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CHAPITRE XII

Nous touchons à une œuvre admirable, celle qu'il a le plus travaillée, après certaines pages des Martyrs; nous voulons parler des Mémoires d'outre-tombe

Pourquoi, quand ils parurent, ne reçurent-ils pas du public l'accueil qu'ils méritaient? Bien des causes à la fois morales et matérielles pourraient être invoquées pour expliquer ce que nous appellerons une aberration du goût. Et d'abord: paraître au bas d'un journal politique, comme un roman du jour, haché, coupé par des incidents, interrompu à chaque instant, servir d'intermède aux Mémoires d'un médecin, la pièce de résistance qu'on servait aux lecteurs de la Presse, y avait-il des conditions de publication à la fois plus désavantageuses et plus humiliantes ? Et à quel moment les divines pages, qui racontent la jeunesse de Chateaubriand, étaient-elles mises sous les yeux du public ? A l'une des époques les plus dramatiques

de notre histoire, du 21 octobre 1848 au 3 juillet 1850, c'est-à-dire pendant l'élection du 10 décembre, pendant les luttes furieuses à la tribune de la bourgeoisie contre le socialisme, presqu'au lendemain de la bataille sanglante de juin, pendant l'expédition de Home, pendant les élections de la Législative, pendant la lutte sourde et continue du Président de la République contre les représentants du pays (1).

Les premiers Paris du journal, pour employer le jargon contemporain, étaient souvent plus recherchés que les colonnes du feuilleton.

Si du moins, lorsque les Mémoires £ outre-tombe ont été recueillis en volume, ils avaient eu meilleure fortune ; mais, outre le format coûteux, les éditeurs avaient conservé les découpures qui avaient été données au feuilleton, avec de petits chapitres et même des sous-titres dont quelquesuns sont curieux, comme ceux-ci : Fantôme d'Amour et Incantation, dans le tome premier. Il en résultait dans l'esprit du lecteur un préjugé contre le défaut de plan et de coordination, défaut capital que les beautés de style ne sauraient pallier ; et cependant, nul écrivain, plus que Chateaubriand, n'avait prisé haut la composition, le respect des grandes lignes. A défaut d'autre mérite, tous ses livres, même les moins célèbres, ont une ordonnance savante et variée.

Ses Mémoires n'ont pas été conçus autrement

(1) Voir le travail de M. Biré sur ce point.

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que ses livres ; les Mémoires d'outre-tombe a-t-on dit, c'est René, avec les pièces justificatives. C'est plus encore : c'est un poème dont il est le héros. • Quiconque est poète à ce degré, reste poètejusqu'à la fin, » Que sont les Mémoires d'outre- tombe, si ce n'est la biographie de son âme ?

Dans sa préface testamentaire, publiée en 1834, il disait expressément : « Les Mémoires sont divisés en parties et en livres. » La division en quatre parties est certaine ; mais la division des Mémoires en livres ne Test pas moins. En veut-on la preuve ? En 1826, Chateaubriand avait autorisé M me Récamier à prendre copie du début de ses Mémoires depuis sa naissance jusqu'à sa dix-huitième année, lorsqu'il se rend à Cambrai, pour y rejoindre le régiment de Navarre , avec un brevet de sous-lieutenant.

Ce manuscrit a été publié en 1 874 par M me Charles Lenormant, sous ce titre : Souvenirs d'enfance et de jeunesse de Chateaubriand. Il comprend trois livres sans titres, et il n'est pas divisé en chapitres.

Une distribution nouvelle de l'ouvrage, conforme auxdivisions établies par Chateaubriand, donnerait donc à ses Mémoires leur physionomie véritable. On verrait alors que loin d'être une série de fragments sans symétrie, tracés de verve, suivant le caprice du jour, c'est une pièce, en quatre actes, parfaitement nouée, avec des espèces de prologues

mis en tête de chaque livre, qui ne sont pas des hors-d'œuvre, a qui entrent au contraire profon- « dément dans le récit principal, tant ils servent • admirablement à désigner l'heure, le lieu, l'ins- « tant, ladisposition d'âme et d'esprit dans lesquels « l'auteur pense, écrit et raconte ». Dans cette merveilleuse esquisse de la vie de Napoléon, on croit ne voir qu'une digression ; c'est une apparence. L'artiste cherchait une opposition pour mieux souligner le courage et l'originalité de son attitude hostile, et il a trouvéce contraste. C'était pour mieux avoir le droitdepousser le cride la justice opprimée et des lettres muselées. C'estaussi la préface de sa vie politique, de même que la description de la société de la fin du xviu # siècle avait été la préface de sa vie littéraire.

