‹ Chasseurs canadiens [microforme]Chapitre 1 sur 15 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Qu'est-ce que le bighorn? — Chèvre ou mouton. — Le Club : Chasse et pêche.— Anglais parieurs.— Un million pour un mot. — Sir Georges Leslie. — Liverpool, Halifax, Victoria. « J'irai seul ». — Dans trois mois.— Dépêche.,— Ruiné,

— … Un mouton!

— Une chèvre!

— Mais non!

— Mais si!

— Allons, mon cher, n’y metiez pas d’amour-propre, c'est un moulon.

— Mais, mon cher, il ne s’agit pas ici d'amour-propre. la vérité seule m'oblige à proclamer, de toutes mes forces, que c’est une chèvre.

— C'est de l'entêtement!

— Dites une conviction!

— Vous âvez des raisons, sans doute!

« Bonnes ou mauvaises. donnez-les.

— Commencez vous-même.

— Des mots, tout cela!

» Nous ergotons depuis un quart d’heure sur un entrefilet rédigé par un journaliste professionnel.

— ,..Et non infaillible.

— Vous dites cela parce qu'il est de mon avis.

— Parce qu'il affirme sans preuves.

» Que diable! mon cher, quand on a l’honneur de faire, comme nous, partie du Shooting and Angling club, on a bien le droit de discuter l'opinion d'un rédacteur du Gun, et qui plus est de ne pas la partager.

— Nous n’aboutirons à rien, si nous continuons de la sorte à nous renvoyer mutuellement, comme une balie, vous mon mouton, moi votre chèvre.

» Faisons mieux : prenons un arbitre.

— Mon cher James Fergusson, voici la première parole raisonnable sortie de notre entretien.

— Mon cher Edward Proctor, le seul fait d’en convenir est un témoignage de sagesse.

— Quel sera l'arbitre ? |

— Nous sommes seulement quatre au salon : Vous, moi, Andrew Wolf et sir Georges Leslie.

» Je propose sir Georges Leslie.

— Je préfère Andrew Wolf.

— Sir Georges est un chasseur hors ligne.

» Il a battu les buissons de tous les pays du monde... il connaît tous les sports... son opinion fait loi.

— Décidément, j'aime mieux Wolf.

» Il est plus aimable, plus liant, plus accessible. et sa compétence égale, à mon avis, celle de sir Georges Leslie.

— Vous ne voulez pas de sir Georges pour arbitre?..

— Vous refusez Andrew Wolf?

— Et dire, s’écrie avec une sorte de désespoir comique Edward Proctor, un petit, gros, court, vermeil, tout rond, que nous ne pouvons même pas nous accorder sur le nom

de celui qui doit nous mettre d'accord!

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— Rien ne nous empêche, répond James Fergusson, un grand sec, mince, blême, de nous adresser à tous les deux...

— Et s'ils ve parviennent pas à s'entendre ?

— Ils auront peut-être l'esprit de choisir, en dernier ressort, un dernier arbitre.

— Comme vous voudrez, James... mais, sachez-le, je n’abandonne aucune de mes prétentions.

— Entendu, Edward! de mon côté, je ne cède sur aucun point.

Riches industriels retirés des affaires, aussi différents au moral qu'au physique, amis intimes d’ailleurs, et perpétuellement en désaccord sur toutes choses, les deux interlocuteurs font partie du club Chasse et Péche, à la façon de certains membres des sociétés de géographie qui, n'ayant jamais franchi la banlieue de leur ville natale, adorent se frotter aux explorateurs.

La passion du sport les a pris sur ie tard, et comme c'est très bien vu là-bas, en Angleterre, où les exercices corporels sont en grande faveur dans l'aristocratie, ils sont devenus pêcheurs et chasseurs convaincus, autant que malheureux.

Mais le succès ne fait rien à la chose, au contraire, puisque, dit-on, les inclinations contrariées sont les plus violentes.

Quoi qu'il en soit, ies deux amis ne sont pas les moins zélés parmi les membres du Shooting and Angling et par abréviation du Shooting club.

Ils y prennent leur repas, se bourrent consciencieusement de toutes les publications spéciales à la matière, et se meurtrissent chaque jour l'épaule et la joue à brûier trois cents cartouches dans le stand annexé au club.

En somme des enragés, naïfs, ignorants et maladroits, tout prêts de se croire shooters sérieux, parce qu'il leur arrive de chercher la petite bête, et de soulever des questions puériles n'ayant pour ainsi dire plus de rapports

avec la chasse qui est non seulement une passion irrésistible, mais encore un grand art.

Les futurs arbitres jouent aux échecs à l’autre extrémité du salon.

Edward Proctor et James Fergusson se lèvent en même temps et vont se planter sans bruit, le premier derrière Georges Leslie, le second derrière Andrew Wolf.

La partie est à peine commencée, les adversaires sont d’égale force, la lutte sera longue.

Proctor, malgré son habituel aplomb d'homme replet et copieusement renté, n'ose pas interrompre les joueurs, et Fergusson, très lié cependant avec Wolf, éprouve un sentiment de gêne se traduisant par des mouvements inconscients, des claquements de langue, des bruits de déglutition…

— Que voulez-vous? demande sir Georges agacé, d’un ton sec, tranchant, sans remuer la tête, sans lever les yeux de dessus l’échiquier.

— Faire appel à vos lumières, cher sir Georges, et solliciter de votre expérience un... verdict... répond d’un ton conciliant Edward Proctor.

— Et vous joindrez vos lumières à celles de sir Georges Leslie, n’est-ce pas, mon cher Wolf; et votre sentence confirmera ou infirmera la sienne, continue James Fergusson.

— À qui, diable! en avez-vous avec vos lumières, vos verdicts, vos sentences... et surtout avec votre air solennel ?

— Au fait! interrompt sir Georges de sa voix de phonographe.

— Sur l'affirmation d'un rédacteur du journal The Gun, mon excellent ami James Fergusson prétend que le bighorn est une chèvre, er quoi il se trompe, déclare Edward Proctor, car.

— Mon cher ami, Edward Proctor commet une erreur déplorable en soutenant le contraire, c’est-à-dire que le bighorn est un mouton, s’écrie James Fergusson, puisque,

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de l'avis des hommes les plus autorisés, le bighorn est manifestement une chèvre.

— Un mouton!

— Une chèvre!

— La preuve, c’est qu'on l'appelle : « mouton sauvage des Montagnes Rocheuses ».

— Le dernier traité sérieux d'histoire naturelle le désigne sous le nom de capra canadensis!…

» Capra veut dire: chèvre! entendez-vousbien... chèvre! chèvre canadienne.

— Je m'appuie sur l'opinion d’un traité non moins sérieux qui donne au bighorn le nom d'ovis montana!

» Ovis veut dire brebis... entendez-vous, brebis... ou si vous aimez mieux, mouton... mouton de montagne.

Les deux arbitres n’out pas sourcilié pendant cette discussion dont le diapason monte... monte à perte d’ouie.

— Ah! vous connaissez le bighorn, dit enfin sir Georges saisissant un moment d'accalmie.

— Approximativer-nt... par des récits... des relalions...

