‹ Chasseurs canadiens [microforme]Chapitre 5 sur 15 · GEORGES LESLIE · texte numérisé non relu

GEORGES LESLIE

» Inspecteur général des Mines pour la province de Colombie, »

28 juin 1886.

— Mâtin de sort! le milord s'est mis en frais, dit Perrot aprèsun moment de réflexion.

— En frais d’éloquence et d'argent, dit François.

— Quinze cents livres. c'est-à-dire trente-sept mille cinq cents francs en mcnnaie de France.

» Cent livres par jour... dito deux mille cinq cents fr. pour faire tuer un animau pas pus difficile à crosser que de tumer une pipe.

— Iriez-vous réellement, mon oncle? demande Jean,

— Ma foi, j'en ai grande envie.

» Songe donc, fieu, la dot de ta promise gagnée en deux semaines.

— Mais, mon oncle, et la minel

— All veut pas s’en sauver, d'autant plus qu’on nous laisse tranquilles, et que Monsieur Alexis l’assure : l’affaire est arrangée.

» Et puis enfin, vous surveillerez tout l'apanage si je pars avec le milord.

— Sans doute ! Mais ne trouvez-vous point que c'est passer bien vite d’une extrême défiance à une confiance absolue,

— Tues prudent toi, fieu, et j'aime ça!

» Cependant, tu dois remarquer, et vous aussi les p'tits, que le milord a eu grand soin de signer : Inspecteur général des mines pour la province de Colombie... » Comme s'il voulait me dire : « Tu sais, toi, le trappeur, je suis le maître, ici, et il vaut mieux m'avoir pour ami...

» Du reste, quinze jours, c'est pas le diable... le temps de fusiller l'animau à grosses cornes, et de revenir pour ajouter 37,500 francs touchés d'avance, la somme de 12,500 francs pour parfaire les 50,000 destinés par moi à à ma future nièce.

» Voilà.

— Présentée de cette facon, la chose est faisable, dit Jacques, pendant que Jean, mal convaincu, reste tout songeur.

Perrot reprend, mis”peut-être en appétit par ses six mois de plein air, et reculant, comme les collégiens, l’instant fatal de la rentrée.

— le directeur connaît son affaire, les contre-maîtres aussi. Les ouvriers sont embauchés, les travaux sont repris depuis le 15, vous n'avez plus qu’à laisser aller, en attendant mon retour.

» Le grand-coffre-fort contient une forte somme en or pour la paie et du métal en poudre... voici une des clefs. le directeur a l’autre avec le mot que je vais vous donner en vous enseignant le mécanisme... »

.… On le voit, Perrot ne discute même plus la question de son départ avec sir Georges.

Pour lui, Paffaire est entendue. Il accompagnera le gentleman, et lui fera tuer son bighorn.

L'après-midi se passe en conseils pratiques donnés aux jeunes gens, dont le rôle, eu égard à la situation très rassurante, doit se borner à une surveillance officieuse et à faire acte de présence aux lieu et place des actionnaires,

Le lendemain matin, 29 juin, Perrot graissa soigneusement sa meilleure paire de mocassins, garnit sa cartouchière, huila le mécanisme du vieux Sharp, emplit son sac à feu des éléments indispensables, et s’en fut, après une bonne poignée de main à ses neveux, retrouver sir Georges Leslie,

Deux heures après, il quittait Barkerville, avec le genttleman accompagné de son matériel, suivi de son nouveau valet en livrée, de son nouveau cocher et de l’inséparable

La petite troupe se dirige vers le nord, pour gagner ce récif montagneux, absolument sauvage et désert, compris entre Bear-River et Willow-River, deux principaux affluents de gauche du Haut-Fraser.

Selon sa promesse, le gentleman a versé en billets de la banque d'Angleterre la somme convenue, et Perrot l’a remise aux trois frères qui l’ont reconduit jusqu’à Barkerville.

En rentrant à Free-Russia, la dot de la future de Jean a été déposée dans le coffre-fort, une véritable forteresse en acier, susceptible de braver un siège.

Tout va bien.

Deux jours s’écoulent sans encombre. On est au 1er juil. let. L'exploitation est en pleine activité, la production du métal pur est abondante, c'est aujourd'hui la paye.

Les trois cents ouvriers, terrassiers, charroyeurs, conducteurs des mulets trainant les wagons Decauville, chauffeurs, mécaniciens, contre-maîtres, gens de tous les pays, Chinois, Américains du nord et du sud, Irlandais, Italiens, Anglais, hommes sans patrie comme sans aveu se pressent autour du guichet percé dans la muraille du bureau.

Le temps passe. Il est huit heures, et depuis deux heures ils attendent.

Le directeur, un Russe ami d’Alexis Bogdanoff, dont l'exactitude est proverbiale, ne se montre pas.

Voilà qui est réellement étrange et semble déconcerter ces aventuriers qui réclament à cor et à cri, dans les idiomes les plus variés, monsieur Yvan!.…

Ils ont quinze jours à toucher, c'est-à-dire, à une piasitre en moyenne par jour, environ soixante-quinze francs. Quinze jours de travail, on pourrait dire de soif, car si l'administration les nourrit copieusement, elle est parcimonieuse sous le rapport des boissons fermentées.

Et qui dit aventurier, dit généralement homme atteint de pépie suraiguë…

Aussi le jour de paye est jour de chomage et d'orgie monstre chez les bar-keepers dont ces agg'omérations sont toujours amplement pourvues :

— Monsieur Yvan!.. Monsieur Yvan! où est-il, ce coquin de directeur... a-t-il enlevé la caisse?

» Voyons, monsieur Yvan, il y a là de bons garçons dont le gosier desséché, ulcéré par les poussières schisteuses, a besoin d’un bain réparateur d’alcoo!..

» Allons, coquin! fils de louve! nos piastres!... Tu n'as donc jamais eu soif, toi!

Le tumulte va grandissant, et les assoiffés, après s'être bousculés, asticotés pour s'amuser, perdent tout à fait patience et sortent de leurs haillons pittoresques des revolvers avec lesquels ils s’amusent à briser les vitres.

Jean, Jacques et François, moins alarmés encore qu’ennuyés de ce tapage, ne savent que penser et ne peuvent intervenir. Ils sont absolument inconnus des travailleurs, partant, sans la moindre influence,

— Mais, enfin, demande à son tour Jean, pourquoi M. Yvan est-il invisible depuis hier soir à dix henres ?

— Nous avons pris un grog avec lui; et il est rentré dans son appartement en fumant sa pipe, et à partir de ce moment...

— Parbleu! dit Jacques, montons chez lui... au premier étage. vingt marches à gravir.

— Et surtout veillons à ne pas nous faire éborgner par ces imbéciles qui prennent pour cible les fenêtres, et taillent de la besogne aux vitriers de Barkerfield,

Jean frappe à la porte presque timidement, puis, ne recevant pas de réponse, cogne plus fort.

Rien encore.

François, en se baissant pour regarder dans le trou de la serrure, aperçoit, entre deux lames du parquet, juste au dessus de la porte, une coulée ncirâtre

— Voyez donc, frères, dit-il à voix basse, avec un horrible serrement de cœur, on dirait du sang!

— Du sangl... c'est vrai!

— Enfonçons la porte.

Le lourd panneau de cèdre qui eût résisté à l’effort de quatre hommes ordinaires, s'effondre au premier choc, sous l’irrésistible poussée de Jean.

Un spectacle effroyable s'offre soudain à leur vue.

Sur son lit, complètement défait et dont les draps sont rouges comme si on les avait trempés dans le sang, est étendu ie malheureux directeur, la gorge ouverte d’une oreille à l’autre.

Une plaie affreuse sectionne ie cou jusqu’à la colonne vertébrale, qui seule maintient la tête au tronc.

A terre, un rasoir taché de sang et tout ébréché.…

Dans la cheminée, un monceau de cendres produites par la combustion de papiers. Un bureau-caisse est ouvert; de nombreux dossiers posés sur le dessus, ou serrés dans les tiroirs, et dont les jeunes gens connaissaient l'existence, ont disparu.

— Mort! monsieur Yvan, balbutie François tout saisi.

— Assassiné, dit Jean.

— Tu crois? demande Jacques.

— J'en répondrais.

» Ce rasoir est là pour faire croire à un suicide, comme aussi la porte fermée.

» Mais voyez donc ces traces de pieds, dans l’âtre, et ces paquets de suie tombés sur les cendres...

» Voilà le chemin pris par l’assassin. »

IT

Eutrée en scène de Guillaume le Rouge. — Deux heures de répit. — Chez Sam l’Empoisonneur. — Crédit inexplicable, — Pas d'argent. — Foule ivre et furieuse. — Traîtrise. — Où Jean léchappe belle, — Guillaume le Rouge pris au lasso. — Haillons. — Les clefs de la caisse. — « C'est vous l’assassin!... »

La nouvelle foudroyante de l’horrible mort du directeur produisit une émotion bien naturelle dans le clan des mineurs.

Puis, comme après tout ces déclassés sont des gens familiarisés avec la vue des cadavres, comme la plupart d'entre eux ont fait « luire le soleil à travers une ou plusieurs poitrines », la sensation fui courte.

— M. Yvan est mort, soit! c'est très malheureux, surtout pour lui.

» Mais cela n'empêche pas qu’on nous paye.

» La compagnie nous doit... Nous lui avons fait crédit pendant deux semaines de notre labeur et de notre soif... » Il nous faut de l'argent.

— Mais, vint dire le commis tout troublé, les clefs de la caisse ont disparu...

— Mauvaises raisons! hurle un orateur coiffé d'un immense feutre, et plastronné d’une gigantesque ‘barbe rouge ; ily a toujours plusieurs clets …

— Elles ne vont pas les unes sans les autres, lar moie le commis qui commence à trembler.

— Qu'on nous montre la caisse, nous nous chargerons bien de l'ouvrir.

— De l'argent!... de l’argent!.,.. hurlent sur tous les tons les énergamènes en scandant à plein gosier les trois

+ syllabes.

— Attendez un peu!

— Où est Perrot, l'Homme Bison ?

— Parti avec un milord:i

— Perrot est un sans-cœur, de nous laisser sans le sou.

— Mettons le feu à la maison, nous verrons après.

— Mais enfin, vocifère l’homme à la barbe rouge, il y a bien quelqu'un pour remplacer Perrot.

— Oui, ses neveux.

— Où sont-ils ?

» Ont-ils peur? ils se cachent comme des poules mouillées. »

Sommés pour ainsi dire d'intervenir, les trois jeunes gens, très calmes devant cette foule exaspérée, sortent du vestibule et apparaissent sur le perron, dominant les énergumènes qui poussent à leur vue des ahl... ah! pleins d'ironie.

— On dit que nous avons peur... que nous nous cachons, s'écrie Jean d’une voix dominant toutes les clameurs.

» Qui prétend cela ?

— Soit! vous ne vous cachez pas. vous n'avez pas peur, répond l’orateur barbu. ;

» Mais, puisque vous représentez la direction, payez= nous ou fnitos ous payer.

— Bravo! Bien répondu, Red-Bill.

— J'ai essayé d'ouvrir la caisse.

— Eh bien?

— Impossible!

» Il faut le concours des deux clefs; et celle du directeur, on vient de vous le dire, a disparu.

— Tout ça, c’est des histoires à mourir de soif, clame Red-Bill qui semble décidément vouloir prendre la tête de la protestation.

— Oui! ouil.. Guillaume le Rouge a raison!.,..

» Assez de discours!... Au fait! A bas la maison!… A sac la caisse!

— Et quand vous aurez tout démoli, tout pillé, tout bu, observe Jean, serez-vous bien plus avancés ?

» Où sera le travail de demain, assuré, vous le savez, par la compagnie à ses ouvriers?

— Le blanc-bec est avocat...

— … Ou prédicant...

— … Il vaudrait mieux un financier.

— Attendez, continue le jeune homme dont l'énergie grandit avec le péril.

— Quoi?

— Jusqu'à présent, la Russie-Libre, fidèle à ses engagements, n'a jamais fait perdre un centime à personne.

» Elle doit avoir et possède, j’en suis sûr, bon crédit à Barkerville.

» Laissez-moi faire appel aux banquiers de la place qui connaissent les ressources de la compagnie.

» Que vous doit-on, en somme?.:. votre salaire de quinze jours, de 22 à 25,000 francs; je vais tâcher de les trouver.

— Ça, c'est une idée.

» Combien te faut-il de temps ?

— Deux heures.

— Nous t'accordons deux heures... Passé ce délai, nous

chambardo:s tout, et, si tu ne nous apportes rien, gare à ta peau.

— Le métis se moque de nous, camarades, crie Guillaume le Rouge. il reviendra sans le sou, et nous serons les dindons de la farce.

— Il y a dans la caisse près de 8,000 piastres nous appartenant! Si cette maudite porte était ouverte, je vous les donnerais.

— Va, prêche toujours, grogne Red-Bill, essaye de gagner du temps et de nous monter le coup; qui vivra verra.

» Moi, je m'en vais chez Sam l'Empoisonneur.…

» J'ai besoin d’un drinck au jus de Tarentule... En vue de la paye, Sam doit en avoir préparé...

— Le Rouge a raison... allons chez Sam...

— Allons chez Sam... le temps passera.

— Mais l'Empoisonneur voudra-t-il faire crédit!

— Nous le faisons bien à la compagnie, nous! »

Contre toute attente, le bar-keeper si pittoresquement dénommé : l'Empoisonneur, ouvre tout grands son bar et son crédit.

De mémoire de mineur, et de mineur altéré, on ne vit pareille condescendance et pareille profusion chez un débitant de manières très rogues et de relations difficiles avec les clients pourvus d’argent, mais absolument inabordable pour les gens sans le sou.

Chose extraordinaire, Sam daigne entr’ouvrir ses lèvres enduites de jus de tabac et montrer dans une grimace, qui a la prétention d’être un sourire, les chicots noiràtres, implantés dans sa mâchoire, comme des tessons sur un mur. ;

Enfia, phénomène absolument renversant, Sam l’Empoisonneur pousse à la consommation et verse à profusion ies drincks les plus incendiaires.

Aussi le bar plein, archi-plein, déborde-t-il jusque sur le trottoir en bois, où sout installés provisoirement, à la

diable, des tables, des bancs, des caisses, des fûts vides.

Les Chinois, dont l’habituelle rapacité s'allie à une incomparable sobriété, voyant que par une étrange et peut-être uriique dérogation à une habitude invétérée, on donné à boire sans demander d'argent, s’approchent, glissent cauteleusement leurs faces camuses de potiches incassables entre les torses haillonneux des aventuriers, et entonnent gouluement les breuvages.

Le bar-keeper pourra-t-il reconnaître ces clients insolites? C'est peu probable. Tous les Chinois s'appellent plus ou moins : Li, et semblent coulés dans un moule identique.

Peu importe à Sam qui ne leur demande même pas leur nom et verse toujours sans compter, sans regarder.

Mais, alors, qui donc a payé ou payera tout cela?

Peu à peu la gaieté monte, loquace, tumultueuse, exubérante. Des rires, des exclamations, des jurons jaillissent de la foule, puis des tonnerres d'applaudissements éclatent quand un Chinois, foudroyé en pleine absorption, s’abat ivre-mort. Les plus rudes buveurs se portent des défis stupides accueillis avec enthousiasme. On parie avec fureur, sur parole, naturellement, et l’on en arrive, peu à peu, à oublier la compagnie Free-Russia, la mort horrible du directeur, la caisse close, comme un bastion de métal, et l'absence de numéraire,.

Qu'importe, du moins pour l'instant, la paye, puisqu'on boit à satiété, puisqu'on commence réellement à s’amuser, sous l'œil paterne de Sam qui laisse casser, briser son matériel, sans seulement faire : ouf! Lui, qui jadis, pour un verre en morceaux, mettait la main au pistolpockett et sortait le Smith et Wesson tout armé.

Les deux heures accordées à Jean sont enfin écoulées. L'assistance, très galamment allumée, ne demande qu’à continuer cette aimable et peu coûteuse absorption.

Quelqu'un s'avise de demander :

— À propos, et notre argent?... Le métis doit être revenu de Barkerville.

Ce quelqu'un est peut-être Red-Bill.. C'est lui-même...

On lui répond :

— Bah!... Laisse donc... nous avons le temps... puisque nous avons à boire tant que nous voulons.

— Boire! c’est bien, riposte Guillaume le Rouge en grimpant sur une caisse, de façon à dominer l'assistance devenue un peu houleuse, mais la fête sera incomplète si nous ne jouons pas... ne trouvez-vous pas qu'un petit poker... ?

— C'est vrai... jouons.

— Pour jouer il faut de l'argent.

» En outre, ce bon Sam se lassera peut-être, s’il ne voit pas la couleur de nos piastres.

— Oui! fait le bar k-rper en dodelinant de haut en bas la tête, et en échangeant avec Bill un rapide coup d'œil.

— Alors, plus de crédit!

— Plus de crédit! rugit Sam, tant qu’on vous devra de l’argent ; après, nous verrons. :

» Allons, camarades, faites payer ces mauvais riches qui laissent tirer la langue à de braves travailleurs comme vous. |

— Encore une rasade!.….

— Pas ne goutte! Allez chercher votre dû.

Ilest inutile d insister quand Sam a posé un ultimatum., On le sait, et l’on ne discute pas. Le bar se vide en un clin d’œil, afin de revenir le plus tôt possible, car la soif, loin d’être calmée par cette absorption, a été plutôt augmentée.

La foule des ouvriers, infiniment plus excités que le matin, entoure pour la seconde fois le guichet toujours clos et accueille par un ouragan de malédictions le commis qui prononce quelques mots.

Les premiers en tête ont distinctement entendu; les

plus éloignés ont vaguement saisi des lambeaux de la phrase. |

— Pas d'argent. attendre... .… reprendre les travaux...

— Fils de chien! Faussaire! Assassin! Pirate! On va te scalper!

Contre toute prévision, Jean a trouvé dans les banques de Barkerville un accueil glacial et éprouvé des refus obstinés, comme si la garantie de la mine Free-Russia n’était pas cent fois au moins suffisante.

I! a fait valoir en vain les excellentes raisons tirées d’un cas de force majeure, les valeurs enfermées, le directeur assassiné, les ouvriers près de se révolter, tout a été inutile.

Il semble qu’un mot d'ordre ait été donné à chacun pour manifester la plus hautaine indifférence, jusqu’au shérif, qui reçut par un haussement d'épaules la nouvelle du crime et entendit en sifflotant la déclaration du jeune homme.

Jean revint exaspéré à froid, rageant en dedans, et dit de sa voix tranquille, contrastant avec les mouvements de ses narines et les froncements de ses épais sourcils.

— Je crois que l’oncle Perrot a eu tort d'aller à la chasse au bighorn.

» Il aurait fait un bon quatrième pour repousser l’assaut qui se prépare.

— C'est vrai! Les diggers commencent l'attaque, répond Jacques, ils en veulent à la caisse. -

— Et nous allons la défendre, proposa François.

— Bien entendu, disent les deux aïinés.

— Nous avons une demi-douzaine de winchesters, un millier de cartouches, et ils ne sont guère que trois cents.

— Il faudra donc tout tuer.

— Dam !... ça dépendra d'eux... qu'ils s'en aillent ou altendent.…,

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» Mais nous ne sommes pas d'humeur à nous laisser massacrer.

— Sûr.

L'attaque est déjà commencée. Les pierres volent de tous côtés, crevant les carreaux étoilés par les balles et rebondissant dans les appartements.

— Tout est barricadé ? demande Jacques.

— J'ai fermé en rentrant et mis les traverses.

— Les domestiques sont dehors et font chorus avec les braillards :

» Le commis est seul en bas.

— Toi, François, dit Jean, descends à la caisse, remonte avec les armes, amène le commis et allez vous installer dans la chambre du pauvre M. Yvan : elle fait face à deux côtés et domine la plaine.

» Je vais faire une ronde, m'’assurer que tout est clos, et je reviens de suite avec vous.

Au dehors, le tumulte est infernal. Les cris de bêtes, les hurlements d’ivrognes, les imprécations, les coups de feu se mêlent au bruit des pierres lancées à toute volée et retentissant sourdement sur les madriers de bois.

Jean vient rejoindre ses frères et le commis, dans la chambre où gît le cadavre atrocement mutilé de l’infortuné directeur.

Les armes sont chargées. Six winchesters à répétition. Soixante-douze coups à tirer. Un effroyable feu de file à exécuter pour ces infaillibles tireurs,

Du reste, ils attaqueront seulement à la dernière extrémité, pour s£ défendre, en cas de péril mortel.

Jean veut parlementer. Il s'’avance bravement devant la fenêtre, ouvre le châssis veuf de ses vitres, se penche et prononce quelques mots. Un ouragan de malédictions accueille sa tentative. Cent revolvers sont braqués sur lui. Comme il est sans armes, les ivrognes, par un reste de cette générosité dont les êtres les plus dégradés ne

sont pas dépourvus, ne font point feu.

Un homme se détache de la foule comme pour répondre à Jean qui vient de dire à ses frères et au com- Mis : |

— Surtout, ne tirez pas!

