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crut devoir y répondre en tête de la seconde édition. Chateaubriand, dans une lettre publique, adressée à son ami, intervint, prit à parlie la doc« trine delà perfectibilité et s'en déclara hautement l'adversaire : « Vous n'ignorez pas, disaitil, que ma folie à moi est de voir Jésus Christ partout, comme M me de Staël la perfectibilité... Vous savez ce que les philosophes nous repro* chentànous autres gens religieux. Ils disent que nous n'avons pas la tête forte... On m'appellera; capucin, mais vous savez que Diderot aimait fort les capucins... » — Après avoir invoqué le nom de Pascal, Chateaubriand ajoutait : a Vous voye? que je commence à me mettre à l'abri sous un ; grand nom, afin que vous épargniez un peu mes idées étroites et ma superstition antiphilosophique. »
Ne pas prendre le xvm e siècle pour modèle, tel' est le fond des doctrines de Chateaubriand. Ilrompait avec toute la tradition classique, dont lè^ xvm e siècle était l'héritier direct, et, nous devons ajouter, l'héritier appauvri. II se montrait par ; conséquent absolument contraire à l'emploi de lamythologie, « Elle rapetisse la nature. C'est le christianisme qui, en chassant les petites divinités des bois et des eaux, a seul rendu au poète la liberté de représenter les déserts, dans leur liberté première. » Il faisait rentrer dans la littérature la foi religieuse que Boileau en avait exclue, et il demandait un art chrétien, préférant
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l'architecture gothique à l'architecture grecque, en même temps qu'il plaçait la Bible au premier rang dés; poèmes. ' ' :
. S' agit-il des rapports dfcla littérature et de la morale ? Comme le christianisme à eu pour principal effet de renouveler le fonds moral c(e L'homme, Chateaubriand mettait en infériorité la morale antique qui prescrivait la vertu uniquementpar estime de soi-même. Non seulement nos grands littérateurs chrétiens, Pascal et nos serijaonnàires, sont replacés sur le piédestal, mais, l'inspiration elle-même de notre littérature classique, puisée dans la morale antique et le stoïcisme, est attaquée dans sa source et considérée comme factice. Les œuvres chrétiennes des maîtres, telles que Polyeucte , Athalie, et même YAlzire&ei Voltaire, contestées à leur apparition, .à cause uniquement de leur caractère, sont remises au sommet. En attestant qu'on ne sépare pas son esprit et son âme, son génie et son cœur, Chateaubriand ne faisait que se prendre lui-même pour exemple, et il soulevait, en d'autres termes, la critique de l'art impersonnel. Grave et opportune question !
. Certes, il n'avait pas d'efforts à faire pour affirmer qne l'écrivain ne peut jamais exprimer autre chose que ce qu'il est, et que si nos plus grands classiques ont dérobé leurs propres sentiments dans leurs tragédies, c'est avec leur âme qu'ils ont senti ; mais c'est l'unité de la vie littéraire de ,
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Chateaubriand, que même dans le livré le plus didactique qu'il ait conçu, les traces de sa personnalité sont visibles; Être moderne* être f $pimême, être chrétien, en littérature^ c'était, comme doctrine, la plus éclatante rupture avec L'esprit de l'antiquité et avec les écrivains êes xvn-^et xvm e siècles. C'est en ce sens que le Génie • du Christianisme apportait une véritable* révolution. Qui ne voit que tout le Romantisme, les Méditations poétiqves, les Feuilles d'automne, Eloa et bien; d'autres œuvres encore, sont sorties de là ?
Chateaubriand: n'a retenu dupasse qu'un vieux ressort, une machine usée, au service de l'épopée: nous voulons parler du merveilleux. Sur ce point spécial; imitant les anciens, il est remonté au moyen âge, a tenté de ressusciter le merveilleux chrétien, avec Dieu, la* Vierge, les anges, et les démons. 11 ne s'est pas aperçu qu'il était dans cette tentative en pleine contradiction avec lui^ même ; que la foi religieuse est un sentiment personnel dont la sincérité exclut l'artificiel ; qu'autre chose est d'être inspiré par ce sentiment, et autre chose de décrire un paradis, un enfer, un purgatoire, dans un temps de libre examen, de critique scientifique et de raison absolue. » La « vraie poésie chrétienne, à dit M. Faguet, est « dans la peinture de ces grandes âmes qu'envahit « peu à peu et inonde le mystère redoutable et, « infini qu'elles portent en elles. » Le sentiment religieux se suffit à lui-même et n'a pas besoin de
voir par les yeux le côté extérieur des choses invisibles.