— Splendide gibier... capture dramatique... énervante.….… difficile. exigeant une santé de fer, une adresse hors ligne, et aussi une chance de pendu.

» Je le préfère au lion du Cap, à la panthère de Java... je dirai même au tigre royal, car on peut toujours porter bas un tigre, et on n'est jamais certain de joindre ” bighorn.

» Bientôt, du reste, il n’y en aura plus, et ce magnifique animal aura disparu comme ie grizzly... comme le bison. et tant d’autres.

— Alors, interrompt presque timidement Mr Proctor, vous avez chassé le bighorn?

— J'en ai même tué un... un seul... j'en ai mangé une côtelette…. cette côtelette m'a coûté mille livres a}. Je ne les regrette pas.

(1) Vingt-cinq mille francs,

—- Nul mieux que vous ne pourra donc trancher le différend élevé entre nous à ce sujet.

Ainsi mis à même de s'exprimer sur son thème favori, sir Georges s’est levé peu à peu.

C'est un homme d’âge mal défini, fatigué plutôt que vieux, grand, sec, anguleux, au masque impassible, glacial même, aux yeux froids, mornes, sans regard, à la bouche mince, sans lèvres, surmontée d’un nez recourbé en bec d’épervier.

Sa face impassible, d’une étrange pâleur, s’encadre de longs favoris poivre et sel auxqueis se joignent de longues moustaches châtaines, semées de fils blancs. Ses cheveux sont noirs, épais, d’une nuance crue et tranchant singulièrement avec cette barbe grise.

En somme, Sir Georges Leslie doit avoir, et depuis longtemps, dépassé la quarantaine : riche, élégant, gentleman irréprochable, célibataire endurci, il a employé la plus grande partie de sa vie à courir le monde. Ses aventures ont défrayé le public du sport, il a été l’homme à la mode pendant plusieurs saisons, et pourtant il n’a jamais été franchement sympathique.

On a raconté certaines histoires sanglantes dont il aurait êlé le héros... on lui a prêté, sans rien préciser, du reste, de ces actes de férocité froide, implacable et réfléchie, familiers à certains monomanes de sang... Un officier de l’armée des Indes, mort depuis tragiquement, a même dit qu’on l'avait surnommé : le Vampire...

Aucune preuve, d’ailleurs, à l’appui de ces on-dit, qui ont pourtant laissé dans les esprits une vague et sinistre empreinte.

— Ma foi, dit-il en croisant les bras sur sa poitrine osseuse, mais robuste, j'aurai du mal à vous mettre d’accord.

» J'opinerais cependant pour un mouton... si toutefois mes souvenirs un peu confus m'autorisent à émetire une vague opinion.

— Un mouton! Je l'avais bien dit, s’écrie Proctor triomphant.

— Ses cornes en spirale, énormes, immenses, atteignant jusqu’à cinquante-deux pouces (un mètre trente), sont celles du mouton avec leurs stries transversales.

—- Mais, interrompt Wolf, leur habitat, leurs mœurs, leur agilité prodigieuse les ramènent vers le genre chèvre.

» Après tout, comme le prétend James Fergusson, le bighorn, ce gibier légendaire des Rocky, pourrait bien être un bouquetin.

— Pensez qu'il atteint et dépasse cinq pieds (un mètre soixante)i

».. Du reste, mouton ou chèvre, peu importe, du moins pour l'instant.

» Pariez-vous, Fergusson, et vous aussi, Wolf?

— Certainement! Je parie mille livres pour la chèvrel

— Moi aussi, va pour mille livres! répond Wolf,

— Mille livres!... la belle affaire... quand on a une conviction et la certitude absclue de gagner...

« Moi, je mets cinq mille livres, et vous, Proctor?

— Va pour cinq mille! affirme le petit homme après une hésitation très appréciable.

— Tenu! ripostent d'une seule voix Wolf et Fergusson ne voulant pas en avoir le démenti.

Cette somme de cinq cent mille francs engagée pour un motif aussi futile nous semble exorbitante, à nous autres Francais. Elle n’a rien que de très ordinaire en Angleterre où sévit avec une incroyabie violence la fureur du pari, dans toutes les classes de la société. Manie absurde enlevant à la population le meilleur de son temps, et bien caractéristique chez une nation vieillie, spéculatrice, point artiste et singulièrement avide d'émotions, comme tous les blasés.

Ce pari proposé par Sir Georges Leslie, et accepté par ses interlocuteurs, va du reste avoir, et avant peu, des conséquences dramatiques.

— Et maintenant, riposte Fergusson, avec assez d'àpropos, comment prouver la vérité ou l'erreur de nos affirmations ?

— D'une facon toute simple, répond Sir Georges.

» Le bateau de Liverpool pour Halifax part à minuit... il est deux heures... C’est plus de temps qu'il n’en faut pour se préparer.

» On prend le bateau de Liverpool, on débarque à Halifax dans sept jours, on s’installe dans un car üu Trans- Continental Canadien railway, et six jours après, on s’arrête à Victoria, la gracieuse capitale de la Colombie britannique, d’où l’on organise une expédition pour les Rocky Mountains.

» Voilà!

— Vous dites : on part... qui?

— Nous tous, pardieu!... nous, les intéressés au pari. membres tous les quatre du Shooting, chasseurs déterminés…

A ces mots, Proctor et Fergusson, Wolflui-même, quoique férus de ce cosmopolitisme anglais que rien n’arrête, se regardent interdits, goûtant peu ce projet dans lequel entrent en ligne de compte, el à première vue, des fatigues, des privations, et même des dangers devant lesquels hésite leur farniente d’industriels retirés du tumulte des affaires.

— Aller aux Montagnes Rocheuses... à quoi bon? dit doucement Proctor calmé soudain.

— Tuer un ou plusieurs bighorns, et juger ainsi de visu, qui de nous a tort ou raison?

— Mais, reprend à son tour Fergusson, nous ne sommes

pas naturalistes, pour fixer les caractères... zoologiques.

— Qu'’à cela ne tienne!

» Il est facile d'emporter un appareil de photographie instantanée. On prend les images de l’animal sous tous ses aspects; on rapporte en outre un squelette et on’ confie le tout à des naturalistes.

» C’est plus que suffisant pour en déterminer l’esrèce.

— Diable! c’est que... les Rocky sont bien loin. et nous ne sommes plus jeunes.

— Alors vous refusez?... J'irai donc seul... pour éviter à quatre membres du Shooting la honte de revenir sur un pari.

— Et vous partez! demande Fergusson béant d’admiration.

— À sept heures de Londres... à minuit de Liverpool.

— Pour Halifax? demande à son tour Proctor nou moins béant.

— Pour Halifax, Victoria, puis pour les rives de Fraser, le grand Heuve de la Colombie Britannique, où se trouvent des truites superbes, — non loin des montagnes où se réfugient les derniers bighorns.

— Et vous reviendrez ?

— Un délai de . -vingt-dix jours vous paraît-il suffisant ?

— Absolument !

— Eh bien! je reviendrai, s’il plaît à Dieu, dans trois mois, avec une carcasse de bighorn et une série de vues photographiques de l’arimal entier.

» Quant aux frais de voyage et de capture, nous les supporterons en commun.