» Si le sang coule une fois, toute conciliation deviendra impossible.

L'homme est l’inévitable Red-Bill qui se met partout en avant, excite ses camarades et manifeste à chaque instant son hostilité.

Arrivé à cinq pas de la muraille, il met sans mot dire la main à sa poche, et avec une rapidité inouïe, tire un revolver qu'il décharge lâächement sur Jean.

Tout autre que l'intrépide et prudent Bois-Brûlé serait perdu sans retour. Mais Jean a l'œil à tout, et son incomparable expérience de la vie d'aventures ie met en garde contre toutes les traitrises. Il s'efface vivement et la balle, éraflant sa blouse en peau de cerf, va se perdre dans la boiserie.

En même temps, Guillaume-le-Rouge, empêché par le flocon de fumée sorti de son arme, de voir distinctement ce qui se passe au-dessus de sa lêle, perçoit un vague sifflement, se sent étreint solidement, en écharpe, et enlevé avec une force irrésistible jusqu’à l’appui de la fenêtre, où une main vigoureuse, après l'avoir empoigné par la bärbe, le terrasse ei le jette à demi étouffé sur le plancher.

La foule brute et joviale éclate de rire, à l'aspect de ce rapt à la fois audacieux, subtil et cocasse.

Du reste, l’aspect hétéroclite de Red-Bill gigottant éperdument au bout du lasso que François vient de lui jeter avec une dextérité de Peau-Rouge, suffit à justifier pleinement cet accès d’hilarité.

En un tour de main Guillaume-le-Rouge écumant, furieux, est ficelé comme un saucisson et mis dans l'impossibilité absolue de faire un mouvement. Et François, ravi

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de son exp'oif, 1e dresse à bout de bras, devant la fenêtre; et dit à la foule de sa voix goguenarde :

— Voici un otage! si un seul coup de feu est tiré contre nous, je vous jure que je lui fais sauter le crâne.

La foule se souciait probablement fort peu de Red-Bill deux heures auparavant. C'est un mauvais ouvrier, brutal, ivrogne, querelleur, assez redouté pour sa force, mais nullement aimé.

Cepeudant, comme il s’est mis à la tête du mouvement, comme cest manifestement à lui que l’on doit le crédit inespéré ouvert par le bar-keeper, les mutins se solidarisent volontiers avec lui, moitié par reconnaissance de l'estomac, moitié parce que cette alliance mystérieuse avec Sam l'Empoisonneur fait vaguement supposer chez Bill une puissance jusqu'alors insoupconnée.

— C'est bon! c'est bon!.. grognent des voix bourrues; ne le tuez pas, on va peut-être s'arranger.

— L'arrangement est bien simple, riposte François.

» Retournez au travail, et donnez-nous le temps matériel d'aviser aux moyens de vous payer.

Guillaume-le-Rouge, tout abruti de cet escamotage accompli par un virtuose du lasso, jette autour de lui des regards de bête prise au piège, et très lâche, comme le sont trop souvent les meneurs, essaye de parlementer, malgré sa traitrise.

— Ilne faut pas m'en vouloir, jeunes gens, si j'ai eu la main leste, tout à l’heure.

» Le jus de tarentule monte vite à la tête, et souvent, quand on a bu un coup de trop, on fait ce qu’on ne voudrait pas.

— Oui, répond Jean, vous avez voulu m'’assassiner…

» Mais c'est à moi de me garder, et je l’ai fait en conscience, car il faut toujours se défier.

» Je n'ai pas de rancune contre vous, et si voire vie ne répondait pas jusqu’à un certain point de notre sécurité, je vous laisserais aller.

HR le —:

— Ma parole, vous êtes un vrai gentleman! et si j’osais.

— Trêve de compliments !

» Si vous osiez, que feriez-vous Ÿ

— Je vous prierais de desserrer un peu ce lasso qui m'étripe.

» Je n’essayerai pas de fuir... du reste, toute évasion serait impossible, à une pareille hauteur, et surveillé comme je le suis.

— Qu'à cela ne tienne, reprend le Bois-Brûlé en relàchant notablement la courroie, de facon à laisser au gredin une certaine liberté de mouvements.

Guillaume-le-Rouge, déjà tout engourdi, s’étire avec une évidente satisfaction en faisant craquer sa robuste musculature.

Ces mouvements un peu brusques et convulsifs, agrandissent les trous des haïllons épiques dont il est vêtu, et déterminent certaines solutions de continuité dans l’étoffe très mûre.

Du reste, ces loques sordides, enduites de boue, de terre, de cambouis, élimées, lacérées par un contact perpétuel avec les quartz, les schistes, les machines et les outils, ne sont pas le privilège exclusif de Red-Bill.

Ses camarades sont aussi insouciants que lui sous le rapport de l'habillement, estimant superfluité tout luxe décoratif,

On se borne à être vêtu tout juste pour ne pas être shoking, et encore !.…

On n'en est pas moins des gentlemen se prisant très haut, comme il convient à de bons vivants sans préjugés, avec lesquels les compagnies sont parfois trop heureuses de compter.

Mais cette usure de l’étoffe est cause d’un incident sur lequel n’a pas compté Guillaume-le-Rouge.

Par une de ces fissures brusquement ouvertes, s’échappe un objet métallique, luisant comme de l'argent,

qui glisse avec un froissement sonore, et tombe sur le parquet de pin rouge avec un bruit sec.

L'objet se compose de trois clefs, de petites dimensions, au panneton très compliqué, et reliées ensemble par un anneau brisé.

Red-Bill, malgré son impudente assurance, devient subitement très pâle, et jette sur le lit où gît le cadavre du directeur, un inexprimable regard d'angoisse et de terreur.

Jean ramasse les clefs, tire de sa poche le trousseau confié par son oncle, les compare, constate leur absolue similitude, et dit, d'une voix altérée :

— Ces clefs sont celles de la caisse. elles ont été volées à ce malheureux par son assassin.

» Et l'assassin, c’est vous !

Où la fortune sourit à sir Georges. — Pourquoi Perrot s’humanise. — Sir Georges aime l’inédit. — Coq de bruyère. — Le « pain de pourceau» est apprécié du bighorn. — La tempéte-ruban. — Terrible météore. — Au milieu des nuées. — L'ozone. — Catastrophe.

Cir Georges Leslie est parti enchanté de Barkerville pour la mystérieuse réserve où Perrot affirme trouver des bighorns.

Le gentleman est radieux, et pour plusieurs motifs. D'abord, pendant son séjour au chef-lieu du district minier du Caribou, il a envoyé dépêche sur dépêche en Angleterre, et notamment au Shoating-Club, où sa partie d'échecs se poursuit avec Andrew Wolf. Or, les affaires commencent à marcher très mal pour ce dernier et naturellement pour ceux qui ont parié avec lui. Il vient de laisser prendre sa tour noire, joliment subtilisée par le cavalier blanc de sir Georges, et à la dernière dépêche, son roi se trouvait en échec.

D'autre part, les membres du Shooting, isfenée que

sir Georges doit rapporter des documents anthropophae giques du plus haut intérêt, préparent au voyageur une réception enthousiaste.

En outre, la correspondance très active échangée entre le gentleman et son frère le lieutenant-gouverneur a dû être particulièrement agréable, car à chaque message il frotiait ses mains osseuses à en arracher l’épiderme.

Enfia, certaines opérations mystérieuses, ou plutôt certains conciliabules demeurés rigoureusement secrets avec plusieurs autorités du district, et quelques financiers reconnus sans scrupules, semblent avoir porté à son comble l’allégresse du gentleman.

Son train de maison est réduit, et n’en marche que mieux.

Plus de chevaux ni de voitures, et surtout plus de porteurs. Ces gens ont une telle façon de traiter les perruques et les dentiers !.…

Du reste, comme il n’y a pas trace de route, les montagnes seraient inaccessibles à tout véhicule. Les bagages, très élémentaires, sont portés à dos de mulet. Une petite tente-abri, les armes, les munitions, la vaisselle, les vêtements, les provisions, forment la charge de six mulets. Il y en a quatre autres pour porter le personnel. Chacun a le sien, sauf Perrot, ennemi né de toute équitation. Le gentleman, le valet de chambre, le cocher et le cuisinier chinois, chevauchent à la file, à la suite du bon géant canadien qui enjambe à courbaturer toute cette cavalerie montagnarde.

Chose assez étonnante, eu égard à la morgue insupportable de l'Anglais, sir Georges semble s'être huma- nisé. Non pas avec ses gens, qu’il traite de haut, mais avec Perrot.

Quand, pour se dégourdir, il met pied à terre et laisse aller son mulet, il se rapproche de l’infatigable métis, et converse volontiers avec lui. Il s'intéresse, paraît-il, à son existence, à ses aventures passées, à ses rudes exploits

éd

de trappeur, et ne dédaigne pas, entre temps, de s’occuper de la mine Free-Russia.

En faisant raconter au brave métis sa rencontre avec MM. le comte Julien de Clénay, Jacques Arnaud et Alexis Bogdanoff, dont les aventures ont été jadis publiées sous le titre : De Paris au Br’sil par terre, il se fait donner, sans avoir l'air d'y toucher et sans paraître y attacher la moindre importance, des renseignements précis sur ces différents personnages, et Perrot, mis sur son sujet favori, ne tarit pas en éloges sur leurs qualités morales, leur courage physique, leur fortune, etc.

Lui aussi se tient moins à l'écart du gentleman qu'il ne recoit plus, comme jadis, à coups de boutoir, quand il n’exécutait pas rigoureusement les clauses de l’engagement verbal.

Il est infiniment moins bourru avec lui, et met une réelle condescendance à lui répondre et à l'écouter.

Perrot commencerait-il à s'attacher à son compagnon en raison des services qu'il lui a rendus, et quels services!

Pour la première fois de sa vie, tenterait-il, diplomatiquement, de s'insinuer dans les bonnes grâces d'un personnage officiel : Inspecteur général des mines pour la province du Caribou! non pas par iutérèt personnel, grand Dieu! mais dans celui de ces chers amis qui lui ont confié une partie de leur fortune ?

Peut-être y a-t-il un peu de ceci et un peu de cela dans les rapports du Canadien avec le gentleman qui, de plus en plus satisfait, escalade comme un jeune homme les escarpements formant l’arrête rocheuse enserrée par les deux grands affluents du Fraser : Bear-River et Willow- River.

La petite troupe marche depuis deux jours, parcourant, malgré l'accès difficile de la région, de 35 à 40 kilomètres « entre deux soleils » selon la vieille et pittoresque expression française du Canadien, c’est-à-dire qu’on voyage

du lever au coucher du soleil avec une halte à midi,

La température, suffocante au bas des montagnes, est très supportable à mi-hauteur, où elle est considérablement rafraichie par l'altitude et les vents tempérés du sud-ouest.

Le pays, depuis Barkerville, est absolument désert et sauvage, à tel point que non seulement on n’a pas rencontré un être humain, mais encore une trace, même ancienne, du passage d’un Indien.

Cette solitude absolue fait la joie de sir Georges qui, de temps en temps, s'arrête, braque son objectif sur un de ces merveilleux points de vue si nombreux aux Montagnes Rocheuses, et prend un instantané.

Non pas que le gentleman ait la moindre"admiration pour les splendeurs de la nature, mais parce qu’il est à présumer que jamais un pied humain n’a foulé ce sol où seuls s’ébattent les caribous, les orignaux et sans doute aussi les bighorns!

Sir Georges a, comme tant d’autres, la passion de l'inédit.

On suit imperturbablement le chaînon compris entre le 53 et le 54e parallèle, et 121°-122° à l’ouest de Greenwich, en gardant la direction Nord quart Nord-Ouest. L’on campe, le deuxième soir, à mi-côte, sous une magnifique futaie d'épinettes de Douglas, atteignant 80 mètres de haut.

Le lendemain, dès l'aube, paquetage et départ. Perrot ne souffre point de retardataires, car la journée sera rude. En conséquence, pas de temps à perdre.

La petite troupe s’avance, au pas cadencé des mulets,

sur de vagues sentiers accrochés par miracle aux flancs

d’escarpements vertigineux. L'œil distingue à peine ces éraflures presque invisibles de la roche, où les mulets ont juste la place pour poser le pied.

Les trois domestiques, pris de peur, ferment les yeux,

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lâchent la bride 'selon l'expresse recommandation de Perrot, et s’abandonnent à l'instinct de leurs montures,

Sir Georges chemine à pied, immédiatement derrière le Canadien, et suivi de son mulet en liberté.

A droite et à gauche, sur les crêtes, le long des ravins, sur les plateaux, se dressent, majestueux, superbes dans leur altière et inflexible rigidité, les conifères de toute espèce, dont le développement atteint des dimensions incroyables. Pins de Douglas, ou de l’Orégon, épinettes de Menzies et d'Engleman, sapins argentés, pins de Williamson, pins blancs, cèdres de l'occident, cyprès jaunes, cèdres de Virginie, pins rouges, et tant d’autres, se groupent en familles et se détachent en sombres masses de verdure, sur les troncs argentés et les feuilles d’un beau vert tendre, des bouleaux à canots (bouleaux d’ofcident).

Çà et là, où manquent ces deux essences, surgissent - des bouquets d’érable vigne, des futaies de tremble, des massifs de chênes énormes, où se trouvent isolés, confondus, mais toujours vigoureux, les pommiers sauvages, les cornouillers, les sorbiers, les alisiers, les arbousiers, qui attirent maint gibier à plume, dont la vue ferait pâmer d’aise le moins impressionnable des chasseurs.

A tel point que Sir Georges, en veine de tuerie, avait sorti un superbe hommeless de Greener, à éjecteur automatique, pour fusiller les poules des boîis, les bécasses, les tétras, les perdrix qui s’envolent à chaque pas.

Mais Perrots'était formellement opposé au massacre, sans donner de raison positive, et sir Georges protestait, voulant au moins savoir le pourquoi de cette interdiction.

Enfin, un superbe coq de bruyère, pesant douze ou quinze kilogrammes, s'étant enlevé avec un fracas d'ailes étourdissant, le gentleman épaula vivement, fit feu en quelque sorte malgré lui, et culbuta comme une caille le splendide oiseau.

Le bruit de la détonation se répercutait au loin en une

série de roulements ininterrompus, et sir Georges attendait peut-être un compliment, quand Perrot, marchant vingt-cinq pas en avant, se retourne, hausse les épaules, et dit :

— Je croyais, monsieur, que vous chassiez le bighorn.

— Oui, Perrot, mais pensez donc, un coq de bruyère!

— Peuh! une volaille dont les filets nous donneront un rôti passable, mais dont a conquête pourra vous coûter cher.

— Comment cela ?

— Dame!... voyez bien, cette sente à peine tracée sur laquelle s'’avancent avec peine les mulets, malgré leur prudence et la sûreté de leur pied.

— Oui!

— Vous êtes-vous demandé quels êtres, bètes ou gens, l'ont ainsi marquée sur la roche, sur les mousses, dans les herbes, au milieu des racines à demi sorties de terre.

— Jamais!

— Eh bien! monsieur, c'est la piste suivie tous les ans, pendant un mois, du 45 juin à la mi-juillet, par des animaux qui s’en vont pâturer, sur le sol débarrassé des neiges, une mignonne plante dont ils raffolent.

« Cette plante a de joies fleurs nuancées de blanc, de rose et de pourpre, avec des feuilles sombres mouchetées de blanc. Elle est portée sur une espèce de racine charnue que les cochons recherchent avidement.

» On l’appelle, pour cette raison, pain de pourceau {1).

— Continuez, Perrot, vous êtes très instructif, et je vous écoute avec intérêt, dit sir Georges en soupesant le coq de Bruÿère, devant lequel s’extasient ses gens.

— Eh bien! reprend le métis, il n’y a pas que les cochons, sauf respect à votre personne, qui soient friands de cette aimable fleurette.

» Il y a encore et surtout les Bighorns!/…, vous entendez bien, les bighorns!

(1) Nom vulgaire du cyclamen.

— Eh... God by! il fallait le dire plus tôt.

« Je n’'eûsse pas tiré ce malencontreux coup de fusil qui...

—.,. Qui va peut-être les faire fuir au diable!

— Étaient-ils donc si près que cela ?.…

.— Peut-être... je ne dis pas non! sait-on jamais, avec ces bêtes-là qui sont «p’us pires » que pas une pour la malice ?

» Voyez-vous, le bighorn, c'est un animau qui, à l'œil du lynx, joint les oreilles de l’orignal, les jambes du caribou, le nez du chien de chasse, la ruse du renard...

— Décidément, je regrette de plus eu plus ma précipitation.

— En outre, et bighorn à part, il est bon, dans la zone où nous nous trouvons, de ne faire faire feu qu’à bon escient.

» Il y a encore des sommets escarpés couverts de neige, et la détonation pourrait bien déterminer une avalanche.

— J'espère que le dommage ne sera pas irréparable, et que nous atteindrons bientôt le lieu d'élection de ces

maudites bêtes.

— Mais, monsieur, nous sommes sur leur territoire, et nous pourrions peut-être en rencontrer ce soir.

— Ce soir! .… et vous ne le disiez pas!

— À quoi bon se tarabuster la cervelle d’une chose aussi hasardeuse ei subordonnée à tant d'incidents.

» Tenez, j'ai eu tort de m'avancer autant,

» Ce ne sera pas pour aujourd’hui.

— Pourquoi ?

— Ma parole, vous rirez si vous voulez, mais je sens la tempête.

— Que diable voulez-vous dire ?

— Depuis un moment il y a dans l’air une odeur, un quéque chose de bizarre m’annonçant la prochaine arrivée d'un chambardement.

— Cette odeur, je la perçois également, et je ne saurais la définir.

» Elle me rappelle ces émanations consécutives à la chute de la foudre.

— Bien cela, monsieur !

» Ça sent, en effet, le « même goût » quand le tonnerre tombe.

— J'y suis, c'est l’ozonel… il se dégage vraiment en quantités prodigieuses.

— Eh bien ! la tempéte-ruban n’est pas loin.

— Tempête-ruban ?

— On l'appelle ainsi, parce qu’elle occupe une ligne très étroite, généralement le fond d’une vallée pasguee par un cours d’eau.

» À droite et à gauche, calme relatif, mais, des le couloir, c’est épouvantable.….

— Justement nous nous trouvons à mi-côte de la vallée de Willow-River !

— C'est-à-dire en plein courant d'air!

Ce défilé, à peine large d’un kilomètre, au fond duquel Willow-River — la rivière des Saules — précipite ses eaux limpides, est en effet soumis à une rapide et curieuse modification.

Des vapeurs blanchâtres, mais transparentes, montent de la rivière, s’étalent de chaque bord, épaississent en quelque sorte l'air compris entre les deux chaînes, s’élèvent encore, embuent les arbres et les roches en leur donnant des aspects étranges.

On dirait la subite poussée d’un élément plus léger que l'eau, mais plus lourd que l'air, qui emplit la vallée, submerge tout, et commence à glisser sous l’effort de la risée qui s'élève, et l’entraîne dans je sens du courant, c'est-à-dire du sud au nord.

Au fond de l'énorme faille, la rivière apparaît comme une coulée de plomb. Les arbres forment des taches d’un

bronze cru, sur lesquelles s’enlèvent en vigueur les troncs blancs comme des spectres de bouleaux.

Les chasseurs se regardent, se trouvent tout pâles, au milieu de cette atmosphère fuligineuse, au-dessus de laquelle clignote un soleil rougeâtre, sans rayons, mais non sans chaleur, car la température est devenue accablante.

Les mulets, sentant venir l'ouragan, baissent la tête, et se réunissent sur la plate-forme où sir Georges a tué le coq de bruyère.

Tout cela n’a pas duré vingt minutes.

Perrot hume l’air comme un chien de chasse et dit :

— Ça sera dur!

« Nous avons encore une demi-heure, et puis alors, tintamarre de tous les diables.

— Si nous cherchions un abri, propose le gentleman.

— Restons au contraire à découvert.

« Tout à l'heure la bourrasque va casser comme des allumettes ces beaux arbres dont les débris nous écrabouilleraient comme des limaçons.

» Il n’y a pas, que je sache, de grotte à plus d’une lieue à la ronde.

— Que faire, alors ?

— Demeurer sur ce plateau, nous allonger à plat ventre sur le sol pour ne pas être emportés par les rafales, et attacher solidement, par leurs longes, les mulets les uns aux autres.

— Sans les décharger ?

— Surtout sans les décharger.

» Les bagages seraient enlevés comme des fétus, tandis qu'en les laissant fixés aux bats, ils font corps, . pour ainsi dire, avec mulets, solidaires eux-mêmes entre eux.

Bientôt les vapeurs s’épaississent, cachant la rivière, les masses végétales et les roches qui se confondent. Le vent s'élève, grandit et commence à mugir dans la vallée,

agitant la sombre coulée de nuées déjà traversées çà et là de furtifs et rapides éclairs.

Peu à peu l’obscurité se fait. D'abord blafarde, livide, permettant aux hommes de s’apercevoir, puis opaque, d’un noir d’encre, à tel point que tout disparaît dans ce nuage orageux, aussi épais que la fumée de cheminées d'usine.

