? Mes compagnons me regardaient faire, et riaient de mon embarras. Quand ils se furent assez moqués de moi, ils m'assurèrent qu'il suftirait de donner quelques dollars à un de nos guides mexicains, qui se chargerait volontiers de monter le cheval pendant un jour ou deux, et de me le rendre souple comme un gant.
En un clin d'œil l’écuyer au teint bronzé s’élança sur le dos de mon cheval et partit comme le vent, me laissant avec mes railleurs, qui continuaient à m'affirmer qu’au bout d’un jour ou deux j'aurais un excellent cheval. Le Mexicain ne revint que le soir fort tard , ramenant l'animal blanc d’écume et rompu de fatigue, grâce à un galop de vingt milles aller
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et retour. 11 me le rendit en m’assurant que tout allait pour le mieux (muy bonito), comme il le disait; et la manière brillante dont la pauvre bête avait fourni cette course était, selon lui, la meilleure preuve de son excellence. Cependant, comme j'avais une peur atroce qu'on ae m'estropiàt mon cheval par des moyens d'éducation trop violents, je résolus de le monter moi-même le lendemain matin.
Je me levai au point du jour, et m'approchai du cheval sans grandes précautions et sans écouter les avis réitérés de mon guide, qui ne cessait de me crier: No, no, por Dios ! Je fus puni de ma témérité: car, au moment où j'allais mettre la main sur la crinière, le mustang fit un écart, se retourna brusquement, et me lança ses deux pieds de derrière si près du visage, que je pus lire distinctement sur la semelle de sa chaussure l'avis de ne l’approcher dorénavant qu'avec la plus grande prudence.
Furieux de cette réception et indigné de l'ingratitude de la brute à laquelle je voulais sauver une journée de mauvais traitements, je la livrai de nouveau aux mains du Mexicain, en lui recommandant de la tuer ou de chasser de son corps le diable dont elle était possédée. Ma recommandation était superflue, mais j'ai toujours cru depuis que le cheval avait compris le sens de ces cruelles paroles, et qu'il résolut dès ce moment d’en Lirer l’éclatante vengeance qu'il prit un peu plus tard, comme on le verra.
Mes compagnons de voyage étaient tous aussi joyeux que braves; aussi la gaieté régnait-elle partout dans nos rangs. La vie aventureuse qu'ils menaïent constamment fournissait la plupart du temps le thème de la conversation, et je leur entendais raconter des choses étonnantes auxquelles je prètais la plus vive attention. La route se faisait ainsi sans fatigue. Le Mexicain m'avait, rendu mon cheval, qui était maintenant, selon lui, parfaitement discipliné, et je m'étais confortablement installé sur son dos. Il fallait d’ailleurs toutes ces circonstances pour rendre le voyage supportable: car nous quittions le pays accidenté à travers lequel nous
Les Chasses. 13
avions voyagé depuis notre départ, pour entrer dans une grande plaine stérile et nue, où rien ne venait récréer la vue. Il n’y avait là ni collines, ni arbres, ni même un simple buisson pour rompre la monotonie du paysage.
Nous avançämes ainsi pendant trois jours à travers cette plaine.
Enfin, sur le soir, au moment où nous commencions à trouver ce spectacle fatigant outre mesure, nous aperçümes à l'horizon une masse qui se dessinait comme un groupe de nuages sombres. C’étaient les cimes élevées du San-Saba.
A cette vue le petit homme, que la traversée de la plaine ennuyait plus que tout autre, se montra tout ragaillardi :
« Allons! s’écria-t-il, je crois que voilà le moment de se préparer à goûter de l'ours. Eh! morbleu, Messieurs, ajouta-t-il en brandissant sa lance d’un air martial, je parie que le premier que nous mangerons sera tué par moi, et avec cette lance qui a été l’objet de vos railleries. Mais vous avez beau rire, je vous tiendrai parole, et cela avant demain soir. »
En prononçant ce défi belliqueux, le petit homme enfonça l’éperon dans le ventre de son poney courte - queue, et cela d’une facon si vigoureuse, que le coursier, peu flatté de ces facons de faire, se mit à cabrioler tant et si bien, que
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force fut au docteur de vider les arçons avec sa lance et le reste de son bagage. On rit beaucoup de sa mésaventure, d'autant plus qu'il en fut quitte pour la peur, et qu’on le vit se relever et se remettre en selle avec une adresse et une promptilude à laquelle il ne nous avait point accoutumés jusque-là.
