LES NATCHEZ
son front. Sa figure riante brillait à, la clarté de la lune, au milieu de l'ébène de ses cheveux, des filets, d'argent coulaient le long de ses joues ; on eût pris la petite Indienne pour une Naïade qui avait dérobé la couronne dç Cérès. »
Quelqueinexpérimentée que soit cette première œuvre, elle a toutes les qualités géniales de Chateaubriand, avec la fraîcheur et la vivacité des impressions, et le sentiment tout nouveau de cette nature encore inexplorée de l'Amérique, qui devait lui rester toute sa vie. C'est dans les NaU chez et dans René qu'il aie plus sincèrement dé-» voilé les intimes replis de son cœur, ardent, concentré, solitaire et triste ; et ces pages sont dorées encore des premiers rayons de la jeunesse. Cette Iliade sauvage des Natchez, comme on l'a ap-» pelée, ne peut être considérée, malgré les correct tions et les retouches de 1826, que comme une puissante ébauche, semblable à ces forêts vier-* ges où elle a été enfantée, avec leur désordre, leur confusion, leurs lianes enchevêtrées, mais aussi avec leurs richesses et leurs couleurs, « avec leurs clairières ensoleillées, pleines de rêveries profondes et de sources claires et jaillissantes. »
Le second ouvrage de Chateaubriand fut corn* posé durant sonexil en Angleterre, alors qu'il était malade et malheureux et qu'il se croyait atteint mortellement. Il voulut dire ce qu'il pensait de& événements prodigieux dont il était le témoin et 1q
victime, et il se mit h écrire en 1 704 ï Essai historique sur les Révolutions anciennes et modernes, considérées dans leurs rapports avec la Révolution française. Le premier volume seul parut à Lon* dres en 1797.
Chateaubriand eut la faiblesse, sous la Restauration, de faire une amende honorable complète, trop complète « de ses erreurs », dans les notes de la nouvelle édition de ses œuvres. Il s'est exagéré ses fautes, L'époque le voulait; sa situation politique l'exigeait, il faut le croire, a Pour m'enlever l'influence qu'on craignait de me voir prendre sur un gouvernement religieux, on crut expédient de réchaufler la vieille querelle de V Estai. 9
Il s'est montré plus corrigé qu'il ne Tétait au fond. V Essai était un livre de doute et de douleur, écrit par un jeune pessimiste.
L'ouvrage n'est du reste pas composé. — Amas incohérent de réflexions, puisées dans ses immenses lectures, l'œuvre est curieuse ; et, comme dans tout ce qu'il a écrit, c'est Chateaubriand avec son caractère et son originalité. En Usant atten* tiveraent VEmi, on sent partout que la nature religieuse du Breton est au fond et que i'inerédnlité n'est qu'à la surface.
L'idée de l'Essai est que l'homme, faible dans ses moyens et dans son génie, ne fait que se répéter sans cesse, « Il circule dans un cercle dont il essaie en vain de sortir. » Les faits mômes qui
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ne dépendent pas de lui et qui semblent tenir au jeu de la fortune, se reproduisent incessamment dans ce qu'Us ont d'essentiel. « Celui qui lit l'his» toire ressemble à un homme voyageant dans le désert, à travers ces bois fabuleux de l'antiquité qui prédisaient l'avenir, » Citons encore cette pensée juste, qui est comme l'idée mère du livre ; « Les sciences sont des inconnues qui se dégagent sans cesse ; mais aussi le vice et la vertu, selon l'histoire, paraissent une somme donnés qui n'augmente, ni ne diminue, »
Qu'on ne croie pas que le système se déroule logiquement et avec méthode ; il y a une absepce complète d'unité. Suivant un mot plaisantlSf lui appartient : « C'est un coureur qui pousse toujours, comme un cosaque qui fait des pointes. » L'abus des rapprochements et des antithèses historiques dépasse tout ce qu'on peut imaginer : Lycurgue et Saiut-Just, Mégadès et Tallien, Epiménide et M. de Fliqs, Solon et M. de Nivernais; et à côté de ces défauts, on se heurte à des pages remarquables et piquantes, comme le parallèle des Français et des Athéniens, reproduit en partie dans le Génie du Christianisme. Chateaubriand n'a pas encore le sentiment du ridicule.
