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LES MAUDITS

Des rives de l'Aouache au Nil Bleu, le cheval est florissant. Il va de soi que, dans les belles plaines des Pays Carayou et Dankali, il a plus de taille, et tout ensemble moins de squelette ; et puis , il est plus près de la pure source de sang arabe. Sitôt que l'on escalade le plateau abyssin, ses lignes se modifient. Ici, comme ailleurs, la montagne « pousse à l'os ». Les reliefs ont plus de saillie; la nécessité d'adapter ses poumons à l'air raréfié des formidables altitudes transforme l'avant-main. Ce cheval des hauts plateaux a, dans sa silhouette,

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moins de beauté que son cousin de la plaine. Il se rachète par la supériorité de ses pieds, par le miracle de sa résistance.

Le cheval garde, ici, sa noblesse intacte. On ne l'emploie que pour la guerre et pour la chasse. Tout le long des routes de caravane, il est conduit en main. Il est un compagnon de choix et de luxe. On ne veut ni le fatiguer, ni le déshonorer par la corvée. Dieu et le Diable ne se sont-ils pas entendus pour créer le mulet? C'est ce bâtard qui porte sur son échine ogivale tout le poids de la civilisation abyssine.

Tel est le point de départ du sentiment éthiopien en face des deux variétés de montures, que le destin lui offre, car, ici, l'âne n'est pas en jeu : on l'emploie, tout au plus, du Harrar à la côte, pour porter deux petits sacs de café. Pas un homme qui se respecte, voire le plus pauvre manant, ne voudrait, comme un Arabe, enfourcher un bourricot.

Mais, il est périlleux, dans le siècle où nous sommes, de vivre l'existence d'un grand sei-

gneur fainéant. La guerre devient tous les jours plus rare. La chasse est un plaisir d'oisifs. Le cheval abyssin vit donc huit mois par an sans cavalier sur le dos, avec une selle brillante recouverte d'une étoffe de parade. Inactif, il s'étiole. 11 finit, à la longue, par tomber en secrète défaveur. Déjà, sur les marchés, il coûte trois fois moins cher que le mulet. Et lorsque l'empereur Ménélick, homme pratique, moderne, veut, dès son entrée sur le territoire abyssin, donner, à un hôte auguste, une marque d'amitié particulière, ce n'est pas un cheval qu'il lui envoie : c'est une mule, supérieurement harnachée.

— Tout ça n'empêche pas, monsieur, que les mulets soient des maudits I

— De qui, mon brave Dinessa?

— De Dieu.

— Et la preuve?

— La preuve? c'est qu'ils ne se reproduisent pas... Est-ce que les mules de chez vous ne sont pas des bêtes stériles?

Ce sont là de ces arguments auxquels on ne

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saurait répondre. L'Abyssin y tient d'autant plus qu'ils lui fournissent une commodité.

Il part de cette stérilité du mulet et de la défaveur dont elle est une marque pour traiter ce serviteur comme un forçat qui expierait un crime. La blessure du mulet ne l'attendrit pas. Il charge le blessé jusqu'à ce qu'il en trépasse. Et lui, qui, si volontiers, met son couteau à l'air pour couper la gorge d'une antilope abattue, ou éventrer quelque grosse bête agonisante, il sème derrière soi les mulets blessés à mort, sans les achever, comme on abandonne, non pas un être, un objet détérioré sur la route.

— Je vous dis, monsieur, que ces mulets sont maudits.

Afm de faire entrer dans les côtes des mulets cette conviction douloureuse, les chargeurs que l'on enrôle ne prennent aucun souci d'équilibrer les charges.

Si le bât a été bien choisi, s'il ne blesse pas le rein de la bête, s'il laisse le garrot libre, s'il ne frotte pas contre la saillie des hanches.

le mulet fera sa roule sans périr. Mais, il faut lutter quotidiennement contre l'indifférence des convoyeurs pour « de la viande qui déplaît à Dieu ». Ils échangent entre eux leurs bâts et leurs charges, si bien que vous voyez défiler votre troupe, en silhouettes caricaturales ; une pauvre petite bête, qui tient de sa mère Tânesse plus que de son père l'étalon, vous dépasse au grand trot avec la charge d'un éléphant sur l'échiné. Une grande carogne osseuse dont les tringlots de chez nous feraient, comme ils disent irrévérencieusement, « un ministre », se prélasse avec trois casseroles qui ballottent en travers de son dos, en contrepoids avec un bidon de pétrole. Perpétuellement, la charge, mal arrimée, vacille, s'incline d'un seul côté, comme les plumes du chapeau d'une pauvresse anglaise, qui vient de cuver un peu dans les ruisseaux son ivresse de gin.

