‹ Chasses et pêches de l'autre mondeChapitre 2 sur 2 · CRAS8B8 ET PÉCHBS. 4SI · texte numérisé non relu

CRAS8B8 ET PÉCHBS. 4SI

mes yeax. Bientôt les vols se tonchërent et se resserrèrent d'une manière si compacte, qu'ils me cachaient la vue du soleil. La fiente de ces oiseaux couvrait le sol et tombait serrée comme de la neige en hiver.

grand nombre, les parasites ! la récolte avait été magnifique, et ils voulaient en prendre leur portion*

Quoique appartenant à la même espèce que celle employée en Europe pour porter des nouvelles de bourse avant l'invention du télégraphe électrique, les pigeons américains ont une puissance de vol qui tient du prodige. Ainsi, j'ai tué dans TEtat de New- York des individus de cette espèce dont le gésier était encore plein de &;raine3 de dz dont ils n'avaient pu se nourrir que dans la Géorgie ou la Caroline; et, comme il est prouvé que lesaliments les plus difficiles à digérer ne peuvent pas résister plus de douze heures à lactivité du suc gastrique, j'ai dû conclure que .mes pigeons avaient parcouru en six heures au plus un espace de trois à quatre cent milles, environ vingt-cinq lieues de poste en un heure, A ce compte-là, il ne leur faudrait pas plus de deux jours pour traverser l'Océan, de New- York à Brest.

Les pigeons américains, outre la faculté qu'ils ont de voler avec une puissance qui n'est donnée à aucun autre oiseau, possèdent aussi à un degré très-remarquable le don de la vue. Ils n'ont pas besoin de s'arrêter pour explorer le pay^s par où ils passent et savoir s'ils y trouveront les graines et les fruits dont ils se nourrissent. Tantôt on les voit s'élever très-haut et étendre leurs bataillons dans toutes les directions : c'est qu'alors ils cherchent à reconnaître le terrain ; tantôt ils se resserrent, s'abattent vers la terre et semblent se consulter entre eux : c'est parce qu'ils ont fait une heureuse découverte et que la pâture doit être abondante.

Tout, dans la structure des pigeons, leurs ailes nerveuses^ leur cjueue bifurquée, l'ovale de leur corps, décèle chez ces oiseaux une organisation propre à soutenir un vol rapide et de lon^e haleine ; et malgré cette nature peu propre à rendre la chair tendre, ce gibier, en Amérique, est fort recherché, et on le considère comme un manger exquis.

tipiftï^.tfon,<ie.ce.paj55age miraculeux. Les pigeons ne s'arrétaicifit.poiot 4âns les plaines environnantes , car dans tout le canton la récolte des noix et des glands ayidt manqué cette année-là. Il n'y avait donc pas ntoyen de brûler sa pondre aa milieu de ces bandes qui 86 .^^ftie^oît bprs de portée de la meilleure carabine. Da temps en temps, lorsqu'un émérillon ou un aigle ^is fondait ^uî* IjBiir ^fiëre-g2\rde, une masse compacte 96 formait , qui , pareille à un serpent, se tordait 6n nrïlle replis, pour éviter les atteintes de l'oiseau de proie; puis, ii^e fois le danger échappé, ou bi^ lorsque l'ennemi avait saisi dans ses serres ses victîmes palpitantes , la colonne reprenait sa marche di^is la limpidité de l'azur.

Pendant les trois jours que je restai àHartfor^t , la population du pays ne qiptta point l^s armes. Tqus, hommes et enfants , avaient un fusil double ou une carabine dans les mains et, embusqués le long d'un bois, derrièire un jrocher, aux abor4s des rivières, partout où il y avait pour eux chance de ne pas être vus, ils attendaient le ^noipent fîfvorable pour décharger au milieu d'un vol et tuer ainsi une prodigieuse quantité de pigeons. Le soir, à la veillée, la, conversation ne roulait que sur la chasse aux pigeiQtns, sur les péripéties de diaque coup tiré ou manqué et sur les espérances du lendemain.

On ne mangea, pendant cçs trois jours, que de la chair {de pigeon, et l'air était tellement imprégné de rôdeur de ces oiseaux, que, tout autour de nous,

ratmosptière exilait les iseirî^rs de^litbMm-eoor.

« Un arift^ticiea 4a pays avait fait un calcul api^ro* ximatif assez curieux s\ir le aombre d'individus^dont ces bandes extraordinaires étaient e<)mp<iK$ées, et sur la quantité i^^prioe d'alin^^ts nécessaires à lepr subsis^nce. Prenait, par ,exeq^le, mt coloivie .lacge d*un idemi^kiiomètre, ce .qui est loin encQi*e de la mes^ ordinaire, et supposant qu!il faUât trois heures aox Qi$|eaux qui la coiiiposa|jsnt pour effectuer leiir ^;f^ej^^comme sa vite^e était d'un 4eini*k|lomètre par minute , sa longueur devait être de i^nt quati^e;vingt-dix kilomètres , composés chacun de, nulle Jbu|t cent trois mètres. En sfupposant maintenant qpe chaque mètre carré fût oiccupé par deux i^g^o^s , il déduisait que le nombre de ces oiseaux dev^ftit étçe de « un billion, cent vingt milions, cent quariuite mille; » et comme chaque ii^dividu consomme par xour, dans le pigeonnier, un quart de boi3sei^ 4e graipes ou ^e fruits , ja aour^iture journalière d'uQe sefde bande n*«xigeait pjas moins de € c^nt millions sept cent quatre- vingt q^lle 3 boisseaux de denrée de toutes .sortes.. ^^1 for^iidable appétit I

Aussitôt que les pigeons aperçoivent dans le tprri^ toire auHlessus duquel ils passent , ou sur les aii>res , ou à t^arcune quantité de nourriture qui leur paraît valoir la peme de s'iwrréter , on les voit tournoyer plusieurs »fois, jetant dans les rayxms du soleil les prismes apurés de leur brillant plumage et passant ainsi du hleu clair au pourpre foncé et à l'or le plus scintQlapt.i^ç^s voye^-yous disparattre derrière ce bois de cb^aes élevas ^ s'enfoncer au milieu du feuillage ?

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Tout d*an coap ils reparaissent plus tarais et d'un seul élan, ils se précipitent à terre et couvrent le sol. Une terreur panique s'empare t'elle d'eux, ils reprennent leur vol avec une telle rapidité, que le crépitement de leurs ailes produit une commotion capable d'épouvanter, si on ne savait pas quelle en est la cause. Mais ce n'était rien, et une fois leur appréhension dissipée, les voilà de nouveau répandus sur le sol, venant, HH)ntant, se croisant dans tous les sens, déployant, en un mot, une série de mouvements impossible à décrire au moyen de la parole. Le terrain sur lequel ils se sont posés est tellement dépouillé, qu'y chercher une seule grahie serait peina perdue.

C'est le moment que choisissent les chasseurs du Kentucky pour tirer sur les pigeons et faire dans leurs rangs des trouées indescriptibles. Au milieu du jour, les oiseaux, bien repus et le gésier plein de faines, de glands et autres végétaux, vont se reposer et digérer leur butin sur les arbres voisins ; mais , dès que le soleil tombe à l'horizon , au moment où ses rayons disparaissent derrière les montagnes , tous prennent leur vol et vont rejoindre le juchoir commun , qui quelquefois s'élève à plus de quarante lieues de l'endro't où ils avaient passé la journée.

C'est le long de la rivière Verte {Green river)^ dans le Kentucky , que j'ai vu le plus magnifique perchoir, lors de mou séjour aux Etats-Unis. Il était situé le long de la lisière d'une forêt, dont les arbres s'élevaient à plus de deux cents mètres ; troncs droits, isolés, sortant du sol tout d'une venue. Une compagnie de soixante chasseurs était venue s'installer dans les

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«lyirons , esc(Nrtée par des voitures chargées de pro* visions de bûnehe et de guerre. On avait dressé des tenles et deux cuisiniers nègres préparaient la nourriture (mess) des disciples de saint Hubert. Parmi eux se trouvaient deux fermiers de Glasgow qui avaient amené un troupeau de. trois cents cochons pour les engraisser avec des pigeons et les rendre ainsi en peu de temps propres à la vente. Lorsque j'arrivai dans le camp de la rivière Verte , je fus étonné, stupéfait de la quantité de pigeons tués qui jonchaient le sol. Quinze femmes étaient occupées à plumer ces oiseaux, à les vider, à les saler et à les encaquer dans des barils. Ce qui me surprit le plus , ce fut d'apprendre par les chasseurs, que, quoique le perchoir fût dégarni pendant le jour , chaque soir il se couvrait de myriades de pigeons qui revenaient de l'Etat de Tlndiana, otr ils avaient passé la journée dans les environs du village deCoridon, en faisant ainsi un vol de cent lieues. Inutile de dire que le lendemain matin ils reprenaient la même route dès le crépuscule. Le sol , dwns toute l'étendue du juchdr, se trouvait couvert de colorobine (ôeate de pigeon) à une épaisseur d'un ou deux pouces A examiner ce terrain recouvert d'une teinte grisâtre ces arbres dénudés, aux branches pelées et sans sève , on aurait pu croire que nous étions déjà au cœur de l'hiver ou bien que quelque tornado avait tordu les rameaux des arbres et brûlé la nature qui le^ environnait.

Les chasseurs se disposaient à la chasse du soir et, sans perdre de temps , ils avaient tous fait leurs préparatifs. Les uns ensachaient du soufre dans des pots

^les à-des ;^ll^6• dei'b^aiigar,'^«efUMcitpotUlMlll d«s,jU)ccfa^8.{;ilit^^4ei*ésines.et ^))ntq<^6Sî4efNB ;

icoups, cbar^ d'uae forte quf^t^ de potAre^rde pl(Hub.

Jje soleil ¥^ant de<.^ co|H^9r,.<^lAQ^a<lMrwt^ 4on.ip<^ste en silm^'^i^u^nmeàiim^wshmiim^ pore à riiorizon. Tout.à emp , j/eifttoB^ajC«6; note ripelés parebaqueiOtia^seiir :

— Sert thêy corne ! les Yoflà I

En ^Qffet, riiorHOQ s*ob»H»rei9§ait, eti )&^niit Mt f^p les pigeons pessemMut à o^ 4a4emMe^Jni8tal de pjT^v^Qçe, .8!eQ|K>iiffrftnf,âai^l«s^oiï9^âes Apeapns.

liQrsqqe lacQlonnedesij^geoftspassa w^ssn&^e ma ^e, Réprouvai wa ^isson, «aasétpmi^àlafoîs par rétoimen^iit etle Iroid , ear <3e d4ptMemttit â*jâr (içQa9iofiaaât.wi courant «ti99spbérîqoe i^ti imèWe. Pft^ndaot ee jteo^i^là Jes peUes abattaJMl des ;miUiefs de jM^^oqs et, comme jes f^xavai^tté^é tonsjaHijjmfc ' ^apme par magie, je fos tànc»a d'un ntaûral^le 9peeta^. Les pigepos tar^vaie.nt par miUions, m piiédpîtant ^ uns 3ur les antpes^preaâéaeoiftme les abeilles d'un essaim ^is'éehappe de lanuebe a» mpis de imai. Las ;bames çmm du jfttoboir ,surciiangé se brisaient , et tombant à ierre , enteatnaieiit k la fçis les pigeons. et lesbmacbes qui ae tvoHttaieiit audessçtts. Clélait .nabrattÀne pas^ètre entendMe^iA ^m»àfL , jutoie.aiimantià |Mfi ipiumQi»rjat jA ;r<Mi

cmMi^ Vf pMm». 489

dtotktgMf'^à i^Mâé'pefaie^ qiidqiies oottps^ de fusil, ponr la plupart du tempsne vô^fait-on que de* dias* ' smts qui re^ari^ieiit leurs aroieft. Nous iteus temoùs toM *sur<'lflt')Mèi^ eu b6is, 1<^ de la pértèe dés Iminches' qui tombaient,' et le massacre continua ainsi UMb la'nuit, quoique depuis onze heures du soir le passage des pigecAi^ eût tout à fait cessé.

Une'i^àrticnlaritèdigue d'être ici mentlonifée, c'est qtte malgtéf effroi qu'ifs éprouvaient, les pigeons n'a^ vftietjlt point abandofifttér le perchoir' habituel, ^t que tri' les torches brillantes, ni les coups de fusil, niles criir* n'àt^éht.!e^|w)tivoir de les faire envoler. Un hohune qùï" aMvà le matîh aii renddz-vous de chasse nous asisurâi^ a^îr èntelÉdu le bruit qui se faisait W nôtre emplacëtttent, à iiiïe liettô un quart avant qùè dé^ lious^ ré- ' joîîtidiis.

Dès le point du jour, toutes les'batidet^ dé'pigéèhà' 8*eia)ltèfeht dahs léS'aii'É^ pour allei^ à la te'dhérbh'éile lenf tiOtfrHtUTte: Ce fut ' klbl^S un 'autre' brtôt effrot^bler* iuiïtos^î^'à déferé taiitrl8tfteïît*^ii*en''le'teotfit»'ararff â^ uïtè*défcîla(<^%îttïdîtànfée11e tJoufp^ de'cdnon'. Et à pëWto* le péW«6li*éut-iilété'abMdonné, qufe'te^lotf^s/lê^l^ato*^ tKêrè^,^ les'f ètiàrdà, les cougttîiMâ et tdus' les'ïitthriaiix rat^àjciés. deâ'forèttâaâiéricaînes is'àVancëitht éii'nonïV^^ pàïïr 'pmSèè'fétt''k la ôuréè. En'mMé-tehiifs; ' les»' faàbOiï^;'le!s biléarfls,' le^'ài^lés^ fauves' *et 'grië;sàifs" oubliée les toTrtfeaUx et les ôrfMie^, volaient aù^déssrtrà'' àè^^ tettet>rtiir étnporlei^'tinepttt'tiôn dti btttîii.

Lè^'ditàâëiirs t)rAeTët^ghf'letii" dttàe, etèhoilàirèM* â2Hinftët(ë M^sèf dé luOrt^ ^èt 'de' inourài^ le^ t^gedhi^ les phis dodus et les plus gras» ddnt^ils'tbëli^ënf^^

4 (M) GAASSES ET PÂGIIBS.

des ckarrcUes, laissant le fretin du gibi^ aux cochons et aux chiens de Tassociatiou.

Quant à moi, quoique j*éusse pris part au massacre, général plutôt en amateur qu'en intéressé, je n'emportai de toute ma chasse qu'une magnifique plume d'aigle arrachée à l'aile de l'un de ces oiseaux de rapino que j'avais abattu sur un monceau de cadavres.

Deux mois après cette chasse mémorable dont j'ai gardé bon souvenir, je me trouvais un matin sur le quai de VEast-Rivery à New- York, lorsque mes yeux furent attirés par l'écriteau suivant peint en lettres noires sur un lambeau de toile à voile : Wilds pigeons for mie. Je montai à bord d'un petit navire caboteur où se trouvait la cargaison ailée, et là, le capitaine me montra des corbeilles de pigeons ramiers tués dans l'intérieur des terres, qu'il vendait à raison de tkree cents (trois sous) pièce.

Un planteur de Tennessee m*a assuré qu'il avait en un jour pris quatre cents douzaines de pigeons au filet, chasse fort usitée dans son pays. Ses nègres, au nombre de vingt, étaient, le soir, fatigués à force d'avoir abattu des pigeons qui passaient sur sa propriété.

En 1848, pendant le mois d'octobre, le passage des pigeons fut si considérable dans l'État de New-York, que ces oiseaux étaient vendus à deux sous pièce sur les quais et aux principaux marchés. Les mattres de maison en nourrissaient leurs domestiques, et ceux-ci, s'ils avaient pu prévoir ce qui arrivait, eussent volontiers fait écrire dans leur acte d'engagement une clause ayant pour but de n'avoir que deux fois par semaine . de ce gibier à dtner.

GHASSliS ht PÊCHES. 491

C*est ainsi qu*ca Ecosse les ser\ itcurs des graades maisons ne se placent qu*à la condition expresse de ne pas manger du saumon plus de trois fois dans Tespace de liuit jours.

Un matin de ce même mcis d'octobre 1848, sur les hauteurs du village de Hastings, le long de la rivière de THudson, j*eus l'occasion de. tirer trente coups de. fusil sur des vols de pigeons, qui me produisirent cent trente-neuf pigeons. Il y avait dans ce nombre-là environ quatre-vingts oiseaux énormes, gras et dodus comme des petits poulets. Je fus obligé de héler un nègre qui passait sur un chemin voism du lieu où j'étais entouré de mon butin empenné, et de lui donner un demi-dollar pour qu'il rapportât mon gibier au steamboat retournai>t à New-York.

Les pigeons américains nichent un peu partout dans le territoire des États de l'Union, mais en général ces oiseaux choisissent les bois retirés et peu fréquentés s' étendant sur la lim te du pays civilisé et des vastes déserts qui aboutissent aux prairies. La saison de la poBte offre un contraste bien opposé à ces scènes de confusion que j'ai décrites. Si mes lecteurs pénètrent avec moi sous la fouillée des forêts de l'Ohio et du Mississipi, ils n'entendront que des roucoulements inces* SBjàXs , Ils ne seront témoins que de preuves d'affections douces et de marques de tendresse du pigeon à sa femelle. Au-dessus de leur tête, dans la cime des arbres, ils apercevront des nids rapprochés les uns des autres, construits avec des brindilles de bois entrelacées, formant un espace légèrement creux, sur lequel, tour à tour, le mâle et la femelle couv^n^ deux on

4 H CHASSES IT PÉCflES.

trois oeofs. Le m&le seul monte la garde et protège sa compagne; c*est lui' qtti va anx proyisions et qui re^ vient à son tour se placer sur le nid, tout en abritant les œufs SOUS ses ailes.

Bien souvent la potrtè réussit et couronné les tWotis de tendresse de ce couple affectueux. Mais cet henrent résultat n'a lieu qu'à la condition que ruomme n'aura point découvert ces fragiles demeures aériennes. Malheur & ces oiseaux si des chasseurs ou dès ^ttli^s passent dans lenrvoisinage. Des massacres phis'tefi^riblels encore que ceux que j'ai décrite vont enôûngîàntei' Ce* soi et porter la terreur au sein de ces ménages inoffénsîf. La hache entame le ti*6nc des arbres qtâ s'affaissent dans la clairière; entraînant datifé leut^'bhuté les pigeonneaux et le' nid qui les 'a ^ué naître.' Pris, assommés, plumés et cuits sur la' braisé, ils soiVt ràskgés sous les yeux de lenlrs p6re et'mète, qui voltigent autour des bourreaux de letii^ prôgénîtui^e et font'rëtentir les échos de la forêt de crîs dédhlrantSqai ne parvienûiént pôîht à touéhei^ l'impitoyable chàli^etki^.

Cônihie on le^ vôît par tout ce qui prébëde,' la destruction menace' en Aâiérique légiMej^'àuquelfàî coûsact'é cet artîéte. Amesûre qûe'ia civilisalWVétenff sur ces vastes dései*ts dé rOuéfet; les besbittS de l'hottimé deVIënnërit pfas ndthbreùx', et la race hùmaliiè;qu?irègné partout en tyraùrr et ne laisse Imposeï*' aucun frèirf à sor\ despotisme;' détruit péh à l)éû leS^ associattohsd'^iiimautl Déj& les cerf^, les'daitns et les" grande^ 'béteS 'à corùeS qui peuplaient lels àrtciëhneS^ colénfes de r Angleterre ont p!*cSquë diS^rtirti dàlélfeS' plitedpauiEtats' de l'Union; Les troupeàmt dé^bisonr

CHASSIS BT PâCflBS. 493

qui, il 7 a cent ans, paissaient en repos sur les lointaines savanes qni verdissent par-delà le Mississipi, voient leurs rangs s'éclaircir, tandis que les carcasses de leurs semblables tués par les trappeurs, les émigrants et les Indiens blanchissent sur le sol et marquent le passage de rhonune. Tout porte donc à croire que les pigeons, qui ne supportent point Visolement^ forcés de fuir ou de changer de mœurs à mesure que le territoire de l'Amérique du Nord se peuplera du trop plein de l'Europe, finiront par disparaître de ce continent, et, si le monde ne finit pas avant un siècle, je parie, avec le premier chasseur venu, que l'amateur d'ornithologie ne trouvera plus de pigeons que dans les muséums d'histoire naturelle.

lie» Crsneff, les Vérons «t !•« JPAiieaBft»

^ 1844) à r^[K)qHe des fêtes de TEpiphanie) je me trouvais à Louisville, chez des amis qui m*aTaient offert la plus cordiale hospitalité, lorsqu'un des fils de la maison, grand chasseur et amateur intrépide de sport, dans toute l'acception du mot, me proposa de Faccompagner dans une excursion qu^il avait prc^'eté^ le long des bords de l'Ohio, jusqu'au point ot la rivière se jette dans le Mississipi. Une fois nos préparatifs ter-* minés, nous partîmes tous d^x dans un keel^beat, sorte de chaloupe ayant une cabine à l'arrière, et dont le gouvernail est formé d'un tronc élancé, servant, comme la queue à un poisson, à diriger la marche de ce genre d'esquif. Deux rameurs, placés à l'avant du bateau, lui donnaient une impidsion de cinq à six milles par heure.

Les rives de l'CHiio ofifraient un triste coup d'œil : IWfer avsdt desséché teotes -le» pi^mtes, et la ^^etde

496 CHAISES fiT PÉCHtS.

verdure qui s'offrait à nos regards était celle de quelques canniers entremêlés de lianes aux feuilles rougeâtres. La neige tombait par flocons lors de notre départ, et le froid était âpre comme en Sibérie ou dans le Kamtchatka; mais, au point du jour, la tourmente fit place à un calme plat. Nous étions arrivés à Tembouchure de la rivière Wal)asb, aux environs de la petite ville de Henderson, et déjà nous pouvions voir, aussi loin que s'étendait notre vue, que la rigueur da froid avait congelé toutes les rives du fleuve, les lagimes et les ponds (petits lacs) du pays, car l'air était comme obscurci par des milliers d'oiseaux aquatiques qui passaient et repassaient d'une rive à l'autre, et s'ébattaient à tire-d'atle sur les eaux glacées. Notre bateau s'en allait à la dérive, au milieu de la gent emplumée, et après chaque déchaîne de nos fusils, de nombreuses victimes étaient suspendues aux parois extérieures de notre cabine.

C'est en chassant ainsi que nous parvînmes, le quatrième jour de notre voyage, à six milles de l'embouchure de l'Ohio. Cet affluent du Mississîpi se réuidt au Pèf'e des eaux un peu au-dessous de la Greek- Biver, dont les bords ombragés de caroubiers, d'érables et de cannes, entremêlés de lianes et d'or* ties, offraient à la vue une muraille inextricable, réceptacle de nuées de canards, de sarcelles, de foulques, de grèbes et de poules d'eau. Le froid avait chassé ces oiseaux des régions polaires, et ib accoaraient là pour trouver une température plus douce.

Sur une langue de terre qui s'avançait en aval dn coafluentdela&eeketdel'Olûo, àrabrid'aoéQorm

OÂtêu n fitnu. 417

rocher dont la base était dénudée par les eaux, une quarantaine d*Indîens appartenant à la tribu des Gberokees avaient élevé leurs tentes, dans le but d'y ramasser leurs provisions d'hiver de hickory nuts (1) et de chasser les ours, les cerfs et les lièvres qui, comme les Peaux-Rouges, étaient attirés en ces lieux par l'abondance de la récolte.

Mon camarade de voyage, qui parlait assez bien la langue de ces chasseurs des bois, manifesta le désir d'aborder près du wigwam des Cherokees, et je me rendis à son avis avec d'autant plus de plaisir, que j'éprouvais la plus grand envie de m'initier à leurs usages, aussi h\m que de prendre part à leurs excur-* sions cynégétiques. Une sympathie instinctive unit rapidement ceux qui ont les mêmes goûts, quelle que soit la nation à laquelle ils appartiennent. Tous ces Indiens, qui aimaient comme mon ami et moi la chasse, la pêche et les aventures, nous entourèrent bientôt, et le soir de notre installation au milieu d'eux, nous étions les meilleurs £unis du monde.

Le lendemain, à la pointe du jour, j'entendis un grand mouvement autour de notre bateau, et ayant entr'ouvert la porte de notre cabine, j'aperçus une douzaine d'Indiens, hommes et femmes, qui lançaient à l'eau leur grand canot d'écorce d'érable, et se disposaient à traverser le fleuve pont se rendre dans l'Etat de l'Illinois. Je m'habillai sur-le-champ, et mon camarade se vêtit avec la même hâte.

(4) Noix américaines qui sont très-communes dans cette parti» des Etats-Unis.

S't^fptis bientâtitar mm msnoMàim QM^éteit le bnt des Peaax'-Rotiges : ils voalaient gagneor un grand lac mv leqtfôl s'ébattaient des cy^es si nombreux qu'ils empédiaieut cette nappe d'eau ^de geler par le mourement qu'ils entretenaient en la sillonnant dans toutes les directions.

Nous obtînmes mon ami et moi la faveur de nous joindre aux chasseurs et nous nous asstmesli l'arrière du canot, dont les rames étaient mues par les femmes, tandis que les hommes, étendus au fond, achevaient tranquillement leur sommeil interrompu.

A peine débarqués sur l'autre rivage, les femmes, après avoir amarré le canot, s'occiq>èrent à chercher des noix, tandis que les chasseurs se dirigèrent vers le lac, se frayant un passage à travers les cotonniers qui s'élevaient sur toute la route et ralentissaient notre marche. Il faut avoir vu soi-même ces broussailles étroitement serrées qui croissent sur les terrains fangeux des terres d'alluviou des Etats-Unis, pour avoir une idée exacte des difficultés que le chasseur doit surmonter pour se livrer à son plaisir favori.

Chercher à les abattre pour y tracer une voie serait chose impossible; on se glisse comme on peut entre les branches les moins touffues, se parant d'ime main et chassant de l'autre les maringouins qui vous environnent, vous assaillent en bataillons serrés et vous menacent d'un aiguillon aussi vénéneux qoe cet» des abeilles. Ce fut au milieu de ces obstacles, entremêlés de sauts périlleux par dessus des flaques d'eau d'eau bourbeuse sans fond et recouvertes de plantes

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CHàSSBS ET PÉC1U8. 499

y^tes, ^ue nous parvkmes au bord du lac aiq^é Muscle-Shoal.