A l'approche de la nuit, nous pûmes distinguer les cimes de la chaîne, ainsi que les vallées qui les séparaient entre elles. On campa au pied des montagnes. Tous les cœurs étaient émus, car nous approchions du pays des Indiens, et nous étions déjà assez près des montagnes pour nous flatter de l'espoir d’une chasse pour le lendemain,
Aussi le matin de très-bonne heure nous étions debout et sous les armes. La journée devait être rude, et nous nous préparâmes aux fatigues par un déjeuner solide et copieux.
A mesure que nous approchions des montagnes, ces masses de granit présentaient à nos yeux les plus singulières figures. Elles s’élevaient brusquement et presque à pie au milieu de la plaine sur laquelle nous voyagions. On eût dit, à les voir, une armée de Titans alignés côte à côte sur plusieurs rangs de profoudeur, les plus petits en avant et les plus grands en arrière, dans une progression graduée dont la dernière tête allait se perdre dans les nues. Ces montagnes étaient séparées entre elles par des vallées vastes et profondes, dans lesquelles nos veux pénétraient plus avant à chaque pas que nous faisions. Nous marchions en silence, absorbés dans la contemplation de ce magnifique paysage, quand tout à coup nous entendimes retentir des cris violents poussés par le petit homme.
« En avant, mes amis, criait-il à tue-tète, en avant! Je les ai trouvés, je suis au milieu d’eux. »
Et tout en parlant de la sorte, il lançait son ponev à bride abattue et partait en brandissant sa lance.
Vivement surpris, je jetai les yeux autour de moi, et je vis tous mes compagnons suivant au galop les traces du mirmidon, qu'ils escortaient d’un air moitié sérieux, moitié
goguenard. Je fis comme les autres, et ne tardai pas à distinguer le but de cette course au clocher. A trois ou quatre cents pas en avant, plusieurs énormes objets de couleur sombre se mouvaient au travers des herbes, au pied de l’une des montagnes les plus rapprochées de nous. L'un de ces animaux, car ce ne pouvait être autre chose, leva la tête au même moment, et je reconnus un ours gigantesque. J’entendis aussi la voix du capitaine Shark qui encourageait ses compagnons, et se félicitait de la politesse des ours, qui venaient, disait-il, à leur rencontre.
La plupart des soldats s’élaient lancés sur les traces de leur chef et galopaient comme des enragés. Quant à moi, surpris de cet événement imprévu, je me trouvais au nombre des retardataires.
Il en était autrement du vaillant petit homme. Il était en avance sur tout le monde de cinquante à soixante pas: son intrépide poney l’emportait avec la rapidité de l'éclair du côté de l'ours le plus rapproché. L'animal, voyant venir ces visiteurs inconnus , et ne sachant encore trop comment les recevoir, s'était levé sur ses pattes de derrière, et reniflait bruyamment en tournant la tête d’un air féroce et stupide. Le petit homme avançait toujours, et déjà il avait levé sa lance pour en perforer l’animal avant que celui-ci eût seulement songé à prendre la fuite. IL finit pourtant par s'y décider, et se mit à courir en se dandinant de la manière particulière à ceux de sa race. Le docteur le poursuivait de si près, qu'il lui arriva à maintes reprises de caresser son dos avec le bout de son arme ; entraîné comme lui par l’ardeur de la chasse, son poney avait presque le nez sur la bête.
C'en était trop pour la patience de maître Martin, qui, fatigué de la violence de cette attaque, se retourna brusquement et saisit entre ses griffes les jarrets du cheval. Le poney s'arrêta sur place; la secousse fut si violente, que le cavalier, désarçonné une seconde fois, passa par-dessus la tête de son coursier, On l’aperçut un instant entre ciel et terre,
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dans une position si grotesque, que, malgré le danger imminent qu'il courait, sa chute provoqua une hilarité générale.
