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Je dois prendre soin de lui, me répliqua le négociant, car il m'a sauvé la vie,
— Eh quoil ce mauvais garnement-là? m'écriai-je sans choisir mes expressions. Je vous avoue que cela m'étonne.
— C'est cependant un fait certain, reprit le marchand nomade, I y a dix ans à peu près que j'ai acheté Narcisse sur la rive gauche du Mississipi. Ce n'était qu'un enfant qui avait tout au plus atteint sa douzième année, quoiqu'on ne puisse guère deviner l'âge des moricauds de ce pays. On l'avait laissé seul, dévoré par la fièvre et à demi mort, sous un petit hangar composé de branches de gazon. Les nègres marrons ont coutume d'abandonner ainsi les malades et les vieillards qui ne peuvent plu: les suivre. Cette coutume affreuse , la moins morale de leurs habitudes, les a fait juger trop sévèrement peut-être: car, sous d’autres rapports, ils ne sont pas aussi méchants, aussi vicieux que l'ont prétendu quelques voyageurs. Bref, je mis le pauvre garçon sur un de mes chariots, après quoi je lui administrai de la quinine et d'autres remèdes. Au bout de quelques jours, il trottait et gambadait comme s’il n'avait jamais été malade.
— Avant qu'il sauvât vos jours, vous aviez donc sauvé les siens ? observai-je à M. Jetfery.
-- Probablement, me répondit-il, quoiqu'il se fût peutêtre guéri tout seul, si je ne l'avais pas trouvé sur mon chemin. Les mulâtres ont la vie singulièrement dure. Il faut de longs jeünes et des maladies terribles pour les expédier hors de ce monde. Voici maintenant de quelle manière Narcisse me prouva sa reconnaissance.
« Je m'étais mis en route avec deux chariots et environ douze engagés pour Santa-Fé. Deux de mes serviteurs étaient des noirs provenant de la côte Mozambique; les autres, des Canadiens que j'avais pris à mon service depuis mon départ. J'avais trouvé le plus grand nombre d’entre eux à Saint- Louis. Ces gens-là étaient assez bien au fait du service; ils avaient acquis une notion topographique toute particulière du pays que j'allais parcourir : ils pouvaient donc bien m'ai-
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der à conduire les chariots; souvent je les lançais sur la trace du gibier, qu’ils savaient parfaitement poursuivre. S'ils connaissaient bien le pays, il fallait, en revanche, constamment les surveiller. La nature les avait doués d’une excessive poltronnerie, et quoique plusieurs sussent manier les armes à feu, je ne pus jamais obtenir qu’ils affrontassent avec un peu de courage un animal redoutable comme l’est un bison. L'ours grizzly leur donnait des transes rien qu’à entendre prononcer son nom. Je tuai deux ou trois bisons sans recevoir le moindre secours de mes gens, sauf de Narcisse, qui restait bravement près de moi en toutes circonstances, quoique ses dents se missent à claquer et ses yeux à ruisseler comme des sources quand nous approchions de l'ennemi.
« Un jour, après midi, continua M. Jeffery, je dételai mes chariots près d’un étang où des animaux de différentes cspèces venaient boire la nuit. Nous pouvions voir leurs traces tout le long du rivage. Le lieu étant bien connu des Canadiens, ils me prièrent de camper à une certaine distance, parce que les grizzlys étaient très-méchants dans ces parages, et que, si nous restions au bord de l’eau, nous perdrions probablement quelques-uns de nos chevaux, et serions peutêtre assaillis nous-mêmes. Chose curieuse, lorsqu'un grizzly a goûté de la chair humaine, il semble la préférer à toute autre nourriture, et dédaigne une autre proie dès l'instant qu'il peut saisir un homme. Je ne me souciais pas de mettre en péril mes gens ou mes chevaux. Après les avoir laissés satisfaire largement leur soif, je marchaï environ deux milles, et dételai dans un petit vallon d’où il était impossible d'apercevoir l'étang.
« Nous allumämes un grand feu pour éloigner les bêtes fauves cherchant leur proie, et laissämes les chevaux paitre çà et là quelques brins d'herbe, au milieu des rochers qui nous environnaient. Pour moi, je désirais vivement avoir l’occasion d’adresser une balle à un grizzly, car je n’en avais pas abattu depuis trois ans au moins.