Quelle émotion pour un chasseur européen! Devant mcri j'apperccTais par centai»ies des cygnes d'une blancheur semblable à celle de la neige, les uns arquant leur cou gracieux au-dessus de leurs ailes, les auires inclinés avec grâce, la jambe droite étendue, les ailes arrondies, laissant la brise les pousser doucement, et se réchauffant aux rayons d'un magnilique soleil. Aussitôt qu'ils nous eurent vus, les cygnes s'enfuirent à l'extrémité opposée du lac, manifestant une crainte bien naturelle. Mais hélas! leur fuite était vaine, le I^an d'attaque des Peaux-Rouges était si bien combiné, que, de l'autre côté du Muscle-Shoal, ils tom^ baient sous les coups de nos chasseurs. En cherchant à éviter le feu des uns, ils tombaient sous celui des autres , et tous nos coups portaî^t en faisant une nour veUe victime.

Mes lecteurs comprendront quelle joie j'éprouvais à tirer sur ces cygnes superbes qui tombaient sous nos atteintes meurtrières, et dont le sang teignait en rose les plumes albes de leurs ailes. Quand le carnage cessa, Ton put compter au nombre de cinquante-neuf ces magnifiques t»seaux qui flottaient sur le lac , inertes, les jambes en l'air et la tète sous l'eau.

Se jeter dans le lac, nager et ramasser les uns après les autres les cygnes qui étaient restés morts, tout cela fbt TafTaire d'une heure au plus, et chacun de nou!«, chai^ de son gibier, reprit le même chemin qu'il aviât suivi pour se rendre au Muscle-Shoal. Nous traversées de nouveau le fleuve, et avant la nuit close les

800 CHASSBff BT PÉCBBS.

Indiens étaient assis sons les tentes de lenr wigivam, tandis que mon ami et moi nons rentrions dans notre cabine.

Cependant, dès notre arrirée au camp, les fenx avaient été allumés ; le repas du soir, formé de graisse d'ours, de viande de cerf boucanée et de noix, avait été savouré avec toutes les délices d'un appétit aiguisé par la fatigue, et cbacun s'était étendu les pieds devant le feu ardent qui était allumé au centre du bivouac. Pendant que leurs époux, leurs pères où leurs frères se livraient au sommeil réparateur, les Indiennes, accroupies sur leurs talons, dépouilluent les cygnes de leurs plumes, et pressaient ces légères dépouilles dans des sacs faits de peau de daim. Je les observai pendant quelque temps par la porte vitrée de ma cabine, mais enfin le besoin de repos m'attira sur ma couche, où je ne tardai pas à m'endormir profondément.

C'est au milieu de ces ébats que nous pass&mes huit jours pturmi les Cherokees. Pendant ce temps-là, toutes les hich(»ry nuts avaient été recueillies; le gibier, effarouché par nos coups de fusil, avait déserté ces parages, et les Indiens se préparaient à changer de quartier général. Le neuvième jour au matin, ils firent leurs paquets, démontèrent l^rs wigwams et s'embarquèrent pour descendre rOhio jusqu'au Mississipi : ils comptaient traverser le Père des eaux dans ces parages afin de retourner à la Prairie.

Nous n'avions plus rien à faire à Creek-River ; aussi nous résolûmes, mon ami et moi, de continuer notre ex<mrsion. Dès le point du jour nous démarrâmes notre bftteau, et le soir nous parvînmes au conSuent da

OliSSBS IT pÉcm. 101

Mississipi et de TOhio, en dessous da cap Giraréean, à dix milles da fort de JefTerson* Le froid était devenn d'une intensité sans égale; aussi résolûmes-nous d'établir une log cabin, et de nous y abriter en attendant que le temps se radoucît un peu. Dès le surlendemain, je me mettais en chasse, et au bout d'une semaine je connaissais tout le territoire voisin de notre camp. J'avais renccmtré des indigènes, qui vinrent grouper leurs tentes de peaux autour de notre cabane et s'associer à nos cbasses. La plupart de ces Peaux-Rouges appartenaient à la tribu des Osages et d'autres aux Ayonas, ils ne vivaient que du produit de leur adresse à poursuivre les élans et les bisons, qui étaient en assez grand nombre dans ces parages. Parfois aussi les Âyonas dirigeaient leurs flèches sur les opposums et les ^ndons sauvages, et leur habileté à percer un oiseau d'outre en outre, à la volée, ou un petit animal à la course tenait vraiment du prodige,

Nos journées s'écoulaient ainsi de la manière la mieux remplie. Du soir au matm nous poursuivions les grosses bétes et les oiseaux qui couvraient les petits lacs d'eau vive, si nombreux le long du Mississipi, et le soir nous chassions souvent des bandes de coyotes qui rôdaient autour de notre camp pour saisir les os et les débris que nous leur jetions pour pâture. Â la lueur de notre feu nous apercevions l'éclat de leurs yeux, qui paraissaient stmblables à deux tisons enflammés dans le manteau noir de la nuit, et ce point de mire nous servait pour leur loger une balle dans le crâne. Si, lorsque l'animal était à terre, nous négligfons à'éO&p le ramasser, le lendemain nous trouvions

SM CIIA8MS Bï PÉ€HS&*

place nette : les camarades 4u nufft l'avaient ééroré.

Noos demeur&mes quinze joars dans cet endroit, et nos proTisions commençaient à diminuer, grâce à la compi^nie des Indiens, qui nous empruntaient volontiers notre whiskey et notre pain ; il fht donc décidé que mon ami et moi nous traverserions le Mississipi pour aller sur Tautre rive acheter dans un village de la farine et de Teau-de-vie.

Le lendemain matin nous partîmes seuls, laissant notre camp sous la protection des Osages ; mais à peine arrivés à trente pas du fleuve, nous renccmtràmes une barde de cerfs que nos poursuivîmes dans la direction des prairies. Un de ces animaux fut tué par mon camarade, et nous le hissâmes sur une branche d'arbre. Après avoir marqué la place, nous reprîmes notre marche ; mais nous nous étions égarés, et nous marchâmes en vain jusqu'à la nuit sans retrouver le lit du fleuve. Enfin, au milieu de notre terreur bien natarelle, nous aperçûmes sur la neige Tempreinte d*un grand nombre de pas, et dix minutes après nous nous trouvions à rentrée de notre log-cabiriy entourés par les Indiens, qui riaient de notre mésaventure, et nous raillaient de notre peu de perspicacité. Comme on le comprendra aisément, nous avions décrit un cercle vicieux, et nous avions fait fausse route.

Aprte une nuit qui nous remit de nos fatigues, nous reparttmes le lendemain matin, et cette fois nous marchâmes droit devant nwis. Rien ne nous arrêta, ni les volées de dindons sauvages, ni les bardes de cerfs : à une heure après midi nous arrivions en face du village. Mats là ne cessèrent point les difficultés de notre entre*

ciAMtt BT FÉanut. . oa

pris^.'Le Mt88Î88q[» dMrriait d'énmines glaçm», et, iiiii^;ré nos ftig^anx, p^^omie n'osait s'ayentnrer à traverser le fleure. Il fallait donc passer la nnit Bnr place. Henreusem^irî nous aperçûmes une cabane abandonnée et nous y cherch&mes un abri. A Taide de Dson fusil et d*un peu de poudre, nous eûmes bientôt du feu, et mi dindon que nous fimes griller fut dévoré jusqu'aux pattes. Une litière de paille et de bruyère nous servit de matelas, et la nuit, grftce au f&i que nous e(^es smn d'entretenir, s'écoula sans trop de souffrance.

Dè& que le jour parut, nous sortîmes, mon ami et moi, de la cabane protectrice. L'atmosphère était froide et pure; le givre, suspendu aux branches des arbres, ooBfflie des stalactites aux parois d'une grotte, les rendintsibriHantes lorsque le soleil parut à l'horizon^ que l'on aurait dit que nous avions devant nos yeux éblouis une forêt de eristal. A nos pieds, le Mississipi roulait ses ondes bleuâtres, au milieu desquelles clapotaient des glaçons d'une blancheur de neige.

Après avoir fait des signaux nombreux, nous vîmes enfitt un bateau se détacher et s'avancer de notre côté dans les siéandres formés par les glaces flottantes. Grâce à de nombreux eflbrts, les deux hommes qui le montaient parvinrent jusqu'à nous, et nous leur expliquâmes quel était le but de l'appel que nous leur avions fait. Notre marché fut conclu, et ils reprirent leur chemin dangereux, nous promettant de revenir le soir même.

Afin^'utiUser de notre mieux les heures qui devaient s'écoQlerjusqne^^là, mon ami et moi nous convînmes

f04 iauÊtm BT féCÊU.

d'explorer les enriroDs et de r^npUr nos cwnassiàres, ain de pouvoir au retour offrir à nos Indivis du pain et quelque chose de plus.

Nous nous mîmes donc en chasse, et ayant Taprès* midi nous avions abattu une vingtaine de bécasses et deux magnifique faisans, le mâle et la femelle, 'qui, partis à gauche et à droite sous le nez de notre pointer, avaient reçu de chacun de nous une volée de grains de plomb qui les avait abattus

Gomme cela avait été convenu, les deux bateliers revinrent au coucher du soleil, avec un baril de forine de froment, plusieurs gros pains et un sac de maïs. Tout cela fut placé sur un traîneau fabriqué à la hftte, et grftce à nos efforts, en nous attelant tour à tour à cette charrette improvisée, nous arrivâmes au milieu de la nuit sains et sauf et sans trop de fatigue, au camp des Osages et à notre log-cabin.

Cependant le Mississipi commençait à décroître, et la glace, en se retirant avec le niveau de l'eau, menaçait notre keel-boat. Par mesure de prudence, à l'aide des femmes indiennes, nous allégeâmes notre bateau de tout ce qui pouvait l'alourdir, et, à l'aide de troncs d'arbres que nous abatîmes, nous formâmes autour de l'embarcation une jetée qui la garantissait en entier.

Une fois ces dispositions prises, nos journées s'écoulèrent joyeusement, et les nombreuses chasses que nous fîmes nous procurèrent tant de gibier, que les corps des ours, des cerfs, des faisans et des bécasses que nous tuâmes, joints k tous les lièvres que nous prentons au coUet, suspendus aux arbres voûùns de

ÛtAfSfiS BT vÈfmu, 905

notre camp, lui douâaieût Tappareace de l'étal d'un marctiand de comestibles, Les lacs qui nons environuaient contenaient aussi d'excellents poissons, et au moyen de filets ou de barpons, les Peaux-Rouges approvisionnaient notre ordinaire des plus belles truites et des plus énormes brocbets.

Les Indiennes passaient leurs journées à tanner des peaux de cerfs et de loutres, et à tresser des paniers en jonc. Le soir, mon ami, qui avait apporté un violon avec lui, faismt danser ces « dames », et les hommes de notre keeUboa$ disputaient à leurs riveaux les Osages et les Ayonas la palme de la galanterie. N'eût été le calumet rempli de tabac qui donnait à ce tableau un aspect moderne, on aurait pu croire assister à une ^logue antique.

Trois semaines s'étaient ainsi écoulées, lorsqu'un matin notre camp se trouva envabi par une tribu d'Indiens Pieds-Noirs, qui étaient venus renouveler amiUé avec les Osages. D'abord les deux tribus se regardèrent d'un mauvais oeil et les sourcils froncés; mais bientôt le discours d'un sachem produisit une impression favorable : la paix était faite.

Gk*&ce à nos nouveaux compagnons, nous pûmes jouir, mon ami et moi, d'un plaisir qui n'est plus connu en Europe que dans la Hollande et en Ecosse : je veux parler d'unechasse aux hérons faite à l'aide de faucons dressés à servir les passions de l'homme sauvage, auquel, soit dit en passant, l'homme civilii^ ressemble toujours. Les faucons américains sont tout à fait pareils à ceux d'Europe; ils sont de la ménra |pro$semr, ^ la mime force ; la s^q dtose qui to

im màSms BT PÉMM.

fasse différer des oiseaux de D0ti*e eoBtin^^ c*aat 1» cottleiur de leurs plumes, qui smit plus feoeées. Quaat à réducattoaqui les ra^l propres & ht dtasse et obéissants au rappel de l'hoimne, mon ignorance de la langue indienne m*a t(»i|aars empêché de comiattre quels étaient les moyens employés par les Peaux- Rouges poiM* obtenir ces résultats.

Le lendemun de l'arrivée des Pieds-Noirs à notre camp, upus nous dirigeâmes, en observant le plus profond silence, vers un marais formé par des sources d'eaux vives. Deux cUens s'étançani au milieu des joues qui croissaient sur les bords, firent aussitôt lever un énorme héron gris, d'une immense envergure, qui, prenant' son vol et se livrsuit au vent^ monta devant nous comme s'il eût voulu se perdre dans Tespace. En dix secondes, il n^était déjà plus qu'un point noir dans le clair azur du ciel. Mais 4 peine avait-il parcouru la moitié de son vol, que Tun d^ cinq faucons que portaient les Peaux-Aougesidaas de petites cages de jonc, fut làehéc^mtre lui.

D'abord, l'dseau resta immobile sur le bord de la botte sombre, qui lui cachait la lumière, mais tout & coup, son regafd ayant embrassé Thoriaon, il aperçut le volatille au long bec emmanché d'un long coUy poussa deux ou trois cris de colère, et d'un V(A strident comme le siffiement d'une balle, il s'élança à son tour d'une manière perpendiculaire. Gependantte héroa m<mtait t<»4<^rs et semblait disparaître à nos regards; BOUS n'apereevions plus que deux points noffs qoi paratssiiieBt se heurter l'un contre l'autre, se fciir, se rapitfocher. et toarbill(»uieis, 'foutàcoiq^ ces dQW

points noirs devinrent plus visibles : les oiseaux reprenaient leurs formes à nos «yeux; lehéiron regagnait son marais, poursuivi par son ^nemi, ^ les jambes allongées, le cou ^oit, la tète raide, les ailes miployées, on l'aurait pris pour un aérolitba détaché de l'un des mondes inccmitus. En limier habile, le faueoa avait rabattu le gibier de noti^ côté; mais celui-ci, puisant de nouvelles forces dans le danger qui le menaçait, fit un rapide mouvement qui trompa le coup d'œil du faucon, et l'entraîna à viqgt pieds plus loin. Cet espace fut bientôt franchi de nouveau, et par un brusque soubresaut, il saisit le héron à la gorge, et la bataille corps à corps commença. Le héron, à bout de ressources, se renversa alors en arrière, et rendit coup de bec pour coup de bec, attaque pour attaque. Tout à coup, une large penne empourprée de sang appartenant à l'un des deux oiseaux tomba au milieu de nous : le faucon, car cette plume était à lui, roula sur lui-même, comme s'il avait été atteint par un plomb meurtrier. Nous pensions que tout était fini; mais ce n'était qu'un étourdissement non une défaite. Plus furieux qu'auparavant, le faucon se précipita sur son ennemi, et la bataille qui se livra sous nos yeux est impossible à décrire : c'était une lutte folle, une fuite éperdue. Les deux oiseaux décrivaient des orbes immenses, tantôt rondSy tantôt ovales et sillonnés.

Enfin, après maintes ruses inutiles et mille détours sans espoir, le h&ron, enlacé dans les serres puis* santés de l'oiseau de proie, l'est^nac déchiré par le bec crochu comme une faux, — cftle de la mort, — tomba violemment sur les rives du marais. Mais il nç

30ê CUâêUS BT piCHSS.

fit que toucher le sol : le faucon se releva 4e nouyeaa et à pic, emportaut le héron, râlant sa dernière agonie, niasse inerte, qui, lAchée tout à coup, vint choir lourdement à terre, sans vie et sans mouvement.

Trois fois, durant la journée, nous joutmes de ce saisissant spectacle, l'un des plus émouvants qui aient jamais frappé mes yeux.

Le froid continuait toujours, et la glace accumulée sur les deux rives du Mississipi ne laissant plus au milieu qu'un passage pour Teau qui s'écoulait dans ce canal étroit, nous résolûmes de partir pour le cap Girardeau.

n fallut alors quitter nos amis les Peaux-Rouges, et je laisse à penser! mes lecteurs avec quels témoignages d'amitié nous nous dtmes adieu les uns aux autres.

[ Nous parvînmes au cap le soir même de notre départ, et le lendemain matin, après avoir dépassé la Grande-TouVy roc immense qui forme une île ronde et élevée de quarante pieds au milieu du Mississipi, nous naviguions vers Sainte-Geneviève, où nous devions nous reposer de nos fatigues.

^Pendant la nuit nous entendîmes sur le rivage des Illinois les hurlements des coyotes qui faisaient la chasse aux cerfs. A la clarté de la lune, qui éclairait la terre comme la lumière électrique dans une décoration d'opéra, nous pouvions voir une centaine de coyotes groupés en meute comme des chiens, qui poursuivaient uiFcerf et le poussaient vers un point de la cOte où uue autr^ troupe 4e coyotes était m em*

CflASSBS ET PÂGIIBS. tl9

baseaâe. Tout à eoup, ranimai harcelé se trouva en présence de ses nombreux ennemis, et à quelques pas de là il tombait sous les étreintes de leurs dents acérées. A ce moment un nuage obscurcissait le tableau, et tout retombait dans l'ombre, comme une vision dont la réalité se trahissait pourtant par les éclats sonores des aboiements rauques et saccadés des coyotes, qui s'abandonnaient aux délices de la curée.

Après deux jours de repos pris à Sainte-Geneviève, nous songeâmes, mon ami et moi à retourner au logis, et ayant traversé le Mississipi, nous nous trouvâmes bientôt à pied sur le chemin qui conduit, à travers les montagnes, jusqu'aux bords delà Wabasch. Mais avant de parvenir au versant des collines, nous trouvâmes des prairies remplies d'eau qu'il nous fallut traverser: nos mocassins, dont la peau glissait et rendait notre marche très-pénible, ralentissaient nos efforts et nous empêchaient d'avancer comme nous l'aurions fait sur la terre ferme. Le premier jour nous fîmes cependant dix lieues, précédés par des troupeaux de cerfs, dont les gracieux mouvements et la queue blanche agitée par la brise s'apercevaient à plusieurs milles.

Ces prairies, qui étaient, à l'époque où nous les traversions, désertes et arides, sont au printemps des jardins de fleurs, dont les émanations flattent l'odoi^at, coname leurs couleurs délectent la vue. Des nuages de papillons, aux teintes diaprées et brïllantes, disputent aux ois^ux-tfiouches le butin de ce tapis soyeux ; mais, hélas! toute médaille a son revers, et des maringouins sans nombre, véritable plaie d'Egypte, rendent cet Eden inhabitable. Réunis en corps opaque,

Gomqae des abei^es sorties de leurs roches, ils forment des essaims si serrés, qu'il y a plus de cent de ces essaims p^r ppuce carré. Les maringouins des prairies , lorsqu'ils attaquent un cerf ou \m bisoft, le fonl périr 4aus les plus crMelles tortures. Gbos^ remarquable, les bommes ne sont jamais poursuivis paf* jqqs dai^e*reux insectes, et c'est seulement au plus fort de la cbaleur qu'ils s'élèvent au-dessus des marais. Les cerfs,* pour leur éeb^^per, se plongent sous l'eau et ne laissent que leurs naseaux en dehors.

Trois jours après notre départ de Sainte-Geneviève nous parvînmes sur les bords de l'Ohio, et à cent pas devant nous, une fumée légère, sortant du toit d'une maisonnette, nous promettait un dtner et un lit. Une bonne femme, la maîtresse du logis, nous accueillit avec cordialité, et tandis que les deux fils regardaient avec admiration nos fusils à piston, et que nous séchions nos vêtements devant un grand feu, une belle jeune fille, grande et découplée comme une Artésienne, servait sur la table delà venaison cuite à la poêle, des œufs, du lait et du café. Un verre de whiskey ajouta encore aux délices de ce repas.

Nous dormîmes dans cette maison hospitalisée, et au moment de aous remettre en route, le leademain, après avoir pris nol^e part d'un aiccellent d^euner, comme la bonne femme uqUq b4tesse ne voulait point accepter de salaire, tmn ami offrit à ses deux fite une corne pleine de poudre, doa précieux pour les pasteurs des prairies de l'ouest. A mon tour je priai la jeune fiUe d'aceepler un foulard de soie rouge teut

neuf, que j'avais gardé au fond de mon bissac, et qui parut lui faire le plus grand plaisir.

L'après-midi) nous hélions un bateau à vapeur qui remontait l'Ohio, et le soir même, mon ami me reconduisait au logis de son père, où nous fûmes reçus comme des enfans prodigues.

lies Dindons.

Avant répoque de mes excursions aventureuses au milieu des Peaux-Rouges de la prairie américaine, je n'avais encore vu de dindons sauvages que dans les rues de New-York, pendus au croc de quelque marchand de comestibles ou bieu baliotant sur le dos d*un yankee farmer venu à la ville pour vendre ces magnifiques oiseaux qu'il avait tués dans ses champs. Je savais bien que le dindon était le gibier le plus succulent de rAmérique du Nord, mais jamais je n'en avais rencontré à la portée de mon fusil. Il aurait fallu pour cela aller chasser dans les états de TOhio, du Kentucky , de rillinois et de Tlndiana, tous situés au centre des Etats-Unis, le long des bords du fleuve Missouri et du Hississipi, les deux plus grands cours d'eau du continent américain, ou bien dans la Géorgie et les Deux- Carolines, au milieu des montagnes Alleghanys, où il est fort difficile d'approcher ces oiseaux, car ils vivent

tu WASSBS ET PÊCHES.

sur les haateurs les plus sauvages, au milieu des inr vins inabordables et dans l'épaisseur des bois oii rbomme u*a pas encore pénétré.

Un matin, pendant que j*étais au camp .de Rahm-oj-or, on vint dire à M. Simonton, l'un de nos camarades de cbasse, que de nombreux dindons (4) avaient été aperçus par un Indien sur la Usiëre d'un petit bois de cotonniers qui bordait la savanne au milieu de laquelle nous avions dressé nos tentes.

Nous élancer lui et moi à la suite du guide qui s'était bâté de nous avertie, ce fut l'affiûro d'un instant. Le Peau-Rouge nous recommanda d'observer le plus profond silence. Lui-même nous donnait l'exemple de la précaution, car iimarcbait avec tant de légèreté, sur le sol couvert de feuilles et de bruyères, qu'ont aurait dit qu'il avait des ailes aux pieds.

Après avoir fait de nombreux, circuits daas kscsea* tiers naturels des touffes de cotonniers , nfus j^arvînmes sur les bords d'une pelouse cecouverte d'iuie berbe appe^ buffalo §r<jm^ qui enôsaaijt à ua ^i«i de hauteur, et au centre de laquelle glogssaioBt, m

* Cet oiseauy Tua des plus mageiBques» de l'Aménqi» du Nord, est aussi le plus gras et le plus succulent à manger. Ce volatille fût importé en France par les missionnaires jésintes qui étaient ailés répandre la kioitèi^ de la foi catholique au milieu des tribus mdiennes. Une erreur communément répandue attribue l'origine du nom du dindon à sa venue des Indes, ce qui le fit apnéler poule d'Jnde, et (^us tard ûindé tout court. Jadis VAméricpa fut appelée, par Colomb et les autres navigateurs l'Inde occidentale, et c'est de cette Inde, et non de celle arrosée par le Qange, que nous est' arrivé le* roi des oiseaux ds aoa ba4ses^<eours«

ClïA^SeS ET rÉCITBS. ÎI5

paTaflaient et s'évertuaient we' viiigtàidis dé mûgrtîfiqaes dindons. La joie que j'éprouvai à eontempler, caché derrière un abri de feuillage, ce gibier nouveau pour raoi, né peut être comprise <tue par un véritable chasseur, Bladc et Nick^ nos deux pointers, retenus^ par une laisse, piétmafent d'impdtience ; les yeux paraissaient leur sortir de ki tète, et leur nez se dilataill au fumet du gibier qu'ifs avaient éventé.

Nous nous consultions du regard, M. Siffîonton et moi, pour safvoir quel parti ilous devions prendre. Pal- Imt-il tirer simultanément nos quatre coups de fusil sur lé tï*oupeau ou Iwen marcher droil à la rencontre des dindons, les éparpiller dans les broussailles, et pui«^ entrer en (^Htsse comtne cela se pratique en Europe. Nous nous décidâmes pour ce dernier projet, et, détachant nos chiens, nous les suivîmes. D'abord, les dindons étonnés nous regardèrent avancer san^ qu^aucun d'eux changeât de place. Ils avaient seulement cessé leurs jeux et restaient sur le qri-vîve; Lors<pié nous fumeâ parvenus k cinquante pas du troupeau, un des coqs les phis énormes de Tassoidation dindonnièrd poussa un gloussement impétueux et saccadé qui fut le signal d'une débandade générale. Nous f^tnes feu simultanément, et troî5 dindons restèrent sur le sol.

Blaek et Niek s^élancèrent à la poursuite des oiseai^^e dispersés dans toutes les directions, mais un coup de sifflet les ra{^)eki près de nous, et tandis que nous rechargions nos armes, le Peau-Rouge liait nos trois victimes par les pattes et les jetait sur son épaule.

Le vent soufflait du nord, et cependant l'air étak tiède et balsamique. Il M décidé çue nous chassericms

2^6 iÈk$Sk$ ET pécflB^.

contre le vent afin d*avolr plus de chance pour appro-cher le gibier. Ncms prîmes donc à droite, sans perdre une minute.

M. Simonton et moi nous nous dirigeâmes vers la plus prochaine remise des dindons. Ces oiseaux avaient fait une volée de cent à cent cinquante pas, puis nous les avions vu prendre lems pattes à leur cou et trotter comme des autruches. A l'entrée d'une îmtre pelouse de la prsûrie, ils s'étaient rasés dans les herbes.

Une fois arrivés sur ce terrain, où nos yeux avaient perdu de vue le troupeau de gallinacées, nos chiens trouvèrent la piste; mais, malgré leur quête obstinée, ils ne rencontraient pas. Devant un épais massif d'arbustes et de ronces, à peine élevé de quatre mètres, ils s'arrêtaient et rebroussaient chemin.

Ce manège dura près d'un quart d'heure, mais à la fin le Peau-Rouge qui nous accompagnait dit à H. Simonton dans son langage pittoresque :

— L'oiseau noir est rusé et veut tromper le visage pâle. Il est monté sur des jambes de bois afin de ne pas laisser de traces. Jette tes regards dans les arbres et ton œil rencontrera celui de l'oiseau plein d'astuce.

Rien n'était plus vrai ! Les dindons avaient pris leur vol à quelques pas du buisson et s'étaient abattus au milieu des branches. Perchés sur les lianes, serrés les uns contre les autres, comme des poules sur les perches d'une basse-cour, ils avaient ramassé leur cou au niveau de leurs épaules et attendaient là, patiemment, en retenant jusqu'à leur souffle, que le danger fût passé.

Black et Niek s'élancèrent dans le fourré; ils sem-

elUSSÈS ET PâCRBS. ' Si?

blaient avoir oablié leur édacation première, et ils forçaient le gibier au lieu de l'arrêter. Le troupeau entier prit de nouveau sa volée, en laissant cinq des siens aux alentours du buisson. Trois se débattaient dans les^^convulsions de Tagonie; les deux autres étaient tombés frappés à mort.