Le Chinois, Li, invisible, incrusté au sol, se met à piauler, épouvanté.

Les mâchoires du valet et du cocher crépitent comme des castagnettes.

Sir Georges et Perrot demeurent impassibles, avec cette vaillante résignation des êtres réellement forts, devant un péril inévitable.

Une aveuglante fulguration surgit au milieu du torrent de vapeurs, puis, une effroyable détonation retentit.

Les voyageurs, éblouis, assourdis, se lèvent malgré eux, secoués par la décharge électrique, et retombent sur le sol, projetés par la bourrasque dont la violence défie toute comparaison.

Puis tout grandit, se confond, se multiplie en même temps : curagan, tonnerre, éclairs, comme si cette partie des Montagnes Rocheuses, allait être anéantie.

L'air est à ce point chargé d'électricité, que les hommes sentent leurs cheveux se hérisser avec ‘des crépitements accompagnés de véritables flammèches. En outre, l’ozone est dégagé en telle quantité, son odeur est si intense, qu’ils respirent avec des ronflements saccadés, comme s'ils étaient menacés de suffocation.

Le sol tremble, oscille, d'effrayants craquements se mèlent au fracas ininterrompu de la foudre, et les chasseurs débordés, pressés, en quelque sorte écrasés, se sentent comme engloutis sous une masse qui leur arrive

à travers le nuage.

Quelques cris étouffés, puis un silence de mort succédant à un effondrement complet.

La paye. — En ronte pour le Palais de Justice. — L'orgie continue de plus belle. — Un duel original. — Deux tonneaux de poudre. — Dead heat. — Absence inquiétante. — Funérailles de la victime. — Angoisses. — Ni Jean ni Jacques ne sont revenus. — François en péril. — Coffre-fort brisé. —

Vol des papiers et des valeurs.

On concevra sans peine la stupeur et l’indignation des trois frères, quand ils acquirent la preuve indiscutable, formelle, de la culpabilité de Red-Bill.

Du reste, quand Jean lui cria, en montrant le cadavre mutilé du malheureux directeur : « L'assassin, c’est vous! » le scélérat n‘essaya même pas de nier.

IL pâlit, balbutia, puis reprit très vite son impuden aplomb.

— Le directeur !... peuh !... un gredin d’étranger qui : rognait je salaire des gens... un exploiteur.…

À ces mots, François ne se possédant plus, saisit son winchester, appuya le canon sur la poitrine du misérable et s’écria d’une voix tremblante de fureur :

— Bandit ! je vais te tuer.

Jean releva rapidement la carabine.

— Frère, dit-il, nous n'avons pas le droit de faire jus tice nous-mêmes... cet homme appartient au shériff.…

— C’est ça ! reprit narquoisement Guillaume-le-Rouge, comparaître devant le shériff c'est mon affaire.

» Je suis pour les formes de la justice régulière, moi !

Puis, il ajoute, en goguenardant, après une pause :

— Si vous voulez me conduire au court-house, je vous accompagnerai sans résistance, le plus tôt sera le mieux.

— Frères, interrompt Jean sans répondre à l'assassin dont l’assurance est réellement déconcertante, ouvrons le coffre-fort, et payons les ouvriers.

» Je livrerai ensuite cet homme au magistrat du district.

Pendant ce rapide conciliabule, les assaillants n’étant plus tenus en respect par les trois carabines à répétition, se sont approchés des murs, armés de pics et de barres à mine ; ils commencent à pratiquer une brèche par où ils vont envahir, comme un torrent, la maison, quand un mot de Jean calme soudain leur furie d'ivrognes.

— On va vous payer de suite.

Ils se rangent par équipes, près de leurs contremaitres dont l'ivresse est suffisamment lucide pour cennaitre chaque homme, et vérifier ses journées de présence sur les carnets « ad hoc ».

Le coffre-fort est ouvert sans peine, grâce aux deux clefs agissant simultanément. Le commis appelle chaque travailleur par son nom et le numéro de son équipe, Jean compte les espèces, Jacques pointe et François solde.

La besogne ainsi répartie avance rondement, bien que cette assistance très mélangée, fortement émue, soit houleuse et bruyante. ? ;

En trois heures c’est fait. Et, comme on peut le penser, l'orgie recommence de plus belle chez Sam l'Empoisonneur qui tout d’abord semblait déconcerté, presque mé-

content de cette solution dont le résultat est pourtant de faire pleuvoir les piastres chez lui.

-— Bah! dit-il, en aparté, je les aurais bientôt « rincés » et alors...

Il n’achève pas, mais éclate d’un rire sinistre, convulsant hideusement sa face écourtée de bouledogue.

En homme d'imagination, pressé d’en finir, ie bar-keeper multiplie les occasions de dépenses, trouve de l'inédit, suscite des querelles, provoque des paris, et déleste très vite les mineurs de leur pécule, comme s’il avait hâte de les tenir à sa merci.

Pendant ce temps, Jean, aidé du commis, attelle au buggy le double poney qui chaque jour, à chaque instant, parcourt la route de Free-Russin à Barkerville et réciproquement.

Il fait signe à Red-Bill dont les mains sont garrottées, mais les jambes libres, de monter dans la voiture.

— Quand vous m’aurez payé, riposta le coquin.

« La compagnie me doit vingt piastres ! je veux les boire en prison avant d’être pendu.

» Si toutefois l'on ose me pendre, dit-il en haussant les épaules.

Très complaisamment, le commis, après avoir compté la somme, l’insère dans une poche demeurée exempte de trous, aide l'assassin à se hisser sur le siège occupé déjà par Jean. Tous trois, en se tassant, finissent par se caser côte à côte, puis, Jean rassemble les rênes, fait entendre un clappement de langue et le poney détale à fond de train.

C'est à peine si les buveurs attablés à trente pas de lui, font attention à cet enlèvement de leur principal chef. .— Ce que c’est que la popularité! grogne Red-Bill, cynique et railleur... Tout à l'heure, on m'aurait porté en triomphe...

» Maintenant on ne me regarde même plus !... ques il serait si facile de me délivrer.

» Une balle à travers les flancs de ce poney 1...

— Mais, je suis là ! répond Jean de sa voix calme et résolue,

» Et je vous jure bien que ceux-là qui tenteraient de vous arracher d'ici, ne vous auraient pas vivant.

Il est environ trois heures après midi, La chaleur est suffocante. Les rayons du soleil, réfléchis sur les sables et les menus graviers d’un blanc de neige, produisent sur le diggin une véritable température de haut fourneau. L'air est absolument irrespirable, même à l'intérieur des bâtiments, où l'ombre ne procure aucune fraicheur.

Aussi la soif est-elle intense, chez Sam, qui savamment l’attise en prétendant la calmer.

L'ivresse, un peu arrêtée pendant l'intermède provoqué par la paye, recommence plus brutale, plus extravagante que jamais.

Il faut avoir contemplé froidement, en observateur impartial, de pareilles scènes, pour concevoir ce qu'il y a de furieux, d’exaspéré, de morbide, dans cette ivresse qui rend fous, absolument fous, ceux qui s’y adonnent. C'est une maladie, un empoisonnement se manifestant par des convulsions épileptiformes, des fure1rs de fauve éprouvant le besoin irrésistible de mordre, de détruire ; d’étranges et monstrueux appétits de sang ruisselant tout chaud, des aberrations inouïes du sens moral, et avec cela une sorte de raisonnement qui subsiste à travers ces insanités féroces, de façon que la brute ainsi déchainée, demeure capable de sentir et de vouloir avec une certaine ténacité dans les idées.

C’est en somme une démence momentanée produite par cette ivresse chimique si chère aux hommes de race anglo-saxonne.

On s’injurie, et c’est la moindre des choses. On se bat, c'est naturel, et conséquence logique, on se tue. Les balafres ne se comptent pas. Les hurlements sont ponctués de coups de revolver. On trinque et l’on s’égorge pour un

toast mal rendu. On piétine les cadavres roulés sous les tables, Les verres sont rougis de sang...

Parfois, un incident sollicite pour un moment l’attention générale, et provoque des rafales de rire, des ouragans de bravos, des tempêtes de jurons.

Ua Irlandais parie de boire d’une haleine quatre gallons de wisky, et crève bravement, le broc aux lèvres, à moitié chemin.

Là-bas, un duel au couteau. Quelques éclairs d'acier. Des grognements sourds, un jaillissement rouge, puis, un des deux combattants lâche son bowie-knife, porte ses mains à son ventre béant, fait quelques pas, s'empètre dans ses boyaux et s’abat raide mort.

Plus loin, des cris, des protestations.

— Pas ici! pas icil..… vocifère Sam l'Empoisonneur, d’une voix dominant l’effroyable tumulte.

— Hein !... quoi ?….. qu'y a-t-il ?

— Vous feriez tout sauter, hurle le bar-keeper.

— Mais quoi ?.…

— C'est Jemmy et Reuben..

-— Ah!.. ah! champion d'Irlande et champion d'Angleterre.

— Une querelle !

— Un match?

— Un duel!

— Au couteau ?..…

— Ah! bien oui... c’est à faire frémir..

— Voyez l’agitation de Sam.

On entend la voix du bar-keeper.

— J'en ai deux barils dans ma cave.

— Donne-les, hurlent Reuben et Jemmy rendus tout pâles par l'ivresse et la fureur.

— Ouil mais vous allez vous installer à cent yards d'ici.

» On vous apportera les barres de fer rouge quand vous serez prêts.

Les deux hommes, aussi sordides, aussi haillonneux l’un que l’autre, traversent la grande salle, portant chacun un fût d’une contenance d'environ cinquante litres.

L'orgie s'arrête un moment,

Jemmy, le plus grand, compte : un... deux... trois... quatre... en s’éloignant. A cent, tous deux s'arrêtent, suivis d’un flot de curieux.

— Hé! Sam! nous sommes à cent yards!

— Eh bien, allez, mes enfants.

Avec leurs solides couteaux, ils font sauter la bonde des tonneaux, d'où s'échappe une substance noire, comme du charbon grossièrement concassé.

C’est de la poudre à mine!

Les tonneaux sont dressés sur le bout, à un mètre et demi l’un de l’autre, et les deux hommes s’asseoient sur chacun le leur.

— Sam, les barres!

Le cabaretier, en Lomme qui n’a rien à refuser à de bons garçons en veine de s'amuser, apporte, en courant, deux barres à mine, dont une extrémité vient d’être chauffée à blanc au fourneau de la cuisine.

Il en remet une à Reuben, l'autre à Jemmy, et s'enfuit comme s’il avait le feu à ses trousses.

Les curisux ont enfin compris. Ils s’écartent tumultueusement, en hurlant : Bravo! heep!….. hurrah!….

Le duel entre ces ennemis irréconciliables, paraît-il, consiste simplement à essayer d'introduire le fer rouge dans la bonde du tonneau plein de poudre, sur lequel est assis l'adversaire.

Vous n’eussiez jamais inventé cela, n’est-ce pas, vous, honnête buveur du vieux monde, qui peut-être pouvez * encore goûter la joyeuse ivresse du vin?

Ah! pardieu! le dénouement n’est pas longtemps attendu.

Est-ce Jemmy?... Est-ce Reuben qui réussit? On en le saura jamais. Une longue colonne de fumée blanche,

puis une flamme surgit d'un tonneau... Pendant nne . demi-seconde, on aperçoit, tout noir, entre ciel et terre, un bonhomme assis sur le nuage, et montant avec lui, puis une explosion formidable! .…

L'homme ainsi projeté n’a pas encore parcouru la moitié de sa course aérienne, qu’une seconde explosion retentit.

Comme il était facile de le prévoir, la première explosion a déterminé la seconde. Jemmy et Reuben retombent en débris méconnaissables dont chacun veut un petit morceau comme fétiche !

Il n’y a ni vainqueur ni vaincu; les deux champions sont dead heat. N'êtes-vous pas d’avis qu’il est prudent de s'attendre à tout, quand de braves garçons comme ceux-là « s'amusent » dans votre voisinage.

Telle est l’opinion de Jacques et de François. Depuis le départ de Jean et du commis conduisant l'assassin au court-housse, ils n’ont pas quitté la maison, étonnés de voir se prolonger ainsi une absence devant durer tout au plus trois heures.

Il est huit heures. La voiture devrait être depuis longtemps rentrée. La nuit va venir bientôt ; que faire?

Aller aux renseignements à Barkerville? Mais peut-on laisser ainsi l'habitation à l’abandon, avec trois cents forcenés à proximité.

En outre, les braves jeunes gens ne veulent point quitter le cadavre du directeur sans lui avoir donné une sépulture convenable. Etant donnée la chaleur torride et l'exposition de l'appartement au midi, ce pauvre corps est l’objet dune décomposition rapide, Il exhale déjà une odeur affreuse, rendant irrespirable l’air de la pièce.

Puisque par une dérogation incompréhensible aux usages et aux devoirs judiciaires, les magistrats ne sont pas venus faire les constatations habituelles, Jacques et François procéderont, de leur autorité privée, à ses funérailles.

Il y a toujours sur les placers un atelier où s’opèrent les réparations des istruments à laver les terres, et parfois leur construction. On y trouve tous les outils des charrons et des forgerons, avec du bois en planches, et du fer en barres.

Les ouvriers attachés à l'exploitation étant pour le moment à l’assommoir de Sam, les deux frères descendent à l'atelier, se mettent, sans désemparer, à scier, à raboter, à ajuster des panneaux de sapin, et faconnent eux-mêmes le cercueil.

Ces funèbres préparatifs accomplis, ils le transportent dans la chambre du mort, ensevelissent l’infortuné dans des rideaux de damas, à défaut de linges, le couchent dans le cercueil, et vissent hermétiquement le couvercle.

Il fait nuit depuis longtemps, et cette dernière opération s’est accomplie à la lueur vacillante de bougies, autour desquelles s’agitent des milliers de moustiques.

Harassés, Jacques et François se couchent à onze heures et demie, et ne parviennent pas à s'endormir, tant l’absence inexplicable de Jean et du commis les inquiète.

Tout sommeil serait d’ailleurs impossible, en présence de l’effroyable orgie allumée chez Sam l'Empoisonneur.

— J'irai demain matin aux nouvelles, dit Jacques, le cœur serré.

— Si je t'accompagnais? proposa François.

— Non, frère, c'est impossible,

« L’oncle Perrot nous a confié un poste à garder, il faut rester.

« Du reste, mon absence ne sera pas longue.

— C'est vrai, Jacques, tu as raison.

Jacques, armé de deux revoilvers et d’un couteau, se mit en route dès l’aube, c’est-à-dire à quatre heures du matin.

A huit heures, il n’était pas encore de retour.

L'inquiétude ressentie par François, heure par heure, minute par minute, est devenue de l'angoisse.

A son tour il veut partir, coûte que coûte, dût la maison être mise à sac. Que lui importe l'intérêt matériel de son oncle, de ses amis, le sien propre, en présence d’uue situation aussi cruellement intolérable ?

Il va prendre le chemin de Barkerville, quand une pensée soudaine l'arrête.

— Le cadavre du pauvre Yvan.

Il veut bien abandonner à un pillage probable et la maison et le riche mobilier, comme aussi les valeurs. Mais il ne laissera pas ce cadavre exposé aux profanations des brutes qu’il entend, depuis trente heures, se battre et hurler comme des démons.

Mais, qui l’aidera ?

A ce moment, des coups sourds, frappés à la porte du vestibule, se font entendre, avec des éclats de voix.

Son revolver à la main, François va ouvrir et se trouve en présence d’une demi- douzaine de sacripants, la face rouge, l’œil allumé, la voix rauque.

— Que voulez-vous? dit-il brusquement.

— Pardon, excuse, patron, dit l’orateur de la bande, nous sommes encore en train de rire, et comme nous n'avons plus le sou, nous venons voir s’il ne vous serait pas possible de nous avancer quelques piastres sur nos travaux à venir.

— Cela peut se faire; dit François, auquel cette demande suggère une idée.

» Je vous donnerai à chacun deux piastres; seulement, il faut les gagner.

— Oh! s’il s’agit de travailler aujourd’hui, n’y comptez pas.

» Voyez-vous, ce que nous avons les côtes en long!

— Je vous demanderai peu de chose.

» Aidez-moi à mettre en terre le cadavre de votre

directeur, qui fut toujours pour vous un homme bon et juste.

— À ce compte-là, on peut s'arranger, pas vrai, les autres, continua l’orateur en lançant à ses camarades un étrange regard.

» Et puis, nous sommes six... à deux piastres par homme pour mettre dans un trou de mine le cercueil d’un chrétien. c’est-à-dire dix minutes de travail, c'est bien payé.

» Patron, comptez sur nous... et de plus, on sera convenable, toi d'homme!

Sans plus tarder, et avec une décence que François n’eût pas osé attendre d'hommes pareillement surexcités par cette orgie bestiale, ils descendent le cercueil dans le vestibule, improvisent un brancard avec des barres à mine, et s’en vont, sur les indications du métis, vers un lieu desert appelé le Vieux-Chantier.

François, portant une hu':"’; croix de bois ïle de

deux planches clouées, ma: “1médiatement de ‘ère le cercueil, sur le terrain : plein d’éboulis e de fondrières, où se renccntrent que pas d'anciennes

traces d'exploitation.

Çà et là se trouvent des fosses profondes et larges d'où l’on a extrait le gravier aurifère, et qui n’ont pas été comblées, depuis le temps de l’expioitation lointaine justifiant le nom de vieux chantier.

Par un surcroît de précaution absolument inattendu: l'orateur a eu soin de se munir de cordages, sans doute pour descendre sans choc le cercueil au fond de la fosse.

— Arrêtez ici, commande François en indiquant une excavation assez vaste, au fond de laquelle il n’y a pas eu d’éboulis.

Le cercueil est déposé sur les graviers blancs, et l’homme, toujours décent, prend un cordage, agence un nœud coulant à une des extrémités, et fait un signe à ses compagnons. |

li passe derrière François sans défiance, comme pour aller saisir l'extrémité du cercueil dans le nœud coulant afin de le descendre posément dans la fosse.

Et brusquement François, à demi étranglé par le cordage que le gredin lui a jeté autour du cou, étend convulsivement les bras, laisse échapper un ràle étouffé, s'abat sur le sol la face convulsée, comprenant, mais trop tard, qu'il est tombé dans un infâme guet-apens.

— À présent, chavirez la boite, crie d'une voix stridente le misérable.

» Bien! dit-il quand le cercueil fut retombé au fond du trou avec un bruit sinistre.

» Ficelons solidement ce jeune coq, très dangereux, m’a-t-on dit.

» Et puis, comme l'accès de la maison est libre, amusons-nous.

Comme précédemment Red-Bill, le pauvre François est étroitement garroité, puis laissé pour mort, en plein soleil, sur le sable brûlant, près de la fosse béante.

— Et pas un arbre pour le pendre, observe un des porteurs.

— Bah! reprend cyniquement l’autre, qu’il crève là...

» Du reste, nous le retrouverons plus tard, et nous verrons à le faire gigoter au bout d'un filin.… allons làbas. ça presse.

Ils se dirigent rapidement vers la maison privée de défenseurs et ouverte à tout venant, puis pénètrent dans le bureau où se trouve l'énorme coffre-fort scellé au mur et opposant à leur convoitise la complication de ses serrures et de son mécanisme secret.

— {1 faut absolument ouvrir cette machine-là, dit le chef de la petite troupe.

— Comptes-tu pour rien la porte? un boulet de canon pourrait seul en venir à bout.

— Le jeune coq doit connaitre le secret... il a les clefs.

— S'il refuse de parler.

— On lui grille la plante des pieds jusqu'à ce qu'il bavarde.

— Il yachez Sam des trembleurs d’honnèêtes gens dont je ne suis passür.. bons pour boire, se battre... mais mauvais pour un hardi coup de maïn comme celui-ci.

— Mais ce damné coffre d'acier?

— Dans cinq minutes nous aurons l'argent et les papiers….,

» L'argent, pour nous et les autres... les papiers pour Sam!

L'homme à ces mots installe sur le coffre-fort trois . cartouches, les recouvre d’un peu de sable, allume le cordon noir attenant à l’une d'elles, et ajoute :

— Retirons-nous!

»y La dynamite, voyez-vous, camarades, n’est pas inventée seulement pour faire sauter les roches.

» La preuve!

Une détonation violente lui coupe la parole, et fait frémir la maison jusque dans ses fondations. Une fumée âcre et suffocante sort par toutes les ouvertures : les six hommes se précipitent dans le bureau et apercoivent le coffre-fort éventré, tordu, désarticulé.

— Là! Je vous le disais bien, fait l’homme.

» Les papiers... bon... trois liasses.… titre de propriété...

concessions... achats aux free-minners.. c’est bien cela.

» Un peu roussis ou déchirés par l'explosion, mais suffisants pour que Sam paie à boire pendant huit jours.

— Et l'argent?

— Et les billets?

— Et les actions ? : |

— Emplissez vos poches; mais, croyez-moi, appelons lies autres au partage.

» Nous faisons là un tour pendable, et nous joucns notre tête,

» Il est bon d'avoir le plus de complices possible,

» Il y aura moins de responsabilité.

