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brême a des finesses de félin, des adresses de prestidigitateur pour utiliser les accidents de terrain, ou la pré= sence des végétaux. La truite résume en elle seule tous ces procédés et sait les mettre en œuvre coup sur coup avec une telle célérité, qu’elle ne cède qu’à un adversaire expérimenté, rompu à celte escrime émouvante et singulière.
Ruses, volte-faces, brusques plongeons, fuite sinueuse à travers les raches, pâmoisons suspectes suivies de soubresauts désespérés, vaillance, énergie, finesse, elle possède les ressources les plus multiples et les plus opposées, triplant les difficultés de sa capture.
Décidément, sir Georges est un grand artiste. Avec un calme, une dextérité, un à-propos, joints à une sorte de divination jamais en défaut, il prévoit les manœuvres les plus déconcertantes et les déjoue avec une maëstria superbe.
Tenant le scion toujour: vertical de facon à faire ressort, il sait, à dix centimètres près, ce qu'il doit filer de ligne, comme il sait aussi, à une seconde près, quand il doit faire agir la manivelle du moulinet, de façon à ramener peu à peu, irrésistiblement, la truite que cette lutte sans merci commence à épuiser.
La voici comme pâmée, sans mouvement, Un novice s'y laisserait prendre et chanterait victoire. Sir Georges -se défie de plus belle, se tient prêt et attend. Pas bien longtemps du reste. La truite envoie un coup de queue terrible et plonge brusquement.
Le pêcheur, qui se passionne pour cette sorte de duel, laisse errer un froid sourire sur ses lèvres pincées et murmure :
— Je la tiens!
De nouveau le moulinet grince avec sa voix de criquet. La ligne s’allonge, la truite s'enfuit follement, remonte le courant, reparaît, plonge de nouveau, soubresaute, toujours maintenue par ladmirable pêcheur qui devine
et contrecarre toutes ses manœuvres, la « travaille » et l'épuise plus encore en paraissant lui céder qu’en lui résistant.
La lutte dure depuis vingt-cinq minutes. Une dernière surprise, une dernière et plus désespérée tentative pour rompre ce fil si ténu et si tenace, pour arracher cette pointe implantée dans les cartilages du museau.
Vains efforts! La truite asphyxiée, pantelante, crispée, à bout de forces enfin, se laisse aller en dérive et trainer sur une petite grève où l'amène irrésisliblement sir Georges triomphant.
Stylé en conséquence, le valet se précipite sur le splendide poisson, le saisit par les ouïes et, sans souci des viscosités qui souillent sa livrée, l’étreint, l'emporte à bras le corps sur la berge, et le laisse tomber au milieu des bunch-grass.
Cette première capture de sir Georges pèse environ douze kilogrammes et mesure un mètre vingt centimètres du museau à la queue!
Il assiste à ses cabrioles, se repaît de son agonie, contemple ses derniers frissons, appuie le doigt sur un des yeux, fait saillir, circulairement, par la pression, un petit cercle rosé, murmure :
— Elle est saumonnée, je m’en doutais |
Puis, la voyant bien morte, dil au valet :
— Jetez à l'eau cette bête!
Son Excellence adore la pêche à la volée, mais comme elle exècre le poisson, elle juge à propos de se débarrasser ainsi de celui qu’elle a pris. Quant à le faire consommer par la valetaille et les auxiliaires, il n’y faut pas songer. Ce gibier, anobli par son contact avec le gentleman, ne saurait être utilisé d’une façon aussi dégradante, Il doit disparaître, mais non déchoir, sa capture par Son Excellence étant une sorte de consécration...
La truite s’en allait à vau-l’eau, le ventre en l’air, et sir Georges se préparait à descendre uu peu plus loin
pour lancer une seconde mouche, quand il entend le bruit d’un plongeon.
Il s'arrête, étonné, à la vue d’une face couleur de brique émergeant presque aussitôt à quelques pieds à peiue du poisson mort. Ce dernier est aussitôt empoigné, puis hâlé vers la berge, où prend pied un de ces Peaux- Rouges aperçus en arrivant, et désignés sous le nom de « Mauvais-Monde » par Perrot.
Le drôle, affriandé par le brandy donné la veille au soir, à suivi, invisible, le gentleman, comptant sur une nouvelle largesse, ou spéculant sur une occasion qui, du reste, ne s’est pas fait attendre.
D'un cri vibrant il appelie ses congénères cachés derrière les rochers, leur montre le poisson, à la vue duquel tous entament une gigue éperdue, et se mettent à vociférer à plein gosier.
Sir Georges, intéressé. abandonne pour un moment son sport et se dit qu’il serait intéressant de fixer sur le papier une scène aussi curieuse. Il tire un album de sa poche et se met en devoir de crayonner une esquisse.
Mais allez donc saisir pour ainsi dire au vol ces contorsions désordonnées, bientôt apaisées, du reste, à la vue des feuilles blanches d'où peut surgir une médecine dont ils ne se soucient pas de ressentir les effets.
Voyant cela, sir Georges, sans appréhender le moins du monde la compagnie des anthropophages, donne quelques ordres rapides à Joë qui part aussi vite que possible pour le campement, distant déjà de plus d’un kilomètre.
Il revient au bout d’une demi-heure, accompagné du cocher américain Tom, armé de sa carabine Winchester, et accompagné d'un Indien Carrier portant sur ses épaules tout un matériel.
D'abord du wisky. Deux bouteilles que sir Georges offre aux cannibales en leur faisant dire par Tom, en chinouck :
— Le gentleman vous donne l'eau de feu à la condition que vous chanterez et danserez comme tout à l'heure.
Pais un appareil à photographie instantanée, un de ces admirables produits de l'industrie contemporaine permettant de saisir et de fixer ïes attitudes les plus extraordinaires, les expressions les plus fugitives, Et cela, sans même que les gens portraiturés puissent au besoin s’en douter!
Puis enfin une caisse oblongue, assez volumineuse, dont le contenu est soigneusement dissimulé.
— Que disent-ils? demande à l'Américain sir Georges, voyant le wisky insuffisant pour les remonter au même diapason.
— Ils disent, Excellence, qu’ils danseraient et chanteraient infiniment mieux s'ils avaient.
— Quoi?
— Au lieu d’un poisson, un homme à dévorer! répond l'Américain avec un regard étrange fixé sur l’Indien Carrier qui n’a rien entend.
A ces mots, l’œil atone de sir Georges s’illumine d’une sorte de phosphorescence extraordinaire. Cette lueur a la durée d’un éclair, puis s'éteint brusquement, non toutefois sans avoir été perçue par l’Yankee,
— Tom, aimez-vous l'argent? reprend sir Georges après une pause.
— Passionnément, Excellence.
— Voulez-vous gagner dix livres?
— Que faut-il faire pour cela, Excellence ?... Quand il s'agirait de fusiller toutes ces vermines-là, je suis à vos ordres,
— Je ne vous en demande pas tant.
» Blessez seulement, et comme par accident, ce Car-
He de façon à le mettre dans l'impossibilité de s’enuir,
— Compris, Excellence | répond le misérable avec son atroce brutalité d'ancien chasseur d’Indiens,
A ces mots, il prend sa carabine, fait feu avec une vitesse inouïe sur le malheureux qui tombe en jetant un cri terrible, avec une jambe fracassée.
Puis il reprend, avec un rire sinistre :
— Allons, les Hommes-du-Sang, voici de la viande... celle que vous aimez!
» Sautez, chantez, mangez et buvez |.
» Le gentleman régale... Et surtout, pas un mot, si vous voulez en avoir autant une autre fois.
Aussi féroces que les cannibales. — Photographie instantanée. — Le phonographe. — Scalpé. — Atroces mutilations. — Éventré tout vif. — Le misérable dévore le cœur de la victime. — Partage. — « Merci ! Je n’en use pas. » — Jubilation de civilisés.
Les Indiens dénommés si énergiquement par les anciens trappeurs, « Gens-du-Sang » et « Mauvais-Monde » sont essentiellement nomades. Vouloir leur assigner un habitat entre tel ou tel degré de longitude et tel ou tel parallèle, c’est faire de la géographie de fantaisie.
Les Gens-du-Sang qui se rattachent aux Tinnehs de la Colombie Britannique, d’une part, et aux Tananas du Youkon d'autre part, errent à travers les Montagnes- Rocheuses, sans se fixer plutôt ici que là, toujours en quête de gibiers dévorés paipitants, et surtout du régal par excellence, l'être humain, dont la chair a pour eux un irrésistible attrait.
Aujourd’hui, on les trouvera non loin des sources de la rivière aux Liards, dans un mois ils seront sur la rivière de la Paix. Ils viendront même hiverner beaucoup plus au sud, sur les rives du Fraser ou de ses affluents, puis, sans motif apparent, ils pousseront une pointe hardie vers le Youkon ou le Mackensie.
Absolument réfractaires à toute civilisation, insensibles aux exemples et aux paroles des missionnaires, irréductibles au moral et au physique, ils vont, brutes entre toutes les brutes à deux et quatre pieds, où les poussent d’inconscients et mystérieux besoins de migration, mais toujours en proie à l’idée fixe, tenace, monstrueuse : manger de la chair humaine.
Honnis et méprisés, mais par-dessus tout redoutés des autres Indiens plus ou moins fixés au sol d’où ils tirent leur subsistance, ils sont regardés un peu à la façon des « roulottiers » qui parcourent et écument nos campagnes.
Seulement les roulottiers bornent leurs déprédations au pillage d'un verger, au rapt d’une poule ou d’une oies, des peccadilles, en somme, landis que les Gens-du-Sang pratiquent le jour, la nuit, la chasse à l’homme : font tomber dans une embuscade le voyageur isolé, le chasseur solitaire, la petite famille tapie sous la hutte en l’absence du chef, massacrent tout ce qui leur tombe sous la main et se livrent avec une fureur de fauves à leurs épouvantables repas.
Cette passion est d’ailleurs poussée à un tel point, que les enfants ne sont pas en sécurité près des parents, et réciproquement les parents près de leurs enfants. Survienne la disette, un accident, la fracture d’un membre, la maladie ou la mort d’un proche ; ou que tout simplement la chasse ait été infructueuse, on égorge la victime de l'accident, on achève le malade, on dévore le cadavre, faute de quoi on saigne un enfant, et l’on se repaît en famille de la famille e:le-même.
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Ils ont d'autre part des coutumes analogues à celles des Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord, dont ils ne diffèrent guère physiquement.
lls scalpent leurs victimes et les font périr au milieu de tortures effroyablement raffinées.
Tels sont en peu de mots les gredins rencontrés par sir Georges Leslie, presque au début de son excursion à la poursuite d’un bigorhn à travers les Rocky.
La chute de l’Indien Carrier, frappé d’un coup de carabine par le cocher américain, est accompagnée de vociférations assourdissantes, et l’infortunée victime, saisie par des mains brutales, pousse des appels désespérés.
Ayant toujours fidèlement servi les Européens, converti depuis quelques années par un prêtre canadien, le malheureux allègue ses bons services, implore au nom de leur religion les blancs impassibles, trace le signe de la croix, comme un suprême et irrésistible appel.
Sir Georges contemple avec de petits rictus cette scène poignante, écoutant l’Yankee Tom qui lui traduit, au fur et à mesure en anglais, les plaintes déchirantes proférées en chinouck.
Joë, un peu pâle, mais vivement intéressé, est correct, comme il convient à un serviteur de bonne maison.
Un des hiauvais-Monpde paraissant le chef, reconnaissable du reste à une plume d'outarde piquée dans son chignon, tire son couteau, empoigne rudement la chevelure du Carrier de la main gauche, saisit son couteau de la main droite et.
Sir Georges braque son objectif, à peine aussi grand qu'un chapeau, sans trépied, sans voile, semblable à la première boîte venue.
Clac! Une épreuve instantanée, au moment où le couteau trace une ligne rouge autour du front, au-dessus des oreilles, et au bas de la nuque.
L’ appareil a fonctionné à l'instant précis où la physionomie de la victime offrait une indéfinissable expression
de colère, de terreur, de souffrance et de désespoir. Quelque chose d’effroyable dans sa complexité, que la peinture ou le dessin ne pourrait pas rendre, et que |’ « instantané » va saisir sur le vif.
Le groupe est étrange et dramatique, depuis le scalpeur penché, jusau'aux spectateurs vociférants, le rein courbé, les mains sur les genoux, la tête relevée, avec d’incendiaires coulées de soleil qui font luire les yeux, étinceler les dents, rutiler les membres et les échines aux violents tons de cuivre.
— Quel malheur, murmure sir Georges, que l’on ne puisse pas photographier les couleurs !
Puis, une idée, baroque et sinistre, lui traversant l’esprit, il s’écrie, comme si les cannibales pouvaient l’entendre :
— Arrêtez!
— Gens-du-Sang, arrêtez ! répète en chinouck l’Améri- Cain, comme un écho docile.
L’homme, qui allait tirer de toute sa force sur la chevelure enroulée à son poignet gauche, reste immobile.
La victime, enten dant ce mot renfermant une suprême espérance, croit à l'intervention des blancs, s’imaginant que ce gentleman, devant lequel s’inclinaient les autorités de Kameloups, va user de son prestige de blanc, et au besoin employer ses armes pour le sauver.
Le malheureux, croyant de très bonne foi avoir été victime d’un accident, ne saurait en aucune façon soupçonner l’atroce vérité.
Sans perdre de temps, sir Georges pose à terre son appareil, saisit le mystérieux colis apporté tout à l’heure par le Carrier, en retire l'enveloppe, et découvre un instrument de forme circulaire, long d'environ cinquante centimètres, avec un diamètre de trente. Au centre, surgit, entourant une ouverture du volume d'un œuf, une sorte de pavillon formé d’une substance noire, luisante, probablement de l'ébonite.
A l'une des extrémités apparaît seulement un petit bouton d'ivoire. Pour le reste, pas trace d’autres organes extérieurs.
Sir Georges met aux mains du valet cet instrument, et dit :
— Vous n'avez qu’à tenir cela, en tournant du côté du groupe cette ouverture en forme de cornet.
» Si le groupe se déplace, déplacez l'ouverture qui doit toujours lui faire face.
» Avez-vous compris ?
— Oui, Excellence.
— Maintenant, allez ! commande sir Georges.
— Gens-du-Sang, le gentleman vous dit d'aller! traduit de nouveau le cocher Tom.
Brusquement le scalpeur opère une traction violente, qui renverse sur le dos le Carrier pantelant. Son crâne apparait blanchâtre, puis rougit aussitôt sous la poussée du sang ruisselant en nappe des vaisseaux sectionnés par le couteau.
L'autre agite et brandit avec un hurlement affreux le lugubre trophée.
Clac! seconde épreuve subtilement enlevée par sir Gevrges, au moment le plus palpitant de cette sauvage tragédie.
— Ce sera plein de vérité, murmure le gentleman, dont les yeux luisent comme ceux des félins dans l’obscurité.
» Quand ces épreuves seront agrandies... quand les sons recueillis par le phonographe seront amplifiés, j’aurai là des documents uniques... absolument uniques!
La scène continue, et sir Georges, n’en voulant rien perdre, introduit dans l'appareil deux plaques pour remplacer celles qui viennent d’être impressionnées.
Avec une jambe fracassée, le Carrier tombé sur le dos ne peut plus se relever. Il agite faiblement ses bras, rudement empoignés par les tortionnaires, et ouvre vaine-
ment ses yeux remplis de sang. La nappe rouge s'épanche jusque dans sa gorge et rejaillit en pluie à chaque hurlement qui se prolonge en une sorte de gargouillement affreux.