Les générations nouvelles, sans attaches avec le passé, comprendront de plus en plusles beautés de celte œuvre unique. Les hommes politiques que Chateaubriand a le plus attaqués, toutpuissants encore, au moins dans les assemblés, lorsque les Mémoires furent publiés, sont entrés dans le tombeau avec les passions qui les animaient.

Bien qu'il ne soit ni une confession, ni un acte de repentir, il n'y a pas de livre plus original. Qu'on ne lui cherche pas d'analogie avec les Mémoires, si nombreux dans notre littérature, et particulièrement avec ceux de Saint-Simon. Quelle différence entre les deux personnages ! L'un est

comme l'espion de son siècle, l'autre en est le poète ; l'un, grand peintre d'histoire, pousse la sagacité et les facultés de dissection jusqu'à la divination, l'autre ne connaît guère que lui-même, et étale magnifiquement son moi ; tous les deux admirables écrivains à coup sûr, mais avec toutes les différences qu'apportent chez les esprits les plus originaux, les différences d'éducation et le spectacle d'événements si opposés.

La dernière de ses amies , M me Récamier, avait tout fait pour éveiller la curiosité, autour des Mémoires de Chateaubriand. Nous rappelons que des lectures partielles, auxquelles avaient été conviés le monde littéraire le mieux trié et la haute société parisienne, avaient eu lieu à l'Abbaye-aux-Bois : le cadre avait été habilement disposé et tout était préparé pour produire de l'effet. Sainte-Beuve, qui n'avait pas encore écrit Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire, avait sonné avec éclat la trompette triomphale. On avait été séduit et emporté. Avec une édition conforme à la pensée du maître, tous le seront encore.

Entrons donc à la suite de Chateaubriand dans le monument qu'il a laissé, non pas que toutes les parties soient également parfaites, non pas que dans ces dix volumes, on ne rencontre pas des recherches de fausse simplicité et des abus de néologisme ; mais les lignes sont tellement nobles et harmonieuses ; il y a dans les moindres détails de lacoi\struction, des qualités si franches,

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si vigoureuses, un tel sentiment de la beauté, une telle variété et une telle sincérité de tons, que les Mémoires sont peut-être après né René le chef-d'œuvre de leur auteur. Qu'on ne croie pas que Pidée de Chateaubriand ait été de se peindre, en descendant jusqu'à des confidences. Le nom de la personne qu'il a le plus aimée, nous nous en souvenons, ne s'y trouve même pas. Il y fait à peine une allusion discrète, lorsqu'en 1833sere trouvant à Venise et se promenant au Lido, il se rappelle son ancien départ de cette ville pour l'Orient et les malheurs qui ont suivi son rendez-vous mystérieux en Espagne ; on sentpasser, au milieu des descriptions et des traits de caractère, au milieu des récits enjoués et des idéales rêveries, on sent passer des secrets voilés.

Les premières années de cette vie étrange à Saint-Malo et à Combourg et la crise de l'adolescence sont les plus connues; ce sont aussi les parties qui remontent par leur rédaction à la seconde manière du style de Chateaubriand, la meilleure. L'intérieur de Combourg a gardé tant de relief!

« Mon père se levait à quatre heures du matin, hiver comme été ; il venait dans la cour intérieure appeler et éveiller son valet de chambre, à l'entrée de l'escalier de la tourelle. On lui apportait un peu de café à cinq heures; il travaillait ensuite dans son cabinet juqu'à midi... Je n'avais aucune heure fixe, ni pour me lever, ni pour déjeuner; j'étais censé étudier jusqu'à midi ; la plupart

du temps, je ne faisais rien... A huit heures la cloche annonçait le souper. Après le souper, dans les beaux jours, on s'asseyait sur le perron. Mon père, armé de son fusil, tirait les chouettes qui sortaient des créneaux à l'entrée de la nuit. Ma mère, Lucile et moi, nous regardions le ciel, les bois, les derniers rayons du soleil, les premières étoiles. A dix heures, on rentrait et Ton se couchait.

