‹ Château-GaillardChapitre 2 sur 11 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

La table est dressée fort proprement, ma foi ! chez Pinson, rue de l’Ancienne Comédie, le bon restaurant du quartier latin vers 1832. Des huîtres, du vin de Sauterne, des rognons brochettes, un pâté de gibier. Quoi encore ? des biftecks aux pommes et un homard écarlate.

Aussi, c’est le cas de bien faire les choses. Marius Lehallier vient d’obtenir son diplôme d’avocat, et avant de retourner à Lyon recevoir les ovations de sa famille, il offre à ses amis un déjeuner de garçon pour prendre congé.

Autour de la table huit étudiants, qui ne sont ni muets ni manchots, s’escriment contre les vivres et d’estoc et de taille, et parlent d’abondance de leurs

professeurs et des ministres, de la pièce en vogue et de leurs maîtresses.

Parmi ces huit, il en est un qui n’est pas l’amphi-, tryon, et qui pourtant semble le maître : on l’écoute, quand il parle , avec une attention que n’obtien nent pas les autres ; son avis a du poids, soit qu’il s’agisse de politique, de littérature ou de femmes. Ce n’est pourtant qu’un étudiant de première année , un blanc-bec de vingt ans à la lèvre encore féminine ;^t quant à sa famille, bien qu’il se fasse appeler « Jehan de Château-Gaillard » ma foi!.., — la justice informe !

Au demeurant, il passe pour le fils naturel de Meriot l’académicien, aimable poète auquel le Théâtre- Français doit une demi-douzaine de jolies comédies, dont deux sont restées au répertoire.

Mais à son âge il s’est déjà fait deux duels : l’un, pour je ne sais plus quelle héroïne de je ne sais plus quel drame de Victor Hugo; l’autre, à propos de son nom que l’on trouvait un peu bien ronflant à l’Écolë. Un mauvais plaisant avait osé dire, je crois, que sur l’écusson des sires de Château-Gaillard, la barre était si large, qu’on ne lisait pas bien les armoiries!

Deux duels! à vingt ans! Et puis, habits de Pomadère, gants frais et bottes fines ; des succès au Prado et l’accès des premiers salons de Paris, — En fallait-il davantage pour mettre hors de pair un joli garçon ?

Car il avait une tête faite pour affoler les femmes : des yeux d’un vert de mer où l’infini semblait avoir mis son reflet; une bouche d’un dessin à la fois pur et voluptueux, sur laquelle on voyait à peine une

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ombre brune dénoncer la moustache naissante ; un ovale à la Byron qu’encadraient d’abondants cheveux d’un blond fauve ; un teint mat que mettaient en valeur la ligne correcte des sourcils et le pourpre des lèvres. Mais c’étaient les yeux surtout : tantôt fascinateurs à corrompre une vierge, tantôt froids à glacer un homme, tantôt caressants à enjôler un diplomate.

Et avec cela si aimable! et si bon enfant! Pas de morgue du tout : une facilité de cœur et de caractère vraiment séduisante; de l’esprit, jJes talents...

Mon Dieu ! chacun a ses faiblesses, et c’était bien innocent, après tout, en ce temps où le moyen âge était à la mode, de signer « Jehan » pour « Jean. » Maintenant pourquoi pas « Château-Gaillard? » Le protégé de Mériot avait ses raisons sans doute , et quelques droits, puisqu’il avait tué son homme pour le prouver.

Du premier coup d’œil il s’enlevait en lumière sur le groupe des autres convives. Il y a comme cela de ces distinctions innées, de ces dons de nature qui créent, pour ainsi dire, la supériorité de ceux qui les possèdent, qui proclament leur royauté. On sent qu’ils deviendront « quelque chose » et que dans ce monde ils tiendront, quoi qu’il arrive, une plus grande place que le commun des hommes.

Quand on eut épuisé la politique et traîné aux gémonies le gouvernement de Juillet qui commençait alors à déplaire aux étudiants, quand la question « des femmes » vint sur le tapis, — au dessert, en un mot, chacun conta quelque prouesse.

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L’un avait enlevé à un rival de neuvième année la première valseuse de la Chaumière ; l’autre avait été admis dans la loge d’une actrice de TOdéon ; celui-ci était amoureux de Mademoiselle Mars, et croyait être sûr de recueillir chaque soir une œillade ; celui-là avait été cc distingué » par une grande dame de province et lui écrivait cc poste restante », etc..

- — Moi, dit Jehan, j’ai eu Sarah Bertin.

Il y eut un silence, et les sept auditeurs se regardèrent.

Il faut savoir que « Sarah Bertin » était alors une des courtisanes les plus vantées de Paris ; et, disaiton, la plus chère. En ce temps-là, tout le monde ne connaissait pas de vue les impures célèbres et leurs prix n’étaient pas cotés comme aujourd’hui. — ^Mais, parmi les jeunes gens, on était au fait de ces choses.

A propos de Sarah Bertin précisément, on racontait une anecdote qui faisait rêver lés cerveaux des pauvres étudiants.

Un grand seigneur de vingt ans, beau et aimable, avait désiré, paraît-il, lui être présenté. On lui demanda dix mille francs, et il obtint une soirée.

A l’aurore, quittant la belle, il s’était penché vers ses lèvres, et dans un baiser d’adieu plein de reconnaissance et de tendresse, il avak murmuré :

— A ce soir?...

Et Sarah Bertin, cambrant son beau corps dans son peignoir de dentelle, renversant sa tête alanguie, tandis que ses cheveux se déroulaient sur son épaule blanche, avait répondu :

— Tu es donc bien riche ?

DIgitIzeü byGoc s

— Sarah Berlin ! s’écrièrent ensemble les étudiants, après le premier moment d’étonnement.

Et puis :

— Tu es assez beau garçon pour lui avoir plu, dit

Marius à Jehan.

— Peuhî...le duc de *** était beau garçon aussi.

— Mais... Tu n’as pas sans doute déposé ès mains de sa duègne les dix mille francs de rigueur ?

— Plus souvent ! J’ai usé d’adresse ; et, au fait, le tour est joli. Écoutez :

» Un jour que j elais allé serrer la main d’un ami, — Baudrillet, vous savez, qui est clerc du fameux avoué Bordier, — je vois traversant Tétude une femme... ah! lumineuse, radieuse! Mon ami surprend le coup d’œil que je lance vers elle.

» — Joli morceau, hein? me dit-il ; c’est Sarah Bertin.

» — - Bah! je ne l’avais pas reconnue d’abord... elle est plus belle encore de près que de loin.

» — Oui, mais « ils sont trop verts!...

» — Elle a des procès?

» — Elle est aux abois, mon cher; son luxe dépasse... ses recettes : — saisie-arrêt sur sa voiture — sur son mobilier.

» — Bah! Elle a donc beaucoup de créanciers?

» — Ûne douzaine qui ont chargé de leurs intérêts Villardier, le terrible homme d’affaires. — Et elle vient demander à mon patron de la tirer de ses griffes.

» — Ah ! oui dà! Villardier... il a un fils, ce V^illardier, qui a été au collège avec. moi.

» — Possible. — Mais le fils n’est pour rien dans l’affaire.

2i CHATEAU-GAILLARD

y> — Hum !

» Je ne sais quelle idée, vague comme une lueur à i travers le brouillard, me passa par l’esprit.

» Sarah Berlin sortit du cabinet de l’avoué et je la revis. Dieu ! qu’elle était belle, animée par la colère !... t Et puis... je ne la voyais plus avec les mêmes yeux.,, non ! . . Avant, elle m’était apparue comme une étoile. , . brillante... mais placée si haut, si loin qu’il était inutile à mon imagination même de souhaiter l’atteindre; maintenant il me semblait qu’en me haussant et ea I i étendant le bras, peut-être... — Enfin n’ayez-vous ja- i mais senti de dilTérence entre l’admiration désintéres- j sée qu’on éprouve pour ce qui est hors de votre portée,

^t la convoitise qui s’allume pour ce qui est difficile à conquérir, mais possible?... — Avant, pour moi, Sarah Berlin était statue ; tout à coup elle venait de devenir femme.

» Quand je sortis de l’étude sordide qu’elle venait de traverser sans me voir, l’ardent désir brûlait en moi.

Je marchais vite, la poitrine haletante ; il me semblait qu’au bout de ma course , par delà celte rue , puis cette autre, je voyais s’entr’ouvrir ces boudoirs capitonnés de soie dont le clerc de Bordier m’avait parlé en m’expliquant le luxe qui coûtait si cher et laissait la courtisane pauvre, malgré* les flots d’or versés ^ntre ses doigts. ^ ;

» Je me remémorais l’anecdote du duc, et le « tu es donc bien riche » me semblait moins effrayant. Il me • donnait bien le vertige , mais il ne me faisait plus peur...

» — Voyez-vous ça! interrompit Marius Lehallier,

en souriant, eh! eh! petit loup de six mois, tu vas bien! — Un peu de Champagne, tiens, puisque le vertige ne te fait pas peur...

» — Volontiers, vieux requin. Non ! le vertige, au contraire , a des charmes d’une toute-puissance qu’on n’oublie plus dès qu’on les a sentis. Le vertige! n’est ce pas là le but suprême de nos efforts en ce monde? Que cherchons-nous pour prix de labeurs incessants, de luttes désespérées? des tentatives de l’audace et des palinodies de la lâcheté? Quoi? toujours la même chose ! — le vertige. Ah ! rien ne coûte assez pour payer cela! car c’est la fin de l’excès... le « par delà » des forces et des plaisirs humains. C’est la conscience perdue, la vie dépassée, l’aspiration de toute notre puissance et de tous nos appétits, de nos rêves et de nos fantaisies, un instant touchée, sentie... réalisée, malgré les défenses de l’impossible.

Et tandis qu’il parlait, ses yeux avaient des lueurs phosphorescentes et des reflets intenses et changeants que regardaient avec étonnement les convives; ses lèvres frémissantes, des courbes d'une volupté avide que rien ne semblait devoir assouvir. Il était beau et redoutable.

Mais tout à coup il s’arrêta, surprenant les regards de ses camarades, safts doute ; et, trouvant qu’il était monté bien haut, soit pour les oreilles qui l’écoutaient, soit pour la bonne fortune d’occasion qu'il racontait, il se prit à éclater de rire , d’un rire large et strident. Et :

— Bref, dit-il, les mystères de l’antre de la Sirène, autant que sa beauté, enfiévrèrent mon imagination.

m V CHATEAU-GAILLARD

Je voulus cette femme, et naturellement je me dis que je l’aurais.

— Peste!

— En rentrant chez moi je fouillai la coupe où, dans mon antichambre, s’amoncelaient les cartes de mes visiteurs. J’y trouvai bientôt celle de mon ex- condisciple Charles Villardier, et je la mis, sans parti pris très-arrêté encore, dans la poche démon gilet. Il y avait, dans la même, jusqu’à deux louis qui se choquaient.

» Le lendemain matin, vers onze heures, j’arrive rue du llelder, chez Sarah Bertin. Naturellement la femme de chambre qui m’ouvre la porte me répond que « madame n’est pas visible. »

— Dites-lui, repris-je, que c’est un clerc de l’étude de son avoué.

» L’effet fut magique. On m’introduisit aussitôt dant le plus délicieux boudoir ; des glaces partout, perduess ' ’ dans des draperies de satin cerise. Dans l’embrasure de la fenêtre une jardinière pleine des fleurs aux parfums pénétrants... Mais qu’importe? je ne vis plus rien dès qu’elle entra, dans un peignoir de cachemire, fraîche , reposée , ses abondants cheveux cendrés mordus par un peigne de corail, le regard perdu sous ses longs cils noirs, le cdu nu, les lèvres enti-’ouverles.

J’essayai une phrase de clercî Ah ! bien oui, j’eus vite jeté mon personnage d’emprunt pour tomber à ses pieds, lui dire en termes ardents, en phrases insensées, l’amour qui me possédait, et mes désirs de jeune homme, pour lui crier que je donnerais ma vie en échange d’une heure d’amour...

— Tu dois bien jouer cette comédie-là, interrom-

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pit Marius qui se représentait en imagination le chérubin aux pieds de la courtisane.

— Ah! comédie et pas comédie I... Il est certain que j’étais venu là pour rouer cette femme, pour lui ravir par adresse ce que je ne pouvais payer ; il est certain encore que je calculais l’éfTet de mon attaque et jusqu’au désordre de mes paroles ; mais, avec cela, j’étais cependant poussé par une passion diabolique, et je ne sais ce que j’aurais fait pour l’obtenir.

— Eh bien ?

— Elle fut aussi froide et aussi dédaigneuse qu’une duchesse aurait pu l’être , et sans me répondre, elle étendit la main et tira la sonnette.

— Ah !... s’écrièrent en chœur tous les étudiants, avec un accent d’étonnement et de réprobation. Puis chacun à son tour :

— Elle est forte !

— Elle n’a pas de cœur !

— Comment faut-il qu’elle ait été trompée !

— A quel ^lige a-t-elle été vendue?

— A douze ans, reprit Jehan. Je l’ai su depuis. Et elle en a dix-huit.

— Hélas !

— Reconduisez monsieur, dit- elle à la femme de chambre qui entra.

» Je me levai, mais ayant au cœur une rage folle. En même temps je calculai que le moment de risquer le coup était venu. Je me dirigeai vers la porte, en chancelant, et au moment de la franchir, quand déjà l’inflexible Sarah avait disparu, je poussai un cri étouffé et tombai roide sur le tapis.

cil ATEAU-GAILLARD

» En tombant j’eus soin de chasser hors de la poche de mon gilet la carte de Charles Villardier et mes deux louis.

» On se précipita, cela va sans dire, à mon secours, et au bout de dix minutes, quand elle sut que je ne reprenais pas connaissance, la déesse daigna venir elle-même jeter sur son amoureux inanimé un regard,

— dirai-je d’intérêt “? — non , de curiosité.

» Et il me sembla — je voyais Un peu à travers mes paupières mi-closes — que demi-intéressée, demi-dédaigneuse, elle se disait :

» — Qu’est-ce que cela peut être que ce garçon-là?

» Précisément un domestique ramassa la carte-, elle fit un signe, on la lui tendit — cette fois je ne' me trompais pas, l’éclair d’une idée passa dans ses yeux. Je n'en attendis pas davantage, et je revins à moi.

» Les domestiques venaient de ramasser ausâ lês deux louis qui avaient roulé. Ils me les présentèrènl en même temps que la carte, comme j’ouvrais les yeux. Je pris machinalement la carte; quant aux louis

— mes uniques! et nous étions au milieu du mois, — je les repoussai d’un geste alangui en murmurant : « Gardez !... »

» On m’avait assis sur un fauteuil, entre la porte et la cheminée; la femme de chambre me faisait respirer des sels ; le laquais attendait qu’on lui donnât quelqu’ordre.

» — Laissez-nous, dit Sarah Bertin après un moment d’incertitude.

» Ses domestiques sortirent, et je demeurai seul avec elle; moi reprenant mes sens peu à peu, et sans oser

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faire un mouvement ni dire un mot : attendant tout dé-

sormais de son initiative ; elle, accoudée au marbre de la cheminée et dardant sur moi des regards singuliers. j> — Vous m’aimez donc bien î dit-elle enfin.

» La glace était rompue. J’avais tout à l’heure épuisé les expressions les* plus vives de la passion ; cette fois je ne répondis pas et me pris h pleurer. y> — Comédien 1 dit un des convives.

» — Mais non, je vous assure; je tirais parti seulement dé mon excitation nerveuse — et vraiment j’éprouvais des émotions incroyables! désir, attente, multipliés dix fois par l’espérance et par la crainte. C’était en même temps l’impatience de l’amant, l’angoisse du joueur, la volonté du capitaine montant à l’assaut d’une redoute ennemie.

y> Elle me prit les mains, puis me baisa les yeux... Alors... — Ah ! s’il y avait en moi une partie de comédien, en elle' y avait-il une. partie de passion?... Quelle femme !... — Je veux être riche.

Il y eut un silence, pendant lequel les étudiants regardèrent Jehan avec curiosité.

— Et d’une voix délicieusement caressante elle murmura :

» — ’ A présent, Charles, rn’aimeras-tu encore ?

» Ce « Charles » me tira de l’extase. — Depuis quelques minutes, — enfant que je suis ! — j’oubliais que je n’étais pas aimé pour mon amour et mes vingt ans,* et que c’était à Charles Villardier que Sarah Bertin avait ouvert ses bras. Je me réveillai, l’esprit déjà libre, et je répondis l’éterhelle réponse de la politesse : n — Toujours.

ClIATEAU-GAlLl.ARn

» Nous déjeûnarnes ensemble, gaiement^ et la belle I Sarah, devenue tendre, ne me disputa pas les menus sulTrages de l’amour. Je demeurai là jusqu’à deux heures, me laissant aller à la dérive du plaisir. Négligemment elle me dit :

» — Ton père est un Turc, tu sais ? j’ai des créanciers ; il me persécute en leur nom — j’espère bien » que tu vas y mettre ordre ..

» Pourquoi revins-je chez moi avec l’envie de la déchirer? N’importe, le lendemain, j’avais grand’soif j de la revoir...

» — Et l as-tu revue ?

» — Diable ! on ne recommence pas deux fois de ces i coups là... Je me figure que depuis elle a dû recevoir quelques papiers timbrés lancés par le Villardier ; et je vois d’ici le billet de reproches qu’elle aura écrit

à mon camarade Charles 1 ... ; I

Et Jehan se prit à rire d’un rire nerveux ; et les * étudiants, eux, de rire tout franchement , en faisant cent gorges chaudes.

« Le Sire de Château-Gaillard », comme ils l’appelaient en plaisantant, grandit encore à leurs yeux de quelques coudées. Tudieu! ce n’était point là un garçon pétri du limon vulgaire : quelle audace ! que de passion et de calcul, d’impudence et de présence d’esprit!

Le seul Marius, homme grave, qui passait pour un puritain, ne riait pas.

• — Est-ce que tu ne trouves pas que c’est un bon tour? lui demanda son voisin.

— Soit, mais j’aime autant ne l’avoir pas fait, répondit-il sotto-voce. '

Mais celte note discordante se perdit dans le concert des louanges, des brocards, des exclamations. — On porta la santé de Tinfortuné Charles Villardier, de Sarah Berlin, et de l heureux vainqueur, qui fut salué de cent jeux de mots combinés de son nom et de son prénom, et dont le mieux trouvé fut : « Don Juan de Fameux Gaillard ! »

— Mais comment diable fais-tu? car enfin te ^ilà beau, fringant, roulant voiture, semant l’or comme'*' si le Pactole coulait dans ton gousset... Et, là, soit dit entre nous, comme entre bons amis, ton... tuteur, le vieux Mériot, n’a guère, bon an mal an, et ses quinze cents francs d’académicien comptés, que six pauvres mille livres de rente.

— Si tout autre que toi me faisait une question aussi saugrenue, je lui donnerais d’abord mon stick par la figure; ensuite... mais toi, tu es un bon garçon qui demande par curiosité et non par impertinence, qui voudrais bien avoir mon secret pour en user, mais non pas pour me trahir.

— Justement.

— Eh bien, je ne te le dirai pas, mais je ne te donne pas mon stick par la figure, remarque bien.

— Voyons : pas de plaisanterie, je m’ennuie, moi.

de végéter comtne je fais avec les infortunés cinq cents francs par mois que m’octroie ma famille...

— Si j’avais une famille qui me donnât cinq cents francs par mois... reprit en hochant la tête Jean de Château-Gaillard.

— Eh bien?

— De deux choses l’une ; ou je vivrais modestement et je joindrais les deux bouts; puis je me marierais, et je deviendrais en mon castel du Poitou un bon gentilhomme campagnard, et c’est pour toi ce que tu aurais de mieux à faire...

— Ou?

— Ou j’en dépenserais cinq mille, je me ferais mettre à Clichy, je ruinerais ma famille et je deviendrais -Tin jour millionnaire.

^ — Euh! comprends pas!

*• — J’en étais sûr.

. — Veux-tu un troisième parti?... Je vivrais avec un jouis par semaine, et je jetterais le reste sur un tapis vert... dans l’espoir de le quintupler.

— Les jeux sont supprimés.

— Enfant!

Ce dialogue avait lieu sur le boulevard, par une belle après-midi du mois de mai. Les deux jeunes gens, Paul de Malinvault et Jean de Château-Gaillard, assis devant un guéridon à la porte d’un café, dégustaient un punch à la romaine, en regardant passer les promeneurs.

« Jehan » n’était plus l’étudiant adolescent que nous avons vu trois ans auparavant attablé chez Pinson, et contant à ses camarades ses prouesses galantes. Ses

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moustaches avaient poussé, et une fine royale faisait ressortir la courbe de sa lèvre inférieure. Sa tenue était d’une superlative élégance ; ses façons, en même temps affables et hautaines, polies et impertinentes.

Qu’on n’aille point se récrier : c’est peut-être toute la science de la plupart des hommes qui s imposent à leurs égaux, que de mélanger habilement ces contraires; de les doser avec tact, de les employer tour ü tour et à propos.

A quelques pas, sur la chaussée, un groom tenait les guides de son élégant tilbury.

De temps en temps il recevait des saluts et les rendait : ce n’était rien, la main au chapeau seulement; et pourtant, pas un de ces saluts n’avait le même accent.

Paul de Malinvault, lui', était un fils de famille comme on dit; vingt-cinq ans à peu près. Ses parents l’avaient envoyé à Paris pour y faire « ses folies » pendant un an, avant de le marier ; il y en avait déjà deux qu’il les faisait assez chèrement, et comme on”* l’a vu, ce n’était pas précisément encore l’envie de la retraite qui le tenait.

— Mais, reprit-il, après un court silence, toi qui n’as pas les cinq cents francs par mois -de ta famille...

— Ah! tu y reviens!...

— C'est que...

— C’est que tu es décavé, et que tu ne sais où donner de la tête, n’est-ce pas?

— Juste : Antonia dépense...

— Veux-tu dix louis?

— Mais...

— Mais tu me les rendras à ton premier oncle. Va, ne t’en occupe pas quant à présent : les voici. Et n’ouvre pas dé grands yeux comme cela. Vois-tu, mon cher, c’est surtout quand on a n’a pas dix louis par mois à soi qu’il vous vient suffisamment de génie pour en trouver cent.

— Mais tu travailles donc? tu fais des affaires?...

— Fü... à mon âge? Les affaires seront pour plus tard.

— Alors?

— Ne vas-tu pas t’imaginer que je fais de la fausse monnaie? Allons ! j’ai terriblement de longanimité avec toi. Mon tuteur, d’abord...

Mais tu es brouillé avec lui.

— Oui, nous avons eu quelques mots vifs quandi " J’ai pris mon vol... DamI il persiste à demeurer dans immeuble ; — une bicoque sise rue Rousselet! mais inmporte, il m’envoie une misère; deux cents francs par mois. Puis... il y a par le monde une fée qui s’intéresse à moi : fée-marraine sans doute, qui de temps en' temps fait pleuvoir dans mon gousset une manne bienfaisante...

— Belle) la fée?

— Je ne l’ai jamais vue.

— Amour et mystère... Ah! que n’ai-je moi aussi une fée marraine !...

— Penh ! cent écus qu’elle joint, en moyenne, aux dix louis de M. Mériot sont pour mes besoins une maigre provende... Heureusement que j’ai le jeu qui paie bien ses redevances.

— Diable! mais... tu gagnes donc toujours?

— Souvent.

— Tu as de la corde de pendu alors.

— Non; une martingale.

— Les martingales, on en parle, mais... c’est comme les fées.

— Hein*?...

— Je dis que les bonnes sont rares.

— La mienne est excellente.

— Non, vrai*? entre nous? tu as une martingale?

— Oui.

— Mais... où donc joues-tu?

— Partout... nulle part. 11 manque bien à Paris de tables de trente et quarante! ou de roulettes clandesdines! Et les salons donc!

— Dans les salons le jeu est modeste.

— Non pas! chez madame Hérouard, par exemple, j’ai gagné au lansquenet deux mille francs l’autre soir à un banquier anglais.

— Chez madame Hérouard et pour un banquier anglais deux mille francs sont une misère. Mais les salons où l’on peut jouer le gros jeu des Hérouard sont clairsemés à Paris!

— Il est certain que dans le monde il faut se tenir sur la réserve; tandis- que chez les courtisanes on joue toujours gros jeu, et on trouve souvent des occasions... Mais c’est plus dangereux.

— Oui : OB peut avoir affaire à des grecs.

— Peuh, les grecsi...

— Fichtre! mais ilsvous détroussent proprement en deux tours de cartes...

CliAteau-Gaillard sourit. Puis :

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« C^stvrai, dit-il, et pour toi qui as une famille qui paierait, je comprends que la partie de cartes avec un rjrec, comme tu dis, t’effraierait... perdre cinquante ou cent mille francs.. . »

Malinvault fit un bond.

...Ou même une vingtaine de mille, poursuivit Château-Gaillard ; oui, je comprends, quand on a une mère et des sœurs, et que l’on se dit : « autant de prélevé sur leur douaire et sur leur dot... »

Et puis, il ne faut pas soi-même entamer trop son patrimoine, reprit Malinvault, qui sous la soif des jouissances parisiennes gardait le fond de la prudence provinciale.

Château-Gaillard regarda Malinvault et l’évalua d’un coup d’œil.

Ah! dit-il, certes ce serait gentil! trouver moyen de s’amuser un brin, sans qu’il en coûtât rien ni à papa ni à maman, ni aux sœurettes ni à soi-même

— Hai!

Mais ce serait... embêtant... délaisser une ferme sur le tapis vert de Lolla ou d'Ismérie...

. — Voilà.

Pour moi, c’est différent. Peu me chault des chevaliers d’industrie, car je m’écrie avec Regnard :

Tu peux me faire perdre, ô Fortune ennemie!

Mais, me faire payer, parbleu! je t’en défie!

— A la bonne heure! et puis, avec la martingale, au besoin tu pourrais promptement t’acquitter...

— Ah ! oui, ma martingale! tu voudrais bien la connaître, hein?

<.HATEA€-0A1LLARD

— Certainement. Par malheur tu n’as pas de raisons pour me la donner. Je suis ton ami, sans doute ; mais il y a vingt jeunes gens qui sont autant tes amis que moi; et, une fois connue, la martingale... Quoique cela, va! je suis un homme sûr, et tu me rendrais là un service que jem’oublierais pas.

— Oui-dà! mais dis-moi un peu si je ne ferais pas mieux de le rendre à quelque pauvre garçon sans ressources qu’à toi... Tu es pourvu de toutes les faveurs du sort et tu veux encore lui forcer la main... corriger la fortune?

— C’est-à-dire lui tirer quelques poignées d’écus pour payer sans remords quelques folies... Val on n’est pas toujours jeune et quelque jour tu trouveras un ami sérieux en moi.

Sans remords? Mais dis donc, sais-tu que moi

j’ai quelques inquiétudes de conscience?

— Bah ! pourquoi ça?

Eh! elîl... je me demande, là... au fond... quelle

différence il y a entre un joueur qui s’assied à une table de jeu avec une martingale dans la tête, et celui qui s’y met avec un jeu biseauté dans la poche.

Une rougeur légère monta aux joues du jeune baron de Malinvault, et il eut un mouvement comme s’il eût avalé un scrupule. Mais ce fut un éclair.

— Oh! fit- il.

— Dame? l’un et l’autre vont à coup sûr, contre un adversaire qui \'a au hasard.

— Cependant, entre les combinaisons du cerveau et les manœuvres de la filouterie...

— Ah !.. . quelquefois. . . Mais après tout, parmi ceux

(;H4TE\U-r.AILI,\Rn M)

' qui réussissent, combien y en a-t-il qui nejouent pas le grand jeu de la vie avec une martingale ou des cartes marquées?

— Pas gai, ce que tu dis là.

' — Bermann, par exemple, le gros banquier francfortois que j’ai gagné l'autre jour, rie joue- t-il pas à la Bourse à coup sûr lorsqu’il achète ou vend, de la main droite, des valeurs qu’il peut à son gré faire baisser ou monter de la gauche ?

— Sans doute.

— Regarde passer là-bas, au grand trot-de ses quatre chevaux le marquis***. Sans un emprunt étranger qu’il a fort proprement escamoté, tu le verrais à pied, parapluie sous le bras, demandant au pavé de Paris le secret des filons aurifères...

— Vraimenot I et quel emprunt?

— Enfant ! tout Paris sait cela. Cet autre que tu connais bien aussi a fondé une société en commandite. Les actionnaires ont perdu leur argent; lui, gueux comme Cadet Roussel auparavant, est riche aujourd’hui... Eh bien, chacun soupçonne que quand il a lancé l'aiTaire des usines de Saint-X., il se doutait un peu que lui seul y gagnerait quelque chose.

— Ah ! le fait est que si l’on voulait remonter à la source de Bien des fortunes. ..

— Mais tiens, sans aller loin, voici.Horace de Valdeuil, un de nos camarades, qui vient de passer en nous saluant; connais- tu ses fermes, ses titres de rentes ?

— Au fait ?

— 11 joue aussi et n’a pas de martingale...

(;iiati:al-ga[l lard

— Et... il gagne ?...

— H perd; mais mademoiselle Fanny du corps de ballet en sait quelque chose !

— Et tu fais sa partie?

— Pourquoi pas?

— Ayant une martingale 1

— Mon cher, ne remue jamais le fond du vase quand tu ne voudras pas trouver la lie. Et puis, croismoi, retourne en Poitou et marie-toi : laisse les Lolla... ne cours pas ici après un tilbury quand tu as en province une bonne berline de famille qui court après toi.

— C’est cela, va t’ennuyer, bonhomme, en tuant au plus vite ta jeunesse... Et cependant, toi, tu restes î» Paris, tu gardes ta maîtresse et ta voiture.

— Mon Dieu, je te le répète, c’est peut-être parce que je n’ai pas ce que tu as, qu’il me faut ce que tu n’as pas. A vous, privilégiés de la destinée, la vie uniforme, sans doute, mais facile et toute prête; les châteaux entourés de fermes aux champs; les vieux hôtels en un faubourg de province-; les tablées nombreuses autour de plantureux dîners; des ouvertures de chasse, les partis de whist le soir à deux sous la fiche... — A nous, déshérités jetés dans la vie sans y avoir de place faite, et avec nos appétits et notre intelligence pour tout apport social , les alternatives de fortune et de misère, les boudoirs dorés et les mansardes, le luxe tout neuf brochant sur la misère secrète; les ruineux soupers dans les boites de carton doré des restaurants du boulevard ; puis, pendant des nuits fiévreuses, les jeux de ha.sard avec de l’or qui

< cil A'J ^:AL’-('.Am.AR^^ 'il

n’est pas à nous; avec des... martingales... que saisje? D’un côté, le Pactole qui ruisselle; de l’autre, un pistolet charge... Et pour nous faire oublier, pour nous verser l’ivresse et nous insuffler l’audace, pour faire sauter en l’air cet or que nous avons ramassé dans la boue et que nous y ramasserons encore, et qu’elles feront sauter toujours — des Antonia , des Sarah Bertin, des Lolla...

— Ne mêle pas là-dedans Antonia qui...

— Oui, tu l’aimes ; pardon ! — Mais raison de plus, mon cher, prends la diligence et... vivement en Poitou !

• Monsieur, vous seriez mieux si vous parliez assis I •

Th. Corneille. — Don Juan.

A quelque temps de là, Château-Gaillard était chez lui, un matin, roulé dans une grande robe de chambre de velours, avalant, à petits coups, une tasse de thé, — et rêveur.

La veille il avait passé la soirée chez madannp Hérouard, et, pour la première fois certains indices qu’il rapprochait, certains souvenirs qu’il rattachait, faisaient naître dans son esprit l’idée que, dans cette maison, il avait d’autres droits que ceux d’un hôte ordinaire.

Dès l’enfance, il avait été admis dans l’intimité de la famille, comme fils adoptif de Mériot, l’ami de M. et madame Hérouard. D’abord il avait partagé les jeux des enfants, ensuite tenu sa place au foyer dans

CHATEAU-CiAILLARD

la juste mesure qui convenait à sa situation. J’entends comme le fils d’un ami auquel on. s’intéresse, et qni trouvera toujours chez vous protection efficace, mais pas plus.

La fortune de M. Hérouard avait grandi avec le temps, et sa maison était alors une des plus opulentes de la haute banque parisienne. On tenait à bonheur et à honneur d’y être reçu.

Madame Hérouard, dont la beauté jadis avait été célèbre, passait pour une des femmes les plus éminemment distinguées qu’il y eût. Elle ne choisissait pas ses amis parmi le vulgaire, et n’ouvrait son salon qu’aux honnêtes femmes et aux hommes de caractère ou de talent. Elle avait, d’ailleurs, toute autorité pour choisir, car autant l’esprit était apprécié, autant la réputation était inattaquéé.

Il y a comme cela de ces personnalités qui ont le privilège de rayonner et d’attirer ; d’être un foyer qui éclaire et réchauffe, un aimant qui groupe les esprits, qui appelle les affinités.

Si au temps de sa jeunesse on avait, dans le monde, soupçonné, la charmante femme de quelques’ égarements, les soupçons s’étaient dissipés avant de prendre corps. Ce qu’on savait, c’est que jamais une infortune ne l’avait trouvée indifférente; que sa main s’ouvrait facilement à l’aumônè, son cœur à la sympathie, son esprit aux idées généreuses.

Et puis, elle avait su vieillir à temps, c’est-à-dire avant le temps. Certes encore, il n’eût tenu qu’à elle de compter parmi les jolies femmes de Paris, car ses traits étaient restés purs, ses dents belles, sa peau

CHATEAU-r.AILLARD

fraîche, sa taille élégante; mais non. A quarantecinq ans elle avait franchement arboré le rôle des mères nobles ; posant un bonnet sur ses cheveux parmi' lesquels brillaient quelques fils d’argent, suivant les modes de loin, et poussant devant elle la génération des jeunes femmes; abdiquant le trône avant que d’en descendre, en un mot.

On lui en avait su gré : celles de ses contemporaines, qui avaient conservé des prétentions à la jeunesse, volontiers la laissaient passer pour être leur aînée. Les autres, qui avaient vieilli plus vite, lui pardonnaient d’être encore belle, et les jeunes femmes l’aimaient parce qu’elle demeurait leur amie sans être restée leur rivale.

Avoir pour répondant social M. Hérouard, pour protectrice affectueuse madame Hérouard , ce n’était donc pas peu de chose, pour un jeune homme qui entrait dans la vie sans famille et sans fortune.

Jean d»- Château-Gaillard se l’était dit plus d’une fois déjà; or, il ménageait ce salon, il s’y faisait bien venir, et s’y gardait une bonne renommée.

Mais voici : M. et madame Hérouard avaient trois enfants : deux fils, qui, bien que plus âgés que Jean de trois ou quatre ans, étaient ses camarades; une fille, plus jeune, qui avait alors dix-sept ans, et qui était jolie.

Jean, sans y penser peut-être, — ou bien en y pensant, et en caressant un rêve d’avenir, — s’était laissé allé à tourner vers elle des regards tendres ; à lui dire de ces mots vagues qui troublent pour la première fois les cœurs purs : oh ! rien ! il s’en souvenait à

CHATKMi-dAH.f, \l\l) A5

peine; mais elle, recueillant tout dans son âme vierge, en faisait un poëme d’amour.