Emballés pour tout de bon, excités par la présence des blancs qui est une sorte d’absolution, les cannibales raffinent encore, s’il est possible. Ils arrachent les yeux de la victime, lui coupent l’un après l’autre les doigts et les orteils, avec accompagnement de cris et de contorsious démoniaques. |
Actionné de temps en temps par sir Georges qui change les petites couches en cire durcie adaptées au cylindre inscripteur, quand elles sont remplies par les hiéroglyphes représentant les sons, le phonographe enregistre, avec une fidélité inouie, cette effroyable cacophonie.
Les plaques au gélatino-bromure se succèdent, d'autre part, dans le petit appareil (1), de façon à fournir une série d'images correspondant aux clameurs des cannibales et aux plaintes de la victime.
Le phonographe étant aux sons ce que la photographie est aux formes, c'est-à-dire l’enregistreur et le reproducteur de tous les bruits, les plus multiples, les plus inattendus, les plus variés, sir Georges se répète pour la dixième fois qu'il possédera là des document d’autant plus curieux, que le phonographe parlera les scènes figurées par les photographies successives.
Les images agrandies et projetées à la lumière oxydrique représenteront les personnages avec leurs dimen-
(r) Je prie le lecteur de croire que je n’invente pas ces détails répugnants, et que je ne fais pas de l'horrible à plaisir. Du reste, les Anglais sont volontiers coutumiers de semblables atrocités. N'a-t-on pas vu un membre de la dernière expédition Stanley, faire égorger suus ses yeux une négresse par des cannibales, et dessiner froidement, d’après nature, la scène de meurtre et le repas qui suivit.
sions naturelles, les sons, enregistrés par le phonographe et amplifiés au mégalophone, accompagneront les projections, et le spectateur, curieux de réalisme, pourra voir et entendre ce que voit et entend sir Georges, et s'imaginer assister à la scène elle-même, tant l'illusion sera complète
Il y a, paraît-il, des détraqués « fin de siècle », comme on dit aujourd'hui, pour raffoler de pareils spectacles!
Quel succès à ajouter à la capture du bighorn, aux pêches miraculeuses, et aux incidents réservés par l'avenir.
Ea présence du malheureux qui meurt torturé avec de tels raffinemenis, sir Georges se dit qu'il fait bon vivre, et que le voyageur trouve bien des compensations aux fatigues et aux dangers.
L'épouvantable scène touche à sa fin. La victime râle» saignée à blanc par ces multiples blessures,
Alors, le chef, l'homme à la plume d’ontarde, ruisselant de sang, se tourne vers les blancs immobiles, et se sentant regardé, peut-être admiré, se cambre, avec un mouvement de tête, comme pour dire :
— Vous allez voir
Avec une diabolique sûreté de main, il enfonce son couteau dans la poitrine du carrier, un peu à droite du sternum, tranche successivement les cartilages costaux, plante sa lame de l'autre côté, sectionne également les cartilages, avec la peau et les muscles, tire sur le sternum, le désarticule, et montre la cavité béante où palpitent les poumons
Horreur! le cœur bat encore.
Le misérable, en proie à l'ivresse furieuse du sang,, plonge sa main dans la poitrine ouverte, saisit le cœur, l’arrache, et le dévore à pleines dents!
Il y a un moment d'accalmie pendant lequel s’entend à deux reprises, le petit bruit caractéristique de l’obturateur. Clac… clac... sir Georges a encore pris deux
épreuves, et au bon moment, paraît-il, car il est absolument radieux.
La vue de cette scène l'a positivement transfiguré. Ce n’est plus le gentleman rigide, au regard terne, aux ‘ épaules un peu voûtées, à la bouche crispée. Son œil flamboie toujours, sa poitrine se cambre, ses lèvres ont des titillations émues, et ses mains des frémissements contenus.
La civilisation raffinée a ses hommes de sang, comme l'extrême sauvagerie, et sir Georges, plus impressionné peut-être qu’il ne voudrait le paraître, goûte positivement cette ivresse effroyable à laquelle participent, mais dans de moindres proportions, ses deux serviteurs.
Joë, l'Anglais, après quelques hésitations, quelques révoltes des nerfs, a fini par s'intéresser vivement à ce drame, soit en raison d’une prédisposition naturelle à la cruauté, soit plutôt pour imiter le grand chic de son maître, et participer à ses vices, comme il porte ses vieux habits, fume ses cigares et mange sa desserte.
Tom, l’Yankee, s’amuse avec son exubérante brutalité de cow-boy dont l’Indien est l'ennemi né. Il a torturé des Peaux-Rouges, il a scalpé pour vendre les chevelures dix dollars aux collectionneurs, et, s’il a évité le poteau de tortures où ont péri nombre de camarades, c’est affaire de chance.
Aussi, ce massacfe d’un Indien par des Indiens le remplit de joïe, indépendamment du « travail » qui lui parait superlativement réussi.
Le martyre du Carrier a pris fin. Les cannibales se partagent sa dépouille, divisée, désarticulée par gros quartiers, avec l'habileté de bouchers de profession.
Les quartiers sont coupés en morceaux plus petits, attribués à chacun selon ses mérites et sa position sociale. Le chef, entre autres, s’adjuge la cervelle et une main.
Sir Georges, satisfait d’une matinée si bien remplie, s’apprêétait à prendre congé, quand le chef, se ravisant
tout à coup, se frappe le front comme s'il s’apercevait d’un oubli inqualifiable. Il entame un colloque animé avec ses subordonnés, qui semblent acquiescer de la voix et du geste. Fort de cet assentiment, il prélève sur la réserve un morceau de grosseur raisonnable, le pique à la pointe de son couteau et l'offre très gracieusement à l’homme blanc qui a de si bonne eau-de-feu, et qui, bien loin d'interdire ces agapes si chères aux Mauvais-Monde, les favorise et les admire.
Sir Georges, évidemment flatté de cette atlention dont il apprécie la délicatesse, s'incline poliment avec ce geste d’un profane refusant un cigare ou une prise de tabac et qui précède ou accompagne invariablement la phrase sacramentelle : —- Merci! Je n'en use pas. Sir Georges n’en est pas encore là! mais, à l'avenir, qui sait! Li a un bien remarquable talent de cuisinier.
Comme document, ce serait complet.
Son Excellence rallie ie camp avec ses deux serviteurs, après avoir fait emballer soigneusement les appareils et réintégré dans son enveloppe imperméable la canne en hickory.
Quant à l'absence du Carrier, l'expliquera qui pourra. Sir Georges n'est point habitué à rendre des comptes.
C'est un Indien de moins. Ces disparitions sont du reste assez fréquentes. Les porteurs mal payés ou point payés du tout, pas davantage nourris et généralement brutalisés, désertent volontiers.
Sir Georges trouva en arrivant son déjeuner prêt, l’absorba d'excellent appétit, puis ordonna le départ.
Une demi-heure après, la caravane reprenait sa marche dans son ordre habituel, suivait imperturbablement la route qui oblique au nord-est, passait près du lac Green, faisait haite pendant une heure et s’arrêtait, pour camper, près d'une montagne haute dun millier de mètres, et couverte de forêts.
La nuit venue, sir Georges, n’y pouvant plus tenir,
s’enferma dans sa tente, développa ses négatifs à la lueur d’une bougie, constata qu'ils étaient admirable- “ment réussis, et se régala d’un air de musique! c'est-àdire qu'il fit répéter au phonographe toute la partie vocale de la scène, chose dont l’admirable instrument s’acquitta avec une netteté incomparable.
Plus heureux que s’il avait sinon rétabli sa fortune, du moins abattu un bighorn, et ne voulant pas assujettir ces précieux documents aux risques d’un voyage à travers les Montagnes-Rocheuses, il emballa minutieusement les plaques et les cylindres de cire durcie, — les phonogrammes, — et fit monter à cheval Tom au lever du soleil.
Tom se rendit sans désemparer au postal-office de Clinton, et expédia les documents bien et dûment recommandés, à Son Excellence le lieutenant-gouverneur de la province.
Un valet qui ne veut pas déchoir, — Comment sir Georges entend l'obéissance. — Coup de poing de gentleman. — Au fond du précipice. — Li devenu cocher. — Au bord de l’abîme. — Sauvetage. — Retour au campement. — Cavalier funèbre. — Apparition tragique. — Un homme écorché.
Sir Georges n’eut pas plutôt envoyé au postal-office de Clinton son serviteur américain, qu'il se repentit de sa précipitation.
Sa hâte de mettre en sûreté ses « documents anthropophagiques » lui avait fait oublier la fameuse partie d'échecs, son partenaire Andrew Wolf, le shooting-club, et jusqu'au bighorn.
Tom, porteur de la petite boîte renfermant les clichés et les phonogrammes, pouvait parfaitement se charger d’une dépêche.
Sir Georges pensait justement à protéger, avec son cavalier blanc, le pion de la Reine très sérieusement menacé !
Pareille occasion de télégraphier à Wolf cette impor-
tante manœuvre ne se présenterait pas de longtemps, puisque entre Clinton et Barkerville, il n’y a plus aucun bureau. La civilisation étant représentée par de rares auberges, de vrais coupe-gorge où les mineurs viennent faire la fête, à la reprise où à la cessation des travaux, c'est-à-dire avant et après les froids.
Quant à faire retourner Tom, il n’y fallait pas penser, Clinton étant éloigné déjà de trente-cinq milles, ou soixante-cinq kilomètres et demi.
D'autre part, devait-il attendre le retour de l’ancien cow-boy dont la course allait être de cent vingt kilomètres ?
Résolu à ne pas s'éterniser sur cetle route stérile traversant un plateau où manquent à la fois les cours d’eau et les arbres, c’est-à-dire le poisson et le gibier, il donna le signal du départ.
Les chevaux de montagne ont une force extraordinaire. Tom est un cavalier incomparable, il rattranera la caravane quand et comme il pourra.
On s'aperçoit grandement de son absence, au moment d’atteler le dog-cart et la charrette et de brider les chevaux de main. Joë refuse tout d'abord et très énergiquement son concours, alléguant ses fonctions de serviteur spécialement attaché à la personne de son Excellence, et Li pousse des cris de pintade, à la seule pensée de toucher, même du doigt, ces quadrupèdes énormes, dont il semble avoir une peur affreuse.
Les Carriers sont seulement porteurs, pas autre chose.
Reste le guide. Peut-être consentira-t-il à remplacer le cocher absent. |
— Voulez-vous, lui demande sir Georges, atteler ces bêtes et conduire la charrette à la place de Tom ?
— Que nenni, m'sieu Milord, répond flegmatiquement le Canadien.
» J'sis chasseur, mou, et j'ai pas envie d’ deveni le domestique: à vos chouaux !
CMOS
» Voyez si l’s Indiens v'lont ben vous aïder !
» Dommage qu'y en ait un qu'’ait déserté hier, y connaissait justement l’s’affaires de la quevalerie…
»y Eh!... mâtin de mâtin!..… paraît qu'y fondent en route, vos Carriers...
» Un... deux... trois... quatre... en comptant c'ti-là d'hier. et les trois femmes... et les petits qui manquent à l’appel du matin.
» Est-ce que les Mauvais-Monde les auraient mangés ?
A cette parole du guide, sir Georges éprouve un frémissement de tout son être. Perrot soupcoinerait-il la vérité ?
D'autre part, il dit vrai : trois Carriers, les femmes et les enfants ont disparu, Ses porteurs sont réduits à six. Et ces derniers, malgré leur impassibilité indienne, paraissent bien sombres.
Les Gens-du-Sang auraient-ils parlé? Mais or ne les a point revus. Quelqu'un aurait-il assisté à la scène de la veille, invisible derrière les roches? C’est bien improbable, car elle s'est passée en un lieu détourné de la route, au bout d’un torrent encaissé dans une profonde fissure. Après la longue et rude étape de la veille, nul parmi les Carriers pesamment chargés ne se fût avisé de quitter le doux farniente du camp, Lg venir voir son Excellence pêcher à la ligne.
Perrot peut-être, avec son air narquois de paysan gouailleur.
— Si je le savais, pensa sir Georges, il ne serait pas longtemps à me narguer.
Il reprend, à haute voix, s'adressant au Canadien :
— Ainsi vous refusez d’atteler ?
— Positivement... Vous ez des domestiques. l'pourichinel et le magot.. y sont pour vous servir vous et vos bêtes, parlant par respect.
» Moi, j'sis là pour vous faire tuer le bighorn…
— Soit! je n’ai pas le droit de vous imposer une charge en dehors de vos attributions.
» Joë, venez ici.
— Qu'y a-t-il pour le service de son Excellence? répond le serviteur modèle, pomponné, astiqué, épinglé comme s’il sortait de l’antichambre du lieutenant-gouverneur.
— Le service de mon Excellence exige que vous preniez ces harnais et que vous atteliez ces bêtes.
— J'ai déjà eu l’honneur de faire observer à son Excellence qu’étant spécialement attaché à sa personne...
— Obéissez |
— Je ne puis déchoir à ce point.
— Une fois |
— Son Excellence a en moi un serviteur zélé.…. dont la discrétion lui est acquise.
— Deux fois.
— Que son Excellence me pardonne, c’est impossible. Je ne suis pas homme d’écurie.
Devant ce refus si formellement articulé, sir Georges pâlit affreusement. Sans ajouter un mot, et avec cette vélocité prodigieuse des hommes de sport, il ramène sur sa poitrine ses deux bras qui se détendent soudain comme des ressorts.
Un double bruit flasque de chair meurtrie, de bifteck écrasé se fait entendre, suivi d’un hurlement de douleur. Frappé sur chaque œil d’un coup de poing que n’eût pas désavoué le champion du Royaume-Uni, aveuglé, bosselé, assommé, le serviteur modèle fléchit, oscille, manque de s’abattre et fait mine de riposter.
Mais en Angieterre, les gens du peuple ignorent généralement le nobie jeu de la boxe, réservé aux gentlemen, ou aux professionnels. Un peu comme chez nous l’escrime.
— Dites donc que vous voulez m’assassiner ! clame le pauvre diable totalement défiguré, oubliant d’ailleurs,
dans son saisissement, ses formules d’un respect servile, et l’abus de la troisième personne.
Il se met tant bien que mal en garde, plutôt pour se défendre que pour attaquer, et poursuit :
à -— Oui, m'assassiner... pour me faire ensuite man,...
La dernière syllabe du mot, et la plus compromettante, lui reste au gosier.
En virtuose du boxing, et sans même faire de feinte, tant il est sûr de son coup, sir Georges l’atteint au creux de l'estomac d’un de ces terribles coups qui vous mettent pour longtemps le destinataire hors de combat.
Le pauvre diable pousse un grognement sourd, se courbe en avant, au point de toucher du nez ses genoux, et tombe lourdement assis, en vomissant un flot de sang noir.
— Est-ce que l'imbécile se serait laissé tuer? murmure isir Georges un peu déconcerté.
» J'ai cette mauvaise habitude de frapper si fort!
Instinctivement, les Carriers épouvantés se sont serrés les uns contre les autres et Perrot, appuyé sur sa longue
carabine, dit en aparté :
D — Toi, M'sieu Milord, quand on te parlera de près, ce sera la main sur la poignée du couteau. » Ÿ a pas à dire... l'pourichinel est fichu... — Ma foi, tant pis pour lui! reprend sir Georges. D >» Il allait me dénoncer, et ce Canadien aurait appris d'un mot la scène d'hier. | SH Un ravin creux de cinq cents mètres borde d'un côté la plate-forme où l'expédition a campé. Sir Georges en mesure de l'œil la vertigineuse profondeur, et sans se dépar- Œur de son beau flegme, saisit par sa livrée le valet toujours inanimé, le soulève sans effort, le porte comme un penfant jusqu'au bord du précipice, et tranquillement le lance dans l’espace.