— C'est trop juste.

» À moins que vous ne préfériez être défrayé comme dédommagement de vos fatigues.

— Allons donc! riposte un peu dédaigneusement sir Georges, vos fortunes n’y suffiraient pas.

» Ce qui est entendu est bien.

» Quant à vous, mon cher Wolf, notre partie d'échecs tient toujours, n'est-ce pas?

— Mais... puisque vous partez.

— Nous la continuerons par correspondance... et j'espère bien vous la gagner...

— Pour cela, je parie que non.

— Etes-vous homme à engager cinq mille livres?

— J'accepte!

— Vous êtes réellement un beau joueur et un véritable Anglais.

— Messieurs, je vous quitte.

» Nous sommes aujourd’hui 45 mai, je serai de retour au 15 août.

— Attendez au moins que nous rédigions en quadruple expédition les ciauses de notre gageure, pour que chacun de nous en possède un exemplaire.

— Nos paroles sont échangées, elles valent mieux que toutes les signatures.

» Adieu, messieurs ! »

Rentré chez lui, sir Georges trouva une dépêche laconique lui annonçant, avec la brutalité particulière aux télégrammes, la fuite du banquier chez lequel était déposée toute sa fortune, évaluée à cent mille livres (deux millions cinq cent mille francs).

Sir Georges lut deux fois la dépêche, fronça le sourcil, pinça les lèvres, puis, avec le plus beau sang-froid du monde, tortilla le papier bleuté, s’en servit pour allumer un cigare et murrmaura, tout en aspirant avec sybaritisme l’odorante fumée :

— J'ai dix mille livres de paris et j'ai en caisse tout juste mille livres. de quoi tuer le bighorn et lever quelques belles truites.

» C'est maigre!

».Il faut absolument que je gagne, et que je refasse incidemment une fortune là-bas.

» Sinon!.…

» Bah! Les mines du Caribou ne sont pas épuisées.. Mon frère le lieutenant-gouverneur m'aidera.

IT

En route. — Le Transcontinental Canadien. — Vancouver et le terminus. — Victoria et ses Chinois. — Souvenir à l’échiquier. — Le lieutenant-gouverneur. — L’Anglais chez lui. — Premier meurtre. — Comment le haut fonctionnaire entend les affaires.— La maison de sir Georges.

Grands et petits, les journaux de Londres annoncèrent et commentèrent le départ de sir Georges Leslie, effectué à l'heure annoncée. Quelques-uns publièrent son portrait avec une courte notice biographique. Un grand nombre parlèrent de ses partenaires, inconnus de la veille et probablement du lendemain, qui eurent du moins la joie de se voir imprimés tout vifs. Tous firent enfin une réclame enragée au Shooting and Angling Club, dont chaque membre sentit rejaillir sur lui une parcelle de la gloire déversée en cataracte sur le voyageur, qui, pendant vingt-quatre heures, fut illustre dans tout le Royaume-Uni.

De nouveaux paris se greffèrent, naturellement, sur jes premiers, et furent inscrits, sur les livres « ad hoc » à

quatre-vingt-dix jours d'échéance, puis sir Georges Leslie, James Fergusson, Edward Proctor, Andrew Wolf, le bighorn lui-même, cause occasionnelle de tout ce tapage, furent consciencieusement oubliés.

Cependant les prévisions de sir Georges, indifférent à ce bruit, se réalisèrent tout d’abord avec une régularité fort honorable pour les entreprises britanniques des transports maritimes et terrestres.

Parti le 16 mai 1886, à minuit, de Liverpool, avec son « vade mecum » peu encombrant, mais complet de globetrotter , il débarquait le 23 mai à Halifax, capitale de la Nouvelle-Écosse, aujourd’hui province du Canada.

D'Halifax à l'ile de Vancouver, située entre 1230-1280 à l’ouest de Greenwich et 48°-51° de-latitude nord et colléa en biais au continent dont la sépare seulement le détroit de Géorgie, on ne compte pas moins de cinq mille neuf cent huit kilomètres.

Confortablement installé dans un sleeping-car, il parcourut sans désemparer cette distance énorme, sans fatigue appréciable, et traversa en six jours et six nuits consécutives le Dominion du Canada.

Le Canadian Pacific Railway, une véritable merveille, est la dernière ligne transcontinentale construite en Amérique. Chose absolument stupéfiant: pour nous autres Français qui attendons des années vingt-cinq lieues de chemin de fer d'intérêt local, cette colossale voie ferrée fut installée en cinq ans. Au mois de juillet 1885, un train parti de Montréal atteignait le Pacifique cinq ans avant le délai prescrit aux entrepreneurs. Résultat d'autant plus extraordinaire, que la voie avait dû être établie à travers une contrée presque déserte, et présentant de grandes difficultés naturelles.

Peu importait d’ailleurs à sir Georges, bien trop Anglais pour s’extasier sur des choses non mentionnées par le Badæcker et le Brasha w. Il traversa en dormant les plaines du nord-ouest, but et mangea comme un ogre, expédia,

en passant à Régina, une dépêche ainsi conçue à son partenaire Andrew Wolf : J'avance d’une case l’évéque noir, — bishop (1) — réponse à Lytton.

Puis il fuma quantité de cigares sur la plate-forme, se recoucha, remangea et refuma jusqu'aux Montagnes Rocheuses.

Il n’eut pas même un regard pour le fameux « Col du Cheval-qui-rue », le « Kickg-Horse » par où le railway franchit le point culminant des Rocky.

Ce passage, dans lequel s'engage la voie après avoir côtoyé la rivière à l’Arc, est situé à 1,614 mètres. C’est là une altitude supérieure à celle des tunnels percés dans les Alpes. Mais l’accès en est relativement facile, grâce à des rampes dont la pente atteint jusqu’à trente-neuf et quarante-cinq millimètres par mètre, sur une distance de six kilomètres.

Plus heureux que leurs confrères d'Europe, les ingénieurs anglo-américains ont pu faire franchir, à ciel découvert, les escarpements les plus redoutables à leur railway, sans ces travaux prodigieux qui ont rendu si longue et si difficile la traversée des Alpes.

Ni les merveilles de l’industrie humaine, ni les splendeurs sans cesse renouvelées de l’admirable panorama ne purent dégeler cette banquise animée, voiturée dans le sleeping sous le nom et l'aspect de sir Georges Leslie.

Il se contenta d’inspecter longuement, avec sa minutie d’Anglais flegmatique, les anfractuosités rencontrées dans le champ de sa lorgnette et de ronchonner:

— Voici le parc aux bighorns!

Puis il ajoutait, comme variante :

— Wolf sera forcé d'avancer son pion du roi.

En passant à Yale, la vue de quelques orpailleurs chi-

(1) C’est une des pièces d’échecs appelées fous par les Français,

nois be: bottant dans des cloaques fangeux lui fit cependant couri: un petit frisson à fleur de peau.

— De l'or! La terre sue l'or, dans ce district... je verrai un peu plus tard!