Dès ce moment il m'était prouvé que rien n'était plus facile que de tuer un dindon : son énorme taille, la pesanteur de son vol, tout contribue à rendre cet oiseau la proie assurée du chasseur; mats si la blessure n'est point mortelle, s'il n'est atteint qu'aux ailes, le dindon, au lieu de perdre scm temps, comme beaucoup de gallinacées, à se débattre sur le sol, s'échappe surle-cbamp, et son allui^e est si rapide, qu'à moins d'avoir un excellent chien, il échappe bientôt à toute recberche. Si le dindon est frappé à la tète, au cou ou dans la poitrine, il est mort ; tandis que si le plomb l'a atteint au milieu du dos, il court encore h loin, qu'il est presque toujours perdu.

Les chiens suivent la piste des dindons à des distances immenses, à près d'un tiers de lieue. J'ai vu des chiens américains dressés à cette chasse qui, lorsqu'ils avaient rencontré la voie de la compagnie, partaient en silence sur un signal de leur maître; mais arrivés en vue des oiseaux, ils aboyaient sans cesse dans le but de les effaroucher et de les faire voler dans toutes les dkections. Une fois séparés de cette manière, par un temps calme et chaud, le chasseur commençait sa tournée en tirant le premier dindon«et, les tuant les uns après les autres, les donnait à porter au nègre dont il s'était fait accompagner.

218 CHASSES ET PAeHBS

Les diiidoiîs vivent généralement aamiBea des vertes savanes qui s'étendent le long des bois. Le matin et le soir on les rencontre près des nfarais, abrités piur les grandes berbes, grattant le sol pour y trouver des vers et des insectes ; mais à midi et pendant la miit Ils reviennent vers la lisière des forêts pour y dormir, perchés sur les arbres. Dans cette position il est fort (£fficile de les i^ereevoir, car ils sont si immobiles, qu'ils semblent faire partie inhérente avec kt branche sur laquelle ils se reposent. Règle générale, si Toiseau est accroupi sur ses pattes, il dort. Le chasseur peut s'approcher sans crainte. L'aperçoit-on debout, il est sm ses gardes et au moindre bruit le voilà parti, bien souvent si loin qu'il est impossible de le retrouver.

On fait souvent la chasse aux dindons en Amérique par un beau clair de lune, lorsque ces oiseaux sont perchés sur les arbres. Le bruit d'un cmip de fusil ne les effraie point alors, et l'on peut ainsi tuer tot^e la compagnie sans changer de place.

Ua matin, chassant dans un des comtés de PEtat de Missouri, j'entendis, au détour d'un bois, le long d'une haie plantée de caroubiers, un gloussement vé^ pété qui attira mon attention. Je m'avançai à pas légerSy et bientôt j'aperçu, perchée sur une branche morte, une magnifique poule d'Inde qui caquetait avec une extrême volubilité. L'oiseau se trouvait à quinze pas de moi ; j'allais le tirer, lorsqu'à ma gauche des glousse) Dents successifs m'apprirent que plusieurs mâles répondaient à l'appel de la femelle. En effet, je distinguai bientôt au milieu des hautes herbes une vingtaine de dindons qui s'acheminaient vers moi.

CRASMES ET PéCHB9. 3(9

Leurs yens: brlUaiefil4'it& feutneonnui leuir âémareho était préd^ée, et leurs gloussements langoureux ressemblaieat à ceux d'un chat qui fait Famour sur les gjMiUières. A qainze pas, je tirai sur le troupeau, et yeus )e plaisir de ramasser six oiseaux éB<»*mes, qui étaient les uns morts, les autres blessés k ne pouToil* plus foijf . Me erdra-t-oa lorsque je dirai que le reste de ces coqs semMait oe poi&t vouloir abandonner ceux qui avaient siHHSombé sous mes deux coups de fusil, et ^'U ne fiort enecnre possible d'abattre successiv emeot quatre d'entre eux sans quiMer l'eiidroit où gisaleaft mes sîxTîetiBies?

lift de DMs amis^ qui voyageait à eheval dans Fin'* teneur des terres de rArkansas, ma rac<»ité avoir tué d'un eoup de pistolet une poule d'Inde qu'il avait vue accroupie sur la terre, et lorsqu'il alla la ramasser, il s'ai^m^t qu'elle couvait sur un nid dans lequel se tre&vaientrfualorze petits, à peine éclos depuis vingt*^ quatre heures .La pauvre mère, malgré Timminence du dai^er, n'avait pas voulu abandonner sa progéniture.

Uft îeemm dâs Etats-Unis se plaignait, avec r«âsoa du dég&t <pe CaisK^ sur ses plantations de maïs ua troupeau de dindons, qui ne voulait pas céder à l'intimidation et semblait; défier tous les coups de fusiL II s'y prît de la manière suivante pour en arriver à ses fins. Une large rigole fut creusée par ses ordres ; il en tapissa le fond avec des grains de maïs, et ayant chargé un tromblon jusqu'à la gueule, il plaça l'arme meurtrière de telle sorte que cette i»èce d'artillerie, fixée sur deux crocs, dominât toute la tranchée. A la gadietie dn tromblon se trouvait attachée une ficelle,

ite ciUfllMS ET péeSMâ.

qu'il se proposait de tirer au moment favorable, en se plaçant derrière un buisson épais qui se trouvait près de là. Les dindons découvrirent bientôt la rigole pleine de maïs, ils picorèrent chaque grain, sans cesser pour cela de commettre leurs déprédations dans les champs voisins.

Le gentleman farmer renouvela Tappflt plusieurs fois, et les volatiles s'accoutumèrent si bien à venir diercher leur nourriture dans cet endroit, que les nègres de la plantation n*appelaient plus la rigole que turkey's ground (le champ des dindons}.

Un soir, avant le coucher du soleil, le squire crut que le moment opportun était arrivé de se servir de sa machine infernale. Le voilà qui se glisse à plat ventre jusqu'à l'endroit où gisait le tromblon ; il tire la ficelle, le coup part, et il entend, dominant l'explosion, un bruit terrible, composé des cris des mourants et des coups d'ailes de ceux qui avaient échappé à la mort et s'envolaient loin du lieu du sinistre. Quarante-trois victimes se trouvaient gisantes sur le sol, le long de la tranchée, les unes mortes, les autres voletant encore, ou bien se débattant dans les dernières convulsions.

« C'était beau à voir! » me disait le fermier yankee, et lorsque je lui demandai ce qu'il avait fait de tout ce gibier, lui dont la famille ne se composait que de dix personnes, y compris deux valets, il me dit qu'il avait salé trente-cinq dindons, et que cette provision loi avait été fort utile pour passer l'hiver avec écononue. Sans compter que ce coup de canardière avait tellement eflfrayé les oiseaux du voisinage, qu'ils avaient

eiissis BT PÉenis. 231

foi aa Idn, et que par conséquent la récolte du maïs avait pu être faite sans constater un trop grand déficit.

La diasse aux dindons se fait aussi dans les Etats- Unis au moyen d'appeaux. Ces instruments se composent d'un petit os qui, taillé d'une certaine façon, attaché à un petit sac de peau plein de crin, produit im son semblable au cri de la poule d'Inde. Les mâles répondent aisément à cet appel; ils accourent, et dte lors leur mort est certaine.

Les Américains emploient, pour tuer les dindons, un moyen qui mérite d'être mentionné : c'est lâchasse à la trappe. Voici comment ils procèdent : lorsque les dindons sont nombreux dans un bois, quand on remarque qu'ils s'y plaisent, on établit sur un espace de soixante pas, une sorte de cage factice faite de branches d'arbres entrelacées entre elles, de manière à former un rempart impénétrable, qui toutefois laisse passer le jour au travers. Cette cage est soigneusement évidée en dessous; bien plus, on bêche tant soit peu la terre pour niveler le sol et le dépouiller de toute espèce d'herbes. L'une des extrémités de cette immense voûte est hermétiquement close, tandis que l'autre offre un passage ou plutôt une coulée de trois pieds de haut, ayant la forme d'une ogive. De distance en distance, les deux parois de cette cage sont reliées l'une k l'autre par des perchoirs. Une fois cette trappe achevée, le chasseur couvre le sol intérieur de graines de maïs, et sortant par l'ouverture en ogive, il contourne un des côtés de la trappe, semant sur son pacage une tratnéede grains assez suivie pour qu'il soit impossible de la perdre. Les compagnies de

âffîdotts découvrent bientôt les grains, et en tes nangeant, ils suivent la tratnée jusqu'à l'ouvertupe, au milieu de laquelle ils s'aventurent sans ir^p l^^ter. Une fois entrés, les oiseaux ne peuvent ph» so9^, et bkn souvent un chasseur heureux, en visitant, sa trappe le matin, y rencontre une vingtaine de dindcms, dont il s'empare sans coup férir. Il est bon d'i^tar cmnme ombre à ce tableau, que les animaux nokûMes, tels que renards, coyotes et lynx, qui pullulent àmm les forêts de l'Amérique du Nord, devancent muntes Ms k chasseur dans sa visite matinale, et qœ, ]ors« qu'il pénètre d^s la cage, il ne trouve bien souvent que des plumes et quelques os à demi rongés.

Je terminerai cet article sur le dindon américain en racontant une des plus belles chasses qui aient jamais ^é faites — du moins je le crois *— au niilfeu des sa«> vanes « de l'autre monde. »

Nous étions depuis deux semiUnes. »on ami H moi, au milieu des Indiens, lorsqu'un matin, Vmk d'eux accourut annoncer à Rabm*o-j*or qu'il aviôt rencontré à cinq milles du camp un troupeau de dindons qui était composé d'à peu près deux cents volatiles. Quoiqu'on général les Indivis estiment fort peu la chair de ces oiseaux, à qui ils ne font la chasse qu'an moyen de pièges, le ^ir qu'avait le d»f d'être agréable aux visages pâles qui étaient ses hdtes, hn suggéra l'idée de donner des ordres immédiats pour ne pas laisser échapper l'occasion de leur procurer un plaisir de plus.

Une demi*heure suffît pour que tout le i^mde, hommes, feomes et enAints, fiit sur pied, se<Hi^eaat

COASSES £7 PÈCHES. 22S

en silence vers le lieu où riiidien avait rencontré les dindons. A un demi-mille de cet endroit, toute la tribu sur un signal du chef, se divisa en deux troupes, l'une se portant vers le nord et l'autre vers le sud. C'était un curieux spectacle que de voir environ deux cent quatre-vingt Indiens marchant à la file, sur un seul rang, le corps à moitié courbé, afin que leur tête ne dépassât pas les herbes au travers desquelles ils se frayaient un passage. Bientôt un gloussement, répété par plusieurs coqs, nous avertit que If .^ d'adons nous avaient ou aperçus, ou entendus. Le tzcsq eau se trouvait devant nous, et lorsque Rahm-o-j-or donna le signal de l'attaque en poussant son tt;fto> 1e guerre, toute sa tribu se précipita en avant, faisant retentir les airs de cris perçants et gutturaux.

Soudain, comme d'un seul bond, la compagnie de dindons s'envola devant nous, poursuivie par les Indiens, qui ne s'arrêtèrent que lorsque leur première remise fût accomplie. La même manœuvre fut répétée cinq fois : à la fin, les oiseaux, lassés, rendus, ne pouvant plus voler, trottaient Rêvant nous, s'appuyant sur leurs pattes et sur les^extrémités de leurs ailes, pourchassés par les Peaux-Rouges, qui les attrapaient par le cou et les assommaient sur le sol.

Lorsqu'on revint au camp, et que l'on compta le produit de la chasse devant la tente du chef, il y avait cent soixante dindons entassés dans un seul monceau. Le reste de la compagnie avait échappé à ce « steeplechase » meurtner, soit en se rasant dans les herbes, soit eu laissant passer^ cette meute humaine et en fuyant ensuite sur nos derrières.

lie €|ia| ^iifiyn^^.

La Louisiane et les Çarolines du rford et ^\ji Sud sont les Etats de ri(JDion américaine où les chats çau* vages se trouvent en plus grand nombrçi. Leç'iparais recouverts de broussailles qui s'étendent sur les bordures du Mississipi, les forêts épaisses à moitié noyées par les débordements des rivière^ Pamlico et Santee, i^pf-^ vent de refuge à ces animaux ^ dangereux c^t s| nuisibles au gibier de toute sorte. Ce qu'il y a de pirp, c'est que, malgré la chasse fféqucA^ qn| Içuy ^st faije par tous les fermiers et les çportmen américains, les cbats des bois sont toujours aussi nombreuif: que par le plissé : il paraîtrait que la destruction de la race eçt tout à fait impossible. ^

Les Américains considèrent la chassç au chat sauvage comme l'un de§ ï^us grands spprts dç leur pay|. Pour eux c'est un plaisir autant apprécié que X^t en Angletare le foûi^rhunt. En fin mot, le cM (sst m%

22€ eiASSBS BT PÉCIBS.

Etats-Unis ce qa*est le renard dans la Grande-Bretagne. Ce ne sont point des chasseurs vêtus d'habits rouges, galonnés sur toutes les coutures qui se livrent à la poursuite du tom-cat : le costume des planteurs et de leurs amis est bien plus simple, et à part les grandes bottes qui couvrent une partie des cuisses, le reste de leurs vêtements est d'une simplicité sans pareille. Le seul emprunt fait par les chasseurs de Vautre monde à ceux du vieux continent, c'est la trompe de chasse, dont on se sert aà lihxtumy sans employer les tons usités pour les « courres » de l'Europe. Là-bas la trompe n'a qu'un seul but : celui de faire du bruit et de célébrer une victoire.

Le chat sauvage des Etats-Unis est un énorme animal, qui n'a de rapport avec la race de France que par la forme et quelquefois par la fourrure. Je ne crois pas avoir jamais vu nulle part de matous plus gros que ceux des deux Carolines. Leur pelage rougefttre et dlagonalement rayé de bandes foncées, leur queue aussi touffue que celle d'un renard, leurs oreilles velues, à peu de chose près semâ)lables à celles du lynx, tout est réuni pour donner une idée parfaite d'un jeune tigre d'une espèce particulière.

Les nègres des Etats du sud de l'Union, dans leur langage pittoresque et familier, dépeignent de la manière suivante le caractère du chat : Une vermine goulue comme l'est un «prêteur sur gages, mesquine comme un avocat sans cause, rageuse comme un peccari, insensible à la douleur comme l'est une tortue ou un mauvais maître; enfin, disent-ils pour abréger le tableau, cette bête sauvage est comme la femme : « oa

CIÀ8SB8 ET fACHBS. 227

ne peut la comparer ànnlle autre qu'à elle-même. » En examinant pour la première fois la tête d'un chat sauvage, une chose m'a singulièrement frappé, c'est qu'elle ressemblait à s'y méprendre à celle d'un crotale : c'était la même expression de vile méchanceté, les mêmes mâchoires, la même forme des dents. Cette comparaison m'était d'autant plus facite, que l'un des nègres qui nous avaient acconipagnés à la chasse ce jour-là, avait tué d'un coup de bftton un serpent à sonnettes, qu'il portait triomphalement au bout d'une longue gaule de caroubier. Ceci me rappelle qu'un matin, dans la Caroline du Nord, sur les bords de cet immense marais nommé the great dismal swamp, je m'étais égaré à la chasse, suivi de mon fidèle chien Black; je cherchais à retrouver ma route pour retourner à l'habitation où j'étais venu passer mes vacances, lorsqu'au détour d'un rocher, mon chien recula tout d'un coup, le poil hérissé, la qutue entre les jambes et grognant sourdement pour appeler mon attention. Je regardai devant moi et je ne pus retenir un cri d'horreur. À quararante pas environ, un chat sauvage et un crotale se défiaient au combat; leurs yeux jetaient des flammes; l'un sifflait, l'autre miaulait, et tous deux me représentaient l'image hideuse des passions mises enjeu et en présence les unes des autres. Le serpent se mouvait en replis à la fois pleins de grâce et de souplesse : le chat faisait le gros dos et paraissait attendre le moment de grifl'er son ennemi avec avantage. Soudain le serpent s'élança; le chat avait prévu le coup de jamac du crotale, il s'était jeté de côté; mais au moment où il se retournait, le reptile le mor-

t2S tlIASSBS BT PÉOffBS.

dit à la lèw6| et, quoique sairé à Finstant dtot les gcifks du quadrupède, il n^en parvint pas moinft à étremdre son coi^s et à le presser avec viol^œ. Je mis fin à l'agonie mutuelle de ces dangereuses bétes : mes deux coups de fusil suffirent pour les étendre par teire, mortes et désormais incapables de nuire.

Au dire des Indiens, le serpent à sonnettes ^ de Tair en^isonné é^ marais et de toute maigre ec^ rompue, taiidis que le chat sauvage se nourrit du résultat des querelles des gens emportés et de ipauvaise tfii : aussi , {orsqi^e les Peaux-Rouges veulent parler des dissensions intestines d'une fiamille de leur tribu, ils disent, dans kur langage presque (M^iental : •— . % Dans le wigwam de X... on engraisse des i^iats smh vages. »

Pour flaire la chasse aux « toms » des swamps améri* eains, les ehasseurs se servent généralement de pistolets. Ge n'est pas que la plupiart ne soient très-maladroits au tir de cette arme, mais c'est qu'au moyoi de leurs revolvers ils peuvent blesser le diat, qui alors, se met à sauter d'arbre en arbre et donne ainsi aux sportmen un fun complet. En uu mot, l'animal est une cibla vivante, contre laquelle chacun s'exerce et di^r^ cbe à montrer «on adresse, dette chasse n'es.t pas précisément d'accord avec la loi Grammont; maïs comme le législateur français n'est point connu dans les pays d'outre -mer, et qu'en général les diasseors sont d'un uatorel peu sensible, surtout pour la bèCe fauve, —et le chat est dans ce nomlure mis'^ar eux au premier rangy— -je m'abstiendrai de toute autre r^xion à cet égard.

CI i^taB iT Fftcn». tl9

J'd été léflKfiD, eertaiQ jonir) d'uae ekiSBe an cbal foi se tefrmma d'âne nmùière fort td^arre. L'arbre s\xv lequel Tanimal avait cherché un refuge était utl de ces peupliers monstres, éleré coàime un mât, tmit d'une Y^ue, el dont la cime branchue se perdait dans les nuages. Le chat, ayant dépisté !es chiens , s'était élancé le long dû tronc jusqu'au beu^uet vert formant le faite, dont la forme était pM*eiHe à celle d'an diatti* pighon qui serait placé au haut d^ne canne. Nous finîmes par le découvrir accroupi sur une des plus ^m!$es Inrandies, près du tronc, noirs regardait € comme bien aâ-dessous de lui, » avec une impa""âneûce qui ressemblatt à tm défi. Ce fht en vain qttè imus déchargeteies sur le chat douze coups de pisto^ tet; il était si bien caché, ou plutôt,^ je préfère leconf^ser humblement, — nous fûmes si maladroits, quê nous nous trouvâmes, à un moment donné, sansmu*^ mtions. Les chiefis s'élançaient au pied du tronc, aboyant avec ri^e, mais ne pou!vant pas phis agh* que leurs maîtres.

Tout à coup l'un de nous aperçut une liane dont les brindilles passaient entre la branche sur laquelle repo^ sait le chat et le corps de l'animal. Cette liane s'en^ roulait autour du peuplier et descendait jusqu'au sol. Mous nous hâtâmes de séparer ce parasite en deux morceaux, après l'avoh» déroulé avec précaution. Nous prîmes si bien nos mesures, qu'en donnant une violente secousse, le chat fut lancé en l'air, et nous eûmes le plaisir de le voir décrire dans l'espace plusieurs évolalions, puis tomber sur la terre au milieu de no^ istûeaS)*qui> en qiielque8>C(Mips 4e dents, l^pent4^0iitdt

S30 oàmis et pég»««

achevé. Jamais, je Tavotte, je n*ai taot ri de ma vie, et mes camarades ne se firent pas faate de donner on libre cours à leur hilarité.

Je terminerai ce chapitre sur le chat sauvage en racontant un des épisodes de mon séjour sur une plantation de la Caroline du Sud, située non loin de Beaufort, la ville la plus pittoresque de eet Etat, bâtie au milieu de Ttlo de Port-Royal.

Huit heures sonnaient un matin à l'horloge de Tha- J^tation de M. Potter, l'hôte chez qui j'avais été amené par un ami pour entreprendre une chasse de destruction contre quelques chats sauvages, dont la dent meurtrière faisait de grands ravages dans la basse-cour du mattre. Nos chevaux avaient été sellés et bridés, et nous partîmes au nombre de cinq chasseurs, y compris le docteur de la plantation et moi, accompagnés par un veneur à cheval et un piqueur tmiant en laisse quatre limiers devant lesquels sautaient et gambadaient trois pointers et un épagneul. Bientôt, à un mille de l'habitation, nous entrâmes dans le. bois, t»ùles chiens, tout en continuant à avancer comme nous, faisaient lever tantôt une bécasse, tantôt un faisan, sur lesquels nous th'ions de notre mieux, sans toujours réussir à les abattre.

Nos fusils à deux coups étaient chargés d'un côté à -balle et de Tautre à plomb de chasse, de manière à nous trouver prêts à tous hasards.

Au moment où les limiers étaient découplés et Iftebés dans le fourré, le piqueur découvrit une carcasse de lièvre à moitié dévorée et encore fraîche, qui nous prouva qu'un chat sauvage avait osé commettre cet

acte de braconnage. Au même instant, les chiens trou- Tèrent la piste, et quelques minutes après, ils lançaient l'animal, qui passa devant nous, rapide comme une flèche, et alla disparaître au centre d*un bouquet de bois impraticable, pour des chrétiens.

Nous nous hâtâmes d'entourer le buisson, tenant nos fusils en joue et cherchant à pénétrer l'obscurité du feuillage; mais cela n'était pas facile. Le chat se * tenait dans son fort et n'en voulait pas sortir; les chiens faisaient de nombreux efforts pour se frayer un passage à travers ces épines.

Soudain un coup de fusil se fit entendre, suivi d'un «itre, — Ah! s'écria Tun de nous, est»il mort î — Il a du plomb, répondit une voix. — C'est possible! pensaije en moi-même, mais on ne le dirait pas, car les chiens hurlent de plus belle.

Pan! voilà un troisième coup! Qui a tiré? — Le juge Daniel, répondit le veneur qui se trouvait à quelques pas de moi.

— Sentence de mort, cela va sans dire, répliquai-je à mon voisin.

Il n'en était rien, les limiers gueulaient encore à ne pas s'entendre.

Mais quel est ce piétinement? C'était celui de la monture du juge Daniel, peu accoutumée aux détonations des armes à feu, et qui, ne se laissant point émouvoir par les « goddams » répétés de son cavalier, l'emportait au loin du côté de son écurie, où elle espérait avec raison trouver la plus parfaite tranquillité.

— Bon voyage! juge Daniel ; ne vous cassez pas le cou, nous chasserons seuls.

231 eUASSES ET PÉGHBf.

Patatras ! le voilà désarçonné. Le cheval, indocile et victorieux, se sauvait au grand galop; mais le juge, loin de faire attention à nos sarcasmes, remontait sur le cheval du veneur, qui, sans se faire prier, lui offrait sa place en selle. ^

'— feon ! voilà une autre détonation. — C'est le docteur, cria une voix, qui fait prendre une médecine à maître Tom ! Il n'en mourra pourtant pas, le gredin I Je commence à croire que là bète a un talisman... sous la queue.

Et chacun de nous de rire de cette plaisanterie. Le docteur lui-même ne s'en fit pas faute.

Les chiens renouvelèrent Vattaque ; leur voix était plus forte, plus acharnée. Bans ce moment, entre les branclies d'un tulipier, j'aperçus un corps velu qui se hissait avec toutes les précautions nécessaires. Je tirai en grande hâte ; un miaulement étouffé se fit entendre : Tom était mort. Je lui avais donné le coup àe grâce.

Le veneur, à l'aide de son botoie-linife^ put se faire jour à travers la clairière, et s^emparer du chat, qu'il déposa à mes pieds.

Cet animal gigantesque pesait quatorze livres, et, tandis que nous l'examinions, tout en empêchant les chiens de déchirer sa splendide fourrure, le juge Daniel s'approchait à son tour et s'écriait :

— Mais, de par tous les diables ! ce n*est pas là lé chat que j'ai tiré: celui-ci est un léopard; mais l'autre était plus gros, plus noir ; je l'ai bien vu au moment où il roulait à terre, après la détonation de mon coup de fusil.

— Je pense comme vous, juge, ajouta le docteur,

COASSES ET PÊCHES. 233

j'ai tiré sur tin chat noir; les chiens ont changé hos chats an milieu de ce buisson, que le diable confonde!

— Tant mieux, Messieurs, fis-je à mon tour, nous ilirons alors deux chats au lieu d'un. « Çà, là, mes rfhiensl çà, là, tayaut! » Et je poussai les limiers vers le bois touffu, à l'endroit où le juge avMt fkit feu sur le quadrupède noir. Mais les chiens t*etournaient verà icnon chat et ne voulaient pas écouter lé veneur, qui les ramenait vers la seconde piste.

— Maugrebicu ! disait le juge, j'èd donc eu la berlue?

^ous voulions donner la curée aux chiens, et le piqueur se mit sur-le-champ à écorcher l'animal. Lôrsqa*il eut entamé la peau, après avoir mis à découvert réchîne, il nous fut facile de reconnaître que ce chat 'était bien le même que celui sur lequel nous avioni tiré chacun à notre tour. Sur les èix coups de fusil, Quatre avaient porté, et les trous des balles prouvaient que le juge, le docteur, notre hôte et moi, nous avions Tait feu sur le même animal.

Le flair de nos chiens était donc meilleur que la vue &u docteur, qui confessa son erreur lorsque dans le corps de l'animal on retrouva sa balle, d'une forme teute particulière, logée dans le train de derrière, entre iiéux tendons. Selon toute probabilité, mon chat avait le poil changeant, et il appartenait à la race des caméléons.

J'avoue que je ne me lassais pas d'admirer les griffes coiipantés et pointues de cette bête, gigantesque dans son espèce; sa tête plate, ses yeux verts, ses dents au'sn aiguës qu'un poinçon, son pelage rougeàtre,

334 CHASSBS BT PÈCHES.

moucheté de blanc et diagonalement traversé de raies noires. Enfin, ior5<ïue l'opération de réeorcheinent fat terminée, quand les chiens eurent dévoré les entrailles fumantes de la bè!e, dont le corps fut pendu à une branche d*arbre, je pliai la peau, que Iç veneur glissa dans un sac de toile fait pour cet usage, et chacun remontant à cheval, nous continuâmes la chasse, tirant par-ci par-là une gelinotte ou une bécassine dans les swamps que nous traversions.