« Les soirées d'automne et d'hiver étaient d'une autre nature. Le souper fini et les quatre convives revenus de la table à la cheminée, ma mère se jetait, en soupirant, sur un vieux lit de jour de siamoise flambée ; on mettait devant elle un guéridon avec une bougie. Je m'asseyais auprès du feu avec Lucile; les domestiques enlevaient le couvert et se retiraient. Mon père commençait alors une promenade, qui ne cessait qu'à l'heure de son coucher. Il était vêtu d'une robe de ratine blanche, ou plutôt d'une espèce de manteau que je n'ai vu qu'à lui. Sa tête demichauve était couverte d'un grand bonnet blanc qui se tenait tout droit. Lorsqu'en se promenant il s'éloignait du foyer, la vaste salle était si peu éclairée par une seule bougie qu'on ne le voyait plus; on l'entendait seulement encore marcher dans les ténèbres : puis il revenait lentement vers la lumière et émergeait peu à peu de l'obscurité, comme un spectre, avec sa robe blanche, son bonnet blanc, sa figure longue et pâle. Lucile et moi, nous échangions quelques mots à voix basse, quand il était à l'autre bout de la salle; nous nous taisions quand il se rapprochait de nous. Il nous disait en passant : « De quoi parliez-vous? » Saisis de terreur, nous ne répondions rien; il continuait sa marche. Le reste de la soirée, l'oreille n'était plue» frappée que du bruit mesuré de ses pas, des soupirs de ma mère et du murmure du vent.

Dix heures sonnaient à l'horloge du château : mon père s'arrêtait ; le même ressort qui avait soulevé le

marteau de l'horloge, semblait avoir suspendu ses pas. Iltirait sa montre, la montait, prenait un grand flambeau d'argent surmonté d'une grande bougie, entrait un moment dans la petite tour de l'ouest, puis revenait, son flambeau à la main, et s'avançait vers sa chambre à coucher, dépendant de la petite tour de Test. Lucile et moi, nous nous tenions sur son passage ; nous l'embrassions, en lui souhaitant une bonne nuit. Il penchait vers nous sa joue sèche et creuse, sans nous répondre, continuait sa route, et se retirait au fond de la tour, dont nous entendions les portes se refermer sur lui. »

La peinture des commencements de la Révolution, le \oyage en Amérique, la campagne de Thionville pendant l'émigration sont autant de chapitres qu'on relit. Le séjour de Chateaubriand à Londres, son indigence, le contraste de ce dénûmentavec les richesses qui l'entourent, et les jeunes Misses qu'il voit passer à cheval dans les allées d'Hyde-Park, « avec cette confusion désireuse, que lui faisait éprouver sa sylphide » et l'apparition de Charlotte, tout cela ne peut faire oublier la nuit passée dans l'Abbaye de Westminster :

« Ayant voulu contempler, au jour tombé, l'intérieur de la basilique, je m'oubliai dans l'admiration de cette architecture, pleine de fougue et de caprice. Dominé par le sentiment de la vastité sombre des églises chrétiennes, J'errais à pas lents, et je m'anuitai : on ferma les portes. J'essayai de trouver une issue ; j'appelai VUsher. Tou ce bruit, épandu et délayé dans le silence, se perdit ; il

fallut me résigner à coucher avec les défunts. Après avoir hésité dans le choix de mon gîte, je m'arrêtai près du mausolée de Lord Chatham, au bas du jubé et du double étage de la chapelle des Chevaliers et de Henri VIL À Pentrée de ces escaliers, de ces ailes fermées de grilles, un sarcophage, engagé dans le mur, vis-à-vis d'une mort de marbre, armée de sa faux, m'offrit son abri. Le pli d'un linceul, également de marbre, me servit de niche ; à l'exemple de Charles-Quint, je m'habituais à mon enterrement.

« J'étais aux premières loges pour voir le monde, «tel qu'il est. Quel amas de grandeurs renfermées sous ces dômes î Qu'en reste-t-il? Les afflictions ne sont pas moins vaines que les félicités. L'infortunée Jane-Grey n'est pas différente de l'heureuse Alix de Salisbury ; son squelette est seulement moins horrible, parce qu'il est sans tête. Les tournois du vainqueur de Crécy, les jeux du camp du drap d'or de Henri VÏII, ne recommenceront pas dans cette salle des spectacles funèbres. Bacon, Newton, Milton, sont aussi profondément ensevelis, aussi passés à jamais que leurs plus obscurs contemporains. Moi, banni, vagabond, pauvre, consentirais-je à n'être plus la petite chose oubliée et douloureuse que je suis, pour avoir été un de ces morts fameux, puissants, rassasiés de plaisirs ? Oh 1 la vie n'est pas tout cela ! Si, du rivage de ce monde, nous ne découvrons pas distinctement les choses divines, ne nous en étonnons pas ! Le temps est un voile interposé entre nous et Dieu, comme notre paupière entre notre œil et la lumière.

« Tapi sous mon linge de marbre, je redescendis de ces hautes pensées, aux impressions naïves du lieu et du moment. Mon anxiété mêlée de plaisir était analogue à celle que j'éprouvais l'hiver dans ma tourelle de Combourg, lorsque j'écoutais le vent! Un souffle et une ombre sont de nature pareille.

