CHAPITRE XIII
INFLUENCE DE CHATEAUBRIAND. Qu' EN RESTE-T-IL ?
Telle est l'œuvre de Chateaubriand.
Elle prit de plus en plus possession des intelligences, à mesure que s'éteignaient les derniers représentants du xvm e siècle ; elle a captivé plusieurs générations.
L'originalité de Chateaubriand est d'avoir compris que le développement dePindividu, principale conséquence- de la Révolution française, avait amené une rupture avec l'esprit de la société des deux âges précédents ; que ces temps d'heureuse sociabilité étaient trop enchantés d'eux-mêmes, pour se complaire dans l'étude du passé, dont ils n'avaient pas même le sens ; que le voile qui nous séparait de ce passé, devait se lever. Chateaubriand avait pressenti que les âmes troublées se sentaient isolées et impuissantes et qu'au rire de l'incrédulité succédait son malaise. Une croyance vague encore se substituait progressivement au scepticisme que Chateaubriand bat-
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tait en brèche, après avoir subi son empire. Le spiritualisme renaissait au lendemain de la plus complète anarchie morale, et Chateaubriand, sans trop de profondeur dogmatique, l'avait uni au sentiment chrétien, dans la proportion qui convenait merveilleusement aux dispositions de son époque : et la jeunesse, avide de croire, allait, l'Empire une fois tombé, se lancer à la suite du nouvel Orphée. Pendant qu'elle assistait, comme témoin, aux merveilles ou aux désastres de la prodigieuse épopée militaire que Napoléon écrivait de son épée, Chateaubriand et M me de Staël restaient les seuls gardiens du feu sacré presque éteint. Partout en dehors d'eux, dans le monde des académies, les formes étaient vides, la discipline, glaciale.
Dès que la paix avait été assurée, les inquiétudes calmées, les âmes avaient pu se livrer sans contrainte à leurs rêves, et l'on put s'apercevoir que Chateaubriand y avait fait éclore une poésie inconnue. Au-dessus du bruit des batailles, il avait représenté l'idéalité humaine, et il avaiteu une action invisible ; elle fut,au début, très aristocratique, elle s'adressa à l'élite : une sève de vie nouvelle circula dans les veines de la jeunesse éclairée ; et quand le régime représentatif fut maître du pays, on se laissa presque enivrer de lyrisme et d'art. On venait de retrouver le grand secret perdu.
« Nous étions soulevés comme par des souffles, a dit
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un contemporain, et il nous semblait que nous allions être emportés vers un radieux avenir. »
C'était le Romantisme qui naissait et Chateaubriand en était le créateur ; à ses débuts l'école romantique fut à la fois chrétienne et royaliste, en attendant qu'elle devînt, comme, on disait alors, shakespearienne, et que la bonne lame de Tolède frappât d'estoc et de taille.
La réforme poétique commence d'abord ; et dans les premières préfaces des Odes, dans la préface de Cromwell, Victor Hugo estime que l'histoire des hommes ne présente de poésie que jugée du haut des idées monarchiques et religieuses, et il réédite les idées de Chateaubriand sur le renouvellement de l'art par le christianisme. Le poète des Méditations, dans ses ravissements, dans ses élévations les plus ferventes, suit la .même voie. Le premier Alfred de Vigny, celui d'avant la Maison du Berger et d'avant les Destinées, est le plus sincère de la famille de René ; et si dans les chants d'Alfred de Musset, la révolte, le désespoir ou l'exaltation de l'amour inspirent les plus beaux vers, on entend encore dans leurs malédictions ou dans leurs sanglots, l'écho affaibli de la prière.