En chevauchant ainsi, nous parvînmes dans un basfond marécageux et couvert d'arbustes touffus, à travers lesquels nous éprouvions de grandes difficultés à pousser nos montures.

Là, nos chiens recommencèrent à donner de la voix : chacun de nous se posta de son mieux, et de temps à autre nous nous levions sur nos étriers pour voir de plus loin et découvrir, si faire se pouvait, quel animal avait été levé par notre meute. Mais le fourré avait l'épaisseur d'une muraille, et l'on ne pouvait rien voir. Nos chiens hurlaient, les yeux hors de la tète, tournant devant nous, près de ce bois impénétrable à nos piedscomme à nos yeux. C'était un composé de sable mouvant et d'eau au milieu duquel des ronces avaient tissé leurs branches épineuses autour de bouleaux aussi droits que des roseaux, dont la cime s'élançait vers le ciel. Ce fort, et c'en était un, était aussi imprenable que ceux... de Kronstadt.

Enfin les chiens s'arrêtèrent : leur voix saccadée et les efforts qu'ils faisaient pour entrer dans le fourré nous prouvèrent qu'ils avaient découvert la retraite de ranimai, quel qu'il fût, et qu'ils le serraient de prè8«

CBAMES ET PâCHfiS. 235

Le ptanteur notre hôte, M. Potter, mit en joue, 1&^ clia la détente, et lorsque la commotion produite par la détonation se fut évanouie, nous entendîmes distinctement un bruit de branches cassées, suivi de la ehute d*un corps dans une flaque d*eai.

Les limiers s*élancëreut hurlant comme des enragés, et dans la route qu'ils se frayaient à travers les épines se glissa le piqueur, qui parvint à arracher à leurs pattes et à leurs dents un second chat, plus petit que le premier, mais d'une robe trës-éclatante en couleurs et bariolée de dessins bizarres.

Ce n'était point encore assez pour nous ; aussi fut-il décidé que nous irions en avant, sans songer aux difficultés de la route.

— Partons, messieurs, s'écria le docteur, je réponds de la vie, et plus encore, de la santé de tout le monde! Hailo ! voici nos chiens qui donnent de la voix. Bravo! mes (iogrs, bravo !

Et nous lançâmes nos chevaux au petit trot, sur un terrain plus sec, plus ouvert, une sorte de jardin anglais sauvage, moitié bois, moitié gazon, tandis que le piqueur marquait les phases de la chasse au moyeu des paroles suivantes : « Ça va I — Bien ! — Allons, Black I — Par ici, Mylord! — Ahl ils vont à droite. — Bon, ils reviennent par ici. — Voyez- les ! — Garde à vous, gentlemen! — Comme ils aboient! — Ferme! — Trouvez-le ! — Bien! — Ça y est ! »

Pendant ce soliloque, la meute avançait toujours, suivie par tous les chasseurs et le piqueur mêfàie» qui courait aussi vite que nous, tout en discourant à sa manière. On parvint ainsi près d'un tiré fort épais, rà

236 CHiliBS- Et PÉCltM.

(à pidteétftit i^ifratche que les cbrôns&'tiéntte*^it point tin seul instant.

M. Potter nous criait, dans son ardetir sans pareille ï)Our èe sport vraiment plein d'attràft ;

— Prenez garde, meà amis, ne giênez pas mes limiers, ne les coupez pas ainsi; restez avec nioi. lEcoute 2 la voix particulière des chiens à ce moment où ils sont près de la bête. G'esi là clef de sol ! ïè la recoùnals, et certes ce n'est pas un cerf qu'ils poursuivent; j'en suis sûr maintenant. Tout me porte à trèlrè 4ît^ c'est un chat. Gare à cet arbre renversé.

— Bien sauté! docteur.

— Très-bien aussi, monsieur le Français!

ISt, dociles à la voix de notre chef de file, ndus arrêtions nos chevaux devant un autre fouir*, bordé^'oi côté par une mare couverte de rosQ^x. Le fourré était composé de palmiers nains, de chênes, decHres et de caroubiers entremêlas de lianes ^ de vignw sau- Yà,;eë. Par intervalles, il y avîdt dés éclaireies «• tnvert desquelles nous espérions découvrir ranin»!. Chacun choisit sa place, l'deii au guet, le fiisil à l'épaule.

Cependant l'ardeur des chiens se ralentissait : on aurait dit qu'ils avaient perdu la piste. Le piqifêur Itô :. . enaitî)ien sur la première voie, puis ensiate il ieur mettait le nez sur toutes les clairières; ses efforts éta ont vains. Nous allions donner notre langue au... ehat, quant tout à coup le noble Black donna un seul coup de gueule qui à lui seul valait... un long 'foèaie. Le vdilà qui se mit à courir sans s^arréter jusque Mb

CMM»$ «T rIcR&f . 137

l^Mriènà Wie de Wqçs de bois et de i^qx, — m$çqw de limite d'une propriété. — Eurek* ! il avait r^tro^v^ la pi^tg.

Tout portait à croire que, tandis que nous courions autour ^u fourré, s\iiv^ut des yeux le^ ébatç ùe, nos dmnSt lô chat — car c'en était un — sç déirobajUt à notre yua et au Ôair de la meute, s'était glissé de branche e^ branche, sang toucher ^ sol, afin de profiter de cette pAu^e «t po^r gagner le hoia y^si^, derrière la pmce dont je viens de pi^rler.

Black, le nez en l'air, avait découvert cette frauduleuse escapade, et le bon chien nous avait remis sur les traces de la bête.

Nous continuâmes donc notre poursuite, quand, au détour du bois, un coup de feu se fit entendre, tiré par un nouveau chasseur, un voisin de M. Potter, qui venait rejoindre la chasse. Il avait aperçu le chat au moment où il cherchait à s'échapper. Malheureusement, son fusil était chargé de petit plomb : l'animal avait été piqué au vif, mais non blessé.

Devant nous, ^ peu de distance, le qhat s'était bi^s^ sur un arbre et sautait de branches en branches,[n'o^3i)t plus de^cendrç ^ terre.

— Voud]^ait41nous jouer encore un tour 4^ sa façon? pensai-je. Allons, mn petit tigr^, cette fois tu pe nous éc^apperaa pa9 !

Chacun de nous mit p^ à terre, attacha son cheval i un arbre, et, sans plus tarder, nous restâmes imombiles, iftd^nteà Findex, ^m{ l'ooca^oa favorable.

f 3t CHASSES BT PÉGIES.

Trois coQps de l^sil résonnèrent à la fois, mais ranimai n*ayait pas été atteint.

— Boni je le vois, m'écriaî-je, il s'élance sm* mie haute branche. C'est à mon tour.

Mon fusil était chargé de six chevrotines, je tirai ! — Le chat grimpa plus haut. J'avais encore un coup à décharger, et choisissant le moment ou mattre Tom allait sauter sur un arbre voisin, je lâchai la détente; j*eus la satisfaction de le tuer à la volée, et de le voir tomber de cinquante pieds de hauteur, — devsmt mes camarades réunis tout exprès pour applaudir à mon adresse, — dans les gueules de nos chiens, qui paraissaient ouvertes juste à point pour le recevoir.

Hélas! mes chers lecteurs, ce chat, c'était... une chatte bien plus petite que mon gros matou n* 1, mais, en revanche, elle était plus belle et d'une foiurure bien plus brillante que son congénère.

Notre admiration pour ce dernier animal fut de courte durée, car le soleil déclinait vers l'horizon, et nous avions à franchir cinq milles pour retrouver notre dîner et les charmantes créoles, filles de notre hôte, à qui nous allions offrir les dépouilles de nos trois chafs.

Voilà donc nos chevaux lancés au galop, et lorsque nous entrâmes dans la longue avenue plantée d'acacias qui donnait accès devant la pelouse de Potter's- Cottage, une fanfare sonnée par l'un de nous annonçait à la fois notre retour et notre victoire.

La nappe était étendue sur la table, le couvert mis et le dtner prêt. Bientôt chaque' (Masseur fit, en bien

mangeant, Téloge des plats préparés avec soin par le cardon-noir de notre hôte, à qui je dédie aujourd'hui ce chapitre de mon volume, souvenir lointain d'une amitié sincère et toujours présente : l'amitié de l'estomac!

lie Cerr.

Il y a dans la Caroline du Sud, sur les côtes baignées par rOcéan, une île magnifique qui s'appelle Édisto, plantée en partie de cotonniers dans les endroits cultivés, et couverte, au centre et à Textrémitô nord, d'une immense forêt remplie de gibier de toutes sortes. Les colons, qui se sont divisé, ou plutôt à qui leurs pères ont transmis par héritage les différentes habitations ou fermes entourées de nombreux acres de terre, sont les plus hospitaliers, les plus aimables que j'aie jamais connus pendant mon séjour aux États- Unis. Les élégants cottages dans lesquels ils habitent pendant les belles saisons de l'année, Tautomne et l'hiver, renferment tout le confortable que /on peut désirer. En un mot, la vie que Ton mène à Édisto m'a toujours paru semblable, à peu de diflRérence près, à celle qui faisait dormir le grand Annibal lors de son séjour à Capoue.

îkî CHASSES ET PÊCHES.

Quant à moi, je déclare n'avoir jamais passé de plus douces heures que celles dépensées avec mes hôtes de Schooley's-Mansion, et si ce souvenir arrive jusqu'à eux, qu'il soit un témoignage de gratitude sincère pour toute la famille de M. Dallifold et pour lui-même. Que mes lecteurs se figurent une charmante maison de briques, peinte en blanc teinté de rose, couleur de magnolia. Une verandah ombrée de vert , supportée par une colonnade tressée de lianes tout autour de l'habitation, donne à cette résidence un aspect féerique, rendu plus réel encore par les arbres à fleurs plantés de tous les côtés de la maison, qui se trouve à l'ombre, comme un nid d'oiseaux-mouches caché dans un buisson d'acacias aux grappes odorantes. Les balsamiques senteurs des orangers et des citronniers sont d'autant plus suaves , qu'elles arrivent portées par une brise douce et tiède qui émane de la mer, dont les vagues viennent mourir à l'extrémité de la pelouse du manoir. Des faisans dorés, des oiseaux de Chine et du Japon, picorent dans les allées des grains que leur distribuent deux jolies créoles, filles du planteur , et dans les canaux remplis d'eau salée, renouvelée à chaque marée, se jouent des poissons de toutes sortes, parfaitemeal acciiaiatés et subissant sans maigrir leur captivité momentanée. Cet Ëden fleuri est sans contredit le plus pittoresque du monde, et j'ai cru devoir le décrire de mon mieux avant de me mettre en chasse.

J'avais emporté, avec ma malle de voyage, un excellent fusil de Lepage, qui m'avait déjà servi dans mainte excursion cynégétique. Dès le lendemain de mon arrivée à Édisto^ j'avais pris avec moi un nègre

CHASSBS BT PÊCHES. 243

de la plantation, et guidé- par llolof, j'étais allé, avant déjeuner, reconnaître le terrain.

En deux heures, j'eus assez de chance pour voir de nombreux vols de canards, plusieurs couples de faisans, une dizaine de dindons, deux cerfs, et mieux encore, un lynx de la race appelée catamount (chat des montagnes), l'un des plus gloutons carnassiers de l'Amérique du Nord, De tout ce gibier j'avais tué ma part, et une douzaine de pièce pendaient sur les épaules d'Adonis — c'était le nom de mon porte-carnier, — quand nous rentrâmes lui et moi au cottage de M. Dallifold.

Pendant le déjeuner, mon hôte me proposa de faire, en compagnie de ses amis, une grande chasse sur l'île do Saint-John, contiguë à Édisto, dont les bois renferment des bardes de cerfs de Virginie (1). Ce projet me souriait, et j'acceptai avec reconnaissance. Dans le courant de la journée, mon hôte fit prévenir plusieurs planteurs ses voisins, et le lendemain, à cinq heures — c'était le 25 janvier J843 — nous traversions sur une

(4) Ceci est un nom générique, un titre de famille que le savant Audubon a donné au noble animal que Gaston Phœbus et tant d'autres auteurs cynégétiques ont illustré dans leurs écrits. Mais il est bon de noter en passant que le cerf des Etats-l'nis est, à peu de chose près, de la même taille et du même pefôge que celui de France. La seule partie qui le distingue de nos grandes bêtes, c'est le bois, qui, au lieu d'être placé comme celui des cerfs d'Europe, pousse de manière à décrire une courbe, la pointe toaroée du côté du museau ; c'est-à-dire, poiir mieux expliquer cette bizarrerie de la nature, que, tandis que nos cerfs frappent et se défendent en levant la tête, ceux d'Amérique emploient le moyen contraire, et procèdent comme le marteau sur Tenclume.

241 CHASSBd BT PÉCHSS.

chaloupe le bras de mer qui sépare Êdtsto de Saint- John, pour aborder devant une petite maisonnette servant d'écurie et d'étable à quelques bei^ers gardiens d'une manade de mustangs, appartenant à M. Dafflfold.

Les chiens étaient accouplés, les chevaux sellés, le déjeuner servi sur une table rustique recouverte d'une nappe blanche : aussi, lorsque nous eûmes apaisé la faim aiguisée par l'air vif de l'Océan, chacun se dépêcha-t-il de choisir le tackié qui devait lui servir de monture.

Dans le nombre de mes camarades de chasse se trouvait M. de L... ex-dépulé de l'un de nos départements sous le règne de S. M. Louis-Philippe et ^ous la République de 1848, qui avait été amené là par son beau-frère, l'un des planteurs d'Édisto. M. de L.„, mari d'une fort jolie créole américaine, avait la vue si faible, que pendant la chasse il prit un poulain pour un cerf et retendit roide mort, les quatre fers en l'air, à une distance de quarante pas.

Nous partîmes au nombre de six, précédés par autant de nègres tenant les chiens en laisse ; et après avoir parcouru une distance de six milles au petit galop, nous arrivâmes à un carrefour de la forêt qui était naturellement coupé par trois chemins. Là nous attendaient quatre autres gentlemerij dont les habitations à Ëdisto s'élevaient à un quart d'heure de chemin de ce lieu de rendez-vous.

L'un d'eux, un vieux chasseur, n'avait pas pris de carabine ; car, disait-il : « Le cerf n'est véritablement

gibier que de juillet en décembre (1). Je ne tirerai donc ma pondre contre aucun d*eux, mais je n*ai pu résister au plaisir de voir courir ces nobles bêtes, et l'attrait de votre aimable compagnie m'a seul décidé à manquer au serment que je me suis fait de ne pas chasser en temps prohibé. » Et, soit dit en passant, vers le milieu du jour, un cerf se jeta sur lui, si près, que sa botte fut labourée par un des andouillers. Le vieux planteur se contenta d'appliquer une volée de coups de fouet à la bête, qui disparut dans un fourré oà le chasseur sans armes ne crut pas prudent pour ses habits de se lancer à sa poursuite.

Nous étions tous les six armés de fusils à deux coups chargés de chevrotines, et chacun portait son arme à l'arçon de la selle.

Le piqueur en chef de M. Dallifold, un vieux nègre nommé Hector, vint au rapport devant nous. C'était une bizarre créature que ce Nemrod africain, dont j'ai toujours sous les yeux la fade ridée, les cheveux crépus blanchis par l'âge et la lèvre inférieure lippue et ronge comme une cerise, pendante de manière à laisser voir des dents blanches encore, malgré l'usage du tabac qu'elles avaient mâché pendant, soixante ans (2). Dès sa plus tendre jeunesse Hector avait été chasseur, et son maître l'avait institué le fournisseur de sa bouche et le grand veneur de Schooley's-Man-

(4) Aux États-Unis, dans certaines provinces où les lois de la chasse sont observées, le courre du cerf est défendu pendant six mois de Tannée.

(2) Dès l'âge de dix ans, les nègres s'adonnent au plaisir de ehi§H&r. Hector avait soixante-dix ans révolus.

216 CHASSES BT PÊCHES.

sion. A examiner son œil vif, ses jambes fines et maigres, recouvertes d'une paire de bottes armées d*éperons ; à le voir monté sur un poney portant sur son dos une selle étroite, les pieds reposant dans de larges étriers, on devinait sans peine que notre veneur connaissait son métier et que nous ne rentrerions pas bredouilles au logis.

— Eh bienl Hector, quelles nouvelles! feronsnous bonne chasse aujourd'hui? fit mon hôte à son esclave.

— Bien bon! répondit Hector dans son patois; moi, montrer gros cerf à vous, mais chasseurs devoir tirer leurs fusils droit.

— Bravo I mon vieux! fais claquer ton fouet, lâche les chiens.

•—Allons, Messieurs, dit-il, en se tournant de notre côté, prenez vos fusils, et choisissez vos places.

En quelques minutes, les limiers avaient été découplés, et nous avions graud'peine à les suivre au galop sur une route droite, le long de laquelle ils s'étaient élancés sentant la piste que leur avait montrée Hector. Enfin, à Tangle d'un rocher, la meute pénétra dans le bois, et sur un signe du piqueur, comme cela avait été convenu à l'avance, chacun alla se placer à cinquante mètres de distance l'un de l'autre.

Je me glissai sous un chêne gigantesque, dont les branches m'abritaient et me cachaient à tous les regards. Devant moi j'avais une passe, une large coulée dans les futaies, qui, suivant ma science stratégique de chasse, devait être un bon passage pour les cerfs. J'éprouvais une émotion que tout chasseur comprendra

CHASSIS ET PâCHES. 247

aisément) émotion mêlée de crainte, car je songeais autant aux chances que j'avais de voir un cerf à portée qu'à celle de recevoir à la tête une balle égarée.

J'adressai mentalement une oraison au grand saint Hubert, et ma prière ne fut interrompue que par la voix des chiens aboyant près de moi.

Tout à coup le taillis s'ouvrit à vingt pas en avant, pour donier passage à uu magnifique dix-cors qui tomba au milieu de la coulée, comme l'eiit fait une fusée, un jour de réjouissance publique, au milieu de la foule serrée sur la place de la Concorde. Une agitation fébrile s'empara de tout mon être : j'étais atteint du mal qu'on appelle aux Etats-Unis la /îèvre du cerf^ émotion bien naturelle quand on se trouve si près d'une énorme bête. Lorsque machinalement je mis en joue et je lâchai la détente, la vision avait disparu, la réalité n'était plus qu'un rêve. Porté sur les ailes du vent, le cerf s'était jeté entre deux chasseurs : leurs quatre coups de fusil avaient été inutiles, et il courait au milieu de la plaine, détalant de son mieux pour s'éloigner d'un voisinage aussi dangereux que l'était le nôtre.

Les chiens retrouvèrent la piste, et nous nous élançâmes sur leurs traces. C'était le moment de montrer notre science hippique. Nous comprenions que le cerf cherchait à atteindre l'autre partie de la forêt ; la tactique était de l'empêcher d'y pénétrer en le devançant afin de lui barrer le chemin.

En avant de nous tous galopait un chasseur monté sur une jument qui l'emportait avec une rapidité sans égtf.e. Je le vis mettre son fusjl en joue et tirer; mais

S44 «WA$âBS IT PÉGffBS.

te cerf n'avait pas été touché : il bondit à ce brait insolite et se rejeta de côté, toujours dans la direetiim du grand bois. Ce coup de feu n'avait fait que hâter sa course vagabonde. Notre compagnon de chssse avait une autre chance pour lui, c'était de forcer le cerf du côté d'une crevasse profonde qu'il lui serait impossible de franchir d'un saut. Il prit ce dernier parti, car nous le vîmes enfoncer les éperons dans les fltucs de sa monture et la diriger vers la lisière du bois, où il parvint au moment où le cerf traversait le chemin, à cent mètres loin de lui. Nous perdîmes de vue pendant quelques instants le chasseur et le cerf, mais soudain, le bruit d'une arme à feu fit résonner les échos. Chacun de nous se lança en avant pour arriver le premier, et lorsque nous parvînmes près du chasseur, un triste spectacle s'offrit à nos yeux. Devant nous gisait expirante la jument de notre camarade, et à quinze pas plus loin le cerf, pleurant et bramant, râlait sa derdernière agonie.

Qu'était-il donc arrivé?

Dans l'ardeur de sa poursuite, le chasseur avait voulu faire franchir à sa monture un palmier nain derrière lequel se hérissait un tronc d'arbre coupé en forme d'épieu, et la malheureuse jument, retombant sur ce cheval de frise^ s'était empalée d'elle-même par le milieu de la poitrine. Le cavalier avait été jeté à quelques pas, sans éprouver grand mal. Au momeflt où il se relevait, tenant encore son fusil dans la man, il avait aperçu le cerf à dix mètres devant lui, et d*ua seul coup l'avait étendu sur le sol.

Le vieux Hector, 'qui nous avait rejoint, embras-

sait la pauvre jument, tout en récitant son oraison fn^ nèbre ; mais bientôt M. Dallifold Tarracha à cette douleur intempestive et lui recommanda de trouver une autre piste. Deux des amis du chasseur démonté proposèrent de lui tenir compagnie jusqu'à ce que les nègres de notre hôte vinssent enlever le gibier et prendre les harnais de la jument. Nous nous remîmes en chasse au cœur de la forêt, dont les arbres de haute futaie laissaient à peine tamiser quelques rayons de soleil. Jamais la hache n'avait touché ces* géants des Ihms, et Robin Hood, s'il eût vécu en Amérique, n'eût pas désiré une plus sûre retraite pour lui et pour ses hardis compagnons.

Hector, qui guidait notre marche, nous fit enfin fah*e halte : il cherchait une piste ; et pendant qu'entouré de ses chiens il faisait le bois^ nous profitâmes de ce répit pour nous refaire V estomac. Un lunch improvisé, consistant en viandes froides et en excellent vin de Bordeaux, nous rendait à la fois nos forces et notre bonne humeur.

— En selle! s'écria tout d'un coup M. Dallifold: Hector et ses chiens ont lancé un autre cerf.

À peine nos pieds étaient -ils assurés dans les étriers, qu'une barde composée de six biches et d'un cerf passa devant nous à vingt mètres, suivie par la meute entière, qui donnait de la voix à pleins poumons. Nous étions sept chasseurs, le fusil en main, ayant chacun deux coups à tirer. La décharge fut simultanée, et quand la fumée de la poudre se fut dissipée, nous comptâmes cinq biches et un dix-cors se roulant sur le s<d dans une ultime agonie. Le septième animal,

blessé au poitrail, près du poumon, avait encore eu la force de poursuivre sa route : on le retrouva mort le soir, sur le bord de la mer, non loin de l'endroit où nous nous embarquions pour retourner à Schooley's- Mansion.

Nous ne quittâmes Saint-John que très-tard; la lune se mirait dans le sillage de notre chaloupe, sur Tavent de laquelle le produit de notre chasse avait été entassé.

Pendant le souper, qui nous attendait chez M. Dallifold, chaque convive racontait des histoires de chasse fort intéressantes. L'un d'eux, à propos de la loi qui défend l'affût du cerf fait la nuit au moyen du feu, — chasse de braconnier très-usitée aux États-Unis, — nous fit le récit que je vais transcrire à mes lecteurs.

Certain soir d'automne (il y a trois ans), l'air était frais, presque froid ; et quoique les étoiles brillassent à l'horizon, il régnait une humidité pénétrante, qui se condensait en brouillard pour retomber ensuite en gouttelettes sur les arbres plantés autour de la maison de plaisance de mon ami Remson, le plus riche planteur de la Carolme du Sud, qui est connu de nous tous, gentlemen. Voverseer (l'intendant) de mon bon camarade causait, devant l'habitation avec mi nègre qui venait de lui remettre une lettre.

— Ah ! tu reviens de Charleston et tu as parlé au maître, à ce que je vois. Pourquoi, méchant drôle, lui as-tu dit que les cerfs venaient, chaque nuit, manger ses champs de fèves?

— Massa Slouch, répondit le mauricaud en riant, ce n'est pas mqi qui ai appris cela au squire Remson«

— Tu mens, César. Le désir d'obtenir un schelling t'a délié la langue, et pourtant je t'avais recommandé de ne faire part de cette découverte à personne. C'est bien, tu me paieras ce bavardage. Va-t'en, et envoie-moi Pompée.

Le noir que l'intendant gourmandait ainsi ne se fît pas intimer une seconde fois l'ordre de s'en aller, et laissant le majordome de M. Remson à ses réflexions, il courut dans la direction des cases à nègres qui bordaient la pelouse verdoyante semée au nord de la plantation.

Quelques moments après. Pompée arriva près de Voverseer^ et celui-ci, sans écouter les nouvelles réclamations du camarade de César, lui enjoignit d'aller ramasser des pommes de pin et de préparer une poêle, afin de pouvoir, le soir même, faire une cbasse au feu.

— Mais , objecta timidement Pompée , lorsque M. Remson arrivera demain, si les cerfs ont cessé de venir le soir dans son champ, il nous accusera de les avoir pourchassés pour notre propre compte.

— Que t'importe ? tu diras que tu ne sais pas ce qui s'est passé : c'est à cette seule condition que je ne raconterai point à notre maître que tu as déjà tué, à toi tout seul, quatre cerfs, vendus ensuite par toi à Charleston. Je connais ta maraude, comme lu vois, et je te tiens sous ma main. Silence pour silence.

Pompée baissa les yeux devant les preuves de son braconnage particulier, et sans plus se faire prier, il se promit de tout préparer pour la chasse du soir.

Une heure après le coucher du soleil, l'intendant,

28) ClAISeS ET FiCIBS.

[Nréoédé du nègre qui portmt un sac de pommes de pin et une poêle à frire, quitta la maison du mattre, monté sur un cheval recouvert d'une peau de mouton, audessus de laquelle était fixée une large selle. Il tenait, enroulée dans ses mains, une corde terminée par un crochet, destinée à traîner le gibier quand il aurait été tué.

La nuit était venue, Tatmosphère était limpide, et les étoiles brillaient au ciel. Aucun souffle de vent n'agitait les feuilles de la forêt, et l'écho répercutait à peine que le bruit des pas du cheval et de ceux du nègre qui éclairait la marche.

— Nous voici arrivés, dit enfin Pompée, la lune va bientôt disparaître derrrièrela montagne, le vent fraîchit, et dans une demi-heure, si rien n'a dérangé leurs habitudes, les cerfs viendront au pacage.

Tandis que l'intendant examinait sa carabine et la chargeait avec soin. Pompée préparait la poêle, la suspendait à un arbre, et après l'avoir remplie de pommes de pin, il mettait le feu à cet engin de chasse d'un nouveau genre.

— Maintenant, fit-il, massa Slouch, prêtez-moi la carabine, et je vais vous faire voir comment on travaille à la chasse au feu.

— Non pas I grosse brute, répliqua rudement l'overseer ; j'aime mieux faire le coup moi-même ; d'ailleurs, je ne me fie pas à ton adresse : tu tirerais trop loin.