F Il revient vers le cuisinier vert de peur et claquant des lents. :
— Et maintenant, n'est-ce pas, Li, vous allez atteler.…., dit-il, sans le moindre tremblement dans la voix.
Le Céleste se précipite vers les harnachements, empoigue colliers, selles, brides, veut trop bien faire, affuble au hasard les mulets avec les harnais des chevaux et réciproquement, embrouille tout, perd la tête et retarde le départ en essayant de l'avancer.
Sir Georges devant cette bonne volonté manifeste, mais impuissante, est forcé de mettre la main à la pâte, se disant, en bon Anglais, que s'occuper de chevaux n’est pas déchoir, et que l'odeur du crottin n’a jamais déshonoré, bien au contraire, un gentleman.
Li écarquille ses yeux bridés, ne perd aucun des gestes de son Excellence, tâche d’incruster, dans les circonvolutions de son cerveau, l’agencement des sangles et des boucles dans leurs rapports avec la structure des bêtes et la forme des véhicules, promet d’apprendre en deux lecons, reçoit pour acheter de l’opium, — ie pourboire du Chinois, — une livre sterling et monte gaillardement sur le siège au lieu et place de Tom.
Perrot reprend, comme à son habitude, la conduite de la petite colonre singulièrement réduite. Les Carriers, lestés d’une ration de pemmican due à la générosité du Canadien, se mettent en route, écrasés sous leurs charges augmentées de celles abandonnées par leurs compagnons disparus.
Pour économiser le personnel, sir Georges a consenti pourtant à faire attacher derrrière la charrette conduite par Li, le troisième cheval, au lieu de le donner à conduire par la bride.
— Go ahead !
Perrot, la pipe au coin de la bouche, le chapeau un peu de travers, la carabine sous le bras, monte allègrement la rampe qui contourne les escarpements et surplombe les abimes, Il arrive quelquefois, souvert même, que la route accrochée au flanc d’une montagne n’a pas les di-
mensions suffisantes au passage d’une voiture. On l'a élargie avec des poutres fichées au-dessus du précipice, et couvertes de planches, comme un échafaudage.
Excepté aux tournants, deux voitures peuvent s'y croiser sans danger, malgré l'absence des parapets; mais il ne faudrait pas s’aviser de faire de la fantasia, ou d’avoir des bêtes rétives.
Or, le cheval attaché à la charrette, jusqu'alors parfaitement docile, semble énervé, peureux, contre son habitude. Il tire sur sa bride et avance parfois difficilement, et parfois aussi piétine, se met de travers, essaye de lever le devant, bref, ne se ressemble plus.
Ce poltron de Li, très effrayé, ignorant ces infl’xions familières aux hommes de cheval pour calmer les bêtes ombrageuses, se met à pousser des clameurs éperdues en agitant son fouet, ses guides, ses bras, ses jambes, sa queue de cheveux.
Son mulet prend le trot, arrive sur un palier de planches dont la brusque sonorité effraye le cheval qui commence à reculer.
Par malheur, il se met stupidement en travers, se piète sur ses quatre jambes écartées, refusant d'avancer, les sabots de derrière à cinquante centimètres du bord de la planche.
— Stop! crie sir Georges.
Pour arrêter son mulet, le Céleste tire à tour de bras sur les guides, et coupe littéralement la bouche au mulet qui recule à son tour. Naturellement, le cheval manquant brusquement de l'appui sur lequel s’opérait sa traclion, est projeté en arrière.
Ses pieds de derrière abandonnent la plate-forme, sur laquelle ceux de devant essayent vainement de se cramponner. Sentant le vide sous lui, l’animal pousse un hennissement d’effroi, s’archoute, glisse, pèse de tout son poids sur la bride qui se rompt. et dégringole en tournoyant au fond de l’abime.
Li, de plus en plus affolé, tire de plus belle sur les guides. Le mulet recule toujours. Encore deux pas et l'attelage, y compris le maladroit conducteur, va opérer cette effroyable culbute de cinq cents mètres.
— Go! crie sir Georges, voyant ses provisions et une partie de son matériel au moment d’être anéantis.
» Goon!... silly!... brutel... »
Le Céleste n'entend plus, ne voit plus et piaule éperdument.
C’en est fait, si une main de fer n’empoignait la bride au ras du mors, et n’arrachait, pour ainsi dire, la voiture déjà engagée.
En même temps, une voix rude crie au Chinois affolé :
— Lâche donc, mais lâche donc tout ca, feignant!.. bon à rin!
Perrot !... c'est Perrot, accouru d’un bond à travers les Carriers immobiles et riant méchamment, à l'instant précis ou la catastrophe va être irréparable.
Enfin soustrait à cette traction stupide, le mulet reprend sa marche en avant.
— Et surtout, reprend le métis, laisse-toi guider par le bourricot.
» Il est moins bête que toi. »
Et le digne chasseur, sur ce mot parti du cœur, s’en alla simplement reprendre sa place.
Trois heures après, on stoppait près du lac La Hache pour le déjeuner. Le départ s’effectuait à une heure après midi, puis on suivait imperturbablement la route à mi-
côte et surpiombant de deux cents mètres Knife-River,
sortie du lac La Hache. A six heures, hommes et bêtes, rendus de fatigue, s'arrêtaient pour camper, exactement sur le cinquante-unième parallèle, après avoir parcouru seulement trente-deux milles.
Mais, aussi, quel chemin, que cette grande route, au sortir de l'hiver !
Privée du précieux concours de son cocher en mission,
et de son factotum défunt, son Excellence dormit à la
belle étoile, enveloppée dans une couverture, et dormit bien, sans même avoir adressé à Perrot un remerciement pour le sauvetage du matériel et du cuisinier.
En vrai Oriental, Li professe la plus large indépendance du cœur. Il n’a ni un mot, ni un regard pour son sauveur qu’il méprise probablement comme barbare, et qui, d’ailleurs, le lui rend bien.
Et quand Perrot s'interrogeant lui-même se demande pourquoi il s’est ainsi précipité à la tête du mulet, il se fait cette réponse topique :
— Défunt mon grand-père avait toujours coutume de dire qu'y a du terre-neuve dans le Français !.…
.… Le 8 juin, le soleil apparaissait tout rose sur les pics éloignés, encore encapuchonnés de neige, quand les chevaux de sir Georges hennirent joyeusement.
Un hennissement répond tout près, derrière un tournant.
— Tom ! c’est Tom, s’écrie le gentleman, heureux du retour de son serviteur après lequel soupire son incommensurable égoisme.
Un pas relevé se fait entendre, et sir Georges distingue . sous l'ombre encore un peu dense des pins surplombant la route, son alezan doré, avec son cavalier.
Le cheval s’en va frotter ses narines à celles de ses congénères qui, brusquement, renâclent et reculent.
— Qu'est-ce, encore ? de mande son Excellence craignant quelque nouvelle panique.
» Eh! Tom!... descendez, mon garçon... que diable faites-vous là ?
Tom, son vaste chapeau gris de cow-boy enfoncé jusqu'aux oreilles, sa carabine en bandoulière, ses éperons chaussés jusqu’au talon, rigide comme un cavalier de pierre, ne bouge ni ne ne répond.
Le cheval, sans doute affamé par son étape, se baisse,
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et cherche, malgré son mors, à tondre quelques brins de bunch-grass.
Tom se baïsse également et demeure penché sur sa selle dans une attitude absolument incompatible avec les lois de l'équilibre. En outre, quelle étrange position, pour un cavalier comme lui. On dirait un mannequin rembourré d'’étoupe et attaché sur une selle,
Ma foil sir Georges n'y tient plus, Renonçant aux douceurs de sa couverture et de son matelas de bunchgrass, il se lève, avance de dix pas, et fait appel à tout son sang-froid pour ne pas jeter un cri.
Tom est attaché sur sa selle au moyen d’un système de cordes ingénieusement agencées, pour l'empêcher de tomber, tout en laissant äu cheval sa complète liberté de mouvement.
Attaché... mais, pourquoi ?
Pourquoi aussi cette immobilité, ce mutisme, cette rigidité ?.…
Tom serait-il mort ?.., assassiné... ramené par son cheval qui a suivi la piste des autres ?
En quelques coups de couteau, sir Georges tranche les cordes exhalant une forte odeur de résine. Eiles ont dû être fabriquées sur place avec les fibres tirées du liber
du cèdre.
= Un mouvement du cheval fait glisser Tom, qui s’abat, en tournant de côté, aux pieds de sir Georges.
Son chapeau tombe, et découvre une tête hideuse, méconnäissable. Le cow-boy a été scalpé!
Mais, ce n’est pas tout. Sa face n’a plus de peau!.., ses orbites calcinées n’ont plus d’yeux !... Un tampon de mousse dilate affreusement ses mâchoires grimaçantes, privées de lèvres et d'une partie des jouesi Sa veste, raide comme du cuir, est pour ainsi dire empesée de sang coagulé, noirâtre, et recouvre un {orse nu, également écorché !... Les cuisses, réintégrées dans le pantalon, et les jambes dans les bottes après cette effroyable mutila-
tion, n’ont pas plus de peau que le reste du corps!
Sir Georges, poussant jusqu’au bout ses investigations, découvre que le cow-boy a été dépouillé de la tête aux pieds, comme un ours ou un caribou, et très habilement, car les pieds et les mains sont disséqués comme par un préparateur d'anatomie.
Les muscles apparaissent d’un rouge foncé, avec, çà et là, des amas de larves blanches déposées par les mouches. Cette opération étrange et terrible a dû être pratiquée la veille pendant le jour, puisque les mouches se cachent pendant la nuit.
Alors seulement une poignante émotion s'empare de sir Georges.
— Tom a-t-il été mutilé avant ou après son arrivée au postal-office ?
Il fouille sans répugnance dans les poches de la vareuse, trouve un portefeuille graisseux, l'ouvre, et aperçoit un papier imprimé, avec un griffonnage et une signature.
— Le reçu du postal-office.. mes documents sont en sûreté !.…..
» All rigth !..
» Hé! qu'est-ce que cela ? »
Tout simplement la peau du malheureux Tom, collée à plat sous la selle, en guise de chabraque.
Qui sait! peut-être un nouveau document,
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Les idées de Perrot.— Sir Georges apprend qu’il n’est plus en sûreté. — Un bon conseil. — La parole d’un trappeur.— Décidément, ce sont les Carriers.— Sir Georges regarde et voit. des ours bruns.— Le démon de la chasse.— Abandon du campement.— Terreur de Li.
« Que pensez-vous de cela, Perrot? » demandait sir Georges Leslie au Canadien, quelques minutes après la funèbre découverte de l’Américain, dépouillé de sa peau, et attaché sur sa selle.
Perrot, entendant résonner les pas du cheval sur l’échafaudage de bois, avait rejeté sa couverture d'un coup de talon, et s'était approché, au moment où le gentleman retirait la peau de son serviteur étalée sur le rein du demi-sang, en guise de tapis de selle.
— Rien de bon, monsieur !.. rien de bon! répond le métis après un minutieux examen des cordes, de leur contexture et des nœuds.
— Notre sécurité serait-elle menacée ?
— Pas la mienne, à coup sûr... quant à la vôtre, dam! faudrait voir.
— Que voulez-vous dire ?
— Sais pas trop, moi... Avez-vous des ennemis, dans ce pays-cite ?
— Pourquoi cette question ?
— M'est avis qu’on ne dépiaute pas comme ça, à propos de rien, un chrétien comme vous et moi, à moins que ça ne soit un animau d'hérétique.. Mais, ça ne fait rien à la chose, du moment que c’est un blanc.
— Je ne comprends pas bien.
— Faut s'entendre.
» Je crois, révérence de parler, que les gens qui avont dépiauté vot’ cocher, avaient à se plaindre de lui, et que si on l’a renvoyé mort, sans sa pieau, sus le chevau, c'est censément un avertissement pour vous.
» C’est pas ordinaire, qu’on accommode pareillement un blanc sur une route fréquentée, quand ce blanc est l'employé d’un qué-qu’un de l'autorité.
» Suffit!.. vous comprenez.
— Selon vous, ce ne sont pas des blancs qui ont ainsi mutilé mon domestique.
— Non ben sûr!
» Le blanc ne fignole pas sa viccime.. il tue et raide! puis houst!
» L’Indien, lui, s’acharne quand ii se venge.
— Alors, c’est une vengeance indienne.
— Sûr et certain.
» Et je puis vous certifier que le cow-boy a été dépiauté fout en vie.
» On lui a aussi ôté les yeux, et mis dans chaque trou un Caillou chauffé, comme un œuf dans son coquetier.
» Paraît que ca donne des mal de tête conséquents.
— Les Indiens ne commettent pas sans motif de pareilles mutilations ?
— Jamais!
» Aussi, ce failli gars-là doit leur avoir joué de vilains tours.
» Et je vous répète, on l’a renvoyé, ou plutôt, je m'en doute, reconduit tout près d’ici, à seule fin de vous menacer peut-être, si vous avez des reproches sur la conscience, de vous en faire autant.
— Oh! je suis homme à me défendre.
— Alors, tant mieux pour vous ! car l'Indien est rudement malin.
— Selon vous, je suis menacé.
— je ne dis ni oui, ni non... sais pas!
— À combien sommes-nous de Barkerville ?
— Dans les environs de soixante-dix lieues.
— Cent milles! il nous faut au moins cinq jours.
Passant brusquement à un autre ordre d'idées, sir Georges Leslie ajoute:
— Que pensez-vous de la désertion des Carriers ?
— Une seule chose m'étonne, c’est qu’il vous en reste encore.
» C’est pas une facon de traiter le monde.
— Vous dites? s'écrie d’une voix stridente le gentleman qui ne peut souffrir la contradiction.
— Ce que je pense! ajoute Perrot en portant la main à la poignée de son couteau.
» Et puis, si la vérité vous offusque, bonjour! je fais comme eux et je vous laisse en plan avec votre Chinois.
— Faisons la paix et raisonnons froidement.
» À votre avis, les déserteurs ont commis le crime, n'est-ce pas?
— Ÿ a pas crime, mais vengeance... c’est pas le même chose.
» Quant à üire : c’est eux ou c’est pas eux, sais ps j'étais pas là.
— Dites-moi, Perrot, puis-je, sans indiscrétion, savoir ce que vous allez faire à Barkerville ?
— J'ai rendez-vous avec mes neveux, de bons et beaux gars, les fils de ma défunte sœur Claudine Perrot, et de son légitime conjoint Baptiste, également défunt.
» Je les ai appelés rapport à une mine d'or où il faut des hommes de poigne et d'honnêteté.
— Vous n’avez pas d'autre motif?
— Non.
— Avons-nous chance de rencontrer des bighorns non loin de la route, dans ces rudes montagnes qui s'élèvent entre Soda-Creck et Swift-River.
— Sans doute.
» Mais, voyez-vous, votre expédition est mal commencée.
» Vous avez maltraité les porteurs, et ils vont vous lâcher. c’est sûr.
» Vous avez chaviré vot’ domestique dans un précipice. vot’ cocher a été victime d’une vengeance... vous voilà censément tout seul avec un Chinois qu'est pas une personne naturelle, et moi qui ne peux rien pour vous, sinon vous faire tuer le bighorn.… ;
» Tenez, iaissez-moi vous donner un bon conseil.
» La diligence de Yale à Barkerville passe deux fois la semaine. À votre place, je n’en ferais ni une ni deux!
» Je la toperais au passage, et je m'en irais sans débrider en trente heures à Barkerville, d’où je ferais partir une nouvelle expédition à la poursuite des bighorns.
— Sinon ?.…
— Je ne donnerais pas cinq sous de vot’ personne, parlant par respect. :
— Vous exagérez!
— Prenons que j’ai rien dit.
— Et pourtant.
— Ÿ a là autour les Mauvais-Monde flairant la chair humaine.