Par bonheur pour notre héros, le poney était beaucoup plus gros que lui : grâce à cette circonstance, il captiva pendant un instant toute l'attention de l'ours, ce qui donna au maladroit cavalier le temps de se relever et de courir de toute la vitesse de ses jambes vers un gros chêne qui se trouvait à quelques pas de là, et sur lequel il grimpa avec une agilité dont personne de nous ne l’eût cru susceptible. Bien lui en prit; car l'ours, qui venait d'abandonner le poney, se trouvait déjà sur ses talons. Le petit homme monta aussi haut que les branches purent le porter, et se tint accroché par la main gauche, tandis que de la droite il repoussait avec sa lance l'ours qui faisait tous ses efforts pour arriver jusqu’à lui. Pour compléter cette singulière scène, le poney se démenait comme un diable au pied de l'arbre, hennissant et frappant la terre de ses pieds, comme s’il eût compris le danger de son maître et qu'il eût éprouvé le désir de lui porter secours.
Tout cela s'était passé dans l’espace de quelques secondes. Les plus avancés de la troupe, voyant leur compagnon se réfugier sur l'arbre, ne s'étaient plus occupés de lui et étaient partis à la poursuite des autres ours. Quant à ceux qui, comme moi, formaient l’arrière-garde, ils riaient si fort de l'aventure, qu'ils eussent laissé croquer le pauvre diable, sans l'intervention du capitaine Shark. Celui-ci recouvra assez de sang-froid pour ajuster l'ours et lui envoyer dans la tête une balle qui mit de suite fin au combat.
Nous avions alors en vue quatre ours qui tous se dirigeaient du côté de la montagne. Comme le petit chasseur était hors de tout danger, nous le laissàmes se tirer d'affaire comme il le pourrait, et nous courûmes aux animaux, dans l'espoir de les atteindre avant qu'ils eussent quitté la plaine. A un certain moment, je me retournai du côté du petit homme, et je le vis descendu des branches de l'arbre, ogcupé
à larder à coups de lance l'ours, qui, quoique grièvement blessé, respirait pourtant encore.
La chasse commençait à s’animer d’une singulière facon. Notre troupe était divisée en quatre groupes lancés chacun à la poursuite de l’un des quatre animaux qui s’enfuyaient, Nous les poussions si vigoureusement, que, désespérant sans doute de pouvoir grimper au milieu des roches sans être atteints, ils s’enfoncèrent dans les étroites vallées dont j'ai déjà fait mention.
Le hasard voulut que l'ours que je chassais fût en mème temps suivi par un jeune Virginien. Au moment d'entrer dans l’une de ces gorges, nous nous trouvâmes, mon compagnon et moi, isolés du reste des chasseurs, qui avaient disparu de côté et d'autre. Je crus m'apercevoir à ce moment que mon cheval ne se laissait pas diriger facilement. Depuis qu'il avait senti et aperçu les ours, il dressait les oreilles, piaffait, hennissait et donnait tous les signes de la plus grande frayeur ; il faisait aussi, de temps à autre, des sauts de côté qui me surprenaient et menaçaient de ne pas me
laisser longtemps en selle. Le cheval du Virginien paraissait
éprouver la même frayeur, mais il était plus maniable, et son maître, grâce à sa science hippique, parvenait à contenir ses mouvements.
Pendant que je luttais avec mon cheval, l'ours avait gagné du chemin et se dirigeait vers la montagne. Mon compagnon le poursuivait, et bientôt l’homme et l'animal disparurent à mes regards derrière un bouquet de gros chènes. Un instant après j’entendis les deux coups de feu du Virginien.
Désespéré de perdre une si belle occasion de faire mes preuves, et désirant rattraper l'ours, je lächai la main à mon cheval, et je lui enfonçai mes éperons dans le ventre.
L'animal partit comme un trait, et en cinq ou si bonds je me trouvai de l’autre côté du bouquet de chênes, en face de l'ours, auquel mon compagnon venait de briser les reins. L'animal se tordait de douleur, et hurlait comme un forcené
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en grinçant des dents et en montrant sa gueule rouge et béante.
Mon cheval eût été subitement changé en marbre, que je ne crois pas qu’il fût demeuré plus immobile. La frayeur le paralysait complétement. Instantanément son corps se couvrit d’une sueur froide dont les gouttes coulèrent le long de son corps; ses jambes se roidirent, ses narines s’ouvrirent démesurément , et ses yeux devinrent hagards et fixes. La secousse fut terrible; j'y résistai pourtant et m'efforçai de faire avancer ma monture grâce à mon fouet et à mes éperons. Mais tout fut inutile, sa tête demeurait immobile , un léger tressaillement des muscles fut la seule réponse que j'obtins. La rage me prit; je l’excitai de la voix avec des cris furieux, et j'allai même jusqu'à le frapper sur la tête avec le canon de mon fusil : tout fut inutile.