— Je suis plus habile que vous ne pensez, et je sais deviner, rien qu'à la grosseur des yeux, à queUe idtotance se trouve le coyote on le cerf qui s'avance dans

CHASSn ET PÉCIU. 253

l'obscurité. Au reste, faites eomme vous le voudrez, massa Slooch. Mats surtout taisons^nous et rampons SOT le sol de manière à ne pas effaroucher le gibier.

Sans plus tarder, les deux braconniers s'avancèrent dans l'obscurité, évitant les rayons de lumière que pi*oduisait le feu de joie dans la poêle. A peine avaient-* Hs fait cinquante pas^ que devant eux, à dix mètres, ils aperçurent un magnifique dixHM)rs lnH)utattt les fèves du champs de M. Remson.Mais Slouch n'eut pas le temps d'ajuster l'animal, qui d'un seul bond disparut à ses yeux.

— Goddam! s'écria l'overseer, j'ai perdu là une belle chance ; mais n'importe, si celui-ci n'est passent, gare à son camarade !

Le silence se fit de nouveau, et les deux hommes continuèrent à s'avancer, à quatre pattes, dans les sillons du champ de ièves. Le premier s'arrêta tout d'un coup, et du pied il frappa l'épaule du nègre , qui fit balte à son tour. A cinquante pieds, dans le sillage de la lumière, un cerf aussi gros que le premier, resrestait immobile comme celui qu'Albert Durer a représenté dans la Vision de saint Hubert.

Avancer davantage eût été imprudent. Aussi Slouch épaula-t-il sa carabine, et après avoir visé pendant quelques secondes, il lâcha la détente. Le cerf fit un bond et retomba lourdement sur le sol. Il était mort !

La détonation avait réveillé tous les échos d'alentour, et les hiboux, qui sautillaient sur les arbres, s'élancèrent dans les airs, effrayés par ce bruit insolite. Ce spectacle était solennel. S'élancer vers- l'endroit où gisait le noble animal, s'assurer qu'il avait

854 GRASSES ET PÉGHBS.

cessé de vivre, Téventper, arracher les intestins, l'attacher par les quatre pattes et le placer sur la croupe du cheval, tout cela fut l'affaire d'un quart d'heure.

Cette opération s'était passée en silence. Aussi, lorsque tout fut fini, au moment où Pompée, qui tenait la bride du cheval, s'apprêtait à reprendre le chemin de l'habitation de M. Remson, les deux braconniers tressaillirent-ils, car un bruit avait Hroublé le silence de la nuit.

Slouch, qui avait rechargé à la hâte sa carabine, se tourna du côté du feu qui brillait encore : ses yeux rencontrèrent ceux d'un animal qui s'avançait de son côté.

Un autre coup de feu se fit entendre. Aussitôt Pompée, s'élançant en avant, s'écria avec terreur :

— Hélas I hélas I c'est le poulain de la jument favorite du squire Remson que vous avez tué!

C'était en effet un magnifique poulain de deux ans qui gisait sur le sol, roide mort : la balle l'avait frappé au cou et s'était perdue dans les chairs.

— Que faire î demanda Slouch : enterrer la bête? on la découvrira par l'odeur; — la jeter à l'eau dans l'étang î il en sera de même. — Ah! fit-il, comme frappé d'une idée subite. Aide-moi, Pompée; j'ai trouvé le moyen de cacher ma maladresse et personne ne saura rien I

Les deux braconniers traînèrent l'animal vers une haie formée d'épieux superposés les uns sur les autres, et ils accrochèrent le poulain à un des morceaux de bois, précisément à l'endroit où la balle avait pénétré dans le corps.

CHÀSftfiS ET PÈCHES. 255

— Demain, fit Slouch, les aigles et les busards auront attaqué la bête, et avant le soir nul ne pourra dire comment le poulain est mort ; il sera seulement prouvé qu'il s'est accroché ainsi en voulant sauter par-dessus la haie. Maintenant, Pompée, pendant que je vais rentrer à l'habitation, toi, tu iras jusqu'à la maison du maître de poste, et tu remettras à Jack le voiturier le cerf que j'ai tué. Tu lui diras de le placer sur le stage* coach (diligence) qui va à Charlestown : une fois là, il le fera porter à l'adresse convenue. Va I silence et discrétion surtout. Tu auras pour ta peine un dollar et deux livres de tabac. Un moment I je fais une réflexion : au lieu d'emmener mon cheval, va prendre la jument de M. Remson ; de cette manière elle sera loin de la maison et ne pourra pas chercher le poulain. En revenant, tu la lâcheras dans les champs, et s'il lui arrive malheur, ma foi, tant pis!

Les deux braconniers se séparèrent, et tandis que Slouch, l'infidèle intendant, se couchait tranquillement, Pompée, obéissant à ses ordres, allait chercher la jument, chargeait sur son dos la venaison destinée à être vendue au marché de Gharleston, et se rendait à la maison du maître de poste, où l'attendait Jack le voiturier.

L'afilaire était conclue, et Pompée regagnait, monté sur la jument, l'habitation Remson, lorsque soudain la bête fit un écart et le jeta par terre. Un coup de feu venait de retentir, et des gémissements terribles troublèrent la tranquillité de la nuit. Se relever d'un seul bond et s'élancer dans la direction de cette agonie, tout cela fut l'affaire d'un instant pour le nègre braconnier.

S96 CBissBs ET picies.

Devant liii^ au pied d'un arbre, gisait sur le sol un h«mme murmurant une prière et sur le point d'expirer. Horreur I Pompée avait reconnu dans le moribond son frère César, frappé à mort par une balle : l'infortuné râlait, baigné dans son sang.

— Ah ! mon Dieu ! s'écria-t-il, mo« frère ! qui a feit ce mauvais coup? serait-ce Slouch, Voverseer? Réponds ! Ah ! si c'est lui, je le tuerai connne un chien.

César fit signe à son frère de l'adosser contre l'arbre ; et puis, à mots entrecoupés, le malheureux nègre lui raconta que, sa femme ayant été atteinte depuis deux heures des douleurs de l'enfantement, il était parti sans rien dire à personne pour chercher le médecin du comté. Arrivé près du champ de fèves, il avait aperçu un feu qui brûlait dans une poêle. La curiosité l'avait attiré, et malgré les ruades du cheval qu'il montait, il s'était avancé jusqu'auprès de la haie. Soudain la détonation d*une arme à feu s'était fait entendre et il s'était senti frappé d'une balle. Au cri d'agonie qu'il avait poussé, un braconnier -s'était précipité à son secours, et, se mettant à genoux, l'avait supplié de lui pardonner sa fatale méprise. Il avait cru, en voyant les yeux de la mule, tirer sur un cerf. Au bruit fait par Pompée et par la jument, le braconnier, craignant d'être surpris par un témoin, s'était relevé pour prendre la fuite.

— Béni soit Dieu! ajouta César, tu es arrivé à temps ; je craignais de mourir seul au milieu du bois. Oh I que ne puis-je encore une fois embrasser ma femme, mon enfant qui va naître 1 Oh I je meurs, je vais expirer sans les voir I Pompée, mon frère, tu serviras de père

GHÀSSBS ET PâCHB9. 257

à mon premiep né, tu lui apprendras mon nom. Adieu ! adieu! ah!...

Le malheureux était mort !

Cet événement produisit une terrihle impression sur le nègre Pompée. Saisi de remords, il avoua à M. Remson, qui arriva le lendemain à Fhahitation, tous les détails de la chasse au feu. L'intendant Slouch, cause première du malheur qui était arrivé, fut renvoyé par son maître, et comme il ne put trouver à se placer sur aucune habitation des Carolines, faute du certificat indispensable à tout surveillant de plantation, il quitta le pays et s'embarqua pour la Californie.

Pompée vit encore à Remson-Collage : il a remplacé Slouch dans la gestion des affaires du maître, qui n'a pas perdu au change.

ibytoogle

lie* BoaoHetina.

En remontant le cours de la rivière Arkansas, qui a donné son nom à l'un des plus yastes territoires de rAmérique du Nord, incorporé il y a vingt années dans la république des Etats-Unis, le voyageur arrive Mentôt au pied des montagnes Masseme, pics escarpés qui sont la continuation de la chaîne des montagnes Rocheuses, les steppes du Nouveau Monde. Ce pays désert, dont le sol n'est foulé que par quelques tribus indiennes et de nombreux animaux, les seuls êtres qui donnent un aspect de vie à ces solitudes, est couvert, pendant huit mois de Tannée, par un tapis immaculé de neige épaisse. Plusieurs glaciers alimentent des cascades et des courants d'eau qui vont se perdre au milieu des vastes prairies du Sahara américain.

Les oui^s abondent dans les ravines des montagnes Masserne; lescoqsàebruière {grouses} M-raicoa^nt

260 eiIÀSSES ET PÊGâES.

à chaque pas sous les couverts de cotonniers, de cèdres et de chênes nains qui croissent entre toutes les fissures des rochers. Le raccoon, le couguar, les coyotes se disputent des proies sans nombre; les oies, les dindons, les quailSj les grues, les autruches (1) même — car il y a des autruches aux États-Unis — pullulent dans tout le territoire, pour le plus grand plaisir des chasseurs, attirés par l'abondance du gibier.

Mais le quadrupède le plus élégant et dont les bardes innombrables paissent en toute liberté sur les cimes gazonnées de la Suisse des États-Unis est, sans contredit, le bouquetin (2), appelé par les Indiens Shoshones et les Peaux- Rouges Greeks : apertachoekooSy et par les naturalistes prong-horn (antilope américain).

Les pionniers qui faisaient partie de l'expédition des colonels Lewis et Giarke, pendant leur voyage à travers les prairies situées entre la chaîne des Masserne et celles dites Montagnes Rocheuses, ont été les pre-

(1) J'ai vu entre les mains d'un naturaliste de New- York deux autruches, mâle et femelle, qui avaient été tuées dans riowa, près du Fort des Moines. Elles avaient cinq pieds de hauteur et quatre pieds et demi de longueur, de l'estomac à l'extrémité de la queue. Leur bec mesurait cinq pouces et était fort pointu. A peu de dififérenceprès, elles ressemblaient aux autruches d'Afrique. Elles avaient été achetées 4 ,000 dollars (5,200 francs environ).

(2) Rien n'est plus gracieux de forme et de gentillesse que le bouquetin d'Amérique, dont les couleurs brunes, noires, rougeâtres et blanches diaprent un pelage long et soyeux. Le mâle est toujours plus gros que la femelle. Derrière chacune de ses oreilles se trouve une petite place noire d'où suinte une liqueur visqueuse dont l'odeur est souvent insupportable. Un bouquetin pèse ordinairement Cq soixantOHiix i quatre-yingtl^iloçramipes,

miers à décrire ce gracieux animal. Comme les cbamois et les isards, les bouquetins d'Amérique sont si craintifs et si méfiants, qu'ils ne se reposent jamais qu'aux sommets des précipices et des arêtes d'où ils peuvent dominer tous les chemins aboutissant aux roches qu'ils occupent. Leur vue est si perçante et leur odorat si subtil, qu'il est toujours fort difficile de les approcher à portée de fusil. A peine ont-ils compris le danger qui les menace, qu'ils s'élancent et passent devant les yeux du chasseur avec plus de vitesse qu'un oiseau au vol.

Tous les soirs, les bardes de bouquetins quittent avec précaution leur «aire» escarpée, descendent dans les plaines qui s'étendent au pied des montagnes et chaque bête marche à la file l'une de l'autre pour aller'se désaltérer à la source la plus prochaine. Mais le moindre danger menace-t-il la barde, le mâle, qui marche en tête, pOusse un cri aigu, et soudain, retournant sur eux-mêmes, comme le ferait un corps d'armée discipliné, tous les animaux détalent avec la rapidité de réclair, le mâle restant toujours à l'arrière-garde, prêt à se livrer aux atteintes du chasseur ou d'un ennemi quelconque, ce qui lui arrive très-souvent.

J'ai entendu raconter au colonel Karney qu'un jour, pendant son voyage à travers les prairies, ayant poursuivi une barde composée de sept bouquetins, il parvint à la rejoindre, à contre-vent, sur une hauteur qui surplombait une chute d'eau dont le fracas devait amortir le bruit de sa marche. Le mâle du troupeau faisait sentinelle et se promenait autour du rocher an milieu de six chèvres. Tout à coup le vent vint à chan-

«69 CIIA9SB9 BT nCVES*

ger et apporta aa bouquetin fodeur humaine, qui tnihit la présence du colonel.. Aussitôt un sifflement aigu se fit entendre, et les sept animaux disparurent aa loin comme une vision. Courir au sommet du rocher qui s'élevait à deux cents pas devant lui, plonger ses regards dans la campagne environnante, fut pour le colonel Kamey l'affaire d'un instant; mais les animaux avaient déjà franchi l'espace d'un demi-kilomètre, et quand le chasseur essoufflé, n'^n pouvant plus, arriva à l'endroit qui servait de pacage aux beoquethis, il les aperçut au moment où ils disparaissaient à l'entrée d'une ravine au fond de laquelle n'aboutissait aucun sentier visible. Avaient-ils franchi en sautant les cinquante mètres qui s'élevaient du fond de la fissure au sommet du roc? Étaient^ils parvenus dans les profondeurs de l'abîme par une route connue d'eux seuls ? nut ne pouvait le dire, et les compagnons du colonel bd surent pas le découvrir. Cette fuite tenait du miracle, tant elle était incompréhensible et inexplicable.

Un autre jour, le colonel Kai'ney rencontra sur les bords du Missouri un troupeau de bouquetins que la chaleur et la sécheresse avaient fwcé de venir s'y désaltérer. Une tribu de cent cinquante Indiens les avait entourés et poussés jusque dans la rivière. Là ces quadrupèdes, qui redoutent l'eau presque autant que le feu des carabines, devinrent presque tous victimes de leur imprudence. « Et, — disait le narrateur, — c'était uu spectacle curieux que de voir soixante-dixHieiif victimes dont les corn^ polies s'aUgnaient les unes à côté des autres, »

ClfA9SBS BT PÉeUES. 263

Les bOHqaethis tombent souvent dans les pièges que les Indiens tendent k leur curiosité, en se cachant derrière un arbre et en agitant un morceau de drap rouge ou un mouchoir blanc. On voit alors Tanimal s'avancer jusqu'à ce qu'il arrive à la portée de la carabine du chasseur.

Les Peaux-Rouges Shoshones sont les plus habiles, parmi tous les Indiens de l'Aniérique du Nord, à la chasse du bouquetin. Lorsqu'ils parviennent à entourer «ne harde, ils la pourchassent devant eux de manière à la conduire au milieu de la plaine. Là seulement, montés sur d'excellents chevaux, ils se divisent trois par trois, et successivement poursuivent ces animaux effrayés, qui trouvent toujours, à chaque détour d'un sentier, trois nouveaux ennemis devant lesquels ils sont forcés de faire volte-face. Poursuivis de toutes parts, les animaux ne savent bientôt plus quelle direction Suivre, et chacun d'eux devient la proie du chasseur, qui les abat à coups de flèches.

Au nombre des passagers du paquebot VArgo, à bord duquel je me rendais aux Etats-Unis en 184i , se trouvait un Suisse d'Appenzell, dont le visage ouvert, les bonnes manières et l'affabilité naturelle m'avaient séduit de prime abord. Sa cabine, par un heureux hasard, se trouvait à côté de la mienne, que je partageais avec un missionnaire se rendant au Canada pour y prêcher la religion catholique aux Peaux-Ron^'e> des dîSserts du nord. Une intimité charmante régna bientôt entre le Suisse et moi, et nous étions si souvent ensemble, sur le pont, à table, assis l'un à côté de l'autre, cpie te jésuite, avec une bonne grâce parfaite,

264 CJUSSBâ ST P^HBS.

m'offrit de prendre la place de mon nouvel ami et de lui céder son hamac. L'échange fut fait séance tenante, et j'aidai moi-même au déménagement.

Nous voilà donc installés, M. Simonds et moi, dans la même cabine, heureux de nous trouver seuls tous deux pour causer, rêver et « poétiser » ensemble» Il est vraiment rare dans la vie de trouver son alter ego, un ami qui pense comme vous, dont les goûts soient les mêmes, les principes identiques, les rêves aussi aventureux ; eh bien I cet t oiseau rare » je l'avais découvert, et sans être parfaits l'un et l'autre, nous nous convenions en tous points.

La chasse et son entraînement irrésistible servaient souvent de texte à nos longues causeries du soir sur le gaillard d'arrière. M. Simonds, dès sa sortie du collège de Fribourg, était allé rejoindre son père, riche fermier qui exploitait alors une immense étendue de terrains entre Claris et Schwitz, à quelques milles des Alpes, près du mont Saint-Gothard. La vie de pasteur et de chasseur, quelque rude qu'elle soit, avait été de prime abord sympathique à mon jeune Suisse : il avait accepté avec joie les devoirs de la profession qu'il embrassait sans l'avoir choisie, par cette même raison qu'elle s'adaptait à ses goûts et à son naturel. Le gibier abondait sur tout le territoire cultivé par la famille Simonds, et le fîls aîné du fermier était bientôt devenu le plus habile tireur du pays. La chasse aux. chamois, fort nombreux il y a vingt ai^s dans la partie des Alpes qui avoisine le mont Saint-Gothard, était celle que préférait le jeune Simonds, dont le nom était célèbre parmi tous les tabiles tbeurs du canton

CHASSB6 ET PÉCBB8. S65

Il n'entre pas dans le cadre de cet article de raconter les causes qui amenaient en 1841 M. Simonds aux Etats-Unis ; il me suffira, pour rintelligence du récit qui va suivre, dédire que mon ami, après avoir perdu tous les membres de sa famille, émigrait en Amérique, emmenant avec lui plusieurs bergers de son pays et allant fonder avec eux une colonie sur les limites des prairies du Far-West.

A New-York, nous nous séparâmes, bien à regret, M. Simonds et moi; lui allait droit au but, vers Tinconnu ; moi, je restais au milieu d'inconnus dans un monde à moitié civilisé. Nous nous promîmes de nous écrire, j'engageai même ma parole d'aller un jour ou l'autre rendre une visite au trapper européen, quel que fût le lieu où il aurait établi son log cabin, et chacun de nous tint rigoureusement sa promesse.

C'était en 1845 : M. Simonds, établi sur les penchants ouest des monts Masserne, à l'angle nord de l'État de l'Arkansas, sollicitait depuis trois ans « le plaisir » de ma visite dans sa plantation agreste, qu'il avait baptisée d'un nom cher à ses souvenirs : Appen- %elUBoUom (la vallée d'Appenzell). Les vacances étaient arrivées , je me décidai un matin à m'installer dans un chemin de fer, et me voilà en route pour la Suisse américaine. Dix jours après mon départ de New-York, j'étais arrivé à Fayetteville, et le lendemain, au coucher du soleil, mon guide m'amenait sur les bords d'un petit lac entouré de magnifiques peupliers couverts d'oiseaux aquatiques de toute sorte et presque apprivoisés, à l'extrémité duquel s'élevait un châiet suisse très-habilement construit. Çà et là, de petites cabanes,

266 CHASSES BT PÈ€&8S.

destinées aux usages domesti^es de la ferme, ajoutaient au pittoresque de ce paysage. C'était la demeure de mon ami Simonds.

Quelle joie nous eûmes à nous revoir I Comme les heures qui suivirent cette réunion s'écoulèrent rapides et trop courtes ! Je laisse à penser à mes<;onfrèresen saint Hubert toutes les questions adressées par moi à ce hardi pionnier qui n'avait pas reculé devant un exil au milieu d'un désert, et qui ^'ivait là, seul, en garçon, avec une vingtaine de nègres pour les travaux de la ferme et sept bergers de son pays, tons bachelors comme leur mattre, dont les seules occupations ^ai^it de veiller à la garde d'un n(M»breux troupeau, qui prospérait d'une manière surprenante sur les pâturages d'Appenzell-Bottom.

Naturellement notre conversation roula sur la chasse, et, entre autres sports dont mon bote me promit la jouissance, il mentionna une battue aux bouquetins sur les pics Masserne. J'avais entendu parter en Europe de lâchasse aux chamois et aux isards sans l'avoir jamais faite : aussi cette proposition me remplit-elle d'une grande joie.

A quelques jours de là, tous nos préparatifs étant faits, il fut décidé que nous irions rejoindre les bergers de M. Simonds, et nous partîmes tous deux, un dimanche soir, M. Simonds et moi, afin d'aller demander un gîte à un voisin, dont la métairie était située à cinq milles d*Appenzell-Bottom. Le compatriote et l'ami de M. Simonds était un vieillard septuagénaire, entouré d'une famille nombreuse, dont l'hospitalité fut « suisse » dans toute l'expression du mot.

CHASSES ET FÉCIBS. 267

Dans ces lieux relégués au centre des prairies du Nouveau Monde, où l'influence délétère des populations européennes n'a point encore pénétré, où les mœurs sont à la fois pures et patriarcales, les usages religieux du vieux continent sont observés avec une scrupuleuse âdélité. Aussi, après le repas du soir, Fuïeul prit-il une bible de Luther, pour lire à haute voix un chapitre dans le livre ouvert au hasard. Les femmes, quittant leurs travaux, s'étaient assises autour de leur père, toutes d'un côté, les hommes en . avaient fait autant, et nous les avions imités, Simonds et moi, quoique appartenant à une religion différente.

Le lendemain matin, bien avant l'aube, armés de nos fusils, chargés de nos gibecières , nous avions découplé nos chiens pour nous remettre en route. Le sentier que nous gravissions avec peine était tortueux et peu frayé. Une nuit profonde s'étendait dans ces gorges aux abîmes dangereux : tout autour de nous se hissaient des roches sombres et ardues, éclairées par les pâles rayons d'une lune à moitié voilée par les nuages* On aurait pris volontiers ces blocs de pierre, eu ^ard à leur forme capricieuse et imposante, pour des géants préposés à la garde des montagnes.

Devant nous, au bruit de nos pas, fuyaient des oiseaux nocturnes, qui, voltigeant sur nos têtes, disparaissaient bientôt dans l'obscurité. A mesure que nous nous élevions, le jour semblait s'élever avec nous : les étoiles disparaissaient absorbées dans l'azur éthéré ; la lune, blanche et pâle comme un fantôme qui s'éva- Bowt, semblait fuir derrière les pointes élevées de la diatoe des llàsseme.

Nos chiens, libres et abandonnés à eux-mêmes, faisaient souvent voler hors de portée des grouses, abritées sous quelque roche ou dans les branches des whortle'berries (les airelles) qui tapissaient les parois abritées contre le vent. Enfin, le soir, après une marche fort pénible, nous arrivâmes aux bergeries de mon ami Simonds, situées sur une des « tables » — vastes plaines au sommet dés montagnes — des montagnes Massorne.

Chaque année, au mois de juin, les bergers d'Appenzell-Bottom conduisaient leurs troupeaux pour les faire pacager sur cet immense plateau. An sommet d'une éminence préservée des coups de vent par une roche granitique, ils avaient construit des huttes à moitié creusées dans la pierre et recouvertes de toits en terre, dont l'existence ne pouvait être soupçonnée que par ceux même qui les avaient bâties. Ces cabanes étaient dispersées de manière à entourer le troupeau et à le défendre en cas d'attaque contre les coyotes, très-nombreux dans ces parages. Un fagot d'épines de whortle'berries en fermait l'entrée basse et étroite.

Ce qui me fit découvrir ces huttes, ce fut l'épaisse fumée qui s'échappait de l'une d'elles. En nous approchant du seuil, nous fûmes reçus par un des bergers, qui nous attendait depuis la veille, prévenu de notre arrivée par un des nègres que M. Simonds avait envoyés en avant avec des vivres et des munitions. Le pâtre de Masserne était un homme dans toute la force de l'âge ; il paraissait avoir une quarantaine d'années, son visage hâlé, ses cheveux longs et frisés, retombant sur le cou, lui donnaient un air presque farouche,

CRASSES IT FÊCIICS. 269

sans compter que ses vêtements faits de fourrure, et Fenveloppant de la tête aux pieds, l'auraient fait prendre pour un ours de la plus belle venue. Il avait été laissé dans les huttes pour préparer la nourriture de ses compagnons, et nous étions à peine assis sur le devant de la porte de la résidence principale de ces montagnards, lorsque les autres bergers débouchèrent par un des a cols » de la « table », escortant et poussant devant eux un troupeau de dix mille moutons, chèvres, alpagas, vaches et taureaux. C'était vraiment un spectacle remarquable que celui de tous ces animaux domestiques , s' acheminant à pas lents, faisant sonner leurs sonnettes, maintenus dans un ordre parfait par une douzaine de chieus énormes, aux queues panachées, au pelage noir comme du jais. En peu de temps, le troupeau fut parqué pour la nuit, et alors chaque berger songea à son souper. C'était le moment du « rapport », et il se fit pendant que chacun d'eux mangeait une bonne soupe d'oignons et de viande bouillie, que le maître arrosa d'une rasade de brandy. '

Un troupeau de dix-neuf bouquetins avait été « revu» à cinq milles de la bergerie, paissant tranquillement sur une « table » escarpée, bordée d'un côté par un ravin, au fond duquel coulait un torrent, alimenté par les sources et les neiges de la chaîne Masserne. Depuis cinq jours ils n'avaient pas quitté ce pacage, et le matin même, avant midi , un des bergers les avait aperçus, paisiblement couchés dans l'herbe, protégés par une sentinelle qui veillait sur le sommet du roc*

On décida à l'instant même qu'on partirait avant le jour pour se rendre directement au Pic-du-Diable Ihe^

270 Cià&%W BT PÉCËBi*

viVs peak)y car c'est fûnsi que les bergers avaient vppelé le plateau sur lequel nous devions le lendemain tenter la chasse aux bouquetins.

Le soleil se leva radieux, la journée était magnifique, et quand les premiers rayons dardèrent au sommet des pics neigeux des Masserne, nous étions tous postés, M. Simonds, un des bergers, le nègre de mon hôte et moi, aux différents passages de la « table » . Le pâtre qui devait conduire la chasse m'avait placé près d'une crevasse large d'environ huit mètres, de laquelle mes yeux, de peur de vertige, se refusaient à mesurer la profondeur. Après m'avoir recommMidé d'observer te plus profond silence, et de garder une immobilité parfaite, tout en me tenant prêt à tirer, il me quitta pour aller rabattre le gibier.

Une demi-heure se passa dans cette attente. Je m'étais muni d'une lunette d'approche, et je regardais en vain, pour tuer le temps, sur les rebords, au sommet des précipices. Enfin, j'aperçus bondir un bouquetin à près d'un quart de lieue, et ce premier animal fut bientôt suivi de ciuq ou six autres, qui s'arrêtèrent l'oreille au guet, l'œil grand ouvert, le nez au vent, piétinant de temps à autre et prêts à s'élancer. Le moment était solennel : ma joie ne se contenait plus.