« Comme je n'avais pas été fort heureux dans quelques
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parties de chasse à tir, je craignais de ne plus être apte à ce genre de divertissement, qui exige des nerfs solides et une grande habitude. Je sondai quatre ou cinq de mes hommes, y compris Narcisse, pour savoir s'ils voudraient venir avec moi à l'affût des grizzlys pendant la nuit qui allait commiencer. Trois seulement acceptèrent la proposition : nous laissàmes les autres près des chariots, en leur recommandant de tenir le feu allumé, puis de surveiller les chevaux afin qu'ils ne s’éloignassent pas trop. Nous atteignimes l’abreuvoir comme le soleil se couchait, et, ayant apporté des houes et des bêches, nous commençâmes à creuser à environ cent pas de l'étang une fosse dans le sable, à laquelle nous donnâmes trois ou quatre pieds de profondeur. Nous entassions sur le bord la terre que nous en tirions afin de nous mieux cacher : au bout d’une heure, notre opération étant terminée, nous nous postâmes dans la tranchée, tenant nos fusils armés et attendant les grizzlys.
« Nous demeurâmes vainement là toute la nuit. Un grand nombre de bêtes sauvages vinrent se désaltérer ; seul, le roi des ours ne se montra pas. Je vis des covotes, des panthères et d’autres quadrupèdes ; mais nous ne perdîimes point notre poudre à tirer sur ces animaux, car un coup de fusil eût pu alarmer les ours et les aurait éloignés de la pièce d’eau. Cependant nous ne gagnämes rien à demeurer tranquilles. Quand l'aube se leva, nous sortimes de notre embuscade, roides , lourds, de mauvaise humeur et accablés de sommeil.
« Nous n'avions pas aperçu l'ombre d’un grizzly, quoique nous les eussions entendus rugir à distance.
« Nos chariots et nos c” vaux les avaient attirés, car nous apprimes plus tard qu'ils avaient rôdé toute la nuit aux alen- Lours du camp. Les hommes que nous avions laissés derrière nous éprouvaient une véritable terreur, mais ils gardèrent assez de présence d'esprit pour entretenir constamment le feu; nos montures éprouvaient une telle peur, qu’elles se mettaient presque dans la flamme, et ce fut la lueur du foyer qui empêcha les grizzlys de les attaquer.
«Je renonçai donc à l'espoir d’abattre un de ces animaux: mais je ne voulais point retourner aux chariots sans apporter quelque gibier qui dédommageät mes hommes et moi de notre longue attente. Nous avions déjà franchi le ravin qui nous séparait du camp, lorsqu'une harde de cerfs s’élanea de notre côté à travers les buissons épineux : ils couraient el bondissaient comme s'ils eussent cédé à l'impression de la terreur.
«Sans chercher à deviner davantage ce qui effrayait les cerfs, je tirai mes deux coups au milieu de la troupe, el j'atteignis un des plus gros. Mes hommes suivirent mon exemple, mais ils n'obtinrent pas le moindre résultat. La crosse de mon fusil venait à peine de quitter mon épaule, qu'un énorme grizzly sortit des broussailles et marcha lentement vers nous; il était éloigné de cent pas au plus, de sorte que nous n'avions pas le temps de recharger nos armes. Je fus saisi, je l'avoue, d’une telle terreur, que pendant les premières secondes je restai complétement immobile et incertain sur ce que je devais faire ; mais je vis bientôt qu'un seul moyen nous restait pour sortir de cette fâcheuse position. Lorsque les Peaux-Rouges vont attaquer un grizzlv à coups de carabines et de couteaux, ils ont l'habitude de s’asseoir les uns près des autres dès qu'ils voient arriver leur ennemi. L'animal est-il d'une humeur agressive, il choisit l'un d'eux et fond sur cette proie. Le malheureux est quelquefois tué du premier coup de grifle et du premier coup de dent; mais d'ordinaire il en est quitte pour d'assez graves blessures. Les autres alors se précipitent tous à la fois sur l'horrible animal ; quelques-uns le prennent par les pattes de derrière et le soulèvent, ce qui l'empêche de se retourner. pendant que leurs compagnons le percent à coups de couteau : il leur arrive souvent de le tuer sans qu'un seul d’entre eux succombe; mais parfois aussi le grizzly est vainqueur : il met en pièces deux ou trois chasseurs, et les autres se sauvent.