» J ‘ai entendu leu’ zhurlements, ces nuits passées. Sûr qu'on fricotait le prochain.
— Vous ne craignez rien d'eux?
— Yen n'a pas un pour oser seulement lever le doigt sur moi.
» Tandis que vous... dam... faudrait voir.
» Et puis, y a encore ceux qu'ont dépiauté l'Américain.
» La diligence passe aujourd’hui, croyez-moi, ratez pas le coche, comme disait feu mon grand'père.
— Qui se chargera de mes bagages? demanda sir Georges à demi vaincu, et frissonnant, malgré lui, à l’aspect de la peau humaine sur laquelle se posent, en bourdonnant, les mouches à viande.
— S'il y a place, embarquez avec vous le plus pré- Cieux.
» J'amènerai le reste avec le Chinois et les Carriers.
— Jis vous suivront ?
— Comme un seul homme.
— Je vais réfléchir pendant une heure... laissez-moi seul un moment...
— A vot’idée... moi, je vais déjeuner. »
Le brave chasseur fait demi-tour, et s’en va, monologuant :
— C'est bête, ce que je viens de faire là!
» Quéque ca me, fiche, à moi, c’t’ Anglais orgueilleux, Rte: féroce... on dirait que je m'intéresse à lui, ma parolef...
» Tout ça, parce que je suis, comme il dit : le guide!
» Eh! oui. c’est pour ça L... noùs autres, vieux trappeurs, nous sommes esclaves de la parole donnée. le devoir. c’est le devoir!
» J'ai promis de lui faire rencontrer un bighorn.. Si je le laisse massacrer, ilne rencontrera pas de bighorn.… et on pourra dire que Perrot Joseph a manqué à sa parole.
» Ah! par exemple, s’il avait seulement mis en joue et à portée le bighorn, bonsoir!
y On pourrait le scalper.. le dépiauter.. le couper en
tranches et le faire frire dans de la graisse d’ours.. m'en ficherais ! »
Perrot, après avoir monologué à la façon des anciens trappeurs qui, à force de vivre dans un isolement absoluen arrivent à penser tout haut, absorba une large dose de pemmican, sirota un coup d’eau-de-vie, alluma sa pipe et se mit à digérer, tout en poursuivant le cours de ses réflexions.
-- Sûr et certain, c'est les déserteurs qu'ont fait le coup... Ça, J'en parierais ma vieille carabine contre un fusil à mèche.
» Le soir même de ia disparition du premier, je les avais trouvés tout drôles.
» C’que C’est tout de même ! J’ai beau être leur ami... pas un n’a eu l’idée de me dire ce qui les chiffonnait!
« Du reste, chacun est libre de ses actions, et sans doute ont-ils sagement fait de ne rien me confier.
» Ça m'aurait peut-être gèné, quoique je n’aime guère ces mauvais rossards de cow-boys.
» Enfin, pour mériter une pareille correction, défunt Tom devait avoir manigancé avec le milord quéque mauvais COUP.
Et puis, voilà! suffitl… motus!..… et attendons venir. »
De son côté, le gentleman a lestement déjeuné d’un morceau de corned-boef, arrosé de l’inévitable bouteille de claret.
Privée des services de Joé, préoccupée de la fin tragique de Tom, son Excellence a mangé sans appétit, servie par Li,
— Prendrai-je, ne prendrai-je pas la diligence? se demande pour la dixième fois sir Georges, partagé entre son orgueil lui défendant la fuite et sa sécurité lui ordonnant la prudence.
Distraitement il tire de son étui la lorgnette, et, touten
ÿ » CHASSEURS CANADIENS
réfléchissant, la porte à ses yeux par une vieille habitude familière aux voyageurs.
Dirigé de haut en bas, de gauche et de droite, l’instrument lui fait apercevoir, avec une singulière netteté, les gorges, les massifs, les bouquets de pins, les torrents, les sentiers perdus entre les rocs, tout le défilé lointain des choses rendues vagues et confuses par l'éloignement.
Brusquement l'objectif s’immobilise sur une futaie sombre accrochée par miracle à des protubérances rocheuses, que les rayons obliques du soleil font paraître violettes.
Il y a là quelque chose de curieux ou tout au moins d’insolite, car sir Georges n’est pas homme à s’extasier longtemps sur les beautés de la nature.
— Perrot! venez! je vous prie, et regardez.:.
Le Canadien arrive en s’étirant, la pipe vissée au coin de la bouche.
— Si vous ne voyez pas, prenez ma lorgnette.. vous la dirigerez en ligne directe sur ce pin mort, dont les branches sèches.
— Gardez vos lunettes, monsieur, révérence de parler. J'en ai pas besoin pour voir moins clair.
» Le tas d'animaux que vous apercevez là-bas, c’est tout bêtement une famille d'ours bruns.
— D'ours bruns!... vous êtes sûr?
— Si vous ne me croyez pas, allez-y voir.
» de les vois depuis dix minutes, sans difficultés et sans lunettes et je sais qu'ils fouillent le sol afin de trouver des oignons dont ils sont aussi friands que de miel.
» Ils sont quatre, n’est-ce pas ?
— Quatre, c’est bien cela!
» Et vous les distinguez d'ici... c’est prodigieux.
» Ils sont pourtant éloignés de plus d’un demi mille.
— Je parie pour un mille et demi en ligne directe (1).
(1) Près de 3 kilomètres... Exactement 2,778 mètres.
» Voyez-vous, la grande pureté de l'air, en vous laissant apercevoir si distinctement les objets, vous fait iilusion sur la distance.
» Je m'en rapporte à vous, répond gracieusement le gentleman avec une courtoisie tout à fait inusitée.
» Des ours bruns! magnifique gibier, presque aussi admirable que le grizzly!
— Pour ça, monsieur, vous avez grandement raison, répond avec chaleur Perrot, qui comme tous les chasseurs du Nord-Ouest, raffole de la chasse à l’ours.
» C'est un gibier de choix, et dur à tuer, tellement qu'il fant l’atteindre à l'œil... et qui d'un coup de griffe vous met en charpie, s’il n'est pas mort sur le coup.
— … Deux milles et demi. pour des marcheurs comme nous, c'est l’affaire d'une heure.
— Faites excuse, Monsieur, il faut en faire à peu près cinq. et c'est des milles de montagnes, ne l’oubliez pas.
» Mettons trois heures et demie, peut-être même quatre, pour aller, autant pour revenir.
— Soit! mettons huit heures au lieu de deux...
— Ça fait une différence.
— Il est à peine six heures, nous pouvons être de retour à deux heures après-midi.
— En chasse dans la montagne, on n’est jamais sûr de rien... Car, je le devine, la peau des mains vous démange de casser la figure à un ours, n’est-ce pas, monsieur?
» Et je vous approuve, sacré mâtin!
— Alors, pourquoi hésitez-vous ?
— J'hésite pas ; je dis seulement qu’on n’est jamais sûr de rien.
— Pas même de tuer un ou plusieurs ours?
— Pour ça, j'en réponds, si la main ne vous tremble pas en présence de ces bêtes vraiment terribles, et si vous savez proprement envoyer un coup de carabine.
— Vous promettez de me les faire approcher a portée ?
— Je l’aftirme, si vous vous conformez à mes indications.
— Je m'y engage formellement.
— Alors, c'est sérieux.
— Partons de suite.
» Li va rester à garder les bagages, et les Carriers se reposeront en notre absence.
— ]l serait utile de leur faire distribuer un peu de viande et de brandy.
— Mauvaise habitude!
» Enfin, si c’est votre avis, j'en passerai par là.
— Vous feriez bien, eu outre, d'emporter quelques provisions,
— Et vous?
— Mon bissac est toujours garni en cas d’imprévu.
— Je mangerai sur place un filet d'ours.
— Dam!... vous savez, une fois sur la piste, chacun pour soi.
— Me prenez-vous pour un enfant!
» J'ai gravi l'Himalaya près duquel vos Rocky sont des taupinières, et J ai brûlé la cervelle à plus d’un tigre qui n’eût fait qu’une bouchée de vos ours.
— Je suis prêt, Mos:sieur, suivez-moi à deux pas, et imitez-rmoi en tout: c est la condition absolue du succès.
— All right.
Sir Georges, sans plus tarder, tire du coffre blindé ea tôle d'acier, renfermant ses armes, une ädmirable carabine-Express à deux coups de Greener, du calibre 557 (44 millimètres 45) fabriquée spécialement pour lui par le célèbre armurier de Londres.
Eile porte une balle conique, évidée intérieurement, et pesant 30 gr. 72, avec l’énorme charge de 40 gr. 24 de poudre. L’arme dont le but en blanc est d'environ deux cents mètres, est naturellement très étoffée, pour résister sans fatigne à une pareille — et pese un peu plus de cinq kilogramimes,
Sir Georges explique en deux mots à Perrot les avantages de cette balle dite express, qui, grâce à son évidement intérieur, s'élargit dans la plaie, au point de produire autant de ravages qu'une balle explosible, sans craindre d’avoir une explosion prématurée du projectile.
Perrot approuve du geste, admire l'arme en connaisseur, #t ajoute intérieurement :
— Toi, M'sieu Mylord, faudra te voir à l'ouvrage avec ton fusil de quinze cents francs, tes balles perfectionnées, ton but en blanc, tes tigres et tes Malayas…
Puis, tous deux se mettent en route, sir Georges sans plus songer à son matériel que s'il représentait une valeur de vingt-cinq livres, oubliant le cadavre écorché de Tom, sisant dans le bunch-grass, et les sinistres prévisions de son guide ; Perrot, insouciant comme un homme ayant tout vu, tout risqué, tout enduré, prèt à s’en aller au diable, et à en revenir.
Li, franchement épouvarté, se voyant seul avec les porteurs auxquels il vient de faire la distribution ordonnée par le maître, s’allerge au milieu des bagages pour ne plus entendre, et surtout pour ne plus voir les regards sinistres jetés par les Indiens sur le sentier montagneux par où viennent de disparaître les deux chasseurs.
Le sens de la direction chez les trappeurs, — Les marais des Rocky. — Orgueil. — Il faut céder pourtant à la fatigue. —
Les ours. — Feu à deux cents pas. — Beau tireur. — Présomption. — Retour offensif, — Désarmé. — A coups de revolver. — Corps à corps. — A terre. — « A l’aide!... »
Sans être des alpinistes de profession, ceux qui ont un tant soit peu pratiqué les montagnes savent combien il est difficile de se diriger d'un point à un autre, quand ce point à atteindre n'émerge pas de façon à rester constamment en vue.
La chose paraît tout d’abord très simple, tant les dépressions et les reliefs aperçus de haut paraissent insensibles. Tout cela semble à peu près sur le même plan, et l’on serait tenté de se dire : «Mais, c’est très facile : il n’y a qu’à marcher tout droit. » €
Cette illusion dure peu. A peine a-t-on parcouru une distance très faible relativement, que l'objectif disparaît
soudain. Brusquement on se heurte à des obstacles inaperçus. Le sol se creuse ou se mamelonne, il se hérisse de futaies ou de taillis, et les plans de là-haut, confondus en une horizoutalité mensongère, se superposent. Il faut monter, descendre, contourner les broussailles, errer sous les taillis, ramper dans les failles, se cramponner aux escarpements.. |
Si le vovageur ne possède pas une boussole orientée soigneusement au départ, et sile soleil, suprême ressource des égarés, est caché sous les nuages, on perdra vingt fois le but et il arrivera parfois qu'on lui tournera le dos, tant nous sommes dépourvus du sens de la direction.
Ce sens que possèdent naturellement les insectes, les oiseaux et les mammifères, les hommes primitifs en sont doués à un degré surprenant. Ainsi, l'indien du sud au milieu de la forêt vierge, le gaucho à travers les prairies de gynérium, l’indigène australien dans le bush, les Esquimaux sur les neiges sans fin, traversent imperturbablement, et en ligne directe, d'énormes étendues, alors que le civilisé tourne bientôt sur lui-même, et généralement de gauche à droite, en décrivant de vastes cercles dont il ne peut plus sortir.
En leur qualité de demi-sauvages, chez lesquels se sont prodigieusement affinés les sens par un exercice constant, les trappeurs ont acquis et perfectionné cette faculté, sans laquelle ils ne sauraient exercer leur émouvante et difficile profession.
Tel Perrot. Sans effort apparent, sans s’arrêter une seconde, sans même paraître regarder, il s’en va de son même pas infatigable et soutenu, zigzagant, iournant, montant ou descendant, selon la nature des obstacles, mais revenant toujours en face du but invisible, comme s'il avait l'œil fixé sur l'aiguille aimantée.
… Déjà la chaleur devenait accablante. Les moustiques apparaissent, et surtout de gros taons bourdonnants et impitoyables suceurs de sang, auxquels Perrot donne le
nom de bouledogues. Les bien nommés du reste, car ils ne lâchent pas prise avant d’être largement repus.
Leur présence annonce le voisinage de régions marécageuses très fréquentes dans les Montagnes Rocheuses, et connues sous le nom de muskegs. Entre les montagnes, sur des plateaux ou dans les vallées, on trouve tout à coup, sans que rien puisse en faire soupçonner l'approche, des étendues plus ou moins vastes, recouvertes d’une herbe fine d’un beau vert tendre, avec, par places, des mousses touffues, d'où suinte une eau glacée.
Il faut coniourner ces marais perfides, formés d'infiltrations, sous peine de s’enliser et de disparaitre, comme dans les sables mouvants äe certaines grèves normandes, ou les « mortes » de Sologne.
De ces eaux souterraines, sourdent de minces ruisselets où barbotte la sauvagine, et où viennent boire les élans
et les cerfs rouges dont Perrot relève lez reintes. De bighorn, pas la moinüre trace ; m .«evanche, de nombreux vestiges du passage d’°urs % bruns, Des bandes de ces beaux pigeons voyag : longue
queue, si communs dansles forêts américaines, s’envolent avec un bruit de tonnerre. Les perdrix des hois ou tétras du saule, à peine effarouchées par l’irruption des deux chasseurs, se posent d’arbre en arbre, et les regardent curieusement passer. Les perdrix de pin, plus grosses que les tétras du saule, promènent déjà leurs poussins qu'elles défendent intrépidement, en s’élançant, les plumes hérissées, les ailes tombantes, comme nos poules de basse-cour.
— Ayez pas peur, mes mignonnes bêtes, on vous laissera tranquilles, dit Perrot de sa bonne voix franche et rude.
Puis, se tournant vers l’Anglais trempé de sueur :
— Si le cœur vous en dit, reposons-nous, Monsieur ?
— Etes-vous fatigué? J’y consens volontiers, en ce cas, répond sir Georges.
— Moi fatigué ! riposte avec un gros rire le Canadien : c'est pas que vous plaisantez.
» Si j'vous dis ça, c'est parce que je vous entends souffler...
» Voyez-vous, faut pas y mettre d'amour-propre.…. nous ne sommes pas encore à mi-chemin, et va falloir monter.
— Marchons !... Où vous irez, j'irai. »
Perrot ne répondit pas, mais sa bouche se fendit en un large sourire plein de malice et d'ironie.
Après des rochers, des ravins, destorrentset des futaies, encore des futaies, des torrents, desravins et des rochers. La chaleur est suffocante, à tel point que sir Georges est contraint de s’abreuver aux ruisseaux et commence à maugréer in petto contre le métis aussi frais qu’au départ.
Perrot y met peut-être un peu de coquetterie, mais il est impossible vraiment de conserver pareille désinvolture au milieu d’un tel chaos. La carabine en bandoulière une main dans sa poche, l’autre ballante, Perrot semble se promener, tant il franchit avec une légèreté de jeune homme les obstacles auxquels s'empêtre, s’arrête et s'accroche l'Anglais; tant son allure est aisée, facile sur les rocs aigus, sous les broussailles épineuses, au milieu des terrains croulants ; à travers les bois au sol spongieux où l’on enfonce à mi-jambe, pendant que sir Georges, suant, soufflant, trébu chant, n’en pouvant mais, n'avance plus que soutenu par son incommensurable orgueil.
