HISTORIQUE ET CRITIQUE
Le 18 avril 1802, un TeDeum solennel, chanté à Notre-Dame, consacrait un-grand fait social, le rétablissement du culte catholique. Le matin même, le Concordat avait été publié, dans tous les quartiers de Paris, avec appareil, et par les principales autorités. Pour compléter l'effet que le premier consul avait voulu produire, ce même jour, Fon-r tanes rendait compte, dans le Moniteur, d'un livre nouveau, qui faisait beaucoup de bruit en ce moment : c'était le .Génie du Christianisme. L'arli^ cle portait, inscrit en tête, ce mot de Montesquieu : « Chose admirable ! la Religion chrétienne qui ne semble avoir d'objet que la félicité de l'autre vie, fait encore notre bonheur dans cette vie. »
Comment Chateaubriand avait-il été amené à composer ce livre ? « La mort de ma mère, dit-il, fixa mes convictions religieuses. Je commençais
à, écrire, en expiation de l'Essai, le Génie du Christianisme. Lorsque, rentré en France, je publiai ce dernier ouvrage, je plaçai dans la préface la confession suivante : Mes sentiments religieux n'ont pas toujours été ce qu'ils sont aujourd'hui. Tout en avouant la nécessité d'une religion et en admirant le Christianisme, j'en ai cependant méconnu plusieurs rapports. Frappé des abus de quelques institutions et des vices de quelques hommes, je suis tombé jadis dans les déclamations et les sophismes. Je pourrais en rejeter la faute sur ma jeunesse, sur le délire des temps, sur la société que je fréquentais ; mais j'aime mieux me condamner ; je ne sais point excuser ce qui n'est point excusable. »
Lié à un événement mémorable, rattaché aux circonstances qui facilitaient son retentissement, le Génie du Christianisme était attendu C'était comme la frise sculptée autour du grand édifice que Bonaparte venait d'élever.
L'ouvrage se compose de quatre parties, qui se divisent elles-mêmes en livres. La première traite des dogmes et de la doctrine ; la seconde développe la poétique du Christianisme ; la troisième continue l'examen des beaux-arts et de la littérature dans leur rapport avec la religion ; la quatrième parle du culte, c'est à-dire de tout ce qui concerne les cérémonies de l'Eglise et de tout ce qui regarde le clergé. C'est beaucoup moins une apologétique qu'une série de tableaux.
Le christianisme de Chateaubriand, encore quç très vivant en lui, n'est pas profond. Le théolor gien et le peintre s'embarrassent mutuellement; ils échangent et confondent leurs arguments; Ainsi son idée première était de donner Atala et René, comme chapitres du Génie du Christia' nisme, ce qui eût été une faute de goût. René lui» même a paru d'abord dans le Génie, il n'en a étç détaché qu'en 1805.
C'est la première partie de l'ouvrage qui a jus» lement donné le plus de prise à la critique.
Certains arguments, sans faire douter de la sincérité de Chateaubriand, trahissent cependant un oubli de la gravité du sujet. Ailleurs, l'argumentation est insuffisante, presque puérile, si elle n'est pas ridicule. Une vraie chrétienne comme M rae la duchesse de Broglie ne s'y est pas trompée; et Ton peut lire dans le tome H des Souvenirs de M. de Barante, une lettre d'elle où la faiblesse des développements religieux et théologiques est vivement relevée. Sans doute nous sommes loin de Bossuet et de Pascal. Chateaubriand n'est pas un Père de l'Eglise ; de descriptions en descriptions magnifiques, il arrive à la fin de son livre, où la poésie occupe plus d'espace que la religion. Le vrai litre serait le titre primitif : Beautés de la Religion chrétienne.
Le temps voulait cela. L'auteur s'adressait aux générations du xvin e siècle, plus sensibles aux arguments d'imagination qu'aux raisons du fond.
11 s'agissait de charmer et de ramener les cœurs ; on les ramène plus par les larmes que par la logique. Chateaubriand lui-même avait pleuré, après avoir iu la lettre de sa sœur M me de Farcy, lui annonçant la mort de leur mère, et il nous dit que c'est par les larmes qu'il a cru au christianisme. De même la France, en lisant son livre, fut et resta émue. Le christianisme fut victorieux par l'admiration. En eût-il été de même, s'il se fût agi de l'œuvre d'un théologien ou même
d'un philosophe ? L'eût-on écouté ?
Les amis de Chateaubriand, même M m6 de Beaumont, savaient bien qu'il avait plus d'imagination brillante que de pensée profonde et vigoureuse ; et, dans la solitude de Savigny, ils l'engageaient à s'appliquer plutôt à glorifier la beauté du christianisme, que d'en prouver la vérité. S'il n'a pas fait un traité, il a presque écrit un poème ; et le poème est une œuvre d'art et de critique d'une haute portée. La poétique du christianisme, qui tient la plus grande place dans l'ouvrage, est en réalilé le vrai sujet et la partie la plus neuve, la plus exquise et la plus durable.
Les idées littéraires de Chateaubriand se ramènent, dans leur cause essentielle, à sa vive répulsion à l'endroit du xvm 6 siècle. Sur ce point, dès son retour en France, il avait pris position dans une circonstance mémorable : Fontanes, dans des articles du Mercure, avait critiqué l'ouvrage de M 106 de Staël sur la Littérature. Celle-ci
MADAME DE BBÀUMONT