Le terminus du Transcontinental Canadien, après avoir été New-Westminster, est maintenant Vancouver. A l’époque où sir Georges traversa le Dominion, Vancouver, qui compte anjourd'hui 15,000 habitants, n’existait pas. A la place où s'élève aujourd'hui la coquette et déjà opulente cité, bâtie en damier, comme les villes américaines, se hérissaient les épais taillis d’une impénétrable forêt. New-Westminster déchu ne sera bientôt plus qu'un faubourg de Vancouver dont le boom s'accroit de jour en jour.

Sir Georges quitta le sleeping-car le 9 mai, à onze heures du matin, fit transporter ses bagages sur un des vapeurs chargés du transit entre le terminus et la capitale de la province, puis sembarqua séance tenante.

Malgré sa situation insulaire, Victoria est d'accès très facile, grâce au va-et-vient perpétuel des steamers.

Gracieuse et très riche ville ombragée d'arbres, ornée d’un parc superbe, éclairée à la lumière électrique, et possédant un abondant réservoir d'eau alimenté par un lac éloigné de douze kilomètres, Victoria n’a pas moins de vingt mille habitants, dont un quart de Chinois.

En tant que capitale de la Colombie anglaise, elle est le siège du gouvernement provincial représenté par un lieutenant-gouverneur, des ministres provinciaux et une assemblée législative (1).

Comme leurs proches voisins les Yankees, les Anglais

(4) La Colombie britannique ne possède point de Chambre haute cu conseit législatif, ainsi que les provinces d’Ontario et de Manitoba. Elle envoie au parlement canadien, siégeant à Ottawa, six députés issus du suffrage universel, et trois sénateurs nommés par le gouverneur générai.

commencent à se préoccuper de l’aftluence considérable des Chinois qui finissent par former une colonie asiatique dans la ville anglaise, à tel point qu'ils possèdent leurs rues, leur quartier, jusqu’à leur théâtre.

Privés du droit de vote, incapables d'acquérir la personnalité civile, ils sont en transit, considérés comme marchandise plombée! et transportés en vagons fermés d'un point à l’autre du territoire.

Malgré cette clause bizarre de la tolérance dont ils sont l'objet, malgré la taxe d’entrée de cinquante piastres qui leur est imposée, ils constituent, paraît-il, un véritable danger pour l'élément anglais, tant leur multiplication est rapide et hors de toute proportion.

En homme auquel sont familières les dispositions de la jeune cité, sir Georges, plus flegmatique et aussi plus rogue, pius hautain que jamais, fit conduire ses bagages au palais du gouverneur, se rendit aussitôt par le plus court au postal-office et trouva deux dépêches : l’une de son partenaire Wolf l'informant qu'il pousse effectivement le pion — man — de son roi, l’autre lui apportant les compliments des membres du Shooting and Angling Club.

A la première il répond : « J’avance d’une case le pion de la tour de la Reine. »

A la seconde il répond brièvement : « All right ! » ce qui n’est guère compromettant. Puis, paraissant se souvenir enfin que son frère est lieutenant-gouverneur de la province, il se rend au palais, une fois ses affaires terminées.

Malgré l'ampleur des voies, il y à parfois encombrement, et sir Georges, en bon Anglais, ignore les obstacles, surtout quand ils sont vivants. Deux Chinois pourvus d’éventaires où sont entassés de menus bibelots d’exportalion, ayant eu la malencontreuse idée de lui barrer le chemin pour lui offrir leur marchandise, il les empoigne, de chaque main, par leur queue de cheveux, hâle à pleins bras, déracine les deux magots, et les culbute au beau

20 CHASSF: RS CANADIENS

milieu de la chaussée, avec cette ineffable brutalité dont le sujet de Sa Majesté la Reine est volontiers coutumier.…. avec les faibles.

Un Espagnol proteste, et, le prenant pour un Allemand, autre variété de butor, lui crache dédaigneusement ces mots :

— Pourceau de Prusse!

D'un coup de poing rapide comme un éclair et pesant comme un coup de massue, sir Georges l'étale sur le dos.

L’autre se relève, crachant rouge, le couteau à la main, bondissant comme un chat-tigre.

Sir Georges écarte lestement la lame qui lui arrive au corps, se coupe légèrement l'index gauche, voit son sang et dit froidement :

— Coquin! tout le vôtre pour une goutte du mien!

Saisissant alors un revolver Smith et Wesson dissimulé dans le pistol-pockett, il l’applique sur le front de son adversaire et lui fait tout simplement sauter la cervelle.

Un policeman, reconnaissant un Anglais de la métropole, arrive à pas compté, le touche à l'épaule de son bâton et l'invite poliment à le suivre chez le shériff.

— Non pas! chez mon frère le lieutenant-gouverneur.

— Ah! dit le policeman, c’est autre chose, Votre Excellence est libre.

— Et vous, prenez ces deux guinées pour boire.

Cinq minutes après, un planton l'introduit près de son cadet sir Harry Leslie, qui lui tend les bras avec un élan tout fraternel.

— Vous! Georges! mon frère! Quelle surprise et quelle joie!

» Et ne pas m'avoir prévenu!

» Quel bon vent vous amène ?

— Oui, Harry, c'est moi... très heureux de vous voir, en vérité...

» de vous dirai tout à loisir le motif de mon voyage en

Colombie; nous avons le temps de causer, car je pars seulement demain.

« À propos, il y a dans les rues de votre ville des gens bien encombrants.

— Comruent cela ?

— Je crois avoir détérioré une paire de Célestes, et cassé, Dieu me pardonne, la tête à un drôle.

» Faites-moi donner, je vous prie, une cärtouche de revolver calibre 410 (1); mes munitions sont dans une caisse fermée.

Sir Harry Leslie est trop bon Anglais pour ne pas comprendre et approuver le motif du voyage de son aîné. Un pari d’une telle importance. un temps relativement si court... Diable! les moments sont précieux, et les bighorns de plus en plus rares. Il faut donc aviser promptement, partir sans délai, et battre avec acharnement les récifs montagneux encaissant Fraser-River, le principal cours d’eau colombien. Là seulement il y a chance de trouver le superbe gibier attaqué, pourchassé, anéanti en détail avec une frénésie stupide, irraisonnée.

— Ajoutez à cela, mon frère, que je suis ruiné à plat, et que je vaux à peine deux mille livres. et jugez s’il est urgent de me refaire.

— Bah ! répond avec insouciance le lieutenant-gouverneur, on est toujours plus ou moins en déconfiture.….

» Raison de plus, alors, de pousser jusqu’à cet opulent district minier du Caribou un peu abandonné...

» Il y a de très riches placers dont les titulaires ne remplissent pas absolument toutes les formalités édictées par la loi.

» Je vais vous donner une commission d'’inspecteur, avec pleins pouvoirs près des autorités de toute la province... Vous aurez qualités pour prononcer et faire ac-

(1) Dix millimètres vingt-cinq.

complir sans délai l’éviction des diggers qui ne seront pas en mesure.

» Les concessions se trouvant immédiatement libres, vous verrez à les pourvoir d’un propriétaire de votre choix.

— Vous êtes un brave cœur, Harry, et votre esprit est plein de ressources.

— Je vous préviens seulement qu'il vous faudra sans doute un peu batailler... nos «free diggers » ont ja tête chaude.