Au même instant, — car tout cela fut à peine l'affaire d’une minute, — pendant que le Virginien rechargeait son fusil , notre attention fut attirée par une décharge continue de coups de tonnerre. C'était comme un feu de peloton. Ce bruit venait de l’autre côté de la montagne; des cris accompagnaient les détonations, des cris tels que ceux qui les ont entendus une fois ne sauraient les oublier : c'était l’appel de guerre des Comanches; puis presque en même temps nous discernàmes le roulement d’une troupe qui descendait la colline et se dirigeait vers nous. Il n’y avait pas de temps à perdre.
« Les Indiens! les Indiens! prenez garde à vous! » me cria le Virginien; puis, tournant la bride de son cheval, il partit au galop en me disant : « Prenez garde à vous ! prenez garde à vous! »
Avis inutile!
Je fis encore quelques efforts pour décider mon cheval au départ; mais, n’y pouvant réussir, je sautai à bas de la selle et gagnai un vieux chêne moussu, dans les branches duquel je montai avec l'intention de m'y cacher. J'étais à peine installé derrière une touffe de mousse d’Espagne,
que vingt à trente sauvages, au visage peint de toutes 4 couleurs et la tête couverte de plumes, débouchèrent dans la petite vallée qui s'étendait à mes pieds. C'étaient les Comanches,
A la vue de mon cheval, qui continuait à demeurer dans la position où je l'avais laissé, les Peaux-Rouges s’arrû- 4 tèrent; l’un d'eux s’approcha même de l'animal et saisit le 4 bout de la bride; mais la troupe, apercevant au même in- î stant le Virginien qui fuyait, repartit à sa poursuite avec un cri si strident, qu'il fit frémir les feuilles tout autour de moi.
Ce cri sauvage rendit mon mustang à la vie. Il repartit aussi brusquement qu'il s'était arrêté, s’élançent °vinme la foudre, entraînant le Peau-Rouge qui tenait encore le bout du lazo, et culbutant tous ceux qui voulaient s’opposer à son passage. En un clin d'œil il disparut à mes veux. Peu de temps après, les Comanches s'éloignèrent à leur tour. J’entendis encore deux ou trois coups de fusil, 4 puis ce fut tout, et je me trouvai abandonné dans une affreuse solitude, dont le silence n'était troublé que par les
râlements de l’ours blessé qui achevait de vivre à mes pieds. d. Ces événements si étranges s’élaient succédé avec une
telle rapidité, que j'en étais vraiment étourdi. N'’étais-je pas le jouet d’un rève? Je me trouvais à trois cents milles au delà des limites de toute civilisation, perché sur un arbre, sans cheval, sans ami, au milieu d’un silence qui semblait n'avoir jamais été troublé. N’étais-je pas plutôt sur une lerre enchantée? J’eus pendant un moment des visions étranges, puis peu à peu mes pensées se calmèrent: j'espérai que mes compagnons se préoccuperaient de moi et \ qu'ils viendraient me chercher: j'abandonnai les idées de î suicide qui avaient un instant envahi mon cerveau , et, bien résolu de pourvoir aux besoins de mon existence, je me disposai à achever l'ours et à taillader, avec mon couteau, dans l'énorme cadavre, les morceaux que je destinais à ma subsistance.
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J'allais mettre ce projet à exécution, quand un rugissement vint attirer mon attention.
Je regardai de tous côtés, et j'aperçus dans un chône voisin un mouvement de feuilles qui semblait indiquer la présence d’un être vivant. Entre deux branches se présentait une tête ronde : c'était celle d'une panthère. Mes regards se fixèrent avec effroi sur ce terrible animal. EL pourtant la panthère ne paraissait pas m'apercevoir, car ses yeux, que je voyais tourner de côté et d'autre, n'avaient pas une expression trop féroce; ils offraient, au contraire, une expression si calme, que tout invitait à faire sa connaissance. Il devint bientôt évident pour moi qu'elle ne m'avait point remarqué, car je la vis étirer nonchalamment ses membres et bâiller largement en me montrant ses dents blanches. La vue de cet effrayant râtelier me rendit mon premier effroi. Je me rappelai d'avoir souvent entendu dire que ces animaux féroces préféraient la chair humaine à toute autre, et je tremblai que la panthère n’eût un goût trop prononcé pour ce genre de gibier. Mais comment me débarrasser de ce dangereux voisinage”? Lui envoyer une balle, c'eût été sans contredit le plus sûr moyen: mais le bruit eût attiré les Indiens, et je craignais les Peaux-liouges encore plus que les panthères. Je pensai que, dans tous les cas, il était prudent de m'installer le plus haut possible, de manière à ne pouvoir être attaqué que par-dessous et dominer toujours mon adversaire. Ceci fut aussitôt exécuté que pensé, et bientôt je me trouvai installé sur une des branches supérieures du chêne et parfaitement caché au milieu du feuillage.