C'est le point faible des idées littéraires de Chateaubriand; mais dans l'ensemble, leur force, leur originalité, leur fécondité n'en sont pas diminuées. Qu'on ne croie pas que ce soit sous une forme didactique et pédante qu'il les ait exposées. En véritable artiste, pour ne pas fatiguer l'esprit du lecteur, il a composé son livre d'une façon merveilleuse. Nous ne prendrons pas de citations dans les chapitres où le théologien et le peintre échangent et confondent leurs arguments, « où, quand la preuve fait défaut, l'image est là « pour faire le compte ». Au milieu de pages brillantes et ingénieuses, quand l'auteur étale trop son érudition, et elle est souvent incomplète et insuffisante, on a justement signalé, comme offrant une large prise à la critique, des passages entiers. Sans doute Chateaubriand a pris soin d'en élaguer dans les éditions dernières; mais il reste encore bien des défauts, que l'écrivain recouvre, par places, de beautés de forme qui parfois sentent la rhétorique. Heureusement que le Grand Solitaire et le Célibataire des mondes ont disparu.
Si l'on veut comparer, avec un autre maître dans l'art de peindre, on pourra choisir, en se souvenant de Buffon, ce tableau où Chateaubriand n'est pas inférieur :
« Lorsque les premiers silences de la nuit et les der-
niers murmures du jour luttent sur les coteaux, au bord des fleuves, dans les bois et dans les vallées, lorsque les forêts se taisent par degrés, que pas une feuille, pas une mousse ne soupire, que la lune est dans le ciel, que l'oreille de l'homme est attentive, le premier chantre de la création entonne ses hymnes à l'Eternel. D'abord il frappe l'écho des brillants éclats du plaisir ; le désordre est dans ses chants. 11 saute du grave à l'aigu, du doux au fort ; il est lent, il est vif : c'est un cœur que la joie enivre, un cœur qui palpite sous le poids de l'amour. Mais, tout à coup, la voix tombe, l'oiseau se tait. Il recommence ! Que ses accents sont changés ! Quelle tendre mélodie ! Tantôt ce sont des modulations languissantes, quoique variées ; tantôt c'est un air un peu monotone, comme celui de ces vieilles romances françaises, chefsd'œuvre de simplicité et de mélancolie. Le chant est aussi souvent la marque de la tristesse que de la joie ! L'oiseau qui a perdu ses petits chante encore; c'est encore l'air du temps du bonheur qu'il redit, car il n'en sait qu'un; mais, par un coup de son art, le musicien n'a fait que changer la clef, et la cantate du plaisir est devenue la complainte de la douleur. »
Mais nous préférons montrer Chateaubriand dans l'expression de sentiments qui ne sont qu'à lui :
« Quelle est cette grande dame qui repose ici près de son époux ? L'un, et l'autre sont habillés dans toute la jtoirfpe'gaUloiseiïin coussin supporte leurs têtes, et leurs têtes sont si appesanties par les pavots de la mort, qu'elles ont fait fléchir cet oreiller de pierre; heureux si ces deux époux n'ont point eu de confidences pénibles à se faire sur le lit de leur hymen funèbre 1 Au fond de cette chapelle retirée, voici quatre écuyers de marbre
bardés de fer, armés de toutes pièces, les mains jointes et à genoux aux. quatre coins de l'entablement d'un tombeau. Ebt-ce toi, Bayard, qui rendais la rançon aux vierges, pour les marier à leurs amants? Est-ce toi, Beau* manoir, qui buvais ton sang, à la bataille des Trente? Est-ce quelque autre chevalier qui sommeille ici? Ces écuyers senjblent prier avec ferveur, car ces vaillants hommes, antique honneur du nom français, tout guerriers qu'ils étaient, n'en craignaient pas moins Dieu du fond du cœur l C'était en criant : Montjoie et Saint-Denis, qu'ils arrachaient la France aux Anglais et faisaient des miracles de vaillance pour l'Eglise, leur Dame et leur Roi. »
. Continuons la lecture de ce titre xi, tome III. Il s'agit des tombeaux de Sainl-Denis :