Du reste, au bruit de la détonation, la plus grande partie des sacripants est accourue pour procéder à un partage qui ne se fait pas sans horions. On crie, on se bat, on se tue un peu, de facon à masquer l'opération principale, le vol des titres, constituant les droits à la propriété de cette opulente mine, la plus belle du district.

… Jean et Jacques n’ont pas reparu, et François agonise sur les sables calcinés du Vieux-Chantier.

Prévisions déçues. —- Sous l’avalanche. — Apparition d’ure

main. — À l’aide! — Tunnel dans la neige, — Souvenir au dentier de Son Excellence. — Sir Georges doit encore la vie à Perrot. .— Les bighorns. — Toute la bande en mouve-

ment. — Rrodigieuse agilité. — Coups de feu.

À cette époque de l’année, les avalanches sont particulièrement fréquentes et dangereuses, dans certaines parties des Rocky, où les neiges s'accumulent en hiver, avec une incroyable ‘urabondance, pendant que certaines autres demeure.:i yresque complètement indemnes.

Si les chaleurs survenaient progressivement, comme dans nos pays, il n’y aurait pas grand mai, car la fonte s’opérerait normalement, progressivement, sans trop de dommage.

Mais la température subissant une énorme variation, passe d’un froid absolu à une chaleur excessive, en l’espace de quinze jours, pour ainsi dire sans transition.

Il y a, dès lors, un brusque échauffement du sol sur lequel repose la couche de neige. Cette couche se fond partiellement à sa partie inférieure, perd toute adhérence

avec la terre, et glissera en masse des déclivités, au moindre choc, à la plus légère vibration des couches d'air.

C'est un phénomène de ce genre que produisit la {empéle-ruban survenue au moment où sir Georges et Perrot, suivis des serviteurs et du matériel convoyé à dos de mulet, arrivaient en un point fréquenté par les bighorns.

Le plateau désert, planté de maigres buissons, où tout à l'heure la petite troupe courbée sous l'orage, aveuglée par les éclairs, assourdie par les éclats de la foudre, résistait tant bien que mal à la tourmente, est maintenant envahi par la neige.

Les vibrations produites par les coups de tonnerre ont déterminé le glissement d’une masse considérable, sous laquelle a disparu l'expédition tout entière.

Logiquement, cette avalanche ne devait pas atteindre le plateau. Il a fallu, pour déjouer les prévisions de Perrot et mettre en échec son admirable sagacité, une circonstance impossible à prévoir. A mi-côte se trouve une barre invisible, une sorte de seuil orienté de biais, en forme de coin.

L’avalanche, roulant des hauteurs, a rencontré cette barre, qui l’a coupée en deux, et l’a fait verser à droite et à gauche, en déviant de sa ligne de chute.

Les chasseurs et le matériel sont enfouis sous la portion de gauche.

Comme par une cruelle ironie, la catastrophe est à peine survenue, que la tempête se calme avec une soudaineté comparable à son‘apparition.

Les nuées couvrant la vallée se déchirent et s'échevèlent, emportées par une dernière rafale. Les grondements de la foudre ne sont plus qu’un écho assourdi, le soleil verse des torrents de lumière sur les végétaux qui scintillent, emperlés de pluie.

La petite troupe aurait-elle été anéantie par l’irruption brutale de cette masse de neige, épaisse de deux mètres et demi à trois mêtres?

Non! quelqu'un survit, par miracle, à l’enfouissement et au terrible choc. La couche blanchâtre, souillée par places d'herbes arrachées, de terre, de graviers, s’agite, en un point, et laisse passer une main grande ouverte.

Rapidement, la main opère un mouvement giratoire de facon à déplacer la neige en entonnoir. Au fond de l’entonnoir ainsi improvisé, apparaît une tête barbue, puis un long soupir de la bouche invisible au milieu de l'épaisse broussaille de poils poudrés de neige.

— Ouf!... c’est bon de respirer, surtout quand on commence à en perdre l'habitude.

Perrot! c’est la voix de Perrot.

— Eh! les autres, continue la voix, on ne bouge pas souvent.

— À moi! j'étouffe !…

— Au secours!

— Perrot!... à l’aide...

— C'est vous, monsieur... tâchez de vous soulever.

Le valet, puis le cocher, puis en dernier lieu le gentleman implorent assistance en râlant, d'une voix à peine distincte.

Seul, maître Li, le cuisinier chinois, ne souffle pas mot.

Par un hasard inouï, prodigieux, les trois premiers et le guide ont échappé d'abord à un écrasement paraissant inévitable en principe, puis à une suffocation presque immédiate.

Comme ils le constateront dans un moment, cela tient, d’une part à la perméabilité relative de la neige à travers laquelle filtre un peu d’air ; d'autre part, et surtout, à ce qu'ayant inconsciemment tourné le dos à l’avalanche, ils sont tombés sur les genoux, l’échine courbée, la tête basse, de façon à ménager sous leur corps ainsi replié une cavité libre, dans laquelle s’est emmaganisé un peu d'air respirable.

Cette petite réserve a seule empêché l’asphyxie ; mais . ils vont périr s'ils ne reçoivent pas un prompt secours.

Perrot, seul, grâce à sa taille gigantesque et a sa vigueur colossale, a pu se dresser, sous le poids écrasant de la couche de neige, et percer, de sa main tendue, la partie supérieure, de façon à recevoir un peu d'air et de lumière, Mais il s’en faut à peu près de soixante centimètres pour qu'il puisse émerger seulement de la tête.

Et les appels recommencent, de plus en plus indistincts, de plus en plus angoissés.

En outre, les mulets s’agitent éperdument, ruent du devant, du derrière, renâclent, littéralement affolés, près des hommes, à chaque instant sur le point d’être écrasés.

Perrot, par bonheur, a fini par se dégager au fond de son trou, et à pratiquer une sorte de cheminée, en sautant à pieds joints, à la même place, le bras tendu verticalement.

En se livrant à cette gymnastique, son pied heurte quelque chose de résistant.

Le « quelque chose » grogne des sons inintelligibles. A tout hasard Perrot se hisse dessus, s’élève pendant une seconde, de facon à ce que ses yeux arrivant à une partie supérieure de la « cheminée » puissent embrasser l’espate environnant.

O bonheur ! l'éboulis de neige s'arrête, sur la gauche, à trois mètres environ. Plus loin, le roc est nu.

D'une vaste inspiration, Perrot emplit ses poumons, se cambre en avant du côté où l’obstacle est ainsi limité, puis s’élance, la tête basse, les mains étendues et jointes, comme celles d’un plongeur, à travers l’épaisse couche qu'il troue partieliement d’un effort terrible.

Il recule, prend du champ, jette aux agonisants tou-

jours prostrés sous la masse qui les étouffe, un mot

d'espoir.

— Allons ! courage !.. je travaille pour vous... et dur. Il se rue une seconde fois, la bouche, les yeux, le nez pleins de neige, assommé, assourdi, manquant d'air, et grattant des pieds, des mains poussant des reins, des

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épaules, de la tête, allonge encore celte espèce de ter-

rier.

Un troisième et dernier élan!

— Soyez béni, mon Dieu !... voici le jour... s’écrie avec ferveur le brave chasseur.

Perrot revient sans désemparer, sous ce tunnel de neige, avec mille précautions pour ne pas l’ébouler, et s’empètre dans une corde attachée à l’objet inerte sur lequel il s’est hissé, il y a deux minutes, pour explorer les alentours.

Le même cri bizarre, mais pius evouffé, se fait entendre. A tout hasard Perrot tire de toutes ses forces dans la direction de la voûte. L'objet se déplace. Perrot tire encore, et il arrive, courbé en deux, après trois enjambées, sur le roc nu, et laisse échapper, malgré la gravité de la situation, un formidable éclat de rire.

La corde, c’est tout bonnement l'immense tresse de cheveux annexée au crâne du cuisinier chinois. L’obstacle nerte, c’est le cuisinier lui-même.

— Eh! ben, tu sais, toi, le magot, dit Perrot en riant de plus belle, t’as de la veine de ne pas porter de postiche, et d’avoir un scalp de première qualité.

» Le patron ne pourrait pas recevoir du sien le même

service...

» Mais, c’est fini de rire.

Rappelé soudain à l’urgence de la position, l’intrépide Canadien plonge pour ainsi dire en plein banc de neige, et ramène, cette fois, le gentleman lui-même, sans connaissance, le visage d’une pâleur de cire.

Les mulets, qui ont pu respirer l’air emmagasiné sous leurs fardeaux formant un vide au milieu de la couche, s’agitent furieusement quand ce peu d'air leur fait défaut.

Mais, guidés par cet infaillible instinct qui manque à l'homme et dont les animaux sont abondamment pourvus,

ils devinent ou plutôt ils sentent de quel côté doit porter leur effort et s'opérer leur fuite.

Comme s'ils obéissaient à un mot d'ordre, ils se précipitent parallèlement au passage pratiqué par Perrot, au moment où celui-ci revient, traînant l’un par une jambe, l’autre par un bras, le laquais et le cocher inertes comme des cadavres.

— Ouf! murmure le digne chasseur, je nen puis plus!

» Eh!... mille diables! il était temps.

L'irrésistible poussée des mulets pesamment chargés d'objets encombrants, et attachés, on s’eri souvient, l’un à l’autre, détermine dans la neige un ésranlement tel que le tunel s'écroule, manquant d’ensevelir Perrot épuisé !

— Là! là f... ho! ho!...bellement, mes petits!

» Bellement !... hô!... hô !..

Les mulets tout tremblants, s’ébrouent, se secouent, et s'arrêtent docilement à sa voix.

— Les bêtes vont bien, murmure Perrot essoufflé, trempé de sueur et se tenant à peine debout; mais le monde me paraît en mauvaise condition.

» Voyons « voir » à commencer par le patron.

» Eh ! Monsieur! ya pus d'danger.. r’venez à vous.

» M'entend pas!... une bonne goutte vaudra mieux que d'y chanter,des histoires...

» Faudrait y ouvrir la bouche... mais... mâtin de mâtin, si jallais aussi lui arracher toutes ses dents comme l’autre mois, c’t'animau d'Orignal.

» Ahl... ça va mieux!... pas dommage!

Sir Georges entr'ouvre péniblement les yeux, lève la tête, reconnait le rude et bon visage du trappeur, saisit la gourde, absorbe une vaste lampée de wisky, puis se dresse en s’étirant.

L'usage des membres lui revient enfin, avec la parole, — C'est vous, Perrot 1...

— Oui monsieur.

— Qui me sauvez encore la vie.

— On fait ce qu'on peut, monsieur.

— .… Et qui avecun dévouement admirable, assurez le salut de mon expédition.

— Dame!... comprenez, monsieur, j'avais promis de vous faire tuer un bighorn, et un honnête homme n'a que sa parole.

» Du reste, si j’en crois mes pressentiments, cela ne va pas tarder.

— Puissiez-vous dire vrai |

— Eh! tenez, sans vous commander, vous feriez bien de vous armer.

« S'il y a des bighorns dans le voisinage, et pour moi, la chose est certaine, ils vont accourir où a glissé l’avalanche, peut-être pour voir si leur passage est barré, ou pour un autre motif.

» Mais, ça ne manque jamais... qui dit avalanche, dit apparition de bighorns.…

Le gentleman, soudain réconforté par cette promesse formelle et par une nouvelle rasade, débouche le canon de sa carabine obstrué par la neige, s’assure que le toplever et les batteries fonctionnent convenablement, insère deux cartouches dans les chambres, et attend, l'œil fixé sur ‘a pente dénudée des rocs.

Pendant ce temps, Perrot s'occupe de rappeler à la vie les ro.; hommes qui s’obstinent à demeurer immobiles, sans regard, sans souffle.

— Cré poules mouillées, va! ronchonne le brave Canadien.

» Si on peut, rester en pâmoison pour un mauvais paquet de neige su’s l'rein et su’s l’s oreilles !

» V’s’ êtes pas honteux, d’être encore « envanouis » quand vot’maître est déjà campé su’s ses jambes comme une personne naturelle.

» Et les animaux itou !... Tout le « monde » est su’s pied, quoil….

N'obtenant pas de réponse, Perrot empoigne solidement le cocher, le frictianne à tour de bras,et de telle façon, que le pauvre diable se met à hurler, en appelant au secours. |

Cette résurrection est l’affaire de deux minutes, tant le Canadien met de conviction et d'énergie dans l’application de ce remède si simple, mais singulièrement actif.

— Là !... à présent que tu brailles comme un crapaudbœuf, tu peux rendre le même service à tes deux camarades, le magot qu’est censément chinois, et le Pourichinel, qu'est vâlet en livrée.

… Allons, frotte! comme les allumettes qui s’échauffent et prennent feu quand on les frictionne à tour de bras. preuve que c'est pour ça qu'on y met du frottefort (1) au bout.

Etourdi par ce flux de paroles, endolori par le choc de l’avalanche, ébloui par le soleil, le cocher avise la gourde entamée par son maitre, la vide en partie pour se donner du ton, et docilement, s'occupe de ses camarades.

Perrot, après avoir lestement chargé le vieux Sharp, s’est approché de sir Georges, qui avec son maguifique égoïsme n’a même pas daigné jeter un regard sur ses gens.

— Monsieur, lui dit-1l après avoir minutieusement inspecté les plus hautes cimes, je ne me trompais pas, tout à l'heure.

» Je les vois !...»

— Les bighorns !.. répond sir Georges d’une voix un peu tremblante.

1) Perrot veut probablement dire du phosphore. C’est du reste sous le nom fantaisie de frotte-fort, qu'ii désigaait, jadis, à l’auteur lui-même, l’enduit inflammable dont sont pourvues les allumettes.

— Oui! les bighorns..…. ,

» Ils sont une douzaine. »

Sir Georges fait le geste de prendre sa lorgnette.

— Laissez ça, sans vous commander

» Ils peuvent arriver droit sur nous, comme léclair…

» Vous ne seriez pas prêt.

— Mais, où sont-ils ?

— Là-haut.…. à 400 yards, de l’autre côté du ravin.

— Ces masses blanchâtres, immobiles...

— C'est ça même... tenez... voyez... ça remue..

— Ce n’est que cela! murmure le gentleman désappointé.

— Oh ! ne jugez pas témérairement ce magnifique gioier.

» Vu de bas en haut et à pareille distance, ça n’a l'air de rien, mais, croyez-moi, vous n’aurez peut-être jamais fait de plus beau coup de fusil.

— Soit! Mais, comment les déloger.

— Ils vont arriver de leur plein gré, en suivant cette ligne sombre produite par le passage de l’avalanche.

» Nous sommes ici, ne l’oubliez pas, sur le sentier pris par eux à l'aller et au retour, quand ils vont à leurs pâturages, ou quand ils en reviennent.

— Les mulets vont les éloigner.

— Ils ne peuvent pas les voir du point où ils se trouvent,

» Quand ils les apercevront, il sera trop tard.

— Et nous-mêmes ?...

— Nous sommes, pour eux, confondus avec les roches et les buissons arrachés par l’avalanche, des objets étrangers barrant, avec une masse de neige, leur chemin habituel.

» Ils sont incroyablement défiants et farouches, mais plus curieux encore.

» Ils vont venir tout à l’heure, à fond de train, pour reconnaître tout cela.

— Vous avez réponse à tout, Perrot.

— Attention. Les voici !…

» Ma foi ! je ne les attendais pas si tôt!.., »

Malgré son magnifique sang-froid de chasseur endurci, sir Georges sent au creux de ses maiasune légère moiteur.

Son cœur bat quelques coups rapides.

En même temps, des masses brun clair mélangé de gris pâle, se détachent du sommet de la montagne, et se mettent à rouler avec une rapidité singulière. On dirait des roches moussues, tant la vélocité de’ leur course empêche d'en reconnaître exactement la configuration.

— Les voici ! répète le Canadien.

» Il y en a onze |

» Que dites-vous de ces cabrioles et de ces coups de gigot ? »

— C'est prodigieux!

Les masses grossissent à vue d'œil, deviennent plus distinctes.

Les têtes, grosses, busquées, avec la spirale monstrueuse des cornes apparaissent, puis les pattes enfouies, des hanches au genou, dans un long pelage d’un blanc sale, le pelage d'hiver qui tombe à cette époque.

Une faille large de dix mètres se présente inopinément. D'un seul bond elle est franchie avec une incomparable légèreté, sans élan, sans arrêt, sans hésitation. Puis cette descente folle, fantastique, reprend.

La lande se trouve ‘sur une crête dominant de vingt mètres au moins un plateau précédent de cent mètres à peine, celui où se trouvent les chasseurs. Du haut de la crêle au plateau, se dresse un mur à pic de soixante pieds.

— Jls ne sauteront jamais! murmure involontairement sir Georges. |

— Faut voir, répond Perrot.

A peine avait-il prononcé le dernier mot, que la bande entière s’élance à corps perdu, la tête la première dans le vide!

Chaque sujet apparaît un moment, entre ciel et terre, les jambes repliées, les longs poils des cuisses et du poitrail flottants, puis tombe légerement sur les pattes qui se détendent comme des ressorts d’acier.

Pas plus que tout à l'heure le passage de la faille, cette formidable chute n'arrête leur course. Ils repartent, à peine debout, avec cette vitesse comparable seulement à celle du chevreuil, et arrivent, de front, la tête haute, le rein cambré, le poitraïl en avant, à vingt pas du plateau, où s’est abattue l’avalanche.

A l'aspect inattendu des malets qu'ils apercoivent enfin, puis des hommes tapis dans la neige, ils s’arrêtent un moment avec une adresse et un ensemble inouïs, en pliant les jarrets et en jetant la tête en arrière.

Ainsi vus de bas en haut, ils paraissent énormes.

Sir Georges mettant à profit ce léger temps d'arrêt qui dure à peine deux secondes, porte sa carabine à l’épaule, et fait feu deux fois coup sur coup.

Les victimes. — Préparätion, — Photograpnies. — Perrot ne reconnaît plus son milord. — Retour. — Mine de charbon. Perrot fait appel au son cœur de sir Georges. — Un seu] mot en faveur de Free-Russia. — Comment le gentleman conçoit la reconnaissance. — Perrot au fond d'un préci-

ice.

— Bravo! monsieur, s’écrie Perrot, pendant que l'énorme détonation de la carabine express vibre à travers les Rocky, en une série de roulements lointains et formidables.

» C’est un joli travail de fusil, foi de trappeur !

— Vous trouvez, Perrot, dit le gentleman dont la figure hautaine et maussade s’éclaire d’un sourire d’orgueil,

— Je vous le dis comme je ie pense, monsieur!

» On peut appeler un vrai coup de maître, un coup double aussi lestement exécuté sur des bighorns.

— Ils sont bien morts tous les deux, n'est-ce pas?

— Raides morts! foudrayés!.…

» Personne, à ma connaissance, n’en a fait autant.

— Mais, vous-même, Perrot ?

— Oh! moi, je n’ai jamais besoin de deux pièces de gibier.

» Je chasse pour manger. une seule me suffit.

— C'est curieux! la bande entière a disparu comme par enchant-ment... Je n’ai plus rien vu dans la fumée.

— Ah! voilà... ils se sont jetés de côté... pftt!.…. plus rien.

» Ces bêtes-là, quand ça voit un danger ça ne s'amuse pas à la moutarde,

» Si nous allions les chercher ?

— Volontiers.. Je suis désireux de les voir de près et les photographier sous tous leurs aspects.

En quelques bonds rapides, ils escaladent lestement le raidillon conduisant à l'endroit où gisent, à six pas l’un de l’autre, les deux magnifiques animaux.

— Je ne les croyais pas si grands! dit sir Georges en s'arrêtant devant le premier, percé en plein poitrail par la balle express, ressortie près de l'articulation de la cuisse gauche de derrière.

— Debout, ça mesure au garrot cinq pieds anglais (1)... la hauteur d'un cheval de moyenne taille...

— Ils dénomment cela un mouton!,..

» La peste soit de leur mouton!

— Rapport aux cornes, rappelant assez bien celles des béliers…

» Voyez si celles-là n’ont pas, dans leur spirale, un développement de trois pieds et demi!

» Et avec cela grosses comme la jambe d’un homme robuste.

— Aussi, leur nom de bighorn — grosse corne — me paraît-il infiniment mieux justifié que celui de mouton des Montagnes Rocheuses, ou d’ovis montana comme disait cet imbécile d'Edward Proctor.

(1) Le pied anglais est de 30 centimètres, 4 millimètres.

» Enfin les naturalistes décideront d’après documents

authentiques.

» Perrot !

— Monsieur?

— Nous allons dépouiller chacun le nôtre : je m’entends assez bien à préparer toutes sortes de sujets.

— On peut commencer de suite.

— Attendez seulement que je les aie photographiés.

Aidé du cuisinier, du valet et du cocher enfin rétablis, après absorption copieuse de wisky, Perrot soulève l’une après l'autre les deux victimes du gentleman, les accote, de facon à les faire tenir debout, tant bien que mal. Il y a‘ par bonheur, un mâle et une femelle.

Sir Georges braque ensuite son objectif de face, de profil, de trois quarts, multiplie les épreuves ct tâche d’obienir des aspects absolument réels de l'étrange et colossal moulon, ainsi reproduit dans tous ses détails.