« Peu à peu, m'accoutumant à l'obscurité, j'entrevis les figures placées aux tombeaux. Je regardais les encorbellements du Saint-Denis de l'Angleterre, d'où l'on eût dit que descendaient en lampadaires gothiques les événements passés et les années qui furent. L'édifice entier était comme un temple monolithe de siècles pétrifiés.

c J'avais compté dix heures, onze heures à l'horloge ; le marteau qui se soulevait et retombait sur l'airain était le seul être vivant avec moi dans ces régions. Au dehors» une voiture roulante, le cri du Watchman, voilà tout : ces bruits lointains de la terre me parvenaient d'un monde dans un autre monde. Le brouillard de la Tamise et la fumée du charbon de terre s'infiltrèrent dans la basilique et y répandirent de secondes ténèbres.

« Enfin un crépuscule s'épanouit dans un coin des ombres les plus éteintes; je regardais fixement croître la lumière progressive; émanait-elle des deux fils d'Edouard IV, assassinés par leur oncle ?... Dieu ne m'envoya pas ces âmes tristes et charmantes ; mais le léger fantôme d'une femme, à peine adolescente, parut, portant une lumière abritée dans une feuille de papier tournée en coquille ; c'était la petite sonneuse de cloches. J'entendis le bruit d'un baiser, et la cloche tinta le point du jour* La sonneuse fut toute épouvantée, lorsque je sortis avec elle, par la porte du cloître. Je lui contai mon aventure ; elle me dit qu'elle était venue remplir les fonctions de son père malade. Nous ne parlâmes pas du baiser. »

L'art avec lequel Chateaubriand sait conduire un récit est tout entier dans cette page si variée de ton, depuis révocation des grandes ombres, le sentiment de sa misère poignante et de la fragilité humaine, cette aptitude à tirer des moindres détails ce qui peut intéresser et agrandir l'émo-

tiou, en la précisant, tout y est, même le côté charmant de son esprit que ses intimes amis seuls connaissaient et qui amène pour conclusion de cette nuit passée dans l'Abbaye de Westminster, le baiser de la petite sonneuse de cloches.

La tristesse, qui était le fond de son âme, n'a jamais rencontré d'accents plus vrais que dans ses Mémoires, sans devenir jamais monotone. Le poète sait parler de ce deuil qui recouvre d'un voile même ses joies, sans être un épicurien blasé. A la fin de chaque livre, retentit cette note douloureuse qui donne un caractère d'unité à l'histoire de cette vie tourmentée ; et le lecteur attentif subit vite la contagion mélancolique :

« SiTonpouvaitdireautemps: tout beau ! on l'arrêterait aux heures des délices ; mais, comme on ne le peut, ne séjournons pas ici-bas. Allons-nous-en, avant d'avoir vu finir nos amis et ces années que le poète trouvait seules dignes de la vie : vitd dignior œtas ! Ce qui enchante dans l'âge des liaisons, devient dans l'âge délaissé un objet de souffrance et de regret. On ne souhaite plus le retour des mois riant à la terre, on les craint plutôt. Les oiseaux, les fleurs, une belle soirée de la fin d'avril, une belle nuit commencée le soir avec le premier rossignol, achevée le matin avec la première hirondelle, ces choses qui donnent le besoin et le désir du bonheur, vous tuent. De pareils charmes, vous les sentez encore, mais ils ne sont plus pour vous : la jeunesse qui les goûte à vos côtés et qui vous regarde dédaigneusement, vous rend jaloux et vous fait mieux comprendre la profondeur de voire abandon. La fraîcheur et la grâce de la nature, en vous rappelant vos félicités passées, augmentent la laideur de vos

misères. Vous n'êtes plus qu'une tache dans cette nature, vous en gâtez les harmonies et la suavité par votre présence, par vos paroles, et même par les sentiments que vous oseriez exprimer. Vous pouvez aimer, mais on ne peut plus vous aimer. »

Le désenchantement va croissant avec l'ennui ; et un moraliste naît en Chateaubriand, dans cette étude constante de lui-même, dans cette mise à nu de ses souffrances morales, dans cette sorte d'exaspération de sensibilité qui lui fait savourer le détachement de tout ; et en artiste qu'il est, il aime à opposer, par amour des contrastes, ses détresses de pauvre émigré, ayant faim , à ses splendeurs passagères d'ambassadeur de Sa Majesté le roi très chrétien. Il se félicite d'avoir essayé du naufrage, entrevu la guerre, partagé les douleurs des classes les plus humbles de la société, comme il s'applaudit, avec une amertume concentrée, d'avoir rencontré, dans les temps de prospérité, l'injustice et la calomnie ! « La vie sans les maux qui la rendent grave est un jouet d'enfant. »