« Si tout à coup, jetant à l'écart le drap mortuaire qui les couvre, ces monarques allaient se dresser dans leurs sépulcres, et fixer sur nous leurs regards à la lueur de cette lampe!... Oui, nous les voyons tous se lever à demi, ces spectres de rois ; nous les reconnaissons, nous osons interroger ces majestés du tombeau. Hé bien ! peuple royal de fantômes, dites le-nous : \oudriez-vous revivre maintenant au prix d'une couronne ? Le trône vous tente-t-il encore?.... Mais d'où vient ce profond silence? D'où vient que vous êtes tous muets sous ces voûtes? Vous secouez vos têtes royales, d'où tombe un nuage de poussière ; vos yeux se referment et vous vous recouchez lentement dans vos cercueils l
« Mais où nous entraîne la description de ces tombeaux déjà effacés de la terre? Elles ne sont plus, ces sépultures 1 Les petits enfants se sont joués avec les os des puissants monarques ; Saint-Denis est désert ; l'oiseau l'a pris pour passage, l'herbe croit sur ses autels
brisés, et au lieu du cantique de la mort, qui retentissait sous ses dômes, on n'entend plus que des gouttes de pluie qui tombent par son toit découvert,; la chute de quelque pierre qui se détache de ses murs en ruine, ou le son de son horloge, qui va roulant dans les tombeaux vides' et les souterrains dévastés. ».
Il est un autre côté de son esprit que montre Chateaubriand, dans la seconde et la troisième partie de son beau livre, et qui n'est pas moins digne de remarque.
Sans abandonner sa thèse sur la supériorité du christianisme vis-à-vis de tout ce qui Ta précédé, en littérature, en poésie, en beaux-arts, il a senti l'antiquité et il en a rappris à notre pays le chemin. Sans doute «c'est par l'imagination plutôt que « par la science qu'il y ramenait le public jd ; mars qu'importe? Il a atteint le but, la mode Ta suivi ; la chaîne de la tradition, comme on l'a dit, fut renouée. Il faut se garder de penser que Chateaubriand soit insuffisant/ en traitant un pareil sujet. Les maîtres de la critique reconnaissent que l'expression des sentiments et des beautés classiques n'a pas été poussée plus loin et que Chateaubriand a trouvé pour les apprécier des nuances exquises. Nous ne saurions mieux l'établir qu'en empruntant les phrases saillantes à la comparaison de Virgile et de Racine !
« Ces deux grands poètes ont tant de ressemblances, qu'ils pourraient tromper jusqu'aux yeux de la Muse,
comme ces jumeaux de l'Enéide qui causaient de douces méprises à leur mère.
« Tous deux polissent leurs ouvrages avec ïe môme soin, tous deux sont pleins de goût, tous deux hardis, et pourtant naturels dans l'expression, tous deux sublimes dans la peinture de l'amour ; et, comme s'ils s'étaient suivis pas à pas, Racine a fait entendre dans Estherje ne sais quelle suave mélodie, dont Virgile a pareillement rempli sa seconde églogue, mais toutefois avec la différence qui se trouve entre la voix de la jeune fille et celle de l'adolescent, entre les soupirs de l'innocence et ceux d'une passion criminelle.
« Voilà peut-être en quoi Virgile et Racine se ressemblaient ; voici peut-être en quoi ils diffèrent :
« Le second est en général supérieur au premier dans l'invention des caractères : Agàmemnon, Achille, Oreste, Mithridate, Acomat, sont fort au-dessus des héros de YEnéide. Enée et Turnus ne sont beaux que dans deux ou trois moments ; Mézence seul est fièrement dessiné.
« Cependant, dans les peintures- douces et tendres, Virgile retrouve son génie : Evandre, ce vieux roi d'Arcadie, qui vit sous le chaume, et que défendent deux chiens de berger, au même lieu où les Césars, entourés des prétoriens, habiteront un jour leur palais ; le jeune Pallas, le beau Nausus, Nisus et Euryale sont des personnages divins.
« Dans les caractères de femmes, Racine reprend la supériorité: Agrippine est plus ambitieuse qu'Amate, Phèdre plus passionnée que Didon.
