‹ Château-GaillardChapitre 10 sur 11 · C. HAT E A U - C. A I L LA R · texte numérisé non relu

C. HAT E A U - C. A I L LA R

profession, je dois respecter le secret de quiconque veut être inconnu.

— Alors il n’est pas si fou, s’il sait garder le secret de son identité...

— Il n’est pas fou. Sans avoir la clairvoyance naturelle, il lui reste des lueurs; assez, pour qu’il se sache malade , qu’il soit humilié de l’être, et veuille dissimuler, au monde, son état.

— Mais alors, s’il n’est ni malade ni fou?...

— Je vous ai dit qu’il était mort.

— Précédemment, vous m’aviez dit qu’il causait bien. Un malade qui se porte au mieux, un esprit qui a conscience de son état; un homme du monde qui soutient une conversation, vous appelez cela un mort?... A ce compte-là, les morts ne manqueraient pas dans les salons !

— Oui ; il parle pendant des heures, enfilant des banalités les unes aux autres, entremêlant des énormités, dans des chapelets de lieux communs. Tout cela, du reste, d’un ton de bonne compagnie, et comme s’il s’adressait à des interlocuteurs du meilleur monde. Peut-être entend-t-il des réponses imaginaires ; peut-être fait-il abstraction de la réponse : quoi qu’il en soit, il va toujours. De temps en temps, il demande des journaux. On lui en donne; toujours les mêmes, et vieux d’il y a six ans. Il les lit, comprend ce qu’il lit à mesure, mais ne se souvient pas de l’avoir jamais lu. — Se souvient-il, même, de la phrase qui précède celle qu’il lit, en y mettant le ton, et en tenant le compte, le plus exact, de la ponctuation? Je ne crois pas. Enfin, la faculté que nous nommons

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mémoire, est absolument éteinte en lui. El par ce défaut de mémoire, il a perdu toute compréhension d’ensemble. Ainsi, dites - lui une chose âmple et actuelle, énoncez-lui un fait, il vous comprendra très-bien; faites-lui le raisonnement le plus clair, ce . raisonnement glissera sur son éternel sourire, passera comme une ombre devant ses yeux clairs, ^ ne s’arrêta pas dans son cwveau ; car, pour s’y arrêter et y produire une pensée, il faudrait que, par le souvenir, il pût coudre les prémisses à la conclusion. D’ailleurs, il souffre moins encore au moral qu’au physique, ne regrettant et ne voulant rien. La volonté est brisée chez lui, comme la mémoire. De temps en temps, un désir violent et passager : c’est tout.

— Puis-je le voir? demanda Sarah qui s’ennuyait, maintenant, dans son rôle de châtelaine, et chez qui une sorte de curiosité s’éveillait, à l’idée de voir quelque chose de nouveau ou d’inconnu.

— C’est que...

— Quoi? : (

— Vous êtes femme et vous êtes belle, madame ; or , j

si la convenance du ton de mon sujet ne se dément j jamais, il place quelquefois cette musique sur d’é- j tranges paroles... ,

— Qu’à cela ne tienne : une fois prévenue...

— Je voudrais que vous pussiez le voir sans en ^ .

être vue. q

Sarah conservait encore ses beaux traits. Avec des Ij fards, elle recomposait l’ancien éclat de son visage; et, comme il arrive, quand on prend l’habitude d’é- j,

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clairer telle partte de la ligure avec des blancs, de réveiller telle autre, avec des roses, de veiner de bleu les tempes, et d’assombrir de bistre le tour des yeux, elle forçait, de jour en jour, la proportion des teintes, et finissait par se faire une face étrange, et dont l’étrangeté même fascinait. Chez elle, cet ensemble n’apparaissait que dans le demi-jour; dans le monde, elle portait à l’entour, un tulle blanc, au fin réseau, qui jetaity sur le tout, un glacis diaphane. A la ville, elle ne quittait plus ces voilettes à pois, qui ont le magique effet de dissimuler les rides, de rompre les lignes fatiguées des traits sous un semis de mouches, tout en relevant l’éclat des yeux et du teint.

Ainsi accommodée, sous un chapeau venant de chez la plus savante modiste, dans un costume composé par la plus habile couturière , elle était, certes, encore, une de ces femmes-reinès qui attirent et retiennent les yeux de l’observateur, et qui peuvent séduire ceux des naïfs ou des corrompus.

Elle s’avançait, curieusement, à travers les méandres du jardin anglais qui entourait le chalet ; elle effleurait les plantes grimpantes qui entouraient le perron et encadraient les fenêtres. Le docteur, qui la suivait complaisamment, écartait les branches, tandis qu’elle se penchait, pour voir à travers les viti’es...

Tout-à-coup... elle vit!... elle fut vue !

Pendant quelle étouffait un cri, la porte viti’ée violemment poussée, volait en éclats, et Jean, l’œil allumé, la bouche avide, Jean, hideux, ignoble, rugissant comme un fauve, s’élançait vers elle.

J.e docteur se précipita. 11 y eut pendant un mo-

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ment ; — deux ou trois minutes peut-être ! — une mêlée horrible : des onomatopées de douleur, des cris d’enfer, des appels de détresse, et enfin des hurlements elïroyables.

Quand main-forte arriva, les trois lutteurs roulaient sur le gazon.

Sarah était ensanglantée; çà et là, gisaient des lambeaux de sa toilette. ' ■

Le docteur était épuisé, pâle, chancelant, le visage bouleversé par l’épouvante. ' ■

Quant au fou, on ne le releva pas; il était maintenant inerte, le corps convulsé, les yeux hors de leur orbite, la bouche tordue et pleine d’écume.

Sarah respira des sels; on lui baigna les tempes > d’eau fraîche, on la soutint, pour l’enlever à ce hideux spectacle.

Mais, avant de quitter la place :

— Il faut mettre à cet homme la camisole de force, ' balbutia-t-elle, encore chancelante et déjà hautaine, déjà grimée de son masque de pruderie sociale.

Le docteur alla vers ce qui gisait à terre, le souleva d’un poignet vigoureux. Nul mouvement, nul frémissement ne se produisit ; les yeux injectés demeurèrent fixes, les musoles gardèrent la crispation de la ^ dernière grimace.

— Ileuh 1 dit le docteur, c’est fini. Il est maintenant j tenu par le carcan de l’éternité !

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