« I me parut impossible d'employer la même méthode :
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Maux : ï en nous gsseyant tous, en montrant à la bête féroce un peu porter 4 de résolution, nous l'intimiderions peut-être et l'empêchemoi de \ rions de nous attaquer avant que j'eusse rechargé mon arme. vin qui « Assevez-vous, asseyez-vous ! » m'écriai-je de toutes me: 'élancça forces, pendant que je mettais un genou en terre et me préaraient parais à recharger, dans le cas où j'en aurais eu le temps. ion de Mais un rapide coup d'œil jeté autour de moi m’apprit que mes hommes s'étaient tous sauvés dès qu'ils avaient aperçu vait les le grizzly, et qu'ils avaient dejà gravi la moitié de la colline ipe, € qui nous séparait du camp. Narcisse s'était enfui avec eux, it mon persuadé, comme il me le dit plus tard, que je courais aussi: tat. La spaule, ha lenlus, de armes.
lant les > et int qu'un e posiizZIV à e s’aser leur mais je ne pouvais les suivre sans perdre du terrain, parec: choisil que j'avais le pied moins agile. Comme il n’osait pas retourt quel- ner la tête pour regarder en arrière, le pauvre Narcisse ne: oup de découvrit sa méprise que quand il atteignit les limites du graves camp.
ois sur « Je demeurai donc seul en face du grizzly. Ce n'était pas pattes la peine de courir; si je m'étais enfui avec mes gens, la bête purner. aurait attrapé l’un de nous, et c’est moi probablement qui e cou- aurais été sa victime avant que j'eusse parcouru vingt-cinq d'entre mètres, Non-seulement mon fusil était déchargé, mais enqueur : core, pendant que nous creusions la fosse, j'avais donné à tres se Narcisse mon couteau de chasse parce qu'il me gênait. J'élais donc entièrement désarmé. Comme de raison, je crus thode : que c'en élait fait de moi.
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«— Mon Dieu, ayez pitié de ma femme et de mes pauvres enfants! » m’écriai-je.
« Et, plein d’une anxiété facile à comprendre, j'attendis que le grizzly s’élançät sur moi.
« Mais il ne semblait nullement pressé : il s'avançait d’un pas lourd , ralentissant peu à peu la marche; puis, quand il fut à douze pieds de moi environ, il fit halte et s’accroupit sur la terre comme un chat, tandis qu'il me regardait fixement. Je m'assis à mon tour, et le regardai de la même manière avec toute l'énergie dont j'étais capable. Pendant mon séjour au collége de Boston, j'avais lu que les animaux ne pouvaient soutenir le regard fixe d’un homme, et, quoique mon expérience ne m'eût jamais prouvé la justesse de cette opinion, je résolus d'essayer si le moyen me réussirait. Il produisit peu d'effet, par malheur. De temps en temps le grizzly fermait les yeux ou bien regardait à droite, à gauche; mais c'était tout. Enfin il se coucha, les pattes repliées sous lui, le menton appuyé sur la terre, absolument comme un chat qui guette une souris. Par intervalles, il se léchait les lèvres : il venait sans doute de finir un repas, et je devinai son intention. Ayant mangé de la viande fraiche, il n’avail probablement pas faim; mais il avait résolu de me garder pour le moment où son appétit renaitrait; or, comme les grizzlys sont très-friands de la chair humaine, le drôle attendait qu'il eût terminé sa digestion avant de mettre sa grifle sur moi.
« N'était-ce pas là une agréable position pour un chrélien ? comme disent les Canadiens.
« On ne peut nier que ce ne füt vraiment une situation critique. J'avais lu dans le voyage d’un missionnaire . «un Peau-Rouge avait été gardé ainsi tout un jour par un grizzlv, mais que le soir le prisonnier, succombant à la fatigue , s'était endormi. Or, quand il s'était réveillé, le grizzly avait disparu.
— Cette histoire ne m'est pas inconnue, dis-je au narrateur, et le Peau-Rouge l’échappa belle.
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— Par son organisation et par ses habitudes, reprit le marchand, le grizzly est féroce; mais quand il n’a pas faim, s’il rencontre une proie, il passe souvent à côté sans y faire attention. Il tue souvent pour le plaisir de tuer et par goût du carnage; mais maintes fois, par paresse, il reste tranquille et continue son chemin.
« Les Peaux-Rouges prétendent que le grizzlv attend souvent que l’homme soit endormi, et qu'épiant son premier mouvement lorsqu'il s'éveille, il saute sur lui. M’est avis que le grizzly qui guettait l’Indien dut être mis en fuite par quelque bruit, par quelque objet terrible, pendant le sommeil de son captif. Quant à moi, je ne doutais point que la bête carnassière n’attendiît le moment où je tomberais de fatigue, pour se précipiter sur moi dès que je ferais un mouvement.
«Je vivrai, me disais-je, aussi longtemps que mes veux resteront ouverts; mais, si je m'endors, je me réveillerai entre les mâchoires du grizzly. »
Quand M. Jeffery prononça ces paroles, je frissonnai malgré moi et ne pus retenir une exclamation d'horreur.