» Se voyant dépossédés... même légalement, ils résisteront, je le crains. il y aura des armes à feu qui partiront toutes seules. :

— Vous le savez, Harry, la lutie ne m'effraye pas, dit sir Georges, dont les yeux ternes furent traversés par une rapide et sinistre lueur.

— Vous avez la mair prompte, je le sais, et je connais votre adresse infaillible.

» Il faudra pourtant ne pas trop vous y fier, et vous garder comme en guerre.

» Surtout, pas de meurtre inutile... vous me comprenez...

— Je tâcherai de ne tuer qu’à bon escient et dans les cas graves.

— All right!

» Maintenant, laissez-moi vous pourvoir d’une partie de votre personnel.

Le lieutenant-gouverneur, à ces mots, presse le bouton d'une sonnerie électrique. Le planton accourt avec une rapidité montrant que Son Excellence sait se faire obéir.

— Faites venir Li.

Trente secondes après, un Chinois propre, luisant, grassouillet, l'air béat, tout de blanc vêtu, chaussé d’escarpins en paille, apparaissait à la porte du fumoir.

— Maître Li, vous voyez ce gentleman, dit le lieutenant-gouverneur en montrant sir Georges.

DES pari . ÉDe CU dm dne ie de gd Ton ET onde SAS RSS, RSR:

» C'est mon frère! Dorénavant, sous êtes attaché à sa personne, en qualité de cuisinier... Vous le suivrez partout où il lui plaira de vous emmener, vous lui obéirez comme à moi-même, quoi qu'il vous commande, et vous vous souviendrez toujours qu’il y a ici, pour vous faire uue cravate, trois brasses de bonne corde, au cas où vous ne feriez pas votre devoir.

» Soyez prêt à partir demain à huit heures.

» Allez!

» Une perle! mon cher Georges, dit sir Harry quand le Céleste fut sorti... vnus verrez à l'usage quel serviteur incomparable !

» Il sera votre cuisinier, votre blanchisseur, votre cordonnier, votre tailleur, que sais-je encore... un véritable factotum.

» Ne l’avariez pas trop, il me sera utile après votre retour.

— Je ne puis plus que vous remercier du cœur et de l'estomac, mon cher Harry! vrai, vous me comblez.

— Je vais vous adjoindre, en outre, un de mes valets de pied européens... un sacripant fieffé... il sera votre homme deconfiance. vousen ferez un valet dechambre..

» Plus mon cocher, un Yankee qui a fait tous les métiers, sauf celui d’hornête homme.

» C'est un cavalier excellent, un chasseur hors ligne, en sa qualité d’ancien cow boy... Je le crois capable de tout. même de vous être fidèle.

» Le cocher s’appelle Tom, le valet de chambre s’appelle Joë…

« Je vous les présenterai ce soir... ils sont absents pour l'instant.

» Maintenant, quoi encore ? -

» Quatre chevaux vous suffiront avec un dog-cart, plu quatre mulets et deux charrettes.

» La route d'Yale au Caribou est parfaite.

— À merveille.

— Arrivé à Kameloops, vous recruterez une demi-douzaine au moins d'Indiens porteurs.

— Ceux qui sont appelés ici carriers; je les ai utilisés fructueusement autrefois.

—- Ils vous seront indispensables pour porter à travers les montagnes votre matériel tout entier : tente, armes, munitions, effets, provisions, etc.

» Enfin, si vous pouvez trouver comme guides un ou deux métis canadiens, de préférence d’origine française, et si vous savez les intéresser à votre affaire, je vous garantis le succès.

» Je vais du reste télégraphier aux autorités de Kameloops, la métropole de l’intérieur, de vous dénicher à tout prix ces oiseaux rares.

» Vous irez les chercher vous-même par le chemin de fer, pendant que vous laisserez votre personnel à Ashcroft.

» Maintenant, allons diner, et faire honneur à la cuisine de Li, »

Le plus poissonneux des fleuves.— Les Porteurs ou Carriers.— Guide canadien. — En route. — Comment le métis entend les rapports aver la valetaille. — Le confort de Son Excellence. — Egoïsme anglais. — Les Hommes-du-Sang. — Sir Georges veut voir une scène de cannibalisme.

Le Fraser est le plus grand fleuve de la Colombie anglaise. On pourrait même dire : l'unique fleuve, puisque l’'homonyme de la province, Colombia-River, appartient seulement au territoire du Dominion par la partie supérieure de son cours.

Il pren 1 sa source au lac Tête-Jaune (Yellow-Head), sur le versant occidental de montagnes d’où sortent, par le versant opposé, les torrents dont la réunion forme l’Athabasca.

Son cours affecte vaguement la forme d'un S dont la boucle supérieure enserre l’opulent district minier du Caribou, et dont la boucle inférieure côtoye le chemin de

26 CHASSEURS CANAPIENS

fer de Lytton à Vancouver, et se jette dans le golfe de Géorgie par de larges estuaires. Le corps de l'S, très allongé, recoit de nombreux affluents : Bear-river, Wil- Jow-river, Stewart-river, alimentés par des lacs disposés en longues nappes et coulant à travers des faiiles profondes. Le Black-Water, le Quesnelle, le Chilcotin, le Thomson pour citer seulement les principaux, lui arrivent de droite et de gauche, torrentueux et profonds, chargés pour la plupart d'acide humique, comme le Black-Water, et donnent à ses eaux une teinte sombre très caractéristique. Du cinquante-troisième au quarante-neuvième parallèle, il coule à une telle profondeur entre des montagnes, son lit est tellement anfractueux, qu'il est impossible d'en suivre le cours, encaissé dans des rochers à pic, auxquels il se brise avec des grondements furieux.

Il s'en va ainsi, pendant plus de trois cents milles, bordé par les curieuses terrasses qui donnent un caractère si étrange au pays qu'il arrose, se précipite à travers de nouvelles « Portes d’Enfer » (hell-gate) étroites et resserrées, blanc d’écume, vertigineux, impraticable jusqu’au point où il oblique de l’est à l’ouest pour se jeter dans la mer.

Enfin, sans prolonger une description qui est plutôt du domaine de la géographie proprement dite, il convient d'ajouter que la caractéristique des eaux du Fraser sont : la profondeur, la fraicheur, la rapidité, la limpidité.

Ces eaux roulent en notable quantité les paillettes d'or arrachées aux alluvions lointaines, et renferment tant de poisson que la pêche et les conserves font l'objet d’une industrie très prospère.

Le saumon notamment surabonde dans toute la partie inférieure. Il y a une trentaine d’années, il arrivait très souvent, aux bateliers conduisant au croc leurs embarcations, de harponner sans le vouloir des saumons énormes, au moment de cette migration connue sous le nom de « remontée ».

Dans toute la partie supérieure, et jusque dans les plus infimes affluents, pullule la truite qui se joue des barrages, se complait dans les torrents, et acquiert dans les eaux froides et rapides cette vigueur de mouvements, cette délica tesse de chair siappréciées du sportsman et du gourmet.

Or donc, six jours se sont écoulés depuis l'arrivée à Victoria de sir Georges Leslie, parti d'Angleterre après un pari dont l’objet est la détermination des caractères zoologiques du bighorn, le mouton sauvage des Montagnes Rocheuses.