Par un phénomène très-ordinaire dans les chatnes des Masserne, un brouillard assez épais nous enveloppa tout d'un coup ; la chaleur était accablante, tout présageait un orage qui ne tarda pas à éclater. Le tonnerre gronda sourdement sur nos têtes, à nos côtés, sous nos pieds : j'étais abrité sous un cèdre aux branches touflke&i pensuadé que la foudre n'atteindrait pas

CHAft8B3 ET PâfittBft. t?4

on arbre ré&meax. Hélas ! je réchappai belle! le feu da del tomba à trente pas de moi et fendit uie roche énorme. L'obscurité profonde qiri régnait autour de moi, les volées de corneilles qui tourbillonnaient sans savoir où trouver un abri, tout semblait se liguer pour rendre la scène que je cherche à décrire horrible et si^lime à la fois.

Bientôt de larges gouttes commencèrent à tomber, les ravins se changèrent en d'innombrables torrents, eu cascades mugissantes, entraînant tout ce qui se trouvait sur leur passage. On eut dit que le cèdre qui me protégeait contre le déchaînement de la tempête, fouetté par la pluie et agité par le vent, poussait des cris plsôntifs. L'eau ruisselait de toutes parts à travers ses branches feuillues.

Peu à peu cependant un vent du nord se leva, qui chassa les nuages; le soleil reparut et la nature rentra dans sou cahne primitif. J'aperçus bientôt le berger an sommet d'un des mamelons qui surplombdent la table, et quelques secondes après cinq coups de fusil furent répercutés par tous les échos des montagnes. Le berger, pareil à une statue, se tenait debout sur une roche : je le vis me faire signe de la main, mon cœur battait à tout rompre, mes yeux s'ouvraient larges et immobiles. Je tenais mon fusil à deux coups prêt à faire feu. Enfin, cinq bouquetins bondissent à vingt pas de moi ; j'en choisis un, je vise : mon fusil ne part pas. Je tire alors la détente du second coup, et l'animal tombe foudroyé à quelques lignes de l'abîme, au-dessus duquel les quatre autres s'élancent et dis-

S7S CttA8SE9 ET piCHES.

paraissent le long d'un sentier taillé dans le roc, sur l'autre bord.

J'aurais dû me trouver très-satisfait du coup heureux qui me mettait aussi à même de me glorifier de la mort d'un bouquetin : eh bien, je le confesse, je regrettais ma mauvaise chance, je maudissais l'humidité qui avait pénétré sous ma capsule et avait annihilé le pouvoir de la poudre fulminante. Au lieu d'un bouquetin, j'aurais voulu en avoir deux.

Je hélai les autres chasseurs, qui arrivèrent bientôt près de moi. M. Simonds avait fait coup double, son nègre avait aussi tué un bouquetin, mais l'animal, frappé au défaut de l'épaule, avait bondi de rochers eu rochers, et était allé se perdre dans les eaux d'un torrent. Le berger avait vu trois bêtes de la barde, mais il n'avait pas pu les tirer à portée.

Bref, nous revînmes aux huttes de la bergerie avec trois énormes quadrupèdes, dont les cornes brillaient au feu du soleil couchant, comme si elles eussent été déjà polies par les mains de Verdier.

El® BlAon.

Lorsqu'il a quitté le fort Leavenworth, sur l'extrême frontière de l'État de l'Illinois, à l'entrée du . Missouri, et traversé, vers le nord, la rivière Arkansas, le voyageur se trouve bientôt en présence de ces grandes savanes verdoyantes, Sahara plein de fraîcheur, dont les descriptions ne sauraient donner qu'une idée très-incomplète Les prairies, comme on les appelle aux États-Unis, ne sont point des plaines immenses, unies et vêtues de trèfles, de sainfoin et de luzerne : ce sont des champs onduleux, sillonnée par de nombreux ruisseaux, sur les bords desquels croissent des cotonniers rabougris, le buffalo-grasSy herbe qui sert de nourriture aux ruminants de ces déserts, plante à la tige allongée, frisée comme une laitue, et d'autres végétaux dont les fleurs bleues, jaunes, rouges et blanches, émaillent ce gazon inculte et le font ressemblera un magnifique tapis d'Aubusson. Ces océans

t7i mUU ET PiCHES.

de verdure, qui atteignent quelquefois quatre à cinq pieds de hauteur, roulent sous Teffort du vent comme les vagues de la mer.

Rien n*est plus varié, rien n'est plus admirable que la flore de ces steppes fleuris. Le naturaliste y rencontre, serrés les uns contre les autres, des plantins, des euphorbes, des lis de toute nuances, les uns à pétales blancs tigrés de noir et de rose, les autres aux lèvres rouge-cramoisi, au calice ponceau. Là ce sont des fleurs nuancées de couleurs éclatantes; là des roseaux surmontés d'aigrettes jaunâtres. Sur ces fleurs sans nombre voltigent des papillons aux ailes diaprées, butinent des abeilles qui vont au loin porter leur miel parfumé.

Cependant, quelque imposant que soit l'aspeet des prairies, on ne peut s'empécber de se sentir le ccnur serré en plongeant ses regards dans leur horizon sans limite : pas un arbre, pas une montagne qui brise oette ligne continue ; le ciel lui-même affecte une teinte grise et monotone, ou bien il se charge de gros nuages qu} éclatent en orages cinq fois par semaine , balayant sor leur passai tout ce qui ose résister à leur violence. Le vent y rugit comme le fait le mistral éms ta belle Provence, et pendant l'hiver une neige fine et glaciale remplace la pluie et couvre le sol d'an ]inewk aans ache.

Sur ces terres, verdoyantes pendant les tr^is bdles saisQus de l'annal le bi&(m» Téiaa, tes etievaujc aw* vages erreAt en liberté. Là se rendent les Iribos des Peau^«B.ouges, qui divisent entre elles la chasse de ce vaste terdtqire. LiM rwççfttrettt te«i,OsagqS| \fi» D^

lawapes, 1^ Creeks, les Cberokees et quelques antres tribus dont les mœurs se sont adoucies au contact de la civilisation. Là aussi se trouvent en présence les Pawnees, les Comanches et autres tribus belliqueuses et encore indépendantes, nomades des prairies et des Montagnes Rocbeuses.

Le pays que je décris n'appartient en fait à aucune de ces tribus ; mais, par un arrangement tacite entre elles, elles se sont attribué l'usufruit de ces territoires et partagé la cbasse. Toutefois, ce partage n'est pas tellement convenu et respecté, qu'il ne î§A\\e quelquefois en venir aux mains pour garder ou reprendre son canton. Les chasseurs y descendent en nombre; ils campent armés en guerre, prêts à repousser l'attaque si elle a lieu ; et souvent, dans mes excursions à travers les prairies, j'ai rencontré des crânes, des squelettes desséchés au fond de ravins obscurs, comme pour marquer le théâtre d'un combat et m' avertir du danger que l'on court en visitant le désert américain. Un matin du mois d'octobre 1843, nous nous trouvions au nombre de huit sur les hauteurs des montagnes qui s'élèvent à l'ouest du Mississipi, à deux cents milles des grandes chutes d'eau de Saint- Antoine. Cinq d'entre nous étaient montés sur des chevaux , et les trois autres, Canadiens d'origine, enjoués et infatigables à la marche, formaient l'arrière-garde, conduisant deux chariots sur lesquels étaient rangés les ustensiles et provisions de toutes sortes dont l'homme civilisé a besoin, lorqu'il entreprend un voyage lointain. Trois chevaux de selle marchaient aussi à la suite de ce convoi, et sous les essieux des vâûcuies, attachés à

une chaîne, on voyait s'avancer deux chiens-loups de race écossaise, dont la taille élancée et la tête bien formée prouvaient à l'œil de tout chasseur que, chez ces animaux, la force et l'instinct étaient secondés par la plus grande vélocité. Nous avions, en outre, deux chiens d'arrêt, Black et Nick, excellent pointers, qui suivaient notre caravane sans être tenus en laisse.

Tous nous étions armés : les uns, de cette carabine rayée, courte et pesante, d'une précision sans pareille dans la main d'un Kenluckien, et les autres, de fusils à deux coups. Quant aux Canadiens, ils se contentaient de simples canardiè^res françaises à silex, sem-. blables à celles que l'on trouve encore dans les vieilles fermes du midi dé la France. Chacun de nous portait, en outre, le couteau de chasse américain (towie knife), et au lieu de nos habits européens, nous avions tous endossé le costume des Indiens, qui consiste en un pantalon collant, fait de peau de cerf tannée, en une blouse de la même matière et en mocassins à double semelle.

De grands chapeaux de feutre complétaient cet accoutrement carnavalesque, sous lequel personne n'aurait pu reconnaître MM. Daniel Simonton, de New- York; George Sears, de Boston; Horace Mead, de Philadelphie; Fortuné Delmot, de Paris, et l'auteur de ce livre. Quant aux Canadiens, ils se nommaient tout simplement Duquesne, Bonnet et Genimel.

Partis de Saint-Louis dans l'intention de chasser au milieu des Indiens Sioux et Foxes, nous comptions passer deux mois sous la tente, et qe revenir dans les

CHASSES ET PÉGIBS. 177

lieux civilisés qu'après avoir fait ample provision de trophées et de souvenirs.

M. Daniel Simonton, le chef de notre troupe, et moi, nous nous trouvions en tête de la caravane, devisant de chasse, de gibier, de toutes choses, et nous laissant aller au bercement monotone de nos deux chevaux, . sur le cou desquels nous avions jeté les rênes.

— Ainsi, me dit mon interlocuteur, vous n'avez jamais vu de bison, mon cher ami, ni en vie, ni empaillé? Je vous promets qu'avant demain vous aurez ce plaish*. Voici la quatrième fois que je suis cette route, et je reconnais à l'horizon un des endroits fréquentés par ces animaux ; vous verrez si je me trompe. Je me rappelle qu'il y a deux ans, lors de ma dernière chasse, parvenu au centre de celte vallée que vous voyez làbas, qui présente une sorte de cercle irréguiier dont on découvre les contours de toutes parts, j'entendis tout à coup dans le lointain un bioiit semblable à celui du tonnerre. Pendant quelques instants, je cherchai qu'elle pouvait être la cause de ce fracas insoUte ; mais avant qu'il m'eût été possible d'interroger les Indiens qui m'accompagnaient, cette cause devint sensible, et ce ne fut pas, sans une grande émotion, que je vis arriver au galop, par toutes les ouvertures qui aboutissaient à la vallée, une troupe de bisons qui, sans exagération, était composée de dix mille têtes. Prompts conune la pensée, les huit Sioux mes guides commencèrent le feu, et ne pouvant rester spectateur impassible, je m'élançai à leur suite au miheu du combat. La détonation de nos armes à feu, les mugissements des bisons effrayés, formaient une scène qu'on

27S GBAiCU BT PÉGUn.

ne peat décrire, et, s'écliappaat par toutes les issues» ces animaux ne laissèrent autour de nous que dix des leurs, dont trois blessés dangereusement, et les sept autres morts. Une heure après, on entendait encore au loin sur le sol, le bruit des pieds de ceux qui fuyaient Je n'hésite pas à croire, d'après quelques indices par^ ticuliers, que nous entrerons demain en chasse.

— J'en accepte l'augure, répondis-je à mon aimable compagnon; car, je l'avoue, je commence à m*impatienter de ne pas avoir encore tiré un seul coup de fusil sur une grosse bète, depuis notre départ de Saiat- Louis.

C'est en causant de la sorte que nous arrivftmes à l'endroit appelée par les Indiens Ehaû Bosiudatdk^ ou « rivière du roi élevé, » devant un campemrat de Peaux-Rouges de la tribu des Sioux, dont 1^ vtg* wams s'élevaient le long du cours d'eau dans une situation tout à fait pittoresque.

Ce camp offrait aux yeux d'un Européen un aspect vraiment étrange. Les tentes avec leur toit conique, faites de peaux de daim tannées et ornées de dessms bizarres, formaient un demi-cercle au milieu duquel, . séparée des aulres, s'élevait une tente plus vaste et plus embellie que celles qui l'entouraient.

M. Simonton, présenté au chef de la peuplade, lui montra la passe cabalistique qu'il s'était procurée à Washington, au bureau de la commission indienne, et Rahm-o-j-or (c'est ainsi que s'appelait le chef) donna des ordres pour que nous fussions traités en amis et en frères.

Fidèle aux traditions de ses pèires et aux usagM

sa mitioii, le dief remplit d*tm Ubac odoriférant sa pipe, faite de pierre rouge, et ayant solennellement aspiré quelques bouffées, il la fit passer à H. Sî-^ monton, lui donnant à entendre que c'était là, pour lui, un des plus grands serments possibles , et dont rien ne pouvait le dégager : celui de protéger s«s nouveaux hôtes, à qui, tour à tour, il fit Thonneur de donner aussi son calumet à iumer.

La tribu de Sioux au milieu de laquelle nous nous trouvions s'appelait Whapalootas, et comptait quatre cents guerriers et cinq cents personnes du sexe féminin. Leur langage était le nareotaht dialecte primitif qui, par la plupart des savants, est comparé au tartare mantchoux.

 vrai dire, une légende que Ton m'a racontée à la veillée, pendant mon séjour au milieu des Peaux- Rouges, attribue l'origine de la race sioux à une borde de Tartares qui avait émigré par le détroit qui sépare l'Asie de l'Amérique.

Les bommes étaient en général forts et bien bâtis; j'admirai leur visage régulier, leurs yeux noirs con^me un charbon; et chacun d'eux possédait un cheval de petite race, semblable à ceux que l'on a vus, il y a quelques années, au Chanip-de-Mars, montés par des Arabes qui y représentaient les « fantasias » dt leurs déserts.

Quant aux femmes, mignonnes et gentilles lors«> qu'elles n'avaient pas dépassé quatorze ans, elles étai^t laides et déformées même avant Tâge où en Europe nous considérons une jeune fille comme bonne à être Biariée. Tous/hommes et fénmiee, étaient oon*

SSO CHASSE! BT FÉCPES.

yepts d'une sorte de yètement fait de peaux tannées et ornées de dessins tatoués par des procédés particuliers, en couleur rouge, bleue et noire ; blouse courte, descendant à la naissance de la cuisse, pantalon à franges cisaillées dans Tétoffe, mocassins aux pieds, coiffure composée d'une myriade de plumes de toutes sortes, au milieu desquelles pointait le fouet de l'aile d'un aigle. Les lentes sous lesquelles ces Indiens se dérobaient aux atteintes du soleil et à l'humidité de la pluie étaient, comme leurs vêtements, fabriquées à l'aide de peaux tannées, ornées de barbes de porc-épic et soutenues par des perches de bois qui, quoique tenues et déliées, étaient cependant plantées de manière à résister au vent le plus impétueux.

Tel était l'aspect du camp au milieu duquel le hasard nous avait conduits, mes camarades et moi. On se hâta de décharger les charettes, de placer à l'abri les ustensiles de ménage, tels que marmites et casseroles, indispensables à tout trappeur qui, par cela même qu'il vit au milieu d'une abondance incommensurable, devient de plus en plus délicat et difficile à satisfaire.

Le soir, grâce aux soins de nos Canadiens, notre campement était eh bon ordre ; nous soupions d'une manière très-confortable , partageant avec les Indiens un rôti de cerf dont le goût était exquis ; nous reprenions nos forces, et bientôt nous succombions au sommeil.

Nos arrangements avaient été faits pendant la soirée avec Rahm-o-j-or, à l'aide de Duquesne, l'un de nos Canadiens, qui, grâce à un long s^ojar parmi les

Peaux-Rouges, connaissait assez de mots de leur langage pour nous servir d'interprète. Nous devions, moyennant une redevance de six dollars par mois, payés par chacun de nous, être guidés, protégés et abrités par les Sioux, et reconduits ensuite jusqu'aux limites du Missouri.

Dès le lendemain matin, toute la tribu fut sur pied : il avait été décidé que l'on irait camper à vingt-cinq milles de là, le long des bords de la Ayoua. Les chevaux de tous les Indiens furent chargés du bagage, et les femmes même, ces pauvres ilotes de la vie sauvage, faisaient l'office de bête des somme, portant des fardeaux que nos portefaix auraient eu la plus grande peuie à soulever. En général, celles qui marchaient libres, sans avoir les épaules courbées sous un poids quelconque, étaient les plus choyées de la tribu ; belles malgré le ton rouge dont leur peau était colorée ; gracieuses de formes, en dépit du costume disgracieux qui les couvrait : le seul soin qui leur fût confié était de guider les montures par la bride.

Nous nous mîmes aussi en route, servant d'éclaireurs à la caravane, qui s'étendait sur une distance de deux milles. Les vieilles femmes criaient, les enfants pleuraient, les chiens sans nombre aboyaient ; en un mot, jamais tohu-bohu n'avait frappé mes yeux et mes oreilles. Il est d'usage, pendant ces étapes, de s'arrêter dès que l'on a parcouru deux lieues, de décharger les chevaux et de les laisser paître en liberté pendant une demi- heure.

Après la seconde hsilte, les chasseurs de la tribu, c'est-à-dh'e les plus jeunes et les plus dispos, se sépa-

reQt do gros de la troupe et se disparsent sur la sorface des prairies, cbm*ebant les passes du gibier avec autant de sagacké que le ferait un cbien dressé par le plus habile cbasseur européen. Les Peaux-Rouges ne connaissent point notre cbasse paisible» et au lien de suivre comme nous le gibier à la piste, sans faire de bruit, en observant le plus grand silence, ils se précipitent tète première au milieu des fburrés impénétrables. Aussi, dès qu'ils ont levé un cerf ou un antilope, en admettant qu*il échappe à la carabine de celui qui Ta d'abord aperçu, il ne peut aller loin, car il rencontre à quelques pas un autre Indien qui sera plus adroit que son camarade.

Quand la neig« couvre le sol, les chasseurs siovx procèdent tout autrement. L'un d'eux suit les traces d'un cerf jusqu'à ce qu'il arrive près de l'enceinte où il s'est réfugié ; il en fait le tour, afin de s'assurer que la bète est bien là ; puis, il pénètre au milieu du fourré en décrivant un cercle, qu'il circonscrit peu à peu jas<qu'à ce qu'il ton^ sur la gttée de la noble béte, et il a surtout grand soin de ne pas regarder en face l'animal, sur le qui vive^ Mais le cerf s'élance^ et, plus prompte que la foudre, la carabine de l'Indien l'a étendu sur le soL

Deux de mes compagnons, MM. George Sears et Delmot, entrèrent ce jour-là en ^asse avec moi. Nous nous mimes en ligne; mais bientôt, au détour d'une touffe de cotonniers, nos chiens aboyèrent sur une trace, et je m'élançai à leur suite, le long d'im petit ruisseau qui coulait au milieu des herbes» ou- Idûnt d'iq;^der nues deux amis, et emporté par une

ardear sans pareille à trois milles au ddà. Nick et Biaek, dont mon cheyal pouyait à peine égaler la course, firent partir devant eux une imtilope magni^ fique, qui, par malheur, se trouvait à une portée trop éloignée. Du haut du monticule où j'étais parvenu, j'apercevais devant moi une ravine béante, s'ouvrant à angle droit à l'extrémité du ruisseau. C'est là que je dirigeai le galop de mon cheval, dans l'espoir bien incertain que l'animal viendrait à ce point du paysage cfaçrcher un passage pour s'élancer dans la vaste savane. Javais à peine eu le temps de mettre mon cheval à couvert derrière un bouquet de lentiscpies rabougris, et de m'étendre sur le sol, caché par les rugosités de la ravine et par l'herbe qui les couvrait, lorsque les deux cornes en spirale de l'antilope se d^achërent à mes yeux sur l'azur du ciel, et bientôt j'aperçus distinctement l'animal ayant les deux chiens à ses trousses, Ixmdissant et s'avançant riq[>îâement de mon côté.

« Il est mort ! » pensai-je en moi-même, vendant la peau de l'antilope avant de l'avoir mis à terre.

Et l'animal courait si vite qu'il n'était plus qu'à deux cents pas de moi, lorsque j'aperçus simultanément trois nuages de fumée s'élever à ses côtés, et la vibration de l'air répercuta la détonation de trois coups de fusil; aucun d'eux n'avait touché la noble bête, qui, d'une manière dédaigneuse, continuait sa course dans ma direction.

Mon coeur battait d'émotion et de désir; Tceil tendu sur la mire de mon fusil, je tenais l'antilo^ie en joue, prêt à lâcher la détente, lorsque, à vingt pas de ma cachette, une quatrième détonation d'arme à feu reten-

til, et je vis ma proie convoitée, celle que je considérais déjà comme m'apparlenant, rouler sans mouvement sur rberbe ensanglantée. Un Indien, sortant au même instant d'un massif de cotonniers, jetait aux échos un whoop aigu, signal de sa victoire. J'avoue que j'étais si furieux que j'eus pendant une seconde la fatale pensée de loger une balle dans la tête du Sioux; mais, sans m'arrêter à cette folie sans nom, j'appelai mes chiens, jurant que dorénavant je me séparerais toujours des autres chasseurs, ne voulant plus m'exposer à me voir ainsi déposséder, à mon nez et à ma barbe, d'un butin qui aurait dû m'appartenir.

Lorsqu'on chasse en compagnie dans les prairies américaines, il existe un usage qui a son bon côté, surtout pour ceux qui ont un grand appétit. Au trappeur qui est assez heureux pour tuer la grosse bête appartiennent sa nappe et ses andouillers, et, entre ceux qui n'ont point été heureux, la chair est divisée par portions égales. Cette règle n'a jamais d'exception, et elle est fort juste ; car avec l'esprit d'égoïsme qui anime les Indiens, si quelques-uns parvenaient à manger tout leur soûl, le plus grand nombre pourrait mourir de faim. Dès qu'un cerf, un bison ou un antilope, est à terre, celui qui Ta tué se couche nonchalamment, allume sa pipe et attend avec patience que ses camarades aient fait la curée et lui aient choisi sa portion, qu'il accepte toujours sans mot dire.

Je rentrai au camp fort désappointé, et la seule chose qui atténua quelque peu ma vexation fut de voir que mes compagnons, MM. Sears et Delmont, n'avaient pas été plus fortunés que moi.

Le soir, comme on le pense bien, les Indiens se rassemblèrent en grand nombre autour du feu que nous avions allumé : chacun racontait les aventures de la journée, et le grand diable qui m'avait joué le mauvais tour que je viens de raconter n'avait pas cru devoir manquer l'occasion de se faire valoir auprès de ses compatriotes. Il se crut même autorisé à les faire rire âmes dépens ; mais, à travers mes lunettes, je le regardai d'une manière si furibonde qu'il s'arrêta et changea le texte de ses plaisanteries, me donnant la satisfaisante revanche d'avoir, moi « visage-pâle », fait rowjfir... de sa conduite un trappeur sioux.

Le lendemain matin, après une nuit paisible dont le calme ne fut interrompu que par les hurlements des chiens du camp, qui d'un commun accord nous régalèrent de la plus affreuse musique par laquelle un homme harassé de fatigue puisse jamais être tenu éveillé, tout la tribu se remit en route, tandis que nous continuions à chasser, comme nous l'avions fait ià veille, sur les ailes de la caravanne.

Ce jour-là, nous tuâmes un grand nombre de prail'ie-hens, sorte de faisan qui foisonnait dans les hautes herbes, et qui se levait devant nos chiens avec autant de nonchalance qu'une poule dans une bassecour.

Le soir, lorsque nous revînmes au camp, nous trouvâmes nos alliés abrités le long d'un bois de cotonniers et de chênes nains, à travers lesquels un ruisseau se creusait un passage.

Au milieu de la nuit, le terrible cri : Au feu se fit entendre. Nous fumes tous réveillés en sursaut par

2S6 CE4S9BS IT PÉGnf .

les horiements h(H*ribles des Indiens, qui, dims la pks grande confusion, sehfttment de fuir vers le nord^ dans la direction d'une haute montagne dont les pentes s'élevaient au milieu d'un lac. £n effet, à trois milles derrière nous, la prairie avait pris leu, et les flammes s'avançaient avec la rapidité d'un cheval au grand galop, poussées par un vent qui menaçait de se changer en tempête. Rien ne peut ôtre comparé à la suMime horreur de ce spectacle ! Qu'on se âg»re un lineeuFde feu, une traînée de poudre s'élançant avec un crépitement infernal, des formes fantastiques, des animaux da toute sortes qui fuient au galop pour échappa à la mort.

Lorsque nous arrivâmes sur les sakAes qui bordaient le lac, et près desquels rien de combustible ne croissait, l'incendie nous gagnait, et ce ne fut pas sans rendre grâce à la Providence, qae nous parvtnnMs de l'autre côté des eaux protectrices qui délivraient ainsi tout une tribu de la mort la plus terrilde que Dieu ait jamais inventée dans sa colère. Être dévoré vif par le feu! Quel homble supplice I

Peu à peu, à mesure que les flammes ce trouyaient plus rien à dévorer, les lueurs s'éteignirent. Nous pâmes alors nous compter; aucun de nous n'étut resté en arrière.

Lorsque le jour vint éclairer le paysage qai nous entourait, l'horreur de la raoi*t à laqueMe nous venions d'échapper s'offrit è nos yeux dans son effirayante réalité. Aussi loin que la vue pouvait s'égarer sur la route que nous avions suivie depuis huit jours, mes cantarades de chasse et moi, on apercevait un Ml oal-

«ASSIS BT VàCMU. f87

ciné, noir comme on charbon, et par-d par«là, autour d'un troue d'arbre qui avait résisté plus que l'herbe de la prairie, dos flammes s'enroulant eu spi*rales, et des monceaux de cendres encore fumantes.

Le long d'un cours d'eau qui venait se perdre dans le lac, le feu dévastateur s'était arrêté, et le chef de la tribu nous fit comprendre que cela était fort heureux pour nos projets, car de l'autre côté du ruisseau s& trouvait le pays où nous allions entrer en chasse, Cependant Rahm-o-j-or fut d'avis qu'il était prudent d'attendre encore un jour sur la montagne où nous nous trouvions, afin de donner à l'incendie le temps de s'éteindre tout à fait 1 nous dûmes suivre son conseil.

Sur un sol rocailleux et à peine couvert d'une herbe courte et dure, les Sioux dressèrent leurs tentes ; et pendant que Duquesne, Bonnet et Gemmel s'occupaient du détail de notre ménage, MM. Simouton, Sears et moi, nous résolûmes d'aller visiter les confins' de rUe escarpée où le feu nous avait fait chercher un asile. Du côté de la prairie, la montagne, n'était sépa* rée du rivage que par un chenal très-étroit et peu pro* fond, celui par lequel nous avions passé à gué ; mais, en s'avançant vers le nord-ouest, le lac étendait ses eaux à une lieue de distance, et l'on apercevait sur sa surface, unie comme uu miroir, des oiseaux aquatiques en si grand noniture que la lumière en étiû( quelquefois d)scurcie.