« Nous ne parlons point d'Athalie^ parce que Racine, dans cette pièce, ne peut être comparé à personne : c'est l'œuvre le plus parfait du génie inspiré par la religion.
« Mais, d'un autre côté, Virgile a pour certains lecteurs un avantage sur Racine; sa voix, si nous osons nous exprimer ainsi, est plus gémissante, et sa lyre plqs
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plaintive. Ce n'est pas que l'auteur de Phèdre n'eût été capable d'éprouver celte sorte de mélodie des soupirs. Le rôle d'Andromaque, Bérénice tout entière, quelques stances des cantiques imités de l'Ecriture, plusieurs strophes des chœurs à'Esther et d'Athalie montrent ce qu'il aurait pu faire dans ce genre ; mais il vécut trop à la ville, pas assez dans la solitude. La cour de Louis XIV, en lui donnant la majesté des formes et en épurant son langage, lui fut peut-être nuisible sous d'autres rapports; elle l'éloigna trop des champs et de la nature.
o Nous avons déjà remarqué qu'une des premières causes de la mélancolie de Virgile fut sans doute le sentiment des malheurs qu'il éprouva dans sa jeunesse. Chassé du toit paternel, il garda toujours le souvenir de sa Mantoue ; mais ce n'était plus le Romain de la République, aimant son pays à la manière dure et âpre des Brutus : c'était le Romain de la monarchie d'Auguste, le rival d'Homère et le nourrisson des Muses. Virgile cultiva ce germe de tristesse, en vivant seul au milieu des bois. Peut-être faut-il encore ajouter à cela des défauts particuliers. Nos défauts moraux ou physiques influent beaucoup sur notre humeur, et sont souvent la cause du ton particulier que prend notre
caractère Il semble qu'en approchant du tombeau,
le cygne de Mantoue mit dans ses accents quelque chose de plus céleste, comme les cygnes de l'Enrôlas, consacrés aux Muses, qui avant d'expirer avaient, selon Pythagore, une vision de l'Olympe, et témoignaient leur ravissement par des chants harmonieux.
« Virgile est l'ami du solitaire , le compagnon des heures secrètes de la vie. Racine est peut-être au-dessus du po<Me latin parce qu'il a fait Athalie ; mais le dernier a quelque chose qui remue plus doucement le cœur. On admire plus l'un, on aime plus l'autre.
a Le premier a des douleurs trop royales.
t Le second parle davantage à tous les rangs de la société'. ,
« En parcourant les tableaux des vicissitudes humaines tracées par Racine, on croit errer dans les parcs abandonnés de Versailles; ils sont vastes et tristes; mais, à travers leur solitude, on distingue la main régulière des arts et les : vestiges des grandeurs.
« Les tableaux de Virgile, sans être moins nobles, ne sont pas bornés à de certaines perspectives de la vie; ils représentent toute la nature ; ce sont les profondeurs, l'aspect des montagnes, les rivages de la mer, où des femmes exilées regardent en pleurant l'immensité des flots :
« .... Cunctaeque profundum Pontum adspectabant fientes. »
C'est par ces côtés, qu'on ne signale plus assez à l'admiration, que Chateaubriand est un grand lettré- Pascal avait dit qu'à ceux qui ont de la répugnance pour la religion, il fallait commencer par leur montrer qu'elle est vénérable et en donner respect; après, la rendre aimable et faire souhaiter qu'elle fût vraie ; et puis, montrer par des preuves incontestables qu'elle est vraie. Chateaubriand a satisfait aux deux premières candiditions de Pascal; s'il a fait quelques omissions^ s'il n'a pas tiré parti pour sa cause du Dante et de Pétrarque, il reconnaît lui-même que dans les arts ce qu'il a dit est étriqué et faux. A cette époque il Savait vu ni l'Italie, ni la Grèce, ni l'Egypte. Il n'a pas fait, comme le lui reproche juslement Gin-
guené, un chapitre sur les services rendus par lcj sentiment religieux à la musique, <c la languedans laquelle causent les anges ». Il n'a connu ni le Miserere de Palestrina, ni les Psaumes de Marcello, ni leStabat de Pergolèse, ni même le Requiem d'un de ses contemporains qui s'appelait Mozart. Mais toutes ces observations ne diminuèrent pas l'autorité du Génie du Christianisme. La critique de ce beau livre a été spirituellement faite par Joubert, dans une lettre à M me de Beaumont;
