‹ Chasses dans l'Amérique du Nord [microforme]Chapitre 58 sur 79 · LU | LA : À · texte numérisé non relu

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Je partis donc en fixant le but et en avançant dans cette direction sans dévier. Je marchai ainsi tant que dura le jour. Quand la’ nuit vint, j'avais encore devant moi une plaine sans limites, mais il me restait du moins la certitude de n'être pas sorti de la bonne route, et c'était une grande consolation. Je m’arrètai avant qu'il fit tout à fait nuit pour chercher de l’eau et ramasser des colimaçons.

Pendant les deux premiers jours, ni l’une ni l’autre de ces ressources ne me firent défaut; mais, à dater du troisième , l’eau et les crustacés devinrent fort rares, et finirent mème par disparaître complétement. La faim et la soif recommencèrent alors à me faire sentir leurs cruelles atteintes, et je dus abandonner la ligne droite pour me mettre en quête d’eau et de nourriture.

De temps à autre j'entendais résonner le sol, puis je voyais apparaître un troupeau de chevaux mustangs qui venaient me reconnaitre, et qui disparaissaient avant que j'eusse eu le temps ou la possibilité de leur adresser un seul coup de fusil. J’apercevais aussi parfois un cerf qui se levail

du milieu des grandes herbes, toujours hors de portée.

Plusieurs bandes de grues traversèrent l’espace à des hauteurs incommensurables, et je fis feu dans cette direction. Quoiqu'il m’eût semblé entendre le bruit du plomb sur leurs plumes, je n’eus pas la satisfaction d'en voir tomber une seule.

Ce furent là les seuls êtres animés que je rencontra, à l'exception pourtant des grenouilles à cornes , animaux immondes qui m'eussent en toul autre temps causé un dégoût insurmontable. Mais la faim me dévorait; je mis à prolit l'énergie qui me restait encore, et tout en me trainant je me mis à la recherche de cet affreux gibier.

J'oublie pourtant de parler des coyotes. Ces animaux me suivaient à distance, prêts à se jeter sur moi et à me mettre en pièces aussitôt qu'ils me verraient tomber. J'employai tous les moyens possibles pour les attirer à portée sans V pouvoir réussir; ils étaient trop fins et trop défiants pour se

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laisser prendre à mes ruses. Me suivant pas à pas comme des goules affamées, ils semblaient doués d’une seconde vue et pressentaient ma mort. Chaque fois que je me retournais pour voir si mon ombre était toujours derrière moi, j'étais sur de les apercevoir à une certaine distance, et toutes les nuits j'entendais ces horribles bêtes rôder à mes côtés en poussant des hurlements sinistres.

Les grenouilles manquèrent à leur tour, comme l’eau et les colimaçons. Plus j'avançais dans la plaine, plus je me sentais en proie à la fatigue, à la soif et à la faim.

Je me trainais pourtant encore.

Le bruit d’une grue qui agitait ses ailes pour prendre son vol résonnait à mon tympan tendu et desséché, comme le roulement du tonnerre, et donnait à mon faible cerveau une commotion dont il était ébranlé. Les émanations de la terre frappaient mon odorat et m’enivraient comme des parfums trop forts ; au souffle de la brise je chancelais comme eût pu le faire un homme ivre.

Je commençais à éprouver des hallucinations étranges. Il me semblait voir sur la prairie un corps d'armée agilant des drapeaux aux mille couleurs; j'entrevoyais dans le lointain de grands lacs brillant aux reflets du soleil : mirage trompeur qui s'éloignait aussitôt que j'avançais pour le saisir.

Mais c'était surtout pendant la nuit que j’entrevoyais des formes fantastiques. Les étoiles me décochaient des flèches, la lune me montrait ses dents; j'avais froid , je tremblais, il me semblait être plongé dans un océan de glace, et je prenais les hurlements des loups pour les mugissements des vagues et les bruits de la tempête. Mon sang bouillonnait dans mes veines, et pourtant mes entrailles étaient glacées comme si la mort les eût déjà paralysées.

Il me semblait ensuite être séparé en deux; mon corps n'existait plus, et mes pieds ne tenaient point à mes jambes.

Cette torpeur dans laquelle je m'engourdissais cessait de temps à autre, grâce aux tiraillements de la faim qui se

réveillait en moi. J'éprouvais alors des mouvements de rage, i et je me jetais sur l'herbe comme pour brouter. ; Je continuais toutefois à marcher, car le mouvement di- ï minuait un peu l'intensité de mes douleurs. Par un phénomène étrange, mon corps affaissé reprenait de Lemps à autre ; sa vigueur et son élasticité sous le coup de certaines visions . extatiques qui me charmaient et me transportaient. Dans les : moments où la douleur se taisait, je voyais se dérouler de- ë vant moi, comme dans un magique panorama, les scènes Ë

les plus douces de mon existence passée et les êtres les plus chers à mon cœur; mais tout cela était, pour ainsi dire, spiritualisé.

ce n'était pas la réalité qui frappait mes veux, c'était une sorte ae monde céleste peuplé d'anges vaporeux : ils me regardaient d’un air touchant et tendre , en versant des larmes abondantes sur ma triste destinée, se penchaient ensuite vers moi et tourbillonnaient en s’abandonnant aux danses les plus voluptueuses. J’étendais les bras pour saisir ces imaces enchanteresses , et tout d’un coup une atroce douleur intérieure faisait évanouir ce spectacle enivrant et me rendait à l’effravante réalité. Je me reprenais alors à vivre, mais de quelle vie!

Je marchai encore ainsi pendant deux longs jours !

J'avais loujours conservé mon fusil; mais, comme c'était une arme fort lourde, il me semblait que je portais une massue de géant. Son poids m'écrasait et me faisait cruellement souffrir : je me figurais parfois que l'épaule qui le supportait était dénudée jusqu'à l'os. Je songeai souvent à me débarrasser de ce fardeau, mais je résistai toujours à cette tentation, car je ne pouvais supporter l’idée de mourir sans vengeance, el je voulais, si je rencontrais les Comanches, avoir au moins la gloire de périr en combattant. C'était là, d’ailleurs, le seul moyen qui me restàt d’éloigner les coyotes, et rien ne me paraissait plus horrible que la perspective de devenir la proie de ces bêtes féroces.

Près de mourir de faim, de fatigue et de soif, je me sen-

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