Or il arriva qu’un soir, la veille même du jour oü nous le trouvons pensif, à son petit lever, il avait ramassé une fleur tombée du bouquet de Julie, et que celle-ci, le voyant faire, avait rougi.

Madame Hérouard, elle, avait pâli, et dit (}uelques motsà voix basseà son vieil ami l’académicien Mériot. Un coup d’œil venait de l’éclairer; d’un coup d’œil aussi Jean vit l’étrange pâleur de la mère et son premier mouvement.

Et tandis qu’une terrible angoisse entrait dans l’âme de madame Hérouard , une idée singulière traversait aussi, comme une flèche, le cerveau du pupille de Mériot. Mais il la repoussa d'abord.

— Peuh 1 pensa-t-il, elle s’est dit : * est-ce que ma fille, qui a un million de dot, aimerait un aventurier? » et elle en a pâli de terreur. Rien que de naturel.

Mais il vit, quelques moments après, madame Hérouard appeler d’un -signe l’académicien , l'entraîner dans une galerie et lui parler avec animation. — Et celui ci semblait aussi troublé qu’elle.

— Qu’est ceci ? se demanda-t-il alors, entrouvrant son esprit à l’idée qu’il en avait chassée. Et il regarda ses amis, les fils Hérouard et la gentille Julie d’un œil dont il ne les avait jamais regardés encore ; détaillant leurs traits, interrogeant le jeu de leur physionomie, puis à son tour, il se regarda au miroir, et compara, chercha...

Et le lendemain malin il en était là encore, pour-

pensant, rassemblant les probabilités et se mirant plus que, de sa vie, il ne l’avait fait.

— Oui, ce nez grec, ces yeux à l’iris changeant... — Et puis, quels cris du cœur, quelquefois, jjuand j’étais enfant et qu’en jouant je me faisais du mal !

Et il s’abîma dans une méditation profonde. Sur son front ses pensées se succédaient et semblaient tantôt inquiètes et tantôt rayonnantes : ses lèvres avaient des mouvements qui exprimaient diversement l’angoisse et le triomphe... Il était beau d’une beauté byronienne, d’une beauté d’ange déchu...

— Si c’était vrai, pourtant? se disait-il..

Mais qu’on n’aille pas croire que-le cœur ému, l’âme ouverte à des sentiments nouveaux, il pensât :

— Dieu!. ..quel bonheur de savoir que, moi aussi, j’ai une mère... de couver des yeux son visage adoré, de presser des lèvres ses chères mains...

Non ! mais il pensait :

— Quel coup de fortune !...

Jean était passionné, mais pas « sentimental, » comme il le disait, en accentuant le mot dé façon méprisante L’élément tendresse manquait dans la combinaison de son être. C’était précisément, sans doute, parce qu’il n’avait pas été bercé par une mère.

Quoi qu’il en fût, cent choses de cœur qui émeuvent le commun des hommes étaient pour lui lettres closes ; il ne concevait pas, raisonnant seul avec luimême, qu’on dût de la reconnaissance à un père parce qu’il vous a engendré, ni à une mère parce qu’elle vous a mis au inonde.

— Paternité et filiation, se disait-il, sont lois naturelles

CIJATEAL-GAILLARI) 'i7

que Tbomme subit faute de pouvoir s’en affranchir. Et cela est si vrai que la nature a dû y joindre Le plus puissant des attraits pour nous forcer à les accomplir ; et cela Qstsi vrai, que la société a dû multiplier les prescriptions et les garanties pour préserver l’enfant, pour assurer son existence.

» Par exemple, elle est rude, la loi, pour les enfants naturels... ou adultérins.. . — Très-rude!... elle en fait les victimes expiatoires de la société... Si donc les autres, ceux qui arrivent au monde pourvus du biberon, des langes et du bourrelet que les lois leur réservent, doivent si peu à. leurs auteurs, que leur devons-nous donc, nous que le code méconnaît, ignore ou rejette comme des scories ?

Château-Gaillard passait ainsi bien des choses au creuset de son rationalisme, et volontiers, à la suite, mettait sous ses pieds bon nombre de ces croyances, de ces instincts, de ces aspirations, de ces élans qui sont, pour ainsi dire, tellement traditionnels dans l’humanité qu’ils semblent inhérents à Tâme elle -môme.

En philosophie il «s’attaquait volontiers aux idées innées, et, plus conséquent que Descartes, il ’ faisait table rase dans son cœur pour donner l’essor â la liberté de son esprit.

On frappa, tandis qu’il songeait toujours, et Mériot entra.

C’était un homme de cinquante ans, aux traits fins, à la figure jeune encore, sous des cheveux blancs. Sa physionomie respirait surtout la bienveillance ; il avait l’air aimable, l’air d’un homme qui a été heureux

CIIATEAU-r.AILLARD dans la moyenne de ses aspirations, qui a vécu sa ' vie. Avec cela de la verdeur et de l’énergie dans l’expression du visage. Ce jour-là même, l’expression do ses traits était sévère. C’est que, depuis .deux années à peu près, il était médiocrement content des allures de Jean, qui ne se pressait pas de prendre une carrière, qui avait abandonné son toit pour aller vivre seul, qui menait un train peu en harmonie avec ses ressources connues.

Quand la montagne ne va pas à Mah'omet, Mahomet va à la montagne, dit-il, en s’asseyant en face du jeune homme. Tu es la montagne et je suis Mahomet. Çà, mon cher enfant, nous avons à causer.

— .Causons, reprit Jean, dont les regards devinrent soudain froids et impénétrables tandis que ses lèvres souriaient.

— D’abord, j’ai à te répéter avec plus d’insistance ce que je te dis depuis un an : il faut entrer dans la vie, prendre un parti, tu n’es pas fait pour être un oisif et un dandy ; outre que ce sont là de tristes voies pour tous les hommes, c’en est une particulièrement déplorable pour toi qui n’as pas de fortune, et qui dois te faire à toi-même ton nom et ta destinée.

— Peuh!... raison de plus au contraire ! lesexceptions sociales n’ayant pas de place dans la vie régulière, se trouvant expulsées en dehors du code, sont par la même en dehors des règles communes.

— Des sophismes! Toutes les carrières s’ouvrent au-devant de toi, tu n’as qu’à choisir.

— Je choisis donc la diplomatie à Paris, et la haute banque, comme les fils Hérouard.

aiATFv\U-(;AIU,ARI) 49

L’académicien leva les yeux sur Jean et ne lut rien sur son visage gracieux et impassible.

— 11 faut pour aborder ces carrières une fortune que je ne puis te donner, reprit Mériot; mais, en parlant des filsHérouard, dis-moi donc? il nous a semblé, hier au soir, à madame Hérouard et à moi, que lu regardais souvent leur sœur Julie?

— J’en suis amoureux.

— Mais... tu as tort. Un homme de sens ne doit point ouvrir son cœur à un amour... impossible... ni un homme d’honneur laisser deviner cet amour à une jeune fille qu’il ne saurait épouser.

— Et pourquoi donc ne saurais-je l’épouser? Parce que je n’ai pas de fortune? Mon Dieu ! il me semble qu’à la place de M. et madame Hérouard cette considération pourrait être secondaire quand il s’agit du fils... adoptif, de leur ami le plus ancien et le plus intime : d’un jeune homme qu’ils ont vu grandir presque sous leur toit... et... qui, soutenu par un sentiment puissant, pourrait devenir quelque chose.

— Je crois que tel ne serait pas leur avis ; permetsmoi de te dire, d’ailleurs, que la vie que tu mènes depuis deux ans n’est pas précisément faite pour inspirer confiance à une famille.

. — Avec un peu d’espérance il serait facile d'en changer.

— Changes-en donc d’abord.

— Non ; parce que selon que je serai agréé ou non, je preivirai telle ou telle voie. Parlez donc à M. Hérouard et à madame Hérouard surtout, puisque cette dernière s’est aperçue de... notre amour.,

CIIATEAU-G/ULLAHI)

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— Notre?...

— Mais... pourquoi pas ?

— Jean, mon ami, ce mariage ne se fera pas ; j’ai déjà sondé les dispositions des parents. Dès aujourd’hui, renonce donc aux espérances, bien vagues, qtie tu avais pu concevoir, car, je t’en avertis, l’unique résultat de ta persévérance serait de te faire fermer les portes de la maison.

— Bah!,.. Voulez -vous me permettre, à moi, de m’adresser à M. Hérouard? Il m’aime et croit en moi. Et d’ailleurs il n’en arrivera toujours pas pis !

Mériot pâlit.

— Je te le défends, reprit-il d’une voix qui tremblait un peu. Et maintenant, si tu veux suivre la carrière des consulats, par exemple, une occasion se présente. Voilà le baron de Favant, un de nos amis, qui vient d’être nommé consul général à Bucharest ; il t’emmènerait volontiers comme secrétaire, si ce n’est comme chancelier...

— Oui-dà? que je m’en aille à Bucharest? Ce serait un bon débarras, j’en conviens. Mais moi, je ne veux être chancelier qu’à Paris, au faubourg Saint- (iermain tout au plus. N’avons-nous pas un consulat de l'autre côté de l’eau?

— Pas de raillerie. Tu partiras, mon ami.

— Mais non, certes I

— Je le veux, l’heure de la faiblesse est passée.

— Je ne le veux pas, l’heure de la résistance est venue.

Jean de Château-Gaillard n’avait point le ton rogue^ ni l’allure matamore. C’était noncbalammart étendu

r,HA TEAIMIAII.I. AKI> 51

dans son fauteuil, les jambes allongées dans son pantalon à pieds, jouant avec un couteau d’ivoire, et le visage placide, qu’il répondait ces paroles inflexibles.

— Alors tu méconnais rna tendresse ou dédaignes mon autorité ?

— A Dieu ne plaise que j’oublie jamais que vous avez protégé mon enfance abandonnée, soutenu ma jeunesse. Et je compte bien plus tard, quand mon tour sera venu , rendre à votre vieillesse les soins (}ue. . .

— Ah ! merci.

La figure de Jean prit une expression presque roide.

— Pourquoi... « merci? » — est-ce une offense?

— Tu es fou, mon enfant.

— Parce que je me reconnais comptable de ce que j’ai reçu ? parce que je ne veux pas faire banqueroute à mon bienfaiteur ?

— Allons ! cessons ce jeu, reprit le père, qui trouva au sourire perpétuel de Jean un pli railleur qui le blessa enfin. Je réclame votre obéissance aujourd’hui, et comme c’est la première fois, j’espère bien que...

— Non.

— Alors...

— Alors vous allez me punir, n’est-ce pas ? me mettre à la ration congrue... m’y faire mettre par... ma bienfaitrice inconnue? Eh bien, faites! je ne vous demanderai rien.

Quand Mériot sortit, Jean de Château-Gaillard n’avait plus rien à apprendre sur son origine. Moralement il en était aussi sûr que de la clarté du soleil.

Mais, entre cette certitude morale et des preuves matérielles et irréfragables, il y avait un monde, — et Jean se le disait bien.

c( Des preuves 1 » il lui en fallait maintenant ; et comment se les procurer ?

Il s’habilla et sortit. Les idées quelquefois viennent en marchant, on les heurte au coin des bornes. Et il fallait plusieurs idées; car, d’une part, Château-Gaillard voulait des preuves, et, de l’autre, il sentait qu’il allait avoir besoin d’’argent; l’argent, il le savait bien déjà, étant le nerf de toute guerre.

Or comment faire de l’argent?... — La martingale?... — Oui! mais où prendre un nabab quelconque pour adversaire?...

CHA TEAL-<iAM.LAKI) 53

— Hé ! bien, qu’as-tu donc, que tu ne vois personne? lui 'dit Malinvault qui le heurta au coude, rue Laffitte.

— Hein? fit Château -Gaillard, sans répondre, et en levant sur son interlocuteur des yeux troubles qui regardaient sans voir.

C’est qu’en ce moment même il venait de se dire :

— Madame Hérouard a une femme de chambre dévouée... J’ai entendu dire, bien souvent, qu’Annette était depuis plus de vingt-cinq ans dans la maison... Annette doit savoir bien des choses! Résisterait-elle à une vingtaine de mille francs qui lui permettraient d’aller s’établir bourgeoise en province ? Hé ?

— Je te demande où tu as l’esprit, répéta Paul.

Tout à coup les yeux mornes de Jean s’éclairèrent

comme d’une idée.

— Ah ! c’est toi, mon cher ! Pardieu ! sois le bienvenu.

— Qu’est-ce que c’est? — Puis-je t’être utile?

— Mais oui... Non ! Rien. — Tu vas bien, du reste?

— Aussi bien qu’on peut aller quand on loge le diable en sa bourse.

— Ah ! nous en sommes tous là !

’ — Pas toi, toujours !

— Hum!

— Enfin avec une martingale...

— Ah ! la martingale... la martingale ! elle te trotte en tête, je vois ça.

— Dame !

— Tu ne veux donc pas t’en aller de cet enfer parisien ?

— Ah! mon cher ami... Antonia... vois tu... j’en

suis fou!,., et je sens auprès d’elle un rival qoi est

riche... comprends-iu ?

Jean avait pris le bras de Paul; tous deux marchèrent un moment en silence. Arrivés au bout de la rue, devant l’église de Noire Dame-de-Lorelte, que l’on achevait à peine, Château-Gaillard s’arrêta et considéra Paul d’un air singulier. On eût dit un oiseau de proie jetant un regard de pitié sur sa victime avant de fondre sur elle serres ouvertes et bec affamé.

Au fait? Pourquoi était-ce précisément Paul qui se trouvait là en ce moment? qui était venu se poser en travers de sa route? Pauvre diable de bon garçon !

Il y eut comme un regret dans le sourire étrange qui se dessina, peu à peu, sur les lèvres de Jean, tandis qu’un plan semblait se développer dans son cerveau,

Vrailil aurait préféré avoir rencontré... tout autre... Mais quoi ! ce scrupule était après tout pur enfantillage... Pas de faiblesse ! Il lui fallait bien prendre cet homme puisqu’il en avait besoin.

Ce fut la conclusion de sa délibération de conscience, la fm de la lutte. Et même y euHl lutte ? Non : hésitation à peine. Jean de Château-Gaillard n’avait que vingt deux ans après tout, et sa terrible nature n’était pas encore trempée ! Plus tard...

— Tu le veux donc, dit-il enfin; eh bien... je ne te dirai pas mon secret ; seulement. . . je te permettrai pour une fois d’en user.

— Ah! merci!...

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CHATKAU-r.AILLARI) r>5

— Mais tu ne feras pas d’imprudences. . . de maladresses ?

— Sois tranquille.

— Je connais précisément... un Hollandais, riche à millions, un peu épais- et très-alîainé des plaisirs parisiens. Je puis adroitement le conduire chez Antonio..^

Paul devint pâle. Le sang lui refluait au cœur — jalousie sans doute? ou bien, peut-être, mouvement primesautier d’une nature faible, mais honnête, qui sent percer sous un arrangement d’alïaires la pointe d'une infamie.

Jean, tout en parlant, le regardait à fond et semblait lire les pensées derrière son crâne... tâter les pulsations de cette vertu à l’agonie.

Après un court silence, le temps moral laissé au fils de famille pour acquiescer ou protester, Château- Gaillard, ayant pour ainsi dire pris acte du mutisme de Paul, continua :

— Une partie de lansquenet est vite engagée... je te donnerai des jeux et te dirai comment tu dois compter les cartes avant de passer la main. Ne va pas perdre la tête au moins! Il faut du sang-froid et de la présence d’esprit...

De pâle, Paul de MalinvauU devint rouge.

— Mais... balbutia-t-il.

— Mais?... quoi? fit Jehan avec un tel regard de hauteur que Paul en demeura glacé.

Car ce regard était clair, et pouvait se traduire ainsi :

— Cela te convieht-il dans les termes que tu viens d’entendre? ou cela ne te convient-il pas? Si tu veux

CITATEAU-GAIL LARD

accepter, fais vite! car je n offrirai pas deux fois; et me prierais -tu à genoux, demain tu me trouverais inexorable.. Si tu veux refuser, fais vite encore, parce que ton refus est une injure et que Jean de Château- Gaillard est irascible et pressé de mettre deux pouces de fer dans le ventre de quiconque lui dirait, par. sa parole ou son silence, qu’il est un... escamoteur.

— Tu m’expliqueras bien... tout... reprit Paul de Malinvault, fasciné sous ce regard comme un fauve sous celui de son dompteur.

Le malheureux venait d’amener pavillon. Mais sa voix tremblait et il redevenait pâle, tandis qu’un frisson lui courait le long des reins.

— ... Tout ce que tu as besoin de savoir, répliqua Château-Gaillard, qui accentua sa réponse de telle sorte que nul n’eût été tenté de lui demander plus longue explication.

Rendez-vous fut pris.

La scène représente le petit salon d’Antonia, bleu et or; meubles en palissandre, fleurs dans les embra-sures. Enfin le luxe d’une actrice de troisième ordre, enJ834.

Trois ou quatre fetnmés, dont la maîtresse du logis; sept à huit hommes. Quatre sont assis à une table de jeu : Malinvault, Château - Gaillard, un bonhomme gros, court et lippu, que l’on nomme d’un nom étranger ; puis un ami de Château-Gaillard et de Malinvault, Horace de Valdeuil, celui-là même qui n’a pas de martingale, mais dont mademoiselle Fanny, danr seuse en vogue, paye parfois le jeu.

cil ATKAU-r.AIM, AKI» 57

Malinvault fait la partie de l’étranger, Château- Gaillard celle de Valdeuil,

Malinvault -gagne depuis une heure, à tous coups. Le Hollandais se pique. Entre Château Gaillard et son adversaire, alternative de pertes et de gain.

— Malheureux au jeu, heureux en amour! dit Château-Gaillard à l’étranger, en manière de consolation.

— Encore si j’étais heureux en amour, dit ce dernier, en tournant vers Antonia de langoureux regards.

Malinvault, lui, était pâle et ne disait rien.

C’était un de ces jeux de hasard, bêtes et abrutissants, qui paralysent les facultés de l’esprit et n'éveillent que les convoitises de l’intérêt. Aussi y avait-il, entre les coups, des intervalles de silence que la verve de Château-Gaillard était impuissante à remplir.

— Je n'y comprends rien mais rien! jamais je n’ai eu pareille déveine! s’écria tout- à- coup l’étranger. Vingt mille francs de perdus !

— ,Oh! pour vous, c’est une obole!

— Mais c’est la chance de mon adversaire qui m’épouvante... oü en irons-nous? Allons, monsieur, quitte ou double! Voilà dix fois que vous passez; à moins que vous n’ayez le diable en votre manche, vous ne passerez pas une onzième !

Antonia se leva du canapé oü elle était nonchalamment étendue, et vint s’accouder au fauteuil du Hollandais. Tout le monde se groupa autour de la table de jeu et un silence général se fit.

Paul de Malinvault devint livide. Ses mains tremblaient, et malgré son sang-froid Château Gaillard se sentit mordre paf l’angoisse.

Ul ATEAU-<;AIf,LARn

— Si le niais allait se trahir? se disait-il.

Maïs non. Paul, au milieu de l’étourdissement de son cerveau, trouva encore la lucidité nécessaire pour compter ses cartes ou les manipuler. Nul ne vit rien, et Antonia, battant des mains, s’écria :

— Double !

Son cri fut naïf : on eût dit qu’elle se sentait, au fond, l’enjeü de la partie, et qu’elle était heureuse du triomphe de son amant. Mais sans rien comprendre , elle sentit , aussitôt le premier mouvement passé, qu’il fallait couper court à cette chance étonnante.

— Messieurs, dit-elle, le souper est servi. Laissez les cartes !

Il y eut un moment d'émotion générale qui succéda au silence. Les interjections se croisèrent; puis les réflexions. — Compliments à Pa:ul ; — condoléances au Hollandais.

Puis, tout en passant, dans la salle à manger pour souper, chacun se mit à raconter des histoires de jeu.

Dès qu’il fut debout, Paul devint d’une animation singulière. Autant, tout-à-l’heure, il était contraint et glacé, autant, soudain, il sembla qu’une ivresse lui montait au cerveau. Il parlait vite et haut; il avait des mouvements brusques et saccadés. C’était la joie du gain, sans doute.

En passant du petit salon à la salle à manger, il put se pencher à l’oreille de Jean et lui dire :

■ — Merci.

A quoi l’autre, sans se retourner, et d’une voix sourde répondit :

aiATEAlI-<. Am.ARO Ô9

— Prends donc garde!

Il est vrai que, quelques secondes après, tandis que tout en causant les convives choisissaient leurs places autour de la table, et casaient les dames, le Hollandais frôla Jean et lui demanda bas, eq lançant vers Paul de Malinvault un regard incisif et clair :

— Combien vatrt'il ? cent ?

Et que Château -Gaillard, avec une physionomie impassiblement souriante, et le regard tourné vers la jolie Antonia, murmura :

— Non : famille parcimonieuse, pas plus de quatrevingt.

Pour souper, une galantine froide, un pâté de foie gras, du jambon anglais, des primeurs — le tout arrosé de champagne frappé.

11 était une heure du matin ; en ce temps-lk on di-, naît à cinq heures. Les convives avaient faim, et le champagne ét«t bon ; ils avaient d’autre part l’esprit surexcité par le coup de cartes précédent et les histoires de jeu qu’on se racontait à la ronde.

Paul s’était trouvé assis entre sa maîtresse et Jean. Son animation grandissait de minute en minute et touchait — à l’ivresse. Combien de soupers comme celuî-ci et de belles parties de théâtre et de campagne, combien de toilettes éclatantes promenées en calèche ne représentaient pas son gain de la soirée!... Cet or qui tintait dans ses mains, ces billets dont il sentait dans ses poches le soyeux frémissement !

Château- (Jaillard lui versait à boire, mais ne négligeait pas de lui répéter de temps à autre :

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üfl CHATEAU-GAILLARD

— Fais donc attention et calme-toi.

En face, le gros Hollandais buvait froidement et ne répondait rien aux quolibets ni aux consolations, si ce n’est qu’il voulait sa revanche après souper.

— Un autre soir, plutôt, lui disaient quelques convives, puisqu’aujourd’hui la veine vous est contraire. Et puis, quand nous sortirons de table il fera jour. Au mois de juin, on ne joue pas plus tard que deux heures du matin.

— Ça m’est égal, répliquait le décavé. — Pour ma revanche on tiendra les volets fermés... et je jouerai gros jeu, ce sera vite fait !

Antonia n’osait rien dire, étant chez elle et maîtresse connue du gagnant.

Devant l’insistance du perdant il n’y avait pas moyen de refuser. Antonia donna ordre qu’on renouvelât les bougies mourantes dans leurs bobèches, et, le souper fini, on retourna au salon.

La partie, cette fois, ne s’engagea plus qu’entre le banquier hollandais et Paul de Malinvault. Tous les convives cependant étaient restés, malgré l’heure avancée, pour voir quelle serait la conclusion de la lutte.

Le gros banquier s’assit carrément, assujettit ses conserves bleues, huma une prise de tabac; on prisait alors — et dit •

— Quitte ou double ! ^

— Mais, balbutia Antoniaqui, instinctivement, pressentait quelque chose de dangereux ou de malsain dans l’air, n’allez pas si vite ; peu m’importe l’heure, et je vous garderai tant que vous voudrez.

— Quitte ou double! reprit l’étranger.

CHAT I‘:ai].(;ail hwu

Il gagna.

Il y eut un cri :

« Ah ! » qui sortit à la fois de toutes les poitrines, mais avec des accentuations différentes. Ici c’était comme un soulagement; là, comme une épouvante. En ce 'moment Témotion du jeu était partagée par tous les assistants, la fièvre batti^it dans toutes les artères.

Mais quelqu’un qui semblait abasourdi; et plus abasourdi encore que consterné, c’était Paul de Malinvault. #

Quoi! il perdait?... Comment?... « Suis-je ivre? » se demandait-il; et ses yeux inquiets, éperdus, cherchaient ceux de Château- Gaillard. Et ceux de ce * dernier semblaient répondre :

— Je te l’avais bien dit.

Le Hollandais ramassa Vor èt les billets qui lui revinrent, puis :

— Quitte ou double, dit-il encore, sans que sa voix trahît une émotion, sans que sous ses lunettes on pût voir une lumière dans ses veux.

Le pauvre Malinvault, haletant, ne savait que répondre : ses regards faisaient à Château- Gaillard un * appel désespéré; et celui ci, pour ne pas répondre, peur ne pas prendre peut-être la responsabilité d’un conseil, ou bien soigneux de ne pas se compromettre, détournait la tête.

— Quitte ou double, reprit le Hollandais, toujours impassible, et qui semblait en ce moment, dans son flegme et son immobilité, un des mannequins de cire articulés du musée Tussaud.

(',IIATEAL-(iAïLLAR I)

— Si je dis non, — j’en ai le droit à présent, ayant perdu ce que j’avais gagné, — je sors d’ici Gros-Jean comme j’y suis venu, se disait Paul au milieu du trouble de l’ivresse et de l’angoisse de la situation ; et me voilà en même temps dans la détresse et dans le déshonneur, car... Si je dis oui...

— Quitte ou double? redemanda le terrible nabab.

Par un effort de volonté Paul rappela ses sens, ressaisit le fil des calculs indiqués par Château-Gaillard, mania fiévreusement ses cartes, et répondit d’une voix étranglée : Ir

— Allons!

Il perdit encore.

— Ha! fit-il, avec désespoir, avec égarement comme s’il devenait fou. — Mais... ce n’est pas possible!

' — Voulez-vous recommencer? dit le banquier.

— Non! murmura-t-il écrasé. C’est-à-dire... Oui... Eh bien ! Non !

— Vous avez raison, car je gagnerais encore, car je gagnerais toujours, comme vous gagniez tout à l’heure; parce que j’ai pris vos cartes, qu’elles sont biseautées et que vous êtes un voleur!

Et le banquier se leva, jeta les cartes sur la table, et prenant à témoins les assistants, s’écria ; •

— Voyez, messieurs.

Paul voulut s’élancer sur son adversaire; on le retint, et il tomba sur le parquet.

Alors Château- Gaillard , plus calme que tout le monde, d’un ton froid, et avec l’accent des hommes qui se sentent nés pour commander aux heures du désarroi, s’avança, et dit ;

eu AIE A L'-r. AI LL A Kl)

— Qu'est-ce que c’est?'

— 11 y a, répondit l’étranger, que voyant la singulière chance de monsieur, — avant souper, — j’ai soupçonné quelque chose, et qu’ayant pris soin de sortir le dernier, pour passer du salon dans la salle à manger, j’ai, moi aussi, fait un petit tour de prestidigitation, en changeant mes cartes contre les siennes. — Qu’on le fouille!

Il n’avait pas eu le temps d’achever, que déjà trois ou quatre convives se précipitaient sur Malinvault, qui gisait toujours à terre. En un clin d’œil il fut à moitié déshabillé. On trouva deux jeux dans ses poches.

— Allez chercher le commissaire ! disait le Hollandais.

Antonia sc tordait , les autres femmes se trouvaient mal. Les hommes parlaient tous à la fois. Le seul Château-Gaillard répétait, en circulant parmi les groupes ;

— Allons, messieurs, du calme...

Malinvault râlait et suppliait.

Enfin Château-Gaillard parvint à saisir les mains du banquier hollandais.

— Voyons, puisque vous ne perdez rien, faites grâce : pitié, je vous en supplie.... je connais le malheureux; c’est un fils de famille entraîné par (juelque passion fatale; perverti peut-être par de mauvais conseils... à sa maladressa même, vous devez voir que c’est la première fois...

— Oui... oui... je le jure, répétait Paul qui se sentait mourir... ne déshonorez pas mon père, ma fa-

CIIATEAU-(;AILLAR1)

mille, mes sœurs... je ferai tout ce que vous voudrez, je rachèterai au besoin de toute ma fortune...

— Non, répondit le Hollandais : c’est un devoir d’honnête homme que de faire un exemple : je le dois à la société; je le dois aux pauvres étrangers qui sont, comme moi, dépouillés à Paris par ces fripons.

— Mon Dieu! n’avez-vous donc ni fils, ni frère? ne sentez-vous pas qu’ici le châtiment ne sera pas pour le vrai coupable, mais pour des innocents respectables?... que vous allez tuer un vieillard peut-être, qui ne supportera pas le déshonneur de sa maison. .. et faire lentement mourir une mère?... ' que deux jeunes filles pures et charmantes vont être, par un mot de vous, jetées au cloître pour toute leur vie? En France, nos vieilles familles ne transigent pas avec l’horineur.

— Eh! que m’importe! En Hollande, nos honnêtes familles sont ruinées par vos aigrefins.

— Par grâce! je vous supplie... songez que c’est moi qui vous ai conduit ici, et que, fatalement, je deviens la cause indirecte de tout ceci... que je me sens une responsabilité terrible... que la perte de ce jeune homme, de cet enfant, Qie pèsera comme un remords...

— Eh!...

— Mais n’y a-t-il donc aucun moyen de réparer, d’expier, de racheter? Voyons! en te perdant vous ferez un mal qui ne produira aucun bien. Les escrocs renaissent de leurs cendres, en nos sociétés corrompues et excessives... Si au contraire vous faites grâce... eh bien, vous pouvez imposer au coupable *

CIIATEAü-CiAILl.AlU) «5

une condition... Vous pouvez par exemple... quoi?... eh bien, lui faire donner une certaine somme pour vos oeuvres de bienfaisance... N'avez-vous pas des pauvres à Amsterdam ?

Le banquier sembla se recueillir un instant ; et flegmatiquement :

— Eh bien, qu’il signe un engagement, des billets en bonne forme... pour une somme de cinquante mille francs, que je remettrai aux hospices d’Amsterdam et de Leyde.

— Oui... oui... tout ce qu’on Voudra! cria Paul.

— Messieurs, dit Château-Gaillard aux assistants, sur l’honneur engagez-vous à ne rien dire de ce qui vient de se passer. Il n’est pas besoin de vous assurer, je crois, que le malheureux ne recommencera plus. Eh bien, soyez aussi généreux que son noble adversaire... ne le perdez pas, ce fils de famille, par une indiscrétion, quand monsieur consent k ne pas le perdre par un éclat...

Par hasard le banquier avait sur lui du papier timbré. Paul fut relevé : il se soutenait à peine! on l’assit et il gigna.

Les témoins s’engagèrent d’honneur à ne rien dire.

Antonia se jeta à genoux devant Château- Gaillard, puis devant le Hollandais qui prit les billets, et, en sortant, dit à ce dernier ;

— Je pars ce soir; je ne connais pas bien les lois françaises ; chargez-vous de faire présenter ces billets k la famille et d’obtenir paiement. Vous m’enverrez les fonds par Rothschild. Voici mon adresse k Amsterdam.

Mais la province est dure à læ détente, et méfiante en diable..

Quand M. de Malinvault,. madame de Malinvault, et toute la famille Malinvault, oncles et cousins, virent ce beau garçon de Paris, présenter cinquante mille francs de traites à acquitter, prix débattu de l’honneur de leur consanguin, ils rechignèrent.

— Cinquante mille francs ne sont point une obole,. — et dans ce temps-là, cela valait presque autant que cent mille francs aujourd’hui.

> Cinquante mille francs!... quelle brèche à la fortune des parents et des enfants nés et à naître I se dirent les intéressés.

» Vingt mille francs de moins à la dot de chaque fille.

» Et pour les. payer, comment faire !... Il faudrait vendre deux métairies ; et cela se saurait dans le pays; on se demanderait pourquoi, et on le devi-

CIIA l i:AU-(i MLLARI)

neralt peut-être... Et alors h quoi bon s’étre ruiné pour cacher la honte?...

» Mais comment se faisait-il qu’un jeune homme élevé dans les bons principes, par une famille vertueuse et depuis des siècles établie dans l’honneur, aitpu... voler au jeu !.. . oh!...

» Et qu’est-ce que c’était que ce beau messager, son ami, son défenseur, qui avait pris tant de peine pour empêcher le Hollandais volé de faire un esclandre?

B Château-Gaillard, voyons ça! l'annuaire de la noblesse? — Où prenait-on ces Château- Gaillard? Avec qui étaient-ils alliés?... Hum!...

On délibéra sur ces bases, pendant cinq ou six jours; et, pendant ce temps là, Chàteau Gaillanl, superbe et charmant, logeait à l’hôtel et se disait partout O un ami de Paul. » On le voyait aller chez les Malinvault; on n’entendait point contredire par la famille la qualité qu’il se donnait, il avait bon air et donnait le ton, au café. Cela passa pour fait acquis.

Et le résultat de la délibération fut : d’abord que madame de Malinvault écrirait à Paul une lettre maternelle qui le rappellerait immédiatement, lui faisant à la fois sentir le désespoir des siens, et pressentir leur pardon ; et que, d’autre part, M. de Malinvault enverrait à Paris un bon notaire qui examinerait la situation, s’informerait des choses et des gens, pousserait enfin jusqu’à Amsterdam, au besoin.

Quant à Château-Gaillard, on le remercia de ses bons soins ; on l’invita à dîner, pour prendre congé, et on lui souhaita un heureux voyage.

aiATEAlj-GAIU.ARD

Il aurait préféré que les choses prissent un autre tour ; mais qu’y faire? — Et puis ce notaire de province... jeté dans l’affaire, lui déplaisait. Mais il faut bien souffrir ce qu’on ne peut empêcher.

Ce notaire était jeune et pas mal tourné. Avec cela quelque usage, ayant l’heur d’avoir sa clientèle dans la noblesse et d’y être reçu ; — et intelligent.

Découvrir que le banquier hollandais n’était à Amsterdam ni banquier, ni hollandais ; acquérir la persuasion qu’il ne pouvait être qu’un compère, fut pour ce notaire l’affaire de peu de jours.

Pendant ce temps-là, madame de Malinvault, en Poitou, obtenait de Paul des aveux complets.

Ainsi donc, d’une part, c’était Jean qui, voyant Paul pris entre ses passions et la gêne, l’avait démoralisé, lui avait parlé martingale... puis lui avait mis en main les jeux préparés... Et de l’autre, c’était le • même Jean de Château-Gaillard qui avait conduit chez .\ntonia le prétendu banquier hollandais,' pour y tenir le jeu de Paul.

Or qu’était-ce maintenant que Château-Gaillard? Un escroc ordinaire? — Non, car toutes informations prises, on ne trouvait contre lui rien qui ne fût d’un galant homme... 11 jouait, mais... à tort ou à raison, jusqu’alors son jeu n’avait fait crier personne. Il était d’ailleurs reçu dans le monde, et bien que sa naissance fût considérée comme irrégulière, on ne pouvait le mettre sur le pied d’un aventurier, puisque M. Mériot, de l’Académie française, le traitait en fils adoptif.

Il y avait donc dans le coup une escroquerie, mais

CIIA TKÂl-C \lU.\R.n f;‘J

une escroquerie l’aile par Paul au profit de Jean. En d’autres termes, si Jean avait été le Méphistophélès, Paul était le Faust. Méphistophélès avait été l’instigateur du mal, mais Faust l’avait commis. Et s’il devenait clair comme le jour que Jean avait conçu et exécuté une infamie, il était non moins vrai que Paul était un grec.