A vrai dire, le voisinage de la panthère m'’inquiétait au dernier point. L'animal pouvait m'apercevoir et se précipiter sur moi; il fallait m'en débarrasser à tout prix ; j’eus d’abord recours aux moyens de douceur. Je pris une chevrotine dans le sac que je portais en bandoulière et la lançaï avec la main du côté de l’animal. Le projectile frappa dans les feuilles juste au-dessus de sa tête. La panthère, surprise, fit un mouvement et leva les yeux; mais elle soupçonnait si peu
ma présence, qu’elle n'eut pas même l’idée de regarder de mon côté. Je pris une nouvelle balle et recommencçai la même manœuvre. Je frappai de nouveau la branche, l'animal se retourna vivement et regarda de tous côtés, excepté du mien pourtant. Un troisième projectile l’atteignit au museau ; à cette dernière attaque, la panthère se montra plus émue, suivit du regard la balle qui vint tomber à terre, puis quitta la place, descendit de l'arbre et s'éloigna en grondant. Je la vis disparaitre dans la vallée. Il était évident que la place lui avait paru suspecte; je guettai son retour tant que le jour me le permit, mais je ne la vis point revenir.
Débarrassé de ce voisinage, je me décidai à descendre de l'arbre pour aller couper quelques tranches de viande, que je suspendis aux branches du chêne; puis je remontai de nouveau sur l'arbre, et je grimpai si haut que j’atteignis le faite. Je ne vis plus alors au-dessus de moi que le ciel, où les étoiles commençaient à briller.
Je pris mes arrangements pour passer la nuit le plus commodément possible, et m'allongeai sur une branche fourchue, la tête appuyée sur une espèce d'oreiller formé par les pendentifs de la mousse d'Espagne. J'essayai mème de dormir; mais la présence et les cris des hiboux rendaient la chose diflicile, Ces oiseaux semblaient avoir pris à tâche de troubler mon sommeil; ils ne cessaient de voler autour de l'arbre où j'étais établi, frappant l'air de leurs ailes, poussant leurs cris lugubres, et écarquillant dans l'obscurité leurs yeux ronds qui brillaient comme des escarboucles.
La June cependant parvint bientôt à son zénith, et ses rayons vinrent frapper directement sur ma tête, À la lueur de cette douce clarté, le paysage prit un aspect tout difirrent, et la vallée, subitement éclairée, m'apparut comme un large ruban d'argent au milieu des deux montasnes sombres qui lui servaient d'encadrement. La présence des coyotes ne tarda pas à animer le paysage et à lui donner un caractère plus sombre et plus effrayant encore. Ces carnas-
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siers , altirés par l'odeur de la chair morte, arrivaient de tous côlés et se précipitaient sur le cadavre de l'ours, qu'ils déchiraient à belles dents. J’eus alors tout lieu de me féliciter de la précaution que j'avais prise de mettre quelques morceaux de venaison hors de la portée de leur voracité, en les suspendant aux branches du chène. Il va sans dire que la présence de ces animaux m'ôta toute velléité de m’endormir, car, sans compter leurs hurlements effroyables, j'étais encore tenu en éveil par la crainte de tomber au milieu de cette troupe affamée et de périr dévoré.