Et Perrot continue ainsi le nez au vent, regardant les écureuils folâtrer à la cime des pins, les pics mouchetés frapper à coups de bec les troncs sonores, les essaims de loriots noirs et dorés se poursuivre et s’abattre dans les treuées lumineuses, comme des clans de moustiques dans un rayon de soleil. C’est une véritable promenade
pour Perrot qui jouit, en effet, de sa forêt, avec ce dilettantisme raffiné des vrais amants de la nature.
Cela dure depuis trois heures, et sir Georges ne sait littéralement plus où il se trouve, les points de repère Jui manquant absolument. On doit approcher cependant, car, signe infaillible, Perrot a depuis un grand quart d'heure éteint sa nipe.
— Si vous m'en croyez, Monsieur, dit-il de son air paterne, après un silence d’une heure, nous stopperons un petit moment icite.
» Si les- ours n'ont pas décampé, nous ne sommes pas éloignés de l'endroit où vous les avez aperçus de là-bas.
» Voyez-vous, faut vous reposer le sang, afin de pouvoir faire un joli coup de fusil.
— Volontiers, articule péniblement sir Georges en se laissant tomber sur le tronc d’un cèdre rouge abattu par louragan.
— Là! restons ici un bon quart d'heure.
» Vous serez, après cela, frais et dispos comme au sortir d’un bain... de vapeur, et vous ferez mouche à coup sûr. -
» Du reste, je suis là, au cas où votre balle ne produirait pas tout l'effet attendu ; car, voyez-vous, ces bètes-là, faut les tuer raide ou les mettre hors de combat, sans quoi vous êtes fichu.
— Je vous défends de faire feu sur une bête tirée par moi |
«Je prétends faire coup double sur les deux plus grosses...
« Du reste, avec votre arme à un coup...
— Blaguez pas mon vieux Sharp ! un compagnon fidèle pendant vingt ans, sans une avarie, sans un raté, sans une trahison. |
«Il n’y à qu'un canon, mais je suis certain de tirer utilement aussi vite avec lui, que vous avec votre carabine à deux coups.
— Nous verrons bien, résond sir Georges goguenard à son tour, à l’aspectde la vieille carabine dont le bronzage s’en est allé depuis longtemps.
— Vous sentez-vous bien d'attaque, ijaintoussi ?
— Je l'ai toujours été !
— Vous aviez la face un peu mouillée, tout à l'heure, avec le flanc battant et la respiration courte.
— Partons! où sont les ours!
— À quatre cents yards environ d'ici.
— Comment les approcher à portée ?
— Qu’appelez-vous à portée ?
— Deux cents pas, environ.
— C'est trop loin !
— Peu vous importe, si je suis sûr de tuer.
— Ni vous ni d’autres, à pareille distance.
— Pariez-vous ?
— Merci! J’ai d’autres manières beansonp moins bêtes d'employer mon argent.
— Conduisez-moi à deux cents pas des ours, et je me charge du reste.
— ‘Faites comme moi, puisque vous y tenez tant
» Mais, c’est une franche bêtise, »
A ces mots Perrot s’allonge sur le sol, tenant entre ses dents la bretelle de sa carabine dont il vient de faire agir le mécanisme. Puis, il s’avance à quatre pattes, sur le sol tapissé d’aiguilles de pin et de mousse, en s’aplatissant si bien, qu’il serait impossible de le distinguer à vingt-cinq pas.
Sir Georges a essayé de porter son arme de la même façon. Mais soit pesanteur exagéré de la carabine, soit mauvaise dentition, il renonce à cette manœuvre, et se met à ramper, fort adroitement d’ailleurs, sur les coudes et sur les genoux.
Les deux chasseurs se trouvent dans un bouquet de ces magnifiques pins rouges, si merveilleusement développés sur ce versant des Rocky. A l’est de ce taillis, s'étend le
plateau sur lequel se trouvaient les ours trois heures auparavant.
— Ÿ seront-ils encore ? demande le gentleman d’une voix basse comme un souffle,
— Oui! murmure Perrot ; ils font la sieste, gavés d'oignons, ou bien ils batifolent entre eux...
» Ils ne quitteront pas.la place de la journée.
» Maintenant, silence! »
Ils rampent encore à travers les aiguilles et les mousses qui empêchent le moindre bruit, et assurent par leur présence le succès de la manœuvre d'approche.
— Doucement! continue Perrot de sa voix basse...
» Là! maintenant, les apercevez-vous?
— Je ne vois rien que des roches brunes...
— C'est pas des roches, c’est eux... ils sont à bonne distance pour vous, et reluisent au soleil comme des loutres.
— Approchons encore... je distingue mal,
— Prenez votre lunette.
— C’est juste.
» Vous avez raison, F2rrot, nous sommes un peu loin, mais il est impossible : :Îler plus avant, puisque le bois finit.
— Nous pouvons ramper à découvert.
» Du reste, ils sont en nombre, se sentent en force, ils ne fuiront pas.
.— Non! j'ai dit que je tirerais à deux cents mètres, je tire à deux cents mètres.
— Vous faites une bêtise.
— Je suis le maître de mes actes, et je réponds de tout!
— Ainsi soit-il!
Sir Georges, un genou en terre, l’arme bien d’aplomb sur la paume de la main gauche, lie coude appuyé sur le genou, lève lentement le canon de son arme, cherche le guidon et abaisse doucement la détente.
Au fracas assourdissant de la détonation, succède làbas un mugissement rauque, strangulé, d'une tonalité effrayante.
Un des ours, paresseusement allongés au soleil, se lève sur les pieds de derrière, comme si une mine éclatait sous lui, bat l'air de ses pieds de devant, et s’écroule comme une masse.
Simultanément sir Georges et Perrot font un bond de côté, pour sortir du nuage produit par la déflagration de la poudre.
Debout en un clin d'œil, les trois autres plantigrades se tournent vers la futaie d’où est venu le coup, aperçoivent à travers les pins le nuage blanc, et confiants dans leur vigueur, accourent vers l'ennemi invisible.
Sir Georges voit se profiler, entre une série de troncs, le corps souple et robuste de l’un d'eux qui s'arrête un moment, pour humer l'air. Avec un sang-froid superbe, l'Anglais saisit cet instant si fugitif et pour la seconde fois fait feu.
L'ours se renverse sur le dos, plie les reins en mugissant à pleine gorge, se lord en faisant voler toutes sortes de débris, et tente, mais en vain, de se relever.
— Eh bien! chasseur, s’écrie le gentleman triomphant, que dites-vous de cela.
— Je dis, répond Perrot invisible, coilé à un cèdre, que c'est bien travaillé pour un amateur... mais c'est tiré trop loin...
Les deux survivants, n'ayant pas encore aperçu l’ennemi, demeurent hésitants, à cinquante mètres à peine des chasseurs. L’un se trouve à droite de Perrot, l’autre à sa gauche, en biais tous les deux.
D'un mouvement rapide, mais admirablement combiné, le trappeur porte à l'épaule sa vieille carabine Sharp, vise deux secondes à la tête l’ours de droite, et fait feu.
La détonation toute sèche et toute grêle, comparative. ment à celles qui l’ont précédée, vibre encore que la douille
vide actionnée par le tire-carltouche saute brusquement. Le tonnerre est ouvert, Perrot introduit une cartouche pleine; l'arme est chargée en trois secondes.
Sans plus s’occuper de son gibier, car pour les hommes de sa race, tirer c’est tuer, Perrot voit arriver à foud de train le quatrième ours qui l’a éventé.
Avec son calme prodigieux, et pas plus ému que s’il avait devant lui un lapin, il trouve encore le temps de dire à sir Georges :
— Si ça vous fait plaisir, Monsieur, à vous celui-là.
Un juron de fureur est la seule réponse du gentleman occnpé à une singulière besogne. Archouté sur sa lourde carabine, poussant de toute sa force le levier supérieur, ne pouvant arriver à faire basculer le canon pour recharger, ii s’épuise en efforts inutiles.
— Sang-dieu! s’écrie Perrot, dépêchez-vous, l’autre est mal tué... le vôtre... il se relève... il accourt sur vous...
Perrot n’a que le temps de faire face à son ennemi, qui n’est plus qu’a six pas.
De son côté, sir Georges voit arriver, comme une trombe, son second ours blessé à mort sans doute, mais plus redoutable que jamais, dans son agonie furieuse.
Pour la deuxième fois, la voix grêle « du vieux Sharp » se fait entendre. Perrot renouvelle de côté ce bond prodigieux chez un homme de son âge, et qui le met à l'abri des convulsions dernières du fauve.
L'’ours est tombé foudroyé. .
— Mais ctanimau d’Anglais ne tire pas, murmure très irrrévérencieusement le trappeur, en faisant jaillir d’un coup sec sa douille vide. |
Comme pour lui donner un démenti, une détonation: très faible éclate, puis une seconde, puis une troisième et une quatrième, coup sur coup, un vrai feu roufant.
— Un revolver! s’écrie Perrot dédaigneusement.
» Autant souffler des pois avec son nez!
Sir Georges, voyant accourir l'ours furieux, écumant,
traversé de part en part au défaut de d'épaule, et lançant, à chaque inspiration, deux jets de sang de la grosseur du pouce, laisse tomber sa carabine devenue inutile, saisit son revolver Smith et Wesson et le décharge sur l'animal.
Même dans les corps à corps, le revolver est infiniment trop faible, employé contre de tels animaux. Sa force de pénétration est de beaucoup insuffisante pour traverser une pareille épaisseur de tissus, protégés par un cuir tenace et une couche de graisse de cinq centimètres.
Le dernier coup, tiré à bout pcrtant, au beau milieu de la gueule, enlève à l'ours la moitié de sa langue, fracasse quelques dents, mais ne l'arrête pas.
Sir Georges, désarmé, n’ayant même point de couteau, tant il était sûr de son arme et de son coup d'œil, est rudement projeté sur le dos, malgré sa vigueur.
L'ours, criblé de balles, moribond, mais terrible toujours, essaye de broyer la tête à homme qui, de ses deux mains crispées, éloigne les mâchoires béantes, d'où pend la langue effiloquée, roussie…
Malgré ce péril effroyable, sir Georges n’a pas proféré un appel.
— Mais, grogne Perrot accouru en brandissant le vieux Sharp, crie donc à ton secours, sale orgueilleux!
» Sais pas si je dois te sauver la vie, moil... On ignore toujours si l'es content, mauvaise race d’Anglais.
Sir Georges, enfin vaincu, se sent défaillir sous ce poids énorme qui l'écrase. Les griffes de l’ours pénètrent dans ses épaules. Il se voit perdu.
Alors, l'instinct de la conservation triomphant enfin de son immense orgueil, il râle d’une voix éteinte, incapable de résister plus longtemps aux efforts du monstre :
— À l’aide! Perrot!... à l’aide!
Intervention bizarre, mais efficace. — Prodigieuse vitalité. — Syncope. — L'opinion de Perrot sur les armes de luxe, —
Orgveil. — Ce que Perrot appelle une avarie major. — Campement sous les pins. — Soirée et nuit de trappeur. — Fièvre, soif, délire, — Hallncination. — Ronde de spectres. — Réveil brutal. — Prisonniers.
Cet appel suprême du gentleman suffoqué, pantelant, rudement pétri par les griffes de l'ours, est entendu de Perrot.
— Pas trop tôt! dit-il en grognant.
« Voyons voir si ya moyen de faire quéque chose. »
Avec ses grands gestes lents en apparence, mais excessivement rapides en réalité, parce qu’ils excluent tout mouvement superflu, Perrot couche sur le sol sa carabine armée, tire son couteau, empoigne par un pied de derrière l'ours acharné sur sir Georges, et tire de toutes ses forces.
Perrot possède une de ces vigueurs auxquelles rien ne
DS ts
résiste, homme ou bête, fût-ce un ours de six cents kilo= grammes.
Instinctivement l'animal, se sentant ainsihalé en arrière, lève la tête, s’arcboute sur son devant, afin de neutraliser cet effet de recul et cesse, pour un moment, de s'occuper de l'Anglais.
Avec son beau sang-froid, Perrot opère sur la jointure, avec son couteau, ce mouvement circulaire d’amputation familier aux chirurgiens, et, d'un seul coup, sépare le pied de la jambe.
— Pour mon diner! rôti sous la cendre, dit-'{ en laissant tomber ce pied griffu, monstrueux, semblale à à une main difforme.
L'ours pousse une nouvelle et plus effroyable clameur et veut se retourner sur ce nouvel ennemi.
Perrot a déjà empoigné l’autre patte, el l'étreint à la broyer dans l’inflexible tenaiile de ses cinq doigts.
— Gigoiei.. braille!... fais ta musique et donne-toi du mouvement... la saignée me pendant ce tempslà .…
Chose à peine croyable en effet : depuis le second coup de feu de sir Georges, l'ours, percé de part en part, au niveau des poumons, par la balle à expansion, n’a cessé de perdre le sang qui jaillit comme de deux robinets, sans que le terrible animal succombe à cette invraisemblable saignée.
C'est à ne pas concevoir une telle vitalité!
Avec une singulière sûreté de main, Perrot répète son mouvement circulaire, et renouvelle d’un seul coup sa désarticulétion.
— Ce pied-là sera pour le diner de M’sieu Milord, si toutefois il n’est pas en chemin pour l'enfer des païens d'hérétiques.
L’ours, amputé des deux pieds avec une dextérité inouïe, se retourne brusquement, s’accote sur ses deux moignons sanglants, tombe en mugissant, essaie de se
relever, tombe de nouveau, et reconnaissant l’inutilité de ses efforts, en l’absence de tout point d'appui, se traine sur les jambes de devant et sur son ventre,comme un phoque, du côté de Perrot qui ramasse sa carabine et recule pas à pas.
Le féroce animal, exhalant sa rage en hurlements de plus en plus rauques, abandonne sa première victime, pour essayer d'atteindre Perrot qui le laisse approcher suffisamment pour l’exciter et l'emmener plus loin.
— Je pourrais te finir d’un seul coup, vieil Ephé..., mais tu ne vaux pas une cartouche...
» Et puis, vous êtes tous de sales bêtes el je suis content de vous vofr « peiner », ajoute le vindicatif trappeur.
» T'as perdu trois sieauæ de sang...; il est temps de crever... »
L’ours, ainsi mutilé, est bientôt sur ses fins. Son agonie commence. Agonie très courte, terminée brusquement au milieu d’un cri interrompu par la mort.
— Hum! dit Perrot, voilà de la viande, et de la bonne.
» De quoi emplir le jabot à mes pauvres amis les Carriers.
— » Mais. est-ce que l’Anglais serait défunt?
» Ÿ n’houge ni pieds ni pattes. Pour avoir eu des difficultés avec un méchant ours pesant à peine douze ou treize cents livres?... si ça fait pas pitié! »
Sir Gecrges est en effet sans mouvement. Ses yeux sont fermés, son visage est d’une pâleur de cire. Son vêtement, lacéré aux épaules par les griffes de l'ours, laisse apercevoir la peau couverte de sang...
Perrot l'appelle et le secoue par un poignet.
— Eh!... M'sieu!.. M'sieu Milord!.. voyons! revenez à vous... c’est fini. Les ours sont tués.
» Y a près de cing mille livres de viande et quatre fourrures de choix.
» Tonnerre! répondez-moi!... dites quèque chose. Voyons... pour une gifle d'ours.