Ce n’est pas tout. La photographie étant jusqu’à présent impuissante à rendre les couleurs, sir Georges trace en quelques mots, sur son carnet, un rapide signalement au cas où plus tard les dépouilles subiraient des altéra. . tionSe

Voici textuellement cette description très brève, mais complète :

» Tète courte, à chanfrein presque droit. Chez le mâle, cornes démesurées, atteignant trois pieds et demi ; décrivant une spirale )ntière et ramenées au devant des yeux; comprimées et striées transversaiement comme chez le bélier commun (ceci soit dit sans préjuger de l'opinion des zoolcgistes). Celles de la femelle, plus petites et sans courbure sensible. Absence totale de laine. Au rein, au ventre et au cou, poils courts, raides, grossiers, comme desséchés, avec une coloration marron clair que l'on dirait lavée, déteinte. Au poitrail, aux cuisses, à la partie postérieure du gigot, poils très longs et blanchâtres. Mu-

seau et chanfrcin blancs, joues châtain clair, queue très courie et noire. »

— C'est tout! dit à demi voix le gentleman après avoir relu ces lignes.

» Maintenant, si vous m'en croyez, Perrot, nous allons enlever méthodiquement les deux reaux, en prenant bien garde de les altérer.

— Rapportez-vous en à moi, monsieur... J'en ai tant et tant dépiauté en ma vie des bêtes de tout poil et de toute taille.

— C'est juste! un ancien thasseur de fourrures...

Cette besogne délicate, en raison des soins particuliers exigés par le cas spécial au bighorn, dure à peine une demi-heure, tant les deux hommes procèdent avec adresse et célérité.

Vraiment, pour un amateur, sir Georges s'en tire à merveille et Perrot lui en fait volontiers compliment.

Les deux animaux écorchés, les peaux roulées, en attendant la préparation qui les rendra imputrescibles, le gentleman et le trappeur incisent la partie antérieure de l'abdomen, retirent les viscères, sans oublier les rognons, un manger exquis, rôtis sur de la braise. Puis, sans désemparer, ils enlèvent de dessus les os toute la chair qu'ils peuvent, de façon a découvrir le mieux possible les différentes parties du squelette.

Naturellement, cette dissection est grosière, mais suffisante provisoirement. Elle a pour but de rendre le transport plus facile, et d'empêcher !a putréfaction en masse jusqu’à Barkerville. |

— Je ferai racler les os et sécher les tendons, dit sir Geor::t5, et plus tard, un bon naturaliste pourra, aidé des photographies, recouvrir ces squelettes de leur peau, la rembourrer, remettre des yeux, donner des tons de chair aux lèvres, bref, reconstituer à ces deux admirables bêtes, l’apparence de la vie.

» Pour l'instant, notre expédition est terminée.

» Nous repartons demain pour Barkerville, n'est-ce pas, Perrot ?

— A votre idée, monsieur, et je suis content du résultat, qui eût pu être beaucoup plus long et plus difficile à obtenir. |

Pendant que leur maître et le Canadien faisaient ainsi de la zoologie d'amateurs, les domestiques avaient déchargé les mulets, remis les bagages en état, dressé la tente, fait la corvée d'eau et d’herbages, allumé les feux, bref, tout préparé en vue du souper et du campement.

Remis de leur alerte, habitués d'ailleurs à tous les multiples incidents de la vie dans les montagnes, les mulets, entravés, rongent avec entrain les graminées succulentes, pendant que Li surveille la cuisson d’un filet de bighorn.

Perrot, de son côté, a embroché les quatre rognons pesant bien ensemble un kilogramme et demi, et attend l'heure du diner pour les mettre au feu deux minutes.

Le rognon doit être saisi et mangé saignant, sous peine d’être détestable. Cuit à point, c'est un mets délicieux.

Tel est d’ailleurs, et sans la moindre restriction, l’avis du gentleman, qui, pour la circonstance, a convié Perrot à sa table. Etle gentleman, en gourmet émérite, s'y connaît.

Perrot, aussi à l’aise que s'il partageait le repas du dernier des débardeurs de Victoria, dévore avec son magnifique appétit de coureur des bois, broie et déchire avec ses dents de loup d'énormes morceaux de venaison, qu'il fait descendre zvec de larges rasades.

Après ce festin rendu très copieux grâce à l’adjonction de friandises iirées par Li des réserves de Son Excellence, une bonne pipe, un verre de vieux cognac, Perrot voit tout en rose, bien que l’obscurité soit complète.

Dix heures. Les étoiles tournent. Les mulets s’allongent. Les serviieurs bâillent, le gentleman rentre sous sa

tente. Perrot s’enveloppe de {sa couverture et s’allonge, la tête sur une pierre, en guise d'oreiller.

— Bonsoir, Perrot!

— Bonsoir, monsieur ! vous êtes bien honnête,

Et, mentalement, le digne chasseur ajoute, en regardant les étoiles :

— Décidément, je ne reconnais plus mon milord.

» Il est si content d'avoir tué ses bighorns, qu’il en oublie d’être rossard et orgueilleux jusqu'à la férocité.

» Ma parole! s’il continue comme ça, et c’est d'autant plus méritoire qu’il ne me doit plus rien, je me risque demain à lui toucher deux mots de nos sacrées affaires de la mine qui me paraissent aussi emimêlées qu'un paquet d'étoupe.

» Inspecteur général! D'un seui mot, il pourrait, s’il voulait arranger tout ça.

» Faudra voir!

.… Le lendemain comme les jours précédents, paquetage dès l'aube, Les carcasses des bighorns, solidement ficelées, sont enveloppées toutes saignantes dans des couvertures et confortablement installées sur deux mulets de selle. Les peaux, bien emballées après avoir été roulées, sont jointes aux squelettes.

Comme sir üeorges ajoute le plus grand prix à ces dépouilles, il s’est occupé lui-même de leur arrimage de facon à ce qu’elles ne soient, pendant le voyage, l’objet d'aucune détérioration.

Après un déjeuner rapide, mais substantiel, retour. La petite troupe contourne l’avalänche qui, d’ailleurs, fond très rapidement, remonte à mi-côte et retrouve le sentier des bighorns, avec ses failles, ses escarpements, ses mamelons, ses ravins, ses précipices.

Comme précédemment Perrot marche en tête, immédiatement suivi de sir Georges dout l’étonnante cordialité ne s'est pas démentie depuis que l’expédition a été cou-

ronnée, grâce à l'habileté du trappeur, d’un succès si magnifique.

On chemine gaiement, en promeneurs que rien ne presse et dont la marche paisible est agrémentée çà et là d’un coup de fusil provoqué par le départ inattendu d’un quadrupède ou la subite envolée d’un oiseau.

Sir Georges, en amateur passionné de la chasse, cherche toutes sortes d'occasions de faire parler la poudre et développe une adresse dont Perrot lui-même, l'infaillible tireur, est souvent étonné.

Sir Georges, entre autres prouesses sortant complète ment de l'ordinaire, culbute au vol, d'un coup de carabine, à balle franche, par conséquent, un coq de bruyère à plus de soixante mètres.

- Le but est volumineux sans doute. Mais les chasseurs n’en apprécieront pas moins les difficultés et la beauté du coup.

Aussi, Perrot ne ménage-t-il pas les éloges, sans pour cela recourir à l’hyperbole, et le gentleman semble d’autant plus heureux de cette sincérité sans fioritures, qu'il sait le Canadien très sobre de compliments et incapable de transaction avec sa pensée.

La première journée du retour s'écoule sans incidents, Le soir bonne table, venaison abondante, excellent appétit et sommeil parfait, provoqués par cette gymnastique montagnarde, le meilleur des apéritifs et des soporifiques.

Encore deux jours et l’on atteindra Barkerville.

Peut-être, en se hâtant un peu, pourrait-on arriver demain soir.

Comme se dit Perrot : demain soir c’est bientôt pris. et je n'ai pas encore dit un mot de notre grosse affaire à mon milord qui pourtant me semble disposé.

— Faudra que j'amène la chose en douceur et ne pas lui présenter ça de but en blanc, comme des cheveux sur de la soupe.

L'occasi on cherchée par Perrot se rencontre enfin après déjeuner. La petite colonne vient de 5e remettre en marche par une chaleur très forte. Malgré cela, on chemine bon train. Le gentleman semble pressé depuis le matin, à cause des peaux et des carcasses commençant à s'échauffer. Il a hâte, maintenant, de les faire travailler, pour les préserver de la décomposition.

Tout à coup, son pied heurte un bloc noir, luisant et friable.

Il trébuche, fait un faux pas et se retient en s’accrochant à Perrot.

— Ma parole, dit-il, on dirait un affleurement de charbon de terre.

— Et vous pouvez dire : du charbon de première qualité.

» Les mines, c'est pas ce qui manque, dans ce pays cite. vrai de vrai, y a qu’à se baisser et à en prendre.

— C'est juste!

» Il y a peut-être une fortune dans cette veine de houille dont l’exploitation à fleur de terre serait des plus lucratives.

— J'dis pas non!

» Mais, voyez-vous, sauf le respect que je vous dois, c'est pas les mines qui manquent, je tiens à vous le répéter.

» Charbon, fer, or, argent... ça serait « l’endrait » le plus riche du monde si les exploitants avaient des garanties.

— Vous avez la loi sur les mines, cependant,

— Parions-en!..

» Avec ça qu all” est propre, la loi sur les mines!.. all est à refaire de bout en bout...

» Une vraie canaïillerie, vous pouvez m'’en croire, aux mains de ceux qui veulent l’appliquer aux travailleurs honnêtes et les déposséder sans qu’ils puissent faire seulement : ouf!

» Mais, pardon, monsieur ! J'ai tort peut-être, de m’exprimer aussi librement devant vous, qui êtes inspecteur général...

— Je vous prie au contraire de continuer,

» Je serai très heureux de connaître ja vérité... si d'autre part, je puis vous être utile à quelque chose, dites-le moi, je ferai tout mon possible pour cela.

—- Vousêtes bien honnête, monsieur, et je vousremercie, foi de chasseur.

» Veuillez donc vous donner la peine de m'’écouter,

Comme l'entretien est difficile à poursuivre en file indienne, sir Georges dont la condescendance est réellement exceptionnelle, vient sur la gauche de Perrot et s’'avance côte à côte avec lui, bien que l’état du sol et du sentier rende la marche difficile et périlleuse.

— Tenez, continue Pierrot, je vous citerai, entre cinq cents, l'exemple de notre concession Free-Russia, dont on prétendait nous déposséder il n’y a pas huit jours.

» Ainsi, la loi ne prévoit pas notre cas particulier d’exploitants de terres déjà travaillées

» Il est vrai que M. Alexis Bogdanoff, en acquérant les claims, a spécifié des réserves sur les droits à acquitter. Sans quoi nous serions déjà évinces.

» Mais, on revient à la charge et si je savais qui?.…

Quand je devrais en scalper une demi-douzaine!... Faudra voir...

» Ainsi, la loi dit formellement : « Une nouvelle couche de terre aurifère ou de gravier, située dans une localité où les droits de mine sont abandonnés, sera censée » être une nouvelle mine, quoique la même localité ait » été exploitée à un niveau difiérent, et les mines dans un terrain sec, découvertes dans le voisinage de celles exploitées au moyen de barres à mine, seront considé- » rées comme nouvelles mines et réciproquement. ;

» Avec cet article-là, on pourrait essayer de comprendre

CR

tous nos terrains comme nouvelles mines... et c’est ce qu'on tente.

— Et si vos ennemis réussissaient?

— Ils ne le peuvent pas, puisque nous avons nos titres de propriété, attestant que cet article ne nous est pas applicable.

— Supposons que par une cause ou par une autre, vous ne puissiez plus présenter ces titres, qu'arriverait-il ?

— On nous réclamerait les arrérages pendant sept ans des sommes que nous serions censés devoir pour droit de mine : soit deux cents piastres par an et par claim.

— Combien vous a-t-on concédé de claims

— Peut-être un milier.

— Cela ferait deux cent mille piastres par an, et, en sept ans, un million quatre cent mille piastres.

— C'est- à-dire sept millions de francs eu monnaie de chez nous.

» Sept millions! Jamais nous ne pourrions solder pareille somme.

— Et le comité général prononcerait dans ce cas votre déchéance.

— Sans doute, si nous n'avions pas nos titres.

» Mais, ils sont en sûreté, par bonheur.

» Du reste, quand bien même on ies volerait, nous n’avons rien à craindre.

— Tant mieux pour vous... et comment cela?

— Le directeur de la compagnie serait appelé à prêter serment. Le commis aussi, moi également et nous serions crus, sur notre témoignage.

Sir Georges, à ces mots, se retourne vivement, n'aperçoit pas le cocher, le valet et le cuisinier dissimulés derrière les mulets chargés de fardeaux encombrants. Il jette un coup d'œil rapide sur sa droite, où marche Perrot, en homme insoucieux du vertige, sur une crête

dominant un affreux précipice au fond duquel mugit un

torrent.

Au moment où le trappeur prononce ce mot : témoignage, sir Georges le heurte, avec une violence inouïe, d’un coup d'épaule et le fait rouler dans l’abime!

: — Mes pauvres enfants, qui prendra soin de vous, s’écrie le malheureux d’une voix déchirante en se sentant tomber.

— La mine est à moi! murmure sir Georges certain de n'avoir pas été vu.

Pauvre François! — Celui qu'on n'attendait guère. -- La trouvaille de Bob Kennedy. — Bob est au Caribou. —

Calomnies. — Encore une lettre. — Bob et le post-boy. — Les misères et les soupçons de l’exilé. — Mensonges. — Comment on a éloigné Perrot. — Tout s’enchaîne. — Ennemis puissants.

Après d’inutiles et terribles efforts pour rompre ses liens, François, jeté rudement sur les sables brûlants du Vieux-Chantier, s’abandonna tout d’abord à un furieux accès de colère.

Faisant bon marché de ses propres souffrances qui augmentent de minute en minute, le brave enfant songe à ses frères disparus, et plus il constate son impuissance à les secourir, plus sa colère devient frénétique.

Habitués à briser les obstacles matériels, les êtres puissamment musclés ignorent la passive résignation qui parfois triomphe mieux des difficultés que l'élan farouche du désespoir.

Il essaya tout d’abord de ronger les cordes garrottant ses mains. Impossible ! Il est atiaché de trop court, et ses

dents ne peuvent atteindre ses poignets serrés étroitement à sa poitrine. Il va tenter ensuite de les user sur les quartz. Mais combien de temps perdu, peut-être inutilement, quand ses frères ont certainement besoin de son aide.

Oh! être libre de toute entrave, et se sentir entre les mains une bonne carabine... un couteau une barre à mine, un simple bâton... peu importe l'arme, pourvu que la lutte soit possible... fût-ce contre dix... contre vingt. contre cent!

Oh! ue plus être ligotté comme un bétail et pouvoir se ruer sur les gredins qui l'ont trahi, et mis dans l'impossibilité de retrouver ses frères ! François sacrifierait volontiers pour cela dix années de sa vie !

Mais, est-ce une illusi' 1? ces craquements rythmés sur les gravats pleins d'aspérités... c'est la marche d’un homme... quelqu'un s’avance... Un ennemi, sans doute.

Les pas s'arrêtent. François allongé sur le ventre aperçoit une paire de bottes en cuir fauve. L'homme se baisse, lui met une main sur l'épaule et essaye de le retourner. Son autre main tient un couteau. Il respire bruyamment, ayant narché vite sur le sol croulant.

— Allons! finissons-en, dit Francois affreusemert congestionné, les oreilles bourdonnarites, les yeux voilés de rouge.

— By God! c’est bien lui, murmure une voix nasale, à l’affreux accent yankee.

La main brandit le couteau, et François s’attend intrépidement à sentir dans ses chairs le froid de la lame.

Le bowie-knife effleure doucement ses mains, tranche d'un coup sec la dure tresse de chanvre, et la voix toujours aussi nasale, mais rude et affectueuse, murmure, attendrie :

— Pauvre petitl.. j'arrive à temps. comme ils me l'ont arrangé.

«a Que le diable me fusille si je n’en scalpe pas une douzaine.

Radieux, stupéfait, François allonge ses jambes, étire ses bras, s’accroupit au bord de la fosse, réussit à se mettre debout, cambre sa taille de géant, empoigne, par les aisselles, celui qui vient de trancher ses liens et l’appelle : pauvre petit, bien qu'il ait un pied de moins, l’élève à la hauteur de sa figure, et l’embrasse fraternellement sur les deux joues, en disant d’une voix émue, saccadée, pour ainsi dire mouillée :

— Bob! mon cher Bob!

— Moi-même, Bob Kennedy... personne... répond le petit homme.

— Mon brave ami! d’où sortez-vous... pour arriver ainsi en pareil moment... où j'allais crever de rage et de désespoir ?

— Je sors de votre maison, pardieu!

» Elle est pas mal avariée, votre maison...

— Les coquins l'ont pillée de fond en comble.

— Ils n’entendent rien au sac d’une case! parlez-moi de mes compatriotes les cow-boys, pour vous chambarder un immeuble.

» La preuve... tenez!

Bob, à ces mots, tire d’une de ses poches une liasse de billets; puis des rouleaux d'or dont quelques-uns sont éventrés,

— Il y a là dix mille déllars, moitié en or, moitié en billets.

» Partageons les papiers... bon! L'or maintenant, c’est lourd, savez-vous. il y en a pesant quinze livres.

— Mais, c'est une fortune!

— Trouvée par moi dans le tiroir du bas de votre coîfrefort tout décarcassé par la dynamite.

« Ce tiroir n’était même pas fermé à clef!... et les pillards n’ont pas eu l’idée d'y regarder!

— Répartissez l'or dans toutes vos poches, et filons sans tarder.

— Bob!... voyons, Bob!... quejevousregarde encore... que je vous serre la main... que je sois bien persuadé de la réalité de votre apparition.

» Ma parole!... je crois rêver.

— Ne rêvez pas, et ramassez ce rouleau qui vient de vous échapper.

» Le dollar, voyez-vous, mon cher petit, c’est le nerf de la guerre.

— Nous en aurons besoin, et avant peu, car il va nous falloir batailler encore, n’est-ce pas?

» Mes frères... si vous saviez... disparus... impossible de savoir où ils sont.

— Je le sais, moi! Jean et Jacques sont en prison!

— En prison! et pourquoi donc, mon Dieu!

— On les accuse d’avoir assassiné le gentleman dont voici le cercueil, je pense.

— Mais c’est fou!... c’est monstrueux!

— Et j'ajoute : C'est profondément canaille….

» Nous avors affaire à très forte partie, et les misérables qui ont combiné cette affaire sont des gredins de haut vol.

— Mais, enfin, Bob, d’où venez-vous?.…

» Vous m'apprenez les nouvelles... vous savez où sont mes frères... et vous connaissez mieux que nous le dessous de nos affaires, où je soupçonne, comme vous, une intervention toute-puissante et criminelle.

— Retirons-nous! Vous êtes impliqué dans cette affaire d’assassmat, on va peut-être venir vous arrêter.

— Par exemple, je voudrais voir ça... ceux qui ont trop de la vie n’ont qu’à essayer! j'ai mes deux revolvers, Dieu merci |

— Et moi les miens, François... plus mon winchester là-bas, dans ce retit bois d’aulnes où nous allons nous cacher pour causer et combiner notre plan.

— Le temps presse, Bob !

— Est-ce bien à moi, Yankee pur sang, que vous allez apprendre le fameux : « Time is money... »

» Et dans le cas présent, le temps est plus que de l’argent, c'est la vie.

» Je vous demanderai seulement cinq minutes.

» Je vous écoute, mon brave ami.

Pendant ce rapide colloque, François a repris toute sa juvénile et redoutable vigueur. De son pas leste et dégagé de chasseur, il se dirige avec Bob vers le bois où ils seront à couvert, s’il prenait fantaisie à l'étrange magistrature du district de tenter la capture du Canädien.

Les voici au bord du taillis, surveillant l’avenue conduisant à la maison, et entendant les hurlements des brutes intoxiquées à l’assommoir de Sam.

— Vous vous rappelez, mon cher François, qu'après l'hiver passé avec vous en Canada, je fus mandé à Hell- Gap, pour témoigner dans l'affaire Jonathan-Fairfield, relativement à la contrebande dans les Turtle-Mountain.

— Je me souviens d'autant mieux que nous vous accompagnâmes jusqu'à Deloraine, où vous prites la diligence non loin de l’endroit où nous avons si proprement combiné notre attaqae.

» Nous sommes ensu'te rentrés à Maison-Seule, en attendant l’amnistie pour notre participation à la défense de Batoche, et sans laquelle Joë Sullivan ne voulait pas permettre à sa fille d'épouser Jean.

— Très bien! Sur ces entrefaites, vous avez reçu de votre oncle Perrot une lettre vous appelant en grande hâte au Caribou.

» Cette lettre vous faisait espérer une fortune rapide, et puis, en outre, le brave homme avait besoin de vous.

» Alors vous êtes partis tous les trois pour ia mine Free-Russia, district de Barkervilie : Caribou.