L’affaire restait donc assez compliquée, et fort délicate. ,\ttaquer le compère de ChAteau-Gaillard en escroquerie, c'était faire éclater le scandale. Refuser de payer les billets de Paul, c’était employer un autre moyen pour arriver au môme but. Quant à Jean, cheville ouvrière de tout, impossible de l’atteindre derrière son compère et derrière Paul. Où étaient les témoins des conseils donnés? Qui prouverait qu’il avait fourni ces jeux de cartes?

Le notaire s’en alla donc, un beau matin, trouver Mériot, et lui exposa le caS.

— Ce n’est pas possible! s’écria le poète qui bondit d’indignation. Jean! mon fils! ourdir une telle infamie?...

Mais s’il se révoltait ainsi, c’était plutôt encore sous le coup de la terreur que sous celui de l’injure — car, tout à coup, mille souvenirs lui revenaient qui lui apportaient l’épouvante : des espiègleries d’enfant, des roueries de jeune homme. Non 1 cette combinaison n’était pas absolument improbable, et tandis que le père criait :

— Ce n’est pas possible I

L’homme se demandait ;

— Serait-ce donc possible?...

CIIATEAU-GAlLLARrj

Et, des abîmes s’ouvraient au-devant de sa pensée.

— Monsieur, dit le notaire, deux jeunes gens sont en cause : tous deux... coupables à des- degrés differents, mais tous deux à leur première faute. Il ne

faudrait les perdre ni l’un ni l’autre; mais vous comprenez aussi qu’une famille ne saurait être dépouillée...

— Certes!

— Unissons donc nos efforts ; faisons à nous deux* sans bruit, Tinstruction de cette affaire, et nous tâcherons d’empêcher tout scandale, de nous associer pour combler le désastre...

— Monsieur, je m’associerai d^autant plus volontiers. à vos recherches, qu’il m’importe au dernier point de savoir si véritablement M. de Château-Gaillard a une part dans tout ceci — et quelle est cette . part. — S’il n’est pas le coupable,, il ne saurait assumer la responsabilité de rien, et j’entends qu’il soit lavé même du soupçon. S’il l’est... c’est aux siens de payer... ou â lui d’aller en police correctionnelle.

• Huit jours après, Mériot, qui n’avait pas vu son fils depuis l’explication plus haut rapportée,, se présenta chez lui. Mais quelle différence! Cet homme qui avait alors l’air heureux des natures sereines, dont le visage respirait là bienveillance et la bonté, cet aimable* homme d'esprit enfin, semblait ce jour-là porter dix ans de plus. Et puis on ne l’aurait pas reconnu à voir ses traits ravagés et contractés comme s’il avait subi une attaque d’apoplexie.

Pourtant à travers les traces de rudes secousses

«:hateau-(.aili,ahd

on aurait pu distinguer l’expression d’une énergie que le coup avait réveillée plutôt que lassée. Le père était frappé au cœur, mais le juge restait debout.

— Où sont les billets de Paul de Malinvault? demanda-t-il, en entrant, sans autre circonlocution.

— Je ne suis pas escompteur et ne sais ce que vous voulez dire, répondit Jean, qui comprit trop bien, au contraire, que tout était découvert.

— Je ne viens pas ici pour jouer au plus fin avec vous. Pas davantage pour vous rien reprocher. Car,

de deux choses l'une ; ou vous avez fait celte infamie

poussé par je ne sais quel vice et sans en calculer les profondeurs, et vous devez être écrasé de honte et de douleur, et il est inutile de rien ajouter aux reproche.s de votre conscience ; ou vous l'avez faite tranquillement et de parti-pris, en homme ciui sc joue sans scrupule du droit et de la justice ; pour qui la fortune, l’honneur et la vie d’autrui ne sont que fétus; le bien et le mal que mots vides de sens, et qui n’a d autre' loi que ses passions et ses intérêts. F^t, dans ce second cas, le langage que je vous tiendrais, vous ne l’entendriez pas.

— Il y en a un que j’entends ; c’est celui que vous me tenez dans ce moment d’un ton de pédagogue, et je vous demande quels sont vos droits pour me parler ainsi.

— Mes droits?... mes droits?... F.h bien, vous l’allez savoir, reprit le père, qui devint pâle, et dont les yeux lancèrent un terrible éclair... Mes droits, comme tous ceux de ce monde, ont mes devoirs pour

CIIATEAü-r.AILLARn

corollaires, et mon droit comme mon devoir, en ce moment, c’est de vous dire : « Vous allez vous engager, tout à l’heure, dans un régiment d’Afrique, parce que vous avez besoin d’une leçon et d’un châtiment. »

— Cela m’indique bien vos intentions; mais...

— Cela vous dit ma volonté.

— Reste la mienne!

— Pardon ; lés billets extorqués par vous à ce malheureux fils de famille, égaré...

— Parlez-moi donc de fils de famille !

— Sont entre les mains de votre complice, Van Steen, auquel vous les avez remis, après avoir essayé per- SQnnellement de les faire payer par la famille I^alin vault. Van Steen veut être payé intégralement.

— Il a raison.

— Parce que vous comptez sur votre part du butin*?

— Parce que Van Steen, que vous appelez, je ne sais pourquoi, « mon complice, » était parfaitement dans son droit, soit en déshonorant l’homme qui le volait au jeu, soit en lui faisant racheter son déshonneur ; parce que je n’ai joué, moi, que le rôle, parfaitement honorable, de pacificateur, et que nous devrions, Van Steen et moi, nous associant cette fois, pour tout de bon, en appeler aux témoins de l’affaire, dénoncer Malinvault comme escroc, et attaquer la famille en calomnie.

— Vraiment, monsieur? Eh bien, comme je crois, moi, que c’est la famille Malinvault qui devrait vous poursuivre tous deux en restitution de titres extorqués dans un guet-apens; et comme je me tiens pour assuré qu’en ce cas l’opinion et la loi seraient pour

CIIATEAU-GAILLAKI)

elle ; voici le dilemme que je viens vous poser : ou vous vous engagerez sur l’heure, en déclarant à Van Steen que vous renoncez à votre part de prise, et, sur ma modeste fortune, je prélèverai vingt-cinq mille francs pour racheter les billets de Paul de MalinvauU; ou vous refuserez de vous engager, et je ne paierai rien, et laisserai les choses suivre leur cours. Ne vous illusionnez pas. Pour la famille Malinvault ce sera une affaire désagréable , mais pour vous, c’est sûrement l-e déshonneur ; c’est une estampille d’infamie mise au début de votre carrière, dont rien ne pourra vous laver.

— Savoir I

— C’est certain. Les Malinvault mettront tout au grand jour, et ils feront bien ; je le leur conseillerais; et devant l’opinion la vérité apparaîtra nette et clain*. Ôn verra en Paul le fils de famille faible qui s’est laissé entraîner à une faute unique ; et; en vous, l’aventurier qui tentait sa vertu et exploitait ses passions. Paul rentré dans sa famille, couvert par la protection des siens, menant au fond de sa province la vie d’honnête homme, fils et petit-fils d’une série d’honnêtes gens, aura vite fait oublier une heure d’égarement. Vous, ne tenant à rien...

, — Est-ce ma faute ?

— ... Gentilhomme d’aventure...

— Merci à ceux qui m’ont fait cette noblesse !

— Je pourrais aujourd’hui, par une adoption, si vous preniez franchement le chemin de l’honneur, si vous me donniez des garanties, enfin, vous faire Jean Mériot...

7i CIlATKAL-O An.l, VKF)

— Je vous rends grâce.

— Mais soyez tranquille, en voyant vos dispositions, je n’en suis pas pressé.

— Je garderai donc ma gentilhommerie d’aventure. Elle me sied d’ailleurs ; et ce sera mon affaire de lui donner du lustre.

— Eh ! bien, c’est un parti ; soit, que vous vouliez, aller gagner la croix sur le champ de bataille, et que vous fassiez un nom de votre étiquette sociale, un nom bien à vous, un nom que vous aurez créé et que d’autres, après vous, porteront en s’en faisant honneur ; soit que vous préfériez vous asseoir sur les bancs de la police correctionnelle... et continuer dans cette voie, car vous n’y compromettrez que vous.

— Très bien; je prends la responsabilité de ma destinée. Une remarque, cependant : si j’étais de par la loi, votre fils... ou... celui de n’importe qui? — de M. et madame Hérouard, par exemple, vous paieriez, ou ils paieraient sur-le champ, etsans conditions. Je ne suis celui de personne et... vous... et l’on... en abuse pour me mettre le marché à la main ; chair à canon ou chevalier d’industrie... choisis Ah! que c'est bien plus commode de faire des bâtards que des fils légitimes !..

Mériot était devenu pâlecomme lamort. Le nom de madame Hérouard jeté là, comme au hasard, par Château- Gaillard, le foudroyait. Savait-il donc, cet indigne?... mais comment le saurait-il ? un soupçon tout au plus! Et... grand Dieu! si jamais elle allait savoir, elle, la .nère, quelle voie prenait, dans la vie, ce fils adoré!...

CIIATKAI-CAIU. \Ki>

Celte pensée lui tordit le cœur ; mais n’imporle ! il ne fallait pas faiblir... certaines heures sont suprêmes, et celle de dompter Jean, de le frapper, de l’arracher violemment au mal... ou de le laisser aller à la dérive, à l’abîme, avait sonné. A aucun prix il ne fallait consentir à payer sans obtenir l’acte décisif qui devait l’arracher à Paris et aux séductions des milieux délétères.

— Admettons, si vous voulez, que j’abuse de ma situation, reprit-il, peu m’importe ; seulement faites votre choix, car je suis venu le chercher. Van Steen attend mes vingt-cinq mille francs ; le notaire de Malinvault attend les billets de Paul, détenus par Van Steen , et moi, j’attends que vous me suiviez pour venir vous engager.

Jean, de son œil perçant, questionnait, pour ainsi dire, le fond de Pâme de Mériot. Il l’avait vu p;\lir et chanceler sous le nom de madame Hérôuard, comme sous une balle, et il se disait :

— Pour elle... si ce n’est pour moi, il paiera toujours. .. il ne voudra pas mon déshonneur. . . c’est impossible !... absolument impossible...

— Mon choix est fait, dit-il. Je ne m’engagerai pas.

— Bien ! répliqua Mériot avec une vibration d’énergie douloureuse qui surprit Château-Gaillard. Alors les choses auront leur cours , je vous en donne ma parole d’honneur. Adieu.

Et Mériot se leva et sortit sans se retourner.

Quand il fut sur le palier, une sorte d’étourdissement le prit. Il saisit la rampe et attendit un moment Clue le flot de sang qui venait de lui monter au cœur

CIIATEAU-r.AILLAUn

et au cerveau s’apaisât. Une horrible douleur l’étreignait , quelque chose qui tenait aux racines de son âme se déchirait en lui. Mais une résolution virile le soutenait pourtant.

Pendant ce temps-là :

— Gordien ! se disait Château-Gaillard, s’il allait pourtant faire comme il dit et me laisser rouler sur les bancs de la police correctionnelle?... Ah 1 mais non!

Était-ce la révolte d’un honneur inné qui gisait encore au fond de sa conscience? ou le calcul d un esprit clairvoyant qui se disait :

— Pour se tailler une principauté, dans nos sociétés démocratiques , et s’y faire l’apanage qui convient à un capitaine d’aventure de ma trempe, on peut être brigand, mais on ne doit pas être voleur ?

Quoi qu’il en fût, il réfléchit.

— Mais, pensa-t-il, voyons? est-ce quç c’est moi, Château-Gaillard, qui, pour vingt-cinq mille francs, vais me faire soldat? Allons donc ! il est d’autres moyens de les avoir... je ne sais pas encore... mais je découvrirai.

» Oui! mais que je trouve les vingt-cinq mille francs, ou non, je perds à jamais la protection, la paternité du bonhomme Mériot. . . et en même temps celle de madame Hérouard; je me prive de mes leviers sociaux ..

» Après tout ! la belle affaire que d’être soldat quelques mois? car ils me rachèteront... et de façon ou d’autre je me retrouverai triomphant sur les dalles du boulevard dans six mois d'ici... Être soldat d’ailleurs, cela trempe l’homme... et pour la lutte sociale il faut être trempé !

CIIATKAU-dVIl.ï.AHI» 77

» Allons, soyons un fils obéissant!

Il courut après Mériot, qui, ivre de douleur, descendait, en titubant, les dernières inifrches de l’escalier.

— Mon ami, cria-t-il, remontez un instant, je vous prie.

— Ah!... dit le père qui fléchit, balbutia, et se prit à pleurer comme un enfant.

Jean lui prit le bras, le soutint pour le ramener jusque dans son petit salon.

Et là, cet homme, si vert et si jeune la veille encore, devenu vieillard, eut une explosion :

— Ah! mon ami..., mon Jean : tu n’es donc pas perdu... Je me le disais bien : il n’est pas possible que dans ce cœur il n’y ait pas une étincelle d'honneur qüe je ferai jaillir... un peu de tendresse qui se réveillera !... non, cela ne se peut pas, que cet enfant que j’ai bercé quand il était petit — comme un père et comme une mère aussi, — que mon trésor... que mon amour... qiie ce jeune homme à la beauté, d’archange n’ait rien d'humain, soit perverti jusqu’à la moelle à vingt ans!... Ah! tiens!... pour ce moment de repentir, sois pardonné... Tu ne recommenceras plus?... tuas été entraîné, mon Dieu! comme Malinvault lui-même... Quelque chose t’a poussé! peut-être une courtisane avide que lu aimes, n’estce pas? — C’est cela... Eh bien, je veux oublier... j’oublierai cet écart de jeunesse que tu vas réparer... et un jour... je pourrai encore être fier de toi.

— Pourquoi pas ?

— Ah! cruel qui m’as reproché d’être sans famille ! à moi qui avais placé sur ta tête toutes mes tendresses

7s <;iiateau-(;aillard

et voué ma vie entière à ton enfance, à ta jeunesse, à ton avenir ! — As-tu donc été abandonné, malheureux? Il n’y a pas de fils de prince qui ait été comme toi choyé, gâté, instruit. — Mais je t’aimais comme l’unique enfant de mes espérances. J’avais, pour ainsi dire, abdiqué ma vie en faveur de la tienne... je te passais toutes mes ambitions en te voyant tous les dons : beauté , intelligence , esprit, audace , énergie , force physique et morale , enfin je croyais voir un dieu, et je rêvais pour toi une des royautés de ce monde...

Et le pauvre père tout à coup, heurtant ses rêves au présent, sans doute, eut un sanglot qui lui coupa la voix.

— Tout arrive! dit Jean.

Devant ce débordement de paternité, il se demandait si peut-être il ne devait pas tâcher de s’échapper hors du dilemme qui l’enfermait entre l’Afrique et la police correctionnelle.

Une scène de sensibilité peut-être? quelques accusations à la destinée? des phrases byroniennes... un appel à la mère inconnue...

Mais il regarda Mériot.. :

Non ! cet homme l’aimait passionnément, mais ne serait pas dupe d’une comédie. — Alors il valait mieux couper court à la scène pathétique. Jean ne s’y sentait point à l’aise.

— Vous me permettrez, dit-il, de prendre quelques informations au ministère de la guerre et de choisir mon régiment ?

Les larmes de Mériot se tarirent ; son visage flétri reprit l’expression d’une austérité triste.

CHA rKAÜ-<;AlLL.4KD ' T‘l

— Allons, dit-il.

Chemin faisant :

— Mais, dit Château-Gaillard, TÉtat ne fera-t-il pas quelques difficultés, à propos de mon acte de naissance ?

— J’y ai songé, et j’y ai pourvu.

— Ahl... bien... Pour ce qui est de mes camarades, s’ils plaisantent ma noblesse, ce sera comme jadis à l’école de droit... Je répondrai par un soufflet . et un coup d’épée...

— Malheureux î

— Eh I bien, quoi? faut-il laisser insulter ma mère?

Jean s’engagea dans, un régiment de cavalerie qui n’avait plus que six ou huit mois à faire en Afrique, et dont il sut que le séjour à Paris était prochain.

Et il partit crânement, le sac au dos... Mais auparavant il trouva moyen de faire deviner à madame Hérouard et à sa fille qu’il s’engageait par désespoir d’amour.

A l’une il laissait un remords; à l’autre, un souvenir.

* Le personnage d'bomme de bien est le meilleur des personnages qu’on puisse jouer, e

MouÊne. — Don Juan.

Charmante et poétique figure que celle de Julie Hérouard ! Dix-sept ans , une beauté exquise , un cœur angélique, un esprit droit et fin; candide, comme une enfant élevée dans un milieu pur et ouaté de tendresse; épanouie comme une fleur née dans une tiède atmosphère ; radieuse comme l’être qui n*a jamais souffert, jamais senti que les caresses de la destinée, que les parfums du bonheur.

Et tandis que, sur le pont d’un vaisseau de l’État, le sire de Château-Gaillard gagnait l’Algérie, en pantalon garance et la feuille de route au cou dans son étui de fer-blanc, celte adorable créature mettait les premiers baisers d’amour de ses lèvres sur un bouquet de fleurs desséchées que Jean lui avait donné.

Quels avaient été les projets de ce dernier en lui laissant un amour au cœur?

^ CHATEAU-(iAILI.AUI) 81

Voulait-il l’épouser plus tard^-les scrupules de conscience le gênaient assez peu pour cela. Voulait -il seulement s’en faire un champion au sein de la famille Hérouard‘7 ou bien torturer la mère avec l’amour de la fille?

Lui-même n’en savait rien. Instinctivement il se disait qu’un ferment d’amour dans le cœur de cette jeune fille pouvait être, à un moment donné, un atout dans son jeu, et il y jetait ce ferment d’amour.

Que lui importait d’ailleurs que l’enfant souffrit? Que lui importait l’effroi et le désespoir dans ce jeune cœur? la flétrissure de cette ûme vierge? Et si la semence^ en germant étendait ses ravages dans une famille entière, que lui importait encore?

Lui! et son intérêt! Lui! seul sur le monde, et les autres sa proie : Les autres ? — moellons d’un piédestal pour son ambition ; instruments au service de sa volonté; pâture de ses besoins. •

Mais il ne s’était pas fait un code sur ces bases ; c’était l’instinct qui le poussait. Il était né ainsi : personnalité formidable, appétits féroces, conscience nulle.

Quand il se trouva seursous le ciel d’Afrique, avec le désert à l’horizon, la tente pour abri, la gamelle pour provende, des paysans mal dégrossis pour société, des sous-officiers pour maîtres, quand il dut aller à la maraude pour trouver sa vie, faire la besogne de valet d’écurie, la cuisine à son tour et l’exercice tous les matins, pour la première fois il raisonna ses instincts, se demanda oü était le but, et quels étaient les moyens ?

Car tous les moyens n’étaient pas bons, et il l’ap-

( ri VTEAü-r.AILLARI)

prenait, en ce moment, à ses dépens. Il fallait donc choisir.

Les hommes, en se constituant en société, avaient combiné un ensemble de conventions auxquelles on donnait le nom de lois. Et, à chaque loi, ils avaient donné une sanction. En outre des lois positives écrites et codifiées, il existait encore une quantité de lois tacites, qui n’avaient d’autre sanction que le blâme d’autrui, mais qu’il fallait éviter d’enfreindre si l’on ne voulait se faire mettre au ban d’une sorte d’élite sociale ; et puis encore, une quantité d’autres convenances qu’il fallait respecter si l’on ne voulait s’en faire tenir à l’écart.

Or, pour parvenir à une certaine situation dans le monde, il était aussi nécessaire d’être de cette élite que d’être né. De là, interdiction absolue de divers moyens pouf parvenir. De là, nécessité de présenter toujours une surface irréprochable, de côtoyer, en un mot, comme des écueils, lois positives, lois tacites et convenances, de telle sorte qu’on les pût doubler sans se heurter aux arêtes.

« Les lois, — n’est-ce pas Montesquieu qui l’a dit ? — ressemblent à des toiles d’araignées : les grosses mouches les emportent, et les petites passent au travers. »

Il pesa cet aphorisme, et se souvint, d’autre part, qu’en faisant son droit, il avait observé que, sur les pages des codes, tous les articles de loi sont séparés par des blancs...

Et ces blancs prirent pour lui une capitale importance.

Les blancs du code ? de combien de gloses ils sont le thème? Quelles lacunes précieuses pour servir de refuge? Quelle inépuisable mine de ressources!

Et comment lui, — l’innocent ! — il avait étudié les noirs !

— Je referai mon droit tout seul, se dit-il.

ï Et les blancs du code, n’est-ce pas, d’ailleurs, mon domaine à moi, exception sociale, citoyen hors cadre ?

En même temps il remarqua encore que, dans les sociétés, la latitude deT’individu quant à la satisfaction de ses désirs, l’audace de ses entreprises, l’impunité de ses méfaits, était en raison directe de sa sur- face sociale.

C’était donc une chose importante que de n’oser pas au-delà de ce qu’on pouvait faire accepter.

Bref, il ne fallait pas brutaliser l’opinion , mais, au contraire, il fallait lui faire d’autant plus de concessions apparentes, qu’au fond, on voulait tenir moins de compte des contrats sociaux.

De là, l’hypocrisie.

Jusque-là, Château-Gaillard n’avait eu que Tinstinct de s’imposer ; interrogeait-on son origine ? un coup d’épée pour preuve de noblesse. Lui eût-on demandé comment il tenait ses cartes? encore un coup d’épée. Tout de même si quelqu’un se fût avisé de trouver qu’il en 'usait mal, soit avec les jeunes filles soit avec les courtisanes.

Désormais, il sentit que si la paire de giffles et le coup d’épée étaient souvent des raisons irréfutables ou des excuses d’une invincible éloquence, c’étaient

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pourtant des moyens d’exception qu’il ne fallait pas employer à tout bout de champ.

Et que, dans nos sociétés bourgeoises, on se faisait sa place par d’autres errements ; car, il ne s’agissait pas seulement de se défendre, mais aussi, mais surtout, mais d’abord, de conquérir.

Au moyen âge, tel barbare revenant de la guerre s’emparait d’une pointe de rocher, y plantait un donjon, arrondissait un domaine aux alentours, et rançonnait les habitants de la plaine, les voyageurs des vallées, lefe navigateurs des fleuves. Le voilà seigneur, lui et ses descendants. Il s’imposait, tout était dit.

Du temps de la Renaissance, les capitaines d’aventure s’engageaient en Italie, au service du pape ou de l’empereur, de la France ou de l’Espagne ; et, ils se taillaient une principauté dans le tohu-bohu des batailles, et devenaient ici, les Sforze, et là, les Castruccio Castracani. Ils enlevaient une souveraineté de haute lutte, s’aidant du poison ou du poignard ; et tout était dit.

Aujourd’hui... sous le règne d’un roi-citoyen, « qui règne et ne gouverne pas » ; dans un pays dominé par deux cent mille épiciers, la force devait se dissimuler sous l’adresse; le brigandage sous la légalité. Il fallait paraître honnête homme, en un mot, pour être bon corsaire, et parer toujours ses actes d’une surface unie et brillante, comme d’un bouclier de diamants. Il fallait payer ses dettes, vivre d’une fortune ou d’un gain justifiés par des apparences, se marier, n’avoir rien à démêler avec M. le procureur du roi, flatter MM. les électeurs, et même se tenir en bons termes avec son curé.

CnATEAU-CAILl.ARI)

Il fallait encore savoir d’autant mieux parler qu’on voulait pouvoir plus mal agir.

Mal agir'?... d’ailleurs qu’est-ce que cela voulait dire, au fond? Qu’est-ce qui était le Bien? qu’est-ce qui était le Mal? Ces mots qu’on vous apprenait à répéter, dans l’enfance, étaient plus tard des fadaises qui vous embarrassaient l’esprit et dont il fallait d’abord se défaire.

Le Bien?... cette idée prenait sa source dans un certain rapport des faits humains, avec un idéal rêvé, par delà les nuages, et qu’on appelait ; Diei^

Le Mal? dans un rapport de ces faits avec un’’ autre idéal entrevu, par les esprits faibles, de l’autre côté des ténèbres extérieures...

Entre ces deux pôles, du Bien et du Mal, on plaçait le principe de l’immortalité de l’âme!... de l’Ame?... autre fantoche, conçu par nos imaginations !

Et avec cela, on menait les hommes à qui, corollairement, on avait fait admettre des idées saugrenues de Droit, de Devoir et de Résignation.

Des mot^! des mots! des mots!

Et, c’était pour secouer tant de mots aux oreilles des hommes de bonne volonté qu’il fallait tant d’avocats.

Le Bien ? — c’était la puissance sur autrui, la fortune à pleines mains, le plaisir à pleine coupe.

Le Mal? — la pauvreté, l’abaissement, la privation.

L’Immortalité de l’âme?... — l’extase d’une heure de plaisir chèrement achetée

Le Droit? Tous les moyens mis au service de l’intérêt!

Le Devoir? — tous ceux propres | éluder les lois.

La Résignation? — L’excuse des lâches, la provende des niais, l’héritage des moutons de Panurge... — et le narcotique avec lequel les mangeurs de ce monde endorment les mangés.

Et, tandis qu’il chevauchait à la suite de son escadron, par le grand soleil, ou qu’il manœuvrait à la parade , Jean de Château-Gaillard rêvait et raisonnait, cherchant son but, apprêtant ses moyens ; codifiant, pour ainsi dire, en un corps de doctrine, les éléments épars de sès instincts et de sa courte expérience.

ToUt-à-coup :

— Cordieu I n® 5, lui criait le sous-officier instructeur, ouvrez donc l’œil! vous tenez votre sabre comme un cierge I

Château-Gaillard se redressait, « ouvrait l’œil » et faisait, à souhait, l’exercice ou la parade,

Au régiment on lui trouvait l’air « muscadin > et les mains trop blanches ; et, volontiers le maréchal des logis profitait de la supériorité de son grade pour se venger de l’infériorité de son éducation, de sa tournure et de son intelligence.

C’était une consolation pour le sous- officier, fils de bonne mère, qui avait appris à lire au régiment, de pouvoir commander au soldat bâtard qui tranchait du grand seigneur et savait le latin ; de l’employer aux gros ouvrages et de le traiter, pour peu qu’il y fût maladroit, de « s. b. d’imbécile. »

Jean obéissait, dressant les fumiers devant les écuries un jour, écorchant le lendemain pour le cuisinier le gibier pri§ à la chaparde. Et les gros mots.

UIATKU -<;AIU.ARI)

comme la théorie, lui entraient par une oreille et lui sortaient par l’autre. •

D’abord, il se disait que se faire mettre à la salle de police par un manant serait prodigieusement bête; ensuite, que pour être conséquent avec ses projets, il fallait commencer par avoir de bonnes notes au régiment.

Mais dam ! comme il usait aussi de l’espèce de carte blanche tacitement laissée à nos soldats, par les chefs, quant à leurs rapports avec les indigènes ! — Ah ! les Arabes ! Comme il se faisait la main à leurs dépens! et comme déjà, pour lui, l’Algérie était un champ de manœuvres, une arène pour l’exercice des forces.

Tout précisément il fut détaché pour le service d’un bureau arabe. Le capitaine, chef dd bureau, en fit son secrétaire.

Les mois passèrent, ma foi! là comme aillwirs, et quand le régiment fut appelé en France, Jean suivit, assez étonné de n’avoir pas trouvé le temps plus long, le service plus rude, la vie trop ennuyeuse , — et ayant d’ailleurs en poche, quelque argent.

Son régiment était dirigé sur Lyon, d’où il devait aller à Paris.

c La fendressc visible do leurs mutuelle* ardeurs me donna de l’émotion ; jVn fus frappe an cœur et mon amour commene* par la jalousie. Oui, je ne pus souffrir d'abord de les voir si bien ensemble; le dépit alluma mes désirs et je me figurais un plaisir extrême 4 pouvoir troubler leur intelligence.*

Mouère. — Don Juan.

— Non? ce n’est pas possible? — Comment? c’est toi? toi-même? disait Marins Lehallier, qui n’en pouvait croire ses yeux, quand il vit entrer chez lui à Lyon le beau Jean de Château-Gaillard en pantalon garance, veste et bonnet de police. — Toi soldat?

— Moi-même. J’ai hésité d’abord à te venir voir en petite tenue, mais bah! me suis-je dit, Marins n’a pas de préjugés...

— Je l’espère bien ; d’aussi sots, surtout ! — Mais comment?

— Désespoir d’amour, mon cher, et voilà le plus surprenant.

CHAÏEAL-(ÎAILI.AIU)

sa

— Mais non; tu es passionné. ' . ' •

— Crois-tu?... au fait, c’est possible! — Et toi? te A’oilà avocat, titulaire d'un cabinet déjà fondé, avec des clients dans ton antichambre. J’ai dû attendre mon tour.

— Oui ! homme établi ! et même homme marié ; et même père de famille...

— Eh! mon Dieu! comme le temps^passo !... 11 me semble que d’hier seulement date notre déjeuner d’adieu, et il y a quatre ans déjà.

— Quatre ans. Et toi, tu ne pensais guère alors à t’en aller chercher la mort, sur de lointains rivages, pour les beaux yeux d’une femme. A propos, ce n'est pas pour Sarah Berlin, j'imagine, que...

- — Non, mon ami ; une jeune fille pure, candide, un ange...

— A la bonne heure.

— Ah ! ne dis pas ; à la bonne heure, car Sarah Berlin est un de ces démons devant lesquels les anges auraient tort.

— Oh!...

— Vois-tu,, . c’est que ces démons-là nous prennent far toutes nos fibres, satisfont nos aspirations les plus violentes et les plus tyranniques. Ah!... quelle force de résistance... et quel débordement de passion!,..

Et tout-à-coup le visage de Jean s’éclaira *de cette flamme que Marius y avait vu passer jadis. Ce fut un éclair, mais superbe.

— Etrange nature... pensa l’avocat.

Puis, tout haut : — Et tu l’as revue?. , . tu l’as aimée? . . .

— Eh ! non... Si j’avais été assez riche... mais

gueux comme uh étudiant, pouvais-je affronter sa colère?... Et puis, d’ailleurs, il y a maintenant trois ans qu’elle a quitté Paris... enlevée, dit-on, par un grand seigneur anglais... Il avait les millions qu’il fallait, celui-là !

— Tiens 1.. tu m’épouvantes.

— Parce que ?

— Parce que ton âme a pour moi des abîmes. Quel homme es-tu donc? A la fois, tu t’engages par désespoir pour une chaste jeune fille...

— Que j’eusse voulu épouser, et qu’on m’a refusée, parce qu’on me trouve trop pauvre.

— Et tu t’emportes au souvenir... au seul souvenir, d’une heure passée, il y a quatre ans, avec une courtisane .

— Eh ! sans doute... L’une pour femme, et l’autre pour maîtresse !

— Ohl...

Jean se ressouvint des résolutions qu’il avait prises, devant cette exclamation de l’honnêteté outragée ; et, rajustant son masque social :

— J’entends, reprit-il, qu’il me fallait l’une ou l’autre : ou l’une, pour me faife à moi aussi une famille, un doux et paisible intérieur, pour être mon bon ange enfin ! ou l’autre, pour m’enivrer à la coupe de l’ivresse, me faire oublier les luttes et les douleurs de ma vie déclassée.

— Pourquoi déclassée? Nous ne sommes plus à une époque où un bomme est déclassé parce que sa valeur personnelle est au-dessus de sa fortune. Tu peux arriver à tout.

'.Il

^ <;HATKAlj-<;AlI.LARI>

— Alors, elle eût allumé mon ambition, stimulé mon courage... mais bahl n’y pensons plus... ne pensons plus ni à la madone ni à la bacchante... Au vrai, je viens de guerroyer contre les Arabes, de faire l’exercice, et la soupe à mon tour, et le « Jehan » des anciens jours n’est plus qu’un Jean-Jean... — Et donc, gare aux bonnes d’enfants 1

Marins sourit.

Mais Jean, lui, tout-à-coup devint sérieux ; on eût dit qu’une idée d’importance venait de surgir au milieu de la causerie oiseuse.

— Eh !... se disait -il, tourlourou et chambrière !... au besoin si je n'ai pas d’autres ressources?... Annette. . . pourquoi pas ?

Haut :

— Eh bien, et toi, qui as ton alvéole toute faite dans la grande ruchè, es- tu heureux ? Car je suis là depuis une heure, dans ton cabinet, bavardant comme un client de mes propres affaires, salissant tes tapis de mes pieds crottés, accaparant ton temps, retardant ton dîner peut-être.

— Tu me fais le plus grand plaisir du monde ! tu m’apportes comme une bouffée de printemps ou de jeunesse... Ah! vois-tu, quatre années de province, de plaidoiries et de chicane, de mariage même, si heureux qu’il soit, cela vieillit...

— Bah !... d’un peu plus, on dirait que tu m’envies...

— Non 1 car je suis heureux : mais que veux- tu? la jeunesse, la liberté, ont toujours pour les hommes un prestige fascinateur. Tout me sourit ; j’en ai honte !

Ma fortune moyenne s’est améliorée ; ma position au barreau grandit de jour en jour ; j’adore mon gentil petit garnement de deux ans, et j’ai pour femme la meilleure et la plus charmante créature... — Mais tu connaîtras mon intérieur. Ma femme et mon enfant habitent, en ce moment, une petite maison de campagne que nous possédons près d’ici, à Saint-Symphorien ; j’y vais tous les soirs , j’en reviens tous les matins. — Tiens ! es-tu libre? et veux-tu tout-à-l’heure y venir dîner avec nous ?

- Là, Jean vit ce qu’il ne connaissait point encore : l'intimité d’une famille bourgeoise, l’union de deux jeunes époux au-dessus d’un berceau.

Charlotte Lehallier avait vingt-deux ans, une douce et angélique figure; quand elle tenait son baby dans ses bras, la tête inclinée et souriante, et que le baby dormait, demi-nu, tenant son peton blanc dans sa main potelée, on pensait aux tableaux de Raphaël.

Quelle paix 1 quelle sérénité heureuse, sous ce toit, caché comme un nid dans un pli de montagne, et entre un bouquet d’arbres. Là, point de ces alternatives fiévreuses des boudoirs ou des tapis verts : une vie calme, coulant comme ruisseau entre deux rives fleuries. Rien d’excessif, tout exquis...

Marius chaque soir arrivait de la ville, heureux de revenir; et, chaque matin, partait plein de courage. Charlotte aimait son mari, tout simplement comme on aime la raison d’être de sa vie. Il était là, c'était le soleil ; il était absent, c’était comme l’intervalle qui sépare deux jours. Sa présence la faisait heureuse ; son absence la faisait non pas triste, mais comme en-

CIIATKAL-GAILLAHÜ

dormie. Et l’enfant avait parfois de petits cris joyeux qui brodaient un trille éblouissant sur l’andante.

Jean, que Marius avait présenté à sa femme comme un ami de jeunesse poussé à un acte de désespoir par un sentiment romanesque, fut bien accueilli de madame Lehallier. Les femmes ont une sympathie naturelle pour les victimes de l’amour. Et puis le jeune soldat avait l’air triste. Pour Charlotte c’était une âme souffrante.

