‹ ChateaubriandChapitre 11 sur 24 · SON STYLE · texte numérisé non relu

SON STYLE

S'il n'y avait pas eu une forme sociale nouvelle, cette révolution littéraire et psychologique n'eût pas abouti. Mais la société issue de 89 n'avait pas créé seulement un état moral particulier et une nation différente ; elle avait eu besoin pour l'expression de ses ardeurs* et de ses convictions, de la passion dans la conversation, et de l'éloquence dans le discours.

Aussi, ce n'est pas seulement dans les idées et dans les sentiments que l'action de Chateaubriand sera puissante ; il enrichira le style, la langue, de procédés nouveaux, il les teindra d'éclatantes couleurs ; « il les revêtira de la pourpre de Tyr »• Aucun écrivain n'excellera comme lui à fixer d'un trait le détail caractéristique et à le mettre en pleine lumière. Nul écrivain n'apportera plus de vivacité dans l'expression, dans la peinture des choses extérieures. Sa phrase sera drapée avec un art infini, et comme l'auteur ne fait qu'un avec son langage, cette phrase sera, dans les meilleures pages, la plus pénétrante et la plus suggestive de toutes. Les mots seront vivifiés par des acceptions nouvelles et par des combinaisons imprévues *

G'est par les mots surtout qu'il exercera son prestige ; nul n'en aura de plus beaux, de plus modulés, de plus sonores, de plus larges, de plus empreints des murmures de la mer et des souffles mélancoliques des bois ; sans doute cette langue aura parfois quelque chose de fac*

tîce et d'emprunté ; sans doute cette pourpre sera leinte parfois de couleurs trop voyantes ; mais elle sera relevée par une si douce harmonie et par des mouvements si naturels, que l'esprit sera charmé, et que l'impression sur les délicats sera délicieuse ;% jamais l'oreille n'aura plus été remplie par le nombre et la cadence ; jamais la prose n'aura tant ressemblé à la musique.

Qu'on lise tout haut le chant de Cymôdocée :

« Légers vaisseaux de l'Ausonie ! fendez la mer calme et brillante !» ou bien les paroles de Velléda à Eudore : « Je n'ai jamais aperçu, au coin d'un bois, la maison roulante du berger, sans songer qu'elle me suffirait avec toi ! » et Ton sera bercé par une modulation qui pénètre dans toutes les fibres. Notre langue appauvrie par l'école voltairienne va reprendre la grande allure et le déroulement rythmique qu'elle avait perdu depuis l'oraison funèbre du prince de Condé.

C'est tout à fait un enchanteur, pour rappeler le mot si connu de Joubert. Ajoutez que nul prosateur ne porta plus loin que lui l'amour de la perfection, le souci de la moindre épithète, acceptant volontiers les critiques de ses amis Fontanes et Bertin, déchirant des chapitres entiers, les recommençant deux ou trois fois, et n'étant pas satisfait, si ses sévères conseillers ne Tétaient pas eux-mêmes.

Oui, c'est un grand écrivain, un de nos plus

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