» Quand je revins de Hell-Gap, et d’un tas d’endroits plus ou moins éloignés de ce lieu enchanteur où je fus

pendu, je trouvai Maison-Seule plus triste, plus déserte que jamais... Joë Sullivan s’ennuyant à perdre la tête depuis que la contrebande chôme, et la pauvre petite Miss Kate errant comme un corps sans âme et demeurée, malgré sa vaillance, inconsolable du départ de Jean.

» Ma foi, je vous maudis de tout mon cœur pour vous en être ainsi allés sans me prévenir. On me communique la lettre de l’oncle Perrot, avec l'adresse, et je me dis :

— Ils ne m'ont pas invité à partir avec eux, au Caribou... Iis ne m’ont même pas dit d’aller les rejoindre.

» C'est égal! j'y vais quand même... Je verrai, si on me reçoit mal. |

— Mon brave Bob! Apprenez que nous ne savions pas trop où vous écrire, et nous étions certains, d'autre part, que vous trouveriez notre piste à Maison-Seule.

» Du reste, Jean a écrit à sa fiancée, et il y avait un mot pour vous.

— La lettre est arrivée le matin même de mon départ pour le Caribou. Fort heureusement !…

» Sans cela, je me croyais très carrément oublié,

— C'est ça! taquinez-moi comme si vous n'’étiez pas devenu notre frère d'adoption!

—...Une fière trotte, des Turtle-Mountain, reprend Bob sans répondre à cette amicale protestation qui amène une larme au coin de ses yeux gris luisants, comme des lames de sabre.

» J'arrivai enfin, après je ne sais combien de jours et de nuits de chemin de fer et de diligence.

» Vu l’état de ma bourse, je descendis dans un hôtel borgne..… autant dire aveugle, tant il est fréquenté par des gentlemen dont la moralité n’est aucunement douteuse.. l'écume de Barkerville et des claims environnants. :

» C'était pas plus tard qu’hier soir. Je demandai, na-

turellement, quelques détails relatifs à la mine Free- Russia, à l'oncle Perrot, à ses neveux, etc., etc.

» Contre mon attente, les renseignements furent déplorables. Je trouvai la population montée contre vous, mais montée... comme si vous étiez de simples cow-boys en rupture de ranch, et venus s'amuser... comme ces gaillards-là s'amusent.

» Loin de commettre la sottise de vous défendre, je fis chorus avec les calomniateurs et j'appris : l’assassinat du directeur de la compagnie, l'emprisonnement de Jean et du commis venus au Court-House amener l’auteur de l’assassinat, l’abominable accusation de complicité portée contre eux, l’arrestation de Jacques arrivant chercher des nouvelles, et enfin l'existence du mandat d’arrêt décerné contre vous, toujours comme complice.

— Mais c'est de la folie!

— Pire que cela! c'est de la canaillerie de haute école.

» Sachant ce que je voulais savoir, voulant vous épargner la prison, j'accourus à Free-Russia où je trouvai tout en l'air.

» Je parcourus de fond en comble la maison ravagée, je vis le coffre-fort démoli comme s’il était en cartonpâte, et j'eus le bonheur de mettre la main sur le magot en question, échappé par miracle, vous ai-je dit, aux pil- : lards.

» Je m’en ailai de là au bar où j'eus la chance de rencontrer deux anciens camarades |... — où diable ne suis-je pas connu! — d'affreux sacripants, mais honnêtes et dévoués à leur façon.

» Ils me racontèrent ce qu'ils savaient, c'est-à-dire pas grand’chose, mais m’apprirent une chose inquiétante : le bar-keeper fournit à boire sans argent el à satiété.

» Je parlai de vous, incidemment, comme si j’attachais une importance médiocre à votre personnalité,

» Un des camarades me répondit d’un air dégagé :

«a — Ah! oui, le plus jeune... une corne-verte (novice) » qui nous a payés... Vous le trouverez quelque part dans » cette direction-là... cherchez... mais ne comptez pas » sur nous pour vous aider... ni pour or ni pour argent... » vous comprenez, on s'amuse... et c'est à l'œill…, »

» Le renseignement était exact. Je cherchai, et j'eus le bonheur de vous trouver, mon cher petit.

» Voilà... c'est tout.

» Et maintenant, à l’œuvre!

— Ne pensez-vous pas qu'il serait utile de nous rapprocher de la ville ?

— Pas tant qu'il fait jour... Je crains trop de vous voir arrêter.

» Ce soir, nous verrons.

» Tiens!... un cavalier. »

— C’est le post-boy qui apperte au placer les lettres et les dépêches.

— Peut-être a-t-il quelque chose pour vous, ou plutôt pour nous.

» Hél!... John!... stop !... »

Pour un Anglais ou un Américain, tout Chinois s'appelle : John... John Chinaman. Ainsi interpellé, le « céleste » arrête son mulet et demande à Bob ce qu'il veut.

— Avez-vous des lettres ou des dépêches pour l’admiuistrateur de la mine, ou pour M. Perrot, ou pour MM. Jean, Jacques ou François de Varenne?

— Je ne sais pas... Venez jusqu'à l’habitation... le règlement défend de donner les dépêches hors de la maison. répond le boy, visiblement intimidé par le regard incisif de ce petit homme qui n’a l'air rien moins commode.

— Pas tant d’histoires!... la sacoche!

— Non!... le règlement...

Avec la brutalité proverbiale des Anglo-Américains, Bob, sans parlementer davantage, empoigne le céleste

par une jambe, le fait tourner de dessus son mulet, l’empoigne par sa queue de cheveux au moment ou il s’abat rudemer sur le sol, le relève en hâlant sur la tresse de toute sa force, martèle d'un coup de poing son nez atrocement camard, et sans plus de façon lui enlève la sacoche.

Pour le Chinois en général, le meilleur, ou plutôt l’unique argument, est la force brutale. Aussi, le post-boy n’essaye-t-il même pas de protester, pendant que Bob farfouille à travers les lettres adressées aux diggers.

— Ah! voici l'affaire, dit-il au moment où il va renoncer à chercher plus longtemps : « Monsieur Perrot, Free- Russia, . Caribou... Amérique Britannique... » Cela vient des Etats-Unis.

» En l’absence de votre oncle à qui elle est destinée, ouvrez cette lettre, François. L'intérêt commun l'ordonne.

» Quant à vous, Master John, remontez sur votre mulet, prenez ce dollar pour faire l'usure à cent pour cent par mois, et filez.

» Nous, François, regagnons notre bois d’où l’on observe si bien, et sans être vu, les alentours du diggin.

» Que dit la lettre?

— Lisez vous-même, répond le jeune homme soucieux après l'avoir parcourue d’un regard.

— C'est écrit en français et je comprends très imparfaitement.

— Ecoutez donc :

« Olympia, 25 juin 1886.

» Mon cher Perrot,

Je vous adresse à tout hasard cette letire, sans beau- » coup espérer qu’elle vous parviendra. Vous devez être » espionné de près, et votre correspondance passée au » crible. Je vous parlerai cependant comme si vous deviez » melire, car il y a urgence. Nos ennemis triomphent sur

» toute la ligne, et nous allons être vraisemblablement » dépossédés par ces pirates qui disposent de l’adminis- » tration, et qui sont peut-être l'administration elle- » même. Ayant eu la naïveté, après mon arrêt d'expul- » sion, d’ailer réclamer auprès du lieutenant-gouverneur, » j'ai été bel et bien mis en prison: et peu s’en est fallu » que je ne fusse empoisonné dans ma cellule, J'ai pu » m’évader, grâce à la connivence d’un médecin, et m* » réfugier en territoire américain, d'où je vous écris. »

— Mais alors, interrompit François, la dépêche n’était pas de lui!

— Laquelle?

— Une dépêche reçue il y a huit jours, et dans laquelle il affirmait que tout était arrangé au mieux!

» Sans cela, mon oncle ne serait jamais parti avec un milord original, pour lui faire tuer un bighorn.…

— Sir Georges Leslie. il est rentré hier soir...

— Etes-vous sûr? Le connaissez-vous?

— J'en suis absolument sûr!

» Je ne ie connais pas personnellement, mais son cocher est un ancien rad du Dakota... nous sommes de vieux et très intimes amis...

— Eh bien?

— Il m'a dit qu'il arrivait, quelques moments avant notre rencontre, d'une expédition avec sir Georges Leslie, son maître... 11 y avait je ne sais plus combien d'hommes et de mulets... On avait tué deux bighorns; et, comme tout cela ne m'intéressait pas, j'ai pris congé du camarade.

— Mais, s’écrie François devenu subitement très pâle, . ne comprenez-vous donc pas que mon oncle accompagnait, en qualité de guide, l’expédition?.. Si cet Anglai de malheur est revenu sans lui.

» Tenez, Bobl!... je n'ose pas penser à cela. J'ai peur d’une catastrophe.

— Voyons, François, soyez homme, et ne jetez pas le manche après la cognée.

» Vos frères, après avoir disparu, se retrouvent en prison... Votre oncle a été vraisemblablement arrêté à son retour.

» Il y a, croyez-moi, une corrélation certaine entre tous ces faits

— Puissiez-vous dire vrai! dit François se rattachant, malgré un affreux pressentiment, à cette idée émise par son ami.

Maintenant, procédons avec ordre : continuez la lecture de la lettre ; ce soir, je m'occuperai de votre oncle au suiet duquel j'interrogerai mon camarade.

— Vous avez raison, Bob; d'autant plus que la lettre peut renfermer des renseignements susceptibles d’éclairer cette triste situation.

« Ainsi le correspondant de mon oncle, qui est M. Alexis Bogdanoff, le fondateur de l'exploitation minière Free- Russia, est réfugié aux Etats-Unis.

«.…… L'exil et la persécution m'ont rendu défiant, con- » tinue M. Alexis. Il est possible qu'on vous ait envoyé » de fausses lettres, de fausses dépêches, pour vous in- » duire en erreur. Ne croyez rien! absolument rien! Je » ne vous ai point écrit, et pour cause, puisque j'étais » au secret.

» La situation actuelle peut donc, et doit se résumer à » ceci : on convoite notre bien, et tous les moyens seront » employés pour nous l’enlever. Comme nous ne sommes » pas les plus forts, nous. devons céder, du moins en » apparence. Il y va de la vie, et je ne voudrais pas » compromettre votre existence, mon cher Perrot. Il est » impossible de lutter dans de pareilles circonstances, » nous serions écrasés. En conséquence, liquidez, au » reçu de cette lettre, la situation, et venez me retrouver » à Olympia, hôtel de Washington. Nous aviserons aux

» moyens de nous tirer d'affaire sans trop de dom- » mages.

» Surtout n6 perdez pas une minute, il y a urgence et » péril.

» À vous de tout cœur.

» ÂLEXIS. »

» P. S. — Sauvez à tout prix les titres de propriété, ils constituent notre unique ressource. Entendez-vous avec le directeur Yvan, auquel j'écris par le même courrier, dans le même sens. Espérons qu'une des deux lettres vous parviendra. »

— Or, continue François, M. Yvan a été assassiné pendant la nuit qui suivit le départ de mon oncle.

» L'état du coffre-fort, broyé par la dynamite, nous apprend que le vol des titres de propriété, par les ivrognes intoxiqués chez Sam, était le motif caché de cette orgie.

— Mais il y a encore autre chose, interrompt vivement Bob.

» Quel jour la fausse lettre de M. Alexis est-elle parvenue à l'oncle Perrot?

— Le jour même de son départ avec sir Georges. il m'en souvient comme d'aujourd'hui,

» Mon oncle fit mème cette observation : que, contrairement à une habitude constante, la lettre était signée Bogdanoff, etnon pas simplement Alexis, comme celle que nous venons de lire. :

» Deux ou trois heures après, sir Georges expédiait à mon oncle un cour rier le priant instamment de l'accompagner à la chasse aux bighorns, et mon oncle, rassuré par la fausse lettre, partit sans hésitation.

» Depuis ce jour maudit, les catastrophes se sont accumulées, comme vous le voyez : assassinat du directeur, arrestation de mes frères et du commis, pillage de la maison, vol des valeurs et des titres, et, enfin, mandat d’arrêt décerné contre moi...

— Bien! Tout s'enchaîne, comme vous le voyez,

» On a d'abord expulsé votre M. Alexis, et par ordre du lieutenant-gouverneur,

» On a ensuite éloigné votre oncle Perrot, fondé de pouvoir des actionnaires, pour avoir bon marché de votre jeunesse et de votre inexpérience des affaires.

» On a enfin assassiné le directeur...

» Il est un de ces trois faits dont l’auteur nous est connu. C’est celui qui a rapport à l'éloignement de votre oncle... éloignement très bien combiné, et opéré juste en temps opportun,

» Et cet auteur, c’est sir Georges Leslie, l'original chasseur de bighorns.…

— Ah! mon Dieu... vous m'y faites penser...

— À quoi?

— Mais cet homme est le propre frère du lieutenantgouverneur.

— Ah diable!

— De plus, il est inspecteur général des mines de toute la province...

— Eh! que vous faut-il de plus?

» Ecoutez-moi bien, mon cher François : ou je me trompe grossièrement, stupidement, ou ce tueur de bighorns me paraît être l’instigateur de toutes ces canailleries, avec la complicité du gouverneur de la province.

» Ne cherchons pas à côté... nous sommes sur la voie.

» M. Alexis ne s’y est pas trompé, en disant: Ces pirates qui disposent de l'administration, et qui sont peutêtre l'administration elle-même.

— Mais, alors, mon pauvre Bob, nous sommes perdus, et toute lutte est impossible contre de tels gens.

— Allons donc!... reculeriez-vous ?

— Bob, vous me connaissez, et j'ai fait mes preuves.

» Je sacrifierai saas l'ombre d’une hésitation ma vie pour sauver mes frères. vous le savez.

» Mais, réussirai-je, même à ce prix?

— Bah! n’en avons-nous pas vu bien d'autres!

» Nous avons dix mille dollars en poche — dix mille dollars — toujours ce chiffre fatidique.

» Avec une pareille somme, je voudrais déclarer la guerre à Sa Majesté la Reine, et rosser à plate couture ses armées de terre et de mer,

Les complices. — Comment fut machinée l'affaire de Free- Russia. — L'emprunt des titres de propriété. — Sécurité. - Echec et mat. — Bighorns and Cariboo Company. — Instruction criminelle en audience publique. — Excitation du public. — La loi de Lynch! — Un revenant. — Tout le monde en prison.

En homme totalement dépourvu de préjugés, sir Georges Leslie, quand il a un projet en tête, s’en va droit au but, sans regarder aux moyens.

Comme, à un mépris absolu de l'humanité, il joint un incomparable égoïsme et un orgueil hors de pair, aucune violence ne lui répugne, quand il s’agit, pour lui, de satisfaire une idée ou un simple caprice.

Aussi point d'affection ni de devoir, point d’abnégation ni de respect en dehors de ce moi qui chez lui prime tout, absorbe tout, à tel point que le sens moral fait aisément défaut à cet homme capable, à l’occasion, de brûler une ville pour allumer son cigare ou de provoquer l’égor-

gement de toute une armée pour connaître des sensations inédites.

Parti d'Angleterre complètement ruiné, il se dit : Je referai vite ma fortune. Lisez : Je reviendrai riche per fas et nefas!

Un homme comme sir Georges ne peut pas rester pauvre.

Il a d’ailleurs tout ce qu'il faut pour cela : Très habile à évoluer dans la vie, sachant à l’occasion faire manœuvrer les hommes comme les pièces d’un échiquier, cachant sous ses manies d’Anglais toqué une imperturbable suite dans les idées, dissimulant sous le grand air du gentleman un calculateur féroce, et commettant, à l'abri d’un nom respectable, tous les actes insoupçonnés d’une piraterie infâme. Tout en s’occupant de gagner son pari, il cherche depuis son départ l'occasion de se refaire, et une fois cette occasion trouvée il met en jeu, sans Île moindre scrupule, tous les moyens imaginables.

Aussitôt arrivé au district minier du Caribou, ayant à sa disposition ou plutôt à sa merci l'administration locale, représentée par de pauvres diables implorant un peu d'avancement, il jeta du premier abord son dévolu sur la concession Free Russia, qui par son opulence et les compétitions dont elle était l’objet, lui parut une proie facile.

Et il se dit, sans hésitations ni circonlocutions :

— Je serai le principal actionnaire de cette superbe compagnie minière.

Sans plus tarder, il étudia minutieusement l'affaire au point de vue du contentieux, compulsa ies dossiers, se fit renseigner sur les propriétaires, cälcula les dépenses, supputa les bénéfices, et tout ébloui devant l'éloquence de ce chiffre chatoyant, s’écria :

— Je la tiens!

Il se mit alors en quête d’un homme sachant comprendre à demi-mot, pour s’en faire un complice qu’on

pourrait désavouer en cas d’insuccès, qu'il achèterait de facon à l’avoir cependant pieds et poings liés, et qui par sa position serait d'autre part à l'abri de tout soupçon.

Il trouva cet homme dans le shérif du district. Un homme encore jeune, intelligent, actif, éncrgique, perdu de dettes, rongé de vices, en proie à une folle ambition, et d’ailleurs capable de tout.

En quelques mots catégoriques, sir Georges s'empara de lui, en fit sa chose, sans pour cela se livrer, mais en lui promettant une rémunération capable de satisfaire un plus avide.

— Voici l'objectif, lui avait dit Georges : Il faut à tout prix évincer les titulaires actuels de Free-Russia.

» Vous avez bien entendu : à fout prix! les étrangers nous gênent et vous rendrez service au pays en le débarrassant d'eux.

» La place de procureur du district deviendra vacante dans huit jours, elle vous sera offerte en récompense de ce service, et vous serez attaché au nouveau conseil d’administration de la mine, avec participation pour un dixième.

» Quand comptez-vous opérer?

— Dès demain, Excellence.

» Aujourd'hui, je vais commencer par...

— Pas un mot de vos projet! Je ne veux rien savoir...

» Seulement, réussissez, mon cher! La fin, dans tous les cas, justifie les moyens.

» Voici deux mille dollars pour vos frais.

» Allez! n’épargnez rien!

Trop rusé pour opérer lui-même, le gredin fit comme sir Georges et se mit en quête d’un sous-gredin, qu’il chargea de la partie matérielle de l'opération.

— Sam l'Empoisonneur fera merveilleusement l'affaire, se dit-il après réflexion.

Sans plus tarder, il fit appeler à son bureau le barkeeper de Free-Russia, un drôle pratiquant ostensible-

ment au su et vu de la police le recel de l'or volé par les diggers. Ancien faux-monnayeur condamné à huit ans de servitude pénale, gracié à quatre ans, mais sous condition d’espionnage, il rendait maint service au chef de la police qui le tenait à sa merci, et pouvait d'un mot le renvoyer au bagne.

— Sam, lui dit-il sans préambule, il parait que les titres de propriété de la mine Free-Russia sont faux, archi-faux.

» Il faudrait, pour nous en assurer, que nous les ayons en nos mains. | » Or, jamais le directeur ne voudra nous les remettre...

— Mais, monsieur, on peut les lui emprunter, répond Sam qui comprend à demi-mot, lui aussi.

— J'ai compté sur vous pour négocier cet emprunt.

— Et vous avez bien fait, monsieur le shérif,

» Je n’ai pour cela qu'une those à faire, c’est de.

— Je ne veux rien savoir!... agissez comme bon vous semblera.… dès que vous aurez ces soi-disant titres, apportez-les moi.

» Vous avez juste huit jours pour réussir.

*— C'est très bien! mais, s'il y a quelques têtes de fêlées, quelques côtes d’enfoncées…

— Que voulez-vous, Sam, ce ne serait pas la première fois, sur un diggin…

» Il y a de tels drôles, sur ces champs d’or... tant pis pour les lêtes et les côtes.

» Tenez : voici mille dollars pour vos frais... vous en toucherez autant lors de la remise des papiers, et on verra si l'on peut vous dispenser de la surveillance à lagielle vous êtes astreint pour vos petites histoires.

Pendant que Sam préparait très habilement l’opération, en semant la discorde parmi les mineurs, sir Georges télégraphiait en chiffres à son frère, le lieutenant-gouverneur, et obtenait de lui l’arrêt d'expulsion d’Alexis

Bogdanoff, le principal actionnaire, l'âme de la mine qu'il fallait à tout prix éloigner.

Alexis parti, sir Georges pensait avoir bon marché du directeur et de Perrot, quand arrivèrent les trois frères, appelés par le trappeur, pour renforcer les défenseurs de la compagnie.

. — J'en fais mon affaire, dit à sir Georges le shérif.

— Ne vous inquiétez pas d'eux, dit au shérif Sam l'Empoisonneur.

.. Pendant huit jours, les complices ne donnèrent aucun signe de vie, à tel point que, comme il a été dit précédemment, Perrot, ses neveux, le directeur, reprirent confiance, et crurent les affaires arrangées, ou du moins en très bonne voie de conciliation.

Le lendemain expirait le délai accordé à Sam par le shérif pour se procurer les titres de propriété. Il fallait absolument qu'ils fussent jentre ses mains avant la nuit.