Chacune de ses ambassades, à Berlin, à Londres, aussi bien que son arrivée au ministère, est un motif à opposerle présent etle passé, et dans ces oppositions, sa verve poétique s'épanche en rêveries sans cesse renouvelées, comme un fleuveabondant et magnifique. Mais ce fut surtout son ambassade à Rome qui le plongea, pendant quelques

mois, dans cette ivresse d'imagination qui rajeunissait son talent si flexible. Il n'avait pas revu Rome depuis la mort de son amie, M me de Beaumont, et depuis qu'il avait écrit à Fontanes cette célèbre lettre qui prouvera toujours que ce sont des yeux français qui ont le mieux vu la lumière du ciel de l'Italie. Une compagnie étrangère était venue en 1829 proposer le défrichement de la Campagne romaine.

« Ah ! Messieurs, s'écrie René, grâce de vos cottages, de vos jardins anglais sur le Janicule. Si jamais ils devaient enlaidir les friches où le soc de Cincinnatus s'est brisé, sur lesquelles toutes les herbes penchent au souffle des siècles, je fuirais Rome, pour n'y remettre les pieds de ma vie. Allez traîner ailleurs vos charrues perfectionnées ; ici, la terre ne pousse et ne doit pousser que sur des tombeaux. »

Que dirait-il aujourd'hui ? II consigne dans ses lettres à M me Récamier ses fouilles, ses émotions, ses souvenirs. Rome et Elle, voilà son dernier songe ! Il le dit sous toutes les formes.

En voyant combien le trésor de ses jours est diminué, et combien peu de temps il lui reste à se mettre aux pieds de sa dernière amie, il lui prend un serrement de cœur. Mais comme la grandeur de Rome est encore sentie ! Il y a des mots dans un billet, qui en disent plus que des pages entières : le poètejette ses rayons et ses fleurs dans le moindre détail.

« Vers onze heures, écrit-il à M mt Récamier, je me couche ou bien je retourne encore dans la campagne, malgré les voleurs et la malaria. Qu'y fais- je ? Rien ; j'écoute le silence, et je regarde passer mon ombre de portique en portique, le long des aqueducs, éclairés par la lune, ©

Une anecdote, qu'il raconte, comme il sait le faire, le montre bien ce qu'il était encore, à plus de soixante ans, avec son front dévasté, et ses beaux yeux, « qui avaient toujours été si noirs de mélancolie indifférente ». C'était à une réception solennelle à l'ambassade de France, une jeune Anglaise qu'il ne connaissait ni de nom, ni de visage, s'approcha de lui, le regarda entre les deux yeux, et lui dit : « M. de Chateaubriand, vous êtes bien malheureux ! » Et elle se perdit dans la foule. C'était bien vrai ! Pour remplir le vide de ses heures, il avait recueilli le petit chat du pape Léon XII qui venait de mourir, tout gris et fort doux, comme son ancien maître.

« C'est une belle chose que Rome pour tout oublier, mépriser tout et mourir ! »

Il avait rêvé de donner une belle fête dans la Ville éternelle. Il trouvait qu'un bal y avait quelque chose de la poésie antique, qui place la mort à côté des plaisirs. Il se donna cette joie; et il la décrit avec une sorte de fièvre de jalousie poignante et une grandeur qui n'avait d'égale que l'horizon qui servait de cadre. C'est d'une étrange beauté :

« J'avais donné des bals et des soirées à Londres et à Paris, et bien qu'enfant d'un autre désert, je n'avais pas trop mal traversé ces nouvelles solitudes ; mais je ne m'étais pas douté de ce que pouvaient être des fêtes à

Rome A la villa Médicis, dont les jardins sont déjà

une parure et où j'ai reçu la grande duchesse Hélène, l'encadrement est magnifique : d'un côté, la villa Borghèse avec la maison de Raphaël, de l'autre la villa de Monte-Mario et les coteaux qui bordent le Tibre ; audessous du spectateur, Rome entière, comme un vieux nid d'aigle abandonné. Au milieu des bosquets, se pressaient, avec les descendants des Paula et des Gornéiie, des beautés venues de Naples, de Florence et de Milan : la princesse Hélène semblait leur reine. Borée, tout à coup descendu de la montagne, a déchiré la tente du festin, et s'est enfui avec des lambeanx de toile et de guirlandes, comme pour nous donner une image de ce que le temps a balayé sur cette rive. L'ambassade était consternée ; je sentais je ne sais quelle gaieté ironique à voir un souffle du ciel emporter mon or d'un jour et ma joie d'une heure. Le mal a été promptement réparé. Au lieu de déjeuner sur la terrasse, on a déjeuné dans l'élégant palais : l'harmonie des cors et des hautbois, dispersée par le vent, avait quelque chose du murmure de mes forêts américaines. Les groupes qui se jouaient dans les rafales, les femmes dont les voiles tourmentés battaient leur visage et leurs cheveux, le saltarello qui continuait dans la bourrasque, l'improvisatrice qui déclamait aux nuages, le ballon qui s'envolait de travers avec le chiffre de la fille du Nord, tout cela donnait un caractère nouveau à ces jeux, où semblaient se mêler les tempêtes accoutumées de ma vie.