— Qu’on est bien ici ! dit-il un jour, il semble que l’on ait une famille.

— Il faudra donc y revenir, répondit Marius.

Il y revint, et ce, d’autant plus volontiers qu’il s’ennuyait fort à la caserne, cette vie de soldat qu’il avait pu supporter en Algérie lui devenant odieuse en garnison.

Marius le comprit. — J’arrangerai cela, lui dit il; je vois tous les jours ton colonel dans le monde, et je lui parlerai de toi.

Jean devint ainsi secrétaire du colonel, ce qui lui valut une foule de privilèges : celui de porter quelquefois l'habit bourgeois, par exemple; de pouvoir rentrer à toute heure et sortir quand bon lui semblait, une fois ses écritures terminées.

Alors, il allait prendre Marius à son cabinet, ou montait seul, dans l’après- dîner, à Saint-Symphorien.

Marius était un causeur, qui, par le côté intellectuel au moins, replaçait Jean dans son milieu.

Charlotte était une curiosité.

— Voilà, se disait-il, l’idéal de l’épouse... telle que la famille, la religion, les convenances et l’amour con-

CFIATEAU-GAILLARli

jugal l’ont formée. Voilà l'Ève de l’Adam social. Être né, comme Marins, de par la permission de la loi, recevoir de ses parents une légitime moyenne et sûre, plus l’accès à une carrière; — épouser une jeune fille d’un rang égal, d’une éducation en rapport avec ce rang, ayant une dot équivalente; vierge avant le mariage, chaste après... heureuse et amoureuse pendant les premières années , résignée ensuite... — avoir des enfants à son tour, tel est le cycle de la vie... le but des efforts réunis de l’homme et de la loi.

» Oui, c’est pour faire cette destinée à quelques privilégiés, au plus grand nombre possible de privilégiés, je le veux bien, quelles hommes ont combiné tout l’arsenal des lois et de leurs sanctions pénales. -

^ Ce tranquille et fragile bonheur que je contemple. . . — est-ce le bonheur?... — il est entouré d’une fortification sociale formidable... L’accès en est difficile... L’attaque... — ah! pour l’attaque, par exemple... quelle dérision !

Et Jean sourit d’un méchant sourire.

Une après-dînée, Château-Gaillard causait avec son ami, en avant de la maisonnette, sous une tonnelle de vigne, de chèvrefeuillqs et de glycine entrelacés. Le jour baissait, il faisait frais, et Charlotte, craignant sans doute pour l’enfant, était rentrée au salon. Par la fenêtre ouverte, on la voyait, grâce à la lumière d’une lampe, indiquant au baby ses lettres sur un alphabet.

La lampe avait un abat-jour qui renvoyait la lumière sur la tête de madame Lehallier, et les lueurs mourantes du jour faisaient l’ombre transparente. On

CIIATEAI-C;AIIJ VKI>

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eût dit, cette fois, une tête de l’Angelico di Fiesole, suave et immatérielle, h travers laquelle on sentait l’âme rayonnante. Au-dessous, et encore dans le périmètre de la lampe, l’enfant, tète baissée sur le livre, effleurait les pages de son fin profil, ouvrait de grands yeux pour mieux voir, et, de temps en temps, se haussait sur ses petits pieds pour aller tendre son front aux baisers.

Entre les deux hommes, qui regardaient, il se fit mi silence. Tous deux devinrent rêveurs. L’un, savourait son bonheur sans doute et l’autre?...

— Voilà ce que je n’aurai jamais! dit enfin Jean, qui indiquait du regard à son ami, le groupe et son cadre : la femme, l’enfant et la maison.

— Eh! pourquoi?... Toujours la môme chose! On dirait à t’entendre, que tu es un maudit sur la terre.

— C'est que la destinée ne m’a rien donné de tout fait, et que, i/ü s’agit de conquérir... eh! bien!...

— Tu as des ambitions plus vastes. Allons, sois sincère; est-ce que tu serais heureux, toi, avec ce petit ménage, et dans ce petit coin '!

Château- Gaillard eut un sourire plein de réticences.

— Au fait? qui sait?

En effet, il venait de se demander avec bonne foi si — à supposer qu’une fée, en ce moment, sortît d’un bosquet, et vint lui offrir de le mettre, d’un coup de baguette, à la place de son ami — si donc il accepterait? Et tout à 'coup l’horizon étroit qu’il entrevit le révolta. — Quoi? lui? cet avenir? Plaisanterie!...

Et sa veste de soldat, son nom de hasard, sa pauvreté, l'incertude de sa destinée, lui semblèrent cent

fois préférables à cette existence toute faite, mais chiffrée, toisée, enfermée, qui lui apparut.

Que voulait-il donc? Eh! il n’en savait rien...

Il voulait toutes les jouissances qui peuvent tenir dans la vie, toutes les puissances auxquelles aspire l’ambition : l’exercice de forces immenses, l’assouvissement de besoins formidables... Quoi encore? — Plus! l’inconnu, l’infini, à travers le possible.

Mais la vue de ce tranquille bonheur l’agaçait... C’était quelque chose comme l’envie de jeter une pierre dans une eau limpide pour la troubler...

Non, ce bonheur, il n’en aurait pas voulu... mais... en savoir le goût?... oh ! cela, peut-être!

D’abord il n’allait à Saint-Symphorien qu’avec Marins, ou quand Marius y était. Peu à peu, il y alla seul, et souvent au milieu du jour. Charlotte le laissa venir : c’était l’ami de son mari ; d’ailleurs il avait tant besoin de distractions ! Avec les petites mines de son baby et les menus suffrages de la vie quotidienne, elle essayait 'de le faire sourire.

Et lui :

— Vous avez donc pitié du paria? disait-il, — Un jour il eut des larmes dans les yeux.

Charlotte poussa vers lui le petit Marius par un mouvement d’émotion, en disant :

— Va l’embrasser, donc, et dis-lui qu’on l’aime...

Elle se reprit et ajouta : — Et qu’il a au monde de

bons amis qui voudraient le voir heureux!

— Ah! dit-il, il ne faudrait pas, pour que je fusse heureux, que je portasse cette âme insatiable qui me

•JS ' CHATEAU-GAILLARD

tue. La source du mal est dans mon cœur; et contre ses aspirations désordonnées, que peuvent les adoucissements de la froide amitié ?

— Mais pourtant c’est quelque chose, il me semble,

que la sympathie. Votre profonde tristesse ne saurait être incurable. . . •

— Ahl la sympathie! la pitié! Misères!... c’est l’aumône. Merci!

— Pauvre coeur blessé... Puis, après un silence : — Elle est donc mariée?

— Qui?

— Elle!... celle que vous aimiez... que vous ai-mez. ..

— Non!... si... pardon!... oui, elle est mariée, mariée, celle que j’aime maintenant!

Et il se leva comme un fou, et s’en alla par le jardin, marchant vite, heurtant les bordures des allées, repoussant avec une sorte de brusquerie Mario, qui, parfois en courant, s’amusait à lui passer entre les jambes; puis, tout à coup, au détour d’un bosquet, le saisissant à brassée, le couvrant de baisers.

Charlotte, ce jour-là, demeura songeuse.

— Voyons! dit un jour Marius à Château-Gaillard, cela ne peut pourtant pas durer toute la vie. Tu t’es fait soldat en un jour de désespoir, je comprends cela : tu -as été chercher la mort en Afrique, je comprends encore. Mais s’en revenir en France, pour y vivre de la vie de garnison, par désespoir d’amour, voilà où je ne comprends plus.

— Eh! que faire?

CHATEAü-r.AlLLAKI)

— Te racheter et retourner à Paris, que diable! et, si tu crains de Py revoir, aller partout ailleurs.

— Je n*ai pas d’argent.

— Allons donc! Toi? embarrassé pour une misérable somme? Mais Mériot te rachètera quand tu voudras...

— Il n’est pas riche.

— Comment donc alors t’avait-il mis sur ce pied de suprême élégance?

— C’est ce qui l’a ruiné : j’ai joué, j’ai perdu, et il a payé.

— Ah!... Eh bien, mais... tu as des amis...- Moi, par exemple. Enfin ! sapristi 1 un garçon comme toi ne pejit pas rester soldat comme un paysan, faute de mille écus...

— Serait-ce sa femme qui l’aurait poussé à me faire cette offre? se demanda Château-Gaillard.

— Oh! dit-il, merci, je ne veux pas emprunter, ne sachant comment rendre... Et puis...

— Allons donc, tu as trop conscience de ta valeur pour t’arrêter à ces scrupules.

— Ah! quant à moi, c’est vrai, je me sens bien de force à hypothéquer un peu mon avenir; mais il y a Mériot qui est timoré en diable, et qui se demanderait où? comment? pourquoi?... Décidément, non. Et

puis, enfin, ce qu’on accepterait volontiers d’un arni garçon, libre de son bien, on ne saurait l’accepter d’un mari... d’un père de famille,..

Et Château-Gaillard glissait un regard furtif vers Charlotte qui brodait dans un coin.

Elle rougit, et s’écria avec une vivacité singulière :

CHATEAÜ-OAILLARD

— Oh! pourquoi donc? Acceptez, cher monsieur, nous vous offrons, Marius et moi, d’un cœur égal!

— Non, reprit-il, merci, merci bien, mes amis, mais je veux rentrer à Paris avec mon uniforme de soldat...

En ce moment Marius se leva pour donner à son Qls un jouet qu’il demandait, et Jean profita d’une minute pour dire, à demi-voix, près de Charlotte, de telle sorte qu’elle seule l’entendit :

— ... Et je suis résolu à ne quitter Lyon que si on m’en chasse.

Elle leva soudain la tête, lui jeta un regarda la fois interrogateur et sévère, puis, de rouge, devint pâle, en recevant en réplique un regard passiqnnéqui lui fit peur.

Le lendemain, tandis que Marius était au palais et que Mario dormait sa sieste, vers deux heures, elle était au piano, et tantôt faisait rouler sur les touches des gammes furieuses, tantôt s’arrêtait court et demeurait en proie à une obsession inconnue.

C’était comme un poids qui pesait sur son âme, quelque chose quelle aurait voulu secouer. Toujours une rnême pensée; pensée inconsciente, involontaire, abstraite et tyrannique; pensée importune et pourtant fascinatrice.

Il fallait se l’avouer : elle avait inspiré de l’amour à un homme à grandes passions, à un homme dangereux. — Dangereux?... qui l’avait dit? — Marius. — Malheureux plutôt! à un pauvre être déshérité, sans famille, sans fortune, sans assiette sociale, et qu'un premier entraînement avait conduit à faire ce que le monde appelle une folie.

— Ah ! qu'ils sont rares en ce siècle les hommes ca-

CHATEAÜ-OAILLARÏ)

pables de faire des folies par amour... — Tous ceux qu’elle avait connus, jusqu’alors, étaient, comme Marius, des hommes raisonnables, raisonnant leur vie, n’aimant que la femme qu’ils doivent épouser, et s’informant bien, avant d’aimer, si les avantages sociaux s’accordent avec leur amour. Mais Jean de Château- Gaillard, quelle dilTérencel II osait s’attaquer à l’impossible ; soit qu’il élevât ses vœux jusqu’à une jeune fille, qu’il ne pouvait obtenir, soit qu’il osât aimer une femme mariée, une mère, attachée à son mari, à ses devoirs, à son enfant...

Le temps lui semblait long. Elle avait hâte que la journée fût finie et Marius revenu. Sa solitude peuplée de fantômes l’effrayait. Et puis, elle avait comme peur de voir apparaître Jean. Pour rien au monde, Charlotte n’aurait voulu qu’il la surprit dans cette solitude, troublée.

Il ne vint pas.

Il ne vint pas, Mario se réveilla, cinq heures sonnèrent, et Marius arriva, seul pour dîner.

Eh ! bien! je ne sais quoi, yers le soir, lui laissa au cœur une mélancolie.

Le lendemain... vaguement et sans se l’avouer, elle attendait. A chaque bruit elle tressaillait : — c’était lui sans doute... — non!... ah!... Elle respirait, et son élan de soulagement finissait comme un soupir.

Et par moment, elle avait peur, elle asservissait son imagination à sa volonté, et se promettait de chercher le moyen de faire partir Jean, soit en engageant son mari à forcer Château- Gaillard à accepter, en prêt, le prix de son rachat, soit en lui avouant...

Quoi?

Jean n’avait rien dit, rien fait qui pût servir de base sérieuse k une accusation. Charlotte Lehallier savait d’ailleurs quelle terrible imprudence, parfois, c’est, pour une femme, de risquer le premier mot qui inquiète un mari.

Les jours passaient.

— Il aura senti le danger, il s’impose de ne pas reveniravant d’avoir pris de l’empire sur lui-même. C’est un honnête homme, se dit-elle. Pourquoi dire un mot?... non! cela passera.

Elle voulait s’en réjouir et ne sentait, au fond, qu’une grande mélancoüe.

— Château- Gaillard ne vient plus , remarqua un jour Marius.

— C’est vrai? üt-elle en baissant la tête, car elle se - sentit rougir.

— Il ne t’a pas fait de visites ces temps-ci, dans la journée ?

— Non pas!... s’écria-t-elle avec un feu singuUer, et comme si elle répondait à une accusation.

— Mais, reprit le mari, surpris de l’accent de sa femme, il aurait pu venir en se promenant.

— Il n’est pas venu.

— Je ne l’aperçois pas non plus à Lyon. Il ne serait pas parti, cependant, sans prendre congé?

— Oh! ce n’est pas probable... Peut-être, hasarda Charlotte, s’est-il trouvé blessé de notre offre de lui avancer le prix de son rachat.

— J’irai ce soir à sa caserne, dit le bon Marius.

— Pourquoi? Attendons-le, dit Charlotte.

Le lendemain à l’heure de la sieste de Mario, madame Lehallier était assise au fond de son jardin, sous un berceau de feuillage; elle brodait, et, tout en ^ tirant son aiguille, s’enorgueillissait d'avoir su répondre à son mari, prêta aller chercher Jean de Château- Gaillard : « Pourquoi? Attendons-le. »

Car, je ne sais quelle corde de son cœur avait vibré tout-à-coup à la pensée de revoir cet homme singulier, dont le souvenir la poursuivait sans cesse, avec lequel ses rêveries solitaires causaient du matin, au soir; et il lui avait fallu un effort de conscience pour empêcher une démarche qui l’eût ramené.

Tout-à-coup :

— C’est moi ! dit, à côté d’elle, une voix émue; pardon : je ne voulais pas revenir, mais...

Elle leva les yeux, rougit, vexée de paraître troublée; et sentant, du même coup, qu’elle allait subir

Iü4 CHATEAU-GAILLARD

l'assaut d'un aveu à brûle-pourpoint, elle se hâta de* répondre :

— Vous avez vu mon mari? Je lui avais dit pour- tant...

— Quoi donc?

— Oh!... rien. Il était étonné de ne vous point voir et parlait d’aller vous chercher... Je lui ai dit, repritelle d’une voix affermie, de n’en rien faire.

— Ah!

Il y eut un silence, puis :

— Non, je n’ai pas vu Marius. C’est spontanément et ne pouvant plus résister à l’impérieux besoin de vous voir que je suis venu. Mais ne vous alarmez pas. En venant vous dire, vous crier que je vous aime, je viens aussi vous dire adieu.

Aux premières paroles de Jean, Charlotte s’était levée pour le congédier ou s’enfuir. Au mot d’adieu elle s’arrêta, et, toujours debout, cependant :

— Que cette visite, dit-elle, soit alors ce qu’elle doit être : rapide et... respectueuse. Vous m’avez dit un mot de trop; je l’avais deviné, mais n’aurais pas voulu l’entendre.

— Asseyez-vous, dit Château- Gaillard avec une autorité douce et en lui prenant les mains.

Elle s’assit, dégagea ses mains, voulut répondre, et ne put pas. Son cœur battait. Elle baissa les yeux.

— Oui, reprit-il ; le misérable soldat, le paria que tout repousse va disparaître.. . vous reprendrez demain votre vie heureuse, douce, recueillie...

Charlotte eut un mouvement de tête, un seul, vite réprimé — mais qui la trahit.

CIIATEAU-GAILLARU lüj

Jean ne perdiL pas cet aveu ; un éclair de victoire traversa ses yeux ; rapide aussi, et vite éteint.

— ... Vous reprendrez demain votre vie dliier... Moi... qu’importe? Mais je veux aujourd hui pendant une heure, une heure suprême, vous aimer, vous le dire, être aimé de vous.

— Ah! s’écria-t-elle en se relevant d’un mouvement indigné; c’est assez, c’est trop! monsieur, laissezmoi.

Il la retenait et fixait sur elle ses yeux étranges, ses yeux fascinateurs et diaboliques ;

— Une heure, murmurait-il, une heure!...

Et en lui tenant les mains il lui envoyait dans les veines des effluves de feu, tandis que de ses lèvres frémissantes sortait un souffle ardent qui la paralysait.

— ... Ma vie pour une heure...

Elle sentait sa volonté, son courage, sa vertu, sa conscience, se fondre comme sous l’étreinte d’un magnétisme inconnu.

— Je vous dis de partir... votre conduite est indigne ! put- elle murmurer encore par un suprême effort — MariusI... Mario!...

Comme si son cri eût été entendu, la voix fraîche de Mario éclata tout à coup, à travers les branches. Il courait vers sa mère et criait :

— Voici papa! voici papa!

Une minute après, il était sur les genoux de Charlotte, et le père apparaissait à l'entrée du bosquet :

— .Ah! s’écria le brave homme, avec un accent de joie, te voilà. Château -Gaillard. Dieux! quelle terreur tu m’as causée!... mais je te tiens maintenant; tu ne

m’échapperas plus. J’irai moi-même te conduire à Paris, à M. Mériot, et nous verrons!

— Qu’est- 06“? fit Charlotte, dont Marius n’eut pas le temps de voir ni d’interpréter le trouble.

— Qu’as-tu? que crains-tu? dit Jean, fort pâle, mais dont l’émotion, non plus, n'étonna pas Marius.

— Tiens ! voici le fragment de lettre que tu as oublié dans les papiers de ton colonel, et qu’il vient de me rapporter tout à l’heure. Nieras-tu maintenant tes projets de suicide? Insensé ! A.l 6 rs, je suis accouru; car j’ai pen^é qu’à nous aussi, tu voudrais dire adieu.

Les yeux de Charlotte s’ouvrirent, pleins à la fois d’étonnement et d’effroi... puis, illuminée d’une vision soudaine, elle s’écria ;

— C’est vrai! et il allait se tuer. Tiens ! fouille-le ! tu devras trouver l’arme...

Jean se défendit, mais Marius, en une minute, eut trouvé, sur lui, un pistolet chargé.

— Tu vois! s’écria-t-il. — Allons! viens avec moi faire un tour dans la campagne. — Et toi, Charlotte, fais préparer la chambre du second étage.

Charlotte demeurait immobile, stupéfiée, altérée, bouleversée. C’était comme un orage soudain, un tourbillon, une trombe qui l’eût saisie, emportée dans un autre univers. Cette vie jusqu’alors si calme, si uniforme, si prévue, venait d’être interrompue par un coup de foudre. La passion avait éclaté. Dans son cœur, seulement troublé auparavant, dans son iraagi- . nation seulement inquiète, flambaient, à la fois, toutes les ardeurs et toutes les épouvantes.

Après une heure de prostration elle se leva comme un automate , et sans plus prendre garde à Mario qui pleurait, tout consterné de l’étrange visage qu’il ^voyait à sa mère, elle marcha vrers la maison et donna dés ordres pour faire préparer cette chambre d’ami que le confiant -Marius donnait au séducteur.

Elle allait devant elle, ordonnait, agissait comme une somnambule, sans avoir conscience de ses actes. De temps en temps seulement elle faisait une caresse froide et distraite au petit Mario qui pleurait toujours, averti par cet admirable instinct des enfants, qu’un grand malheur le menaçait.

Les heures s’écoulèrent. Marins et Jean reparurent tard dans la soirée.

— Voici ce fou de Château-Gaillard dûment chapitré par son colonel et moi, dit Marins. Une lettre pour M. Mériot est partie par le courrier de^ce soir; il sera sûrement là dans quelques jours. Nous allons garder notre ami à vue d’ici là ; je ne le remettrai qu’entre ses mains.

A l’annonce de la prochaine arrivée de Mériot, qui sans nul doute emmènerait Jean, Charlotte eut un soupir de soulagement; une larme. brillante illumina ses yeux atones : dernier éclair de vertu, d’espoir-et d’innocence. '

Elle était perdue en effet.

C’était une de’ ces femmes comme il y en a plus qu’on ne croit : tendre, pure, mais faible, qui, sans une fatale rencontre, une audacieuse poursuite, une

-attaque imprévue, aurait vécu sereine et chaste toute

108 CHATKAU-r.AILL ARD

sa vie, mais que l’emportement de la passion trouvait désarmée.

Et, quelques jours après, quand Mériot arriva, s’il eût emmené Jean, comme il le voulait, il l’eût enlevé aux folles tendresses d’une maîtresse éplorée.

Dans les natures semblables à celles de Charlotte, Tamour envahit bientôt Tàme tout entière; elles ne légitiment pas leur faute, elles ne bravent rien, mais elles ont un impérieux besoin de s’abîmer < dans l’ivresse passionnée pour oublier. Le remords, en elles, décuple l’amour.

Si l’on eût dit à Charlotte, huit jours auparavant, que jamais elle accorderait droit de cité dans son cœur à cet homme qui l’avait à peine émue, elle se serait révoltée de toute la hauteur de ses sentiments maternels , et de sa vertu d’épouse. Et, à l’heure actuelle, son cœur se brisait, elle se tordait dans les larmes à la pensée que Jean pourrait partir. Pour lui, elle eût fait les plus grandes folies. — Quitter son mari? le suivre? ce n’eût été rien. Elle aurait, pour voir briller un éclair de jofe dans les yeux de son amant, avoué sa folle

passion et sa faute devant le monde entier. Une seule

110 CIIATEVL-r.AILLARD

chose lui paraissait horrible, épouvantable ; en être séparée.

Château-Gaillard, lui, n’aurait pas été fâché de retourner à Paris. Non que l’amour si passionné de Charlotte ne lui fût un charme, mais il n’entrait pas j

dans ses plans de s’attarder dans une aventure qui (

pouvait lui nuire si elle était découverte, en lui faisant jouer inutilement un rôle odieux. En voyant le paisible et doux intérieur de son ami, il avait été saisi du besoin de le troubler; en se trouvant en présence d’une femme chaste et candide, du désir de lui mettre au coeur un amour coupable et de la voler à son mari. Maintenant qu’il avait mordu à ce fruit nouveau, il en trouvait la s*aveur douceâtre. Et puis il n’avait pas eu assez de peine à le conquérir. Quoi ! une attaque brutale et une ruse grossière avaient suffi ! Il ne se dit pas un seul instant que la pauvre créature était sans expérience et sans défense ; il ne remarqua pas que cette femme, foncièrement honnête, n’avait été séduite et vaincue que par des sentiments nobles et généreux. Non! elle avait cédé, c’était assez pour ne valoir pas plus que toute autre; elle s'était laissée abuser, cela suffisait pour qu’il la méprisât comme on méprise tout ce dont on se joue.

Donc Jean n’aurait pas été fâché de repartir. Il refusa, pourtant, de suivre Mériot et résista aux plus vives instances ; d’une part, persuadant ainsi Charlotte de son amour, de l’autre, montrant à l’académicien une austérité mélancolique, qui ne laissa pas de lui jeter dans l’âme l’inquiétude et le remords.

Tout simplement, depuis qu’une certaine idée était

niA iKAi-r.Am. A kd

ni

venue à Château-Gaillard, il entrait dans ses plans de revenir à Paris soldat ; et il savait que son régiment ne pouvait tarder à y être appelé.

— Quelles amères pensées doivent hanter l’esprit de Mériot ! se disait-il, et quelles angoisses même torturer son cœur, — s’il croit, et comment pourrait il en ■ douter? — que j’ai* voulu me suicider par amour pour Julie! Pour ma sœur! Madatne Hérouard et lui vont faire des prodiges afin d’arranger mon avenir et de m’éloigner de Paris, sans doute! Ah! que nenni! je leur vendrai chèrement ma renonciation... Em attendant, si mon intrigue avec Charlotte venait par la suite à se découvrir, je pourrais dire — car il serait important d’en masquer l’odieux :

' » — Vous m’avez supplié de vivra... par sa tendre pitié, par ses soins exquis, elle m’y a décidé ; mais comment sentir les plaies de son cœur pansées par un tel ange, sans s’éprendre d’une reconnaissance tendre, exaltée?... Nous étions jeunes tous les deux ; on nous laissait trop souvent dans un dangereux tête-à-tête... je voulais oublier Julie... — enfin, quoi! j’aurais cent raisons à donner.

Et pendant ce temps-là :

— Dieu ! je le perdrai ! se disait la pauvre affolée. Un jour.. — et elle n’entrevoyait pas le terme, tout en le pressentant avec épouvante, — un jour il partira ; et moi, moi malheureuse, que deviendrai-je ?

' Cette pensée qui ne quittait pas madame Lehallier décuplait en elle la passion. Elle avait des ruses diaboliques pour introduire Jean dans sa maison à 1 insu des domestiques, pour aller en plein soleil le rejoindre

cil \TKAU-r. AII.I.AKI»

dans la campagne. Il voulut, par désœuvrement, par ennui, pari>ravade, obtenir d’elle toutes le^ folies, et il les obtint.

Et plus elle était sa chose, plus elle se prêtait à ses caprices, moins il l’aimait.

Quand l’ordre de départ arriva, Jean sentit un mouvement de délivrance. Et, chevauchant gaillardement, humant à longs traits l’air des grandes routes, fredonnant Béranger, en même temps qu’il pourpensait sa vie prochaine, il allait devant lui, laissant d’ailleurs à chaque bivouac un souvenir de sa vie passée, dont il ne gardait, en croupe, qu’une abstraite expérience.

Charlotte? Ah! bon Dieu! îjue lui importait? Une distraction en passant! Une Ariane qui bientôt oublierait Thésée avec Bacchus; ou bien qui, tordue par le remords, se jetterait avec Madeleine au pied de la croix! en d’autres termes, se ferait dévote. — Oui, elle devait se faire dévote. Cette idée lui plaisait.

Mais, même en pensait-il aussi long à propos de la jeune femme chaste qu’il avait perdue en se jouant? A vrai parler, il pensait bien peu à madame Lehallier...

Qui, elle, pleurait toutes ses larmes! qui, tantôt mordait la teVre dans des accès de repentir, tantôt ourdissait des combinaisons machiavéliques pour entraîner son mari à Paris ! qui, toujours et toujours, écrivait de longues pages passionnées adressées poste restante, à Paris... où nul ne devait les aller chercher.

Jean de Château-Gaillard s’installa crânement à la caserne, étrilla son cheval, le mena boire comme le premier des conscrits venus, et reprit 1 uniforme. Mériot voulut le racheter. Il s’y refusa :

— Je ne vous ai déjà que trop coûté, dit -il. Plus de dépenses inutiles. Et puis... vous m’avez condamné à deux ans de peine : je ferai mon temps.

Mériot n’était qu’à demi rassuré par celte rô.signation. Il avait vu, jadis, des abîmes dans .l’âme de son fils, et,- si tantôt il s’accusait d’une sévérité barbare, si tantôt il se réjouissait de l’attitude soumise de .Jean, comme du retour de l’enfant prodigue — parfois il se demandait aussi quels projets pouvaient couver sous ce front marmoréen, et à quelles surprises il fallait s’attendre.

. La plus forte qu’il eut... rhais n’anticipons pas.

Au fond du cœur de l’académicien, d’ailleurs, comme

Ul ATEAr-GAFU.ARr»

ou fond du cœur de madame Hérouard, il y avait une terreur qui dominait loutés lés autres ; celle que l’amour de Jean pour Julie n’osât toutes les entreprises; et que l’inclination de Julie pour Jean, réveillée par quelques démarches du jeune homme, ne devînt assez puissante pour décider la jeune fille à tenter de s’adresser à son père. On ne prévoyait pas, en effet, que' M. Hérouard, vivement pressé par- sa fille, lui refusât le mari de son choix.

Pendant l’absence de Jean, madame Hérouard aA'ait employé toutes les ressources de la diplomatie maternelle pour distraire le cœur de Julie, mais sans succès;

du moins plusieurs partis s’étaient présentés, tous avantageux, tous protégés par la mère, et tous avaient été évincés. Que faire donc dans le cas où, Julie déclarant son attachement à M. Hérouard, le suppliant de la marier « à un ami d’enfance, » celui-ci consentirait? ^

L’angoisse qui résultait de cet état de choses avait empêché Mériot et madame Hérouard de prendre un parti, avant le retour de Jean, relativement à l’accueil qu’on lui ferait. Tous paraissaient également dangereux. — Lui rouvrirait on la maison, comme par le passé? yc’était introduire le loup dans la bergerie et donner toutes facilités à ses entreprises. — Le laisserait-on à l’écart? — mais n’en serait-il pas blessé? ne penserait-il pas qu'on rougissait de sa veste de troupier? ou bien que Mériot pouvait l’avoir déshonoré aux yeux de madame Hérouard et de Julie, en racontant la honteuse affaire qui avait amené son engagement?...

De fait Mériot n’avait rien dit : il y a de ces douleurs

ciiATi:\u-(; uu.uii)

paternelles que l'on enfouit au plus profond de soiraême. El quel aveu d'ailleurs à faire! Et à qui? Pourquoi jeter ce mortel. poison dans le coeur de la mère ?

La première idée qui était venue à tous deux avait été de racheter Jean et de lui donner de l’argent pour voyager en Italie, en Allemagne, en Orient, n’importe où. Mais Jean ne voulait ni être racheté, ni voyager.

Le résultat de l’absence de parti-pris fut de laisser à Jean l’initiative de ses actes. 11 ne parut pas dans la maison Hérouard, et ce fut d’abord un grand soulagement pour Mériot.

Mais, un soir que l’académicien arrivait un peu plus tôt que de coutume chez ses amis, il crut voir un uniforme, et un uniforme qui ressemblait terriblement à celui de Jean tourner un des angles de l'hôtel. Son front se plissa, et il avait le visage assez sévère lorsqu’il entra dans le salon .

Dans le salon, aspect ordinaire ; une table de jeu dressée ; M. Hérouard lisant les journaux; Julie brodant, les yeux baissés, le visage placide, et madame Hérouard causant avec eux, en attendant un ou deux partenaires pour le whist.

Bien, nul déplacement de siège, nul fragment de causerie n’indiquait la récente visite de Jean. Un domestique vint desservir le café. Mériot jeta un rapide regard sur le plateau. Il n’y avait que les trois tasses habituelles. Adroitement il questionna. Tout le con- , vainquit que le soldat n’avait point paru. — o C’est étrange, se dit- il. Après tout, peut-être me serai-je trompé. »

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CHATEAU-dAILLARl)

Mais en sortant, ses souvenirs se précisèrent. Pour sûr, il avait vu sortir de l’hôtel un uniforme militaire, un uniforme de cavalerie ; — pour sûr, cet uniforme s’adaptait à un personnage qui avait la tournure de Jean; — et le personnage devait venir des dépendances de l’hôtel, si ce n’était des salons.

11 n’osait former de conjectures. Il avait peur de ses pensées. Jean serait-il capable d’une infamie ? Essayerait-il de voir Julie en secret ? Mériot ne put endurer l’incertitude, et, le lendemain, il questionna directement Annette, la femme de c'bambre dévouée de

madame Hérouard, celle qui lui était toujours restée * >

lidèle depuis les jours de la jeunesse et de la folie ; celle qui avait accompagné sa maîtresse dans l’étrange voyage qui commence ce récit, en un mot.

Annette était alors une fille de quarante ans, un peu forte, brune, avec des cheveux noirs mélangés de fils d’argent, gardant de la gentillesse passée quelques rondeurs de fruit mûr, des afipas rebondissants et l’œil vif.

A en croire les cancans de l’antichambre, elle n’avait pas précisément droit à la couronne de rosière. Mais elle était dévouée corps et âme à madame, et ce dévouement, comme son excellent service, avaient bien pu compenser quelques peccadilles. >

— Annette, lui demanda, ex abrupto, l’académicien, M. de Château-Gaillard est-il venu voir ces dames depuis quelques jours ? .

Annette devint pourpre et répondit :

— Non, monsieur.

— C’est bizarre, reprit Mériot plus étonné et plus

cil ATK\r-<;AllJ,\KI)

inquiet qu’auparavant, mais en dissimulant ses craintes sous un accent d’indifférence ; il m’avait semblé, hier, sur les huit heures du soir, le voir sortir d’ici.

— M. de Château-Gaillard, balbutia la soubrette, singulièrement interloquée, est venu prendre des nouvelles de ces dames, mais n’a pas demandé à les voir.

Mériot s’en alla plus perplexe qu’il n’était venu.

Cette fille serait-elle capable de prêter les mains à une odieuse machination contre l’honneur de sa jeune maîtresse? Il n’osait le penser; mais ne seraitelle pas capable de servir, sans en connaître le but, les projets de Jean qu’elle avait vu naître, dont elle avait secrètement bercé l’enfance sur ses genoux?

Il -résolut de le savoir et de ne s’en rapporter qu'à lui-même.

En conséquence, le lendemain soir, il se mit bra'vement en observation devant la caserne. Il en vit sortir Jean; il le suivit... et il arriva jusqu’à l’hôtel Hérouard.

Jean, le bonnet de police sur l’oreille, entra dans la cour, et, après avoir jeté un coup d’oeil sur une des fenêtres des combles qui s’était éclairée, gravit prestement un escalier de service.

Mériot à son tour regarda la fenêtre. C’était celle de la chambre d’Annette, précisément située au-dessus de la chambre de Julie.

Des ombres — y en avait-il deux? y en avait-il trois? se profilèrent entre la lumière et les rideaux blancs. D’un pas aussi leste que jadis — il se souvenait d’avoir parfois gravi cet escalier à la nuit close ! — il s’élançà-sur les traces de Jean, arriva jusqu’à la porte

118 Clï ATKAU-GAILLARH

et l’ouvrit trrusqueméiit — s’il n’avait pu l’ouvrir ü l’eût enfoncée.

Ce fut là qu’il se trouva, face à face, avec la plus forte surprise...

Jean de Château- Gaillard, le dandy, le viveur, le roué, le mauvais sujet, le terrible... chiffonnait la ‘ collerette de la camériste quadragénaire.

— Comment? !

— Eh bien, quoi? répliqua Château- Gaillard sans se déconcerter : tourlourou et chambrière, c’est dans l’ordre; de quoi vous plaignez-vous ?

— Une femme qui pourrait être votre mère !

— Si vous n’aviez trouvé mieux .

— Et vous, Annette, à votre âge! vieille folle î vieille...

— Monsieur n’aime que les, jeunes? répliqua-telle, rouge de colère et prête à l’insolence.