Mais ce n'est que le moindre côté de l'influence littéraire de Chateaubriand. Après avoir inspiré aux nouveaux adeptes de l'école romantique le sentiment religieux, il a substitué dans les œuvres
d'imagination, qu'elles s'appellent élégie, poème ou roman, la vie personnelle, et le caractère subjectif à un régime de convention. Comme il n'avait peint que lui-même dans tous ses héros, il apprit aux poètes à chanter leur cœur, aux romanciers à raconter leurs souffrances, leurs dédains, ou leurs joies, sous le masque de leurs personnages ; et comme on atteint bien vite le fond de la nature humaine, en parlant de soi, les notes les plus persistante dans la bouche de René, c'est-à-dire la tristesse et le désenchantement passèrent dans le romantisme. Il a transformé les mœurs, en créant le mal du siècle. Les plus désespérés furent les chants les plus beaux, et Olympia, quoique plus robuste et plus sain, et plus artiste et plus sensuel qu'amoureux, a été lui-même un moment atteint de la maladie, dans les Feuilles d^Jut omne^ les Chants du Crépuscule, et les Rayons et les Ombres.
La noblesse que laisse après elle toute blessïïi au cœur, c'est Chateaubriand qui l'apporte aux jeunes générations de 1820 à 1830, avec l'ironie du bonheur, avec le sentiment de la fragilité des V
choses humaines et du peu de durée de l'amour. Jamais, depuis Pascal, cette impossibilité d'être heureux n'avait pénétré à ce point la littérature et ne lui avait donné ce caractère. Le sentiment de l'immortalité de l'âme s'accrut ainsi, chez tous les poètes de cette période, de l'impuissance de goû- i
ter les vraies félicités sur la terre.
Certes, inventer un état psychologique n'est
pas commun, mais créer des altitudes moi nés qui confinèrent au ridicule, n'est pas plus donné au premier venu; c'est ce qui ar L'Homme fatal, Hernani, Didier, Antony, amen incompris, les pâles adolescents, aux longs veux, avec l'esprit amer dont on raffolait, un certain monde. La tendresse, la passioi suffisaient plus pour faire un amoureux accoi Il fallait encore une certaine fierté dédaigneux ne sais quoi de mystérieux ; derrière l'aman devait sentir un héros inconnu, en butte aux justices du sort et plus grand que son desli
Rendons cette justice à Chateaubriand : il testa et ne voulut jamais se reconnaître dan descendance.
Les manières particulières de sentir, les m dualités d'esprit et de caractère, ne peuvent tendre et se multiplier, dans de grands et i breux tableaux. Une maladie de l'âme n'esi permanente ; du jour où elle devient un systi elle touche à sa fin.
Ne confondons pas non plus les fils de 1 avec lesjeunes excentriques, les rapins chevt dont parle Théophile Gautier, célèbres par haine des Philistins autant que par leurs gilets tastiques. Ceux-là n'étaient pas blessés au < par la mélancolie de René. Ce fut tout autre c!
Chateaubriand est encore le grand ancêlr l'Ecole de 1830, par sa façon particulière d'à la nature.
Jean-Jacques Rousseau et Bernardin de Saint- Pierre avaient été les véritables poètes descriptifs du xvm e siècle. Sans doute, ils avaient exprimé avec autant de force que de grâce le charme et la grandeur des paysages qui s'étaient déroulés sous leurs regards ; mais Chateaubriand et les romantiques, après lui, voient autrement la nature ; ils mêlent leurs sentiments à la peinture des choses extérieures ; elles sont associées à la tristesse humaine ; si elle ne console pas, la nature berce les douleurs; elle est le miroir de l'âme du poète, et plus encore, sa confidente. Son rôle devient prépondérant, particulièrement chez une femme de génie qui a subi profondément Tinfluence de Chateaubriand, M rao George Sand. Est-ce que certains passages de Lélia d'une vraie grandeur ne sont pas inspirés par René ? Et les traînes du Berry et la Vallée noire n'ont-elles pas porté bonheur à Valentine et aux Lettres d'un Voyageur ?