« Quel prestige pour tout homme qui n'eût pas compté son monceau d'années, et qui eût demandé des illusions au monde et à l'orage ! J'ai bien de la peine à me

souvenir de mon automne, quand, dans mes soirées, je vois passer devant moi ces femmes du printemps qui s'enfoncent parmi les fleurs, les concerts et les lustres de mes galeries successives : on dirait des cygnes qui nagent vers des climats radieux. A quel désennui vontelles? Les unes cherchent ce qu'elles ont déjà aimé, les autres ce qu'elles n'aiment pas encore. Au bout de la route, elles- tomberont dans ces sépulcres toujours ouverts ici, dans ces anciens sarcophages qui servent de bassins à des fontaines suspendues à des portiques *, elles iront augmenter tant de poussières légères et charmantes. Ces flots de beautés, de diamants, de fleurs et de plumes roulent au son de la musique de Rossini, qui se répète et s'affaiblit, d'orchestre en orchestre. Cette mélodie est-elle le souper de la brise que j'entendais dans les Savanes des Florides, le gémissement que j'ai ouï dans le temple d'Erecthée, à Athènes? Est-ce la plainte lointaine des aquilons qui me berçaient sur l'océan ? Ma Sylphide serait-elle cachée sous la forme de quelqu'une de ces brillantes Italiennes ? Non : ma Dryade est restée unie au saule des prairies où je causais avec elle de l'autre côté de la forêt de Gombourg. Je suis bien étranger à ces ébats de la société attachée à mes pas vers la fin de ma course ; et pourtant, il y a dans cette féerie une sorte d'enivrement qui me monte à la tête; je ne m'en débarrasse qu'en allant rafraîchir mon front à la place solitaire de Saint-Pierre ou au Colysée désert. Alors les petits spectacles de la terre s'abîment et je ne trouve d^gal au brusque changement de la scène que les anciennes tristesses de mes anciens jours. »

On sait comment il donna sa démission d'ambassadeur à Rome, au moment où M. de Polignac fut nommé ministre des affaires étrangères.

Ses derniers songes s'envolent avec la révolution de Juillet ; il la raconte dans ses Mémoires avec l'âpreté d'un vaincu et l'ironie implacable du pamphlétaire qui s'est réveillé en lui, et il se console avec cette phrase :

« Mon jeune roi emportera dans ses bras les monarchies du monde. C'est bien fini. »

La gêne arrive avec son cortège de récriminations ; mais pour la décrire, comme sa plume est restée alerte !

a Argent que j'ai tant méprisé et que je ne puis aimer, quoique je fasse, je suis forcé d'avouer que tu as pourtant ton mérite : source de la liberté, tu arranges mille choses dans notre existence, où tout est difficile sans toi! Excepté la gloire, que ne peux-tu pas procurer ? Avec toi, on est beau, jeune, adoré. On a considération, honneurs, qualités, vertus. Vous me direz qu'avec de l'argent on n'a que l'apparence de tout cela : qu'importe, si je crois vrai ce qui est faux ? Trompez-moi bien et je vous tiens quitte du reste : la vie est- elle autre chose qu'un mensonge? Deux créatures qui ne se conviennent pas pourraient aller chacune de son côté ; eh bien ! faute de quelques pistoles, il faut qu'elles restent là, en face l'une de l'autre, à se bouder, à se maugréer, à s'aigrir l'humeur, à s'avaler la langue d'ennui, à se manger le blanc des yeux, à se faire, en enrageant, le sacrifice mutuel de leurs goûts, de leurs penchants, de leurs façons naturelles de vivre. La misère les serre l'une contre l'autre, et dans ces liens de gueux, au lieu de s'embrasser, elles se mordent, mais non pas comme Flora mordait Pompée. »

Comme celte amère boutade soulève le voile qui couvre 1 intérieur de Chateaubriand, dans les dix-huit années qui précèdent sa mort I Mais il part pour la Suisse, et dès qu'il est en route, le charme opère, il redevient jeune ; il oublie les soucis d'argent. Il est à Altorf et un violent orage l'accueille ; les éclairs « s'entortillent » aux rochers ; les échos grossissent et prolongent le bruit de la foudre ; il est ravi :