Vous pouvez bien vous mettre en colère, ordonner que l'on arrête la marche, que l'on jette à bas ces charges difformes, que l'on répartisse avec plus de justice l'effort et la

souffrance. On vous cède pour la forme, en rechignant. On appuie un pied rageur dans le flanc du mulet, afin de serrer un peu davantage les cordes, qui enveloppent la charge et la bête, qui passent sous son ventre, à la place des sous- ventrières, et qui, avec le temps, se sont creusé, aux places de contact, des ornières profondes dans la chair vive. Les bras obéissent, mais les volontés protestent, et les dents mâchonnent avec une sourde colère :

— Qu'est-ce qui lui prend à celui-là? Prétend-il enseigner à des chrétiens comment ils doivent se comporter envers des maudits?

Le mulet en route est si réellement un forçat à la chaîne, que, malgré les risques qu'il court quand il s'évade, du fait des fauves, embusqués dans le taillis et dans la jungle, il n'a qu'une idée dans la cervelle : s'échapper.

Au matin, quand on le désentrave, et quand il voit approcher ce trio haïssable, le bourreau et ses deux acolytes, je veux dire, le convoyeur qui apporte le bat, le soldat qui lient la tète

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en Tair, pendant qu'on charge, le boy qui se suspend à la queue pour empêcher la ruado, le pauvre mulet fait un effort désespéré afin d'échapper à ses tourmenteurs.

Il y en a qui se roulent sur le dos, la bouche ouverte, les quatre pieds recroquevillés comme des cloportes en défense.

D'autres envoient leurs sabots de derrière par quarante-cinq degrés, dans la direction de la lune qui, à l'horizon, pâlit. Quelques-uns s'évadent en une série de bonds comiques, les pieds de devant entravés, debout sur leurs membres postérieurs, comme des kangourous en débandade. Il y en a qui attendent sournoisement d'être chargés et qui, brusquement, s'écroulent comme un pan de muraille...

Cependant, il faut bâter, charger et partir. *,

Si le maudit a des malices d'enfer à sa disposition, s'il les renouvelle chaque jour, le convoyeur connaît, lui aussi, des moyens de persuasion qui auraient fait sourire le bon Torquemada. Il les essaie avec confiance. Et l'on a la satisfaction quotidienne de voir une

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fois de plus triompher le Principe du Bien sur le Principe du Mal.

L'étape des mulets est, presque chaque jour, de sept ou huit heures d'affilée; il arrive que l'on atteigne douze ou quinze heures, voire, dans un cas de nécessité, que l'on marche vingt heures sur vingt-quatre. Alors, quand le point d'eau est joint, avant de songer à donner à boire aux maudits, ou de fournir à leur appétit un peu d'orge, on les abat brusquement, sur le flanc, on s'approche d'eux avec des couteaux que l'on a fait rougir dans la braise, et là, cruellement, pour leur bien, — c'est-à-dire pour qu'ils puissent continuer à porter la charge, — on les laboure, profondément, au fer rouge. On raie, on balafre, on sonde toutes les plaies* On explore à la flamme les cavités purulentes. On dessèche les fontaines de décomposition. L'indifférence, hélas I vient vite en face de ces nécessaires supplices. Par contre, jamais mes narines ne se sont habituées à la fade odeur de poils roussis, de chair grillée vivante, de pus volatihsé, qui à ce moment-là,

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se répand dans l'air. Elle prend à la gorge. Elle nourrit et elle écœure. D'ailleurs, il n'y a pas à nier, le remède est bon. Abdi, qui n'a pas grande culture théologique, a retenu au moins cette parole évangélique, qu'il ne manque pas de prononcer chaque fois que ses mulets brûlés soigneusement, lui échappent d'un bond, et courent, tout noircis, se rouler dans la poussière :

— Allez, maudits, au feu éternel !

... Au mois de juin dernier, j'avais acheté, sur le marché d'Addis-Ababa, une trentaine de bêtes en bon état pour redescendre avec rapidité vers la côte, atteindre Djibouti assez tôt pour m'embarquer à date fixe, sur le paquebot de Madagascar.

