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LA LOI DE LA ROUTE

Les derniers rayons de soleil couchant éclairent d'un reflet ricoché le profd des monts Assabot. C'est comme un écran de tôle découpée, qui se lève de la surface plate du désert dankali. Rapidement les ombres montent de la plaine. Déjà, elles enveloppent la moitié de la montagne, et le rayon attardé qui flambe làhaut semble le feu, éblouissant et fixe, d'un gigantesque phare, dressé dans un îlot, en avant-garde d'une côte d'écueils.

Entre Kersa et Billen, nous sommes campés pour la nuit, à l'abri de ces luxuriantes ver^

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dures que la source chaude fait jaillir du sol. L'étape a été rude. Presque toutes les bêtes sont couchées; j'ai du me fâcher pour obliger les hommes — ils aimaient mieux s'étendre, — à préparer leur nourriture du soir. 11 faudra qu'ils montent, cette nuit, des gardes vigilantes, car la jungle est pleine de bêtes redoutables et ce carrefour où les caravanes sont contraintes de passer pour aborder le Haut-Plateau est perpétuellement écume par les Dankalis.

Nous non plus, nous n'avons pas faim, mais un désir d'eau fraîche est sur toutes les lèvres. On sourit quand Abdi, le brigadier chef vient annoncer :

— L'eau des guerbas est tiède... Et puis, elle a été trop chauffée par le soleil... J'ai expédié un homme du côté de l'Aouache... Il me dira si nous sommes loin de la boucle du fleuve, et si quelque ruisseau ne coule pas entre les arbres qui sont là-bas.

— Qui as-tu envoyé, Abdi ?

— Haélimascal... C'est un garçon débrouillard...

En attendant, on se met à table. On a débouché une bouteille d'eau minérale qui n'est plus guère gazeuse, et servi du saumon de conserve. Le soleil l'a touché au travers du zinc et, dans sa boîte bombée, ce poisson tombe en défaillance.

Au moment du deuxième service, un sursaut.

Une des sentinelles qui, du côté de l'Aouache, garde le camp, accourt en poussant un cri :

— Zôonn !

C'est l'éléphant.

En une seconde, tout le monde est debout. Les gens qui devisaient, accroupis autour du feu, ceux qui, déjà, sommeillaient roulés dans leur couverture.

Derrière la sentinelle nous courons à la limite de l'enceinte, et nous escaladons la petite butte d'où l'homme veillait.

— Eh bien ! où sont-ils, tes éléphants?

— Là-bas I Vous ne voyez point ? . . . cette colonne de poussière... ce remous, à la cime des arbres?

En efTet, la forêt plie. Une force inconnue

qui n'est point la poussée d'une de ces tours de sable et de vent, qui, si souvent, voyagent à travers ces solitudes, oblige la futaie à céder sous un effort formidable. Tous nos chasseurs la nomment du môme nom que la sentinelle, cette force masquée et destructrice :

— Zôonn...

C'est un parti d'éléphants qui circule et profite de la fraîcheur du crépuscule pour changer de pâturage.

Sur la gauche, il y a une sorte de clairière ; c'est-à-dire que, une seconde, les arbres s'interrompent pour laisser la place à la jungle. Le remous des futaies semble s'orienter vers ce marais. Si les éléphants le franchissent, ils apparaîtront en silhouette quelques secondes et nous les verrons à découvert.

Je cherche les yeux d'Abdi :

— Faut-il préparer le calibre « quatre » et nos balles pleines?

Il secoue la tête :

— Rappelez-vous ce que vous a dit le Négus : « Les éléphants sont devenus méchants depuis

qu'on les chasse avec des fusils... A présent, c'est eux qui chargent l'homme... N'attaquez jamais si vous n'êtes pas le plus fort. » Voilà ce que l'Empereur vous a recommandé. Eh bien I nous ne sommes qu'une vingtaine, et, là-bas, les éléphants sont plus nombreux que nous. Vos hommes sont fatigués. Si les éléphants éventaient le camp, s'ils nous chargeaient, s'ils se jetaient sur les tentes, pour les piétiner, plus d'un d'entre nous laisserait ses os au pied de l'Assabot. Ce qui peut nous arriver de meilleur, voyez-vous, monsieur, c'est qu'ils continuent leur chemin vers la montagne, et qu'ils ne nous aperçoivent pas.