« Depuis longtemps, je ne m'étais trouvé seul et libre i rien dans la chambre où je suis enfermé ! Deux couches pour un voyageur qui veille et qui n'a ni amours à bercer, ni courses à faire. Ces montagnes, cet orage, cette nuit, sont des trésors perdus pour moi. Que de vie, cependant, je sens au fond de mon âme ! Jamais, quand le sang le plus ardent coulait de mon cœur dans mes veines, je n'ai parlé le langage des passions avec autant d'énergie que je le pourrais faire en ce moment. Il me semble que je vois sortir des flancs du Saint-Golhard ma Sylphide des bois de Gombourg. Me viens-tu retrouver, charmant fantôme de ma jeunesse ? as-tu pitié de moi? Tu le vois, je ne suis changé que de visage ; toujours chimérique, dévoré d'un feu sans cause et sans aliment, je sors du monde, et j'y entrais, quand je te créai dans un moment d'extase et de délire. Voici l'heure où je t'invoquais dans ma tour. Je puis encore ouvrir ma fenêtre pour te laisser entrer. Si tu n'es pas contente des grâces quejet'avaisprodiguées, je te ferai cent fois plus séduisante ; ma palette n'est pas épuisée: j'ai vu plus de beautés et je sais mieux peindre. Viens t'asseoir sur mes genoux ; n'aie pas peur de mes cheveux ; caresse-les de tes doigts de fée ou d'ombre ; qu'ils rembrunissent sous tes baisers! Cette tête

que ces cheveux qui tombent n'assagissent point, est tout aussi folle qu'elle l'était lorsque je te donnai l'être, fille aimée de mes illusions, doux fruit de mes mystérieuses amours avec ma première solitude l Viens, nous monterons encore ensemble sur nos nuages; nous irons avec la foudre sillonner, illuminer, embraser les précipices où je passerai demain. Viens ! emporte-moi, comme autrefois ; mais ne me rapporte plus.

« On frappe à ma porte : ce n'est pas toi ! c'est le guide ! Les chevaux sont arrivés, il faut partir. De ce songe, il ne reste que la pluie, le vent et moi, songe sans fin, éternel orage. »

Ce sont ces pages, d'une suavité magique, qu'on rencontre nombreuses, dans les Mémoires d'outre-tombe ; ce sont ces phrases ce qui semblent couler d'une lèvre d'or », et qui placent ce livre au premier rang.

Lorsqu'il eut accepté le rôle de représentant de la légitimité, et que, de la part de la prisonnière Blaye, il va trouver la prisonnière du Temple, et négocier entre la duchesse de Berry et la duchesse d'Angoulême un nouveau pacte de famille, la fantaisie galope à côté de lui ; il voyage dans une calèche, autrefois construite à l'usage du prince de Talleyrand, et dans cette course à travers la Bavière et la Bohême, les incidents du voyage sont des prétextes pour toutesles envolées de son imagination toujours puissante et passionnée. Nous sommes embarrassé dans le choix des merveilles de style à citer. Ainsi, du fond de sa calèche, il regarde se lever

1 1 i CHATEAUBRIAND .

les étoiles, et il adresse à Cynthie (un nom de fantaisie qui cachait un souvenir de Rome, retrouvé à Paris) ces paroles à qui il ne manque que la forme du vers, et qui sont modulées comme des stances ;

« N'ayez pas peur, Cynthie ; ce n'est que la susurration des roseaux inclinés par notre passage dans leur forêt mobile. J ai un poignard pour les jaloux et du sang pour toi. Que le tombeau ne vous cause aucune épouvante ; c'est celui d'une femme jadis aimée comme vous ! Gecilia Metella reposait ici.

o Qu'elle est admirable, cette nuit dans la Campagne romaine ! La lune se lève derrière la Sabine pour regarder la mer ; elle fait sortir des ténèbres diaphanes les sommets cendrés de bleu d'Albano,les lignes plus lointaines et moins gravées du Soracte. Le long canal des vieux aqueducs laisse échapper quelques globules de son onde, à travers les mousses, les ancolies, les giroflées, et joint les montagnes aux murailles de la ville. Plantés les uns sur les autres, les portiques aériens, en découpant dans le ciel, promènent dans les airs le torrent des âges et le cours des ruisseaux.

« Asseyons-nous Ile pin, comme lèche vrier des Abruzzes, déploie son ombrelle parmi des ruines. La lune neige sa lumière sur la couronne gothique de la tour du tombeau de Metella et sur les festons de marbre enchaînés aux cornes des bucranes ; pompe élégante qui nous invite à jouir £e la vie, sitôt écoulée.