Sir Georges n’a pas perdu son temps. Grâce à la fraternelle obligeance du lieutenant-gouverneur, il a pu monter en moins de vingt-quatre heures son expédition, réunir hommes, chevaux, mulets et voitures, expédier le tout, en franchise, naturelle ment, par chemin de fer jusqu’à Kameloups, et partir sans désemparer, muni de sa commission d’inspecteur des mines, lui conférant sur ies claims aurifères et le personnel des exploitations un pouvoir pour ainsi dire discrétionnaire.

Informées télégraphiquemen: et stylées en conséquence par le grand maitre de la province, les autorités se sont mises littéralement en quatre pour fournir au voyageur . les éléments indispensables au succès de son entreprise.

Dix de ces Indiens, appelés, comme on sait, carriers ou porteurs, ont été non pas engagés, mais bel et bien réquisitionnés pour un service public, et dont le salaire sera payé quand et comme il plaira au représentant de Sa Majesté très jracieuse.

Le shérif, que ses attributions mettent en rapport avec toutes sortes de gens et qui, dans le périmètre de sa juridiction, connaît un peu tout le monde, a découvert un vieux chasseur canadien.

Ce chasseur est un « professionnel », c’est-à-dire vivant

de son métier, un de ces endurcis coureurs des bois dont la race disparaît de jour en jour.

Il serait plus juste de dire : ayant vécu, car il possède une fortune assez roudelette, trouvée ces années passées dans les mines d'or et qui lui permet de vivre largement, à sa guise, en philosophe doublé d'un Nemrod errant.

Comme il a pendant quarante ans « trappé» pour la Compagnie de Pelleteries de la Baie d'Hudson, et vécu loin des cités de cette vie sans entraves si chère aux hommes de sa profession, il lui faut, au moins huit mois sur douze, vagabonder à travers monts, plaines, forêts et vallées, tant les fatigues et les dangers de cette existence aventureuse exercent une attraction irrésistible sur son puissant organisme.

C'est un géant d'au moins cinquante-cinq ans, taillé en force, agile comme un jeune homme, fort comme un bison, aux cheveux et à la barbe d’un noir corbeau, dont le masque énergique, rusé, impassible et tout à la fois sympathique, annonce un métis.

C’est en effet un Bois-Brûlé franco-canadien, répondant au rom de Joseph Perrot, bien connu de ceux qui ont lu un précédent ouvrage intitulé : De Paris au Brésil par Terre (1), et dont il est un des héros.

Il avait passé la fin de l'hiver à Kameloups, et se préparait à partir pour Barkerville où l’appelaient des affaires particulières. Il allait accomplir ce voyage à pied, les « bras ballants », c’est-à-dire en pêchant et chassant, battant les buissons au gré de sa fantaisie, ainsi qu'il convient à un amant passionné de la nature ayant passé au grand air les trois quarts de son existence.

Comme son rendez-vous est pour dans un mois à la jolie ville de Caribou, il a cédé aux instances du shérif et consenti à accompagner un sportsman anglais venu spé-

(1) Librairie Flammarion, 26, rue Racine, Paris,

cialement pour chasser et dont la destination est la même.

Il a fini par accepter, en haussant les épaules, et en homme qui se moque un peu de l'argent, une livre sterling par jour, en posant comme conditions formelles qu'il n'aurait jamais affaire aux vélets du gentleman, mais au gentleman lui-même, et que ce dernier lui parlerait seulement en français.

Sir Georges Leslie ratifia cet arrrangement convenu avec le shérif, sachant par ce dernier que Perrot était peut-être le seul capable de le mettre en présence d'un bighorn.

Le 4°r juin, la caravane au grand complet s'embarquait à Kameloups, dans le train devant la ramener à Cache- Creek, où se trouve la route conduisant de Yale à Barkerville en passant par Clinton. Au confluent de Bonaparte-River et de Thompson-River, tout le personnel et tout le matériel, hommes, chevaux, colis, voitures est descendu des cars. La caravane se forme et s'engage lentement sur ce chemin qui semble un défi jeté par les ingénieurs aux apparentes impossibilités opposées par la nature.

En tête s’avance tout seul Perrot, vêtu du costume traditionnel en peau de cerf, la carabine en bandoulière, la pipe aux dents, le nez au vent, éclairant la marche.

Derrière, un peloton d’Indiens, pêle-mêle avec des ballots qui n’ont pu être installés dans les charrettes attelées chacune de deux mulets. Vient ensuite la première charrette conduite par le cocher américain Tom, ayant près de lui, sur le siège, le cuisinier chinois Li, dont la face camuse conserve une impassibilité de magot. Puis la seconde charrette, bourrée comme la première jusqu’à la bâche imperméable qui la recouvre, ei conduite en main par un Indien à pied, puis les deux chevaux de rechange, menés en bride par deux autres Indiens, et enfin le dog-cart conduit par sir Georges, en personne,

Près de lui, sur le siège, se tient avec cette rigidité indiquant le domestique de bonne maison, le valet de sir Georges, en grande livrée.

Très intrigués, les Indiens contemplent avec admiration et respecl ce personnage coiffé d’un chapeau à cocarde bleue et rouge, vêtu d’une houppelande marron avec une constellation de boutons énormes, luisants comme autant de soleils, et se demandent s'il n’est pas le grand chef, d'autant plus qu'il est voituré par l’autre, le gentleman barbu aux vêtements toui simples.

Ces naïfs enfants de la nature, ignorant notre civilisation et ses raffinements, ne peuvent d’ailleurs concevoir ‘les rapports de maitre à serviteur, comme on les entend chez nous, et ne sauraient, à plus forte raison, comprendre la haute cocasserie d'un Anglais original qui, pour une expédition de ce genre, s’affuble d’un valet en livrée.

Grâce à la docilité merveilleuse des chevaux, à leur admirable sûreté de pied comme à leur incomparable dressage, la moitié de l’étape s’accomplit sans encombre,

La halte de midi s'imposant bientôt pour la réfection des gens et des bêtes, sir Georges, ne sachant comment se faire entendre de Perrot, arrête son attelage, et tout naturellement expédie au brave Canadien l’homme en livrée.

Ea quelques pas rapides, celui-ci rejoint Perrot, l’interpelle du bout des dents, très rogue, en sa double qualité d’Anglais et de laquais.

— Guide! Son Excellence m'envoie vous commander d'arrêter.

Perrot, très froidement, se retourne, souffle une bouffée de tabac, hausse les épaules et reprend sa marche sans mot dire.

Cinq minutes après, le Canadien, cheminant à longues enjambées de son pas de trappeur, entend une autre voix plus hautaine lui crier, d’un ton de commandement :

— Guidei j'ai ordonné d’arrèter, m’'entendez-vous ?

Pour la seconde fois, le géant se retourne, reconnait sir Georges lui-même et, toisant le maître avec le même -calme que le valet, conserve son impassibilité sereine.

f — Eatendez-vous, quand je commande! continue sir Georges dont la voix tremble légèrement.