Le romantisme — et nous ne parlons pas seulement des lettrés, nous comprenons les artistes, les peintres et les graveurs, — doit enfin à Chateaubriand son côté décoratif et pittoresque, son culte pour le moyen âge, non pas le moyen âge vrai, mais le moyen âge décoratif, avec ses pages et ses ménestrels, ses châtelaines « au cou de cygne » et ses chevaliers servants, ses oubliettes et sa Cour des Miracles ; Notre-Dame de Paris n'eût pas été possible sans le Génie du Christianisme. Dans
toute la littérature d'imagination de 1820 à 1835, on retrouve, en opposition à la mythologie antique, le merveilleux national, qui attache au christianisme mille superstitions originales, remplaçant lesEuménides parles sorciers, les cyclopes parles gnomes etPluton par le diable. La passion des artistes pour notre admirable architecture gothique et pour nos vieilles cathédrales remonte à Chateaubriand.
Ce n'est pas tout. Le mouvement qui détermina dans notre pays l'étude de la littérature anglaise et de toute littérature étrangère, vientaussi de lui. Bien que son œuvre sur ce point fût imparfaite, Chateaubriand ne prononça pas moins avec admiration, devant la France quil'écoutait, les noms de Shakespeare, de Milton, de Walter-Scott, de Byron. Ces grands hommes furent adoptés par l'école romantique avec enthousiasme et frénésie. Elle opposait en toutes circonstances, aux Delille, aux Baour-Lormian, aux Luce de Lancival, aux Arnault, aux Viennet, à tout ce personnel pseudo-classique, Hamlet et Macbeth, Ivanhoë et Quentin Durward, Lara et Parisina. Les romantiques se réclamèrent de ces immortelles œuvres, pour les jeter dans la bataille à la face de leurs adversaires, et pour prêcher la nécessité d'abandonner sans retour les routes serviles et scolastiques, faussement décorées du nom de classiques. Chateaubriand avait affranchi l'art, en reconnaissant le beau, sous toutes
ses formes, avec des types aussi divers qu'il y a de sociétés différentes.
Sur un point, il se sépara hautement de ceux qui reconnaissaient descendre en droite ligne de lui. Aux yeux des vrais romantiques et du premier de tous, V. Hugo, à côté du beau existe le laid, et, s'il a sa place dans la nature, il doit l'avoir aussi dans l'art. Plutôt que de dédoubler l'homme et la vie, l'illustre créateur de Quasimodo mêle systématiquement dans ses créations le laid avec le beau, le mal avec le bien t l'ombre avec la lumière. Chateaubriand a toujours prolesté contre cette théorie, et dans un de ses derniers livres, il s'exprime en ces termes vigoureux :
« Soutenir qu'il ne faut pas choisir, qu'il faut tout peindre; que le laid est aussi beau que le beau, c'est tout simplement un peu d'esprit dans ceux-ci, une dépravation du goût dans ceux-là, un sophisme de la paresse dans les uns, de l'impuissance dans les autres. »
Il avait donné des ailes à la poésie pour planer dans les hautes régions, et jamais pour descendre.
Sa transformation de la langue, qui ne dépassa pas, chez lui, les limites du goût, constitua un progrès nécessaire. Le dictionnaire était en eflet de plus en plus appauvri ; les néologismes les plus inoffensils effarouchaient les plus hardis. On a dit, non sans espril, que la Révolution avait triomphé moins aisément de l'ancien régime littéraire que
de l'ancien régime politique. La phrase était devenue courte et sèche, sans harmonie, comme sans éclat. Chateaubriand, dans ses belles pages, a rendu à la langue française le souffle large et puissant qu'un grand écrivain, comme Bossuet, lui avait donné. Il lui a restitué le rythme d'un charme incomparable, avec le nombre qu'elle ne connaissait plus. Il Ta enrichie, en la fouillant, s'appropriant ce qu'elle avait d'expressif et de coloré, même avant Ronsard ; il lui a communiqué un éclat et un relief extraordinaires, avec le penchant très marqué en lui de rapprocher toujours un objet matériel d'un état de l'âme ; il a surtout imprimé à la phrase une harmonie et une grâce qui rapprochent sa prose du vers. L'école moderne doit à Chateaubriand la rénovation du vocabulaire ; il fit la guerre aux mots convenus, aux locutions toutes faites, substitua l'image à l'abstraction, le pittoresque au descriptif.