Cette fois, nous abandonnions la belle route du Tchertcher, ses forêts de cèdres et de jasmins, ses altitudes rafraîchissantes, ses eaux qui ne se taisent jamais. On coupait au plus court, tout droit, comme en mer, à la boussole, par le désert Dankali et la brousse des Issas. On savait que l'eau manquerait en che-

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min, que le thermomètre dépasserait, quotidiennement, les quarante degrés à l'ombre. Or, cette ombre-là, où voulez-vous que le voyageur du désert la prenne? Sous le ventre de son mulet?

Mon brigadier chef et mes amis m'avaient averti :

— Dès que vous aurez passé l'Aouache, si vous prétendez marcher à une telle allure, vous marquerez chaque étape avec des cadavres de mulets.

Je les croyais pessimistes ; puis j'avais mes raisons pour faire la sourde oreille. Je n'apercevais plus, là-bas, bien loin derrière l'horizon en flammes, que cette tache bleue de l'Océan Indien et dessus la petite tache blanche d'une fumée de navire. Que m'importait à cette heure la souffrance des maudits?

Cependant, quand le premier d'entre eux

tomba, j'eus un saisissement. Il s'écroula au

matin à la minute même où l'on apportait sa

charge pour la lui appliquer sur l'échiné.

C'était une bête grisonnante, mais qui avait

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l'épaule oblique, des membres bien établis, un air de force. L'homme qui la conduisait, dit :

— Hier, pendant la nuit, il avait les jambes raides. Deux ou trois fois, j'ai dû le soutenir. Pourtant, il a mangé à l'étape. Tenez I Étendu comme il est, il allonge encore la lippe pour ramasser quelques grains d'orge qui traînent à sa portée ! Ces maudits ! Ils n'ont plus la force de travailler, ils sentent qu'ils vont mourir, ils veulent manger encore !

A ce moment-là, les naseaux du mulet se dilatèrent, battirent comme des ailes de chauves-souris, et, par cette double porte du souffle, quelque chose sortit de la bête, légèrement, capricieusement.

Rien d'horrible. Quelques petits flocons comme des bulles de savon, comme de la mousse d'œufs à la neige. La lumière irisait cette mousseline diaphane. Tout de suite la brise d'aurore la saisit, la dispersa, l'éparpilla au loin. Alors, les jambes du mulet devinrent tout à fait raides. Son œil s'enfonça dans le

trou de l'orbite ; et, sous la fermentation des œuvres de la mort, succédant sans arrêt aux efforts de la vie, le ventre efflanqué enfla. Je dis :

— Distribuez sa charge, et en route.

Quatre heures plus tard, un second mulet

tomba, et puis, le soir, un autre.

Chaque fois, les mêmes symptômes se manifestaient, la même simplicité dans les rites de l'agonie, le même éparpillement de cette àme animale, en quelques bulles irrisées, à la surface du désert.

J'avais pris les devants. Je ne voulais pas, je ne pouvais plus m'arrêter. Je ne désirais pas entendre la parole que je prévoyais. Je n'avais rien à répondre aux questions qu'on allait me poser :

— Il est encore tombé deux mulets... Il y en a trois qui marcheront peut-être jusqu'à ce soir... Ils n'iront pas plus loin... Que feronsnous des charges?

. . . Quand la première silhouette des chameaux dankalis nous est apparue aux environs d'Adal-

gala, la route était, derrière nous, jalonnée d'épaves... Quand j'ai atteint le chemin de fer, à Daouenlé, sur les trentes bêtes que j'avais achetées au marché d'Addis-Ababa, il en restait neuf.

Je suis venu les compter avant de monter dans le wagon.

Elles ne cherchaient plus à fuir, serrées les unes contre les autres. Elles formaient un tas de chairs sanglantes et écroulées. On y voyait des poumons battre à l'air, des vers rongeant les chairs décomposées. Abdi n'avait pas encore eu le temps d'incendier tout cela, de tirer de ces cendres quelques étincelles de vie.

L'odeur de mort était violente.

Je me détournai.

Alors, Dinessa prononça :

— Je vous l'avais bien dit . . . Ces mulets n'ont pas de cœur... Ce sont des maudits!... On n'a jamais d'agrément avec eux.

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