EPILOGUE
L’ouragan de 1870 emporta et dispersa, aux quatre vents du ciel, tout un monde, en même temps qu’une dynastie et qu’une période de notre histoire.
Qui donc, parmi les débris, s’avisait de chercher les acteurs de la comédie parisienne, quand à peine on retrouvait les héros du grand drame qui eut Reichshoffen pour prologue, et les incendies du 24 mai pour épilogue?
Je me suis laissé dire que Valdeuil était mort d’apo-
plexie à l’étranger, et que Julie s’était retirée en Suisse, pour y faire achever de fortes études, à ses enfants.
Que Malinvault s’était trouvé élu député, au scrutin du 8 février, son nom sans couleur complétant une liste de conciliation, bâclée à la hâte.
Que Charlotte Lehallier avait soigné, tour à tour, comme infirmière, les Français et les Allemands, et qu’elle continuait à se rendre utile, dans l’hospice d’une de nos villes de l’Est.
m CHATEAU-GAILLARD
Que la baronne de Château -Gaillard avait été vue à Londres pendant la guerre, dans le monde de l’émigration impériale, et s’était, depuis, réinstallée à Vienne. . .
Que Baudrillet avait été mis en liberté le 4 septembre au soir, sa folie s’étant subitement guérie à la nouvelle de la révolution.
• On ajoutait qu’il avait crié « Vive la République ! » et « à bas l’homme de Sddan ! » plus fort que tout le monde; ce qui lui avait valu diverses missions du gouvernement dans Paris, pour l’organisation de la défense.
Qu’on l’avait ensuite trouvé colonel d’un bataillon d’éclaireurs, de défenseurs ou de ravageurs ; — je ne * sais plus ; — et fort en autorité dans sa section et dans les clubs.
Enfin. . . — Dieu veuille que ce ne soit pas vraii — d’aucuns prétendent qu’il aurait. . . accepté de la Commune une charge de notaire, et reçu de la République versaillaise, — par l’intermédiaire d’un conseil de guerre, — un passage gratuit pour la Nouvelle-Calédonie...
a Misère et corde ! » — s’écrierait le Thomas Vireloque de Garvarni... — « l’homme, ça- mange les moutons comme fait le loup ; ça bêle comme le mouton... et ça touche à tout. . . misère et corde ! »
Quant à M. et madame Le Sourd ils se sont retirés, à la veille du siège de Paris, dans leur terre de Normandie. Le Sourd a été un peu éprouvé par les événements ; mais il a sauvé une superbe fortune, d’une prudente liquidation.
Depuis l’an dernier, il commence à se remettre aux
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affaires, sans risquer son capital, et seulement pour occuper son activité.
Madame Le Sourd est restée en Normandie, pendant l’envahissement d’abord, puis pendant la Commune, puis tout l’été de 1871.
A l’automne — j’oubliais de dire que M. Le Sourd était maire de sa commune, laquelle n’est rien moins qu’un chef-lieu de canton ! — à l’automne donc, madame Le Sourd qui s’occupe des écoles, des hospices, des établissements de bienfaisance ou d’utilité publique dans la contrée, fut invitée à aller visiter un établissement qu’un docteur philanthrope avait fondé, aux environs de Caen, je crois, d’après un système nouveau.
C’était une agglomération de petits pavillons confortables, de chalets élégants, disséminés dans un immense parc, et destinés, chacun, à recevoir un malade de distinction, assez fortuné pour installer, avec lui, deux ou trois domestiques.
Il y avait là des hommes et des femmes; tous atteints de maladies chroniques considérées comme longues à guérir, ou inguérissables; les malades appartenaient, en général, à des familles considérables qui, pour un motif ou pour un autre, ne voulaient pas laisser voir, dans leur sein, certaines infirmités, certaines aberrations des sens ou de l’esprit; ou bien encore, des traces indélébiles de corruption.
Ainsi, dans deux ou trois pavillons, se trouvaient de pauvres femmes affectées de névroses étranges; ailleurs, des épileptiques, des maniaques, des idiots,, des malheureux rongés de lèpres hideuses, dos ivrognes abrutis, des fous etc.
Tous ces malades étaient soignés par le fondateur de rétablissement qui, parfois, s’adjoignait des spécialistes. Ils ne communiquaient point entre eux : leurs habitations étant séparées par des barrières dissimulées, mais infranchissables, et les heures de promenades étant prudemment distribuées. A peine quel- «
ques-uns, des moins atteints, étaient-ils admis à se rencontrer quelquefois, après consultation préalable, entre les médecins.
C’était enfin, un hôpital modèle... pour les incurables ayant trente mille livres de rente.
•Le docteur X... en fit parcourir les méandres à • madame Le Sourd; la fit entrer dans quelques-uns des pavillons ; lui montra les malades les moins répugnants.
— J’ai là-dedans, dit-il, — en désignant un chalet entouré de gazons vallonnés, de corbeilles de géranium et de cannas, et pourtourné par^une petite rivière anglaise, — un personnage singulier, et que vous ne prendriez, certainement, ni pour un fou ni pour un incurable à voir sa tenue correcte et à entendre, un moment, sa conversation élégante et presque suivie.
Et c’est un incurable?...
' — Un mort, qui se porte le mieux du monde. Il ne
souffre nullement, il a bonne mine, il paraît jeune relativement; — je lui donne la cinquantaine, bien que je ne sache pas au juste son âge, pas plus que je ne sais son nom...
. —Bah?...
— Si je voulais, assurément il ne serait pas difficile de percer le mystère dont on l’enveloppe ; mais par