« Ne vous alarmez point sur mon sort, reprit-il avec un sourire, vous me voyez vivant et bien portant. Je voulais vous faire comprendre dans quel péril je me trouvais, avant de vous dire comment j'y échappai. J'avais passé la nuit, comme vous le savez; je me sentais une grande faim et une grande envie de dormir. Par bonheur, j'avais apporté avec moi un flacon plein d’eau, et je l'avais vidé le matin, de sorte que je n'étais pas altéré. Il m’eût été impossible, sans cela, de supporter les émotions et les fatigues de la journée.
« Le soleil se leva étincelant, comme cela arrive d'habitude dans ces déserts; et tout aussitôt il répandit des torrents de flamme qui échauffèrent le sable autour de moi. Entre ce double foyer de chaleur, je croyais sentir ma peau brûler. Je portais un chapeau de feutre à larges bords qui abritait ma tête contre les rayons directs ; et pourtant jamais le soleil ne me parut si accablant que ce jour-là; peut-être cela venait-il
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de ce que je n’avais ni mangé ni dormi. Je gardais toutefois ma présence d'esprit et guettais l’occasion de m'échapper. Mes gens auraient pu prendre courage et accourir en troupe pour me délivrer; mais, hélas ! je connaissais trop bien leur pusillanimité ; je savais qu'ils n'oseraient pas approcher à plus d’un quart de mille; dans ce cas il était probable que le grizzly, les voyant arriver, courrait à moi et mettrait fin à mon incertitude.
— Mais pourquoi, demandai-je à M. Jeffery, ne songiezvous point à recharger votre fusil ?
— J'essayai de le faire, me répondit-il ; mais, au premier mouvement que je tentai. l’animal leva la tête et se mit à grogner, comme pour me dire : « Pas de ça, mon garçon, ou, si tu bouges... » Dans le cas où j'aurais voulu persister, il se serait jeté sur moi avant même que j'eusse versé la mesure de poudre. C'était un ours énorme, le plus gros que j'eusse jamais vu, orné d’une longue crinière grise, ayant de petits yeux très-perçants. Vous ne sauriez croire combien est grande l’astuce des vieux ours. Le mien devinait parfaitement que mon fusil était une arme d’une espèce quelconque; il comprenait aussi, j'en suis certain, que mes gens étaient dans le voisinage, car il lançait de temps en temps un regard inquiet du côté des chariots. Je sentais alors mon cœur battre violemment dans ma poitrine, et une sueur abondante coulait sur ma peau.
— Certes, il y avait de quoi! m'écriai-je. Et le grizzly demeura immobile pendant toute la journée ?
— Bien loin de là, reprit le marchand : son agitation perpétuelle me tenait dans un état d’anxiété continue. Une harde de jeunes cerfs vint à passer près de nous, et quand ils aperçurent le grizzly, ils firent volte-face précipitamment et s'élancèrent avec une espèce de frénésie dans une autre direction. Le grizzly se dressa sur ses pattes, fit une demiconversion et regarda vivement les fuyards. Les grizzlys aiment passionnément la chair du cerf; j'espérais donc que mon ours allait m’abandonner pour courir après ceux-là.
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Mais il jugea sans doute sage de préférer le positif à l’incerlain; car il se retourna, puis se coucha de nouveau, grognant d’une manière affreuse et me regardant avec pius de convoitise que jamais, pour me dire : « Tu vois, mon bon, que j'ai laissé échapper un cerf à cause de toi : aussi ai-je l'intention de ne pas te lâcher. » Vous pensez bien que dans mon cœur je maudissais mille fois le vieux brigand; mais j'avais soin de ne pas articuler une parole, de peur qu'il ne m'arrivât malheur.
« J'éprouvai bientôt une alerte nouvelle d’un autre côté : j'aperçus l'ours regarder attentivement dans la direction du lieu où se trouvaient mes chariots, comme il l'avait déjà fait deux ou trois fois; puis il se dressa sur ses pattes, rugit avec colere, plissant ses lèvres et montrant ses dents, comme s'il apercevait quelque chose de désagréable pour lui. Je sus plus tard que mes hommes, stimulés par Narcisse, s'étaient armés de pied en cap et s’avançaient jusqu’au sommet de la colline. De cet endroit, leur vue découvrait le grizzly occupé à me surveiller : aussi, dès qu'il se redressa et se retourna vers eux, ils décampèrent sans demander leur reste et coururent aux chariots, dans lesquels ils sautèrent à moitié fous d’épouvante. Au bout de quelque temps, l’ours se coucha de nouveau en face de moi, étendit ses pattes, bâilla, cligna ses veux et me parut las de monter la garde. Mais il avait indubitablement résolu de demeurer là jusqu’à la nuit ; il aurait pu sans cela me dépecer immédiatement.