Mériot sentit la fausseté de sa situation. Il sortit et s’eh retourna, révolté de la dépravation de Jean, las, dégoûté, triste jusqu’au fond de l’âme, et se disant "pourtant qu’il avait redouté plus grand malheur. Chemin faisant, il fut rejoint par Château-Gaillard. — Eh bien, lui dit le soldat, qui n’avait plus avec Mériot le ton de bravade des anciens jours, que par instants et quand il était pris à l’improviste, vous voilà bien fâché pour une peccadille !...

— Laissez-moi; j’avais cru vous arracher au vice; je vous vois tomber dans l’avilissement.

— Oh! oh! que de grands mots! vous devriez vous réjouir au contraire.

— Parce que?

CII ATKAl -(iAlLL VKI)

— Parcè qü’en badinant, comme .Faublas, dans les antichambres, j’ai appris des choses qu’il m’était utile de savoir. ,

— Ah! quoi? par exemple?

— Que, par mégarde, j’aurais pu épouser ma sœur.

Mériot poussa un cri, chancela et faillit tomber.

Jean le retint.

— Eh bien, quoi? Je me résignerai, j’imposerai silence à mon cœur... et je ne me brûlerai pas la cervelle.

— Cette fille a menti... Je la ferai chasser, murmura le pauvre père, anéanti, éperdu, brisé...

— Alors je puis aimer Julie?

— 3Iisérablel

Mériot venait de recevoir un coup de plus, un de ces coups qui vieillissent de dix ans leur homme. C’était le second que lui assénait la main de Jean. Une attaque d’apoplexie ne l’eût pas frappé plus rudement.

Quant à Jean, il rentra triomphant à sa caserne. La. démarche de Mériot avait achevé sa victoire; car sous le coup de la colère, et au dernier moment seulement, Annette l’avait armé de preuves décisives ; désormais le monde était à lui.

— Et quand on pense, se disait-il, que j’ai fait, pour acheter ce secret de cette fille, la sotte affaire qui m’a conduit en Algérie, et qui aurait pu me mener en police correctionnelle! me perdre à jamais!...

Il demeura un moment songeur

— Le métier de soldat, poursuivit-il meptalemenl, a du bon. Il force l’homme à trouver toutes ses ressources en lui-même...

Un sourire passa sur* ses lèvres; il lànça une bouffée de fumée et secoua les cendres de sa pipe.

— ... Eh... peuh!... que m’en a-t-il coûté ?... Au bivouac, en Algérie, j’ai dû me contenter de pis !

D Maintenant, concluait-il, comment vais-je profiter de ma victoire, et user de ma situation de fils de 'famille?

Peu de jours après, Jean de Château-Gaillard avait obtenu un congé de semestre qui devait le conduire jusqu’au terme de son engagement ; il était installé dans un appartement de garçon fort convenable, boulevard des Capucines, et avait renoué avec la plupart de ses anciennes connaissances.

C’est Horace de Valdeuil qui m’a prêté trois mille francs , m’a fait habiller par son tailleur et meubler par son tapissier, dit-il à MA’iot.

— MaisM. de Valdeuil n’a pas.de fortune, que je sache. •

— Il gagne de l’argent.

— Au jeu?

— A la Bourse.

— Il court sur la source de ses revenus des bruits. .• -- Mensongers.

vn

ClIATK VU-(;AIM.AIU)

— Fort bien ; mais vous voilà avec une forte dette, eu égard à vos ressources.

— Je la paierai... *

— Et... comment?

— Gomme paient leurs dettes tous les gens qui en ont!

— Gela dépend; il y en a qui ne les paient pas.

— Oh ! des sauteurs , des chevaliers d’industrie , des...

— J’aime à voir que vous comprenez l’ignominie de certains genres de vie, au moins !

— En doutiez- vous?

— Mais... le passé...

— J’étais un enfant ; je suis un homme.

— Allons, tant mieux, mon fils, dit Mériot dans le regard duquel un éclair passa, et qui d’un mouvement spontané tendit les mains à Jean.

Gelui-ci mit ses mains dans celles du vieillard qui, en les serrant, les trouva froides et sèches. Il leva les yeux et fut stupéfait de la physionomie à la fois séduisante et impénétrable du beau visage de Ghâteau- Gaillard.

Ge n’était plus alors l’Apollon, l’Antinous qui racontait aux étudiants réunis chez Pinson l’épisode de Sarah Bertin , ni le joueur élégant et mauvais sujet qui tenait les cartes chez les Antonia...

Toujours beau, il avait pris une beauté plus mâle; toujours élégant, une élégance plus grave ; son teint s’était légèrement bistré au soleil d’Afrique ; sa moustache, aux tons fauves, était moins soyeuse, mais plus fournie ; son front avait des plans plus fermes ; son

CIIATKAL-ClAIfJ. AUI» l’;!*

nez et ses sourcils se dessinaient par des lignes pures sans dureté, régulières et mobiles en même temps; sa bouche avait le modelé,, gras et fin, des bouches éloquentes. Avec cela toujours les mêmes yeux, bien enchâssés dans leur orbite à l’iris changeant, tantôt vert de mer, tantôt bleu d’acier. Mais ces yeux n’avaient pas d’éclair ; ils étaient profonds et pleins de pensées ; seulement entre ces pensées et l’extérieur, semblait s’interposer, comme un voile, le trouble de la volupté.

Ainsi fait, cet homme devait être irrésistible aux hommes comme aux femmes : séduire et persuader les uns, fasciner les autres.

Mériot le comprit et sentit à la fois de la terreur et de l’orgueil.

De l’orgueil : il était le père, lui, de ce chef-d’œuvre humain.

De la terreur : il ne pouvait savoir, deviner, pres- •sentir quelle volonté se cachait sous ce front de marbre, quelles passions bouillonnaient dans cette âme insaisissable.

— Donc, que comptez-vous faire ? demanda Mériot à Château- Gaillard.

— Des affaires.

— Et si Vous ne réussissez pas *?

— Je réussirai.

11 n’y avait laen à objecter à ce parti-pris, rien à opposer à ces répliques péremptoires. Cependant l’académicien n’était pas satisfait, et Jean, fidèle toujours au caractère factice qu’il avait, par la réfiexion, imposé à sa nature, ne voulait pas le laisser partir sans lui avoir donné, avec une explication plausible du pr^-

'Iî4 CIIATEAU-GAILLAUI)

, sent, un aperçu plus. ou moins vague de ses projets.

Il avait observé que rien ne blesse les hommes comme de rester en échec, et qu’il faut, avant tout, donner une pâture au besoin qu’ils ont de savoir, celte pâture fût-elle un mensonge et dussent-ils même ne pas gober le mensonge. Prendre la peine pour eux d’ourdir une fable, ou de débiter des maximes hypocrites, n’est-ce pas toujours leur rendre hommage? Rien de plus dangereux au contraire que de leur dire — en ne disant rien — qu’on se moque de leur opinion.

— Puisque j’ai pris le parti de survivre à la fausseté de ma situation et au deuil de mon cœur, reprit-il, il me faut les vertiges de l’ambition pour éviter l’étourdissement de la débauche. Je regarde sur l’océan parisien voguer les navires, et je cherche d’oü vient le vent qui enfle leurs voiles. Une transformation complète s’opère dans l’assiette de la fortune publique. Avec la découverte et l’application de la vapeur, avec les progrès des sciences et le développement de l’industrie, tout un monde financier et industriel nouveau est né, va se développer, grandir, dominer les sociétés modernes. De ce monde-là je veux être, et non pas le dernier ; et une fois qu’on a entrevu le but et deviné la route, que faut-il pour parvenir? — de l’audace, de la volonté, de l’adresse et du courage.

— Mais encore... balbutia le père.

— Les poètes, reprit Jean, pour couper court, n'entendent rien à tout cela. Qu’il vous suffise de savoir qu’au bout de ce mouvement est la transformation politique et économique du monde, l’avènement de la

CIIATEAU-r.AlLKARI)

démocratie qui entraînera bien vite, à la dérive, notre petft libéralisme de 1830; un développement extraordinaire des intérêts matériels, la destruction fatale des traités de 1815 et de bien d’autres conventions inter- '

nationales que nous regardons aujourd’hui comme la base de l’équilibre européen ; l’abaissement des frontières, l’abolition des douanes, et tant et tant de choses encore, qu’on ose à peine entrevoir.

— Allons! la femrne-librc aussi, et vous voilà saintsimonien.

— Un peu, peut-être.

— Je ne désespère pas de vous voir aller vous enrôler à Ménilmontant.

— Non. Je suis de robe courte, et ne veux pas prendre l’habit. Assez d’uniforme comme cela.

Château-Gaillard reparut'dans la maison Hérouard

en gentleman et sans plus s’arrêter dans l’antichambre. Il s’y montra, aux yeux de madame Hérouard et • de Julie, mélancolique, respectueux, tendre et résigné; aux yeux de M. Hérouard « homme sérieux. » Et quant à Annette, il prit soin de ne la point blesser, car il savait qu’il n’y a point de petit ennemi. Mais après avoir été surpris près d’elle par Mériot, il pouvait lui faire entendre qu’il avait* dû l’engager par serment v

à respecter la maison. Annette, d’ailleurs, qui était fille d’esprit, n’avait jamais compté sur la perpétuité de cette bizarre liaison. Elle était contente d’avoir eu son heure, 'et se tenait pour satisfaite avec cette parole, que lui jeta un jour le beau vainqueur de sa peu

farouche vertu :

— Va, sois tranquille ! j’aurai promptement un hôtel,

ClIATEAü-tiAILLARD

des chevaux, une grande existence, et il ne tiendra qu’à toi de devenir ma gouvernante.

Par ainsi, la position de Jean dans la maison Hérouard se trouva ce qu’elle était auparavant, et plutôt fortifiée.

Son attitude résignée soulagea madame Hérouard de la plus, horrible terreur. Elle lui savait un gré infini, dans son cœur, de ce renoncement dont elle ignorait la cause. En même temps elle était fière de le voir si beau, si intelligent; elle l’adorait, comme les mères, dans la vieillesse, adorent les enfants de l’amour, quand elles ne les haïssent pas.

Lorsqu’elle l’entendait causer d’affaires avec M. Hérouard-, ou bien causant avec d’autres, de politique, de littérature ou de théâtre, et semant sa conversation d’aperçus justes et larges, elle buvait ses paroles.^Ah ! comme elle concevait bien que Julie l’aimât !

La jeune fille semblait partager la résignation de Jean et sa mélancolie. Le renoncement du jeune homme ne commandait-il pas le sien? En même temps, l’admiration qü’eÛe devinait à sa mère entraînait son enthousiasme. Il n’était pas jusqu’aux paroles échappées à Annette qui ne l’entretinssent dans l’idée que Jean était un être supérieur. A ses yeux, enfin, il paraissait comme un archange; et, sur la terre autour de lui, il ne restait plus que des hommes.

Au fond, elle pensait que Château-Gaillard avait demandé sa main, et que ses parents l’avaient refusée pour des motifs qu’il croyait devoir respecter. De temps en temps, elle parlait d’entrer au couvent, tout

ciiateal-<;aii.f.ari> i>:

en n’éloignant pas, d uii ion aussi décidé cependant, les projets de mariage dont on l’entretenait.

Jean se complaisait dans celte situation, et respirait l’encens qui montait à lui de ces deux cœurs ; la mère et la fille. Lui, le débauché, l’ignoble calculateur, qui s’était fait l’amant d’une vieille femme de chàmbre dans un but infâme, l’escroc, l’hypocrite, le brigand social, il se roulait dans la volupté d’être pris pour un être pur, chevaleresque, généreux. C’était un plaisir nouveau, inconnu, qu’il ne retrouverait pas peutêtre...

En effet, ces deux femmes ne voyaient, n’avaient vu que le dessus de sa vie. Mériot n’avait jamais parlé. Il n’avait avoué à madame Hérouard ni l’affaire Malinvault, qui l’eût fait mourir de honte, ni l’affaire de la tentative de suicide, qui l’eût fait mourir de remords, ni la vilaine intrigue avec Annette, qui lui eût soulevé le cœur de dégoût et rempli l’esprit de terreur.

Mais aussi que de soubresauts et d’angoisses il dévorait dans la solitude et le silence, le pauvre père ! Il ne plongeait pas jusqu’au fond de cette âme terrible, mais il sentait l’ablme; il admirait et il méprisait; il ne savait rien et redoutait tout.

Parfois il ne voulait voir en son fils qu’un jeune homme ardent, que le besoin de luxe avait poussé jadis à un mauvais coup, comme depuis l’amour avait failli le conduire au suicide; qu’une nature exquise déjà ramenée par l’âge et la raison dans une meilleure voie, dans .la voie de l'honnêteté extérieure, si ce n’est dans celle du devoir ; qui, de par des dons et

CIIATEAU-('.AILLARI)

des passions, en dehors de la mesure commune, ferait peut-être de grandes choses.

Mais je ne sais quel instinct Tempêchait de se reposer sur ces pensées, et entretenait en lui le soupçon comme un ver rongeur; quelle barrière morale semblait se dresser entre lui et Jean, et chaque jour grandir; quelle voix mystérieuse l’avertissait que, sous une apparence sereine, d’épouvantables malheurs couvaient.

Il vieillissait et dépérissait à vue d’œil.

Il n’était que trop vrai. C’était Horace de Valdeuil qui fournissait à Jean de Château Gaillard les moyens de fouler le pavé parisien en tenue de dandy, et de « vivre noblement, » comme on dit, pour traduire : « bien vivre à ne rien faire. »

Horace de Valdeuil, nous l’avons vu plus haut, était un des héros du monde de la galanterie. Élégant, bien fait et robuste, les femmes de théâtre se l’enviaient et se le disputaient. -De bonne famille, mais de médiocre fortune, il avait commencé par manger au jeu son mince patrimoine; puis, on ne savait comment il était devenu riche, ou du moins il avait vécu largement sans avoir de créanciers. Il jouait beaucoup et ne volait pas. Quand il gagnait, c'était merveille; quand il perdait, une danseuse richement entretenue par un diplomate étranger payait ses dettes. Cela ne l’empêchait pas de traverser les salons; et comme il

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était l’homme de Paris le plus au courant de la chronique secrète qu’on se conte sous l’éventail et dans les embrasures, on n’osait pas gloser tout haut sur son compte.

Si un curieux demandait

— Que fait ce jeune homme?

On répondait généralemei\t :

— Il est dans la diplomatie.

Entre Jean et lui, natures de même espèce, une sorte de traité, un pacte d’immoi'alité avait été conclu.

Jean avait dit à Horace ;

— Me voici. J’arrive du régiment, nu comme un ver, et n’ayant, pour tout capital social, que mon' corps bien pourvu de tous ses membres, et mon cerveau pourvu de quelques idées et de beaucoup de réflexions; pour levier, qu’une Jvolonté indomptable, et pour point d’appui, qu’un secret. Le capital social, à vous de l’évaluer; la volonté, devinez-la; le secret, il sera ma fortune, et celle de l’associé qui osera risquer une première mise de fonds.

— Voilà quelques billets de banque, et les adresses de fournisseurs que j’ai toujours bien payés, avait répondu Horace à Jean. Avec cela, votre couvert mis chez ma maîtresse où vous ne manquerez pas de trouver bientôt des amis et des amies ; c’est le pied à l'étrier et une fois en selle. ..

— Je saurai donner de l’éperon et faire goûter le mors. En retour, je vous fournirai l’enjeu d’une partie avec laquelle on peut gagner, non une somme, mais une fortune, et je vous tendrai l’étrier, moi aussi, pour sauter d’un cheval de louage sur un cheval de courses.

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l:îl

' En sus des crédits ouverts par Valdeuil, Jean trouva quelques subsides dans la bourse d’un ami d’autrefois, d’un camarade de l'École de droit, Baudrillet, le clerc d’avoué, lequel pauvre diable avait fait un petit héritage ce qui ne l’empêchait pas de suer sang et eau pour gagner dix-huit cents francs par an.

A Baudrillet, comme.^à Valdeuil, il avait promis mieux que la restitution pure et simple d’un prêt; or, Jean qui s’était toujours tiré d’affaire, qui avait de hautes relations sociales, inspirait confiance aux maltraités de la fortune.

D’ailleurs, qu'attendait Valdeuil, gentilhomme de proie, pour sortir d’une situation fausse qui bientôt allait devenir une situation honteuse? Un terne à la loterie sociale.

Et qu’attendait Baudrillet pour cesser d’être un misérable cuistre et devenir un bourgeois comme un autre, ayant une femme, des enfants, un chez lui, et un pot-au-feu, cuit à point, tous les jours? — Un terne aussi à la loterie sociale.

Eh bien I placer sur l’avenir de Château-Gaillard, c’était peut être placer sur un bon numéro !

Grâce aux quelques milliers de francs de Baudrillet et aux crédits ouverts chez les fournisseurs de Valdeuil, grâce à une pension qu'il reçut à nouveau de madame Hérouard, Château- Gaillard put faire une figure suffisante pour entrer dans le monde des actrices en vogue.

Cétait une région supérieure où jusqu’alors il n’avait point eu d’amis et dont, bien vite, il comprit la puissante influence.

CIlATEAU-GAILLAKn

Jadis nous l’avons vu glissant du monde des étudiants dans celui des lorettes^, des fils de famille qui se

ruinent, et des grecs. Mais quelle distance, de ce milieu %

où se croisent les pigeons et les escrocs, à Tempyrée

où se rencontrent les sommités des arts, desleltres, de

la finance et de la politique! Oui, Valdeuil ne l’avait

point trompé en lui disant : « C’est le pied à l’étrier. »

Et un pied dans la maison Hérouard, Tautre chez la

maîtresse, de Yaldeuil, il était, en effet « bien en selle. »

Depuis six mois que Château-Gaillard était revenu

à Paris à la suite de son régiment, déjà il avait trouyé

moyen de se faire commensal de toutes les reines de

théâtre, d’avoir l’entrée de tous les foyers et de toutes

les coulisses, et d'y traiter d’égal à égal les grands

seigneurs et les millionnaires. Il payait d'esprit et

d’audace, peut-être aussi de sa personne. On dit,

d’ailleurs, qu’il ne lui fallut pas de trop grands frais pour régner tour à tour dans quelques boudoirs.

Jamais Valdeuil, qui était pourtant beau garçon, et que n’embarrassaient pas non plus les scrupules, n’avait eu cette maestria. Aimait-il véritablement sa danseuse? Craignait-il de perdre une protection nécessaire ? Se laissait-il enfin dominer par celte vie à grandes guides que dominait Jean? était-il avant tout et surtout joueur comme on Te disait? Quoi qu’il en fût, depuis six ans, il était sujet dans ce monde où, en six mois> Château- Gaillard avait.su devenir i‘oi.

Jean qui était de la race des Alcibiades devait régner chez les Aspâsies. De tous ceux qui s'agitaient autour d’elles, il était à la fois le plus froid et le plus passionné. Il avait des audaces et des fougues imprévues

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qui affolaient ces femmes tant accoutumées à entendre dire de la même façon la même chose; il entreprenait l’impossible; il réussissait des folies; il leur donnait des émotions enfin, tandis que souvent il semblait de marbre devant leurs avances les plus marquées. Il savait, en un mot, les faire passer de l’excès de l’ivresse à l’excès du désespoir; c’était savoir s’en faire un sérail.

Mais lui-même s’enivrait à la coupe qu'il préparait pour aulrüi. 11 avait des jouissances inconnues à flageller ces reines qui fiagellaient des grands seigneurs. Faire mettre pour une nuit attendue, désirée, un prince ou un millionnaife à la porte, puis manquer le rendezvous qu’il avait donné, et s’en aller rouler dans la fange des plaisirs numérotés ; — ou bien, tenir en face de lui l’homme qu’il trompait, à une table de ieu, et laisser attendre et se morfondre l’amante éperdue qui avait risqué pour lui sa fortune; — ou bien, raconter dans l’alcôve, il une déesse amoureuse, les plaisirs goûtés avec sa rivale — c’était pour lui des Jeux olympiens, des orgies souveraines, des débauches d’une incomparable saveur.

Dieux ! que lui semblaient peu de chose, à côté de ' cela, les joies ordinaires de l’amour tel que le conçoivent la plupart des hommes ! A peine le souvenir de Charlotte Lehallier traversait-il sa mémoire, et la seule Volupté qu’il trouvât, en dehors des jouissances excessives de sa vie, était l’adoration muette de Julie Hérouard.

Quelquefois encore il quittait brusquement une maîtresse pour aller faire un tour dans le salon Hé-

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rouard et saisir au passage un regard de la jeune fille.

Regard de résignation — et de fidélité pourtant !... •

— Quand vous vous marierez... lui dit-il un jour.

Elle eut un soubresaut.

— Qui sait, répondit-elle, si je me marierai jamais?

Il me semble que j’ai la vocation religieuse.

— ■ Si vous entriez au couvent, cela ferait grand’ peine à votre mère...

— Et à mon père surtout! je le sais bien. C’est pour cela que je... que j'essaie de voir si je pourrai... vaincre la vocation qui me pousse.

Pauvre créature ! Elle avait les larmes si près des yeux...

Jean les buvait.

Et tout en les savourant, il se demandait s’il devait ou non jeter cette créature, qui était à lui, dans le cloître, ou bien la maintenir dans le monde ?

II se sentait si bien le maître de cette destinée! Un mot de lui, et c’était assez ; un bandeau de lin ceignait pour jamais ce front charmant.

Par moment il caressait cette idée. Dans son sérail idéal, cette amante cloîtrée lui plaisait. Il se la représentait s’immolant à lui, et toute la vie, toujours, couvant son souvenir sous la cendre du renoncement, et exhalant l’amour avec la prière...

D’autre part, Julie, dans le monde, pouvait, le long de sa vie, lui être utile...

Mais pour elle d’ailleurs, pas même de pitié. Un jour il se disait en la quittant pour aller dans un ce enfer » :

« Si je la mariais avec Valdeuil? » '

Au demeurant, si âpre qu’il fût au plaisir et avec

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quelque ardeur qu'il s'y jetât, il n’oubliait pas un instant son rôle de conquérant social. En ce moment son inaction apparente sur 'le turf parisien était une manière de stage ; il voulait bien engager la partie, et, "pour cela, il se donnait le temps de comprendre ce qu’on pouvait oser, ce qu’on devait tenter dans la société moderne.

Bientôt il comprit que le vrai dominateur du temps, le vrai souverain du règne était le député. Quiconque était député était tout; quiconque n’était pas électeur, l ien. Et jusqu’alors il n'était pas même électeur.

Pour devenir député que fallait-il? Payer le cens d’abord, c’est-à-dire être riche effectivement ou fictivement; puis, grouper autour de soi un certain nombre d’intérêts ou de passions politiques.

Déjà, nous le savons, il avait entrevu le grand mouvement du capital, du travail et du crédit autour de l’industrie ; l'industrie lui sembla donc le véhicule qui devait alors conduire à la fortune et à l’inlluence. Mais, en même temps et corollairement, la puissance de la Presse lui apparut : de la Presse qu’on appelait : « le quatrième pouvoir de l’État. »

' — Il me faut, se dit-il, avoir un journal à moi d’abord ; lancer une grande entreprise industrielle en-

CH AT K A C-C.AlU.ARI»

suite; et je deviendrai naturellement député après.

» Pour faire un journal, j’ai besoin de gens d’esprit qui soient bêles ; c’est-à-dire qui ne voient dans leur plume que l'instrument du pain quotidien et de la gloriole viagère ; — Paris en foisonne. Pour lancer une grande entreprise industrielle, d’actionnaires niais et confiants : la France en pullule. Et, pour devenir

député, ‘250 boutiquiers et bourgeois que je gagnerai ou paierai avec mon crédit ou mon journal. — fja se trouvera.

Il fit son échiquier :

D’abord Valdeuil ; ce serait son secohd, son compère, celui avec lequel il faudrait quelquefois partager la part du lion ; ensuite la maîtresse de Valdeuil, la danseuse Fanny, dont le salon serait la pépinière de ses recrues et le centre de ses opérations ; — Baudrillet, qui pouvait selon les cas être utile de bien des façons, et qui se contenterait d’un gain modeste; — puis, divers comparses : actrices eu vogue et camarades de jeunesse ; Charles Villardier, qui était architecte attaché au cabinet du fameux. Le Sourd, le grand entrepreneur de travaux publics; Paul de Malinvault, qui n’avait jamais trop bien compris l’alfaire du coup de cartes, pour lequel Château-Gaillard conservait un prestige fascinateur, et qui était l'éternel type du par- / fait actionnaire ; enfin, la famille Hérouard tout entière, qu’il l’exploitât de façon ou d’autre.

Et quand il eut massé son jeu, il s*ouvrit à Valdeuil.

— La vie que nous menons, mon bon ami, lui ditil, c'est très-bien pendant quelque temps et quand on a vingt-cinq ans^.Mais il s’agit non-seulement de s’a- ,

' Î3S CIIATEAL-GAILLARD i

• muser maintenant, mais encore de s’amuser toujours En conséquence il faut devenir riches : riches et puissants. La richesse aujourd’hui pour les gens ha- | biles s’improvise à la Bourse; la puissance s’étale sur * j l’opinion. J’ai donc résolu de fonder un journal et de lancer une entreprise industrielle.

« J’aürai des fonds et du crédit, répondit-il à un ' regard douteux et interrogateur d’Horace.

— Mais alors?...

L’ambition n’avait pas encore mordu Valdeuil, auquel avaient suffi, jusqu’alors, les vertigineuses alternatives du jeu, et la coupe pleine des plaisirs faciles.

« Mais alors, allait il dire, si tu as sous la main de l’argent et devant toi du crédit, à quoi bon paperasser et se fatiguer? »

• — Deux ou trois cent mille francs ne sont pas une fortune, dit Jean ; et tel peut avoir un million de crédit pour une affaire, qui ne trouverait pas mille francs à emprunter sur parole. Mais ne t’occupe pas de mes moyens. C’est mon affaire. J’aurai ma mise au grand jeu.. Voilà. Avec cette mise je veux nous gagner les quelques millions qu’il nous faut pour vivre... selon nos appétits.

— On vivrait, même à moins...

- — Peuhl... appelles-tu vivre aller à pied, logera loyer, aller au théâtre dans la loge d’autrui, manger au café et courtiser la maîtresse d’un vieillard ? — allons donc ! Vivre, c’est avoir à Paris un hôtel, des laquais et des équipages; à la campagne, un ou deux châteaux ; manger chez soi, avec des parasites spiri- ^luels, des diners fins ; payer les courtisanes que l’on

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souhaite ; acheter les femmes qui ne se vendent que peu orf point... Vivre, enfin, c’est être le premier partout, le maître toujours, et dieu, si c’est possible. — Crois-moi, il faut être riche.

— Mais c’est bien mon avis; tu prêches tin converti ; seulement je n’y avais pas encore songé.

— Quel âge as-tu ?

— Vingt-six ans.

— Cordieu ! mon cher, tu as perdu un an. C’est terrible à l’école de la vie. Il faut rattraper cela. Heureusement, tu sais, je me suis chargé de ton avenir; mais il faut t'aider toi-même, et m’aider aussi.

— Volontiers.

— Primo, trouve-moi pour composer le conseil de surveillance, des hommes bien posés, des noms retentissants. C’est nécessaire. Choisis-les, besogneux et, — soit dit en passant, — que cela t’apprenne à ne jamais être besogneux. Dans ces situations-là, voistu, on fait ce qu’on ne devrait pas faire, et pour quelques billets de' mille francs, on charge souvent son avenir d’une terrible hypothèque...

— Oui : je sais... on s’engage avec Fanny, par exemple... mais je l’aime.

— Bien. Toutefois ne trouverais-tu pas plus agréable de l’aimer l’ayant payée... et libre d’en aimer une autre? d’être monsieur l’ambassadeur enfin...

— Merci! et d’avoir cinquante ans, la goutte...

— Non ; trente-cinq et bon pied, bon œil. Voilà ton , avenir, mon cher. En attendant, revenons au présent ; trie-moi parmi les sommités parisiennes un bon conseil de surveillance. Il y aura des actions, bien

HO CIIATÊAL-dAIKLARD

entendu, pour lesquelles on ne versera rien et qui seront primées...

— Le tout est de savoir comment proposer... — Mais à quoi donc me servirait mon stage diplomatique si je ne le savais pas? reprit Valdeuil dont l’esprit s’ouvrait. — En Angleterre, c’est bien facile : le tarif des noms des lords est connu ; donnant, donnant. Mais ici, il y faut encore des façons. Bah ! je m’adresserai à leurs maîtresses...

— Justement; et intéresse-les dans l’affaire; ah! j’oubliais : parmi nos hommes il peut y avoir des niais: alors...

— Alors inutile de les acheter; on peut les avoir par la vanité, l’exemple, la sollicitation, que sais-je?...

— Tu te formeras.

— Mais...

— Tu es même tout formé, et je le sais bien; seulement tu t’endormais dans les délices de Çapoue.

— Et finalement, pour quelle exploitation industrielle, vas-tu fonder une compagnie...

— Peu m’importe... des mines, je crois. Mais il faut d'abord m’occuper du journal. J’ai mon titre : l’Opinion publique; et un plan qui, je l’espère, me donnera bientôt le premier rang dans la presse parisienne. Enfin, pour rédacteur en chef, j’ai avisé X. le premier poléniiste de Paris...

— Et toi ?

— Plaisanterie! on fait écrire dans les journaux, mais on n’écrit pas soi-même. Tenir les ficelles des pantins, c’est notre affaire ; cabrioler, celle de nos agents. Donc j’ai avisé X. du Co«r/-ter Français..

CIlATKAU-irAIl.LAKh

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— Alors nous ferons de l’opposition ?

— Allons donc!., je te dis que je prendrai X. et tu as l’air de croire que c’est lui qui me prendra? — ‘ On lui donne, je crois, 500 francs par mois; je lui en donnerai 800 pour faire ce que je voudrai...

. — Mais c’est un talent.

— Sans cela je ne le prendrais pas.

— Et, dit-on, une conscience...

— Que j’évalue.

— Et cet homme de talent qui a une position dans la presse parisienne...

— Est un besogneux, mon ami ; ah ! les j3esogneux l . . . Tu vois : X. est marié au treizième arrondissement, amoureux de sa femme, et père de trois ou quatre enfants.

— Et pour rédacteurs secondaires qui prendras-tu?

— Je choisirai dans la troupe du Cfuirirari et du (Âyrsaire. Ils doivent avoir de l’esprit d’abord, de l’audace ensuite.

— R... serait une fameuse recrue...

^ R... Jamais de la vie! C’est un gan;on qui porte des gants, s’habille chez ton tailleur et va dans les salons...

— Eh bien, tant mieux! - -

— Tant mieux ? point du tout. Il marcherait bientôt de pair à compagnon avec nous, et il faudrait, en maintes circonstances, faire part à trois. Non, je ne veux que des barbes incultes, des fumeurs du divan Le Peletier. C’est un système.

— Au fait, tu as raison; quand on veut rester maître de la maison et ne pas laisser les comparses voir dans son jeu.. .

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— Quaiîji on veut avec le journal faire mousser la ' compagnie ; avec la compagnie payer le journal ; tenir ‘ sa bourse d’une main, son arme de l’autre... et te faire préfet dans un an...

— Préfet? Tout à l’heure je devais être ambassadeur.

— Qui veut la.fin veut les moyens.

— Et pour parvenir dans la diplomatie, il faut entrer dans l’administration ! Mon cher, cela m’ennuierait à la mort d’être préfet, je t’en avertis.

— Bah! pour un temps!., vois doncRomieu. Quand tu seras préfet, tu m’aideras à devénir député ; et une fois député... je me charge de te faire ministre plénipotentiaire, puis ambassadeur. Et peut-être d’abord ie marierai-je.

— Comme tu y vas I mais, mon anxi, le mariage est un lest qui donne bien du poids à un homme pour qu’il s’élève.*.. .

, — Quand la femme est riche, jolie et bien apparentée... ‘

— C’est beau, disait Valdeuil, séduit, mais non convaincu, assez mou de nature, d’ailleurs, et fortement ‘ englué dans les plaisirs parisiens.

— Beau ? — n’est-ce pas l’avenir qu’il te faut, et à moi aussi ?

— Sans doute; mais... *

— Eh! donc, prenons-le' s’il nous agrée. — Tout homme qui doute de lui-même, et qui ne sait pas avoir • la femme qu’il désire, et se faire, en ce monde, la place et la fortune qu’il veut, n’est pas un homme. — Ce n’est qu’une espèce, auraient dit nos grand’ mères; un actionnaire, devraient dire nos contemporains.

f Le repentir m'o pris; j'ei craint le c<>urrofix céleste. J'ai mi que notre mariagfe n'était qn'un adultère déguisé, qu'il nous attirerait quelque disgrAce d’en haut et qu’enfln je devais tAcher de vous oublier et vous donner moyen do rctourn'*r à vos premières chnhies.»

Molière. — hon Juan.

— C’est une dame, vint lui dire un matin son valet de chambre, une dame qui insiste pourvoir monsieur.

Une dame? Cela n’avait rien, en soi, d’invraisemblable ; mais quelle dame ?

— Jolie?

— Mais... oui, monsieur.

— Faites entrer.

En reconnaissant Charlotte Leballier, il fit un soubresaut.

D’abord elle se jeta dans ses bras. Et ensuite ;

— Eh! quoi, lui dit-elle, depuis six mois, pas une lettre, pas une réponse 1 Est-ce vrai? m’avez -vous — non, cela n’est pas possible ! — aussi complètement méprisée, ou bien mon mari a-t-il surpris vos lettres ?

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Alors comment aurait-il attendu six mois pour éclater?

Pendant cette rapide explosion, Jean avait repris ses sens, compris la situation et pris un parti. Pas un mouvement de pitié ne lui vint pour la femme qu’il avait perdue ; mais, en revanche, un mouvement de colère lui passa dans les veines : « Au diable les honnêtes femmes ! se disait-il, elles vous font de ces coups... » Il se contint pourtant avec cette pensée : « Je neveux pas, en ce moment, de scandale... et il faut mener les choses avec précaution. »

— Asseyez-vous , chère madame ,, s’écria-t-il en s’empressant cérémonieusement autour de la pauvre créature, vous paraissez souffrante.” fatiguée...

— Souffrante? fatiguée? Ah! Jean, m’aimez- vous encore ou ne m’aimez-vous plus? c’est là tout.

Il sonna.

— Félix, à l’instant, un verre d’eau sucrée, de la fleur d’oranger. — Madame, je vous en prie, étendezvous sur cette chaise longue, vous serez mieux. — Félix, une bûche au feu! et cherchez, dans ce tiroir, un flacon de sels.

Tout en parlant et en maintenant son domestique à portée de la voix, Jean réfléchissait, examinait, en dessous, Charlotte, se donnait du temps.

— Monsieur votre mari est à Paris aussi, sans doute? poursuivit-il.

Elle se dressa d’un bond, sur ses pieds, toute pâle et sans plus prendre garde au valet de chambre qu’à un meuble ;

— Qu’est-ce que cela veut dir&' Ne me reconnaissez-vous plus, seulement?

CHATEAU-GAI LLAUn Ü5

Il s’avança, lui prit la main, et d’un ton tendre et à voix basse :

— Oublie-t-on jamais une des plus charmantes créatures... que l’on ait aimées? Mais... je n’aurais pas voulu vous perdre... et désespérer Marius.

