‹ ChateaubriandChapitre 14 sur 24 · LES NATCHEZ · texte numérisé non relu

LES NATCHEZ

nière des épopées en prose, avec le merveilleux de toutes les espèces, y compris le merveilleux chrétien. On y voit pèle et mêle des muses et des anges, des démons et des génies, des personnages allégoriques, comme la Nuit et la Mort, l'Amitié et la Renommée; ce sont des invocations, des s&? crifices, des prodiges, des comparaisons multipliées. En un mot, Pouvrage n'a ni queue, ni tête, mais il est plein de talent et de promesses. II ne faut pas oublier, avant de le juger, que Chateaubriand avait alors 23 ans.

La première partie, malgré les tours de force d'imagination, est donc fausse et maniérée, comme le genre lui-même. C'est là qu'on lit des phrases comme celle-ci : le tube enflammé, surmonté du glaive de Bayonne; mais toute la seconde partie est du vrai Chateaubriand. Le récit reprend son cours après le vu livre, et le roman remplace le poème.

Rappelons-nous que René est tiré du manuscrit des Natchez et que Chateaubriand, après sa revision de 1825, a laissé paraître, sans changements, la lettre souvent citée de René à Céluia, lettre si étrange, qui jette un jour si éclatant sur l'état de son âme.

Et d'abord ces lignes servaient de préambule :

« Me voici seul ! Nature qui m'environnez, mon cœur vous idolâtrait autrefois; serais-je devenu insensible à vos charmes? Le malheur m'a touché, sa main m'a flétri. Qu'ai-je gagné en venant sur ces bords? Insensé,

levais* ta pas apercevoir que Ion cœur ferait Ion ment, quels que fussent les lieux balaies par toi ? tries de ma jeunesse, pourquoi renaisses-voua dans souvenir? Toi seule, o mon Amélie, tu «s pris le i que tu devais prendre! Du moins, si lu pleures, c'est i les abris du port. Je gémis sur les vagues, au mide la tempête. ■ (Pages 349-350. Edition Lefèvrew»t, Paris, 1831.)

hateaubriand n'a pas corrigé les passages aui- U:

Un grand malheur m'a frappé dans ma première esse ; ce malheur m'a fait tel que vous m'avez vu, été aimé, trop aimé I L'ange qui m'environna de sa xesse mystérieuse, ferma pour jamais, sans les -, les sources de mon existence. Tout amour me fit ■eur! Un modèle de femme' était devant moi, dont ne pouvait approcher; intérieurement consumé de ions, par un contraste inexplicable, je suis demeuré é sous la main du malheur... » (Page 481.) Toutefois, ne croyez pas désormais recevoir impunél les caresses d'un autre homme; ne croyez pas que àibles emnrassementa puissent effacer de votre ame ; de René. Je vous ai tenue sur ma poitrine, au midu désert, dans tes vents de l'orage, lorsqu'après i avoir portée de l'autre coté d'un torrent, j'aurais .u vous poignarder pour Axer le bonheur dans votre , et pour me punir de vous avoir donné ce bonheur, t loi, Être suprême, source d'amour et de beauté, t toi seul qui me créas tel que je suis, et toi seul me i comprendre, ■ (Page 485.) Je m'ennuie de la vie! l'ennui m'a toujours dévoré ; ui intéresse les autres hommes ne me touche point. .eur ou roi, qu'aurais-je fait de ma houlette ou de ma

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couronne ? Je serais également fatigué de la gloire et du génie, du travail et du loisir, de ]a prospérité et de l'infortune. En Europe, en Amérique, la société et la nature m'ont lassé; je suis vertueux sans plaisir ; si j'étais criminel, je le serais sans remords. Je voudrais n'être pas né, ou être 4 jamais oublié. » (Page 486, les Natchet.)

On ne peut pas pousser plus loin l'amertume.

Tout l'ouvrage offre ce contraste d'une imaginalion sombre, d'une ironie eaehée, et de tableaux

d'une fraîcheur incomparable. D'une part nous saisissons au vif dans le jeune Chateaubriand ce qu'on a appelé plus tard, eq plein romantisme, YhQmme (ml ;

i René n'avait point changé de nature, U accomplis^ sait son sort dans tante sa rigueur. Déjà, la distraction qu'un long voyage et des ohjets nouveau* avaient produite dans son Ame, cqmmenGait * perdre sa puissance. Lies tristesses du frère d'Amélie revenaient et le souvenir de ses, chagrins, an lien de s'affaiblir par le temps, semblait s'accroître, tes déserts n'avaient pas pins satisfait ïtené que le monde, et dans rinsaMabitité de ses vagues désirs, il avait déjà tari la solitude comme U avait épnisé la société. Personnage immobile an milieu de tant de personnages eu mouvement, centre de mille passions qu'il ne partageait pas, objet de toutes les peu-: sées par des raisons diverses, le frère» d'Amélie devenait ja cause invisible de tout. Aimer et souffrir était la double fatalité qu'il imposait 4 quiconque s'approchait de sa personne. Jeté dans le monde, comme un grand malheur, sa pernicieuse influence s'étendait au* êtres environnants : c'est ainsi qu'il y a de beau* arbres sous lesquels on ne peut s'asseoir, ou respirer, sans mourir. *

Le poète, d'autre part, se retrouve tout entier dans des esquisses d'une grâce achevée et dans la création de cette Mila v que le pinceau, neuf encore, de Chateaubriand s'est plu à revêtir de toutes les gentillesses de l'adolescence.

Rappelons-nous la récolte de la folle avoine :

« On remonte le courant pour arriver au lieu de la moisson. Les chênes-saules, dont la rivière était bordée, y répandaient l'ombre; les pirogues s'ouvraient un chemin à travers les plantes qui couvraient de feuilles et de fleurs la surface de l'eau. Par intervalles, l'œil pénétrait la profondeur des flots roulant sur des sables d'or ou sur des lits veloutés d'une mousse verdoyante ; des martins-pêcheurs se reposaient sur des branches pendantes au-dessus de Tonde, ou fuyaient devant les canots, en rasant le bord de la rivière. On arrive au lieu désigné : c'était une baie où la folle avoine croissait en

abondance Le champ était moissonné. La lune se

leva pour éclairer le retour de la flotte ; sa lumière descendait sur la rivière, entre les saules à peine frémissants. Déjeunes Indiens et de jeunes Indiennes suivaient les canots à la nage, comme des sirènes ou des tritons ; l'air s'embaumait de l'odeur de la moisson nouvelle, mêlée aux émanations des arbres et des fleurs... lune, que tu es belle dans ta tristesse l Tes regards veloutent l'azur du ciel; ils rendent les nues diaphanes; ils font briller les fleuves comme des serpents; ils argentent la cime des arbres; ils couvrent de blancheur le sommet des montagnes ; ils changent en une mer de lait les va-* peurs de la vallée. Mila nageait près du canot; enve^ loppée d'un voile, elle ne montrait au-dessus de l'eau que ses épaules demi-nues et sa tête humide ; quelques épis de folle avoine, capricieusement tressés, ornaient

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