« Vers le soir, j'entendis rugir dans le lointain. Ce grognement sourd parut contrarier beaucoup mon gardien. Au timbre de la voix, j'avais cru reconnaître une ourse, et je pensais qu’elle cherchait son compagnon. Celui-ci se leva, se recoucha à plusieurs reprises, allant çà et là d’un air farouche, flairant la terre comme s’il eût été indécis et troublé: mais il garda le silence, et le cri de la femelle s’affaiblit graduellement. Ce fut l'instant de la journée où je ressentis la plus vive inquiétude; car si le grizzly avait répondu à sa compagne, s’il l'avait appelée, comme elle avait probable-
nent faim , elle se serait jetée sans délai sur le souper friand que son époux s'était réservé jusque-là. Selon toute apparence, le vieux scélérat eut la même idée, en sorte qu'il jugea prudent de se tenir tranquille.
« Enfin la nuit arriva. Les étoiles brillaient, mais la lune ne parut point dans le ciel. Je n’apercevais que très-vaguement les objets, même à une petite distance, et ne discernais à l'orient que la silhouette des collines. Le grizzlv, toujours immobile, formait une masse confuse non loin de moi. J’acquis la certitude qu'il ne dormait pas et observait chacun de mes mouvements. Par intervalles, ses veux, tournés vers moi, brillaient comme des charbons ardents.Je n'avais qu'un seul espoir de salut : en restant immobile et silencieux, j’espérais le fatiguer, ou du moins l'empêcher de se jeter sur moi, en attendant qu’une cause fortuite vint l’attirer ailleurs. Mais, pour ne point perdre cette dernière chance, il me fallait rester éveillé, chose difficile. J'étais accablé de fatigue, je tombais de sommeil, n'ayant pas dormi depuis trente-six heures, ni mangé depuis vingt-quatre; que d'émotions cruelles n’avais-je pas éprouvées d’ailleurs! L'air était frais, et cette fraîcheur délicieuse, après une journée brûlante, semblait m'inviter au repos. Un silence profond régnait autour de moi, et j'avais grand besoin d'efforts continuels pour tenir mes paupières soulevées.
« De temps en temps je sentais ma tête s’aflaisser; je me redressais alors avec un frémissement de terreur à l'idée que l'ours se préparait peut-être à s’élancer sur moi. C'était quelque chose d’horrible ! Maintenant encore je ne songe qu'aux terreurs de cette nuit. J'étais comme un condamné à mort qui, poursuivi par un affreux cauchemar, se réveille en sursaut pour penser qu'on l’exécutera le lendemain. Je ne crois pas qu’il m’eût été possible de supporter encore bien longtemps cette contrainte effroyable : cela dépassait les forces de la nature humaine. »
Le marchand cessa de parler quelques minutes, il avail l'air triste et abattu d’un homme que tourmentent de pénibles
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souvenirs. Mais bientôt il se ranima et poursuivit sa narration.
« Deux à trois heures après le commencement de la nuit, lorsque l'ombre eut enveloppé la terre et le ciel, j'entendis différents animaux venir à l’aiguade. Quelques-uns passèrent à une faible distance de moi, mais je n’en aperçus aucun. Le grizzly, qui les voyait parfaitement, se contentait de remuer un peu la tête quand ils passaient près de lui. L'espérance de le voir me quitter pour se jeter sur eux m'abandonna bientôt. Tout à coup, cependant, il leva la tête, me regarda et se mit à rugir. « Le moment est venu! » pensai-je en moimème. [Il se dressa sur ses pattes et rugit plus fort, me regardant toujours fixement, à ce qu’il me sembla. Je me «lisposai au combat, tenant mon fusil de la main gauche et mon mouchoir de la droite. Mon intention était de lui mettre la
crosse de mon arme en travers dans la gueule, et de l'é-
touffer en lui poussant mon mouchoir jusqu’au fond du gosier. L'entreprise ne me semblait point facile, mais c'était là na dernière chance. Je ne voulais pas mourir sans avoir tenté ce moyen suprême.