Le jour vint enfin; je pus descendre de mon arbre, et je mangeai un beecfsteack d'ours rôti sur des charbons; puis, quittant celte vallée, où j'avais passé une si mauvaise nuit. je regagnai la prairie que j'avais traversée la veille. L'espace qui s’étendait devant moi était immense; mais j'eus beau ouvrir les yeux, je n’aperçus nulle part le: traces d'un être vivant. Je reconnus seulement la place où j'avais vu la veile le petit homme luttant avec un ours, et je retrouvai sur le sol le squelette de l'animal tué par le capitaine Shark ; les os avaient été complétement dénudés pendant la nuit par les dents des coyotes. La lance de notre capitaine était encore plantée entre les côtes de l'ours, et le petit homme l'avait enfoncée avec lant de violence et de fureur, qu'il n'avait pu la retirer.
Je montai de nouveau sur la cime d’un arbre, et je jetar de tous côtés des regards inquiets.
Hélas! la plaine n'était qu'une solitude sans bornes, un morne désert. Je crus un instant être seul au monde; je m'imaginai que le soleil brillait uniquement pour moi, et répandait à ma seule intention sa chaleur et sa lumière du haut des cieux. Je demeurai deux jours en ce lieu à attendre le retour de mes compagnons; ma provision de chair d'ours était complétement épuisée, la faim commençait à m'aiguillonner, et je m'abandonnai encore à l'effroi et au découragement, Mais bientôt, rendu à moi-même par l'excès même de mon malheur, je me roidis contre le sort et me mis à
crier de toutes mes forces, pour me dérober à cette énervante hallucination.
« Non, m'écriai-je, non, grand Dieu ! je ne veux pas mourir de misère et de faim, et puisque les covotes vivent dans cet affreux désert, je saurai bien v vivre comme eux. Je saurai, s’il le faut, acquérir la force et la souplesse de la panthère, le flair du chien de chasse, la vue perçante du vautour. Je deviendrai plus léger que le daim, je combattrai les carnassiers corps à corps. Mourir de faim! non pas, certes! mieux vaut allumer mille feux dans la prairie, signaler ma présence aux Comanches, les attirer ici, les forcer à me sauver par pitié, ou à me tuer pour en finir. »
Je montai de nouveau sur l'arbre, cherchent à découvrir quelque être animé; mais ce fut en vain : mes regards interrogèrent l'horizon de tous côtés, et je ne ner de toutes parts que des montagnes et une plaine sans bornes.
Je descendis alors et me laissai choir sur le gazon.
Je demeurai longtemps dans cette position, la Lôte en feu et l’imagination remplie d’effrayantes images: tout à coup un oiseau vint se percher au-dessus de ma tête. À son plumage noir, à son gros bec gris, je le reconnus, et cependant je n'avais point encore vu son pareil. C'était un corbeau. Que venait-il faire auprès de moi”? Accourait-il m'annoncer l'heure de ma mort”? car on assure que cet oiseau funèbre vient, comme un fatal présage, se percher d'ordinaire près des agonisants.
« Va-t'en, lui criai-je, oiseau maudit! retire-toi, : ic veux pas encore le servir de päture. »
Mais, sans s’effrayer de mes cris, le corbeau quitta à branche sur laquelle il se balancait depuis queiques instants, et se posa à terre.
Je crus d’abord qu'il songeait à se jeter sur moi ; mais je me trompais, car il se contenta de becqueter tranquillement certains objets ronds qui gisaient çà et là sur le sol.
Ces objets fixèrent à leur tour mon attention, 1 à ma grande joie je reconnus que c'étaient des colimacon:, ‘* soi
L'OURS BRUN 301 rante en était couvert; j'étais dorénavant à l'abri de la famine: je ne craignais plus de mourir lentement consumé par la mou- faim. Je me levai, et je ramassai une certaine quantité de dans ces coquillages, que je dévorai avec un vrai plaisir. 1] sau- Une fois restauré par ce maigre repas, je me mis à exa- ‘11 pan- miner ma situation avec plus de sang-froid. Il ne me restait vau- plus qu'un seul parti à prendre : sortir de cette plaine déai les serte. Ma vie en dépendait ; le plus tôt était donc le mieux. rtes!
T MA à me uvrir à S In- à outes n feu :
cou! 4 à plu- ‘4 à aidant 4 beau. £ LE oncer Mais quelle direction prendre”? C'était là le premier pro- | nébre blème à résoudre. J'examinai la position du soleil: il était 4 près i 8
à son déclin et près de disparaître derrière les montagnes. Nous avions donc marché vers l’ouest pour venir en ces lieux l maudits: or, pour regagner San-Antonio de Bexar, il fallait se diriger vers l’est.
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