» Y n’m'entend point... c’est un évanouissement... faut que j'y fasse boire une bonne goutte. »
Il fouille incontinent dans son bissac, en tire une bouteille clissée d'osier, la débouche et vide lentement un peu de son contenu entre les lèvres de son Excellence.
— Ça descend! affirme doctoralement Perrot; il n’est point défunt.
Son Excellence fait un mouvement de déglutition, absorbe la rasade, toussotte, éternue, respire longuement, ouvre les yeux, s’étire, bâille, et finalement s’assied, en demandant, d'une voix mal assurée :
— L'ours?
— Voilà! répond le Canadien en désignant du doigt le monstrueux plantigrade rouge de sang, allongé à plat ventre sur des aiguilles également rouges.
— Que s'est-il passé? Je ne me souviens pas bien.
— Y s’esi passé que votre carabine de deux mille francs vous a refusé le service comme une vieille rouillarde de quatre francs dix sous.
— C'est impossible!
— Essayez plutôt de l'ouvrir, et vous m'en direz des nouveiles.
— Voyez vous-même, je suis brisé, dit le gentleman faisant enfin l’aveu de sa faiblesse. |
Perrot essaye à son tour de pousser de gauche à droite le « top-lever », mais Sans y parvenir.
— Voilà l'inconvénient des charges exagérées.
» Vos douilles métalliques ont été dilatées par la quantité disproportionnée de poudre; elles pressent maintenant sur les chambres et sur la table de bascule, au point d'empêcher le mécanisme d'agir.
» Cela ne se fût pas produit | avec des douilles en iaiton qui reviennent à leur volume primitif,
— Ouais, maître Perrot, vous me semblez ferré en arquebuserie.
— Pareille chose est arrivée, il y a cinq ans, à mon frère Petit André dans l'Alaska, et il a failli être dévoré par un grizzly.
» Alors, notre ami, M. Alexis, un Russe qui connaît la science, m'a expliqué tout cela.
» Il faut démonter votre carabine, chasser les douilles vides avec une baguette, et changer vos munitions.
» Et puis...
— Quoi?
— Une autre fois, tirez plus près, beaucoup plus près, et visez l'œil.
» Du moins quand vous aurez affaire à un animau féroce susceptible de revenir sur vous et de vous détériorer, parlant par respect.
» Comme tout à l'heure cet ours touché en plein corps, un joli coup d'amateur, ma foi, mais pas à la « bonne
endrait », de façon à rester sur place.
— Vous convenez cependant que c'est bien tiré, riposte le gentleman quêtant un éloge, tant l'orgueil travaille son cerveau.
— C'est pas mal... pas irop mal!
» Mais vous avez encore des progrès à faire, tant que vous ne serez pas de force à enlever, seulement à cinquante pas, la tête à un écureuil, au moment où il saute d'un arbre à l’autre.
» Tenez: comme cal »
Joignant le geste à la parole, Perrot met en joue le vieux Sharp avec son incomparable célérité, puis fait feu, sans pour ainsi dire viser.
De nombreux écureuils folâtraient sur les pins en grignotant les bourgeons nouveaux, dont ils sont très friands. L’un d’eux bondit entre deux basses branches et fournit un but à Perrot, qui cherchait à compléter sa démonstration.
Frappé en pleine course, au vol, pourrait-on dire, par l'admirable tireur, le gracieux animal tomba lourdement sur le sol,
— Eh bien, monsieur, reprend Perrot en rapportant par la queue l'écureuil décapité, je ne voudrais pourtant jamais tirer comme vous, à des distances pareilles.
» Mes deux oursont dans la cervelle chacun une balle du vieux Sharp...
» Tandis que votre deuxième... dam!... faut être juste, même avec les animaux... il vous travaillait joliment les épaules, quoique rudement touché.
: — C'est vrail.. répond sir Georges, ne pouvant plus esquiver décemment un mot de remerciement,
» Vous vous êtes trouvé là bien à point pour me tirer d’embarras, Perrot.
— Laissez ça! C'est la moindre des choses.
» Puisque je vous ai promis de vous faire tuer un bighorn, je ne pouvais pas vous laisser charcuter par l'ours. parlant par respect.
» À présent, si vous voulez me permettre de visiter vos écorchures, je vous panserai proprement... Ces avarieslà, ça nous connaît, nous autres trappeurs.
— Bah!... cela n'en vaut pas la peine, répond sir Georges voulant braver.
» Je vais tout à fait bien et je me sens de force à dépouiller les victimes en votre compagnie. »
Il veut se lever à ces mots. Mais à peine est-il debout qu'il pâlit de nouveau, étend les bras, oscille, et serait tombé de toute sa hauteur si Perrot ne l’eût soutenu.
— Parait qu'y a une avarie major, opine gravement le Canadien.
» Faudra voir. L'ours, voyez-vous, ça a le geste lourd, quéquetois.
» Si VOUS ne pouvez pas revenir au campement, j'irai
chercher les Carriers, et ils vous rapporteront sur un brancard.
— Non! restons ici, voulez-vous... je me reposerai à loisir, dussions-nous passer la fin de la journée et la nuit to it entière.
«- À votre idée, monsieur.
» Nous avons de la viande, l’eau n’est pas loin, et je vais vous fricoter deux pieds d'ours à l'étouffée, dont vous me direz des nouvelles.
Perrot installa sans plus tarder un lit de mousse et de feuilles sèches pour le blessé, disposa secundum artem le foyer souterrain pour mettre cuire à l'étouffée, dans leur peau, les pieds d'ours, qui fourniront un plat fort délicat pour le diner. Puis il dépouilla lestement l'animal dont sir Georges avait subi la rude atteinte, leva les filets, aussi épais que ceux d’un bœuf, et les fit rôtir à la flamme du brasier.
Quand ils furent cuits à point, il les saupoudra d'un peu de sel tiré d’un sachet enfermé dans son sac à feu, offrit à sir Georges l’un d’eux piqué au bout de son couteau, s’adjugea l’autre, l’engloutit en quelques larges bouchées, sirota une lampée de brandy, alluma sa pipe et s’assit sur une souche, le vieux Sharp à côté de lui.
Sir Georges mangea du bout des deuts, sans aucun appétit, un peu de viande, but avidement de l’eau puisée par Perrot dans sa tasse en cuir, s’allongea sur sa couche rustique et s’endormit lourdement.
Perrot, tirant méthodiquement de petites bouffées de son calumet, demeura immobile, au milieu du bois, assistant au lent défilé des heures, avec cette jubilation intérieure du trappeur, pour qui tout est joie dans la contemplation de la nature.
D'abord cette sensation étrangement voluptueuse de liberté sa :: limites, plus immense encore que l'horizon entrevu jusqu'à la boucle supérieure du Fraser, et pressenti, sous la s :.‘ricité de la terre, jusqu’au Mackenzie, jusqu'à la tou. ‘.« giacée bordant l'océan captif. Puis ces
mille bruits familiers aux oreilles du forestier, depuis le halètement de la brise à travers les pins, jusqu’au grincement des insectes fouillant d'une tarière infatigable les écorces des géants toujours verts... Les cris rudes et discordants d’un aigle fièrement arc-bouté sur la cime desséchée d’un pin rouge, les plaintes effarées d'une hirondelle poursuivie par un faucon, l'appel incisif du martinpêcheur traversant la clairière avec des reflets d’émeraude, le ronflement des ailes des pigeonsetle jacassement ininterrompu de cette petite pie noire et bleue, compagne familière du trappeur ou du bûücheron, qui, perchée sur un buisson voisin, attend quelque bribe du festin.
Les heures succédèrent ainsi aux heures dans une sorte de torpeur exquise; puis, le soleil s’inclinant de plus en plus, des certaines de hiboux se mettent à hululer plaintivement en sortant des trous où ils sont restés confinés pendant le jour. Le Whipp-poor- Will (on fouette le pauvre Guillaume), ainsi nommé parce qu'il répète à satiété, jusqu’à l’énervement, avec une singulière netteté, ces trois syilabes, commence son interminable rengaine, le plongeon imbrin expectore dans le lac voisin ses notes basses, lugubres et caverneuses; les engoulevents zigzaguent autour du trappeur ; la nuit va venir.
Le diner est cuit à point. Une odeur délicieuse de venaison se mêle aux âcres et réconfortantes senteurs de résine, quand Perrot exhume de sa primitive rôtissoire les deux pieds d’ours, le régal par excelience du coureur des bois.
Contre toute attente, sir Georges refuse à manger, mais demande à boire avec insistance.
— Un peu de fièvre, observe Perrot... ça se voit en pareil cas... après une bonne nuit de repos à la fraîche, y n'y paraitra pius.
» Je mangerai donc les deux pieds, car ça ne vaut rien ni froid ni réchauffé. »
Perrot agença =nsuite son lit, fit de nouveau boire sir
Georges, mit à portée de sa main la tasse en cuir pleine d'eau, s ‘allongea sur sa couche odorante et moelleuse, s’assura que le vieux Sharp était chargé et armé, écouta les oiseaux et les animaux nocturnes organiser leur concert, suivit de l'œil le déclin progressif des clartés, vit apparaître quelques étoiles à travers la voûte des pins, et s'endormit.
En temps ordinaire, le sommeil du coureur des bois est presque aussi léger que celui de l'animal. A tel point qu'un bruit insolite, s’élevant dans son voisinage, l’éveille soudain. Il continuera imperturbablement son
Somme au milieu du vacarme des fauves, des clameurs
des oiseaux nocturnes, du fracas de la tempête, et ouvrira les yeux au craquement d’une brindille ou en entendant le trot assourdi d’un lièvre ou d’une martre.
Perrot, éveillé à maintes reprises par les plaintes inarticulées de sir Georges, par ses mouvements convulsifs el fiévreux, appliqua toute son attention, toute sa volonté surtout, à s'endormir profondément et à ne pas se laisser distraire du sommeil par ces motifs jugés futiles.
Ainsi qu'il arrive souvent en pareil cas, surtout chez les hommes habitués à commander au sommeil, en raison d’une sorte d’auto-suggestion bien connue, Perrot réussit parfaitement, et s’hynoptisa, pour ainsi dire.
Vers le milieu de la nuit, c'est-à-dire entre onze heures et minuit, au moment où, comme on dit vulgairement, on dort de meilleur cœur, sir Georges, plongé dans une sorte de catalepsie doulouretüse, accompagnée de fièvre intense, aperçoit, dans une sorte de cauchemar, des formes vagues évoluer sans bruit, dans ie clair obseur du sous-bois, vaguement éclairé par un radieux semis
d’étoiles.
Ces formes rappelant des silhouettes humaines lui paraissent plus grandes que nature, semblent flotter dans l'air, avec de molles inflexions de spectres, et s'avancer vers la clairière où il repose non loin de Perrot.
— C'est la fièvre! se dit le gentleman dont le pouls bat, dont les oreilles tintent, dont les yeux papillotent.
Il abaisse aussitôt ses paupières pour échapper à cette sorte d'obsession dont sa raison conçoit la vanité, mais dont son cerveau surmené veul admettre la réalité.
Dans cette sorte d’antagonisme entre l’homme sain et l’homme malade, ce dernier doit l'emporter.
Il ouvre les yeux après un temps lui semblant fort long, bien que sa durée ait été de deux ou trois minutes seulement, revoit la file de spectres, constate qu'ils ressemblent vaguement à des Indiens, fait l'esprit fort au milieu de son délire et ajoute mentalement :
— C?2s fantômes ne sont pas classiques !
» Il leur manque le linceul blanc rabattu devant la face, et dans lequel ils se drapent si élégamment.
» Mais, si ce sont des fantômes d’Indiens!... les Indiens n'ont pas de suaire.….
» Je dors... j'ai la fièvre... ils m'ennuient pourtant... d’un cri je vais les mettre en fuite.
Il essaie de proférer un son, croit pousser une clameur terrible et laisse échapper seulement un de ces rauques soupirs contre lesquels s’est prémuni Perrot.
Brusquement, les spectres se sont arrêtés à quelques pas des lits rustiques éloignés l’un de l’autre d'environ trois mètres.
Un. minute, une heure s'écoule ; sir Georges ne sait pas au juste, la fièvre-lui faisant perdre la notion du temps. Les spectres se mettent en marche avec ce glissement doux que l’on prête aux êtres surnaturels, et cette absence de: bruit qui paraîtrait, en quelque sorte, une exagération du silence.
Puis, idée bizarre, attribuée par sir Georges à demi endormi et à moitié lucide à son état fiévreux, l’un d'eux déplie une vaste nappe d’un rouge sanglant, l'élève au-
dessus de sa tête, et l’écarte latéralement, au bout de ses deux bras,
— Tiens ! la peau de l'ours... que diable veulent-ils en faire ?.. un couvre-pied pour Perrot...
Le spectre brandit °n effet la dépouille du plantigrade au-dessus de Perrot toujours endormi.
Soudain il la laisse retomber sur le chasseur qui se trouve enveloppé de la tête aux pieds et pousse, en s'éveillant, un juron carabiné,
Le charme est rompu!
Une effroyable clameur s'élève alors sous les pins, se répercute au loin et fait taire épouvantés les animaux nocturnes. Sir Georges se sent empoigné par des mains brutales, puis garrotté rudement avant d’avoir pu faire un seul mouvement.
Grand-Loup sera vengé. — Perrot n'accepte pas la liberté. — Le poteau de tortures. — Les traditions se perdent. — Peintures grotesques. — Dernières volontés. — Sir Georges voudrait que Perrot pût abréger ses souffrances en le tuant d’un seul coup. — Comment sir Georges fut scalpé, après avoir eu toutes les dents arrachées.
— Perrot est un grand chef, dit en langue chinouk une voix gutturale, et il ne lui sera point fait de mal.
— Qui es-tu tu, toi, gredin, traître ? répond le trappeur furieux, à demi étouffé par la peau d'ours dont il est enveloppé.
— Je suis Ori gnal, chef des Indiens Carriers de Gluna-Cis-co-cooulin.
— Tu es un sale Indien, un pourceau du Chilcotin…
— Que Perrot m'écoute!
» Mon cœur et celui de mes frères est près de l’estomac ; il se souvient que Perrot a nourri les Carriers- et qu'il est l'ami des hom mes rouges.
— Alors, laisse-moi aller, mauvaise vermine.
— Perrot sera libre à une condition.
— Quelle condition ?
— Perrot est un grand chef, il n'a jamais menti.
— Après?
— Qu'il donne aux Carriers sa parole de ne point s’opposer à leur juste vengeance.
— Quelle vengeance ?
— L'homme blanc dont il est le compagnon a fait assassiner par son esclave, et donné à manger aux Hommesdu-Sang, un Indien Carrier, Grand-Loup, appelé Billy par lies Anglais.
— Quite l’a dit?
— J'ai vu tomber Grand-Loup, et les Hommes-du-Sang ont avoué que le blanc le leur avait livré.
— Laisse-moi respirer un peu.
— Perrot est fort comme le grizzly: qu'il s'engage à ne pas résister à ses frères.
— Je le promets ! Laisse-mo? parler au blanc.
» C’est-y vrai, monsieur, dit à sir Georges l’honnèête chasseur d’une voix indignée, que vous avez fait tuer, comme du bétail, un de ces Indiens, et que vous l'avez livré aux cannibales ?
Sir Georges, ficelé comme un saucisson, bâillonné, allongé sur son lit de mousse, ne répond pas, et pour cause.
— Il ne dit rien, continue Perrot, donc il avoue; et pourtant.
» Ecoute, Orignal.
— Que mon frère parle... sa voix est douce à mes oreilles.
— Vous êtes tous là, n'est-ce pas.
— Oui, tous les neuf, avec les femmes et les enfants qui nous ont rejoints, après avoir écorché vif l'assassin, l’esclave de ce blanc, et l’avoir rarnené, attaché sur son cheval.