— Parlant par respect, répond en français Perrot à ces mots proférés en anglais, faudrait voir un peu, M'sieu Milord, à savoir à qui que vous causez, et ous qu'en sont censément nos conventions.

» D'abord, mon nom est Perrot... j m'appelle pas : guide, souvenez-vous-en, car je tiens à être dénommé ainsi.

» Ensuite, parlez-moi en français, parce que c'est mon idée, acceptée par le sherif et ratifiée par vous.

» Et pour finir enfin, si jamais vous me faites adresser la. parole par ce Pourichinel que vous m'avez envoyé...

— Aoh!... Qu'est-ce, Pouritchinel?.….

— Oui, le saltimbanque, le vâlet, quoi... J'ai affaire à vous, rien qu’à vous, et si un de ces rascals me parle en son nom ou au vôtre, je le casse en deux.

» Et maintenant, si je suis forcé de faire un second discours du caliore de celui-cite, je m'en vais à mes affaires et je vous laisse chercher tout seul votre bighorn.,

» Voilà comment nous sons, nous autres de la vieille France du Canada. » :

A ces paroles soulignées par cette ironie finaude particulière aux paysans quand ils gouaillent un monsieur, sir Georges pâlit, et se sent une envie folle de se ruer, les poings levés, sur le métis.

Mais ce diable d'homme joue, comme par hasard, avec son couteau à scalper, prêt à fouiller les côtes au gentleman, au cas où celui-ci deviendrait incorrect.

Et sir Georges, n’ayant pas la moindre envie de se faire travailler le thorax avec cet instrument dont les trappeurs

ou les mineurs jouent très volontiers, renfonce sa colère, et finit, en somme, par donner satisfaction à Perrot.

La halte, le repas, le départ s’opérèrent sans incidents, puis la seconde partie de l'étape fut parcourue sans difficulté. A la nuit, les chevaux furent dételés, attachés solidement, et pourvus, ainsi que les mulets, d'avoine et de bunch-grass (1).

Li installa le fourneau portatif de Son Excellence, ouvrit plusieurs boîtes de conserves, et fit mijoter une série de mets fort appétissants, pendant que le valet de pied couvrait une petite table d'une fine nappe blanche, et constellait celle-ci d’une argenterie éblouissante.

Entre temps, une vieille bouteille de claret tiédit de façon à développer tout son arome, et Son Excellence qui aime à bien vivre, même en voyage, se met à table et fait honneur, en gourmet consommé, aux victuailles élaborées par Li.

La tente sous laquelle Son Excellence va passer la nuit est déjà dressée, avec le lit de camp sur lequel reposera son corps très précieux, après avoir fumé, sur le fauteuil démontable, quantité de cigares exquis.

Le maître bien repu, la valetaille se restaure avec les reliefs du festin, absorbe force tasses de thé, se gargarise de brandy et semble écraser de sa morgue les malheureux mercenaires réduits à la portion congrue.

Il est entendu que tous les chefs d'expédition nourrissent habituellement le personnel engagé par eux. Mais, dans le cas présent, les Indiens porteurs ayant été, non pas engagés, mais réquisitionnés pour un service public, ils doivent subvenir à leurs besoins. Et sir Georges est bien trop égoïste pour leur donner un atome de nourriture distrait de son approvisionnement.

Et puis, des Indiens! des bêtes de somme à deux pieds...

(1) Herbe excellente, savoureuse et nourrissante commune dans la région.

des animaux bien moins intéressants que les chevaux et les mulets, puisqu'ils ne coûtent rien.

Donc, à eux de s’alimenter comme ils pourront,

Dans l'esp rit de sir Georges, Perrot devait partager la table du cocher, du valet de pied et du cuisinier, mais le métis ayant témoigné une insurmontable aversion pour ces personnages, le maître jugea opportun de le laisser se débrouiller.

Donc Perrot et les Indiens, onze hommes, plus trois femmes, accompagnant ceux-ci, plus quatre enfants, en tout dix-huit personnes, vont souper par cœur, après une jo urnée d’écrasantes fatigues.

Mais un vieux trappeur n’est jamais pris au dépourvu.

Voyant qu'il n’y a rien à attendre ni du maître, ni des serviteurs, il tire de son bissac un petit trident d’acier, l’emmanche solidement à une branche de coudrier, confie à un Indien sa carabine, ses munïtions, son sac à feu et tous les objets craignant l’humidité, puis ajoute en chinouck (1):

— Je vais vous chercher à manger, mes amis; préparez un bon feu.

Sans plus de façons, il s’immerge jusqu'aux aisselles dans les eaux gla cées du torrent voisin, rasant les berges abruptes, scrutant les anfractuosités, aux lueurs mourantes du jour, et dardant parfois, d’un coup sec, son trident au fond de l’eau.

Des mouvement s convulsifs agitent le manche resté dans la main robust e du géant, et un superbe poisson de sept à huit livres apparaît, sanglant, percé au ras des ouïes, par le triple dard barbelé.

En un instant le poisson débroché est lancé à terre, et saisi par des Ind iens qui suivent leur pourvoyeur.

Telle est son habileté à ce genre de pêche, telle est

(1) Patois composé de mots anglais, indiens et français, le sabir du Haut-Canada.

aussi l'incroyable quantité de poisson rencontré dans ce torrent, qu'il retire ainsi, en une demi-heure, environ soixante livres de truites.

— Là ! dit-il tout joyeux, en sortant de l’eau sans même un frisson, avec cela on ne meurt pas de faim, et demain, je rencontrera encore de quoi vous emplir la panse, mes pauvres camarades.

» Quant à toi, M'’sieu Milord, si jamais tu te trouves avec la fringale au ventre, toi et tes « vâlets », je te rendrai la pareille avec bonheur.

Deux jours après, on atteignait Clinton, une bourgade sans grande importance, où se trouvent des placers exploités par des Chinois, et le dernier centre de civilisation avant Barckerville, distant d'à peu près quatre-vingtdix lieues, en tenant compte des sinuosités de la route.

Par mesure de précaution, Perrot acheta et paya de sa poche cent livres de pemmican, comme provision de réserve pour les Indiens, dont sir Georges ne s’occupait pas plus que s'ils eussent été des animaux sauvages.

Le lendemain, # juin, on campait près d’un petit affluent de Bonaparte-River, et sortant de Lomond-Lake,

La caravane était à peine installée pour préparer le campement, qu’une demi-douzaine d’'Indiens de mauvaise mine, d'aspect féroce, chargés d’oripeaux baroques mal armés d’ailleurs d’arcs et de mauvais fusils, se présentèrent inopinément.

Perrot, sans plus tarder, leur crie rudement de s’en aller, et comme ils n’obtempèrent pas assez vite, le métis les menace de sa carabine.

Sir Georges Leslie, jugeant l'affaire sérieuse, croit devoir se départir de sa morgur habituelle, et demande au Canadien quels sont ces indiens.

— On les appelle chez nous les Mauvais-Monde, ou encore les Gens-du-Sang.

» Ce sont des pillards, des bandits, des assassins, des

anthropophages... comme qui dirait des mangeurs de chair humaine.

» C'est bon à tuer, « pire » que des loups.

— Cela suffit! Laissez-les s’en aller.