Elle retomba de son haut sur la chaise longue, et cette fois éclata en sanglots, puis versa un déluge de larmes.

Jean se promenait à grands pas dans la chambre et laissait passer l’orage.

— Vous me savez tout dévoué, dit-il enfin ; que puis-je pour vous rendre service?

Elle ne répondit pas; aux sanglots et aux larmes succédait la prostration stupide.

— Voyons! voyons... que ^Duis-je pour votre service?

— Oh! mon Dieu!... mon Dieu!... Malheureuse!

balbutia Charlotte, à l'agonie.

En ce moment on frappa :

— Qui est là? demanda Jean.

— Moi, Horace, parbleu!

— Ah! bien; entre. — Mille pardons! chère madame ; c’est un ami auquel j'avais donné rendez-vous. Un second moi-même. — Madame Lehallier, femme d’un de mes meilleurs amis, eut l'audace de dire Château-Gaillard, en présentant Charlotte à Valdeuil.

De ce coup, la pauvre femme s’évanouit tout à fait, tandis que Jean se disait : « Maintenant, elle ne peut glus faire autrement que de retourner chez son mari; si elle a fait quelque folie, elle s’arrangera ! >

Valdeuil avait trop d’usage pour paraître com-

prendre la situation, il s’inclina, s’assit et prit un journal, tandis que Jean faisait respirer des sels à la malade.

En une seconde, les deux hommes eurent échangé un regard :

— Je te gêne? veux-tu que je m’en aille? disait celui d’Horace.

— Non, certes! c’est la Providence qui t’envoie, répliquait celui de Jean.

Charlotte revint à elle, répara le désordre de sa toilette et réunit ses forces.

— Adieu, dit-elle. Et chancelante, elle se dirige vers la porte.

— Laissez-moi du moins votre adresse, que j’aille vous rendre votre visite, me mettre à vos ordres, réparer s’il se peut, nos folies...

Jean se réservait ainsi de s’informer indirectement de la situation et se ménageait du temps pour prendre un parti décisif.

— Mon adresse? mon adresse? balbutia la malheureuse, en s’appuyant au chambranle pour ne pas tomber. — Est- ce que j’ai une adresse? J’avais jadis celle de mon mari — aujourd'hui, chassée comme une adultère, je croyais avoir celle de mon amant...

Elle éclata de nouveau, mais ce ne fut qu’une minute. Tout à coup, un feu sombre remplaça les larmes dans ses yeux; elle se redressa, lâcha la porte, et descendit l’escalier d’un pas pressé.

Jean rentra dans sa chambre, le front plissé et en fureur.

Sacrediél que va-t-elle faire?

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— Veux-tu que je la suive? demanda Valdeuil.

— Oui... va voir... va. '

Déjà Horace était dans l’escalier.

Jean courut après lui. Tout à coup, une idée lui était venue :

— Tâche donc, dit-il, de savoir comment l’éclat est arrivé,... et viens me le dire! — si je pouvais trouver moyen de la renvoyer 1

Rentré dans sa chambre, il alluma un cigare, fuma quelques bouffées, puis le jeta avec humeur dans le foyer.

Cette arrivée soudaine de Charlotte, la situation nouvelle qui peut-être allait en résulter, tombaient mal à propos dans les affaires de Jean. Il n’aimait' pas cette femme, il ne l’avait jamais aimée, et en " ce moment , il aurait voulu la secouer et la jeter, comme il venait de secouer et de jeter son cigare. Un frisson de colère, même, lui parcourut les nerfs. Quoi! il n’y avait pas là, près de lui, à sa portée, quelque oubliette béante, oU il pouvait d’un geste précipiter la femme, le mari, et même le souvenir?

Horace fut bientôt de retour.

— Ah ! les femmes ! s’écria-t-il , toutes les mêmes ! pas moyen de s’y fier ! Cette dame,- mon ami, a eu un bel accès de repentir, pendant une maladie aiguë de son enfant. Elle s’est écriée que le ciel la punissait, que la mort de son fils serait l’expiation de son crime... Que sais-je? Alors le mari...

La porte était entr’ouverte. Soudain elle fut poussée avec violence, et un homme — Marius — désespéré,

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lis CHATEAU-GAILLARD

furieux, hors de lui, sauta à la gorge de Château- Gaillard.

D’abord il y eut un silence. Marius suffoquait — Château-Gaillard voyait en face le duel, le scandale, la mort peut-être, èt en tout cas, un coup de la destinée auquel il n’avait point pensé.

Puis, ce furent des vociférations', des injures de Lehallier. Horace entendit de la pièce précédente les éclats 'de voix, appela le valet de chambre, et tous deux séparèrent les deux hommes.

Marius hurlait comme une bête fauve, et de temps en temps, par un nerveux soubresaut, voulait s’élancer sur Jean. Celui-ci les dents serrées, les lèvres pâles, répétait par saccades : « Je suis à vos ordres... Je suis fei vos ordres! » et rien plus.

— Messieurs, ne prolongez pas cette scène cruelle, disait Horace de Valdeuil ; si un duel est nécessaire! eh bien, laissez à vos témoins le soin de le régler.

— Un duel! un duel! put enfin crier Marius. Eh! que m’importe un duel? Si je suis tué, je laisse le misérable vivre triomphant avec ma femme... et mon enfant est orphelin... Si je le tue... que me sera la vie?

— Pourquoi m’avez-vous arraché le pistolet qui devait me faire sauter la cervelle? demanda Jean, dès qu’il put croire que Marius l’entendait. J'allais mourir plutôt que de trahir l’amitié... vous vous êtes jeté au travers de mon suicide, et m’avez enfermé sous votre toit, près de votre femme.

Enfin, Valdeuil parvint aies séparer et à emmener Marius Lehallier.

CÎIATEAU-OAILLARD 110

— Avez- vous des témoins? des amjs à Paris? lui demanda-t-il.

— J’en trouverai — oui — merci ! balbutia le malheureux mari brisé, et dont le désespoir maintenant éteignait la fureur.

La situation faisait d’Horace de Valdeuil le témoin

de ChAleaû-Gaillard. Il revint donc sur ses pas, et trouva Jean comme il Tavait laissé, les pieds dans ses pantoufles, l’air impassible, étendu dans un fauteuil et fumant.

— Eh bien? lui dit-il.

— Eh bien?

— Te voilà avec un duel sur les bras.

— Oui, cela me dérange en ce momeht; je ne voulais pas de scandale... Mais peuhî qui sait? les choses n‘en tourneront peut-être pas plus mal... Alors, il faut casser les vitres. Aie-moi le marquis du H... pour second témoin, et, en avant les journaux!

— Jolie femme, d’ailleurs.

— Allons donc!... — ridicule î Rien dé sot, comme ces honnêtes femmes, quand elles se mettent à devenir amoureuses. Et, chose stupide ! cela leur prend toujours quand nous n’en voulons plus. Crois-moi, Horace, et retiens bien ce principe : Fuis, comme le feu, les honnêtes femmes.

‘ — Sauf en mariagé pourtant...

— Ma foi !...

— *Ah ! tu ne voudrais pas être... j’imagine?...

— Je ne voudrais pas être marié, d’abord ; et rien de plus facile que de ne se marier point. ■

— Enfin, il faut croire que tu as été amoureux de celle-ci toujours, sans quoi... .

— Amoureux? — Je vais te dire, mon ami; et tu vas comprendre : j’étais soldat, j’arrivais d’Afrique,..

. — C’est une excuse .

— Mais non. Laisse-mol dire ; je ne m’excuse pas, je t’explique. En arrivant à Lyon, je vais voir Marius, mon camarade d’enfance, mon ami de l’École de droit; il me reçoit à bras ouverts, et — comme on dit vulgairement, le cœur sur la main, tout comme si je lui étais apparu avec un train de prince. Je lui conte que je me suis engagé par désespoir d’amour... Il me dit qu’il s’est marié et me conduit à sa femme, fait des démarches auprès de mon colonel, pour m’obte nir une foule de faveurs ; entre autres, m’enlève de dessus le dos ma pelure de soldat, qt. m’emmène deux fois par semaine dîner en tiers, dans son ménage, à la campagne.

j> Tu vois cela d’ici. La petite femme avait ce quelle doit avoir encore d’ailleurs, ce qu’elle aura toujours, devînt-elle la plus enragée des bacchantes. Une tète de vierge, d’une candeur provoquante. Et elle aimait son mari pour de bon; et elle avait un bébé de trois ans, toujours pendu à ses jupes. Enfin, quoi! c’était le type de la famille : le mari, la femme, l’enfant.' Il ne manquait qu’un aïeul en cheveux blancs sur le seuil. — Le moyen de ne pas avoir envie de faire changer d’expression ce placide visage? de se passer la royale orgie d’absorber tout cela en une heure de plaisir? Ce n’était pas la femme, mon ami, que je voulais : bon, ma foi ! c’était l’ivresse de cet instant su-

prôrae. Après, va! j’en avais assez. — Ne trouves-tu pas que c’est la chose la plus saugrenue du monde, une chose à faire mourir de rire, que de donner pour base à la famille, à la société tout entière, cette autre chose puérile et niaise qu’on appelle Ja vertu d’une femme? .

— Hum!... murmura Valdeuil sans répondre et levant sur Jean un regard de curiosité, qui ressemblait à une interrogation posée, non devant un fait, mais devant une idée.

— La sotte, répliqua Château-Gaillard, aura fait je ne sais quelle imprudence... elle m’a écrit, paralt-il ; son mari aura surpris ses lettres ; — de cette affaire quelqu’un au moins les aura luesl... — Mais, à propos, qu’as-tu fait de mon adorée? Car me voilà une femme sur les bras, c’est certain ; et puisqu’il y a un duel et que l’histoire va devenir publique, il y faut mettre du décorum.

— Mais elle est là. Ton domestique et moi l’avons transportée dans une pièce voisine, cinq minutes avant l’arrivée du mari.

— Il ne l’a* pas rencontrée ?

— Non.

— Si j’avais su !

• — Justement il y avait sur ton carré un appartement à louer ; nous y avons porté ta chaise longue, un oreiller, un guéridon, le verre d’eau sucrée préparé... Mais, ton domestique ne te l’a-t-il pas dit?

— Mon domestique n’entre jamais chez moi que je ne le sonne. D’ailleurs je te remercie : c’est fait, donc c’est parfait. Va voir le marquis, arrange tout, le choix

i52 CHATEAU-GAILLARD

des armes à Lehallier bien entendu. Ah! tu serais la grâce môme de louer pour moi, ce soir, une première loge à l’Opéra. Je me dois à ma maîtresse, tu comprends?

La pauvre Cliarlotto était restée là pantelante, brisée' de douleur, stupéfiée. Elle ne se rendait compte ni du temps ni de rien; elle attendait sans savoir quoi. Quand elle eut crié tout ce qu’elle avait de sanglots et pleuré tout ce qu’elle avait de larmes, elle demeura immobile et l’œil sec et fixe.

Ghâteau^Gaillard entra, s’avança vers elle, lui prit la main et lui dit :

— Eh bien , avez-vous vu cet appartement, et vous convient il?

— Quoi? dit-elle, sans comprendre.

— Cet appartement est à louer, tout à côté du mien ; voulez- vous vous y établir?

— Est-ce un rêve? se demandait-elle.

Une lueur passa dans les yeux atones de Charlotte.

— Serait-il vrai... mon Dieu!... si c’est une folie... qu’elle dure!... — Mais... mais, balbutiait la pauvre créature.. .

Jean s’avança et lui baisa les lèvres.

— Ah ! dit-elle, cette fois- prête à s’évanouir de bonheur... puisque tu m'aimes, alors... pourquoi... pas une lettre?... rien... et cet accueil !

— J’ai espéré que moi parti, et vous semblant infidèle, vous m’oublieriez et vous reprendriez votre vie régulière... Je n’avais à vous offrir que le partage de la vie d’un aventurier, je ne voulais pas vous entraîner dans l'infernal tourbillon de mon existence... Mais

f.HATEAU-GAlLLARO '

VOUS l’avez vouru, la situation est changée; maintenant l’éclat est fait, vous voici liée à moi, je me conduirai en galant homme.

— Oh! Jean! Jean!... quelles étranges et froides paroles!

— ... Je me conduirai en galant homme. On va pour aujourd’hui vous dresser ici un lit à la hâte. Mon domestique vous servira. Avez-vous quelque part, une malle? des effets? on ira les chercher. Habillez vous, faites-vous belle : vers huit heures je viendrai vous prendre en voiture.

Pendant le reste de la journée, Château-Gaillard se montra sur les boulevards, s’assura que par les soins de Valdeuil l’histoire ûe son duel était déjà connue, vit ses témoins, sut que l’arme choisie était le pistolet, et qu’ii se battait le lendemain au bois de Boulogne à huit heures. Puis il alla faire visite aux dames Hérouard et se montra singulièrement affectueux pour toutes deux. 11 alla enfin chez Mériot, mais à l’heure où il savait ne le point trouver au logis ét y remit sa carte.

Vers sept heures, un coiffeur et une couturière se présentaient chez Charlotte avec le valet de chambre de Château-Gaillard. Ils apportaient l’un, une couronne de fleurs, et l’autre, une robe.

— Monsieur a pensé que madame n’avait peut-être pas de toilette préparée, dit le domestique, et a cru devoir envoyer ce qu’il fallait.

Charlotte se laissa faire. Elle n’avait plus sa raison.

Jamais d’ailleurs elle ne s'était vue ainsi entre les mains du premier coiffeur de Paris, et d’une des plus

habiles couturières. En quelques instants^ elle fut comme transfigurée. La couronne était de reines-marguerites blanches, la robe de gaze blanche, vaporeuse comme un nuage; madame Lehallier s’étonna bien de la voir décolletée, mais n’osa rien dire... Elle vivait depuis quelques heures comme dans un autre monde, sans penser, végétativement pour ainsi dire, et puis elle se trouvait belle , elle savait que son amant allait paraître, une vague souvenance de la terrible épreuve du matin se mêlait au ravissement de se sentir encore aimée ; et tandis que le cerveau s’obscurcissait, un flot de passion lui montait au cœur.

Elle descendit, appuyée au bras de Château-Gaillard, enivrée de s’entendre dire par lui qu’elle était belle, et comme une somnambule guidée par son magnétiseur.

— Où sommes-nous? dit elle enfin, en entrant dans I une salle éblouissante de lumières, de dorures, de femmes couronnées de diamants.

— A l’Opéra.

— Comment? moi!... aujourd’hui?...

— Laisse donc; c’est notre première fête... ce sera peut-être la dernière.

— Comment? I

— Qui sait?... ton mari...

Elle regarda Jean avec des yeux agrandis par la terreur.

— Est-ce qu’il m’aurait suivie? est-ce que tu l’aurais vu?

— Chut!... écoute.

Et durant toute la représentation, Jean se montra

auprès d’elle empressé, galant, tendre, épris. Charlotte était ivre, la musique achevait de la transporter dans un monde inconnu, et elle ne prenait pas garde qu’elle devenait le point de mire de tous les regards. Elle s’occupait bien des autres I elle voyait bien quelque chose dans la réalité!

Ce soir là, en effet, elle fut aimée pour la dernière fois. Château-Gaillard, en voyant le succès de beauté de la maltresse qu’il affichait avec cynisme, sentit pour elle comme un regain de désir. Il lui fallait d’ailleurs des plaisirs assaisonnés de difficultés, d’étrangetés, de douleurs, pour ainsi dire. — Et quelle merveilleuse rencontre était celle ci : le « tout Paris > de la logp infernale pour témoin, une femme indignement traitée le matin, folle d’amour le soir, pour proie; un coup d’épée à échanger le lendemain pour stimulant.

Mais la mort en perspective? dira-t-on. — La mort? Qu’importe à qui jie croit pas à l’autre vie? Et puis Jean n’avait pas un seul instant de doute; il était sûr de lui, comme si un démon eût animé son corps; il sentait bien que ce serait lui qui tuerait l’autre.

En effet, le lendemain matin à neuf heures, deux témoins et un médecin ramenaient un cadavre dans un fiacre, du bois de Boulogne dans un hôtel à Paris.

Le soir du même jour, Château-Gaillard, conduit par ses témoins, le marquis du H. et Valdeuil, parlait pour la Belgique , et Charlotte donnait des ordres à un tapissier pour s’installer dans l’appartement voisin de celui de Jean.

Que si l’on me demande comment une telle chose est possible, comment une femme peut s’installer le

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SOU* sous le toit de l’amant qui a tué son mari le matin, je dirai : La passion est capable de tout .. Madame Lehallier d’ailleurs ignorait encore le duel et son résultat. Enfin quoi! de ces natures molles et fascinées on obtient fincroyable; et ces femmes à la fois fragiles, candides et tendres, élevées à l’ombre du foyer, nées pour être toute la vie des enfants en tutelle, ont, quand une fois elles* sont sorties dû droit chemin, des faiblesses et des oublis d’elles-mêmes dont les plus effrontées se défendraient.

Cet événement changeait les arrangements de Jean. Désormais l’espèce de décorum social qui couvrait sa vie était déchiré. Il y avait éclat; c’était flagrant; un de ces éclats que le monde ne tolère pas, mais qui dans les cercles infernaux de la vie parisienne grandissent leur héros.

Désormais, entre l’hypocrisie et le scandale il n’avait pas le choix. Et par la force des choses il se trouva poussé à braver d’autant plus l’opinion, qu’il ne pouvait se la concilier.

Il alla au Bois, au concert, aux courses avec madame Lehallier; il en fit, che^ lui, les honneurs à ses amis.

Mériot, qui vivait de plus en plus dans la retraite, apprit l’événement par la voix publique. Il ne se montra pas, ne dit ni n’écrivit rien. C’est qu’il ne s’é-

tonnait plus, lui, s’il s’indignait encore. Et puis peutêtre était-il las de son rôle de Tiberge, ou bien encore peut-être, en lui, le grand ressort de la volonté et de l’énergie avait-il été brisé par la douleur.

Mais Jean reçut une lettre de madame Hérouard :

« Permettez-moi, mon cher enfant, lui disait celte » dernière, de vous rappeler que je vous ai vu naître » pour ainsi dire; que vous avez été élevé près de » mes fils; que j’ai contracté pour vous, dès long- » temps, une affection qui me donne des droits. Vou- » lez-vous bien me considérer un moment comme ï une vieille tante dont vous seriez le neveu aimé? » J’ai une morale à vous faire, et une morale sérieuse,

> si ce que l’on m’a dit est vrai. On m’a dit, et je ne » puis le croire sans peine, que vous aviez enlevé ï une femme à son mari, une mère à ses enfants; î que vous aviez tué en duel ce mari, un de vos amis * de jeunesse, un quasi-frère, et que vous viviez scan- » daleusement avec cette égarée. Tout cela est-il pos- » sible? Vous êtes, je le sais, dans l’âge des passions,

> et les passions peuvent conduire à d'incroyables » folies. Pourtant on devrait s’arrêter au crime; et si » tout cela est vrai, vous en êtes au crime...

» Dieu me garde d’être impitoyable... non, je vous » rappelle à vous-même et ne vous maudis pas; je » prie pour votre complice, mais je ne la déshonore- » rais pas, en révélant son nom, si je le savais. Et » même si j’espérais pouvoir la ramener au repentir, » j’oserais aller jusqu’à elle et lui tendre la main. Car » toute femme qui en est à sa première faute , si

CHATEAU. GAILLARD 1ü9

» grande que soit cette faute, n’est pas perdue sans » ressource.

» Cependant n'oubliez pas trop que vous avez en » ce monde des amis, presque des parents, qui sont

> affligés; qui pensent avec douleur à la situation ob » votre folie vous place, et n’ont, pour vous en reti- » rer , que la prière. Ces amis voudraient tant être

> fiers de vous ! Ils sont si tristes de mettre en vos ) mains une main refroidie ! >

En lisant cette lettre, Château-Gaillard eut un mauvais sourire; il y eut, un pli d’ironie à la lèvre et une menace dans les yeux.

— Hum! dit-il; des amis? presque des parents... Allons tant mieux... madame se compromet... Peutêtre récompenserait-elle bien le sacrifice de Charlotte?

D Peuh! fit-il, un moment après, ce ne serait jamais qu’une goutte d’eau dans la mer...

Et ce fut pour lui l’occasion d’un retour sur l’état de ses affaires.

— J’ai des dettes, se dit-il, et je ne fais rien de sérieux.

» Il faut agir. »

Ce jour-là il y avait bal chez la maîtresse de Valdeuil, la célèbre danseuse. Jean s’y montra sur les onze heures. Il avait l’air distrait et las qui convient aux héros de la fashion : provoquant les agaceries des femmes sans les chercher, liant conversation avec les hommes puissants et célèbres sans avoir l’air de mettre du prix à leur entretien.

160 CMATEAli-GAirj.ARD

On voyait là Gentz etTalleyranil, Henri Beyle, Auber, '

Pradier, Alfred de Musset, lord Palmerston, alors de '

passage à Paris; le marquis d'Hertfort, Émile^de Gi- ^

rardin, Véron, Aimé Siret, le fils du jurisconsulte qui devait quelques années plus tard trouver la mort dans le boudoir de Catinka Hennefetter; Rolle, le feuilletonniste, Pellaprat qui depuis... Le Sourd, un des principaux entrepreneurs de travaux publics, devenu millionnaire. Qui encore*? cent hommes appartenant à la haute fashion à divers titres. — Et en femmes, toutes les actrices renommées d’alors : Mars encore radieuse ;

Rachel parée du fameux bracelet rapporté de Londres :

«Victoria à Rachel » ; Anaïs, mignonne et spirituelle; '

l’opulente et corpulente mademoiselle Mante, madame Doche dans tout l’éclat de ses vingt ans; made- ^

moiselle Denain, Marie Dorval, Cornélie Falcon,

Malibran, madame Pradher, Augustine Brohan, toute pétillante de verve et de jeunes.se.

Tout à coup, au milieu de celte élite, apparut un couple inattendu sans doute, car les hommes échangèrent un fin coup d'oeil, et les femmes prirent toutes une mine froide et allongée, se détournant des arrivants, et questionnant du regard la maîtresse de la maison. '

Pourtant l’homme qu’on annonça portait un des noms les plus connus et les mieux sonnants de Taris* tocralie russe, et la femifie, qu'on n’annonça pas, était belle de cette beauté triomphante que les Italiens ont nommé « belia folgornnte, belta slupemla. » «

Mais à quoi bon l’annoncer! Elle était connue, bien connue sans doute, car son nom fut chuchoté de bouche à oreille par tous les hommes; et les dames.

agitant leurs éventails d'un petit coup sec, murmuré- ' r^nt presque toute : « cette créature ! »

« Cette créature » avait des cheveux châtain blonds d’une nuance délicieuse qui, frisés en neige, à la Sévigné faisaient à sa tête comme une auréole de nuées; des yeux de velours noir dont l’iris, par moments, s’irradiait de paillettes d’or; un teint mat et pur; des lèvres d’un dessin charmant et d'un pourpre éclalant, qui, s’entr’ouvrant pour sourire, laissaient voir deux rangs de perles. Ces lèvres-là eussent fait damner saint Antoine. La nuque blanche rejoignait les cheveux par une courbe d’une exquise élégance ; les épaules avaient des fossettes; la taille était souple; les bras avaient des rondeurs et des finesses à faire rêver un statuaire, et les mains dont l’une était sortie du gant, des lignes et des mollesses délicieuses.

Dans ses cheveux des diamants montés en étoiles sur tige tremblante , au cou une rivière éblouissante. Pour toilette une robe de satin blanc recouverte de 'tulle constellé de paillettes d’or; çà et là des diamants de prix: au bras un simple cercle d’or.

A sa vue Jean pâlit. Tout à coup,- quelque chose de plus fort que tous les mobiles qui gouvernaient sa vie fit sursauter' son cœur, et parcourut ses sens. Jamais il n’avait senti cela qu'une fois, une seule et encore, était-ce aussi fort?

Il balbutia lui aussi, un nom... mais avec quel accent?

— Sarah Bertin!

La courtisane était plus belle que jamais. Au premier coup d'œil le désir et la passion s’éveillèrent.

L’aiguillon du plaisir et l’aiguillon de l’angoisse piquèrent à la fois Château- Gaillard. ^

Du plaisir? — il se ressouvint de cette matinée volée qui était le souvenir le plus enivrant de sa jeunesse, et dont les voluptés lui réapparurent avec une soudaineté qui le fit frissonner de la tête aux pieds. De l’angoisse? — il se ressouvint du tour indigne et déloyal auquel il avait dû les faveurs de la courtisane, et se demanda de quel besoin de vengeance elle devait être altérée.

Mais, en même temps, il vit l’effet de son entrée dans le salon, et le demi-sourire des hommes, et la figure scandalisée des femmes, et l’embarras de l’amie de Valdeuil.

Et, vivement, il s’avança vers Sarah, lui offrit le bras, lança vers Horace un impérieux regard qui voulait dire :

— Tu es le maître ici ; arrange-toi pour qu’elle y

soit bien reçue. ‘ ,

Et, comme s’il eût été chargé de faire les honneurs du bal, il conduisit Sarah Bertin à Fanny, avec quelques détours, pour laisser à Valdeuil le temps de prévenir sa maîtresse. Là, s’inclinant ;

— Madame ^ertin, dit-il à la danseuse ; .une des femmes les plus belles — vous le voyez — et des plus spirituelles, — je vous l’affirme — que j’aie eu le. bonheur de connaître.

Fanny rendit le salut, et ajouta, d’un ton contraint, un compliment de bienvenue.

Ceci réglé, Jean fit faire à Sarah le tour des salons, l’assit à côté d’une célébrité théâtrale sur laquelle

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CIÏATEAL-dAILLARl)

il avait tout pouvoir, renouvela sa présentation, installa Valdeuil sur une chaise à main devant sa protégée, et revint se mêler parmi les hommes, ayant imposé la courtisane aux reines de théâtre couronnées, et ne s’étant pas trop compromis, pourtant.

Plus tard, quand le bal fut dans toute son animation et l’incident un peu oublié, Château- Gaillard, dont le sang bouillait, trouva moyen de rejoindre Sarah et de remmener dans un boudoir garni de fleurs.

— Me reconnaissez-vous? lui dit-il.

— M. Charles Villardier, je crois? répondit- elle , d’un ton qui prouvait assez qu’elle se souvenait.

Il la regarda de ce regard ardent et fascinateur qui domptait les plus rebelles. Elle lui rendit regard pour regard, et ce fut lui qui baissa les yeux.

— Laissons Charles Villardier... Voici Château- Gaillard fou d’amour, qui pour vous obtenir...

— Prendrait tous les moyens, n’est- ce pas?

— Prendra ceux que^vous indicfuerez, quels qu’ils . soient.

— Vous avez fait fortune?

— J’ai conquis du moins l’influence qu’il faut pour vous donner le bras ici.

— Faites-le donc valoir!

— Pardon, mais que voulez- vous, Sarah? dites-le; et croyez -moi, ici, parmi tous ces hommes qui sont riches, qui sont célèbres, vieux ou jeunes, je suis le seul qui vous vaille... — Que voulez-vous?

— Ce que vous n’avez pas. '

— - Je l’aurai» Dites.

Leurs yeux encore une fois se rencontrèrent, pro-

CnAÏEAU-GAILLARD

voquants et inflexibles. Ceux de Jean chargés de passion et de prière impérieuse f ceux de Sarah à la fois j

limpides, profonds et muets. Elle renversa un peu la <

tète en arrière, entr ouvrit ses lèvres par un de ces |

mouvements dont elle savait trop la puissance, et murmura :

— Je chercherai.

Puis elle s’éloigna avec lenteur, mais décision, d’un pas bien facile à suivre et d’un air impossible à braver. On eût dit une reine quittant un grand disgracié,

' n’eussent été été les plis savants que les ondulations de son corps imprimaient à sa robe et qui décelaient la prêtresse de Vénus,

Jean demeura un instant seul dans le boudoir, cher- j

chant a. redevenir maître de lui-même : tout lui seinblait tourner autour de lui, comme s’il avait été ivre.

Quand il se sentit plus assuré, il revint dans les I

salons. Sarah Bertin y était encore, mais non plus^ i

tolérée ; entourée, cette fois , entourée d’hommes, s’entend; et tous avaient le désir dans les yeux.

Jean sentit une chaleur lui monter au diaphragme; aussitôt toutes les grandeurs, toutes les puissances, toutes les richesses de ces hommes flamboyèrent devant ses yeux. Il les envia en masse. Sarah répondait à tous gracieusement. Je ne sais quelle colère monta en lui et bientôt y domina jusqu’à l’envie.

Il s’éloigna un peu pour ne pas avoir l'humiliation, étant du cercle de la courtisane, de ne pas être au premier rang; et, en s’éloignant il distingua mieux, par l'effet de la perspective, l'expressicxa des physionomies. • !

CHATEAU-GAILLARD Ifr.

Une le frappa surtout : celle de Le Sourd, l’entrepreneur.

C’élait un homme trapu, chevelu, à tôle carrée, à mains épaisses, qui semblait la personnilicalion vivante de l’industrie encore à Tétai rudimentaire, et déjà vigoureuse et toute puissante. Cet homme regardait Sarah Berlin avec des yeux où Jean lut l'expression d’une ardeur concentrée, <jui resscinhlait plus à une passion naissante qu'à un désir spontané. Je ne sais pourquoi, cependant,. il lui ins[)ira moins de jalousiè que les autres. Ce (jui l’irritait surtout, c’était l’insolence du désir de ces autres, qui tous semblaient plus près que lui du succès. Quant à Le Sourd il se tenait à l’écart ; timide sans doute.

Comme Château-Gaillard regardait, un coup d éventail lui heurta doucement l’épaule.

— Ah çà! lui (Ijl Fanny , qu’esl-ce qui ni’a valu l’injonction d Horace quant à celle fojnme que vous m’imposez, et à cause de laquelle je vais avoir cent histoires avec mes bonnes petites camarades? Voulezvous, l’un ou l’autre, emprunter cent mille francs à son Russe, ou bien...

— C’est « ou bien » interrompit Château-Gaillard, et cet « ou Lien ® ne concerne que moi, ma chère. Valdeuil m’a rendu un service d’ami. Vous aussi.

— Vous êtes amoureux alors. — Eh bien, mais il me semble que votre donzelle n’est pas d’un abord si impossible qu’il faille, pour l’avoir, lui donner droit de cité dans mon salon. Vous m'avez fait faire, mon cher, quelque chose d’énorme : — une fille tarifée!...

— Non..

— Allons donc ! une courtisane avérée, connue sur toutes les places de l’Europe...

— Croyez-moi, Fanny, vous ne regretterez pas d’avoir la première donné la main à cette femme. Elle deviendra quelque chose, vous verrez. Avec sa beauté et son caractère, elle s’imposera à plus d’un et à plus d’une.

— Il n’empêche qu’en attendant il va falloir que j’invente une histoire pour expliquer auprès de ces dames sa présence ici.

— Bah!. vous direz que vous n’avez pas voulu faire d’affront au prince D... que Sarah va paraître sur la scène dans un rôle de grande coquette... que sais-je?... En tous cas je vous aiderai. Et, merci toujours.

Il sortit ne voulant pas laisser voir le trouble qui l’agitait ; et, avant de rentrer, fit à pied de longues allées et venues dans les rues de Paris.

Il faisait un froid sec : Jean battait le pavé d’un pas fiévreux , enragé contre tous ces hommes qui papillonnaient autour de Sarah, enragé contre Sarah, enragé plus encore contre lui-même de se sentir en proie à une passion qui le dominait tyrannique r ment.

Il rentra enfin chez lui. Charlotte veillait en l’attendant.

Pourquoi, en la rencontrant là, sur le seuil, tendre et sans un reproche dans les yeux, lui prit-il un accès de colère ? Qu’importe ? il la brusqua ; et même, en . voyant les larmes lui venir aux yeux, il la brutalisa.

Aucune figure en ce moment ne pouvait lui être

plus désagréable, plus irritante, plus agaçante à voir que celle de Charlotte. .

Hélas! la pauvre créature n’était cependant pas même un obstacle : mais quoi ? Elle l’aimait ; elle l’attendait lèvres tendues et bras ouverts, et c’était Sarah qu’il aurait voulu là, rebelle, furieuse, froide... mais en son pouvoir.

Il s'enferma dans sa chambre et tâcha de’ mettre un peu d’ordre dans ses idées. Impossible. Alors, malgré le froid, il ouvrit la fenêtre et se promena de long en large, en attendant que le calme vînt.

Charlotte vivait à peu près dans l’isolement. Les amis les plus intimes de Château-Gaillard, du moins, étaieqt les seuls visages étrangers qu’elle vît. D’une part, elle ne pouvait se créer de relations féminines, placée comme elle l’était entre tous les mondes ; de l’autre, Jean la maintenait à l’écart dans la crainte, soit qu'on ne l’avertit du rôle odieux qu’elle jouait, soit qu’elle ne prit une situation dans son entourage.

Pourtant la jeune femme ne fut pas sans entrevoir, par éclaircies, la vie que menait soq amant. Elle surprit des lettres, des visites, des paroles qui le lui montrèrent l’un des favoris du monde de la débauche, et en sut assez pour construire en imagination tout un enfer, pendant ses longues heures de solitude. Loin d’éteindre sa passion, ces éclairs qui illuminaient son ombre’ de rayons de vérité l’avivaient au contraire. Aimé par d’autres, par des courtisanes, par des actrices, dont en sa province le seul, nom la faisait se signer, il lui en parut plus- grand, plus beau, plus désirable. Chaque parole était une préférence, chaque

caresse une conquête. Elle acheva de s’éprendre au point d’en perdre la raison. ^Peut-être aussi toute pensée étrangère, lui apportant un jretnords, devenait-elle un supplice. Elle s’étourdit; elle vécut comme dans un état d’ivresse perpétuel, attendant quand il n’était pas là, ravie en extase dès qu’il paraissait.

Cette passion, parfois, agaçait Jean au-delà du possible ; il ne la supportait que pour pouvoir la montrer, s’en parer pour ainsi dire, s'en servir comme d’un moxa qui surexcitait les autres.

Mais jamais il n’avait ressenti d’impatience comme cette nuit-là. Tout en se promenant agité dans sa chambre, il se promettait de se défaire de Charlotte, n’importe comment.

‘Pourtant au petit jour, vers six heures du matin, il entra chez .sa ‘maîtresse qui pleurait encore. Et...

Et elle ouvrit ses. bras, croyant au repentir; se disant ; « Il a joué, perdu; il était hors de lui en rentrant; mais au fond il m’aime... »

O avilissement!

Pour lui, en sortant de la chambre de Charlotte, it la méprisait, d’un* mépris haineux, et il aurait voulu la battre.

Le lendemain, ou plutôt ce jour même,* vers onze heures, après avoir dormi, pris un bain et rassemblé ses idées et ses projets, Jean de Chùteau-Gaillard se

fit annoncer chez M. Iléi ouard.

C’était l’heure où, après son déjeûner, le banquier recevait à son cabinet les personnes qui venaient lui parler pour affaires.