Tout en avançant le long de la rive, nous arrivâmes, mes camarades et moi, en suivant un chemin fort peu praticable, au pied d'une falaise escarpée, baignée par

les eaux du lac. Spectacle étonnant ! de toutes les aufractuosités de ce rocher s'échappaient des nuées de pingouins et de mouettes dont les poitrines blanches et les ailes noires étincelaient au soleil. Ces oiseaux ouvraient leurs becs effilés » et poussaient des cris semblables à des sanglots.

Des hérons avaient aussi fait élection de domicile sur cette roche granitique, dans les interstices de laquelle des branches mortes ressemblaient à des bâtons plantés dans le sol. Une couche d'argile et de mousse les recouvrait, et, sur cet appui glissant, se tenaient les nobles oiseaux, près d*un nid fait de branches ténues, où les jeunes hérons recevaient du bec de leurs parents ailés leur nourriture accoutumée. Nous en comptâmes soixante-douze, pressés les uns contre les autres, se saluant mutuellement, comme autant de mandarins chinois, avec une gravité inaltérable. Rien n'était plus comique que la solennité et la lenteur mécanique avec lesquelles s'accomplissait chaque révérence. Mes amis et moi, cachés derrière un bloc de roche, nous contemplions ce spectacle avec le plus grand intérêt. De temps à autre, quelques hérons accouraient s'abbatre sur les branches d'où ils précipitaient en désordre ceux qui étaient tranquillement juchés. Des croassements aigus témoignaient de l'indignation publique soulevée par la conduite des intrus qui s'emparaient ainsi de la place occupée.

Au milieu de cette troupe d'oiseaux, les mouettes fendaient l'air autour de nous avec une familiarité vraiment iuouîe : elles nous effleuraient de leurs ailes et s'arrêtaient à quelques pieds de distance, poussant

tHAiSU 17 PâClllf. Iê9

des gémissements dovx et plaintifs et nous regardant de l'air le plas étonné du monde.

Tout à coup deux points noirs se montrèrent k Thorizon; c'étaient deux aigles royaux quÎTOlaient à tired'aile dans notre direction. L'instinct de conservation fit découvrir leur venue à toute cette république eraplumée : les mères battaient de l'aile, et les pères ouvraient leurs becs pointus, arme terrible quand elle atteint un ennemi.

Ce fut en vain : saisissant un moment ftivorable, les deux oiseaux de proie s'emparèrent chacun d'un jeune héron, en le broyant dans leurs serres formidables ; puis, s'en s'occuper des clameurs des vieux Nestors de cette troupe ailée, ils s'élancèrent hors de portée et disparurent à nos yeux.

Cette scène s'était passée avec la rapidité de la foudre. Mes amis et moi, nous eussions désiré abattre l'un et l'autre de ces brigands empennés, mais, hélas I ils étaient hors de portée, et, pour ne point troubler davantage les oiseaux de ce rocher miraculeux, nous crûmes devoir nous abstenir. Bien nous en prit; car, nous glissant doucement le long du rocher, nous parvenions à une bonne distance des hérons, et, tirant tous les trois à la fois nos six coups de fusil sur eux, nous eûmes le plaisir de voir tomber et de ramasser onze oiseaux énormes, tandis que ceux qui avaient survécu à cette décharge inattendue prenaient leur vol et disparaissaient dans les airs, abandonnant même, — tant leur frayeur était grande, — les nids qui contenaient leurs jeunes nourrissons.

Les mouettes seules semblaient mépriser le danger,

i90 CHASSES ET PÊCHES.

et les pingouins, mêlés au milieu d'elles , valtigeai^t sur les ondes, sans trop s'éloigner du rivage.

En continuant notre excursion autour du rocher, nous arrivâmes bientôt en vue du camp dont les lentes, que nous avions laissées debout, deux heures avant, étaient à bas, pliées et prêtes à être emportées; les chevaux hennissaient, les chiens aboyaient, les Peaux- Rouges, hommes et femmes, s'agitaient dans toutes les directions. Cet état de choses nous alarma tellement que nous h&tâmes le pas pour savoir la cause de ce remue ménage.

Dès qu'on nous aperçut, descendant les rochers pelés qui conduisaient sur les rives du chenal dont j'ai déjà parlé, l'on nous fit signe de nous dépêcher, et MM. MeadetDelmot, qui étaient restés au camp, par paresse ou par fatigue, s'élancèrent à notre rencontre, l'œil enflammé, la figure rayonnante, s'écriant :

— Venez donc I arrivez ! on n'attend plus que vous.

— Qu'est-ce? criâmes-nous tous trois.

— Les bisons I voyez là-bas à l'horizon, de l'autre côté du chenal, cette masse noire et compacte qui semble s'avancer comme un nuage rempli d'eau autour duquel gravitent les éclairs et la foudre; ce sont les bisons.

En effet, aussi loin que la vue pouvait s'étendre vers la ligne nord de l'horizon, l'on apercevait ces animaux broutant paisiblement l'herbe frisée de la prairie et tondant parfois du bout de leur langue les grappes verdoyantes des cotonniers.

Pour nous. Européens, qui n'avions jamais aperça de bœufs qu'à l'état domestique et par petits troa-

OIASSBS ET PÉCnS. 391

peaux de cent ou trois cents têtes au plus, la vue de tous ces animaux qui devaient, au juger, être cinq ou six mille, nous faisait éprouver une joie qui tenait de rébabissement. Partir sur-le-cbamp et aller attaquer les bisons, tel était notre plus ardent désir; il ne fallut rien moins que la parole grave et sentencieuse de Rabm-o-j-or, traduite par Duquesne, notre interprètejuré, pour arrêter notre impétuosité.

« Les visages-pâles sont trop prompts à s'emporter, disait-il ; ils doivent apprendre la patience, qui fiit réussir, et les ruses que leurs frères du grand désert peuvent leur faire connaître pour atteindre le bison. Voici ce que j'ai résolu : notre troupe va se mettre en marche, séparée en deux. Les uns s'avanceront vers l'ouest , les autres se dirigeront vers le nord, le long du ruisseau, pour surprendre les quadrupèdes contre le vent, et les entourer ensuite. C'est là le seul moyen' de réussir dans notre chasse ; et les visages-pâles auront, avant deux heures, le plaisir de se trouver face à face avec les bisons. »

Rahm-o-j-or avait à peine fini de parler, qu'il s'élança sur le dos de son cheval noir, noble bête dont l'obéissance était si grande qu'un mol de son cavalier avait plus d'effet sur son vouloir que le mors et les éperons.

A voir ce chef guerrier, les épaules à peine couvertes par une peau de panthère, les jambes enveloppées de leggings et de mocassins, la tête ombragée par des cheveux incultes et hérissés , armé seulement d'un carquoii plein de flèches et d'un arc court et flexible,

292 «HASSSS BT ^emiB

on l'aurait pris pour Ncmrod lui-même, tel que le dépeint la Genèse.

Il nous donna le signal du départ, après avoir recommandé d'observer le plus grand silence, et, nous étant placés au milieu des Sioux qui prenaient part à la chasse, nousavançâmesen bon ordre, àla suitedeRahmo-j-or, qui nous avait assigné le poste d'honneur à ses côtés. D'un geste il montra à ceux qui devaient marcher vers l'ouest la route sur laquelle ils devaient s'espacer, et soudain, se jetant en avant, il entraîna avec lui tous les chasseurs, animés, à son exemple, d'une ardeur modérée parla connaissance des lieux, la science de la chasse et l'habitude acquise des mœurs des bisons.

Il est bon d'apprendre ici à mes lecteurs que les in* nombrables troupeaux qui paissent sur les pelouses Verdoyantes des prairies américaines sont toujours sur le qui-vive. Les Indiens leur font une chasse si fréquente; les coyotes, sorte de loups-cerviers hardis et redoutables, les attaquent si souvent, que chaque animal devine le danger avec un instinct tout particulier; le nez au vent, les oreilles dressées, les bisons qui se trouvent autour du gros de la barde (et ce sont presque toujours les plus vieux et les plus expérimentés) ressemblent à autant de sentinelles avancées prêtes à donner Falarme à la moindre apparence d'un ennemi.

Grâce aux sinuosités du terrain, dont Rahm-o-j-or connaissait tous les méandres, nous parvînmes bientôt à deux portées de fu3il du bison le plus proche, énorme bête, à la bosse poilue, aux pieds légers ci flexibles

CHA99BS KT PÊCSBS. ^93

comme de Taeier, qui, tout en ayant les yeux tournés de noire côté, paraissait ne point se douter encore de notre approche. La nature du terrain sur lequel nos chevaux avançaient était peu sonore, et le vent soufflait si violemment, en nous frappant à la figure, qu'il était impossible à cette vigie à quatre pattes d'entendre .notre venue et de sentir Témanation de Thomme.

Tout à coup un bruit terrible se fit entendre, l'inombrable troupeau s'était ébçanlé. Nous étions parvenus presque à portée de ces nobles animaux sans être découverts; mais les Peaux-Rouges, qui avaient pris le dessus du vent, avaient été vus et flairés de loin, et, par une chance heureuse, < la retraite des six mille ;» s'opérait de ce côté. Jamais le fameux vers du cygne de Mantoue :

Quadrupedante ptitrem sonitu qualît ungula campum

n'avait produit sur moi une euphonie si remplie de réalité. Le bruit fait par les bisons qui foulaient le sol au petit trot régulier, comme celui d'une armée en marche, se répercutait dans les airs et vibrait à nos oreilles.

Rahm-o-j-or avait bandé son arc. Dans sa main droite il tenait une flèche acérée à la pointe, faite d'un clou d'acier, et nous, nous avions visité nos fusils et renouvelé nos capsules.

— Attention 1 fit le chef à demi- voix; le moment est arrivé.

Et à peine avait-il prononcé ces mots que toute la masse s'ébranla avec un bruit pareil à l'éclat d'un tonnerre épouvantable.

394 MASSBS BT PÉCBSS.

L'instant était critique ; il fallait se montrer afin de forcer les bisons à retourner sur leurs pas. Nous suivîmes les mouvements du chef sioux, et nous nous élançâmes en avant de manière à nous trouver en vue du troupeau.

vous tous, mes frères en saint Hubert, que votre saint patron vous favorise, avant de mourir, d'un coup d'œil semblable à celui que j'eus, une fois parvenu sur la cime de la coUiae le long de laquelle nous nous étions jusqu'alors avancés ! Jamais de ma vie je n'oublierai ce que j'ai vu le 27 octobre 1843 ! Devant moi passait un torrent formé d'animaux énormes, beuglant avec une énergie inconnue et galoppant plus vite qu'un cheval lancé à perdre haleine.

« Mort I tue 1 ^hoop ! » hurlaient les Sioux dans leur langage expressif ; et cependant seul, parmi cette fraction de sa tribu, Rahm-o-j-or avait forcé son cheval à pénétrer au milieu de ce troupeau. Son œil d'aigle avait découvert le plus énorme animal, et ses bras agiles criblaient les flancs de la bête d'une nuée de flèches décochées avec une rapidité qui tenait du prodige. Lancé à sa suite, j'avais déchargé sur ce bison royal les deux coups de mon fusil; les balles avaient pénétré dans les chairs, mais il n'était point frappé à mort. Tout d'un coup, la dixième flèche de Rahm-oj-or, passant à travers la carotide de l'animal, arrêta sa course vagabonde, et il tomba lourdement sur le sol, comme un rocher détaché des flancs d'une montagne, avec un bruit semblable à celui de l'avalanche,

Peftdant que Rahm-o-j-or tranchait ainsi, d'un seul coup, la vie du gigantesque bison, ses sujets accom-

plissaient, au milieu du troupeau effrayé et se ruant dans toutes les directions, une boucherie que rien ne semblait devoir arrêter. La vue du sang ipii coulait sur les flancs de tous les animaux semblait redoubler leur ardeur, et Ton entendait de tous côtés une fusillade qui se mêlait au sifflement des myriades de flèches tirées par ceux d'entre les Sioux qui n'avaient point de carabine à leur disposition. S'il eût été possible d'assister avec calme à ^t entraînement général et d'en étudier les détails avec soin, rien n'eût offert à un peintre ou à un romancier un sujet plus admirable à décrire ; mais, lancé au milieu de ce tourbillon composé d'hommes et de bêtes, je ne pouvais qu'entrevoir, — aussi rapide qu'un éclair, — mi fait passé à quelques fias de moi, applaudir à un coup d'adresse, ou encore brûler ma poudre comme mes autres camarades de chasse. La rage universelle qui nous possédait tous aveuglait nos yeux et nous rendait à moitié fous.

Cette course, qui dura près d'une demi-heure, était à peine finie, que des cris frénétiques s'élevèi^ent de tous côtés I « The cows ! — les vaches! les vaches! » hurlèrent les Sioux. Et les chevaux, lancés de nouveau dans une autre direction, tombaient bientôt au milieu d'une autre barde composée de plus de cinq ou six mille bisons qui n'avaient point pris la fuite au bruit de notre première escarmouche.

En effet, dans les bardes de bisons, les vaches sont toujours séparées des bœufs; ceux-ci forment un corps d'armée à part, tandis que les autres sont la réserve. Pour les atteindre il faut traverser la phalange formée par les bœufs, et c'est là qu'est le péril.

99ê ciAfiES iT fÈeïïU»

En To^ un exemple : l'un des Indiens, dé8arç<Hmépftr , son cheval, qui avait été éventré par un bison Messe et rendu furieux, était piétiné par ranimai, qui jouait an bilboquet avee son corps presque inanimé. Une fallut rien moins que la décharge simultanée de trois carabines pour mettre un terme à cette double agonie.

La rapidité avec laquelle les Indiens déchargeaient leurs fusils tenait vraiment du prodige. Leur manière de charger leur arme n'éfj^it pas niEoins étonnante. Le premier coup était seulement bourré ; pour les autres, les Sioux se contentaient de verser la poudre, puis, ayant dans la bouche trois ou quatre balles, ils les insinuaient avec les lèvres dans le canon, et le ptomb, en tombant humecté de salive, adhérait suffisamment à la poudre. « . Le second tteeple-chase à la poursuite des vacl^s dura environ vingt minutes. On sonna bientôt le rappel au moyan d'une trompe de bois embouchée par un jeune Sioux qui frappait trois notes distinctes à coups de langue séparés, at les répétait rapidement après cette première émission. Ce héraut primitif obéissait aux ordres de Rahm-o-j-or, et bientôt toute la troupe se trouva réunie au centre du champ de bataille , où Ton se «it à compter les morts. Tous les bisons n'étaient point tombés à la môme place ; leurs cadavres étaient espacés sur la li.me suivie dans sa fuite par le troupeau qui disparaissait avec/apidilé dans les profondeurs da Hiorizon.

Le rapport officiel donné au chef sioux marquait cent quarante-neuf bisons gisants sur le sol et prêts à être dépecée. Dans ce nombre, il y avait cent d&c*

sept mâles et trente^deux femelles ; ces dernières^ eomme manger, étaient, en tout point, bien préférables aux premiers, dont la cbair est habituellement maigre, coriace et musquée. La chair des vaches est, au contraire, aussi grasse que la plus belle viande de bouchérie, et quand les animaux sont dépouillés de leur robe, on trouve sous le couteau une graisse épaisse d'environ deux pouces.

Mes amis, MM. Sears, Simonton et Delmot, avaient chacun tué leur bison ; M. Mead et moi seul ne pouvions prétendre qu'à des parts de chasse. Quant à Bonnet, Duquesne et Gemmel, nos Canadiens, ils avaient, à eux trois, tué une vache superbe, qu'ils contemplaient avec ilélices et qu'ils s'occupaient à dépouiller, lorsque nous arrivâmes auprès d'eux.

La première opération à laquelle se livrèrent les Indiens, après avoir soigneusement déshabillé les animaux de leur robe, fut de retirer les instestins et de les mettre à part comme un morceau de choix. Ils procédèrent ensuite au détachement de la bosse, partie diarnue et entremêlée d'une graisse dure dont la réputation est sans rivale parmi les gourmets de tout pays ; puis ils coupèrent les filets et quelques autres parties appréciées et bonnes à être desséchées, pour parer à une disette imprévue.

Lorsque tous ces préparatifs furent aclievés, on songea sérieusement au repas, ou plutôt à l'orgie qui suit toujours, dans les prairies américaines, toute chasse couronnée de succès. Pendant que les Sioux avaient procédé au dépècement de leurs prises, les femmes, jusqu'alors restée dan» le camp, étaient ar-

291 CHASSes BT PÉGHB8.

rivées sur le lieu de nos exploits. Lorsque les bisons eurent été taillés, elles ramassèrent dans les peaux les morceaux choisis par les chasseurs, et les portèrent au camp, précédant les vainqueurs, qui formaient la marche, montés sur leurs chevaux hennissants, et répondant ainsi aux whoops gutturaux de leurs cavaliers.

Sur un tapis de verdure, Le couvert fut bientôt mis,

Et, tandis que les Indiennes lavaient les entrailles des bisons dans les eaux du lac, les honmies creusaient la terre, plaçaient dans ces trous un lit de pierres qu'ils recouvraient de bois et de broussailles enflammées. Lorsque la braise eut suffisamment chauffé les pierres, ils nettoyèrent cette rôtissoire d'un nouveau genre, et une fois le trou rendu propre cooune Test le four d'un boulanger, ils y jetèrent les viandes qui, placées les unes sur les autres et recouvei'tes de cailloux rougis et de terre incandescente, se cuisaient doucement en conservant leur saveur et leur jus.

En attendant que le rôti fut prêt, les Sioux préludaient aux délices du festin en mangeant le < boudin » : c'est ainsi qu'on appelle, au désert américam, les entrailles à moitié nettoyées des bisons fraichenient tués. Mon attention et celle de mes camarades fut bientôt attirée par la gloutonnerie de deux Indiens qui s'étaient accroupis vis-à-vis l'un de l'autre, séparés seulement par un amas de boyaux quelque peu grillés sur les charbons et amoncelés sur une pierre : on eût dit la spirale d'un énorme serpent. Chacun s'était emparé des deux extrémités de ces entrailles, chaudes encore, et les avalait sans mâcher, comme fait on

CflÀUfiS ET HCEtB. t^^

Napolitain d*ua plat de macaroni. Rien n'était pins curieux que de voir ces sauvages se hâtaut d'engloutir cette nourriture nauséabonde, la poussant avec les doigts dans leur gosier, et s'arrêtant à peine pour s'engager mutuellement à ne pas aller trop vite. Puis, lorsqu'ils s'apercevaient que l'un ou l'autre avançait en besogne, on les voyait, par un naouvement de tète, arracher le bout du boudin, à moitié mâché, de la bouche clu voisin, et se hâter d'en avaler autant, sans perdre un seul moment à s'expliquer cette brusquerie, & la fois risible et dégoûtante. Il est vrai de dire que tous deux agissaient de même l'un envers l'autre, ce qui rendait les chances égales. Ce duel aux boyaux ne fut terminé que lorsque les deux Indiens se trouvèrent nez à nez, lejs dents serrées sur la dernière bouchée de cette tripaille. Alors, un double coup de poing, suivi d'une secousse instantanée, trancha la difficulté et acheva cet entr'acte bouffon.

Le rôti était cuit à point, et notre mattre queux, le Canadien Duquesne , nous servit une bosse de bison préparée avec art et succulente au dernier point. Après avoir dépecé l'enveloppe carbonisée qui recouvrait ce morceau de roi, nos couteaux et nos fourchettes plongèrent dans une chair entremêlée de gras et de maigre, ressemblant pour la forme à un énorme riz de veau d'une viande noire, et pour le goût, à du chevreuil ou à du lièvre. Rien n'est nauséabond dans la chair dodue et graisseuse du bison, elle se digère avec facilité; et, soit que les organes digestifs du chasseur des prairies tiennent de ceux de l'autruche, soit que Fair pur et vivifiant des déserts aide à faire

dOt CflASSBfi ET pAgiU.

passer aisément toute nourritare, je dois coostater, comme un fait certain, que Ton peut avaler avec impunité d* énormes morceaux de viande, sans redouter aucune des suites fâcheuses d*un trop grand appétit. Quant à la bosse du bison, ce mets exquis inconnu à Grimod de la Reynière et à Brillât-Savarin, je naets en fait que si ces gastronomes émérites avaient jamais eu à leur disposition un bison entier, bien gras, bien nourri et ressemblant en tout point à celui que Rahm* o-j-or avait achevé de sa dixième flèche, ils eussent lyouté à leurs recettes sans pareilles un ciiapitre de plus dont le texte eût éclipsé tous ceux qui ont fait leur gloire dans Tart culinaire.

Le soir, lorsque le repas général fut achevé, quand « l'eau de feu » {fire water), dont la chair des bisons avait été arrosée, eut échauffé les têtes et chassé Tapathie inhérente à la nature de l'Indien, un spectacle nouveau s'offrit à nos yeux étonnés : de toutes parts, sur la montagne, des feux étaient allumés, et devant chaque foyer incadescent, hommes et femmes, nus et graissés comme s'ils s'étaient immergés dans un bain d'huile, se livraient à des gambades fantastiques, contorsions inconnues qui nous rappelaient les bamboulas des nègres de la Louisiane. Aucun instrun^ent n'excitait ces éuergumènes à la danse; quelques voix rauques chantonnaient une mélodie saccadée qui servait de thème à des variations modulées ad libitum par l'un ou l'autre des coryphées. Une guitai*e résonnait seule devant notre tente, et quelque mal pincées qae fussent ses cordes, elles n'en produisaient pas moins à l'oreille des Sioux une harmonte telteoieat ias(riil6,

CilA9SBS ET PÈCHES. 304

qot ce chaudron â*Epinal recevait les honneurs de la soirée. Je raconterai les péripéties de cet instrument avant de terminer cet article; mais revenons d'abord à nos bisous.

Je ne crois point qu'il soit utile de décrire à mes lecteurs la forme, la taille et les mœurs de ce genre de la race bovine. Buffbn et surtout Audubon ont tracé de main de maître le tableau complet de la vie de ces animaux. Je me bornerai à raconter les traits saillants qui doivent être contms de tout chasseur. Il n'est pas d'être animé qui soit aussi tenace à la vie qu'un bison : à moins d'être frappé juste à travers les poumons, ou d'avoir l'épine dorsale fracassée, il échappe presque toujours à la poursuite du trappeur. Bien souvent même, frappé mortellement au cœur, l'animal possède encore une force vitale assez grande ppur aller tomber à une distance immense, et c'est ce qui arrive toujours lorsqu'il voit le chasseur suivre sa piste. Si, au contraire, le chasseur s'arrête et se cache à la vue du gibier, celui-ci cesse de courir, et bientôt se laisse choir pour ne plus se relever. Rien n'est plus horrihle à voir que les efforts suprêmes d'un bison qui va mourir : la noble bête paraît comprendre qu'elle ne doit point toucher le sol, car une fois à terre, il n'y aura plus d'espoir pour elle. Un de ces bœufs, atteint aux poumons ou au cœur, rejetant le sang par la bouche et les narines, les yeux déjà aveuglés par les ténèbres de l'agonie, écarte les jambes pour mieux se soutenir : il résiste, jusqu'à son dernier souffle, à cette mort inévitable, qu'il semble pourtant vouloir défier, en faisant retentir les airs de mugissements terribles.

3^1 CHÂSsn ET vècheb.

Enfin, il fait un derninr effort pour se tenir droit; son corps roule sur lui-même comme un navire balloté par les vagues ; sa tête tourne à droite et à gauche, et ses yeux chercbent encore le maudit ennemi qui vient de réduire à Timpuissance une force si robuste et si vivace. Plus les mouvements de ranimai deviennent saccadés, plus sa mort approche ; des goutelettes de sang s'échappent de ses naseaux, il se raidit sur ses quatre pieds, un tremblement convulsif fait frémir toute cette ma$se, et, réunissant toutes ses forces dans un mugissement sans égal, la bête s'affaisse sur le côté, raide comme un cadavre de qui la vie s'est depuis longtemps échappée.

La première fois qu'un novice, quelque bon chasseur qu'il soit, essaye de tuer un bison, malgré son habileté à tuer un chevreuil ou un daim, il manquera invariablement son coup.' En voyant devant lui une masse énorme, longue de cinq pieds du haut de la bosse à la naisance de la queue, il pense qu'il sagit de planter une balle au milieu de ce corps de géant, pour atteindre les parties vitales de l'animal. Rien n'est plus erroné; car, pour mettre à terre un bison, il faut le frapper entre les deux omoplates, près de l'épine dorsale : alors le coup est certain, l'animal aura vécu.

Pendant les deux mois que j'ai passés, avec mes amis, dans le camp de Rahm-o-j-or et des Sioux, je n'ai tué, à moi seul, que deux bisons. Le premier avait reçu le plomb en pleine poitrine : la plaie, qui tr|iversait le cœur, offrait un trou suffisant pour y passer l'index, et pourtant l'animai eut assez de force pour courir à deux kilomètres loin de l'endroit où je

l'avais atteint. Le second reçut deux coups de feu : l'un lui avait cassé la jambe de devant, et l'autre lui traversait les poumons; cependant, malgré cette double blessure, il ne se laissa atteindre qu'après une course désespérée qui dura près d'un quart d'heure. J'ai vu un vieux bison recevoir dix-huit balles à dix pas, s'élancer en avant, quoiqu'il eût le corps criblé comme une écumoire, et ne tomber qu'à un mille audelà de l'endroit où il avait été atteint par cette décharge, succombant seulement à un coup de fusil qui lui fracassait l'os frontal. Si M. Mead, l'un de nos meilleurs rifflemen, n'eût pas été l'auteur de sa mort, le bison eût peut-être servi de pâture à l'un de ces aigles gigantesques qui régnent sur les Etats-Unis.

Il est bon d'ajouter que la tête du bison est couverte d'un poil si naté et si épais, qu'une balle a de la peine à s'y frayer un passage jusqu'à la cervelle, à moins qu'elle ne sorte d'une carabine tirée à deux ou trois mètres de Taniroal. Vingt fois j'ai fait cette épreuve, et ma balle rebondissait, aplatie, comme si elle eût frappée la plaque de fonte d'un tir à la cible.