Au moyen d’une fausse dépêche, écrite sur du papier télégraphique par le shérif lui-même, et signée Bogdanoff, avec ie cachet du postal-office, on rassura tout le monde, si complètement que Perrot, sollicité par sir Georges, n’hésita plus à partir pour la chasse aux bighorns, d'autant plus que le gentleman, pour mieux le décider, achetait son concours à prix d’or.

Perrot parti, Sam fit boire à crédit, on sait avec quel argent, les ouvriers de la mine, afin de les exciter jusqu’à la frénésie, en attendant la paye qu’il savait ne pas devoir s'effectuer à l'heure dite.

Voici le plan combiné pour cela par le misérable.

Il appela Red-Bill, un coquin à tout faire pour de l’argent, et lui dit :

— Tiens, Bill, voici vingt-cinq dollars... ce soir, à onze heures, tu monteras sur le toit de l’habitation des patrons de la mine, tu descendras par la cheminée dans la chambre du directeur, tu lui prendras son trousseau de

clefs, et le cacheras de facon à ce qu'on ne sache pas ce qu'il est devenu.

— S'il bouge, ce directeur... et s'il me flanque un coup de revolver.

— Il sera endormi... il vient prendre son grog tous les soirs ici. Je me charge de le médeciner de façon à ce qu’il dorme comme un pieu…

— Mais enfin, s'il se réveille.

— Coupe lui le cou, et fiche-moi la paix.

» Tiens! prends les vingt-cinq dollars... tu en toucheras autant une fois l'affaire faite.

— Et moi, grogna Red-Bill en s'éloignant, pour être bien sûr qu’il ne remuera pas seulement le petit doigt, je commencerai par lui couper le cou.

Ainsi combiné, le plan de Sam était très simple. En enlevant au directeur les clefs du coffre-fort, ilempêchait, pour un temps assez long, de payer les ouvriers affreusement surexcités par les drincks versés à profusion. En leur donnant à boire encore, et en les poussant à l’émeute, il se faisait fort de les amener au pillage de la maison, au besoin à l'incendie, dont il serait facile de profiter pour dynamiter le coffre-fort.

On a vu comment ce plan manqua par la faute bien involontaire de Red-Bill capturé au lasso, après avoir : Jâchement assassiné le directeur, et volé ses clefs dont il fut trouvé nanti.

Sam, privé de ce chef d'emploi, en soudoya un autre plus habile ou plus heureux dans la personne de celui qui consenlit à porter en terre le directeur, et fit sauter la caisse après avoir laissé François garrotté, presque étouffé au bord de la fosse.

Le shérif aux mains duquel Jean et le commis livrèrent l'assassin du directeur, ne perdit pas la tête. IL fit raconter aux deux jeunes gens la sinistre aventure, manifesta une profonde incrédulité, enferma cependant: Red-Rill dans une cellule, et comme Jean et son compagnon al-

laient se retirer, il leur annonça que toutes réflexions faites. il allait les emprisonner aussi, la chose demandant à être éclaircie.

Naturellement les jeunes gens protestèrent avec indignation. Le shérif, omnipotent, haussa les épaules, appela ses hommes, et mit sous clef les protestataires dans des cellules contiguës à celle de Red-Biill.

Jacques, inquiet, vint réclamer dans la soirée, et eut le même sort.

Puis, le shérif sentant tout le parti qu'il pouvait tirer de cette afaire, décerna contre François un mandat d'amener, et instruisit comme s’il croyait réellement les trois frères complices de l’assassinat !

Une accusation idiote, absurde, ne tenant pas debout, mais qui cependant bien lancée et poussée à fond pouvait, devait même intimider ces robustes jeunes gens déjà matés par la réclusion, les rendre plus maniables, les amener à toute renonciation, et les éloigner pour toujours de la Colombie anglaise,

S'ils résistaient, on les traduirait devant la cour, et s'ils étaient condamnés — sait-on jamais quelles surprises ménage le jury, même en Angleterre — eh bien ! ce serait tant pis pour eux.

Tout réussissait donc à souhait, de ce côté, pour cette assuciation de gredins émérites.

Sir Georges, d'autre part, tout en gagnant son pari haut la main, et en s’amusant prodigieusement comme sportsman, jugea opportun de mettre la main à la pâte, et de payer de sa personne,

Comprenant aux propos de Perrot que le brave Canadien ne désarmerait jamais, et poursuivrait, par tous les moyens possibles, læ défense des intérêts confiés à sa loyauté, il résolut früdement sa mort.

Oubliant les services rendus, payant de la plus noire ingratitude le dévouement du vaiilant chasseur qui lui avait, à mainte reprise, sauvé la vie, il guetta l'occasion

de le faire disparaître sans danger, et en donnant à son crime l'apparence d'un accident.

Eu égard à la configuration du lieu où se trouvait la petite troupe, cette occasion devait se présenter bientôt, On a vu comment sir Georges sut la faire naître et la mettre à profit.

D'un vigoureux coup d'épaule, il culbuta Perrot dans un précipice affreux, au moment où le vieux trappeur, échappé à tant de périls, parlait d'opposer son témoignage à l'éventualité du vol de$ papiers.

Son crime accompli, le gentleman feignit la plus vive et la plus sincère émotion, pour abuser ses serviteurs, qui, d’ailleurs, n'avaient rien vu.

— Ce pauvre Perrot !... si ferme! si robuste ! un fauxpas, comprenez-vous cela |

On se pencha au bord de l'abime dont on ne pouvait pas même apercevoir la déclivité, tant la paroi se trouvait escarpée, ayec uu fouillis de lianes, d’épines et de buissons. |

Rien! pas le moindre débris humain. Le corps de Perrot avait dû, tombant à pic, disparaître dans le torrent dont les hurlements montaient avec un bruit assourdissant.

De retour à Barkerville, il fit, pour la bonne forme, aux autorités, c'est-à-dire au sherif, une déclaration par laquelle un sieur J'errot, métis canadien, temporairement au service de sir Georges Leslie, était tombé accidentellement au fond d’un précipice, et que sa mort avait été instantanée.

- Voilà une succession ouverte, dit en riant cyniquement le shérif.

— Et les affaires ? demanda incidenrment le gentleman.

— .… Vont à merveille, Excellence.

» Voici les fameux papiers... dans un ordre parfait...

— Très bien! Donnez-les moi ; je les étudierai à loisir avant de prononcer la déchéance.

» À propos, votre nomination de gouverneur du distric est en route.

— Votre Excellence est vraiment bien bonne.

— Vous la recevrez, je pense, après demain, et vou: pouvez dès aujourd’hui remplir les fonctions, en l'absence du précédent titulaire.

— Mais, Excellence, ne pensez-vous pas que l’occasion serait parfaite pour moi, de débuter en instruisant contre les assassins du directeur de la mine.

— À merveille! mon cher procureur... faites comparaître à l'instruction ces drôles, qui, je l'espère, seront exemplairement punis, répondit sir Georges affectant de croire à la culpabilité de Jean, de Jacques et du commis.

» Il y a un quatrième accusé, je crois.

— Oui, Excellence, le troisième neveu de votre défunt guide Perrot.

» On ne l’a pas revu depuis le crime

— Voilà, certes, une famille qui a bien mal tourné, affirma le gentleman en prenant congé du nouveau procureur.

Le lendemain, sir Georges après avoir müûürement réfléchi, libellait une dépêche à l'adresse de Andrew Wolf son partenaire. La dépêche, expédiée au shooting club, mentionnait la mort des bighorns, et ajoutait que toutes les précautions avaient été prises, pour que les zoologistes pussent décider, en connaissance de cause, à quel genre appartiennent ces étranges et superbes animaux.

Les peaux et les squelettes, préparés par un artiste de la localité, vont être immédiatement expédiés en Angleterre, de façon à être arrivés avant le délai prescrit. Les photographies accompagneront l'envoi, et les honorables Edward Proctor et James Fergusson — chèvre ou mouton -— vont être enfin mis d'accord par l'autorité compétente.

Et sir Georges terminait par ces mots tout particulièrement intéressants pour Andrew Wolf : « J'avance ma reine sur la case noire, échec au roi. Il ne vous reste plus que la case blanche... échec avec mon cavalier blanc, et mat. Amitiés et à bientôt, mon cher Wolf. »

Puis, en beau joueur dont l'esprit est toujours lucide et la conscience en repos, le gentleman se mit à rédiger les statuts de la future société financière dont il allait être président. Comme l'existence précaire de Iree-Russia est à sa merci, puisque la déchéance doit être prononcée dans deux jours au plus tard, sir Georges veut être prêt à recueillir l’opulente succession et à recevoir les souscripteurs.

Mais, quel nom donner à la nouvelle commandite ? Celui de Free-Russia n'est plus de mise.

Machinalement, le mot pour ainsi dire fatidique de bighorn vient sous la plume du gentleman. Pourquoi pas, après tout !

Bigham and Cariboo Company, cela fait très bien et vous a un air exotique!

Free-Russia est morte, on va l’enterrer bientôt, vive Bighorn and Cariboo !

Le gentleman est rentré seulement depuis trois jours. On voit qu'il n’a guère perdu son temps. Jean, Jacques, le commis et Red-Bill sont donc enfermés au secret le plus absolu depuis neuf jours. D'autre part, Bob et François sont totalement invisibles depuis leur prodigieuse rencontre. Ce n’est pas sans motif, étant donné l'ordre d’arrestation concernant ce dernier.

Les pauvres jeunes gens ainsi odieusement accusés, cruellement séquestrés, manquant d’air et de lumière, privés de nouvelles, sont dans un état d'énervement facile à concevoir. D’heure en heure leurs angoisses s’accroissent, leurs souffrances physiques augmentent. Ils demandent à grands cris la fin de cette claustration inique et réclament des juges.

Satisfaction leur est enfin donnée.

En Angleterre, l'instruction d'une affaire criminelle est publique, au lieu d'être tenue, comme chez nous, rigoureusement secrète. L'accusé peut en outre se faire assister d’un avocat qui lui conseille ses réponses, sans que le juge y trouve à redire. À moins d’aveu formel, il est « à priori » innocent aux yeux du magistrat qui, au lieu de l’accabler, ce lui dresser des embâûches, et de le torturer moralement comme le font parfois nos juges d'’instruction, lui laisse toute liberté de discuter pied à pied, devant témoins, ses arguments, et de combattre, au fur et à mesure, les conciusions parfois erronées de l’accusation.

Les coupables n’y perdent pas pour attendre, mais, aussi, quelle garantie pour les innocents!

Or, par une dérogation absolument inusitée aux habitudes judiciaires anglaises, les trois jeunes gens, c'est-àdire les deux frères et le commis se trouvent de prime abord dans un milieu singulièrement hostile. Au lieu de la bonhomie indiflérente, parfois même bienveillante du procureur, ils sentent uu parti pris à peine dissimulé d'inimitié partagée par l'assistance qui ne cherche pas à cacher ses préventions.

Comme ils ne connaissent pas d’avocat, on leur en a délégué un d'office; un affreux bonhomme chaussé de bottes éculées, vêtu à la diable d’une redingote sans boutons, d’un pantalon de velours, et empoisonnant à distance l’alcool et le tabac.

Au lieu de prendre dignement les intérêts deses clients, on äirait qu'il s’efforce d'aider le procureur à les accabler.

Forts de leur innocence, les jeunes gens protestent avec indiguation, quand le juge revenant à son antienne favorite, s’écrie, comme s'il requérait déjà la peine capitale : Oui, vous êtes des assassins !..

Ne lui demandez ni preuves morales ou matérielles ; ne cherchez ni raisonnements serrés, ni inductions probantes; il se lance à perte de vue dans des histoires qui feraient la

joie de feuilletonistes pour journaux à un sou, tonne contre la précoce perversité de ces adolescents, flétrit leur effroyable férocité, reproduit à sa façon la scène du crime, et termine invariablement par le refrain : Oui, vous êtes des assassins.

On dirait véritablement qu’il cherche à exciter contre eux un public de gens sans aveu, de ces gredins sans feu ni lieu comme on en trouve sur les placers, ivres d’ailleurs pour la plupart, qui sous l'œil morne de Sam l'Empoisonneur, se pressent sur les bancs crasseux du prétoire.

Ce sont les mêmes qui, pour un peu d'argent et une orgie de drincks, ont déjà mis à sac Free-Russia!

Mais, que veut donc ce misérable procureur, avec sa violence et ses appels mal dissimulés aux fureurs de cette assemblée de gredins avec lesquels il semble pactiser, en homme assuré de l'impunité.

Un de ces bandits résume d’un mot la situation.

Il saute d'un bond sur son banc et s’écrie d’une voix éraillée :

— Pas tant d'histoires! la cause est entendue! Ces jeunes bandits sont coupables d'assassinat, ou je ne m'y connais pas.

» Le seul tribunal qui leur convienne est celui du juge Lynch!

» Trois bonnes cordes ben savonnées, un nœud coulant et accrochez-moi ça au premier arbre venu.

— Oui! c'est bien cela! Ouil la loi de Lynch... pas de délai... à mort les assassins!... à mort! la loi de Lynch!

Déjà les misérables soudoyés par Sam se lèvent tumuitueusement pour envahir l'enceinte réservée aux prévemus, s'emparer de ceux-ci, et les pendre sans plus tarder.

Les jeunes gens, bien que désarmés, se préparent à vendre chèrement leur vie, sans que le magistrat qui a soulevé cette tempête fasse un geste pour les protéger.

Soudain, la porte du prétoire s’ouvre avec fracas, et un

homme de taille gigantesque, le bras gauche en écharpe, la face marbrée d'ecchymoses, écarte de sa main valide les plus enragés et crie d’une voix tonnante :

— Halte-là! coquins !... Petit bonhomme vit encore, et il en a de belles à raconter.

Un nom circule à travers la salle devenue silencieuse.

— Perrot !...c’est Perrot! d’où sort-il donc, celui-là?

— Mon onclel... mon cher oncle! s’écrient Jean et Jacques au comble de l’étonnement et de la joie.

— Oui! mes enfants, c’est moi, et j'arrive à temps de l'autre monde, parait-il?

— Que voulez-vous, et de quel droit troublez-vous l'audience? demande impudemment le procureur.

— Du droit qu’a tout homme d'honneur de proclamer la vérité odieusement travestie, vous entendez, vous les partisans du juge Lynch.

» On me demande d’où je viens?

» Du fond d’un précipice où m'a jeté un bandit auquel j'ai sauvé plusieurs fois l’existence, et qui convoite nos dépouilles.

» Oh! je vois clair dans son jeu, maintenant.

» Si je suis en vie, aujourd’hui, c’est grâce à un de ces hasards si fréquents dans notre vie, à nous autres, hommes de frontières. Une culbute de cent pieds, des buissons épais, des lianes enchevétrées.. on dégringole au milieu de tout cela, et comme on a la vie dure, on en revient, fort heureusement, pour démasquer les gredins.

— Je vous ordonne de vous taire, s’écrie impérieusement le procureur pressentant un esclandre terrible.

— Et moi, j'accuse form2llement, devant le public assemblé ici, le nommé Georges Leslie, sujet indigne de Sa Majesté, se disant inspecteur général des mines, d’avoir tenté de m assassiner.

» Je l’accuse également d’avoir volé, ou fait voler... s

Un tumule indescriptible couvre la voix du vieux trappeur, qui gesticule de son bras valide, et se débat bientôt

aux mains des hommes de police qui, sur la réquisition du procureur, ont envahi la salle,

L'indigne magistrat, prévoyant un esclandre, appréheudant surtout les révélations publiques relatives à cette passionnante affaire de Free-Russia, craignant surtout de voir Perrot, très aimé de toute la population, provoquer un revirement d'opinion, et lui arracher de force les prisonniers tout à l'heure si près d’être lynchés, a pris le parti de le faire arrêler pour avoir troublé l'audience 1...

Un comble! comme on dit aujourd'hui.

Mais, dans tous les pays du monde, un magistrat est omnipotent, et son pouvoir est discrétionnaire !

— Sang-Dieu! grogne Sam en quittant le prétoire un des derniers, j'ai tremblé un moment pour notre procureur, et surtout pour moi...

» Ce diable de Perrot vous a une façon d’arranger les choses.

» Le voilà fort heureusement en prison, et le procureur ne le làchera pas.

» Mais, il ne faut plus qu'il parle! sans cela, nous sommes fichus !..

» Allons! demain, à la nuit noire, nous attaquerons la prison... nous enlèverons les prisonniers, et nous les lyncherons à notre aise...

» Il n'en coûtera deux ou trois tonneaux de jus de tarentule, mais, ma foi, aux grands maux les grands remèdes.

=, 7 3 | De RE AT 1e CT OR ON TE

Uïe trappe, un mouchoir, une ficelle, — Trio d’ivrognes, — La coupe et les lèvres. — Les exigences de Bob et de François, — Chloroforme. — Procédés indiens pour faire capituler — Bob serre la vis. — Tortures affreuses. — Vaincu ! — Libres ! — En route pour l'Amérique. — Folie.

C'est en fait. L'’abominable iniquité est consommée. Pendant que le magisirat prévaricateur accablait des innocents, et excilait contre eux une popu lace dépourvue de toute honnêteté comme de tout sens moral, sir Georges libellait et signait froidement la déchéance de Free-Russia.

Comme ses fonctions lui concèdent un pouvoir sans limites pour tout ce qui a trait à l’indust rie minière, le gentleman a pu mettre en demeure la raison sociale Free-Russia d'avoir à payer, dans les vingt-quatre heures, la somme de un million quatre cent mille piastres à l’administration, sous peine d’encourir une déchéance immédiate et sans appel.

Le directeur étant mort assassiné, le prince ipal action-

naire étant expulsé du pays, et ses ayants-droit en prison, la mise en demeure ne put être signifiée à personne, et resta au bureau du shérif, représenté par un clerck.

En l’absence de tout membre de la société, nulle mesure conservatoire ne put être prise en tant que opposition ou délai, ce qui permit d'agir et de prononcer par défaut.

C’est infâme, c’est odieux, mais cela est ainsi.

Il est dix heures du soir. Demain, à pareille heure, Free-Russia sera morte légalement, à moins qu’elle ne solde la somme énorme de sept millions de francs, et, sera officiellement remplacée par Bighorn and Cariboo ou Company.

Sir Georges a appris avec un haussement d’épaules la résurrection miraculeuse de Perrot, et sa dramatique apparition en pleine audience.

— Le drôle a la vie dure, dit-il en tiraillant ses favoris poivre et sel; et, de plus, il a l’outrecuidance de m'’accuser | -

» Bah! il ne peut rien contre moi; et puis, je vais être bientôt débarrassé de lui, comme des autres.

» La nuit prochaine, je compte bien voir pendre ces gens-là par les suppôts du juge Lynch !

» Ce petit shérif est vraiment un garçon d'avenir !.… comme il va !.… |

» C’est en effet le comble de l’habileté, que de représenter dans un pays l'austère et impeccable juridiction officielle, et s’arranger de façon à faire juger et exécuter par la foule des innocents dont on est fort embarrassé !

Après ce philosophique et impartial jugement porté sur lesinstitutions de son pays, le gentleman fuma un cigare, dégusta sensuellement une tasse de thé, fit sa toilette de uuit avec cette minutie d'homme soucieux de sa personne et professant pour l'enveloppe matérielle de son âme un respect profond. |

Il jeta un dernier regard de complaisance sur le dé-

cret de déchéance fraternellement étalé sur son bureau, près des statuts de Bighorn and Cariboo Compagny, se coucha,et s’endormit de ce sommeil que seule procure une conscience tranquille.

Sir Georges habite au certre de Barkerville, entre la banque et l’église presbytérienne, ure grande maison à un étage, hermétiquement close de murs, de grilles et de palissades, en somme, une vraieforteresse. Au rez-dechaussée, se trouvent la cuisine, la salle à manger, un salon, un fumoir, une salle de bains, le taudis où le cuisinier Li a élu domicile, et une chambre “ù couche le cocher.

Au premier étage, les appartements de sir Georges. Cinq pièces confortablement meublées, plus un cabinet réservé au valet de chambre, toujours à portée pour répondre à un appel du maitre.

Au-dessus, des greniers perdus où lon ne va jamais.

Impossible de pénétrer pu. force dans cette massive bâtisse, quand les portes en sont fermées, surtout quand elle abrite ses hôtes habituels, des hommes résolus et formidablement armés.

En conséquence, le gentleman, confiant dans la solidité de ses murailles, de ses portes, de ses verrous, de ses serrures, comme dans la présence de ses gens et de son arsenal, dort à poings fermés.

Ce premier sommeil est tellement profond, que le gentleman n'entend point un léger froissement produit, dans la plafond, au-dessus de sa tête, par une cause mystérieuse. |

S'il pouvait seulement entr’ouvrir le quart du coin de l'œil, il apercevrait, à la pâle mais suffisante clarté de sa veilleuse, un petit carré tout noir, subitement apparu, entre les robustes solives du plafond, après ce mystérieux lroissement.

Peu de chose, à première vue, mais tout de même inquiétant, que cet hiatus large seulement comme les deux

mains, faisant communiquer tout d'un coup, entre onze heures et minuit, la chambre de Son Excellence avec les greniers perdus.