— Je m'en doutais.
» Comment êtes-vous venus ici ?
— En suivant ta piste et la sienne.
— C'est juste... vous nous avez surpris endormis, et vous m'avez enveloppé dans cette peau d'ours pour paralyser mes mouvements.
"— Oui.
— Et maintenant, qu’allez-vous faire ?
—- Venger Grand-Loup, et, pour cela, arracher au blanc toutes ses dents, le scalper, l’écorcher vif, lui ôter les yeux, et mettre à leur place deux cailloux rougis au feu.
» Est-ce juste ?
— C'est juste, répond Perrot qui, en demi-sauvage, admet la peine du talion même augmentée, et singulièrement aggravée.
» Mais j'ai promis au blanc de lui faire tuer un bighorn.…
» Il a ma parole... attends que le bighorn soit tué; alort, tu feras du blanc ce que tu voudras.
— Et si nous voulons, nous, mettre le blanc au poteau des tortures ce matin même, au lever du soleil ?
— Je le défendrai de toutes mes forces.
— Mais tu es notre prisonnier... tu n’as plus ta carabine.….
— Ma parole avant lout... je le défendrai...
— Alors, nous allons t’attacher.
— Vous êtes les plus forts, faites comme il vous plaira,
— On te donnera à boire, à manger, on allumera ta pipe, cn aura grand soin de toi, et puis. tu verras torturer le blanc.
— Vous me faites manquer à ma parole. Éh ne vous connais plu”. -
» Toi, Origual, un vieil ami... je n'aurais jamais cru cela!...
— Perrot est le plus grand chasseur du pays, il a du
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sang indien sous la peau; il sait qu'une vengeance ne doit pas se remettre.
— Si j'étais libre, je vous exterminerais tous, pour vous apprendre à porter la main sur moi et à me faire manquer à ma parole.
— Perrot ne manquera pas volontairement à sa parole, puisqu'il est prisonnier lui-même, et qu'il est incapable de faire un mouvement.
» Plus tard, il pardonnera aux Carriers qui l’aiment et l’aimeront toujours, car il est bon, brave, compatissant.… etilne voudrait pas devenir l’ennemi des Indiens pour un Anglais frère des Hommes-du-Sang.
— Allons! Assez bavardé ; attachez-moi, et solidement, car je vous tombe dessus, et raide, si j'arrive à me dégraîer.
» Quant à vous, M'sieu Milord, dit-il en aparté, je crois que vous allez en voir de dures, au lever du soleil, tout frère que vous êtes du lieutenant-gouverneur de la province pour Sa Majesté la Reine.
» Mais, aussi, a-t-on jamais vu traiter de pareille facon le pauvre monde !.…
» Chaque jour soa cadavre! C'est à vous croire, comme dit mon pauvre camarade Orignal, allié aux Hommes-du-Sang. »
Pendant ce monologue, Perrot, malgré l'obscurité, est très habilement amarré par une série de solides et minces ficelles, qui, en lui interdisant toute lutte, lui laissent pourtant une liberté relative.
Sir Georges, depuis que la terrible réalité lui est apparue dans toute son horreur, affecte une dédaigneuse immobilité. Quelques mots de chinouk appris pendant le voyage ont frappé son oreille. Il a reconnu la voix d’Orignal, il se sait au pouvoir des Carriers, comprend qu'il n'obtiendra ni grâce ni pardon et attend avec une légitime angoisse la venue du jour.
Loin de le maitraiter, les Indiens sont aux petits soins
pour lui, afin qu’il puisse, dans toute la plénitude de sa vigueur et de sa raison, endurer le supplice promis. Ils lui donnent à boire de l’eau bien fraiche, coupée de brandy, le sien, très probablement, appliquent sur les plaies de ses épaules des compresses impibées de ces remèdes secrets connus d’eux seuls et qui font merveille sur les blessures, bref, semblent s'inspirer des traditions humanitaires des civilisés, qui guérissent les condamnés malades, les réconfortent d'un poulet et d’un verre de cognac avant de les envoyer à la guillotine ou à la potence.
Perrot, lui, s’est tout simplement rendormi, après avoir fumé une pipe et maugréé contre les Indiens.
Ceux-ci, accroupis sur leurs talons, en cercle autour de la couche du gentlemau, conservent une impassibilité farouche et dardent sur lui des regards luisant dans la nuit, comme ceux des animaux de proie.
Harassées par la course de la journée, les manœuvres et les contre-marches qu'il a fallu faire pour suivre les chasseurs d’ours et n’être point aperçu par eux, les femmes reposent, près des enfants, sur le tapis de mousse et d’aiguilles odorantes.
Bentôt le cri des oiseaux diurnes annonce le retour du jour. Une lueur rosée empourpre les cimes lointaines, encore blanches de neige, puis de soudaines clartés filtrent à travers les troncs rugueux et sombres qui semblent flamboyer.
La vivifiante senteur de la résine sa mêle aux effluves des corolles entr’ou vertes au premier baiser du soleil, les tétras et les perdrix font entendre leur strident appel, les écureuils s’ébatteut comme des petits fous, les insectes bourdonnent, la forêt s’éveille, le ciel est radieux, il fait bon vivre.
Déjà les Indiens circulent dans la clairière, avec leur flegme habituel. Ils font leurs ablutions, mangent, et, chose caractéristique, s’enluminent la face de couleurs
voyantes, comme leurs congénères habitant les États- Unis,
À demi civilisés par un contact séculaire avec les blancs, très pacifiques, ayant même adopté certaines parties du costume européen et renoncé à la vie errante, les Carriers n'ont plus l'habitude de se peindre le visage, sauf dans des occasions réellement exceptionnelles,
Employés pour la plupart comme porteurs entre Yale et le Caribou, ils n’ont généralement pas d’armes, sauf le couteau et la häche américaine remplaçant l’antique tomahauk. Ils travaillent six mcis de l’année, puis retournent à leurs villages, situés à une distance parfois considérable, retrouvent leur famille, et vivent alors de chasse, de pêche et des provisions achetées avec le salaire amassé.
Ce ne sont donc plus, à proprement parler, des sauvages, puisqu'ils sont devenus sédentaires, connaissent l'épargne, s’adonnent au travail et vivent en paix avec les industrieis, les voyageurs, les mineurs au les bûcherons.
Il faut réellement, pour les faire sortir de leur habituelle passivité, un de ces crimes révoltants de lèse-humanité, comme celui dont sir Georges s’est rendu coupable à leur égard, car ils passent volontiers par-dessus le manque de nourriture, les bourrades, et même quelques brutalités passagères.
Mais, cette fois, i!s ont oublié toute subordination, banni toute crainte, endossé toute responsabiliié. L’atrocité des représailles égalera ou dépassera l'horreur du forfait.
Le frère du lieutenant-gouverneur, le grand chef du pays, mourra dans d'affreuses tortures, et puis après, iis se sauveront, s’ils peuvent, traqués par la police à cheval, jusqu’aux plaines glacées du Labrador, jusqu'aux terres inhospitalières de l’Alaska.
Pour cette satisfaction donnée à leur haine, ils renonceront à la vie calme, tranquille, des gens de leur tribu
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depuis la conquête, et deviendront des proscrits, des parias, des maudits dont la tête sera mise à prix au taux de dix livres sterling.
Perret, éveillé le dernier, absorbe, pour se remonter, trois kilogrammes de filet froid qu’un Carrier lui présente en morceaux énormes, au bout d'une baguette pointue, et regarde curieusement les tortionnaires.
Il critique, en maugréant, la mise en scène, banale selon lui à faire pitié, ies peintures de guerre absolument ratées, constate l’absence de praticiens experts en tortures, et murmure dédaigneusement :
— Ça sera du propre!
« De mon temps, quand il y avait un prisonnier au poteau, les tribus ie savaient à dix lieues à la ronde.
» Tous ces enragés de Peaux-Rouges avaient le diable aux fancs... on les entendait hurler à deux milles... toute la nuit les feux de guerre flambaient... on dansait jusqu'à la courbature, on buvait à en crever... Le prisonnier lui-même injuriait ses bourreaux, les défiait, parfois les trouvait à bo.s d'inventions {..
» Les femmes et les enfants étaient pires que les guerriers pour les petits raffinements qui s’en prennent à un cheveu, à un ongle, à un lambeau de chair, à un nerf, le tiraillent, le taquinent, l’ébranlent, et l’arrachent au bon moment.
» Tandis qu'ici, je vais voir quoi? Charcuter un Anglais à moitié assommé par un Ours... ça va durer un quart d'heure. vingt minutes, bonne mesure, et puis, bonsoir! Plus personne...
» Est-ce qu'ils sauront faire durer un prisonnier, comme autrefois les Sioux, les Cr's 01 les Gros-Ventres!
» Ils n’ont pas de fusils, pas d’arcs, pas même de tomahauk, pour frôler pendant des heures avec la balle, la flèche, ou le fer de la hache la peau du patient, et l‘énerver à devenir fou, en lui faisant sentir, à chaque minute, la petite mort!»
Pendant que le digne Canadien, peut-être un peu pessimiste, exhale son mécontentement, les Carriers ont terminé les apprêts du supplice, très sommaires en vérité.
Ils ont entassé au pied d’un arbre, le premier venu, la valeur de quatre fagots de bois vert mélangé de bois mort, préparé des liens tressés avec le liber du cèdre, mangé de bon appétit les gigots de l'ours et mis la dernière main à leurs peintures.
Ces enluminures grotesques ont le privilège d’exaspérer le trappeur.
— À quoi bon se barbouiller ainsi, dit-il en haussant les épaules.
» Ça ne sera jamais que des caricatures d’Indiens faisant eudurer une caricature de supplice. »
Reste à savoir si Son Excellence va être de cet avis, quand ses anciens porteurs vont travailler, à leur manière, son Corps précieux.
... L'instant fatal est enfin arrivé.
Sir Georges, toujours ligotté, est emporté sous l’arbre qui fournit le poteau classique, puis attaché au tronc, circonscrit par les brins de bois disposés en bûcher.
L’Anglais, très pâle, fait bonne contenance pourtant, et Perrot le constate avec satisfaction :
— Allons! pour l'honneur de la race blanche, il se
tiendra.
Les Indiens entament alors, dans leur dialecte, une mélopée traînante, une sorte de chœur chanté par tous, puis un soliste improvise un récitatif dans lequel il reproche au blanc ses mauvais traitements et sa participation au meurtre de Grand-Loup.
Le chœur reprend, le soliste recommence, et Perrot, très irrévérencieusement, bâille en disant :
— Encore une fois, à quoi bon s’être peints en guerre!
« … Ah! y va s’passer du nouveau. »
Le chant est terminé. Le chef, Orignal, élevé par sa
dignité aux fonctions de tortionnaire, s’approche du
patient et se met en devoir d'interpréter la première partie du programme.
Les femmes et les enfants se mettent à vociférer en fausset, sans entrain, pour s’exciter.
— Ça manque de nerf, observe Perrot, mais peut-être la première goutte de sang va-t-elle un peu les échauffer.
Au moment où sir Georges voit arriver Orignai, brandissant un massif crochet de fer destiné à déraciner canines, molaires et incisives, le gentleman s'adresse à Perrot d'une voix altérée, mais parfaitement distincte :
— Perrot, vous porterez à mon frère le lieutenant-gouverneur mon portefeuille renfermé dans la poche de côté mon vêtement.
— Je vous le promets, monsieur, foi de trappeur |
— Si vous aviez les mains libres, je vous prierais de me casser la tête d'un coup de carabine pour échapper au supplice que vont m'infliger ces brutes.
— Et je le ferais, monsieur, car ça sera dur, quoiqu'ils ne me paraissent guère habiles.
— Adieu, Perrot !
— Adieu, monsieur... Je regrette de ne pas vous avoir tenu parole, rapport au bighorn, mais j'en suis empêché de force.
— Bah! n’y pensons plus...
Contrairement à toute tradilion indienne qui laisse au supplicié liberté absolue de parole, Orignal interrompt les adieux du gentleman, et le saisit rudement à la gorge.
Sir Georges, à demi étranglé, incapable de respirer, bleuit, roule des yeux hagards, et ouvre une effroyable bouche de pendu.
Les femmes et les enfants commencent à s’exciter et glapissent éperduement.
Orignal ayant, par cette manœuvre préalable, obtenu l'ouverture « ad libitum » de l’orifice qui fût, sans cela, demeuré hermétiquement clos, introduit son crochet au
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106 CHASSEURS CiNADIENS
fond de la bouche de l'infortuné gentleman, se cambre en arrière, et tire de toute sa force.
Patatras ! l’opérateur, n’éprouvant aucune résistance, tombe rudement sur le dos, en brandissant l'outil de fer auquel demeure attachée une chose extraordinaire.
C'est blanc, avec des reflets métalliques et des tons roses !...
Des dents !... ce sont des dents qui mordent l’instrument... deux mâchoires entières, blanches et solides comme des mâchoires de carnassiers, et arrachées d’un seul coup, sans effusion de sang !..,
Les Indiens se regardent ayec une surprise à laqueile se mêle une violente émotion, presque un commencement de terreur.
Le blanc ne semble avoir aucunement souffert. Un sourire un peu ironique erre même sur ses lèvres rentrées, pincées, à la vue de cet incident tragi-comique et singulièrement déconcertant pour des gens ignorant leg merveilles de la prothèse dentaire.
Les Indiens voient là du surnaturel et les primitifs, comme on sait, ont une peur atroce du surnaturel.
Orignal veut faire l'esprit fort, et il détache, au milieu du silence qui a tout à coup interrompu les clameurs, la double mâchoire, contractée sur le morceau de fer.
Il pousse un cri sourd et secoue éperduement son pouce mordu par le faux ratelier dont les ressorts sont sans doute faussés.…
Mordu !... mordu, à distance par les dents du bianc, qui sourit toujours, d'un air satanique.
Ah ! pardieu !.…. rira bien qui rira le dernier !
Orignal se débarrasse de l’instrument dont la pression est légère, en somme, et hurlant, pour s’exciter, car il est singulièrement troublé, se précipite sur sir Georges, le couteau à la main, pour le scalper.
Il empoigne rudement de la main gauche, sa chevelure brune, épaisse, un peu longue, et brandit son couteau
pour entamer le tégumentet pratiqner l'incision circulaire au niveau du front, des tempes, de la nugre et des côtés.
Brave jusqu’à la démence, ironique devant ce supplice atroce dont l’idée seule fait frémir les plus intrépides, sir Georges pousse un éclat de rire strident.
— Que diable! va-t-il se passer, maugrée Perrot, un peu interloqué par l'incident du ratelier de Son Excellence.
Orignal, excité par ce rire qui lui paraît le comble de l'insulte, commence au beau milieu du front la terrible entaille,
Un nouvel éclat de rire plus vibrant, plus ironique encore, le déconcerte. Il perd un peu la tête, tire de la main gauche sur les cheveux pour tendre le cuir chevelu et arrache, avant l’opération, le scalp du blanc, avec la peau, les cheveux, tout !...
Horreur !... le gentleman apparaît chauve comme une courge, riant toujours, et, chose terrible, ne perdant pas une goutte de sang !
De saisissement, Orignal, atterré, abasourdi, laisse tomber le scalp et le couteau près du dentier, se demandant, avec angoisse, quel est cet homme étrange qui s'en va ainsi par morceaux, sans un mot, sans une plainte, sans effusion de sang.
Supplice terrible et grotesque. -- Vexé. — Les femmes s’en mêlent. — La veuve de Grand-Loup. — Le blanc est-il à l'épreuve du feu ? — Sir Georges au milieu des flammes. — Intervention de Perrot. — En retraite. — Décrépitude rapide. — Retour au campement. — Stupeur du Canadien. — Sir Georges rajeuni de dix ans.