« Je ne conservais réellement point d'espérance : mon seul désir était de lutter contre cel ours qui me persécutait depuis le matin, et auquel je voulais faire le plus de mal possible. Ce fut encore une vaine alarme. Au bout de quelques minutes, le farouche animal se calma de nouveau et s’accroupit, il ne se coucha pas comme auparavant, mais il allongea la tête vers moi, à la façon d'un chat qui examine attentivement quelque objet. Enfin il s'étendit sur le sol, comme avant éclairci les doutes qui l'avaient inquiété. Mais, au bout de dix minutes, il se releva soudain et rugit d’une manière plus féroce que jamais. L'idée me vint alors qu’un autre animal de son espèce s'approchait cauteleusement de moi par derrière, et que mon grizzlv s’opposait au partage du butin. Si je ne me trompais point, mon sort serait bientôt décidé. Je fis encore cette supposilion que mes gens essayaient peutêtre de me secourir à la faveur des ténèbres; mais était-il
probable qu'ils auraient assez de courage pour rien oser ? Je n'avais plus aucune envie de dormir, comme vous le pensez bien.
« Le grizzly, debout, grondait continuellement et allait cà et là, comme incertain sur le parti qu'il devait prendre. I] se décida enfin, et je vis qu'il se disposait à faire un bond: mon heure avait sonné.
« En ce moment , un hurlement inattendu retentit derrière moi, et une grande flamme éclaira les objets d’alentour. Ce hurlement dura une minute ou deux, et un individu dont la
tête ainsi que les épaules semblaient être en feu se précipita dans l'intervalle qui me séparait du grizzly. L'animal poussa un rugissement terrible, plulôt d’épouvante que de fureur, et s’élança en bondissant dans les ténèbres. Je reconnus alors Narcisse dans le personnage qui arrivait si fort à propos. La flamme dont il était couronné d’abord ne brillait plus, mais il tenait à chaque main deux ou trois rameaux embrasés qu'il agitait au-dessus de sa tête, en sautant, en criant, ?n tourbillonnant d'une manière frénétique ; il avait l’air d’un démon, quoiqu'il fût pour moi un ange libérateur. Le pauvre diable éprouvait un si grand effroi, qu’il pouvait à peine parler et n’entendait pas un mot de ce que je lui disais.
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— Maitre, chargez votre fusil! chargez votre fusil! criait-il sans relèche, la grande bête va revenir: chargez votre fusil! »
« C'était un bon conseil, et je le suivis aussi vite que je le pus. En me levant de terre, je me trouvai d'abord tellement roide, que j'étais comme paralysé. Mais le sang ne tarda point à circuler de nouveau, et lorsque j'eus chargé mon fusil, nous nous acheminämes en toute hâte du côté des chariots. Narcisse courait toujours devant moi, encore frappé de terreur, portant sur la tête une poêle à frire et une torche dans sa main droite, sautant et criant toujours comme un homme en démence, afin d'éloigner les bêtes féroces.
« Nous atteignimes enfin notre campement. Lorsque j'eus apaisé mon appétit, je demandai à mon sauveur ce qui s'était passé en mon absence, et comment il s'y était pris pour me lirer d'embarras. Le pauvre gérçon avait essayé tout le jour de déterminer mes hommes à venir avec lui me délivrer. Ils avaient fait une tentative le matin, comme je vous l'ai dit; mais le courage leur avait bientôt manqué. Le soir, Narcisse résolut de me secourir tout seul, et il employa dans ce but un ingénieux moyen. Il prit une de mes grandes poêles dans laquelle il étendit une couche de poudre suffisamment humectée pour qu'elle brülât lentement ; il plaça au-dessus de la paille, versa au milieu de la poudre sèche, puis couronna le tout d’un petit fagot de brindilles et de menus bâtons. Avant placé la poêle sur sa tête, il se mit en route à la nuit close. Dès qu'il eut franchi la moitié du chemin, il changea de posture, et rampant avec lenteur et précaution, il parvint jusqu'à cent pas de l'endroit où je me trouvais, sans que le grizzly se doutât de son approche.
« C'était dans ce moment que la bête féroce s’était dressée la première fois et avait commencé à rugir. « Cette voix formidable , me dit Narcisse, me glaça le cœur, et je fus sur le point de tomber évanoui. »
« Restant immobile jusqu’à ce que le grizzly fût redevenu calme, mon mulètre se traîna de nouveau dans les herbes,
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avançant à peine d’un pouce ou deux à chaque mouvement, et lorsqu'il avait franchi quelques pas, il s’arrêtait de nouveau pendant une minute.