Mais, sir Georges croirait plutôt à une hallucination, d'autant plus que la petite trappe laisse passer un chiffon blanc qui voltige au bout d’un invisible fil et descend lentement. lentement... jusqu'au lit.

Quelle apparence de réalité donner en effet à cette apparition banale, presque ridicule, et absolument insignifiante !

Par exemple, ce qui n’est ni banai, ni insignifiant et offre un indéniable caractère de réalité, c'est l'odeur pénétrante, subtile, éthérée, s'exhalant du tissu, et remplissant bientôt la chambre de ses énervantes effluves.

Comme ce tissu, un simple mouchoir attaché par le milieu à une vulgaire ficelle, est suspendu juste au-dessus des narines du gentleman, ce dernier absorbe de tout près, et en notable quantité, la suave cdeur, et ne paraît pas s'en porter plus mal.

Deux minutes s’éaoulent dans un silence et une immobilité absolus, troublés seulement par la respiration du dormeur devenue plus lente et plus bruyante.

Le mouchoir remonte lestement, disparaît un moment dans la petite trappe et redescend bientôt, après avoir été sans doute imbibé de nouveau de la substance volatile, dont l’odeurrappelle vaguement celle de la reinette mûre.

Cette fois, on ne se donne plus la peine de le maintenir au-dessus des narines du genileman. On le laisse prosaiquement retomber sur sa figure sans qu'il fasse d’ailleurs un seul mouvement, et semble se douter de l'étrange manœuvre dont il est l’objet.

Deux autres minutes s'écoulent et la trappe se referme avec un claquement sec. On paraît maintenant se soucier fort peu d'éviter le bruit.

Bientôt des pas lourds ébranlent le vaste escalier de bois, la porte de la chambre à coucher de sir Georges

s'ouvre toute grande et livre passage à deux hommes dont la figure est cachée sous les vastes bords d’un immense feutre de mineur.

L'un est de taille gigantesque, l’autre tout petit.

Ils s’approchent délibérément du lit sur lequel sir Georges demeure immobile comme un cadavre, puis, après l'avoir sorti sans facon de dessous ses couvertures, ils le revêtent lestement de ses habits.

Le gentleman, de plus en plus inerte, se laisse faire sans même avoir conscience de son état, et se laisse aller, quand il n’est pas soutenu, avec cet affaissement inénarrable d’un pantin dont les ficelles sont cassées.

— Comment le sortir d'ici, sans attirer l'attention des passants ? demande le plus grand.

« Ne craignez-vous pas, en outre, qu'il s’éveille avant d’être là-bas ? |

— Laissez-moi faire, mon cher François, répond le plus petit avec cet accent nasal qui fait reconnaitre d’emblée Bob dans la demi-lumière projetée par la veilleuse.

» Ce n’est pas la première fois que je me sers du chloroforme, et je vous garantis que le coquin en a pour une bonne heure.

— Eh bien ! partons!

— Un moment, s’il vous plaît.

» Quels sont ces papiers, épars sur le bureau ?.… Les titres de propriété de Free-Russia ! Voilà une chance, par exemple !.…

François, mettez cela dans vos poches... Chacune de ces feuilles de papier vaut pour vous 50,000 dollars.

» Voilà qui va tout à l’heure nous simplifier la besogne.

— Voyons, Bob, assez causé! allons-nous-en, dit François après avoir précieusement serré les titres dans les poches intérieures de son vêtement de chasse.

— All right! répond Bob empoignant le gentleman Æ

sous un bras.

» À vous l’autre aile, François.

Avec un sans-gène indiquant à première vue la complicité des gens de la maison, ils enfilent l'escalier en portant de marche en marche sir Georges, arrivent dans la cour et s'arrêtent au mot de stop ! prononcé par Bob.

— Que voulez-vous ? demande François.

— Laissez aller le gentleman et roulez-le copieusement dans la poussière, de façon à souiller atrocement ses vêtements.

— Pourquoi ?

— Eh! pardieu ! pour le déguiser en pochard.

» Là... c'est parfait !... et maintenant, go on »

Ils empoignent de nouveau sir Georges sous chacun un bras, et se trouvent dans la rue mal éclairée, où tout d’abord ils ne rencontrent personne.

Bob entonne une chanson à boire et s’interrompt pour dire à François :

— Faites comme moi... zigzaguez, festonnez.. chantez aussi...

Et les voilà partis en titubant affreusement, avec entre eux deux le gentleman participant mollement à ces capricieux entrechats.

Un policeman se présente inopinément devant eux.

— Où allez-vous, camarades, demande-t-il d’une voix empreinte d'une sorte de sympathie mêlée d’un peu d’envie.

— Le camarade a bu plus que son compte, répond Bob avec des hoquets effrayants de réalité... nous le rentrons chez lui, nous qui avons la tête et les jambes solides.

— Ne vous fiez pas trop à cette solidité, my boy, et craignez le grand air, ça vous achève un homme, croyezmoi, ajouta paternellement le policeman.

— Oh ! pas de danger... nous ferions ainsi cinquante milles, dit Bob, avec la jactance des ivrognes.

» Merci tout de même, et bonne nuit.

— Bonne nuit, camarades.

.… Après un quart d'heure de cette marche fantastique, ils arrivent à l’autre extrémité de la ville devant une maison isolée, bâtie en rondins, et d'aspect rébarbatif,

Bob ouvre la porte avec une clef tirée de sa poche, et dit à François :

— Apportez l'homme.

François, sans mot dire, et comme un enfant le ferait avec un pantin, met sir Georges sous son bras, et l’apporte dans une pièce du rez-de-chaussée. Bob allume une lampe, bouche soigneusement, avec des couvertures, les fenêtres déjà closes de volets, puis revenant à sir Georges lui attache les jambes et les bras avec une fine et solide cordelette, et dit :

— Jamais trop de précautions! ces Anglais, ca rue du devant |

» Attendons maintenant qu’il s’éveille.. c’est l'affaire d’un quart d'heure.

» Eh! bien, François, que dites-vous de l’aventure ?

— Je la trouve étourdissante; et je refuserais d’y croire, si nous n'avions pas là, en notre pouvoir, ce misérable à qui nous allons demander de rudes comptes.

— Oh! oui, de rudes comptes, répond Bob d’un ton à faire frissonner le plus intrépide.

» Tiens! dit-1}, en regardant sir Georges qui ouvre les yeux, respire fortement, baille, et tâche vainement de s'étirer, il s'éveille un peu plus tôt que je ne pensais.

Le retour à la vie et à la lucidité demande environ deux mioutes, pendant lesquelles Bob et Francois conservent une immobilité de pierre.

D'abord très intrigué en s'éveillant hors de son lit, puis affreusement inquiet en se voyant dans un lieu inconnu, garrotté, en présence de deux hommes immobiles, mais dardant sur lui des regards pleins de haine, sir Georges veut payer d'audace et parler haut.

— Où suis-je ?.. Qui êtes-vous? De quel droit m’avezvous amené ici ? |

François se charge de la réponse.

— Vous êtes dans une maison isolée, un repaire habituel de joueurs et d’ivrognes, où vous pouvez crier tout à votre aise,

» Mon ami se nomme Robert Kennedy, citoyen américain, et moi, je me nomme François de Varenne, le neveu de Perrot, votre victime, et le frère de ceux que votre créature, le shérif, retient en prison, contre toute justice.

» Enfin, nous vous avons amené ici en raison du droit du plus fort.

— Et si vous voulez savoir comment, interrompt narquoisement Bob, je me ferai un plaisir de vous l’apprendre, car le procédé est de mon invention, et j'ai ia faiblesse d’avoir mon amour-propre d'auteur.

» Nous avons d’abord acheté vos gens, y compris le Chinois, deux mille dollars chacun, c'est pour rien...

» Ces braves garçons, payés comptant, ont pris la clef des champs et nous ont remis celle de votre maison, sauf pourtant le Chinois provisoirement demeuré à notre service.

» Nous nous sommes installés dans le grenier, avec des vivres, une ficelle, un flacon de chloroforme et un mouchoir tout blanc, par égard pour vous. Nous avons levé une lame de parquet, juste au-dessus de votre lit, et nous avons patiemment attendu que vous fussiez rentré et couché.

» Quand vous avez été bien endormi, j'ai fortement imbibé de chloroforme le mouchoir attaché au bout de la ficelle, et mon ami Francois ici présent, vous l’a descendu jusque sur le nez. Le chloroforme a fait son effet, et nous vous avons conduit ici bras dessus, bras dessous, comme un brave compagnon qui a les jambes molles pour avoir trop fêté la bouteille.

— Mais enfin, que voulez-vous de moi ? demande arro-

gamment sir Georges, persuadé qu’il n'y a nulle violence possible pour le faire agir malgré lui.

— Voici ce que nous exigeons, répond François d’un ton froid et résolu.

» Le shérif du district est votre âme damnée; il vous obéit aveuglément, sans observation ni hésitation,

» Vous allez lui écrire immédiatement une lettre dont voici le brouillon :

» Monsieur le shérif,

» Je m'aperçois à l'instant que nous nous sommes » trompés sur le compte des deux frères de Varenne et » du commis de Free-Russia. Un concours de circonstances » malheureuses a pu faire croire un moment à leur cul- » pabilité, mais aujourd'hui, leur innocence ne fait plus » aucun doute pour moi. Comme ils sont maintenus en » prison par ma faute, je vous prie et vous requiers de » les rendre immédiatement à la liberté, quelle que soit » l’heure à laquelle vous parviendra ce message apporté » par mon domestique chinois.

» Agissez sans retard, car il y va de ma vie en ce mo- » ment et probablement demain de la vôtre. C’est une » partie perdue, résignons-nous.

» Il est bien entendu que Perrot, mon ancien guide, » sera également rendu à la liberté sur l'heure. »

— Et vous prétendez me faire signer cela ? dit sir Georges avec un dédaigneux haussement d’épaules.

— Non seulement vous le faire signer, mais encore écrire entièrement de votre main.

— La prétention est amusante!

— Certainement plus amusante que l'exécution, si vous ne cédez pas de bon gré.

— C'est tout ?

— Non! Nous exigeons encore de vous, comme inspec-

teur général des mines, quittance des sommes que vous voulez faire payer induement à la société Free-Russia,

— Vous être présomptueux, jeune homme.

— Attendez! ce n'est pas tout.

» 11 vous faut encore confesser par écrit votre tentative d’assassinat commise sur la personne de mon parent Joseph Perrot, tentative avortée contre votre volonté formelle.

— Et vous, que m'’accorderez-vous en retour ?

— La vis sauve, répond gravement François.

— C'est tout ?

— Nous ne pouvons faire ni plus ni moins...

— Et si je refuse?

— Vous ne refuserez pas, car Bob ici présent se charge de vous rendre tout à fait maniable.

— Les Indiens m'ont enseigné, dit Bob, des moyens de persuasion absolument irrésistibles.

— .… Et si j'en passe par ces exigences, pour le moins singulières, serai-je du moins libre sur l'heure ?

— Nous prenez-vous pour des idiots ?

» Vous nous accompagnerez tous les six jusqu’au chemin de fer, dans la diligence spécialement apprêtée pour nous; puis nous descendrons en railway jusqu’à la frontière américaine, toujours en votre aimable société. après vous avoir prévenu que, au moindre signe, au moindre mot suspect, vous serez massacré sans pitié!

— Eh bien! je refuse, s’écrie d'une voix stridente sir Georges avec un regard de défi.

— Bon!... Je m'en doutais, riposte flegmatiquement Bob.

» Essayons d’abord des moyens doux, ceux qui ne laissent pas de traces... Vous avez peut-être la faiblesse de tenir à vos avantages physiques, et moi, de mon côté, je suis en veine de condescendance, continue le cow-boy avec une ironie menaçante.

« François, empoignez solidement ce gentleman et empêchez-le de bouger.

» Là... très bien!

Avec une singulière dextérité, il lui passe autour de la tête, au niveau du front et des tempes, une corde de moyenne grosseur et l’attache avec un nœud terminé par une boucle dans laquelle il passe un morceau de bois.

Puis, il ajoute :

— Tenez bon, François, le gentleman va gigotter,

En même temps il tourne lestement le morceau de bois qui serre de plus en plus la ficelle et comprime progressivement le crâne du patient.

Sir Georges rougit, pousse un cri rauque et se débat aux mains puissantes du jeune métis. Bob serre encore. Le visage bleuit sous le réseau des grosses veines gonflées à éclater, puis se couvre de sueur. Un nouveau tour, et sir Georges sent craquer son crâne, d’où il lui semble que sa cervelle s'échappe par d'invisibles fissures. Il a pourtant la force et l’énergie de râler :

— Gredins!..… vous me tuerez, mais vous n’aurez rien.

— Connu, le refrain, répond Bob ; on dit ça pour commence:, mais on finit toujours par céder... Du reste, rassurez-vous... On n’en meurt pas |

» Tiens! la pression de la ficelle dérange votre scalp… oh f... voyez donc, François... le gentleman porte perruque... 1l n’y a pas de mal à cela, et ma réflexion n’a rien de désobligeant pour vous, monsieur.

» Allons, écrivez de bon gré !.…

» Vous refusez !.. eh bien ! je continue.

Four avoir les deux mains libres, Bob engage le bâton dans le col de l’habit et passe autour des flancs de sir Georges une autre corde, pourvue également d’un tourniquet.

— Là! dit-il en serrant comme tout à l'heure la tête,

je vais vous rendre la taille fine comme celle d'une guëpe.

Sir Georges, littéralement étripé, laisse échapper des cris brefs, strangulés, déchirants, pendant que de ses yeux dilatés par une effroyable souffrance, coulent des larmes qui ruissellent à flots sur ses joues et jusque sur ses vêtements.

Bob, sans s’'émouvoir, fixe le tourniquet avec un bout de ficelle et ajoute :

— Maintenant, je vais vous attacher les deux orteils et vous les serrer... à l'indienne... puis, quand vous aurez ainsi les pieds, le corps et la tête bien et duement ficelés, je donnerai un tour de vis à chacun de mes petits appareils.

» Tenez, comme cela! dit-il en serrant brusquement le garrot de la tête.

Sir Georges pousse un effroyable cri de bête mutilée, rougit, pâlit, se débat convulsivement, hoquète comme un agonisant.….

— Faut-il serrer les flancs.

» Qui ne dit rien consent... go!

Un spasme terrible fait craquer la robuste musculature du patient dont la langue bleuâtre pend, entre les lèvres violettes, d'où transsudent quelques gouttes de sang.

François, implacable comme un Indien, contemple froidement cet affreux spectacle, et eût-il, d'ailleurs, vu son âge, une velléité de compassion, que la pensée de ses frères et de son oncle l’étouflerait aussitôt.

— Allons! continue Bob toujours railleur, serrons la vis |

» Et puis, attachons les orteils... c’est l’endroit sensible par excellence.

» Du reste, vous n’en êtes encore qu'aux préliminaires.. vous verrez dans une demi-heure, quand je serrerai successivement les trois vis.

— Non!... non! assez! bégaye d’une voix cassée,

à peine intelligible, sir Georges enfin terrassé par l’effroyable souffrance.

— Vous acceptez nos conditions ?..

— Oui... mais par pitié... desserrez….

— La vis?.. voilà, Excellence, voilà ?...

« Vous avez raison de capituler, car voyez-vous, il n’est pas de force ni d'énergie humaine susceptibles de résister.

» Buvez un verre de wisky, cela vous ranimera.

— Non!... de l’eau.

—- De l'eau! répond Bob surpris... vous êtes plus malade que je ne croyais.

» Voici le liquide demandé, avec tout ce qu'il faut pour écrire; car vous allez écrire, n’est-ce pas, gentleman?

— Oui, dit sir Georges en buvant avidement, pendant que de son front horriblement tuméfié, coulent de longs filets de sérosité rougeâtre qui se mêle à la sueur.

Brisé, rompu, maté, incapable de résistance, ii écrit en s’interrompant pour boire encore, et essuyer sa face couverte de sueur et de sang.

Il lui faut près d’une demi-heure pour libeller l'ordre d'élargissement des prisonniers, la quittance des quatorze cent mille dollars, et l’aveu de sa tentative d’assassinat.

Quand toutes ces pièces sont parfaitement en règle, François appelle à haute voix, dans le couloir :

— Li!..… venez vite.

Le Chinois toujours aussi propret, soigné, luisant, arrive avec sa face impassible de magot, salue respectueusement son ancien maître, et atttend l’ordre du jeune hcmme.

— Vous avez déjà touché mille dollars, n’est-ce pas, Li?

— Oui, monsieur.

— Eh bien! vous toucherez les mille autres que nous vous avons promis, quand vous aurez porté cette lettre au shérif.

A US de a Re DR D“ vdi Sr Se VE quie SAR) Or RS intra ÉTÉ UE Me PE ARE E ns a JC ee TO Re RE <S

— Oui, monsieur.

— Vous l'accompagnerez à la prison, et vous ramènerez ici quatre gentlemen, parmi lesquels M. Perrot que vous connaissez bien.

— Oui, monsieur!

— Allez et dépêchez-vous!... les mille dollars vous attendent.

Le Chinois partit er. courant, peut-être pour la première fois de sa vie et Bob attacha de nouveau les mains à sir Georges dont les jambes sont demeurées entravées,

Puis, François mit à portée de son ami deux Winchesters et deux revolvers, s’arma de la même façon, et dit à sir Georges toujours affaissé :

— Si vous tenez à la vie, monsieur, faites des vœux pour que le shérif ne laisse pas protester votre signature, et ne s'avise pas de quelque traîtrise, car, je vous jure, vous ne sortirez pas vivant d'ici.

.. Une heure s'écoula, sans un mot, dans une attente fébrile, malgré le calme apparent des trois hommes si différemment impressionnés, mais dont l'émotion orgueilleusement dissimulée n’en est pas moins vive.

Eofin, un murmure confus de voix se fait entendre dans la rue, puis le charabia glapissant du Chinois invitant des gentlemen à entrer.

La porte s'ouvre brusquement, livrant passage à Li, suivi de Perrot dont la taille gigantesque se détache en vigueur, sur le cadre noir, puis, successivement apparaissent Jean, Jacques et le commis.

— Bob !... c'est Bob avec François! s’écrient les deux frères au comble de l’étonnement et de la joie!

— C'est vous, Bob Kennedy, interrompit Perrot... l’ami, autant dire le frère de ces chers enfants...

» Vous êtes un homme, vous, et je vous aime de tout mon cœur, dit le trappeur en étouffant littéralement l'Américain sous sa robuste étreinte.

— Libres! n’est-ce pas, demanda François,

— Libres sans conditions. |

— Et le shérif? |

— En fuite, vert d’'épouvante après nous avoir délivrés.

— Mais, expliquez-nous.…

— Pas un mot de plus, car le temps presse, dit Bob arrêtant net toute effusion.

» Nous avons trente heures de diligence à passer en tête à tête, avant d'’alteindre la station d’'Ashcroft où nous prendrons le chemin de fer... Vous apprendrez iout cela par le menu.

» Le shérif et les Iyncheurs pourraient se raviser.

» Voici, pour chacun de vous, un mousqueton Vrinchester et quärante cartouches, avec un revolver... on ne sait pas ce qui peut arriver.

» Voici des vivres pour casser la croûte en route...

» La diligence est prête, les chevaux attelés.., Messieurs les voyageurs, en route pour les États-Unis!

Un quart d'heure après, la lourde voiture s’ébranlait avec son fracas de ferraille, au trot de quatre vigoureux chevaux, et emportait vers le sud: Perrot, les trois frères, Bob, le commis, sir Georges et le Chinois Li.

Ils atteignaient sans encombre la voie ferrée, montaient dans un wagon réservé, traversaient la partie méridionale de la Colombie en dix heures, franchissaient la frontière, et arrivaient à Olympia où les attendait Alexis Bogdanoff.

Pendant ces trente-huit heures, si Georges, affaissé, anéanti, méconnaissable, n’a pas dit un mot, et s’est laissé voiturer comme un colis.

Désormais en sûreté sur la terre américaine, nos hé-+ ros, ignorant toute rancune devant un ennemi terrassé, expédient sir Georges pour Victoria par le bateau à vapeur chargé du service international.

Comme ii paraît un peu égaré, Perrot, par bonté d'âme,

le recommande particulièrement aux soins du capitaine anglais.

— C'est le frère du lieutenant-gouverneur, ayez-en soin.

Alors le gentleman, ouvrant pour la première fois la bouche depuis Barkerville, se tourne vers Perrot et dit gravement :

— Le lieutenant-gouverneur a pour frère un bighorn.… et le bighorn, c'est moi. Je suis chèvre ou mouton! demandez plutôt à James Fergusson et à Edward Proctor.… là-bas... vous savez bien... au Shooting-Club...

— Mais, il est fou à lier, dit Perrot après avoir pris congé du capitaine.

— Que voulez-vous, répond philosophiquement Bob, il a voulu faire la forte tête. j'ai serré la vis... et ça lui a peut-être attaqué la cervelle.

» Ma foi, tant pis! ma conscience ne me reproche rien.

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