Pour obéir à ce conseil, tous, nous nous étendons à plat ventre sur la butte, le menton dans les mains, les coudes sur la terre. Nous attendons que les éléphants sortent de la forêt pour entrer dans la jungle. C'est l'affaire d'un quart d'heure.

La première fois que les hommes crient : « Les voilà!... » j'écarquille les yeux, et je ne vois rien. Les éléphants passent à peu près à

deux kilomètres de nous, et, déjà, les ténèbres occupent le pied de l'horizon.

Je m'attendais à les apercevoir en saillie.

Ils sont presque enfouis dans la jungle, et ce que je vois défiler là, à la crête des épis mûrs de la folle simbalette, c'est une suite de carapaces immenses, voyageant à quatre ou cinq mètres de hauteur au-dessus de la terre. On dirait cette manœuvre de la tortue que les guerriers antiques faisaient avec leurs boucliers quand ils approchaient d'une forteresse. Sans doute, ici, les proportions sont énormes. Ce sont des géants qui s'abritent sous ces plaques.de tôle bombées pour éviter les traits de flamme qui jaillissent encore du sommet de l'Assabot.

Deux ou trois fois seulement des trompes se sont levées, des têtes ont surgi avec les oreilles en éventail. On eût dit. sur une mer de tempête, la montée à la vague d'un cargo-boat, démâté, dressant son beaupré et son avant, chargé d'une paire d'ancres. La vague qui suit rengloutit l'épave, l'ensevelit dans quelque abîme,

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d'autant plus profond, que la lame du sursaut était plus haute. Et insensiblement, sur la surface des eaux, le sillage s'efface. Ainsi en va-t-il pour le spectacle que nos regards épient. Les éléphants passent comme un mascaret, suivis de quelques remous, et puis, après comme avant, c'est le repos des choses, l'immobilité dans la montée des ténèbres.

On retourne aux tentes, on se jette à la hâte sur les lits de camp, car l'étape de demain sera formidable

... Le poids du sommeil pèse encore comme un rocher sur toutes les poitrines quand les sentinelles de la dernière garde viennent nous tirer par les pieds.

— Quelle heure est-il ?

— L'aurore est déjà haute.

— Allons I il faut se lever, et vite.

D'autant plus vite, que je voudrais faire dévisser une de mes caisses à cartouches avant qu'on les charge sur le mulet, pour changer la qualité de ma provision. Les balles explosibles ne valent rien contre l'éléphant. Elles éclatent

sans le blesser grièvement dans l'épaisseur de son cuir. C'est le petit lingot plein, qui a des chances de se faire une route jusqu'au cerveau ou jusqu'au cœur, et d'y porter la mort.

J'appelle donc le muletier qui a la charge de mes bêtes de bat :

— Haélimascal I

Personne ne répond. Le nom tombe dans le silence.

— Eh bien î Haélimascal î... Tu n'as pas entendu?... Abdi!... Où se cache t-il?

Abdi est devant moi. Il a sa figure des Jours de malheur. Il déclare :

— Hier soir, Haélimascal est allé à la découverte de l'eau. Il n'est pas revenu.

— Tu en es sur?... Qui est son compagnon décharge... Borou? Eh bien! Borou, tu n'as pas revu ton camarade?

Borou secoue la tête et Abdi prononce :

— Tout le monde était occupé des éléphants. On ne s'est pas aperçu que l'homme n'était pas rentré.

Je me tais, et les hommes se taisent; ils nous regardent.

— Allons ! Abdi, il faut aller à sa recherche. Pars devant, avec deux ou trois garçons. Moi, je mettrai la caravane en route, du côté de Moullou, car l'heure avance et le soleil monte, il faut que les bêtes arrivent à midi au point d'eau. Ensuite, je te rejoindrai avec la caisse aux pansements.