Malgré la destruction immense que les Indiens pionniers et les trappeurs font des bardes innombrables qui animent le paysage monotone des prairies, bien des années s'écouleront encore avant que cette race disparaisse du continent américain, et devienne aussi rare que l'est en Europe celle de l'urus, qui ne se rencontre plus, de nos jours, que dans la grande forêt polonaise de Biealowitz. Malgré les nombreux ennemis qui semblent conjurer leur destruction, les bisons paissent toujours par milliers dans toutes les plaines, et sur

304 eiiSSBS ST PéCHBS

tous les moftticules du Far- West verdoyant. Il serait pourtant à désirer que le gouvernement américain pût trouver un moyen de prévenir la disparition de ces nobles quadrupèdes, qui sont l'ornement des prairies et renouvellent les provisions des caravMies aventurées dans le pays pour se rendre à Santa-Fé ou en Californie. On pourra se faire une idée de la quantité de bisons tués , quand je raconterai à mes lecteurs que, dans les Etats-Unis et le Canada, il se vend, chaque année, plus dt neuf cent mille fourrures de ces quadrupèdes ; encore toutes ces c robes a sont seulement celles des femelles, la peau, du mâle étant trop épaisse et ne pouvant pas être facilement tannée. Les Indiens, dont le commerce des fourrures forme l'unique revenu, gardent en outre, pour leur usage, une certaine quantité de ces peaux qui leur servent à construire leurs tentes, leurs lits, leurs canots, et grand nombre d'ustensiles de la vie domestique. Je dois ajouter encore, pour clore la statistique de cette destruction systématique, que les caravanes qui traversent les prairies «emblent se faire un plaisir 4e jalonner leur route de carcasses de bisons. Enfin, les aigles de toutes dimensions, les buzards et les vautours, ont pour mission de donner aux squelettes de cette race bovine la blancheur qui a fait appeler certaines passes des plaines qui s'étendent à l'ouest des Montagnes- Rocheuses : « les cimetières des buffalos. »

Eu lisant ce qui précède, plusieurs de mes lecteurs secoueront peut-être la tête en signe d'incrédulité. Je ne crois pas utile délaisser un doute sur la véracité de mon récit, et avant de terminer ce chapitre, je copie

CIASStS ET PtCMMt. SOI

ici, comme preuve à l'appui, le paragraphe suivant extrait d'une lettre adressée par le gouverneur Slevens, l'un des plus hardis explorateurs des prairies américaines, à Tun des éditeurs du Daytij-Picayune de la Nouvelle-Orléans.

« Du pied des Montagnes-l^ocheuses.

» 8 mai 1858.

» Dimanche, après une marche de dix milles, nous » avons atteint les bisons. Le troupeau s'étendait de- » vaut nous et de chaqtJe côté aussi loin que nos rc- » gards pouvaient se porter. Nos compagnons les plus » enthousiastes en estimaient le nombre à 800,000, » et les plus modérés d'entre nous n'en faisaient pas » descendre le chiffre à moins de 200,000. A midi, » quand nous avons fait notre halte habituelle, nous » pouvions en apercevoir une immense quantité qui » s'étaient rapprochés de notre camp. Aussitôt, nos six » chasseurs, montant sur des chevaux frais, réservés » dans ce but, se sont élancés en avant, et la compa- » gnie entière a pu se donner le spectacle d'une chasse » aux bisons. Les chasseurs se précipitent de toute la » vitesse de leurs montures, pénètrent dans les rangs » les plus épais des sauvages quadrupèdes et dispa- » raissent bientôt, enveloppés dans un immense four- B billon de poussière. Cependant la colonne des bi< » sons s'ébranle, se rue en avant et pousse de 'brnii- » dables rugissements; à voir ces têtes pressées les j» unes contre les autres, on dirait d*une mer houleuse. » Les chasseurs voltigent çà et là, choisissant les n vaches les plus grasses, les séparent du reste du

.306 CB ASSIS BT pIgHBS*

» troupeau, puis les dépêchent sans difficulté. Quand » le combat est terminé, nos wagons s'avancent sur » le champ où s'est passé le carnage et reviennent » chargés des morceaux de choix du bison.

» Les deux jours suivants, pour débarrasser notre » route, nous avons été obligés d'envoyer nos chast» scurs en avant battre la campagne. Mais le troupeau, « un moment dispersé, se reformait sur nos derrières » et se mêlait même à nos mules de transport et à nos » chevaux de réserve. Malgré toutes nos précautions, » dans l'impossibilité où nous nous trouvions de con- » duire chacune de nos bêtes par la bride, cinq d'entre » elles ont disparu dans la foule de ces animaux sau- » vages. C'est en vain que, pour les ravoir, nous nous » sommes aventurés dans cette forêt de cornes^ i] a » fallu partir et abandonner nos déserteurs à la vie » nomade des prairies. •

Je poursuis ma narration : la vie, au milieu des prairies, s'écoule chaque jour d'une manière égale; et cependant, malgré sa monotomie , elle a, pour un véritable amateur de chasse, un charme d'un attrait si irrésistible qu'à l'heure où j'écris ces lignes, assis au coin d'un bon feu, entouré de tout ce confort de la vie parisienne qui fait tant apprécier les pénates d'un appartement de garçon, je quitterais Paris sans regret pour me lancer encore sur les vagues verdoyantes du Sahara américain à la poursuite des bisous, des cerfs et des antilopes ; dussé-je, au retour de cette nouvelle odyssée, ne retrouver, au lieu d'un <Uner succulent chez Véfour ou à l'hôtel des Princes, qu'une simple grillade assaisonnée d'un verre d'eau-de-vie.

€HASSif iT pÉcns. 307

J'ai rencontré, pendant mon séjour de dix années dans les Etats-Unis, des trappeurs qui jadis avaient goûté à toutes les jouissances de la vie civilisée, et qui, par des hasards de fortune, tombés au milieu de quelque peuplade sauvage, avaient tni par s'accoutumer si bien aux mœurs, aux plaisirs, comme aux vicissitudes et à Tenivrement de la vie du désert, qu'ils n'auraient pas cédé leur couche de roseaux, abritée seulement par nue tente mal assurée sur ses étais, pour le meilleur lit de plume installé dans une maison princiëre. Il faut avoir soi-même éprouvé cet entraînement pour le bien comprendre.

La longueur de cet article m'empêche* de raconter en détail les chasses nombreuses que nous fîmes, mes amis et moi, sons les ordres deRahm-o-j-or, en com* pagnie de ses compatriotes. Si je posais ici le chiffre exact des bisons tués pendant notre séjour avec nos hôtes, nul ne voudrait me croire, et je désire éviter même le soupçon d'une gasconnade.

En 1841, lors de mon départ pour les Etats-Unis, j'avais emporté un excellent fusil de Saint-Etienne d'une valeur médiocre, tomparativement à la bonté de Tarme. Ce fusil, à deux coups, m'avait accompagné dans loutes mes excursions cynégétiques, et je déclare qu'il me paraissait préférable même aux carabines rayées dont se servaient mes compagnons de chasse. La justesse et la précision de cette arme n'avaient point échappé à l'œil sagace de Rahm-o-j-or, et j'avais remarqué qu'à différentes reprises il jetait sur elle des regards furtifs, semWables à ceux d'un amoureux sur la femme qu'il aime. Un matin, quelques jours avant

308 CtASSKS BT ftCElê.

l'époque qaenous avions fixée, mes amis et moi, pour retourner à Saint-Louis, le chef indien vint résolument à moi et me dit dans sa langue expressive :

— Mon frère blanc possède un bon fusil ; au lieu de remporter, il devrait le laisser entre les mains de Rahra-o-j-or, qui, à cause de son rang de chef, doit avoir une arme plus belle que celle de ses sujets.

— J'y consentirais volontiers, répondit-je, si je ne tenais infiniment à ce weapo% qui est à ma couche, et dont la solidité m'est éprouvée.

— Si tu veux, visage-pâle, ajouta mon interlocuteur, je te donnerai en échange des fourrures si belles que leur valeur S^a pour toi une compensation.

J'écoutai plus volontiers, je l'avoue, une proposition aussi directe, qui me laissait encore ralteruative d'un refus, et je répondis à Rahm-o-j-or que je verrais à me décider, si ce qu'il allait me montrer était de mon goût.

— Viens, dit-il, je te ferai voir mon magasin de fourrures, et tu y prendras ce que tu voudras.

Je suivis le chef sioux sous sa tente, et là, à mon grand étonnement, soulevant une des parois mobiles de sa hutte légère, il exposa à mes regards un amas de pelleteries superbes, telles que martres, renards gris et bleus, hermines, rats musqués, et autres dépouilles d'animaux qui auraient suffi à remplir la boutique d'un fourreur et à l'achalander pour longtemps.

•— Je suis, me dit-il, un des principaux pourvoyeurs de la North-American fur Company, et voilà le (Ht)duit de nos chasses des quatre derniers mois. Dans deux semaioes, l'ageiit de la compagiriê doit passer iel

CBÂM«$ IT ?ÉOHB«. 309

et il emportera tout ce que tu vois. Choisis leprenaier, agis à ta discrétion, et prends le nombre de peaux que tu croiras équivalent à la valeur de ton fusil.

En ce moment solennel, je songeai que j'avais en France une mère, des cousines, des tantes, des amies, et, je l'avoue, j'usai largement de la liberté que m'accordait Rahm-o-j-or. Sans hésiter, je mis la main ^ur vingt fourrures de martres assorties, cinquante hermines au poil sans tache et blanc comme la neige, vingt renards bleus, six robes d'ours noir et huit peaux de bisons.

Tout en faisant mon choix, j'observais du coin de l'œil mon Sioux, qui gardait la plus impassible immobilité. Enfin je m'arrêtai , et, avec un sérieux aussi grave que le méritait la circonstance, je lui dis ;

— Vois toi-même si ma main n'a point été indiscrète, et dis-moi si ce marché te convient.

— Ce que le visage-pâle a décidé, je suis prêt à le ratifier; qu'il me donne sa main, et l'affaire sera conclue.

Comme on le pense bien, je me hâtai de toper dans la dextrc de Rham-o-j-or. J'appelai Duquesne, notre Canadien, qui, avec une habileté sans pareille, m'aida à faire un ballot de ces richesses inespérées et le transporta sur une de nos charrettes à l'abri du soleil et de la pluie, car j'avais eu soin de bien envelopper le tout d'une vieille toile à voile sur un des côtés de laquelle j'avais écrit, au moyen de couleur noire faite avec de la graisse et du charbon pilé : — B.-H. RévoiL New* Yorh

Voilà quel fut le sort de mon fusil qui, à cette heure,

310 caiÀ^fBS ET pÉeiES.

est encore, je Tespëre, entre mains de son mattre. Avant de raconter à mes lecteurs comment nous prtmes congé de nos hôtes pour rentrer dans les limites de la civilisation, je n'ai point oublié que je leur dois Thistoire de ma guitare, et je vais tenir ma promesse.

Un de mes oncles, mort depuis peu, m'avait donné, il y a quinze ans, une guitare en bois de citronnier, et, j'ose l'avouer, malgré toute mon application, j'avais à peine réussi à forcer cet instrument, ingrat par luimême , à me rendre un autre service que celui de me servir d'accompagnateur pour chanter une romance ou une chansonnette. La veille de mon départ de New- York, Daniel Simonton, qui était venu surveiller mes préparatifs de voyage, aperçut ma guitare accrochée dans un des angles de ma chambre, et m'engagea fortement à la remettre dans la caisse pour l'emporter avec le reste de mon bagage.

— Que diable ferai-je d'un chaudron semblable? disje à mon ami. Chasse-t-on les bisons aax accords d'une guitare? Nouvel Orphée, voulez-vous charmer les oiseaux et les animaux par les sons criards de cette boîte creuse armée de six cordes ? En un mot, s'agit-il d'un moyen de chasse inédit jusqu'à présent, et dont vous êtes l'auteur?

— Pas le mohis du monde, m'avait répondu M. Simonton ; vous savez bien que je ne t pince » pas de cet instrument : c'est sur vous que je compte pour opérer le miracle d'attirer près de nou^ non pas des bêtes, mais des hommes.

— Expliquez-vous.

— Plus tard vous saurez ce que je veux vous dire.

GlifSES BT p^nsf. 344

Et, malgré mes questions réitérées, mon camarade de chasse ne voulut point ajouter un mot*de plus, me ^ laissant dans une incertitude complète.

C*est ainsi que j*ayais apporté dans le camp des Sioux ma guitare qui restait oubliée sur une de nos charrettes, au fond de sa botte de sapin, lorsque, le second soir de mon arrivée dans le camp de Rahm-oj-or, M. Simonton se souvint d'elle. Nous venions de souper : chaque convive, assis autour d'un feu pétillant, fumait sa pipe au milieu d'un silence profond, lorsqu'une voix, s'adressant à Gemmel, l'un de nos trois Canadiens, lui enjoignit d'aller chercher la botte noire.

— Ye«, 8h\ répliqua notre serviteur ; et, s'élançant hors du cercle, il revint bientôt portant la guitare dans son étui.

M. Simonton, avec toute la lenteur qui caractérise les Américains, ouvrit la serrure, dépouilla l'instrument du foulard dont il était enveloppé, et l'offrit soudain à la vue des Peaux-Rouges qui nous environnaient et suivaient chacun de ses mouvements avec l'avidité curieuse d'un enfant.

— Maintenant, mon cher ami, fit-il en s'adressant à moi, voici le moment où jamais de déployer vos talents. Vous avez devant vous des hommes qui doivent infailliblement être charmés. Faites de votre mieux, je mets hors de doute que vous ne pourriez oncques produire, même dans un salon de Paris, une sensation pareille à celle dont vous allez être témoin.

Ces mots, dits en français, n'avaient été compris que de moi seul : je préludai quelques notes, examinant

3iS GSA^II BT HCBM*

arec la plus grande attention l'expression de chacun de mes auditeurs. Ces premiers sous avaient opéré un effet magique : les Indiens s'étaient levés Tœil brillant, le cou tendu; hommes et femmes se pressaient autour de moi, tout en observant un silence profond. Je le dis ici sans rougir, je me sentais ému, et je ne crois pas que jamais débutant, paraissant pour la première fois sur les plancbes de Tun de nos grands théâtres, ait tremblé devant un public d'élite avec plus de force que je le faisais en présence de ces hommes des bois, à l'esprit inculte et barbare, aux mœurs primitives et sans fard.

Bientôt, surmontant toute timidité, mes doigts devinrent plus agiles, mes accords plus justes. J-'harmonie se produisit comme par enchantement, et la cadence était marquée par plus de deux cents têtes échelonnées les unes sur les autres de la manière la plus pittoresque. Je ne cessai de jouer que lorsque j'eus épuisé tout le répertoire de mes souvenirs : Me^erbeer, Auber, Halévy, Caraffa, BeUini, Donizetti et Tim • mortel Rossini m'avaient inspiré tour à tour, et jamais concertiste en en plein vent n'avait reçu des wahovhoo (bravos indiens, plus enthousiastes que ceux qui me lurent prodii;u(''S par les Sioux, ravis de cette improvisation inattendue.

Au milieu de ces figures bronzées, dont la couleur de brique contrastait avec la pâleur de mes camarades et la mienne, j'avais remarqué une jeune lille aux formes sveltes, aux pieds d'enfant, à l'oeil noir et brillant comme une escarboucle, qui, dès les premiers ac- «ords produits par l'instrument, avait travei'i^ la

CHAIMS ET PÉCHEf. 3<8

foule, s'était placée à mes côtés , et, le visage appuyé sur ses deux mains mignonnes, ne quittait pas des yeux les mouvemenls de mes doigts sur les cordes.

Lorsque mon improvisation fut achevée, je ne tardai pas à recevoir les félicitations de Rham-o-j-or et de tous les Sioux, qui voulurent, chacun à leur tour, toucher à la guitare et se rendre compte du procédé que j'avais mis en pratique pour tirer les sons qui les avaient charmés. L'instrument me fut enfin rendu, et Otami-ah, la « squaw, » me pria, à l'aide d'une pantomime toute gracieuse, de le lui prêter. Ses petites mains cherchèrent aussitôt à imiter le doigter que j'avais mis en usage pour jouer de la guitare. Longtemps elle vottlat parvenir à trouver un accord, ce fut en vain. J'étudiais avec curiosité les marques de colère enfantine exprimées par la jolie Peau-Rouge. Cet fut au milieu de cet exammen attentif que sonna, pour la tribu eutière, l'heure du repos. Nous nous retirâmes tous sous nos tentes, où Gemmel rapporta la caisse noire que j'avais eu le soin de fermer à clef.

Le lendemain, la pluie nous retint au camp; il était impossible de songer à nous mettre en chasse. J'étais étendu sous les arcades de l'une de nos charrettes, lorsque Otami-ah, précédée de Rham-o-j-or et deDuquesuft, notre interprète forcé, se glissa près de moi; elle venait me prier de lui apprendre à joueç de la guitare. Quoique je me sentisse fort peu expert à donner des leçons à la jeune ludienne, moi qui ne sais la musique que pai* instinct, je consentis à ses désirs ; la leçon commença et se prolongea très-tard. Chaque soir, paidant tout notre séjour au miMeu des Sioux,

314 CHASSIS BT PâC&U

Otami-ah et moi nous allions nous abriter derrière une touffe de cotonniers, loin des importuns, et je me faisais un plmsir de lui prodiguer des conseils qu'elle écoutait avec avidité. Quinze jours s'étai&at à peine écoulés, que mon écolière en savait autant que le maître, et ses mains élégantes avaient acquis une agilité qui eût étonné CaruUi lui-même.

Lorsque le jour du départ fut arrivé, lorsque mes amis et moi eûmes décidés qu'il fallait reprendre le chemin du pays où chacun délions était appelé par ses affaires particulières, les uns devant arriver à Smnt-Louis, les autrs du nombre desquels j'étais, étant attendus à New-York, j'ose dire sans me vanter quenos hôtes nous exprimèrent avec la plus touchante expression, tous les regrets qu'ils éprouvaient de nous voir partir, et qu'ils cherchèrent à nous retenir avec eux par tous les moyens possibles.

Le matin de notre départ, Otami-ah vint me trouver et me demander, comme une faveur extrême, d'échanger avec elle ma guitare contre un costume complet de guerrier sioux qu'elle avait brodé elle-même et embelli de ses mains, le destinant à son fiancé. J'avais songé, avant même de recevoir la visite de la charmante squaw, à lui laisser un instrument que je regardais comme inutile pour moi; aussi, après lui avoir fait comprendre que son intention avait devancé le désir que j'avais de lui être agréable, je ne pus résister au plaisir d'accepter, à titre de souvenir, le costume magnifique qu'elle me présentait. Rien ne manquait à cette parure guerrière, dont l'étoffe était de cuir de daim, rendu imperméable par des procédés

CBÀSflf If ptcnt 115

dont les Peanx-Rouges connaissent seuls le secret, et orné d'un nombre incalculable de broderies faites au moyen de barbes de porc-épic teintes de toutes les couleurs. La tunique à franges tailladées, le haut de chausses {leggings), les mocassins, la ceinture, la coiffure ornée de magnifiques plumes rouges, jaunes, noires et vertes, le calumet, la poche à poudre et à balles, les gants ronds et fourrés, tout était là devant moi, et si bien coupé à ma taille, que, lorsque j'eus endossé la tenue complète d'un Sioux marchant au coqibat, il ne manquait plus à ma toilette que la couche d'ocre rouge, tatouage factice dont les Peaux- Rouges se couvrent la figure dans le but de se rendre plus terrible&-à leurs ennemis.

L'échange fut donc fait séance tenante, et Otami-ah, ravie de son marché, me tendit ses deux joues, comme pour me remercier de la bonne affaire qui venait d'être conclue entre elle et moi.

Quelques heures après, nous montions à cheval ,pour reprendre la route d'Indépendance. Cinquante Sioux devaient nous escorter jusqu'au delà du fort Leavenworth, c'est-à-dire jusqu'à la première habitation qui s'élève sur les limites du désert. Inutile de dire que nos adieux furent solennels. Rahm-o-j-or nous serra à tous cordialement la main, et Otami-ah joignit ses vœux aux siens, nous souhaitant un heureux voyage jusqu'à la terre des visages -pâles ; charmante jeune fille à qui, tout en donnant des leçons, j'avais i^alement accordé une place dans mon cœur.

Le premier jour de notre départ, il plut du matin au soir; le lendemain, le temps n'était pas plus favo-

346 CIÀâHi BT ^lUt.

rable ; mais enfla la troisième joamée fut plas l>elie. Gomme chasseur, je me souviendrai longtemps de cette date, car je fus témoin et acteur d'une chasse admirable.

Nous venions d'entrer dans une gorge obstruée ùq buissons , lorsque Duquesne , dont le cheval trottait à côté de moi, s' arrêtant tout-à-coup, nous engage a à faire halte sans mot dire. Il se laissa couler à terre, et appuya son oreille sur le sol pour écouter. Après quelques secondes, il nous conseilla de l'imiter et obéissant à son désir, nous nous jetâmes tous à plat ventre, prêtant une oreille attentive, mais avouant que notre ouïe était en défaut. Trois fois nous répétâmes cette manœuvre; à la quatrième Houledient, nous saisîmes m\ bruit fôihle et insignifiant, qui, peu à peu devint plus distinct et augmenta de moment en moment.

Abriter nos moutures derrière un bouquet de bois, y remiser nos trois charrettes, tout cela fut l'affaire de quelques minutes; puis, nous glissant à travers un buisson impénétrable, nous parvîmes tous sur la lisière opposée. Chacun de nous, caché par la verdure attendit le moment opprtun où les animaux qui arrivaient indubitablement sur nous, passeraient à sa portée.

Quels étaient-ils? cerfs, coyotes, antilopes ou bisons? Nul ne pouvait le dire La branche fourchue d'un cotomiier se trouvant devant moi, j'y posai le canon d'une carabine que j'avais emprunté à l'arsenal de M. Mead, et j'attendis, le cœur palpitant, le moment de lâcher la détente.

cflissif iT pAchis. 347

Tout d'un coup, dans Tespaôe vide entre les buissons qui croissaient devant nous, apparurent une vingtaine de bisons emportés de notre côté par une course précipitée. Telle était l'impétuosité de ces animaux, qu'on entendait se briser avec fracas les rameaux qui obstruaient leur passage. Tous étaient malbeureusement à de si grandes distances, qu'il était impossible d'en ajuster un avec quelque chance de succès.

Déjà, pour ma part, je craignais que le troupeau tout entier ne nous échappât, lorsque, à quinze pas devant moi, je vis arriver un magniûque bison qui, trottant clopin-clopant, traînait avec difficulté une de ses jambes. J'attendais, tout en l'ajustant, que la distance qui le séparait de moi fût moins grande, lorsqu'un magnifique glouton, qui poursuivait l'animal, vint s'offrir à mes regards. Rien n'est plus gracieux que cette félme du Nord : tête haute et les yeux brillants, elle bondissait en rugissant, se rapprochant à chaque élan du bison qui cherchait à échapper à ses étreintes. Quel admirable spectacle, pour nous chasseurs, que de voir ces deux nobles têtes, dont la vie était presque entre nos mains et ne dépendait que de notre adresse I J'allais tirer sur le glouton, lorsque cet animal carnassier fit un bond prodigieux et s'élança sur le dos du bison. Tons deux roulèrent à terre, l'un étreignant, et l'autre tellement étreint qu'il ne pouvait se débarrasser des griffes de son ennemi. T^e glouton pourlédiait ses lèvres humectées de sang, et resserrait de plus en plus l'étau vivant qui paralysait la vie te bisoBtf Efifln ce dernier laissa retomber l<mrdement

dit ClAMM BT TtCïïU.

sa tète sur le sol, ses membres se raidirent, et il resta immobile.

C'était le moment de faire feu ; chaque seconde de retard pouvait permettre à mes camarades de tirer à mon nez et K ma barbe. Sans sortir de nia eadiette, au moment où le glouton tournait la tète de mon côté, je rajustai et lâchai la détente de ma carabine. Je le vis, au milieu d*uu nuage de fumée, sauter à une distance assez grande et retomber, se livrant à des contorsions qui indiquaient une mort prochaine. M. Mead mit un terme à cette agonie et à ces mugissements horribles.

C'était le premier glouton que j'avais tué de ma vie : je laisse à penser quelle joie j'éprouvai k le regarder, à le retourner dans tous les sens, à le dépouiller et à serrer précieusement sa robe mouchetée. Cette fourrure curieuse est encore un de mes plus beaux trophées de chasse. Quant au bison il était bien mort : le glouton l'avait surpris au moment où il avait passé sous l'arbre du haut duquel il guettait sa proie. Il avait péri étouffé et saigné à la fois à la jugulaire.

En arrivant à Saint-Louis, j'avais pris congé de plusieurs de mes camarades de chasse, MM. Dehnot et Simonton furent les seuls qui se décidèrent à remonter rOhio avec moi pour rejoindre l'Etat de New- York par les lacs et les chutes du Niagara. Tous trois nous étions à bord du steamboat Je/ferson , sorte de maison flottante peuplée de la cale au faux-pont, et qui devait nous amener en deux jours à Cincinnati. Le départ eut lieu le soir, et au milieu de la mâée qui

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s'opère sur on steamboat américaiu, lorsqu'il Ulebesa vapeur et détache ses amarres, j'avais confié à l'un des nègres du bord tout mon bagage, parmi lequel se trouvaient les deux ballots rapportés du camp de Rham-o-j-or, l'un contenant les fourrures échangées pour mon fusil, l'autre mon costume de guerrier. Tout cela avait été remisé sous mes yeux, et une chaîne passée entre les courroies et les cordes de chaque colis, fixée à l'autre bout par un cadenas fermé sur le dernier anneau, me faisait croire que je pouvais aller reposer en paix. D'ailleurs mon nègre ne devait- il pas veiller pour obtenir un salaire ? Fatale confiance ! J'avais compté sans les rusés thieves^ passagers ordinaires, des bateaux à vapeur qui silonnent les fleuves des Etats-Unis. J'aurais dû mieux réfléchir sur la sagesse de ces écriteaux nombreux qui se dressaient devant moi, cloués à chaque colonne de notre auberge flottante : Beware of thieves and pick pockets (prenez garde aux voleurs et aux ûlous).

Le lendemain malin, lorsqu'après déjeuner j'eus la curiosité de voir si, pendant la nuit, on n'avait point, durant les différentes^ stations, dérangé ou du moins bousculé mon bagage, il me fût impossible de retrouver mes deux ballots.

Je criai, je tempêtai, je menaçai le stupîde mauricaud de le faire jeter en prison, car il était responsable de mes effets : rien n'y fit. Soit par l'effet d'un vol, soit par suite d'une erreur, je perdais à la fois mes fourrures et mon costume de Peau-Rouge*

Adieu le plaisir que je me faisais à l'avance de distribuer mes richesses à mes parents et amis I Foin

3Î0 CmiSBS IT FÉeBlf.

da désir que j*ayais de me parer en Europe de mon vêtement sioux ! Il me fallait renoncer à tout cela. Bon gré mal gré, je dus philosophiquement me résigner à mon sort ; je pris le parti de n*y plus songer. Hélas ! de mon voyage au milieu des Indiens, il ne me reste plus à cette heure qu*un arc et quelques flècheSf une poche pour la poudre et le plomb, brodée en barbe de porc-épic, et la peau de mon glouton. Qui sait ce qu*est' devenu le reste de mes curiosités et quelles épaules ont paré mes précieuses fourrures?

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