Revenu à sa tente, sir Georges appela son cocher américain Tom et lui dit :

— Connaissez-vous ces Indiens nommés par le guide : Hommes-du-Sang ?

— Oui, Excellence... des cannibales endurcis..… enragés.….

— Savez-vous le chinouck ?

— Oui, Excellence.

— Prenez cinq bouteilles de brandy, portez-les leur de ma part et dites-leur de ne pas s'éloigner.

» Tâchez de ne pas être vu par le Canadien et les Carriers.

Puis, il ajoute en aparté, avec un regard étrange :

— Il faut que j'assiste à une scène de cannibalisme.

Pêche à la volée. — Mouche artificielle. — Difficile manœuvre. — Duel entre un sportsman et une truite de vingt-cinq livres. — Belle défense. — Ce que Son Excellence fait de son gibier. — Les idées de sir Georges. — Qui commence par une églogue et finit par un assassinat.

Le 5 juin de grand matin, sir Georges s’éveille frais et dispos, quitte sa couche le sourire aux lèvres, en homme augurant bien de sa journée.

Depuis une demi-heure, le soleil est apparu sur l’horizon teinté de rose et sir Georges, se rappelant soudain la configuration des lieux, s'en va passer une rapide inspection du ruisseau où il doit se livrer, pour la première fois depuis près d’une année, à son divertissement favori.

Le temps, malgré l'heure matinale, est chaud et lourd. Pas la moindre brise au fond de la petite vallée, entre les roches déjà tiédies, où roule, avec un bruit continu, It cours d’eau rageur.

Les mouches ou essaims nombreux, zigzaguent au ras

du courant, comme si elles voulaient agacer les salmonidés voraces qui pullulent invisibles, et parfois, s’élancent, rapides comme des flèches au-dessus de leur élément, et retombent au milieu d'un remous fugitif, aux cercles concentriques.

La truite moucheronne avidement. Bonne affaire pour un pécheur à la mouche artificielle,

Cette pêche, assez connue, mais en somme pen pratiquée en France, est un des sports favoris des Anglais, qui s’y adonnent avec passion, et ne reculent, pour s'y livrer, devant aucun déplacement coûteux et fatigant.

Chez nous, on plaisante encore, et bien à tort, le pécheur à la ligne, tandis qu’en Angleterre, un bon pêcheur de saumon ou de truite, jouit d'une considération au moins égale à celle d'un tueur de grouses, ou d'un chasseur de renards.

Sir Georges, son inspection terminée, revirt au campement, prit sa meilleure canne en hickory, choisit plusieurs lignes en soie imperméable dont il connaissait la solidité, retira d’une boîte hermétiquement close un album représentant toutes les mouches de tous les pays à salmonidés, puis repartit pour le torrent, accompagné de son inévitable valet de pied, chargé du matériel.

Arrivé à destination, le pêcheur reconnait que la mouche à laquelle les truites donnent la préférence est présentement la mouche du saule (sallow fly).

Entre les feuillets en parchemin de l'album, sur lesquels sont représentés en chromo les insectes, se trouvent intercalés d’autres feuillets mobiles, où sont attachées les mouches artificielles, montées en plume, en filet en clinquant, sur les hamecçons, de façon à faire aux poissons une illusion sinon absolue, du moins suffsante.

Sir Georges compare au dessin chromolithographié de la sallow fly, le simulacre fabriqué par son marchand, trouve la ressemblance incomplète, ajoute un morceau

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de plume destiné à allonger une antenne, retire un peu de fil de cuivre, fait claquer sa langue et murmure :

— C'est bien cela!

Le valet, sur un signe, enlève de la trousse en toile caoutchoutée, les quatre morceaux de hickory, mesurant chacun un mètre dix, les emboîte solidement l’un à l’autre dans les viroles de cuivre adaptées à chaque bout, monte le scion en baleine robuste et flexible, passe la ligne en soie dans chacun des anneaux dont la canne est pourvue à raison de quatre par fraction de un mètre dix, attache au bas de la canne le moulinet multiplicateur sur lequel sont enroulés environ cinquante mètres de ligne, et présente l’appareil à son maitre.

Celui-ci assujettit prestement sa mouche revue et corrigée, à l’extrémité du bas de ligne en florence, et déroule de dessus le moulinet qui crépite, avec un bruit strident, à peu près quinze mètres de ligne.

Il s’agit maintenant de lancer, au milieu du ruisseau, cette mouche, de façon à faire croire à la truite, le plus défiant des poissons, que sa chute est naturelle, comme celle des autres qui tourbillonnent au-dessus des eaux, et s’y abattent assez rudement, mais de certaine façon, pendant leurs folles randonnées.

Cette opération, très délicate, exige une grande habileté jointe à beaucoup d'habitude. Les débuts sont longs, difficiles, parfois décourageants, pour arriver à cette dextérité des sportsmen anglais qui, en l’absence de vent, bien entendu, mettent deux fois au moins sur trois leur mouche dans un chapeau placé à vingt mètres.

Sir Georges, tous ses préparatifs accomplis en silence, avec cette lenteur fébrile indiquant une passion réelle, saisit sa mouche entre le pouce et l’index de la main

auche, enroule, en longs anneaux très lâches, toute là portion de la ligne excédant la longueur de la canne, et s'avance, à petits pas, la canne haute, l’œil fixé sur le creek. ie.

Il s’arrête bientôt, s'affermit sur les jambes, fouette vigoureusement de la main droite, en faisant opérer au sommet de la canne un large mouvement semi-circulaire, et laisse aller la mouche.

Le corps de ligne, le bas de ligne et l’insecte artificiel attaché sur l’hamecon, entraînés par ce mouvement, partent en sifflant. Avec un sang-froid et une adresse indiquant un pêcheur consommé, sir Georges coupe ce demi-cercle par un léger, mais brusque mouvement äu poignet et l’appât, relevé comine par un coup de fouet, tombe à pic, mollement, avec toutes les apparences de la vie.

Plus le courant est rapide, plus on a chance de faire illusion au poisson partagé entre sa défiance et sa voracilé.

Comme l’appât file vite, entraîné par les eaux, il s'empresse de le saisir sans y regarder de trop près.

Sir Georges débute par un coup de maître.

A peine la fausse mouche de saule a-t-elle touché la surface du torrent, qu’elle disparait, happée goulument. Prompt comme la pensée, le pêcheur ferre d’un geste analogue à celui d’un escrimeur prenant le contre de quarte, et brusquement, la ligne se tend, à se rompre.

A en juger par ce prologue de la lutte qui va s’engager entre l'homme et le poisson, celui-ci doit être énorme.

Sir Georges, sentant que ni sa ligne de soie, ni sa bonne canne en hickory ne pourraient supporter, sans rupture immédiate, un pareil effort, laisse filer un peu de la fine cordelette, qui se déroule en faisant grincer le moulinet. La truite, solidement accrochée, profite avec un instinct prodigieux, de ce faux-semblant de répit, et commence une résistance désespérée.

Chaque poisson a une manière caractéristique de se défendre. Le barbeau par sa vigueur, sa masse elses brusques à-coups; le brochet est franchement brutal; la

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