Sa prodigieuse intelligence du passé est allée jusqu'à susciter la révolte contre les formules de convention de l'histoire, en la faisant sortir dune sorte d'uniformité monotone, pour lui souffler la vie, avec toute la variété de ses couleurs et ses détails caractéristiques. C'est lui qui a écrit ces lignes d'une haute portée d'esprit, dans la préface de ses Etudes historiques: «Klovigh, dans nos annales antérévolutionnaires, ressemble à Louis XIV et Louis XIV à Hugues Capet. On avait dans la tête le type d'une grave monarchie, toujours la
même, marchant carrément avec trois ordres, et un Parlement en robe longue; de là cette monotonie de récits, cette uniformité de mœurs qui rend la lecture de notre histoire générale insipide.
Partout, en un mot, dans toutes les branches de la littérature, Chateaubriand a entraîné les imaginations à sa suite. Il est Taxe sur lequel tourne l'ensemble de la littérature du xix e siècle.
Le siècle que Chateaubriand a rempli de son nom va finir. Que restera-t-il de son œuvre ?
Bien que le Génie du Christianisme ne soit d'aucune façon à la hauteur des sciences religieuses, il est un maître livre, non par les côtés théologiques ou philosophiques, qui sont d'une insuffisance notoire, mais par les côtés critiques et par le sentiment du beau. Ce n'est pas, à beaucoup près, un livre de piété ; s'il a été un événement religieux pour la fin de la société du xvnr siècle, aujourd'hui ce n'est plus qu'un fait historique ; mais c'est encore pour tous un ouvrage plein d'idées, et malgré des lacunes de savoir, il restitue à la religion chrétienne la place qu'elle doit occuper pour tout esprit élevé dans la civilisation, dans la littérature et dans l'art.
Sans doute son style a plusieurs manières que nous ne plaçons pas au même rang ; mais tant que les lettres françaises existeront, on devra lire les funérailles d'Atala, tout René, quelques pages de l'Itinéraire, le 1 er livre des Martyrs et le récit d'Eudore, et, malgré des défauts, les Mémoires
d'outre- tombe, surtout quand une édition conforme aux intentions de l'auteur nous sera donnée.
Quelle que soit la réaction de Técole réaliste contre le romantisme et le sentiment personnel, gardons-nous de croire que la gloire de Chateaubriand puisse cesser de rayonner, aux yeux de l'homme de goût ; il est encore le plus original et le premier de tous ceux qui l'ont suivi, plutôt, il est vrai, par la magnificence et la noblesse de l'esprit que par la puissance et la fécondité : nul écrivain n'a porté plus loin l'amour de la perfection. Il est toujours le maître dans l'art de l'arrangement de la phrase ; ces mots si savamment disposés, qui, par le grandiose et la fierté des images, peignent d'un coup de pinceau, et qui exerçaient tant de prestige sur les contemporains, l'exercent encore. Qui donc, dans les lettres, n'admire plus la cime indéterminée des forêts, le désert qui déroule ses solitudes démesurées, le ciel noyé de la Scandinavie, et tant d'autres expressions inoubliables?
Un don avait persisté en lui et n'avait pas vieilli . c'est la poésie. Le défaut et la beauté de son existence livrée à tant de vicissitudes tient à ce qu'il est resté poète, ce Tout ce que Chateaubriand a été « dans sa carrière, il l'a été en poète, et sa vie a en est devenue la plus sincère des fictions. » Si son style a parfois trop la conscience de ses effets, si l'on y trouve çà et là trop de préférence donnée à la vigueur des couleurs, il se sert au moins de la langue de tout le monde : et
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presque toujours, dans le récit ou dans la polémique, la phrase de Voltaire n'a pas plus de sveltesse et d'agilité que la sienne. Ce serait en effet une erreur de croire qu'avec toute sa pourpre parfois asiatique, l'esprit de Chateaubriand manquât de la première des qualités françaises : la justesse, et le bon sens; il en avait beaucoup et il a gardé effilé le trait du Parthe, allant droit au but. Il est à remarquer que son talent, sauf cette erreur qui s'appelle la Vie deRancé, a été toujours en voie de progrès ; il avait pris une constitution plus ferme, plus de variété dans les mouvements, sans rien perdre de son originalité.