... Deux heures plus tard. Dans la direction de la rivière, Abdi vient au-devant de moi. Il ne se presse pas ; pourtant, je suis sûr qu'il a trouvé, car les traces des pieds nus d'Haélimascal sont faciles à suivre dans la poussière et dans la boue.

— Eh bien, Abdi !

— Il est en train d'agoniser.

— Qui l'a frappé?... Les Dankalis?...

— Les éléphants... Il était près de l'eau, quand ils ont passé entre lui et le camp... Alors, il s'est caché dans les buissons... Toute la troupe avait défilé sans l'apercevoir. Mais, il a eu une idée mauvaise... Une femelle fermait

la marche... séparée des autres... plus loin; plus loin encore, derrière... venait son petit, une bête de cinq ou six mois... Haélimascal a pensé : « Si je peux l'isoler de sa mère, le ramener au camp, le vendre à Djibouti, ma fortune est faite. » Il est sorti du buisson... Il a effrayé le petit éléphant avec sa chàmmâ, il Ta obligé à fuir en arrière... Malheureusement, en se sauvant, le petit a appelé... La mère s'est retournée, elle a vu l'Abyssin... elle est venue sur lui au grand galop... Vous le savez, Haélimascal avait de bonnes jambes, il a senti pourtant que la mère avançait plus vite. Il allait être rattrapé... Il a couru vers un arbre... Il l'a escaladé... Il s'est hissé hors delà portée de la trompe... Mais la mère était en colère, elle voulait sa vie... Elle a commencé d'ébranler l'arbre... Le tronc était gros et il résistait... Elle ne s'est pas découragée... Il paraît qu'elle a travaillé deux heures... Elle a fmi par le jeter à bas... Alors, au moment oîi Haélimascal tombait, embarrassé dans les branches, elle s'est avancée sur lui, elle l'a piétiné

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— Qu'avez-vous fait pour ce pauvre garçon?

— Deux de vos hommes l'ont porté auprès de l'eau... Il voulait boire. Quand vous arriverez, il sera peut-être mort.

De loin, j'aperçois Haélimascal étendu sur la terre. Il est nu. Les deux Abyssins qui l'assistent ont roulé ses vêtements pour lui soulever la tête. Cela fait sous la nuque un petit tas de calicot boueux et sanglant.

J'ai l'affreuse vision d'un rat écrasé, crevé par la roue d'un tombereau. Les entrailles ont jailli hors du flanc, comme sous la pression des doigts la pulpe d'un raisin. Le visage a été lavé par les Abyssins ; mais la trace des fontaines de sang qui ont jailli de la bouche et des narines est encore visible sur la poitrine défoncée.

L'homme a les yeux ouverts. Je le regarde longuement, je lui parle. Il a l'air de me fixer : pourtant, je ne suis pas sûr qu'il me voie. Les Abyssins disent que depuis une demi-heure, il ne parle plus. La caisse aux médicaments vient

d'arriver. A quelques pas du moribond, le mulet qui la porte broute l'herbe.

Je ne jouerai pas l'inutile comédie d'ouvrir la boîte et de déboucher un flacon. Nous ne pouvons plus rien pour Haélimascal. Il faut souhaiter seulement qu'il finisse vite. S'il tardait trop, il faudrait partir sans l'enterrer. Ici, tout blessé qui tombe sans espoir de guérison est un condamné à mort. Lui, comme nous. C'est la loi de la route.

Le mulet broute toujours, en balançant ses cantines. Abdi a pris la place du tas de calicot. 11 a posé la tête d'Haélimascal sur ses genoux. Tantôt, nous regardons l'homme dont le souffle décroit, tantôt, les ombres qui se raccourcissent.

Là, à ma ceinture, j'ai quelque chose de suspendu, un outil de repos... En une seconde, il donnerait la paix à ce martyr, la paix que, avec des supplications, je réclamerais à sa place...

Nous sommes quatre autour de ce corps éventré : quatre hommes. Même, ici, c'est la

société qui veille avec ses préjugés, ses exigences... Mais j'en ai le sentiment net, si l'un de nous restait, ici, seul, à veiller sur cette agonie, la pitié serait la plus forte, et les yeux d'Haélimascal se fermeraient...

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