«A la fin, dès qu'il se crut assez près, il tira une allumette chimique d'une boîte qu'il avait apportée des chariots, et l’alluma. Il n'eut qu'à toucher la paille pour y mettre immédiatement le feu. C'était pendant les préparatifs de cette opération que l'ours avait montré une si grande fureur. Mais Narcisse ne lui laissa point le temps d'agir : se précipitant de mon côté avec la poêle sur la tête et des morceaux de bois enflammés dans sa main droite, il avait mis son adversaire en déroute du premier coup.
« Vous comprenez maintenant pourquoi je suis si attachc à ce brave garcon, qui a déployé en cette circonstance plus d'esprit et de courage pour sauver ma vie qu'il n’en aurait peut-être montré pour sauver la sienne.
— J'approuve fort votre reconnaissance, dis-je à M. Jeter : mais que devint votre grizzly? J'aime à croire que vous n'en avez plus entendu parler.
— Vous êtes dans l'erreur, me dit le marchand; j'avais un compte à régler avec le brigand pour l’horrible torture qu'il m'avait fait souffrir. Comme d’ailleurs c'était un grizzly anthropophage, il n’était pas prudent de le laisser rôder en liberté, si l’on pouvait y mettre obstacle. J'étais sûr qu'il ne s’éloignerait pas de la source tant que mes chevaux resteraient dans le voisinage. Je savais aussi que deux autres de mes confrères me suivaient à un jour ou deux de distance; j'attendis donc qu'ils m’eussent rejoint. Nous fimes alors une expédition en commun avec tous nos gens et nos chiens. Nous harcelâmes pendant deux jours le vieux cannibale sans pouvoir le faire sortir de sa caverne, située au milieu des rochers et des buissons.
« Enfin, l’un des chasseurs qui se trouva plus rapproché de lui, le tua net quand il parut en dernier lieu. C'était un coup de maitre, du reste : la balle avait pénétré derrière l'épaule droite pour sortir par le flanc gauche. Je donnai au
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» alluariols, mettre le cette fureur.
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Ainsi finit l'histoire de M. Jeffery, que je livre à mes lecleurs sans ajouter de commentaires.
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En 1847, un grand journal de New-York, à la rédaction duquel j'étais attaché, m'avait envoyé au camp du général Taylor en qualité de correspondant, et j'occupais mes loisirs à parcourir les environs avec un des nouveaux amis que je m'étais faits là. Certain matin, j'entrepris seul une pérégrination jusqu'à San-Antonio de Bexar, l’un des postes de l'extrême frontière. À mon arrivée, je trouvai les compagnies de tirailleurs établies dans ces quartiers de fort mauvaise humeur. C'était tout simple : il y avait plus d’un mois qu'elles n'avaient trouvé l’occasion de tirer un coup de fusil contre l'ennemi.
En effet, que pouvaient faire dans le repos des gens accou- Lumés à une vie active et à des combats presque journaliers? Ils accusaient le monde entier et traitaient de conspirateurs, non-seulement les Indiens et les Mexicains , mais encore les puissances célestes et le soleil entre autres, lequel, disaientils, avait juré par son absence de les faire mourir d’ennui
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et de consomption. Pour rompre la monotonie de leur existence, ils ne songeaient à rien moins qu'à une course de l'autre côté du Rio-Grande pour saccager quelques villages mexicains, ou à faire un tour dans les montagnes et à mettre à feu et à sang quelques « haciendas », moyens anodins de faire sortir les frelons de la ruche et de trouver occasion de tirer quelques coups de fusil.
Après une longue délibération sur cet important sujet, leur brave capitaine, nommé Shark, décida qu'ils tenteraient une expédition dans les montagnes, c'est-à-dire contre les Peaux - Rouges.
Chacun se faisait une grande fête de cette excursion, et c'était vraiment là un plaisir que tout le monde n’est pas à mème de se procurer, car Il fallait traverser un désert sauvage, passer au milieu des populations indiennes et mexicaines , s'exposer à de grands dangers, à la mort, le tout pour se donner la satisfaction, comme disaient ces braves sens, de se refaire la main et de se dégourdir les jambes.
Un des motifs qui engageaient ie plus particulièrement le capitaine Shark à prendre la direction des montagnes de San-Saba, c'est qu'il était à la fois et chasseur et gourmand, et qu'il comptait trouver dans ces montagnes des ours à chasser et beaucoup de miel sauvage à récolter; car il est bon de dire en passant que le brave capitaine avait une passion effrénée pour le miel.