Son vrai défaut, ou, pour mieux dire, le vrai danger de deux ou trois de ses livres, est ce qu'on a appelé la prose poétique ; mais Chateaubriand s'arrête sur la limite, de façon à décourager les faux imitateurs, les Marchangy et les d'Arlincourt. Au surplus, les belles pages dans les Martyrs, celles qui survivent, ne tiennent pas aux procédés de l'épopée factice ; ce sont les descriptions, les caractères, les portraits, ce qu'on a appelé d'un mot juste, le roman moral. S'il a parfois exagéré la hardiesse des images, c'est en haine de la banalité ; s'il a souvent emprunté pour le style les procédés de la peinture, c'est qu'il fallait donner définitivement droit de cité au génie pittoresque.
Il est un autre avantage que la fin de ce siècle n'a pu ôter à notre grand ancêtre : il est venu à propos. On peut se demander s'il ne manquerait
pas quelque chose à 89, si René n'avait pas paru ; et ce n'est pas un des moindres étonnements de l'histoire littéraire, que, destiné par sa naissance et ses origines à être un des champions du passé, Chateaubriand ait été préparé par son génie et par son éducation indépendante et presque sauvage à être l'écrivain qui, depuis Ronsard, a le plus révolutionné les lettres.
En'résumé, l'essence de ce génie est d'abord la grandeur ; elle était autour de lui, comme en lui dans ses premiers rêves, et dans les spectacles qui frappèrent ses yeux ; Chateaubriand est grand aussi par le mépris qu'il portait au monde et par la distinction indéfinissable de toute sa personne ; ce qui était petit et vulgaire, lui fit toujours horreur. Il découvrit de bonne heure que le fond de la vie est la tristesse, oc II était né triste, parce « qu'il était né profond, comme les autres naissent « gais, parce qu'ils sont légers. » Le rire est fugitif et les pleurs sont éternels. A la grandeur s'unit donc en lui la suprême mélancolie de la vie ; et c'est tout Chateaubriand. Nous ne faisons entrer dans notre jugement ni l'homme politique, ni le citoyen ; non pas qu'il ait abaissé sa nature, mais il ne fut, sous la Restauration comme sous la monarchie de Juillet, qu'un homme d'honneur et de passion, à la fois ami de Carrelet de Béran^er et des Bourbons, avec les pressentiments de l'arrivée prochaine au pouvoir de la démocratie.
Dans l'anarchie intellectuelle et morale qui est le caractère de la fin du xix e siècle, le père du romantisme survivra à sa chute.
De même que l'école romantique avait été une représaille de la sensibilité personnelle et de l'imagination contre la hiérarchie immuable que le classicisme avait établi entre les divers genres, et contre un rationalisme excessif; de même ce qu'on appelle le réalisme est le triomphe momentané de la science sur la poésie et le sentiment. Sa parenté avec deux doctrines philosophiques est manifeste.
Sous un nom général, deux sérieux adversaires attaquent en eflet l'idéalisme : c'est d'une part le positivisme qui considère les théories comme des imaginations sans consistance et se borne à constater des faits ; c'est d'autre part le déterminisme qui supprime le libre arbitre et par suite ce que nous appelions jusqu'ici la morale et le devoir.
Qu'on ne croie pas que de pareilles doctrines soient sans influence dans le domaine de la littérature, et qu'elles n'aient aucun rapport avec le sujet que nous traitons.