Mais il faut se représenter M. Hérouard : calme, pla'cide, heureux, bien assis dans sa prospérité, à l’abri do tous les coups de la destinée, homme de • soixante-dix ans, à la vie remplie; père de famille ayant accompli son œuvre; M. Hérouard enfin, dont le pèlerinage terrestre avait cheminé le long d’une grande route unie et abritée, et qui se reposait dans la considération sociale, la famille, la fortune, le bienêtre, la bonne conscience — cet ensemble de choses qui représentent l’idéal humain dû soir de la vie.

lu

lîo CHATEAU-GAILLARD

A la vue de Jean, sa figure s’éclaira d’un bienveillant . sourire; il aimait ce jeune homme, fils d’un vieil ami, commensal de sa maison, camarade de ses enfants,

beau d’ailleurs, intelligent et pauvre. Volontiers il l’eût aidé à traverser le pas difficile du début de la vie. Il avait bien entendu parler de quelques folies de jeunesse, de dépenses exagérées, de femme enlevée, mais ces bruits lui étaient arrivés par sa femme et par Mériot, c’eàt-à-dire enveloppés d’excuses.

*— Peuh! s’était-il dit : la jeunesse 1

Eli ce moment il pensait ;

— Voilà un garçon qui se sera mis quelques dettes sur les bras et qui vient m’emprunter de l’argent, ou bien me demander de répondre pour lui : — à moins que, devenu raisonnable, il ne veuille obtenir une place dans mes bureaux.

— Bien cher monsieur, lui dit Château-Gaillard, pouvez-vous, aujourd’hui, m’accorder ain moment d’entretien... pour parler de choses sérieuses?

— Allons! se dit le brave Hérouard, il a quelque projet en tête : voyons ça. — Mais Oui, vraiment, mon jeune ami. De quoi s’agit-il?

— D’une affaire grave, à traiter entre nous.

— Ah !

— Certaines affaires, de nature essentiellement délicate, demandent à être abordées et résolues entre hommes et entre les seuls intéressés. Dans ces cas-là, tous les tiers sont de trop, tous les négociateurs maladroits. Et puis, quand des secrets de famille ont été bien cachés aux indiscrets, il serait absurde, après vingt-cinq ou trente ans, de les donner en pâture à la

rjlATEAU-r.AILLARD

malignité publique. Si vous savez ce dont il s’agit, vous m’ave2; déjà compris; et si vous l’ignorez...

— Je ne sais rien du tout, ot ne vous comprends pas le moins du monde, répliqua le banquier, qui commençait à trouver le préambule singulier et un peu ambitieux.

— Tant pis, car j’aurai le rôle pénible de vous instruire. Il est vrai, que selon les heures de la vie, les choses changent de proportions. . .

— Que voulez-vous dire? demanda M. Hérouard tout-à-fait surpris.

^ — Nous sommes aujourd’hui deux hommes, l’un devant l’aùtre, monsieur, que les nécessités de la vie mettent dans une situation difficile... et, il y a vingtcinq ans, vous étiez déjà un homme, et moi je n’étais qu’un enfant. . , que dis-je? un enfant l j’étais à peine né.

— Eh bien?

— Je porte un nom de hasard, je n’ai jamais connu ma famille et je suis sans fortune. Croyez-vous que parfois, en prenant des années, et me trouvant face à face avec la vie, je n’aie point cruellement ressenti cette position douloureuse?

— Vous avez été élevé comme l’enfant le plus heureusement né. Rien ne vous a manqué, ni l’éducation, ni la tendresse ; et M. Mériot...

— J’ai pour M. Mériot la reconnaissance qui convient. — On aurait pu me mettre aux Enfants-trouvés.. .

— Ohl •

— Mon Dieu, on eût mieux fait peut-être, à un certain point de vue,

— Par exemple !

— Je ne serais pas là aujourd’hui.

— Tant pis pour nous tous, qui vous aimons bien.

— Merci. Pourtant, de quelques soins que j’aie été entouré, rien n’a pu m’empêcher de penser à ma naissance, de chercher mon origine Ces gâteries mêmes, qui ont choyé mon enfance et ma jeunesse, m’ont fait paraître l’avenir plus sombre, — l’avenir pauvre et déshérité.

— Mais avec votre éducation et vos protections, un

homme peut aujourd’hui se faire une belle position dans le monde. Eh! s’inquiète -t- on de la naissance ? On est fils de ses œuvres maintenant et, tels hommes, que chàcun’désigne, sans naissance avouable, ont su se faire dans la société une situation respectée.

— C’est ce que je me suis dit d’abord ; mais une circonstance s’est présentée : il m’a été donné de voir souvent... une jeune fille charmante... appartenant à une famille riche... de l’aimer... de le laisser deviner...’ Et aussitôt mon père adoptif, M. Mériot, m’a défendu de penser à elle, moi aventurier, moi sans nom et sans fortune. — En vain ai-je dit : « Je serai quelque chose I je ferai tout pour l’obtenir^, ' » «j’ai trouvé des obstacles insurmontables dans la volonté de M. Mériot, dans la répulsion de la mère de cette jeune fille.

. — Et... avez-vous parlé au père?

— J’ai craint que ce ne fîU inutile ; et*j’ai cru apercevoir d’ailleurs que M. Mériot et... la mère, ne pouvaient prévoir cette démarche sans eiïroi.

M. Kérouard devint très-pâle. Puis :

— C’est au sujet de ce projet de mariage que vous voulez me parler ?

— Non ; je n’y pense plus. J’ai fait cent folies pour oublier cet amour. On n’épouse pas sa sœur.

M. Hérouard se leva, ses yeux fixes devinrent effrayants ; il essaya de parler et ne put d’abord faire sortir de sa gorge de sons articulés ; enfin :

— Vous en avez trop dit pour ne pas achever...

— Je suis Aœnu pour cela. Tenez ; voici mon acte de naissance : lisez, méditez, rappelez vos souvenirs.

Le banquier tendit une main crispée, saisit le papier, le parcourut des yeux, demeura devant, comme stupide.

Jean le regardait fixement, suivant sur son visage les moindres mouvements, creusant son front, pour ainsi dire, afin d’y fouiller ses pensées.

— Cela ne se peut pas !... cela ne se peut pas !... balbutia enfin le vieillard : « Père et mère inconnus... trouvé dans les ruines de Château-Gaillard par M. Ménot, qui déclare en prendre la tutelle officieuse... » — Est-ce que ce sont là des preuves*?... — Prenez garde ! car si vieux que je sois, un homme n’aura pas jeté dans mon cœur un tel brandon de désespoir sans le payer de sa vie...

— Rappelez vos souvenirs, vous dis-je! rapprochez les dates. . . n’êtes-vous pas allé à cette époque en Amérique... et, îi votre retour par le Havre, avez-vous trouvé votre femme au logis?... Lorsqu’elleest revenue, ayant été, disait-on, à votre avance, n’était-elle pas souffrante?... — Eh! d’ailléurs, faites venir mademoi-

CnATEAU-GAÏLLARI)

selle Annette camériste de madame Hérouard depuis trente ans, et interrogez -la!

D’un bond, le banquier courut à la sonnette.

— Annette! et tout de suite! à l’instant! dit-il au valet de chambre qui parut.

— Mais, reprit Jean, en se posant devant lui, avant d’éclater devant une domestique, regardezmoi, réfléchissez, et faites-vous une conviction à vous-même.

M. Hérouard leva les yeux et regarda Château- Gaillard.

Dieux!... quelle lumière tout-à-coup... jamais donc, il ne l’avait vu?... Eh! quoi?... cet être s’était élevé à côté de lui ! et il n’avait pas lu sur son visage l’épouvantable vérité ? Mais ces yeux ! cet ovale ! ces traits... et certains jeux de physionomie... Oui! c’était là, évidemment, le fils de madame Hérouard et de Mériot... Quel besoin du témoignage d’une fille de chambre? Un aveu ne lui apprendrait rien de plus; un mensonge ne lui ferait rien oublier...

Jean, d’ailleurs, lui tendait la lettre reçue la veille de madame Hérouard. Cette lettre qui ne disait rien,

à qui l’aurait lue sans savoir, et qui disait tout à qui la lisait après avoir entrevu la vérité, à la lueur d’un éclair.

Alors M. Hérouard articula un horrible juron, un juron de crocheteur. Puis, il rugit; puis, il pleura; )

puis, de pâle comme un mort, il devint pourpre, et il suffoqua.

Jean se hâta de lui ôter sa cravate, de peur qu’il n’eût une attaque d’apoplexie.

(.HA TEAÜ-r.AILLARD

Annette arriva; les yeux du banquier lui sortaient de la tête. '

— De Veau fraîche, vite, s’écria Château-Gaillard ; — puis allez-vous-en ! fit-il d’un geste impérieux et rapide. Et ne dites rien.

Après une crise violente M. Hérouard reprit peu à peu possession de lui-même.

— Sortez de ma présence! cria-t-il dès qu’il eut recouvré la parole. Laissez-moi, en liberté, chercher ma vengeance.

Jean lui prit les mains, malgré ses efforts, et le maintint d’autorité.

— Je vous en conjure, conténez-vous, ne précipitez rien! Écoutéz-moi encore : il ne faut jamais agir sous l’impulsion du premier moment de la colère.

— Eh bien, que voulez- vous? qu’étes-vous venu faire ici? Votre but, en un mot ?

— Je vais vous le dire, repartit froidement Château-Gaillard.

Cette froideur voulue, ce ton péremptoire, agirent sur le banquier. Lui aussi sembla sortir de lui-même, pour rentrer dans une gaine de statue.

— Parlez-donc, répondit-il.

. Et, debout, calme et glacé en apparence, mais tremblant de colère, il regarda en face Château -Gaillard.

— Pater is est quem nuptiæ demonstrant, répondit Jean sans se déconcerter.

— Oseriez- vous ?... ^

— Permettez : je vous ai dit ma situation sociale; les difficultés qu’elle me crée, l’indigence où elle me laisse.

— Et vous prétendez...

— Je prétends que tout se passe entre nous.

Deux hommes raisonnables comprennent à la fois les convenances et les intérêts sociaux, et je voudrais qu’aucun éclat ne dépassât la j)orte de ce cabinet.

— Enfin...

— Vous avez quatre enfants...

— Monsieur l

— Eh! mon Dieu! supposez -vous parti pour l’Amérique quelques mois plus tard ou revenu quelques mois plus tôt. J’étais votre fils.^. et vous m’aimiez comme les autres...

Le banquier rugit.

— Peut-être plus, si j’eusse été plus intelligent et plus beau. Eh! quoi? c’eût été tout naturel. — La Voix du sang? Sornette ! — on aime les enfants de sa femme, parce que, de par la loi ils sont siens, parce que toutes les conventions sociales vous en font solidaire. Quant aux autres... ceux que l’on sème au hasard du caprice, fussent-ils bien vôtres... on ne les élève, on ne s’en pare, que si la mère flatte votre amourpropfe.

— Laissons ces théories! Que me demandez-vous? Votre but, enfin?

— Ma part d’enfant,* et votre aide et votre protection le long de la vie.

— Moyennant quoi vous ne ferez pas de procès en recherche de maternité ?

— Oh! un procès! fi!..'. Moyennant quoi, je compte sur votre chevalerie, votre sagesse, votre haut senti-

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CIIATEAL-GAILLART)

ment des convenances sociales pour laisser toujours ignorer ma démarche à madame Hérouard.

Le banquier, cette fois, s’avança sur Jean, le bras levé; celui-ci se détourna, puis, saisit le bras levé et rabaissa avec force, mais sans brusquerie.

— A quoi, reprit-il, ^rvirait d'en agir autrement? — Du scandale? un éclat aussi ridicule que tardif? la désorganisation de votre famille? et pourquoi? A soixante-dix ans existe t-il donc encore de l’amour et de la jalousie?... Je vous l'ai dit tout-à-l'heure ; nous sommes deux hommes, expliquons-nous et arrangeons-nous entre nous; que les éclats de cette scène ne dépassent pas le* seuil de ce cabinet.

— C’est cela! payez! et dévorez votre déshonneur... et continuez de laisser sous votre toit... la femme... la fille, née sans doute aussi de ce commerce... de tendre la main à... M. Mériot.

— Raisonnons..-.

— Sortez 1

— Pardon : encore un mot; si vous daignez réfléchir vous comprendrez qu’en m’adressant à vous... seul... j’ai pris le parti le plus sage et le plus prudent parmiceux que la nécessité m’imposait,

— Brigand !

. — Je pardonne à votre colère, et j’attends tout de votre justice. Eh ! qui sait? peut-être un jour, Château- Gaillard ne sera-t-il pas celui de vos fils qui montera le moins haut.

— Quand on ose mettre le pied sur tous les échelons,

— On ose bien des choses quand on se trouve devant la question « être, ou n’être pas. »

Château-Gaillard^ sortit enfin, ayant assez usé la colère de l’homme pour le laisser accablé de son malheur et fatigué de rugissements.

Resté seul, en effet, M. Hérouard tomba dans son fauteuil, et se prit à pleurer. Il pleura, le malheureux ; il sanglotta. Il se prit la tête à deux mains, comme pour contenir les pensées, les haines et les colères qui s’y heurtaient; et, abruti de douleur, stupéfié, ivre, fou, il murmura tout seul :

— Mon Dieu 1... mais peut-être que tout cela n’est pas vrai?...

Et soudain, il se répondit à lui-même par un rire strident, épouvantable, plein de tortures, de cris, de désespoir : « c’est vrai !... c’est vrai !... »

Oh! en quelles lettres flamboyantes l’inexorable clairvoyance écrivait sur les lambris de son cabinet ;

« Tu as été trahi... trompé... moqué... Tu as donné, depuis trente ans, ta tendresse et ton respect à une t épouse adultère, dont la noble figure est un masque, dont chaque sourire a été une grimace, chaque baiser une prostitution, chaque parole un mensonge. Tous les jours tu ouvres ton foyer à son infâme complice, et... tu baises au front, avec des élans d’ineffable tendresse, une jeune fille dont il est le père.

La vie n’a été pour toi qu’une longue ironie. Tout raille en te regardant... et si tu te vendes, quelle que soit ta vengeance, parce que tu es vieux, parce que ta femme a les cheveux blancs, tout raillera plus encore. Alors, ce sera comme cent démons ricanant qui danseront autour de toi une sarabande infernale, chacun te jetant au visage une injure, ou une rao-

CHATEAÜ-GAILLAH I)

querie. — Travaille, malheureux ! enferme-toi entre des cartons poudreux, du bien traverse TObéan pendant le blocus continental, sous le feu des croisières ennemies : pendant ce temps-là, ta femme fait des bâtards. Allons! sue, crois et aime, pendant uh demisiècle; et puis, un matin, voici venir un quidam qui te dit : Ta fortune? — part à quatre î Ta foi ? — aux ténèbres extérieures ! Ton amour ? — aux gémonies !

3> Et puis, fâche-toi : fais moins bon visage à l’épouse, chasse le corrupteur, cabre-toi devant les prétentions du bâtard; — et la risée publique est là, toute prête à renvoyer aux échos les éclats de ta honte, de ta duperie et de ton malheur; à jeter autour de ton désastre les cent mille grelots du ridicule! »

Dans la journée, Château Gaillai'd tint chez Fanny une réunion préparatoire au lancement de sa fameuse compagnie industrielle.

Il s’agissait d’acheter des mines de houille dans le bassin de la Somme, un prix assez minime, la position des précédents exploitants n’étant pas brillante; de les mettre en actions à un capital considérable et. . . ^’en tirer ensuite... des dividendes fabuleux; — pour les actionnaires... si c’était possible; et, en tout cas, d’en faire un coup de fortune pour les directeurs.

Ai-je dit que son journal était prêt à paraître?

Tout cela s’était organisé, sans bruit, depuis quelque temps.

Et pour faire paraître le journal et lancer les mines. d’Arcbiennes, que fallait-il?

Cent mille francs d'une part. — Un journal se faisait alors, à meilleur compte qu’aujourd'hui. — Cent mille

<;H A TK A U-r.AI I.I. AKF)

francs de l’autre à verser comptant, ès-nriains des propriétaires sortants; non à titre de paiement, — ils devaient être payés en actions, — mais à titre d’indemnité, pour certaines complaisances. — Un banquier pour émettre les actions de la compagnie; un directeur; un ingénieur pour faire, sur les mines, le rapport destiné à séduire l’actionnaire ; et un conseil de surveillance établi pour rassurer sa confiance.

Château Gaillard se faisait fort d’apporter les deux cent mille francs et le banquier. Valdeuil apportait le conseil de surveillance; il avait aussi découvert l’ingénieur et traité avec les propriétaires sortants.

Moyennant quoi, Château -Gaillard devait être fait directeur de la compagnie avec un traitement fixe de quarante mille francs et une part de dix mille actions; rester propriétaire du journal, qui avait pour gérant responsable Baudrillet.

Et Valdeuil, sous-directeur, avec un traitement fixe de douze mille francs, une prime de mille actions, et un intérêt dans le journal. Par un arrangement spécial et sous-seing privé, les vendeurs devaient en outre, sur les cent mille francs qu’ils recevraient comptant, remettre vingt mille francs à Valdeuil, en manière de commission et pour le payer de ses bons offices.

Ces vingt mille francs représentaient entre Château- Gaillard et Valdeuil, un boni dont Horace gardait les deux tiers pour se payer de la dette contractée envers lui par Jean au retour du régiment, et dont le troisième tiers soldait, avec intérêts, la dette de Jean à Baudrillet.

Mille actions des mines d’Archiennes étaient en outre réservées pour reconnaître les soins de cpielques intermédiaires ; de ces dames, par exemple, qui avaient décidé leurs protecteurs à faire partie du conseil de surveillance.

Tout en achevant de débattre et d’arrêter ces arrangements, Château- Gaillard, parfois, frémissait. — Au souvenir de la scène du matin? — Nonl de celle de la nuit, dans ces mêmes salons avec Sarah Bertin.

L’appartement de Fanny, en effet, n’avait pas encore repris son aspect ordinaire ; les vestiges de la nuit de fête étaient partout. Par la porte battante du salon, l’œil de Jean apercevait le boudoir garni de fleurs où pendant quelques minutes il avait tenu la courtisane, et, plus d’une fois, au milieu des discussions d’affaires, passa comme un mirage devant ses yeux, le souvenir de l’indescriptible ondulation de la jupe de Sarah , s’éloignant sans réponse, sans promesse... enivrante comme une bacchante, décevante comme un follet.

Il quitta la réunion pour aller aux informations. — Où logeait-elle? Comment la rejoindre?...

Mais ce fut l’affaire de rien de savoir cela. ■— Elle logeait rue de l’Arcade, au premier, dans un magnifique appartement meublé, non loin du prince qui était alors son fastueux protecteur. Il l’avait ramenée de Londres et projetait de l’emmener à Florence.

Maintenant, comment la rencontrer? c’était simple, elle recevait de deux heures à quatre; mais, pour Château-Gaillard ce devait être plus compliqué, il ne put parvenir jusqu’à elle. Sans doute elle l’avait consigné.

Cependant il sut qu’elle devait aller à l’Opéra le soir.

CHATRALrV.AILl.AKl» ‘ * IW

Probablement le prince l’accompagnerait. — Qu’importe? il se promit bien de trouver l'occasion de lui parler.

11 tua le temps, jusqu’à sept heures, dina au restaurant et ne rentra chez lui que pour s’habiller à la hâte.

— « Madame, » lui dit son valet de chambre, avait à lui parler.

Il répondit brusquement qu’on le laissât en paix, et s'échappa.

Sarab, ce soir-là, avait une robe de velours noir, ipii faisait ressortir merveilleusement sa beauté. Dans les cheveux un simple camélia rose ; au cou, un collier de perles inestimables. Quand elle entra dans sa loge, seule, elle y trouva Château-Gaillard installé dans l’ombre.

— Quoi? ici? et comment? mais le prince va venir,

— C’est justement pourquoi me voici, avant qu’il ne soit venu.

— Mais...

— Barah, je vous veux; Barah, je vous aime; Barah, vous êtes la seule femme que j’aie jamais désirée avec une impétuosité qui domine toutes mes autres préoccupations.

— Des fadaises ! ne savez-vous rien de mieux à me dire?

— Vous semblez me garder rancune du passé l El quelle preuve plus évidente de passion, de la part d’un jeune homme amoureux et pauvre...

— Que de voler à une fille deux heures de plaisir?

— Si vous le prenez^ ainsi, combien voulez-vous pour le passé? Et combien pour l’avenir?

18A • ' CHATEAU-fcAILLARD

— D’abord, je ne veux pas perdre le prince D., et allez vous -en.

— Pas sans une réponse.

— Eh bien, après-demain nous allons aux Bouffes; et le prince arrive toujours un peu après moi...

— Merci!

En rentrant chez lui, cette fois, Château-Gaillard apprit les nouvelles :

M. Mériot avait succombé dans la journée k une attaque d’apoplexie, après une visite de, M. Hérouard.

Madame Hérouard, sa fille et sa femme de chambre, avaient été mises précipitamment dans une chaise de poste et envoyées dans une terre éloignée.

La porto de l’hôtel Hérouard était défendue pour tout le monde.

Son domestique, qui lui apprit tout cela, ajouta que : a madame attendait monsieur, et avait beaucoup pleuré. »

— F..., s’écria-t-il, qu’elle aille au diable et vous aussi !

■Et il s’enferma dans sa chambre, alluma un cigare, puis un autre, puis un troisième, en attendant le jour.

Au jour, il se coucha et s’endormit. Puis, vers les dix heures il s’éveilla, demanda une tasse de thé, s’habilla, prit un cabriolet, et se fit conduire chez Mériot.

Le vieil académicien habitait, seul avec une gouvernante de cinquante-cinq ans, une maisonnette dont il était propriétaire, située dans une rue solitaire du faubourg Saint Germain, vers le boulevard des Invalides.

En apercevant Château-Gaillard, la femme de charge qui pleurait à sanglots son maître, jeta feu et flammes.

isr.

-Elle ne savait rien de positif sur la scène qui avait été suivie de l’attaque d’apoplexie et de la mort de Mériot, mais quelques paroles échappées à l’agonie du pauvre père, lui avaient fait pressentir que le coup venait du fils naturel.

Jean ne prit garde ni à la douleur ni aux reproches de la vieille servante. D’un geste et d’un froncement de sourcils il lui imposa silence ; puis, il monta jusqu’à la chambre mortuaire, se découvrit et s’agenouilla près du corps, avec l’air accablé qui convenait.

Un religieux était là qui priait ; il lui demanda de lui indiquer les prières à lire, les lut avec un l'écueil lement édifiant; ne se pressa pas; jeta de l’eau bénite, en croix, sur le corps ; puis redescendit et s’enquit d’un ton bref, auprès de la gouvernante, des démarches qui étaient faites, de celles qui restaient à faire.

Il fallait commander les lettres de faire part, acheter le terrain, s’entendre avec l’administration des pompes funèbres, commander le service à l’église, etc.

A trois heures tout était prêt; les lettres furent envoyées au nom des collatéraux éloignés du défunt,. • et deM.de Château-Gaillard son fils adoptif ; la concession de terrain fut acquise à perpétuité; le convoi dignement ordonné ; le service religieux commandé avec grand’messe, accompagnement d’orgue et abondance de tentures et de cierges.

Chemin faisant, Jean avait déjeûné à Tortoni, montrant à qui voulait sa figure de circonstance ; et avait griffonné, sur la table du café, quelques billets particuliers annonçant son malheur et le dégageant de quelques parties.

'iR6 THATEAU-GAILLARD

Vers quatre heures il reparut auprès du corps, reprit le livre de prières et le rameau de buis, et, après une demi -heure d’oraison, s’assit en face de la religieuse, devant le bureau du mort, et se mit à écrire à M. Hérouard.

« Ah ! monsieur,- que deviennent donc lés passions » humaines, devant un cadavre ? Voici la fin de tout ; » folies de l’ardente jeunesse; intérêts de l’âge mûr; » haines, vengeances, remords... Car, par de là, lors- B que nous revivrons, il ne restera plus que le repen- » tir.

» Pourquoi fapt-il que notre chemin ici-bas soit n tracé par la fatalité, le destin ou la providence à B travers tes obstacles? et que l’impulsion qui nous » pousse, nous heurte les uns aux autres, nous blesse » et nous déchire? Pourquoi faut-il que, fatalement, B celui-ci deviepne le jouet ou le martyr de celui-là? » Que tel ne puisse subsister si tel autre subsiste? » Que, pour faire sa place au soleil et conquérir sa •» part de pain, un homme doive pousser l’autre, ré- » clamer, revendiquer, arracher sa proie, comme la » bête sauvage dans les bois?

» Pardon, de vous jeter ces pensées mélancoliques n et amères, et de vous charger ainsi d’une partie de » mon fardeau; mais je veille auprès d’un mort qui » me fut cher, et dont la face convulsée redit encore B les dernières douleurs; j’écris à l’homme qui est » mon Second protecteur, mon meilleur ami mainte- » nant, et je laisse aller ma plume aux impressions de » mon âme.

f.HATEAÜ-r.AIlLARD 187

« Élevons nos cœurs, » lisais-je tout à l’heure dans » un livre de prières, et j’ai été frappé de cette idée B si simple, si grande et si belle. « Élevons nos cœurs » » et, d’en haut, nous pardonnerons beaucoup, parce B que nous verrons de plus loin.

B Pas une amertume ne me reste contre ceux qui B m’ont imposé le fardeau de la vie dans des condi- » tions difficiles. Dieu fasse paix à leurs âmes. Mais, » en revanche, je sens de l’admiration et presque un » culte pour vous, qui, d’une si paternelle mansué- » tude m’avez ouvert votre maison, votre famille, votre » crédit.

B Puisque nous touchons aux choses de ce monde, » je voudrais vous dire où j’en suis des affaires pour » lesquelles j’ai besoin de vous. Justement au moment n du malheur qui me frappe, elles étaient prêtes et » pressantes^ mais, je ne me sens guère aujourd’hui » en état de vous les expliquer par le menu. — Per- » mettez- moi d’accréditer auprès de vous mon ami a et mon associé, M. Horace de Valdeuil, une des plus » brillantes recrues de notre jeune diplomatie. Il vous » dira comment, pour fonder une entreprise excellente, » et qui je l’espère fera ma fortune, il me faudrait l’ap- » pui de votre maison, sur laquelle j’ai compté pour » émettre mes actions ; il vous montrera d’ailleurs le B rapport de notre célèbre ingénieur, et vous sou- B mettra les noms des personnages qui ont bien voulu B consentir à former notre conseil de surveillance. » Vous serez très-content, je pensa, de M. de Valdeuil, B futur préfet, futur ambassadeur.

B D*après ces explications, vous comprendrez faci-

» lement quelle somme d’argent me serait nécessaire » pour faire face aux engagements de diverses sortes » que je vais prendre ; mais j’aurai l’honneur de vous » voir à ce sujet.

» Recevez, en attendant, la respectueuse expression » de ma reconnaissance et de mon dévouement, et » veuillez vous faire l’interprète de mes sentiments » auprès de ces dames.

» Chate au-Gaillard. »

Il descendit «et jeta cette lettre dans la première boîte. Sur ces entrefaites les lettres de faire part étaient arrivées. Il envoya chercher l’almanach des vingt- cinq mille adresses, choisit quelques chapitres, fit plier les lettres par les femmes (ît écrivit les suscri ptions. Il en lança beaucoup.

De temps en temps, la religieuse marmottait une prière et aspergeait le mort.

Vers le soir, on apporta la bière. Jean aida la rehgieuse et la servante à y arranger le corps; porta la main à son front en lançant un regard vers le ciel, essuya deux larmes, posa une croix sur la poitrine du mort; sembla s’absorber un moment dans une dernière prière, puis dit aux deux femmes :

— A demain onze heures.

Et sortit.

D’abord il alla devant lui, secouant à chaque pas et jetant au coin de chaque borne les préoccupations et les lourds ennuis qui l’avaient accablé tout le jour.

Puis il respira fort et pressais pas; enfin il entra dans un café, soupa, et rentra chez lui.

Charlotte l’attendait. Non jamais, jamais présence ne lui fut plus insupportable : Charlotte pleurait, tenait les mains de Jean , lui parlait avec attendrissement de Mériot. U l’aurait battue.

Enfin il s’en défit et put s’enfermer dans sa chambre ; et bientôt ses pensées retrouvèrent leur voie.

— M. Hérouard, se dit-il, aura ma lettre demain matin ; après qu’un jour aura passé sur ma révélation, sa colère, la mort de Mériot, et le départ de sa femme et de sa fille. De tels coups simultanés ne frappent pas un homme de son âge sans l’abattre. 11 ne m’étranglera pas.

» Sans doute déjà une secrète voix lui aura dit :

« Demain peut-être tu rejoindras dans la tombe ton ennemi Mériot, et, dans un autre monde, tu te trouveras face à face avec lui... » . ,

a II faut compter avec la faiblesse humaine et compter aussi sur les marotles qu'elle se forge. Si Hérouard est bon et chrétien, ma lettre fera son chemin dans son esprit; s’il est esprit fort, elle lui inspirera l’idée qu’il serait bien sot de donner maintenant ses malheurs conjugaux en spectacle au monde; enfin elle lui fera comprendre, étant écrite visiblement sur le corps ^ encore chaud de Mériot, qu’à esprit- fort, esprit‘-fort et demi, et qu’il a affaire à un parfait gentleman, lequel serait, au besoin, un créancier inexorable...

» D'ailleurs je lui enverrai Valdeuil. Vis-à-vis d’Horace il lui faudra bien contenir les éclats de sa rage, s’ils ne sont pas encore domptés; et il sera placé dans la situation ou de tout trahir, ou de bien recevoir cet intermédiaire, ce tampon..,

too

CIIATÈAU-GAIL LAHD

» D’autrô part, je parlerai à Valdeuil, je lui expliquerai comment il devra s’arranger pour plaire et inspirer confiance, tant en lui qu’en Teiltreprise. En

lui... parce que peut-être... — eh?... qui sait? — Hérouard sera pressé de se défaire de Julie..-. En l’affaire, parce qu’il faut... oui! il faut que, non- seulement, Hérouard fasse de sa fortune, part à quatre, mais en- . core qu’il me' regarde non comme un exploiteur de bas étage, mais comme un corsaire de première volée!

Le lendemain il vint assez de monde à l’enterrement. Jean de Château-Gaillard prit la conduite du deuil et fut admirable de tenue au départ, à l’église et au cimetière. Il sema libéralement les pourboires, répondit à cent compliments de condoléance, eut des larmes dans les yeux en jetant sûr la bière la première pelletée de terre. ,

Et tout fut dit.

Pour le coup, Château -Gaillard plus encore que la veille au soir avait besoin de sortir de cette atmosphère, et de repousser les énervantes étreintes des gens et des choses. Mais une puissante diversion était là, toute prête. Ne devait-il pas, ce soir-là même, revoir un instant, dans l’ombre d’une loge, Sarah Bertin?

Dès qu’il fut seul, son imagination enfiévrée s’élança vers la courtisane avec plus d’entraînement que jamais. Les fatigues , les grimaces sociales , la longue contrainte, avaient surexcité ses passions au lieu de les calmer. Les désirs en effet sont en raison directe des obstacles ; et, plus encore, en raison directe des démarches inavouables auxquelles ils ont poussé, des victimes qu’ils ont faites, des crimes qu’ils ont causés. Au moral, on a besoin d’étouffer dans l’assouvissement, la honte et le remords; au physique d’absor-

ber dans l’excès, le fluide nerveux décuplé par les efforts.

Toutefois s’il se sentait plus que jamais possédé par le souvenir et la pensée de Sarah Berlin, il était gêné par 1 idée d’aller au théâtre ce soir là, à cause des convenances. Ah ! s’il avait pu la rejoindre dans un coin solitaire, l’y posséder à lui? mais non! il lui fallajt aller chercher une parole, peut-être décevante, derrière un fauteuil, dans la pénombre, redoutant l’arrivée d’un homme qui pouvait le chasser.

L’heure arriva pourtant; et l’heure était précise.'.

Jean errait, comme un esprit en peine, dans les ruelles

qui avoisinaient le théâtre. Tout-à-coup il prit sa !

résolution, s’élança par la porte des acteurs, glissa

dans les couloirs, chapeau rabattu et collet relevé, sut

d’une ouvreuse quelle était la loge du prince et s’en |

fit ouvrir la porte., !

Sarah était installée; d’un coup d’œil, elle sembla |

dire comme Louis XIV -« j’ai failli attendre. »

Jean s’excusa. Ce soir là, elle était en moins grande toilette que l’avant veille; mais, pour avoir, une robe plus montante, elle n’en était pas moins provoquante. • i

De larges manches de dentelle faisaient sabot, autour de ses bras blancs ; et sa poitrine apparaissait, à tra- I

vers son corsage entr’ouvert; sa bouche avait des j

courbes amoureuses, ses yeux des regards alanguis. |

Et puis, elle ne persiflait plus. Jean put saisir un ins- f

tant sa main, lui dire quelques mots passionnés, qu’elle V

lui laissa dire. Même, elle était comme attendrie. ‘ ‘

— Vous souvenez- vous, lui dit-elle,, à brûle pourpoint, du petit salon cerise, où... ^

Aussitôt un mirage passa devant les yeux de Jean. Le présent disparut comme un rideau qu’on tire, et il se revit, -à vingt ans, affrontant la courtisane avec la carte de Charles Villardier et deux louis pour talisman, frémissant à la fois de désir et de crainte.

— Oh! dit-il, si je m’en souviens?... Sarah!...mais... tu t’en souviens donc aussi?... Oh! que vous étiez belle... et... pour moi... redoutable. Dieux! que d’ivresse quand l’œil entr’ouvert, je fai entrevue, te penchant vers moi...

— Oui, reprit-elle ; j’ai gardé aussi mémoire de cette matinée; l’emportement de votre attaque et la passion que je sentais en vous, m’ont surprise... Et vous aussi, vous étiez beau !

Leurs regards- se rencontrèrent ; une "flamme y passa. Jean allait s’écrier enivré, éperdu, quand, tout à coup, elle regarda sa montre et ;

— Neuf heures! dit-elle, le prince arrive, s'il n’est arrivé, s’il ne monte l’escalier; vite! vite! disparaissez 1

— Où, et quand? demanda Chûteau-Gaillard en se levant...

Elle sourit, laissa glisser sous ses paupières on regard plein de promesses et murmura : •

— Dans le salon cerise; et... quand vous voudrez.

Il n’en fallait pas davantage pour que, dès le lendemain , tout à coup , brusquement , Charlotte fui avertie qu’on allait déménager ; Jean ne pouvant par suite de ses affaires, et d’une grande position qu’il allait prendre, conserver un ménage scandaleux.

D’ailleurs U avait trouvé dans un faubourg une pe--

by NjOOglc

CHATEAU-GAILLAhD

tite maison charmante : un nid. Charlotte y logerait, et Jean irait la voir* . ' , .

En quarante-huit heures, madame LehaHier fut déportée et claquemurée dans la propre maison où Mériot était mort, trois jours auparavant.