« Dites -lui que c'est plus de son savoir que de son génie qu'on est curieux ; que c'est de la beauté et non de la vérité qu'on cherchera dans son ouvrage ; que son esprit seul, et non passa doctrine, en pourra faire la fortune ; qu'enfin il compte sur Chateaubriand, pour faire aimer le christianisme, et non pas sur le christianisme pour faireaimer Chateaubriand... Notre ami n'est pas un tuyau comme tant d'autres; c'est une source, et je veux que tout paraisse jaillir de lui ; ses citations sont pour la plupart des maladresses ; quand elles deviennent des nécessités, il faut les jeter dans des notes. Ecrivain en prose, M. de Chateaubriand ne ressemble pas aux autres prc* sateurs ; par la puissance de sa pensée et de ses mots, sa prose est de la musique et des vers. Qu'il fasse son métier ; .qu'jl nous enchante I II rompt trop souvent les cercles tracés par sa maçie* »
Chateaubriand a suivi le coftseil de Joubert, sur un autre point encore. Cet Athénien, touché de la grâce socratique, épris desaiateté et debeau idéal* avait agi, dans ses conversations, sur son ami ; il
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avait incliné son goût vers l'antiquité. Si la poétique de Chateaubriand est chrétienne, il a néanmoins lu Y Iliade et Y Œdipe Roi, Homère et Sophocle, parce qu'il est épris avant tout de noblesse et d'harmonie ; il n'a jamais voulu admettre le laid, comme partie intégrante de l'œuvre d'art. La révolution littéraire qu'il a entreprise, ne va pas jusqu'à déformer la tradition, il la renouvelle. Mais s'il soutient la théorie de l'unité dramatique, il combat le mélange du bouffon et du tragique. Ses fils romantiques et surtout le plus célèbre d'entre eux ont dépassé les idées de leur ancêtre, tout en acceptant sa succession.
Chateaubriand n'a pas fléchi davantage jusqu'au bout de son œuvre, dans son antipathie pour l'école voltairienne et pour cette doctrine de la perfectibilité, qu'en vertu de son scepticisme, il avait attaquée dans Y Essai et qu'il réfute dans le Génie du Christianisme, en vertu de sa foi chrétienne: c'est l'idée maîtresse du livre. Il rétablit les vraies distances troublées par l'engouement des contemporains, et rabaisse les noms qui avaient été placés trop haut.
Pour ne pas le quitter, sans en garder une impression de poésie digne de la Grèce, relisons ces lignes empruntées au chapitre où les migrations de certains oiseaux, comme les cygnes, sont comparées à l'émigration des hommes, ces lignes qui sont belles, comme une épigrammede Léonidas de Tarenle ;
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« Ce n'est pas toujours en troupes que les oiseaux visitent nos demeures ; quelquefois deux beaux étrangers, aussi blancs que de la neige, arrivent avec des frimas; ils descendent au milieu des bruyères, dans un lieu découvert, et dont on ne peut approcher sans être aperçu ; après quelques heures de repos, ils remontent sur les nuages. Vous courez à l'endroit d'où ils sont partis et vous n'y trouvez que quelques plumes, seule marque de leur passage, que le vent a déjà dispersées. Heureux le favori des Muses, qui, comme le cygne, a quitté la terre sans y laisser d'autres débris et d'autres souvenirs que quelques-unes de ses ailes t f>
Nous le reconnaissons à celte grâce exquise : c'est le jeune homme qui emportait dans son sac un Homère en partant pour l'armée des princes ; c'est le frère de Lucile, lorsque, couché dans les roseaux au bord de l'étang de Combourg, les soirs d'automne, il suivait des yeux, dans le ciel, la longue file des canards sauvages et des hirondelles qui partaient.
Pendant la première moitié de ce siècle, le Génie du Christianisme a été entre toutes les mains ; si la langue n'a pas atteint, dans toutes les pages, la perfection qu'elle aura dans René et les parties saillantes des Martyrs, elle est en continu progrès, et Chateaubriand, à 32 ans, est en pleine possession de la gloire*