Quoi qu'on en dise, l'idéalisme n'a pas fini son rôle. Sans vouloir parler de la politique et des questions sociales, ou religieuses, et pour nous renfermer dans les choses littéraires, il est visible, dès à présent, que le caractère commun du roman, du théâtre, de l'histoire, est d'êlre exclusivement documentaire. Réduire le plus possible la part de
l'invention, proscrire la poésie, mesurer la valeur d'un livre uniquement à ce qu'il contient de documents, c'est porter atteinte à l'esprit humain lui-même, c'est confondre l'histoire et les pièces justificatives, le roman et l'histoire naturelle, le théâtre et la constatation des événements du jour. C'est croire que la vérité et l'art sont opposés, et que toute œuvre où entrent l'idéal et l'imagination est suspecte; c'est exclure de la littérature ce qui lui appartient en propre, c'est, pour emprunter un mot bien connu, étendre l'empire des lois organiques jusque dans le domaine de la production littéraire, c'est voir uniquement dans l'homme un animal d'espèce supérieure qui produit des philo» sophies et des poèmes, à la façon dont les abeilles font leur miel (1).
La réaction contre l'idéalisme touche à sa (in. Cette détermination fatale ou nécessaire de tous les phénomènes de la vie morale par les influences de la race et de la famille, quand il s'agit des questions les plus multiples et d'une matière aussi délicate que variée, ce système d'unité factice partout substitué à ce qu'il y a de plus ondoyant et de plus divers, sont contraires au bon sens par leur exagération et faussent le jugement par leur partialité et leur exclusivisme.
(1) Le mouvement littéraire au XIX e siècle, par Charles Pellissier.
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Sans idéal, une œuvre littéraire, quel que soit son genre, quelle que soit la profondeur de l'observation, quelque puissant que soit le relief des personnages, a toujours le caractère d'une étude et n'éveille que la curiosité ; elle n'est pas faite pour l'élite. Nous nous gardons d'employer le mot de revanche à prendre par l'imagination et le sentiment contre l'analyse et contre ce qu'on nomme le réalisme ou le naturalisme. Il s'agit de redonner à l'inspiration personnelle, à la partie élevée et harmonieuse de l'âme humaine, à l'art idéaliste, la place prépondérante qu'ils doivent occuper dans toute littérature, et qui esl momentanément vide.
C'est ce mouvement que nous désirons voir de jour en jour se dessiner et grandir. La science et ses méthodes n'auront qu'à gagner au réveil de la passion de l'idéal.
Si nous y joignons le besoin manifeste d'un retour à la langue des maîtres, au milieu du relâchement des lettres contemporaines, nous conclurons que Chateaubriand gardera sa prise sur les esprits délicats et amoureux du beau langage. Ce style unique, h la fois brillant et fort, « qui jouait du clavecin, sur toutes les fibres de M me de Beaumont », n'a rien perdu de ses qualités d'enchantement.
Chateaubriand est le dernier de nos grands classiques ; il mérite l'immortel souvenir des lettrés, de tous ceux qui ont été percés des flèches de
Diane. H faut le défendre contre l'ingratitude d nouveaux venus, parce qu'on peut lui appliquer mot de Voltaire : « il a fait du bien aux lettres q en ont fait à la France. » Et si des critiques s vères, exagérant les lacunes et les imperfecUoi de son génie, ne s'associaient à l'éloge de si nom qu'avec de trop grandes restrictions, oubliaient combien il a ouvert d'horizons, four d'imagination à tous tes arts, inventé de mots q vont grossir le vocabulaire général des peuple nous leur rappellerions ces paroles du malt:
admirable à qui cette étude est consacrée :
a N'imitons pas Cham le maudit, De rions pas, ei no rencontrons nu et endormi, a l'ombre de l'arche échou sur les montagnes d'Arménie, l'unique et solitaire na tonier de l'abîme. Mais honorons de noire piété filis ce navigateur diluvien qui recommença la création. >