La dite ftiaisonnette appartenait à Château-Gaillard, unique héritier de Mériot. Elle se composait de trois petites pièces à rez-de-chaussée : salon, salle à manger^ cuisine; et de deux chambres à coucher avec cabinets de toilette, au premier, sous le toit* Un jardinet de vingt mètres carrés complétait l’ensemble de l’immeuble. Le tout pouvait valoir une douzaine de mille francs.

Jean ne songea pas à vendre. Pour le moment la maisonnette était une case toute trouvée pour Charlotte; et, plus tard... qui sait?,., cela pouvait servir soit de petite maison, soit de retraite, d’abri, contre les revers possibles de la destinée.

En même temps, il se mettait en campagne pour louer l’ancien appartement de Sarah Berlin, rue du Helder. Malheureusement l’appartement était occupé. Qu’importe! il le lui fallait : à coup d’argent il ferait déguerpir le locataire.

La questidh d’argent ne l’arrêtait pas, sûr qu’il était, d’en faire, de manière ou d’autre : il y avait le jeu, l’emprunt, lés usuriers : chez Mériot il avait trouvé quelques économies; enfin M. Hérouard n’était-il pas là?

Mais la question d’argent n’est pas tout. La famille qui habitait l’appartement ne se souciait pas de déménager. Il fallut des pourparlers d’abord ; puis du temps ensuite; le temps, pour cette famille de trouver un

CHATEAU-r.AILLARü

local et de s’y transporter; le temps, pour Château^ Gaillard, de reconstruire par le souvenir la décoration de l’appartement, de s’entendre avec un architecte, puis avec un tapissier. Trois semaines s'écoulèrent.

Pour tromper son impatience, il trouva moyen d’aller quelquefois chez la courtisane à l’heure des visites. Et alors il lui glissait un joflr :

— Je loue l’appartement de la rue' du Helder.

Et l’autre : ~

— Je l’ai loué; j’y vais mettre les tapissiers; nous y retrouverons le salon cerise...

Et elle souriait d’un air d’intelligence; et, avec la science impitoyable de ces femmes, elle se plaisait à lui donner le vertige.

Pendant ce temps, Valdeuil avait rempli sa mission chez le banquier — avec plein succès! Hérouard s’était soumis. Et que faire autre chose? Les deux cent mille fraqcs, même, étaient venuè, comme tout seuls sur le bureau de ChAteau-Guillard. Lé malheureux Hérouard ne discuta seulement pas; et il aima mieux s’exécuter d’avance que d’affronter un nouvel assaut.

En effet, la mort subite de Mériot, la solitude, le désarroi de sa vie ü lui l’avaient accablé. A soixante-dix ans, on n’a plus le ressort de certaines haines, et de cer-' laines vengeances ; et puis, quoi? il y a les habitudes... les habitudes lentement prises : habitudes de sentiment et autres; on est vivant certes, et déjà comme enveloppé dans une sorte de suaire par l'opinion du

monde; cette opinion a fait votre épitaphe, et il n’est plus temps de rien recommencer. Et un malheur

CHATEAÜ-r.AILLARD

immense, infini, inguérissable peut fondre sur un homme; il n’a plus d’autre droit... d’autre devoir que la résignation.

Valdeuil, d’ailleurs, ne savait rien du fond des choses entre Château-Gaillard et le banquier; celui-ci le sentit tout de suite, et aima mieux traiter avec cet inconnu et rester dans le rôle de bienfaiteur, que d’accepter devant Château-Gaillard celui de dupe et de victime.

Voilà comment, dix jours environ après la mort de Mériot, fut lancé sur le turf parisien un nouveau journal, qui, pour un prix minime, promettait aux abonnés monts et merveilles, donnait des feuilletons d’Eugène Sue, de Frédéric Soulié et d’Alexandre Dumas, et annonçait à sa quatrième page, ayec un fracas dont on n’avait pas encore eu d’exemple, la Société des mines d’Archiennes, fondée au capital de trois raillions, patronnée par des pairs de France, des hommes titrés et des ambassadeurs, et devant rapporter, à ses actionnaires, de fabuleux dividendes.

A la troisième page du journal, figurait le rapport affriolant de l’ingénieur; et, à la première, des entrefilets qui célébraient à divers titres tous les patrons de l’affiire.

Quant à la politique de la nouvelle feuille, elle était • centre gauche, une opinion élastique, grâce à laquelle on pouvait, tour à tour, et selon les cas et les intérêts, rendre service au gouvernement et lui jouer de mauvais tours.

Quelques nouvelles à la main achevaient de donner *da la saveur à l’Opinion publiqüe, qui réunit très-vite bon nombre d’abonnés.

CHATEAli-GAlLLARD 197

Il va sans dire que le feuilleton théâtral chantait les louanges des femmes de théâtre dont les protecteurs étaient attachés, peu ou prou, soit au journal, soit à la commandite; et que Fanny, surtout, avait là-dessus une souveraine influence.

Il fallait l’apaiser d'ailleurs, car elle avait assez mal pris d'abord une nouvelle qui circylait dans le monde depuis quelques jours, et qui, saisie au vol par une de ses bonnes amies, lui avait été glissée dans Tgreille •par la même : savoir, que son amant Horace de "Valdeuil allait épouser mademoiselle Hérouard .

Eh! mon Dieu oui! les choses s’étaient arrangées comme cela... Mis en rapport avec M. Hérouard pour ' l’affaire des mines d'Archiennes, de Valdeuil avait plu au banquier; puis à la jeune fille... C’était du moins ce que l’on disait dans les salons.

Et avec cela les commentaires :

— Mademoiselle Hérouard aura un million de dot...

— Oui!... ces filles de banquier, sont toutes les mêmes : elles veulent être anoblies, titrées...

— M. de “Valdeuil a un nom bien à lui, et honorablement classé par d'Hozier ; il peut, sans qu’on le lui reproche, s’attribuer un marquisat... et puis, joli garçon, attaché d’ambassade, en disponibilité, c’est vrai...

— Et protégé par une danseuse...

— Chut! ce sont des cancans... Quel jeune homme n’a pas dans son passé quelques fredaines ? Horace de "Valdeuil est intelligent; il a des relations dans le monde : il peut aller loin, etc.

Au fond, depuis la fatale révélation de Château - Gaillard, M. Hérouard ne pensait plus qu’à une chose :

se débarrasser de l’enfant et de la mère; se dégager de ses devoirs sociaux et des considérations de respect humain qui Içs imposent. 11 ne pouvait pas chasser de sa famille cette jeune fille, que la loi faisait sa fille ; il n’osait pas l’enfouir dans un couvent, mais il la jetait au premier épouseur venu.

Peu à peu, la danseuse qui avait d’abord été furieuse se calma; eHe aimait Horace, et comprenait qu’une pareille dot ne se trouve pas deux fois à portée de la main d’un gentilhomme d’aventure; d’ailleurs elle comptait bien ne pas perdre pour cela son amant.

Tandis que Valdeuil faisait sa cour, Jean de Châ- . teau-Gaillard se montrait partout, superbe et victorieux, organisait toute l’affaire des mines d’Ârchiennes, plaçait des actions, faisait monter le cours, à la bourse, et vendait^ avec prime, celles qu’il s’était attribuées à titre gratuit.

Ce qui ne l’empêchait pas de s’occuper de son journal, et d’y faire paraître un article qui mit en émoi le ministère ; ni de presser les tapissiers, d’aller deux fois par jour voir l’appartement de la rue du Helder, et de chercher la rencontre de Sarah Bertin, toutes les fois qu’il le pouvait faire sans risquer de la mettre en colère.

Il acheta une voiture, prit un groom et une cuisinière habile à combiner de petits dîners fins, monta sa maison de cent choses, et fit sertir de diamants deux louis pour les poser, en manière de bouclettes, sur de mignonnes pantoufles qu’il destinait à la courtisane

f.HATEAU-r.AILLARI) 199

^ Ënfln le jour vint où, triomphant, il put aller chez elle, et lui dire : c c'est prêt. »

— Prêt? vraiment? dit Sarah avec un de ces regards et de ces sourires qui éveillaient en Château-Gaillard d’inextinguibles ardeurs. Prêt?.., vous vous êtes souvenu ? et vous avez eu la galanterie de rétablir tout cela ?

— Ç’a été pour moi un bonheur indicible... chaque détail me rappelait une joie... joie si rapide, que c’est comme un rêve dont j’attends maintenant la réalité. Hélas! qui sera rapide encore, si vous devez partir avec le prince... Mais ne pensons pas au départ. Quand viendras-tu, Sarah?

Elle se fit prier, elle énuméra les obstacles et prévit les empêchements.

— Le prince ne la quittait pas plus que son ombre ; il regardait Château-Gaillard d’un oeil soupçonneux... Cependant elle tâcherait,, . voyons? quand? — le mercredi suivant vers trois heures peut-être... elle pourrait profiter de son heure de réception et partir comme pour une promenade au bois de Boulogne. Et le prince, ce jour-là, devait dîner à l’ambassade.

On était au samedi. Pendant ces quatre jours Jean ne vécut pas de la vie présente, mais d’une seule espérance avivée par toutes les fantasmagories de l’imagination. Justement, Sarah Bertin lui avait défendu de paraître chez elle durant cet intervalle.

Il reçut dans son nouvel appartement la visite de Valdeuil. Yaldeuil arrivait de la campagne où, avant son mariage, il avait été invité à passer quelques jours auprès dê Julie Hérouard et de sa mère.

— Eh! bien! dit-il, nous voici tous les deux dans

la situation sociale qui nous convient. Tu avais raison, et je m’applaudis d’avoir suivi tes conseils. Ma future est ravissante ; j’en suis amoureux tout comme si... Et quant à'Fanny, elle se^résigne tant bien que mal ; enfin elle ne me fera pas d'esclandre.

— Et tu te maries, quand?

— Mercredi.

— Déjà?

— Le père parait aussi pressé que moi, ma foi!

— Et la mère ?

— Oh! mon cher! quelle femme ennuyeuse! une borne, une statue, un mannequin ! — Mon mari vous agrée, monsieur? ma fille vous accepte ? C’est bien. Et pas un mot de plus. Mais, par moments, un air de mater dolorosa qui me donne sur les nerfs.

— Et après le mariage, vous comptez?...

— Justement, c’est de cela qu’il s’agit. Me fais-tu toujours préfet?

— Plus que jamais.

— Mais tu m’accorderas bien trois mois, pour faire avec ma petite femme le traditionnel voyage d’Italie...

— Euh!... Allons! trois mois, pas plus.

— Ah! j’en aurai besoin, vois- tu, car j’étouffe dans ce vieux château, où l’on va, je ne sais pourquoi nous faire signer le contrat et nous donner la bénédiction nuptiale dans la solitude et le silence. Nous partirons, après la messe, mercredi matin Ainsi je te fais mes adieux, car j’ai peur que tu n’aies pas le courage de faire soixante lieues pour entendre une messe basse et t’en revenir aussitôt. Mais comment, au fait, n’esrtu pas invité par la famille?...

CHATEAÜ.-GAILLARI) ^ 201

— Grâce au ciel! mon ami... J*ai ici cent choses à faire de la plus haute importance. Sans parler d'un rendez-vous d’amour pour ce même mercredi.

— A propos d’amour, qu’as-tu fait de madame

Lehallier, en venant, ici, t’installer dans ce palais? car

c’est splenc[ide, sais-tu?

— J’ai caché Charlotte dans une maisonnette ignorée, où j'irai la voir.

— Est ce d’elle, que tu as, mercredi, un rendez-vous?

— Allons donc ! mauvais plaisant!... — Mais parlons d’autre chose. Combien recevras-tu de dot?

— Deux cent mille francs seulement; mais plus tard....

— Oui : oh ! ce sera toujours un beau mariage,

— Je suis étonné, pourtant, que M. Hérouard mette, à la fois, dans tout ceci, tant de précipitation et si peu de faste. Il semble vouloir bâcler et étouffer ce mariage...

— Que t’importe ? C’est peut-être parce que je lui ai fourni des raisons de marier sa fille qu’il le l’a donnée tout de suite et sans hésitation... ni informations...

— Ces raisons touchent la jeune personne?

— Nullement l Le père seul. Et je ne t’en dirai pas davantage... Julie t’aime-t-elle?

— Elle m’accepte. Maintenant, si je tiens à être aimé d’elle... — je vais voir cela, pendant la première quinzaine de la lune de miel, — ce sera mon affaire I

— As-tu vendu tes actions ?

— Oui ; et touché ma prime. Nos vendeurs des mines d’Archiennes sont aux anges.

('-HATBAÜ-GAILLAHI)

•iOJ

— Je lé crois bien ! on leur a payé leur méchante houillère, au triple de sa valeur.

— Mais alors ?

— Alors quoi*î'Serais-tu niais? Prends gardai tu finiras actionnaire. Qu’importe d’ailleurs ce que vaut l’objet de la spéculation, pourvu que la spéculation soit bonne? Ne demande pas combien valent les mines? mais, combien les actions font de prime?

— Très-bien ; seulement un jour viendra, où. ..

— Certes ! mais en attendant nous avons le versement des actionnaires pour payer leurs dividendes... Tant qu’il y aura de beaux dividendes les actions monteront. . . et nous ne devons laisser venir le jour de la. baisse que quand nous n'aurons plus ni actions, ni responsabilité... Sois tranquille , je t’avertirai.

Valdeuil devait rester deux jours à Paris pour régler diverses affaires et acheter la corbeille que, grâce à ses bénéfices dans l’affaire des mines, il pouvait offrir à sa fiancée. Ce fut fortune pour Château-Gaillard, dont l’impatience cérébrale et nerveuse atteignait le paroxysme, et qui ne savait comment tuer le temps, pendant les quatre mortels jours d’attente que la courtisane lui avait imposés. Il fut entraîné partout par Horace ; il choisit les étoffes ; il s’entremit auprès de Fanny, négocia la séparation des intérêts et mit du baume sur la blessure du cœur.

Et tout cela ne l’empêchait pas d’aller deux fois par jour surveiller la confection d’un certain déshabillé qu’il avait commandé pour Sarah. Enfin quoi ! il fit tout pendant ces quatre jours ; des affaires, des folies, des orgies, tout, sauf pourtant qu’il n’alla pas voir

<:HATKAli-(iAlLLAKI)

Chaplotté, dans Termitage où la pauvre créature attendait, d’heure en d’heure, pleurant et se roulant de désespoir. ^

Ce mercredi, dès deux heures, il’était au rendezvous, arrangeant les fleurs, respirant leurs parfums enivrants, caressant le peignoir qui était de cachemire comme l’autre,' mais du plus beaq, du plus, souple cachemire de rinde, relevé de broderies féeriques; contemplant les bouclettes qui, dans le nœud des pantoufles, brillaient comme une escarboucle, regardant sa montre, et se regardant lui-même au miroir... avec doute... en se disant, lui l’Apollon, le don Juan, le Brurnmel de Paris :

— N’ai-je pas bien changé depuis mes vingt ans? me trouverait- elle toujours beau?

Dieux! que cette heure fut longue... — Une, deux, trois... elle sonna pourtant ! Château-Gaillard se précipita dans Tantichambre , pour renouveler à son groom des instructions déjà dix fois redites.

Une, deux, trois!... Personne. « Mais quoi! une femme peut elle donc toujours être exacte ? Elle aura été retenue par une visite, une couturière. .. qui sait? par le prince peut-être? Ou bien, elle se complaît, la coquette ! à décupler mon inopàtience... Ah ! comme je lui ferai payer... »

Et, cette fois, immobile, muet, l’œil sec, il comptait les minutes qui tombaient, lentes et sourdes, dans le clepsydre du temps.

Qui l’eut pensé? qui l’eut pu croire parmi ses compagnons d’affaires ou de plaisir? Château- Gaillard faisant le rôle d’amoureux transi ? attendant une femme

CHATEAU-(IAILLARI)

avec des trépidations de nerfs et l’angoisse au cœur? possédé par une passion ou un désir à ce point, qu’en ce moment rien n’eut pu le distraire, l'arracher de là, lui donner le chàngé. Et quelle femme encore? Une hétaïre qu’avaient eue tous les hommes assez riches pour aller à Corinthe ; une courtisane aussi connue t sur le turf des villes d’eaux qu’à Paris et à Londres!

' Et pourtant c’était vrai ; et pourtant il était là trem-

blant et haletant, cet homme dont tout l’amour de Charlotte Leliallier n’avait pu émouvoir le cœur.

Parfois... — oh! si on l’eut surpris!... il baisait la ; - ' pantoufle à la bouclette étincelante ; parfois il passait sa

; main dans la doublure soyeuse du peignoir avec un

frémissement comme si le beau corps de la femme attendue était là.

/ Quatre heures sonnèrent pourtant.

Quatre heures! n’aurait-elle pas pu s’échapper? ne viendra-t-elle pas?

• Quatre heures un quart.

— Elle ne viendra pas !...

‘ Alors Château-Gaillard sentit à la fois du désespoir

et de la colère.

— Celte fille ! se dit-il, cette misérable fille ! je la battrai ! . . après !

Tout-à-coup un coup de sonnette retentit :

— Ah ! .... la divine créature !...

— Monsieur, vint dire le groom, c’est un commissionnaire qui apporte ceci.

« Ceci 8 était une lettre et un cadre.

Il fit sauter le cachet, vit la signature : « Sarah, » tomba sur un siège, et lut :

Diqilized by Goo^li

(( Combien je suis peinée^ mon aimable ami, de vous » donner une déception I mais l’inconstante fortune » vient, tout inopinément, de disposer de ma destinée.

B Je pars dans un quart d'heure. Quand vous lirez cette B lettre, vers trois heures, je suppose, le galop d'une » chaise de poste m’entraînera loin de Paris. Mais les B destins sont changeants et divers, nous nous retroU- » verons quelque jour, j'en ai l'idée.

» Vous aviez raison de me dire, l’autre nuit, au mi- » lieu de ce bal chez Fanny ; o parmi tous ces hommes » qui sont riches, qui sont célèbres, je suis le seul qui » vous vaille... » En effet, je crois que nous sommes » de même race, n’est- ce pas ?

* En attendant ce revoir souhaité, voici mon por- > trait. J’ai voulu vous venir, au moins en effigie ; d'ail- » leurs il était, ce portrait, — vous en souvenez-vous? — D dans ce petit salon cerise dont nous avons, tous deux, » gardé si bon souvenir. En cherchant bien peut-être, » retrouverez -vous dans la muraille le clou qui le por- » tait. Remettez le à sa place, et regardez-le quelque » fois, en pensant aux jours de la vingtième année.

' '■ B Sarah. »

Dire le bouillonnement de colère, l’épouvantable rage qui montèrent au cerveau de Château-Gaillard est impossible. Un- moment il resta sans mouvement et sans voix. Puis, il eut peur de lui-mème. Tout briser autour de lui, tout fouler aux pieds, ne lui eût pas suffi. Ce n’étaient pas des objets inanimés qu’il fallait à sa fureur: c’était un être humain, une femme, Sarah qu’il voulait déchirer et anéantir.

iîtMi

Mais elle était partie !

Était-elle bien partie? Ne saurait-il la rejoindre? Il avait de l’or ; U ne savait ce que c’était que de epmpter avec le mot : o impossible. »

D’un bond il s’élança dehors pour courir chez la courtisane.

Sans s’arrêter aux cris du concierge, il monta jusqu’à l’appartement. Là , personne ; des débris jonchant le sol ; les portes et les fenêtres ouvertes.

— Où est-elle? demanda-t-il alors, tout effaré, au portier qui l’avait suivi.

-7- Eh! je ne sais pas, monsieur; madame est partie ce matin, à dix heures, avec M. Le Sourd... qui est si riche. — Monsieur connaît?

-- Avec... Le Sourd?... et le prince G...?

— J'ai fait porter une lettre au prince, aussi...

— Aussi? — Ainsi c’est vous qui...

— Madame m’a dit, comme cela, en partant, et me > remettant la lettre de monsieur... — Car je suppose, que monsieur est bien M. de Château-Gaillard? — « Pour celle-ci, vous la ferez remettre sur le coup de quatre heures... pas avant... pas après. » Le prince avait été servi le premier, et, dès onze heures, il était ici... comme voilà monsieur.

Jean avait envie de se jeter sur l’homme pour l’étrangler. Mais il se sentit ridicule,- et, sans répondre ni questionner davantage, il quitta la place.

Sur sa rage, venait de tomber comme une douche d’eau glacée.

— Où la chercher? seÛit-il. Sept heures d’avance! Et l’or de Le Sourd, pour payer les guides des postulons,..

CnATE\ü-r.AlLL\RÏ>

Mais :

— Oh! oui! nousnous reverrons, Sarah, ajoutait-il en marchant devant lui, d’un pas fiévreux et saccadé. Oh! oui! un jour quelconque, et n’importe oü ! Et ce jour-là, je ne serai plus mordu par un désir insensé...

' Tu ne me posséderas plus, et je me vengerai!

« Savoir! o semblait lui siffler à l’oreille une voix railleuse.

Deux ans après, Château-Gaillard était député.

Il avait d’abord vendu son journal au ministère, moyennant la préfecture de *** pour Valdeuil, devenu le mari de Julie Hérouard. C’était celle du département où étaient situées les fameuses mines.

Puis, par les efforts combinés de ses créatures, les employés de la compagnie des mines, de son journal qui n’étaft pas si complètement vendu qu’il ne conservât de l’influence , et du préfet Valdeuil qui ne songeait qu’à vite en finir avec son rôle, pour passer de l’administration dans la diplomatie, il avait été élu par les deux cent cinquante électeurs d’un arrondissement.

Il avait trente ans, et touchait le sommet de ses espérances... Un beau mariage, et il était maître de se tailler le royaume qu’il voulait, au milieu de la société française...

Quant à madame Hérouard,une fois Julie mariée, elle était allée s'enfouir dans un couvent; et là, elle n’avîÿt pas tardé à succomber aux étreintes de son désespoir. Ses fils aînés, douloureusement frappés par la soudaine disloéation de la famille, et ne sachant pour qui prendre parti, s’en étaient allés, l’un en Amérique, comme agent diplomatique ; l’autre en Angleterre comme correspondant de la maison de banque parisienne. Julie, par son mariage, avait été séparée de sa mère. Le monde, sans rien deviner, avait promptement oublié madame Hérouard. Elle était morte dans d’épouvantables tortures. La seule Julie, mandée à la hâte, avait assisté à son agonie... Et au milieu de la suprême lutte, la mère avait pu lui crier :

— Surtout ne revois jamais Jean... c’est un misérable... sépare ton mari de cet homme, à tout prix... je le maudis .. Julie... je le maudis... souviens t’en bien... »

Naturellement, par testament, madamé Hérouard avait avantagé Julie de tout son pouvoir. Celle-ci se trouvait donc riche d’une soixantaine de mille livres de rente... et avait encore à attendre fhéritage de M. Hérouard.

Dans ces conjonctures, elle n’eut pas de peine à persuader à son mari de donner sa démission. Horace s’ennuyait à périr à *** et ne demandait qu’à s’en aller. Instinctivement aussi, il se sentait menacé par son alliance avec Château-Gaillard. Devenu riche, pourvu d’une situation honorable dans le monde, il se souciait peu de rester exposé aux aventures. Sa situation, dans l’affaire des mines, le gênait. Il n’avait qu’un

210 CfïATEÂÜ-fiAÎLLARD

minime intérêt k là conserver, et il redoutait toujours cette échéance^ dont il avait été question aVec Jean, et dont il fallait être averti à propos.

Il réclama donc la promesse de Château-Gaillard, dès que ce dernier fut député, fit agit* ses influences personnelles, et obtint d’être nommé ministre dans une principauté d’Allemagne. Et avant de partir, il liquida sa situation avec la société des mines d’Archiennes. . v

Château-Gaillard fut légèrement contrarié de ce départ et de cette sorte de défection, qui lui laissait tous les embarras sur les bras. Mais il ne s’en préoccupa pas outre mesure, se croyant de force à tout porter, et en situation de tout cpn jurer.

.M. Hérouard, désormais seul dans sa maison de banque, s’y enfermait comme un vieux lOüp-cervier, et continuait les affaires avec une sorte de râge maladive. Jamais, disaient les gens de^ bourse, on ne Tavait vu si âpre et si audacieux. Voulait-il s’enrichir? cherchait-il un coup de dé qui le ruinât? essayait-il seulement dé s’étourdir?...

Pour Charlotte... ah! bon Dieu! qui pensait à Charlotte? ce n’était pas Château-Gaillard toujours!

Charlotte Lehallier lasse d’abandon, de honte , * de misère, — car Jean oubliait souvent pendant des mois entiers de pourvoir à ses besoins, — s’était prise à penser, dans sa solitude. Tant qu’elle avait pu garder une illusion, elle s’était étourdie pour étouffer l’angoisse et le repentir. Le résultat du duel de Château - Gaillard avec son mari, elle avait voulu l’ignorer... tant elle était follement éprise. Le sort de son fils, elle

CHATFÎAU-r.AIIJARr)

ne s’en était point informée non plus. Âbin^e de démoralisation! elle avait cessé môme d’être mère, et n’avait vécu que pour attendre Château-Gaillard, en être rudoyée, humiliée, méprisée...

« Viendra-t-il aujourd’hui? Viendra l-il cette semaine? Viendra-t-il ce mois-ci? » Telle avait été l'unique préoccupation de sa vie depuis trois ans.

Mais enfin sous la torsion de la douleur, la conscience se révolta. Un immense repentir la saisit, sa faute lui fit horreur, et elle se trouva et elle se sentit la plus impardonnable des créatures. Toute une vie d'expiation ne lui parut pas suffisante à racheter le mal qu’elle avait causé. Un jour, elle alla se traîner sur les marches d une église; le lendemain, au seuil d’un couvent. Après quelques semaines de démarches elle se lit admettre, comme sœur converse, chez les CarméUtes.

En quittant la petite maison de Château-Gaillard, elle lui écrivit un mot pour l’informer de sa résolution, pour le prier de l’oublier. AhI pauvre Madeleine, ce n’était pas la peine.

« Bon débarras, » se dit .lean, auquel le personnage de Charlotte n’était pas sans apparaître quelquefois commo une gêne.

En effet, la présence dans une maison lui appartçnant, de cette femme jadis enlevée, de cette femme au mari tué en duel, pouvait entraver un beau mariage. On se souvient que l’aventure avait fait du . scandale; et, si fort dans l’ombre qu’il eût depuis tenu Charlotte, ses amis ne laissaient point que de lui en demander des nouvelles. 11 répondait alors qu’il l’avait

établie aux environs de Paris, dans un cottage. Quand il la sut au couvent, un beau soir, à souper, entre hommes, il plaça le récit d’une aventure arrivée à un de ses amis.

Il s’agissait d’une femme aimée, cachée par son amant dans un délicieux oasis de fleurs et de verdure. Un soir, l’amant arrivait sans être attendu et trouvait la belle en joyeuse compagnie... Une vibration émue passa dans la voix de Château-Gaillard, qui interrompit l’anecdote et tendit son verre en s'écriant :

« Bah! messieurs! buvons frais! »

De ce jour tout fut dit. On ne douta point que l’histoire ne fut celle de Jean et de Charlotte... et le silence se fit sur le souvenir de cette dernière, comme sur la tombe d’un voyageur qu’un même jour aurait vu passer et mourir.

Pour Jean, il ressentit un soulagement complet. Désormais, table rase. Nulle gêne, nulle entrave. Il ne s’agissait plus que de s’installer dans.cet empyrée social ' où il n’était encore entré qu’en conquérant heureux.

Mais il fallait s’établir ; car, en allant au fond des choses, sa position ne s’étayait sur rien de solide. Se faire de larges revenus dans uqe entreprise dont 1e fond social payait les dividendes, ce n’était pas la fortune; un journal, auquel le succès ou l’insuccès d’un roman donnait ou prenait des milüers de lecteurs, pouvait compter comme un instrument, mais non comme une forteresse. Quant à la députation, c’était assurément la plus belle situation que pût avoir un homme qui voulait parvenir ; mais, à la condition de savoir s’en servir. Il fallait donc au plus vite.... se bien marier.

CHATEAÜ-GATLLARI)

Premier point : la fille devait être riche et avoir sa dot en terres ou maisons au soleil. Second point : elle devait être bien apparentée, d’abord parce que Jean était dépourvu du côté de la famille ; ensuite parce qu’il avait besoin de l’honorabilité incontestée de toute une famille pour couvrir son passé ; enfin, parce que les familles bien placées dans le monde apportent avec elles tout un cortège de relations sociales, qui valent bieh une seconde dot. Troisième point : elle devait être jolie et élégante, parce que toute femme sans charme et sans grâce est un paquet qui embarrasse la vie d'un homme. Et, quatrième point : elle devait avoir assez « d’esprit » pour être formée, ou assez peu, pour être exploitable.

Une telle compagne n’était pas facile S trouver. Et puis, encore, fallait-il donner à la famille des garanties ; par exemple, s’ètre fait à la chambre une situation qui rendît la réélection probable, et montrât, à l’horizon, le ministère possible.

Jean y songeait et cherchait son chemin üans les «

allées sinueuses de la politique. Il aurait voulu faire quelque discours qui le posât et ne rengageât pas. Malheureusement la parole ne lui était pas encore fa- milière, et les choses d’État ne lui étaient que trèsimparfaitement connues.

Il en était là vers 1846, guettant le moment et l’heure du dernier triomphe ; fouillant de ses investigations l’aristocratie et la finance, pour y découvrir la femme de son choix. Beau toujours, j’allais dire plus que jamais; recherché, envié, en passe d’escalader toutes les cimes !

Les amis du passé avaient oublié les fredaines de la jeunesse ; Paul de Malinvault, qui n’avait pas manqué de prendre des actions des mines d’Archiennes, était au mieux avec Jean ; il le menait dans sa famille et lui cherchait une femme.

Mais que parlé-je donc des amis de la jeunesse? Il ne restait plus, sauf Paul et le Vieux Hérouard, que ceux qui avaient connu Jean, à la surface, seulement. Mort, Marius Lehallier; mortMériot, le pauvre père, qui, lui, avait horriblement vu; morte la mèré qüi n’avait reçu qu’un coup, mais le coup suprême... et au couvent, enterrée vivante, Charlotte.

Leurs spectres, d’ailleurs, ne hantaient point le sommeil de Jean. Il n’y a point de spectres pour qui n’a pas de conscience. Et si parfois une ombre passait dans ses pensées, c’était l’ombre de Sarah Berlin, belle, invincible et décevante. Le souvenir de la courtisane l’irritait. C’était un mécompte, une déconvenue en même temps qu’un désir inassouvi. Il avait été roué, par elle, et ce seul fait la lui rendait plus désirable...

Mais comment, se demandait-il, a-t-elle quitté pour ce gros Le Sourd, le prince qui est bien aussi riche, et qui lui faisait une autre situation dans le monde delà galanterie? Comment pouvait-elle s’exiler, depuis plusieurs années, pour tenir compagnie à l’entrepreneur qui surveillait en Autriche l’exécution d’importants travaux publics ?

Un jour il posait cette question devant Paul, et ce dernier, pour peu clairvoyant qu’il fût, lui répondit: Peut-être bien qu’elle espère se faire épouser 1 Et cette explication laissa Jean songeur.

■ Cependant, à Pézenas, Corniquet se pourpensait.

Corniquet, jadis colporteur, aujourd'hui ayant fait fortune et possesseur d’une jolie maisonnette entre cour et jardin, dans un faubourg de Pézenas, était un vieux garçon de quarante-cinq ans , ayant bon pied, bon œil, plus d’idées que ses voisins, parce qu’il avait davantage vu le monde et souvent roué ses pratiques; — et de l’activité à en revendre.

Il s’était dit jadis, en prenant la balle, qu’il se retirerait des affaires, et achèterait une jolie campagne aux portes de Pézenas, quand il aurait réuni vingt mille francs vaillants, et il s’était tenu parole. Certes s’il avait voulu prendre femme, les partis ne lui auraient pas manqué. Mais, tout roulant et piétinant, il avait contracté des habitudes voyageuses. Bref, c’était un luron, vous m’entendez bien. Et, dans sa jolie maison, entre un cellier bien garni et une bonne pipe, il

menait joyeusement la vie, en se fro‘ttant les mains !

Il n’empêche que les journées et les veillées, pour passer sans paraître longues, avaient besoin d’être remplies. Gorniquet lisait donc les journaux ; il les lisait comme on lit quand on tue le temps, depuis le titre jusqu’au nom de l’imprimeur, et encore se promenait, par certaines heures , dans son domaine, comme les lions du jardin des plantes dans leur cage. Que ne reprit-il sa balle et son bâton dans le but de gagner vingt autres mille francs? mais non !

Dans les journaux il trouva le magnifique éloge des mines d’Archiennes, et des promesses, en veux-tu et en voilà, à l’adresse des actionnaires.

— Sacredié ! se dit-il, en pensant qu’il avait dans un coin cinq cents francs d’économies, si je pouvais, tout de même, m’en faire soixante francs de rente ? —

Il prit une action.

D abord beau dividende, puis appel de fonds. Bref, à la fin de la seconde année, ayant augmenté sa mise de deux cent cinquante francs, et touché vingt cinq francs seulement, il se demandait si ces mines d’Archiennes étaient bien un des plus riches gisements houlliers de France? Si elles étaient bien gérées? Si les. gérants de l’entreprise étaient, comme l’affirmait le prospectus, les plus honnêtes gens du monde?

J’ai dit qu’il n’avait rien à faire, et que c’était une nature active. Ces questions une fois posées l’obsédèrent. Serait-il donc bien possible qu’on l’eût dupé, lui, Gorniquet? G’était invraisemblable ; néanmoins il partit pour Paris, à pied, afin de s’en informer.

Vous vous imaginez bien que, quand Gorniquet,

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d’informations en informations, fut parvenu à savoir que « le baron de Château-Gaillard » était le véritable chef de l’entreprise, il s’en alla tout droit chez lui, ' pour lui demander des comptes. Un valet de chambre en habit noir et cravate blanche, rasé de frais et plus gourmé qu’un « milord » lui répondit que t monsieur le baron n’y était pas. ^

Coruiquet revint le lendemain dans la matinée. H Monsieur le baron reposait. »

A midi : « Monsieur le baron donnait ses audiences : — avait-il une lettre d’audience? »

Dans la journée : « Monsieur le baron était â la chambre. »

Vers cinq heures : € Monsieur le baron était au bois. » A six heures : « Monsieur le baron dinait en ville. » Le soir, naturellement : « Monsieur le baron était au spectacle. »

« Ouais ! m’est avis que ce baron de Château-Gail- , lard se fait la vie assez douce avec mes cinq cents francs, qui d’ailleurs sont devenus sept cent cinquante francs, se ditCorniquet furieux. Mais nous allons bien voir! »

Corniquet en homme qui avait fait sa fortune, et qui était venu de Pézenas à Paris à pied, ne doutait de rien. Ce fut cette disposition d’esprit, autant que les indices fournis par les commencements de l’entreprise, et autant que« le doigt de la Providence » sans doute, qui le conduisirent directement chez le vieux banquier Hérouard. Là, il fut reçu à son tour, bien qu’il n’eut pas de lettres d’audience et, sans ambages, conta son cas.

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