On ne trouve point d’esprits forts chez les hommes primitifs. Le cerveau, imprégné seulement de notions élémentaires et peu nombreuses, ressemble à celui des enfants qui éprouvent une peur instinctive des phénomènes incompréhensibles pour eux.
En raison de ce fonctionnement intellectuel si rudimentaire, qu’il reste borné aux besoins et aux rapports d’une existence confinant à l’animalité, Ja non-compréhension des faits mystérieux, ou plutôt insolites, élargit singulièrement le domaine du surnaturel qui comprend, en bloc, toutes les étrangetés de la civilisation.
Aussi, tel qui affrontera sans émotion l’attaque d’un ours gris ou la charge d’un bison, claquera des dents et
restera atterré en ressentant une secousse électrique, en voyant abattre à la dynamite un arbre mesurant trois mètres de diamètre, ou en collant son oreille au récepteur d’un téléphone.
N'’essayez pas de raisonner le sauvage la première fois qu’il se trouvera en présence de telle ou telle manifestation du génie ou simplement du savoir-faire des civilisés.
Son impression sera franchement celle d’une stupéfaction ou d’une terreur d’autant plus vives, que la cause en sera ou plus étrange ou plus inattendue.
Vous pourrez alors lui faire croire les choses les plus absurdes, lui susciter les idées les plus baroques, il acceptera tout de confiance, en homme ignorant le scepticisme et persuadé que les causes sont infiniment moins stupéfiantes que les effets.
On pourra juger ainsi de l’étonnement mêlé de réelle frayeur, éprouvé par Orignal et les Carriers occupés à faire subir la question ordinaire et surtout extraordinaire à sir Georges Leslie.
Ce fait d’un scalp venant tout seul, sans effort, sans douleur, sans une goutte de sang, n'est-il pas surnaturel..…
Et cet autre, non moins surnaturel, de deux mâchoires se détachant presque d’elles-mêmes, n'est-il pas terrifiant.
Un scaip, ça tient fortemen: sur le crâne! Il faut, pour l'enlever, de l’adresse et de la vigueur. Quant au patient, quelles tortures effroyables !
L'enlèvement d’une seule dent n'est-il pas chose douloureuse? que dire alors de l’arrachement des deux mâchoires, avec leurs trente-deux dents !
Rien de pareil, jusqu'à ce jour, dans toute l'immense région qui va du cercle polaire aux Etats-Unis. C’est du nouveau, de l'inédit, du mystérieux dans toute l’acception du mot. |
L'homme qui a subi cette double mutilation devrait être brisé, anéanti, par la souffrance.
Eh ! bien, pas du tout! I] a simplement l’air très vexé, et il injurie ses bourreaux en anglais... ce qui est peutêtre une ae Gérer
Que faire ?... que résoudre ?.…
Orignal, tortionnaire un peu amateur, car il n’a jamais opéré au-dessous du quarante-neuvième parallèle, chez les virtuoses du couteau à scalper : Sioux, Comanches, Serpents ou Pieds Noirs — Orignal est fort perplexe.
— Voyons, semble-t-il se dire, dois-je cesser ou continuer ?..
» Sije tire un peu fort sur un bras, il va se détacher comme une branche morte...
» Une jambe... elle va s'arracher comme une racine...
» Le gentleman va ainsi me rester dans les mains par morceaux... Il ne souffrira pas... ne criera pas... ne saignera pas.
Quel homme est-ce donc?.…. Est-ce même un homme ?.…
» J'ai peur... moil... Je ne suis qu'un pauvre Indien. venu là pour venger son frère assassiné...
» Mais... je voudrais. . je voudrais bien m'en aller... »
Cette scène, sur laquelle on est forcé de s’appesantir pour en extraire la psychologie, a duré deux minutes à peine.
Mais aussi, quel revirement dans l'esprit des Peaux- Rouges ! Quelle stupeur sur leurs visages ! Les chants ont cessé, les danses funèbres se sont arrêtées, on ne crie plus, on ne menace plus, on ne brandit plus les couteaux, c'est une torture absolument ratée !...
Fort heureusement pour sir Georges qu'il n’y a pas d'esprit fort dans l'assistance. Un esprit fort viendrait sonder avec la lame de son couteau les espaces intercostaux, ou s’assurerait de l’adhérence des membres au tronc.
De son côté, Perrot se démène furieusement sous ses liens, comme s’il voulait s’en débarrasser.
Il monologue, selon son habitude,
— Pour être ane drôle d’avinture, c’est une drôle d'avinture, et mes frères Eustache et Petit- André, avec mes neveux, Jean, Jacques et François en attraperont la colique de rire, quand je leur raconterai ça...
« Pas moins vrai qu'y suffirait d'un rien pour sauver ce paien d’Anglais, qui est ben l'animau le plus cocasse de la province.
» Ah! malheur pour lui, si les femmes s’en mêlent! Il est fichu... »
Grand-Loup, le Carrier mutilé par feu Tom et dévoré par les Hommes-du-Sang, a laissé une veuve. Et naturellement la malheureuse est très excitée contre le complice du crime...
Voyant l'effarement d'Orignai et des membres du petit clan, sentant l’hésitation qui s'empare de tous, craignant pour sa vengeance, elle interpelle rudement les assistants, leur reproche leur pusillanimité, puis conclut en disant :
— Le blanc a une grande médecine qui l'empêche de crier, de souffrir et de saigner, voyons si cette médecine est plus forte que le feu.
« Si elle triomphe du feu, je n’ai plus qu’à mourir. »
A ces mots, elle tire de son sac à feu la boîte imperméable, l’amadou, le morceau de pyrite servant de silex, le petit fragment d'acier, bat le briquet, enflamme l’amadouü, le projette sur un tas d’aiguilles, souffle dessus, active la combustion, et se redresse avec des gestes de bacchante, en voyant pétilier une flamme claire.
Du coup, sir Georges, qui, indépendamment de sa position très shoking, passe par toutes sortes d’allernatives désagréables, se sent frémir.
Si encore ses jambes étaient de ces admirables spécimens de notre orthopédie contemporaine, il pourrait
1i2 CHASSEURS CANADIENS
braver ce bûcher malencontreusement allumé par la vindicative Indienne!
Et puis, quelle leçon pour les Peaux-Rouges!
Ce serait dorénavant à ne plus oser toucher un blanc!
Pour la première fois, sir Georges déplore amèrement d’avoir seulement comme postiches une perruque et un dentier.
Déjà la flamme s’échevelle autour de lui. La chaleur devient insupportable, et la fumée le suffoque. Ses longs favoris poivre et sel commencent à griller. Sans ses longues et solides bottes de chasse, ses « inexpressibles » flamberaient par le bas.
Quelques minutes encore, et il va périr asphyxié, après avoir senti les atroces morsures de la flamme...
— Après tout, rugit une voix formidable, j'ai promis de lui faire tuer un bighorn, et un honnête homme n’a que sa parole !
« Allons, houst!... décampons, la vermine, et au trot!
En même temps, Perrot ayant fini par user et rompre ses cordes, saute sur sa carabine, bondit vers le brasier incandescent, l’éparpille en quelques vigoureux coups de botte, tranche les liens de sir Georges et lui dit :
— Vous devez être engourdi... tenez-vous d’aplomb.. restez derrière moi et je réponds de tout.
- L'Anglais roussi, échaudé, suffoqué, daigne enfin honorer d’un remerciement le rude sauveteur auquel depuis vingt-quatre heures il doit deux fois la vie.
Mais, quelle voix! Perrot ne la reconnaît plus, tant elle est changée, avec ses intonätions molles, bredouillantes, ses syllabes flasques, siffiantes, émises avec des mâchonnements, des mouvements bizarres des joues et de la langue.
Ah! ce n’est plus là l'organe cassant, impérieux du gentleman, dont les syllabes claquaient comme des coups de fouet! Pas plus que ce n’est d’ailleurs le gentleman
lui-même, avec sa bouche de polichinelle et son crâne en pomme d'escalier.
Perrot n’a pas le temps de philosopher sur les effets et eur les causes de cette instantanée décrépitude.
Les Indiens, revenus de leur stupeur, font mine de vouloir résister à l’injonction du Canadien, et semblent trouver absolument intempestive son intervention.
— J'ai mon revolver, dit sir Georges de sa voix sénile, comme engluée de bouillie.
« Je puis en exterminer une demi-douzaine,
— Ne tuons personne, s’il vous plait.
« S'il en tombe un seul parmi eux, nous aurons à nos trousses toute la tribu, et nous serons flambés.
« Laissez-moi leur parler. »
Se sentant incapable de se tirer d'affaire sans le secours du trappeur dont l’aide lui est absolument indispensable, sir Georges domine l'épouvantable colère qui gronde sous son crâne dénudé.
Sans cela! Oh! avec quelle sanguinaire ivresse il choisirait une à une ses victimes, et les renverserait, en quelques secondes, en un tas de chairs palpitantes, sous le canon de son arme infaillible!
Perrot harangue les Indiens, essaye tour à tour de les convaincre et de les intimider, cherche à dégager la complicité de sir Georges qui fut spectateur de la mort de Grand-Loup, sans y participer. Il fait valoir, entre autres arguments, la parenté de sir Georges avec le lieutenant-gouverneur, qui tirera une effroyable vengeance de tout sévice exercé contre son frère.
Les Carriers l’écoutent parler en gardant un sombre silence plein de rancunes inassouvies, et peut-être aussi de terreurs mystérieuses.
Ils ne l'interrompent pas et ne menacent plus. C'est déjà un grand point.
— Et d’ailleurs, ajoute pour terminer Perrot, le blanc
a toutes sortes de médecines qui le mettent au-dessus de vos ätteintes.
» Vous l’avez bien vu, n'est-ce pas!
» Quant au feu, puisque ie l'ai éteint, c'est qu'il a aussi une médecine contre lui.
» Enfin, il porte à sa ceinture un de ces fusils qui tirent toujours, et, s’il voulait, il pourrait vous tuer tous, car il ne manque jamais son Coup.
» Laissez-nous donc alier où bon nous semble, et restez ici. Il y a de la viande pour huit jours et au-delà... Mangez ces ours. ils sont à moi, je vous les donne.
» Allons, place!... »
A ces mots, proférés d’une voix de tonnerre, Perrot brandit sa carabine, sir Georges tire son revolver et se range à côté du Canadien d'un air menaçant.
Pas à pas les Indiens reculent devant cet homme extraordinaire qui semble avoir conservé sa redoutable vigueur, et dont les joues pendantes et le crâne tout blanc leur inspirent une superstitieuse frayeur.
Le gentleman aperçoit et ramasse vivement son casque en liège, tout bosselé, mais suftisant à dissimuler un peu son épouvantable calvitie. IL s'empare également de sa carabine express, restée près du lit de mousse, et cherche attentivement, de l'œil, quelque chose.
Parbleu! sa perruque et son dentier, qu’il veut reconquérir de gré ou de force.
Hélas! les deux œuvres d art, tombées à proximité du brasier, ont été dévorées par les flammes. Le scalp est parti en fumée, le double ratelier fondu, calciné, n'offre plus que d’informes débris.
Telle est la fureur du gentleman exaspéré de cette exhibition de ses isfirmités, que, pour un peu, il attaquerait les Carriers, s’il ne savait, au dire de Perrot, se faire d'implacables ennemis de leurs congénères.
De leur côté, les porteurs, se voyant à la merci des deux chasseurs munis d'armes redoutables, connaissant l’a-
ENNEMI GREEN ER La 2 SO dd ns midi
dresse, la vigueur et la cruauté de leur ancien maitre, se relirent lentement vers un épais taillis où ils disparaissent tout troublés, sans un cri, sans un mot.
— Vous êtes libre, Monsieur, dit Perrot; et si vous m'en croyez, nous rallierons sans retard le campement de la grande route,
— Libre grâce à vous, mon brave trappeur, répond le gentleman avec une cordialité qui parait, sincère et je vous dois une...
— C'est moi qui vous dois un bighorn, interrompit Perrot; sans cela, croyez-le bien, je vous aurais laissé vous débrouiller avec ces pauvres diables qui ont contre vous une dent... à remplacer toutes celles qu'ils vous ont enlevées.
» Donc, vous ne m'avez aucune obligation ; et si je vous ai aidé c’est pour ne pas manquer à ma parole.
— Comme il vous plaira, riposte sir Georges en haussant les épaules.
» Marchez, je vous suivrai : car du diable si je me doute seulement de la direction à prendre.
» Du reste, je ne sens plus ni douleur ni fatigue.
—- L'émotion vous a fouetté le sang! ça guérit bien des maladies... les fièvres, les rhumatismes, les « mal » de dents et toute sorte d’autres choses. »
On se mit en route, après avoir extrait avec la baguette à nettoyer du vieux Sharp, les douilles métalliques serrées dans les chambres de la carabine express que sir Georges rechargea, à tout hasard.
Le trajet très long, très pénible, s'accomplit sans rencontre suspecte et sans retour offensif de la part des Indiens.
À quatre heures après midi, sir Georges exténué, pouvant à peine se trainer, atteignit, en compagnie du Canadien, le campement où se morfondaient Li, les chevaux et les mulets.
Avec sa volubilité de Chinois craignant d’être suspecté
par son maître, Li raconta la fugue des Indiens partis après avoir défoncé un tonnelet de brandy, et se promettant bien, à ce que crut comprendre le cuisiuier, de revenir prochainement piller les bagages et les provisions de Son Excellence. ‘*
— Iis croyaient pouvoir s’adjuger vos dépouilles après vous avoir fait périr, observa Perrot.
— Probable! répond brièvement le gentleman en bâillant à décrocher son défunt ratelier,
Sir Georges avala coup sur coup deux bouteilles de claret pour se remettre, s'enroula dans une couverture, après avoir vérifié le contenu de certaine pétite caisse blindée, enfermée dans celle où sont déposées les armes, et s’endormit d'un sommeil de plomb.
Le lendemain, Perrot, en homme ignorant la fatigue, s’en est allé, dès l'aube, à une mauvaise auberge distante de trois ou quatre lieues, pour savoir s’il serait possible de trouver des porteurs.
Sur la réponse négative du patron, un sacripant d’Irlandais bien digne du coupe-gorge, Perrot revient à neuf heures, trouve le gentleman attabié devant des bouteilles plus ou moins vides, et dévorant à belles dents des viandes empilées sur un plat d'argent.
A son aspect, Perrot, qui pourtant n’est pas facile à démonter, reste abasourdi.
Il a laissé, à la nuit, endormi comme un phoque, un vieux monsieur décrépit, vanué, n’en pouvant plus, et il retrouve un homme d'apparence jeune encore, aux 'ents éblouissantes, aux cheveux bruns, aux joues rasées, à la moustache courte à peine grisonnante. »
— Eh! bien, Perrot, avez-vous trouvé des gens 7...
» Mais, asseyez-vous donc près de moi sur ce pliant, mon cher, et partagez mon déjeuner,
C’est bien la voix du gentleman... c’est le gentleman lui-même. :
Mais, sacrebleu ! il est râjeuni de dit ans,
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Devant l'ahurissement de son guide, Son Excellence daigne sourire d'un air bon enfant et ajouter confidentiellement :
— La petite caisse renfermait un dentier de rechange, avec un scalp tout neuf... J'ai rasé mes favoris afifreusement roussis, et rafraîichi ma moustache...
» Voila tout le mystère de ma transformation,
» Mais, gardez-moi le secret, n'est-ce pas, Perrot, j'ai cette faiblesse de vouloir me rajeunir.
Trois jours après, ils arrivaient à Barkerville, et Perrot, son engagement terminé, se rendait sans désemparer à la mine où devaient l’attendre ses neveux, et où sa présence allait être d'autant plus urgente, que tout y était en désarroi.