La perspective de trouver du miel détermina aussi un petit bonhomme gros et court, Lout récemment arrivé comme moi des États-Unis; et au jour du départ, nous le vimes arriver attifé de la manière la plus singulière du monde, armé de deux vieux pistolets, et surtout d’une lance qu'il nous soulint être la meilleure arme contre les ours. A l’arçon de sa selle pendait une grande boîte de fer destinée à renfermer la précieuse récolte de miel qu’il se proposait de faire dans la montagne. Ainsi équipé, il se montrait le plus déterminé de nous tous.
On essaya, mais en vain, de lui faire remplacer sa lance
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par un fusil; il s'y refusa obstinément, et, malgré nos railleries, il continua à prétendre qu'il manierait sa lance de m'aière à faire honte à tous les porteurs d'armes à feu. Là - dessus il enfonça ses éperons dans le ventre de son poney à courte queue, et partit au galop, entraînant tout le monde à sa suite.
Il faut peu de temps aux tirailleurs pour se préparer à une expédition; les troupes de cette espèce sont rarement prises à l’improviste. Une carabine, des pistolets, un couteau de chasse, une écuelle d'étain, une gourde, une peau de bison, un lazo, une bride, une selle et des éperons, voilà tout leur équipage: le reste ne les regarde pas, et ils ne s'inquiètent jamais de la subsistance du lendemain; c’est l’affaire de leur fusil, auquel est dévolu le soin de fournir à son maître les vivres comme aussi les vêtements dont il peut avoir besoin quand il est en campagne.
Notre troupe offrait l’aspect le plus pittoresque. Nous étions tous habillés de vêtements de peau facçonnés et brodés à la guise de chacun, car ces soldats suivaient beaucoup plus leur goût qu’une règle uniforme. Notre équipement était un amalgame de modes mexicaines, indiennes et américaines; il n’y avait guère que les armes qui fussent de mème fabrique. Les chasseurs les plus expérimentés porlaient les carabines à longs canons, selon la mode ancienne, les pistolets simples et le couteau de chasse, tandis que ceux arrivés, comme moi, depuis peu des États-Unis, s'étaient montés de tout un arsenal d’inventions nouvelles, de revolvers à six coups, de fusils à double canon, et d'autres armes fort belles sans doute, mais qui devaient dans la pratique embarrasser plutôt que servir.
Nos chevaux, dont les uns étaient des mustangs, et les autres de race américaine, avaient tous été choisis avec le plus grand soin: aussi étaient-ce d'admirables bêtes, à l’exception pourtant du poney du petit homme, qui ne rentrait dans aucune catégorie de chevaux connus.
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les rues de la misérable petite ville de San-Antonio, s'engagea dans la plaine ouverte qui s'étendait devant elle pareille à une vaste mer sans bornes. C'était, je vous assure, un magnifique spectacle que de voir bondir dans cette plaine tant de nobles coursiers, et l'imagination s’exaltait à mesure qu'on avançait vers la montagne et qu’on sentait plus vivement la brise qui venait frapper au visage.
Nous arrivämes, après une course rapide à travers un charmant pays dont l'aspect changeait à chaque instant comme les scènes variées d’un panorama, sur les bords d'un petit ruisseau où il fut décidé qu'on ferait halte pour passer la nuit. Ce campement fut des plus joyeux ; on fêta le contenu des gourdes, et comme il n’y avait point d’ennemis à craindre dans le voisinage, on dormit sans placer de sentinelles. Grand fut pourtant notre désappointement lorsque, en nous réveillant le matin, nous constatämes la perte de plusieurs de nos chevaux, parmi lesquels se trouvait le superbe animal que l’on m'avait prêté, et sur les services duquel je comptais beaucoup. Nous avions été suivis par quelques filous mexicains fort au fait des habitudes des tirailleurs, et qui, sachant avec quelle imprévoyance ces gens-là passent toujours leurs premières nuits dehors, avaient profité du sommeil profond, conséquence nécessaire de nos excès de table, pour faire leur coup et enlever nos chevaux.
Quelque vexé que chacun fût de ce fâcheux contre-temps, il ne s'éleva pas moins dans le camp une hilarité générale quand on vint à découvrir que le mauvais poney du petit homme avait été lui-même exposé à la convoitise des voleurs. Mais l'animal enragé, beaucoup plus méchant qu'il n'était gros, avait, à ce qu'il paraît, forcé le fripon à la retraite, non sans lui avoir fait éprouver maint échec, car on trouva sous les pieds du petit cheval un sombrero défoncé, et l'on put constater sur l’herbe la forme d’un homme qui avait dû être renversé violemment par les efforts que l’animal avait faits en se débattant. Cette vigoureuse défense fit, comme
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