‹ Chasseurs canadiens [microforme]Chapitre 6 sur 15 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Deux mois se sont écoulés depuis ces dramatiques événements.

Alexis Bogdanoff, le président de la société Free-Russia, ayant trouvé une excellente occasion, vient de liquider l'avoir de la commandite. Il a conclu, c’est le cas ou jamais de le dire, un véritable marché d’or.

Un consortium d’industriels et de banquiers anglais s’est rendu acquéreur et paye comptant!

Perrot touche, au prorata de ses bénéfices, une somme de 500,000 francs C’est l’opulence pour le brave trappeur qui, préalablement, possédait de jolies économies.

Bob Kennedy et les trois frères, Jean, Jacques et François qui ont sauvé la société financière d'une ruine certaine, ont reçu chacun un chèque de 100,000 francs payable à vue sur la banque de Montréal.

Bien que les braves jeunes gens se défendissent de rien.

accepter, alléguant qu’ils ne vendaient pas leurs services, Alexis Bogdanoff, partant pour l’Europe, a tellement insisté, qu'il a fini par vaincre leurs scrupules.

— Que diable ferons-nous de tant d'argent ? demanda Bob croyant rêver.

— Vous achèterez des terres dans le Nord-Ouest, vous épouserez chacun une brave Canadienne et vous ferez souche de vaillants agriculteurs, a répondu le Russe de sa voix chaude et sympathique.

— Hallo! dit Bob convaincu, j'aurai une famille et je deviendrai, moi aussi, Franco-Canadien.

» Nous habiterons à côté les uns des autres, et nous ferons une vraiment superbe colonie.

Désormais indépendants, affranchis du souci de lexistence quotidienne, formellement décidés à devenir sédenfaires, quitte à courir de nouveau les aventures si la fantaisie leur en prenait, ils partirent pour le Nord-Ouest Canadien.

Connaissant admirablement les ressources du pays, ils jetèrent leur dévolu sur des terrains situés un peu à l'Est de Battleford, non loin de la fourche des deux rivières Saskatchewan.

Reçus à bras ouverts par les gens de la région, tous anciens combattants de la dernière guerre, et récemment ammistés, ils w’eurent qu'à choisir pour être nantis sur l'heure de lots excellents.

Nous ne les suivrons pas dans leur installation. Nous mentionnerons seulement un fait banal en soi, mais qui se rattache à cet épilogue, en ce qu'il concerne l’homme qui faillit être leur mauvais génie.

Un jour, à Battleford, dans un bar où ils étaient entrés pour se rafraichir après une longue station au cadastre, Bob avise sur une table un journal illustré, sur la première page duquel se trouve le portrait d’un gentleman dont la vue le fait tressauter.

— Hallo!.. je veux que le diable me fusille, dit-il à ses amis, si ce n’est point l’homme... vous savez bien. .… aidezmoi donc... l’homme au SEE

— Sir Georges Leslie?. .

— Eh!... oui...

— L'ami Bob a raison, ma parole! s’écrie Perrot après un coup d'æilirrité à la gravure.

» Je me demande pourquoi ce Nineteenth-Century… publie la face de ce gredin.

— Il doit y avoir de l’imprimé, observe François.

» Regardez donc, Bob.

— God by!... c’est curieux en vérité, dit l’ancien cowboy après un rapide coup d’œil à la colonne correspondant au renvoi de la gravure.

— Lisez, Bob!

— Volontiers!

» On se souvient du départ d'un membre très en vue du Shooting-Club de Londres, sir Georges Leslie, qui s’en alla, au mois de mai dernier, chasser le bighorn au Caribou, Amérique Britannique.

» Ce déplacement était motivé par un pari assez important sur lequel nous n'avons pas à insister, et d’ailleurs intéressant pour les seuls contractants.

» Il s'agissait de décider si le bighorn, au point de vue zoologique, appartenait au genre chèvre ou au genre mouton; sir Georges, chasseur et parieur passionné, s’était offert de capturer au moins un sujet, et J’en rapporter le squelette aux professeurs compétents chargés de trancher le différend.

» Pendant un voyage très mouvementé à travers les Montagnes-Rocheuses, sir Georges Leslie avait eu l’occa- . sion de recueillir quelques observations intéressantes sur les races indigènes, et d'en faire part aux membres du Shooting-Club qui suivaient pour ainsi dire pas à pas son exploration.

» Rien de mieux jusque-là. En homme soucieux de la vérité, le voyageur avait même emporté un appareil photographique instantané, et un phonographe de dimensions réduites et très perfectionné.

» Tombé, croit-on, dans une embuscade, avec ses

Indiens Carriers, et pris par ces Peaux-Rouges connus sous lenom de Gens-de-Sang, il avait photographié uneeffroyable scène de cannibalisme, et recueilli au phonographe tous les bruits de cette scène.

» Puis, sans qu'on sût bien comment il put sortir indemne de cette aventure, il envoya au Shooting-Club les photographies et les phonogrammes.

» Un industriel vit un bon coup à faire, acheta fort cher ces documents, et les fit voir en pu blic, avec un boniment de circonstance. Comme il fallait s y attendre, l’exnibition des photographies agrandies et projetées à la lumière oxydrique, accompagnées des bruits enregistrés au phonographe et amplifiés au mégalophone, eut un succès énorme.

» Chacun voulut voir une scène d’anthropoiogie saisie sur nature, entendre les appels déchirants des victimes et les hurlements des cannibales.…

» Bref, cette exhibition, dont le côté moralisateur est au moins contestable, marchait bon train et rapportait gros, quand un missionnaire qui connait parfaitement tous les idiomes indigènes, démêla au milieu du vacarme, la signification des paroles échappées à la malheureuse victime dépecée toute vive.

» Ces paroles constituent contre sir Georges le plus accablant des réquisitoires. En proie à une effroyable curiosité, il livra un de ses porteurs aux cannibales, pour qu'il fût torturé longuement, et ensuite mis en morceaux avec tous les reffinements de la férocité indienne.

» L’agonisant accuse formellement son maitre, et même les cannibaies remercient le blanc qui leur fournit une si plantureuse aubaine. Le phonographe, qui enregistre servilement tous les bruits, ne permet aucun doute à ce sujet.

» Naturellement l'autorité s’est émue. Les photographies et les phonogrammes ont été saisis comme pièces à conviction, et sir Georges devait être traduit, devant les tri-

bunaux, comme complice de meurtre sur la personne d’un indigène sujet de Sa Majesté.

» La justice aurait certainement suivi son cours, car l’opinion est très surexcitée par les actes de barbarie commis trop souvent sur les sujets de l’Empire colonial de Sa Majesté, quand on apprit que sir Georges avait été frappé d’aliénation mentale.

» Sa folie, jusqu’à présent inoffensive, consiste à se croire tantôt chèvre, tantôt mouton...

» Elle ne l’en sauve pas moins des rigueurs de la loi. Mais, cachot du réclusionnaire, ou cabanon d’aliéné, le coupable n’en est pas moins puni, et la morale vengée.

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