En d'autres termes, c'est un livre où il n'y a que des morceaux ; point d'enchaînements et de développements continus. Malgré ses hardiesses de pensées, l'auteur se sépare déjà de la philosophie du svia 6 siècle et il lui dit ; « A quoi bon, quand
l'édifice sera miné, étaler sa ruine ? » C'est par là qu'il se préparait, à son insu, à cette attaque violente des encyclopédistes et de leur temps, qui est le fond même de son futur ouvrage, le Génie du Christianisme.
Au milieu de fragments éloquents, comme le chapitre intitulé Aux infortunés, Chateaubriand ne trouve rien de mieux, comme conclusion, que de proposer à ses lecteurs de venir passer avec lui une nuit chez les sauvages ; on doit reconnaître que le style avec ses recherches d'archaïsme n'est pas encore fondu et n'a pas encore acquis les qualités de perfection que lui donneront les conseils et les avis de la petite société de M me de Beaumont. On n'écrit du reste avec mesure la langue française que dans sa patrie. Le séjour en France était la condition du développement du talent de l'auteur de Y Essai.
Il y a cependant plus que des promesses dans cette description d'une nuit dans les forêts américaines, description que Ton retrouve, avec les modifications opérées par le goût, dans le Génie du Christianisme :
• La lune était au plus haut point du ciel ; on voyait çà et là, dans de grands intervalles épurés, scintiller mille étoiles. Tantôt la lune reposait sur un groupe de nuages qui ressemblait à la cime de hautes montagnes couronnées de neige ; peu à peu ces nues s'allongeaient, se déroulaient en zones diaphanes et onduleuses de satin blanc, ou se transformaient en légers flocons
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d'écume, en innombrables troupeaux errants dans les plaines bleues du firmament* Une autre fois, la voûte aérienne paraissait changée en une grève où Ton distinguait les couches horizontales, les rides parallèles tracées par le flux et le reflux régulier de la mer ; une bouffée de vent venait encore déchirer le voile, et partout se formaient dans les cieux de grands bancs d'une ouate éblouissante de blancheur, si doux à l'œil, qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité. La scène sur la terre n'était pas moins ravissante; le jour céruséen et velouté de la lune flottait silencieusement sur la cime des forêts, et, descendant dans les intervalles des arbres, poussait des gerbes de lumières jusque dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres. L'étroit ruisseau qui cou* lait à mes pieds, s'enfoncant tour à tour sous des forêts de chênes-saules et d'arbres à sucre, et reparaissant un peu plus loin dans des clairières tout brillant des constellations de la nuit, ressemblait à un ruban de moire et d'azur, semé de crachats de diamants, et coupé transversalement de bandes noires. De Pautre côté de la rivière, dans une vaste prairie naturelle, la clarté de la lune dormait sans mouvement sur les gazons, où elle était étendue, comme des toiles. Des bouleaux dispersés çà et là dans la Savane, tantôt, selon le caprice des brises, se confondaient avec le sol, en s'enveloppant de gazes pâles, tantôt se détachaient du fond de craie, en se couvrant d'obscurité et formant comme des îles d'ombres flottantes sur une mer immobile de lumière. Auprès, tout était silence et repos, hors la chute de quelques feuilles, le passage brusque d'un vent subit, les gémissements rares et interrompus de la hulotte ; mais au loin, par intervalle, on entendait les roulements solennels de la cataracte de Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de déserts en déserts et expiraient à travers les forêts solitaires. » (Tome I" r , Essai, p. 578-580. Edit. Lefèvre-Lavocat, 1839.)
Rousseau était alors l'auteur de prédilection de Chateaubriand, et en parlant de lui, il disait : « Peut-être n'y a-t-il dans le monde entier que cinq ouvrages h lire ; YEmile en est un. » Qu'on mette en parallèle les Rêveries d'un promeneur solitaire et les descriptions des Natches et de cette nuit d'Amérique, et Ton jugera du bond qui sépare les deux écrivains. Lorsque Chateaubriand jetait en arrière un œil de regret, pour retrouver ses méditations enchantées, et le charme secret d'une ftme jouissant d'elle-même, c'est au sein
des immenses déserts de l'Amérique que ses souvenirs le replongeaient.
V Essai sur les Révolutions^ qui devait être une
sorte d'epcyclopédie historique et dont il parle « comme le compendium de son existence », ne fut même pas connu des personnages de l'émir gration ; ce fut sous la Restauration que ceux dont il avait choqué les passions ou blessé les intérêts, ramassèrent l'Essai, pour s'en servir comme d'une arme de parti.