« Ecoutez I la nymphe Egérie chante au bord de sa fontaine ; le rossignol se fait entendre dans la vigne de l'hypogée des Scipions ; la brise alanguie de la Syrie nous apporte indolemment la senteur des tubéreuses sauvages. Le palmier de la villa abandonnée se balance, à demi

noyé dans l'améthyste et l'azur des clartés phébéennes. Mais toi, pâlie par les reflets de la candeur de Diane, ô Cynthie, tu es mille fois plus gracieuse que le palmier. Les mânes de Délia, de Lalagé, de Lydie, de Lesbie, posés sur des corniches ébréchées, balbutient autour de toi des paroles mystérieuses. Tes regards se croisent avec ceux des étoiles et se mêlent à leurs rayons »

Un rien suffit pour renouveler dans l'âme du voyageur les mélancolies et les regrets du passé; mais quelle tournure Chateaubriand sait donner aux moindres lieux-communs !

a En sortant de Berneck, le chemin est bordé de peupliers dont l'avenue tournoyante m'inspirait je ne sais quel sentiment mêlé de plaisir et de tristesse. En fouillant dans ma mémoire, j'ai trouvé qu'ils ressemblaient aux peupliers dont le grand chemin était aligné autrefois du côté de Paris, à l'entrée de Villeneuve-sur-Yonne. M me de Beaumont n'est plus, M. Joubert n'est plus; les peupliers sont abattus, et, après la quatrième chute de la monarchie, je passe au pied des peupliers de Berneck. « Donnez-moi, dit saint Augustin, un homme qui aime, et il comprendra ce que je dis. »

a La jeunesse se rit de ces mécomptes ; elle est charmante, heureuse. En vain, vous lui annoncez le moment où elle en sera à de pareilles amertumes; elle vous choque de son aile légère et s'envole aux plaisirs ; elle a raison, si elle meurt avec eux... Il est nuit quand je traverse Bamberg. Tout dort, je n'aperçois qu'une petite lumière dont la clarté débile vient du fond d'une chambre pâlir à. une fenêtre. Qui veille ici ? le plaisir ou la douleur ? l'amour ou la mort ? »

A mesure qu'il revenait vers la France, les enfants devenaient plus bruyants dans les hameaux, les postillons allaient plus vite ; la vie renaissait. A Bischofsheim, où Chateaubriand dînait, une jolie curieuse se présenta à son grand couvert ; une hirondelle à la poitrine rougeâtre se vint percher à la fenêtre ouverte, sur la barre de fer qui soutenait l'enseigne du SoIeil-d'Or; puis elle ramagea le plus doucement du monde, en le regardant d'un air de connaissance:

> François, lui dit-elle, ma trisaïeule logeait à Gainbourg, bous les chevrons de la couverture de ta tourelle ; Lu lui tenais compagnie chaque année en automne, dans les roseaux de l'étang, quand tu révais le soir, avec la Sylphide. Elle aborda ton rocher natal le jour même que lu t'embarquais pour l'Amérique, et elle suivit quelque temps la voile. Ma grand'méré nichait à la croisée de Charlotte; huit ans après, elle arrivait à Jaffa avec toi; tu l'as remarqué dans ton itinéraire, ma mère, en gazouillant à l'aurore, tomba un jour par la cheminée dana ton cabinet aux affaires étrangères; tu lui ouvris la fenêtre. Ma mère a eu plusieurs enfants ; moi qui te parle, je suis de son dernier nid : je t'ai déjà rencontré sur l'ancienne voie de Tivoli, dans la Campagne de Rome: t'en souvienstu? mes plumes étaient si noires et si lustrées! tu me regardais tristement. Veux-tu que nous nous envolions ensemble 7

— « Hélas! ma chère hirondelle qui sais si bien mon histoire, tues extrêmement gentille; mais je suis un pauvre oiseau mué et mes plumes ne reviendront plus : je ne puis donc m'envoler avec toi. Trop lourd de chagrins et d'années, me porter te serait impossible. Et puis

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où irions-nous ? le printemps et les beaux climats ne sont plus de ma saison. À toi l'air et les amours, à moi la terre et l'isolement! Tu pars ; que la rosée rafraîchisse tes ailes ! qu'une vergue hospitalière se présente à ton vol fatigué, lorsque tu traverseras la mer d'Ionie! qu'un octobre serein te sauve du naufrage! Salue pour moi les oliviers d'Alhènes et les palmiers de Rosette. Si je ne suis plus quand les fleurs te ramèneront, je t'invite à mon banquet funèbre : viens au soleil couchant happer des moucherons sur l'herbe de ma tombe : comme toi, j'ai aimé la liberté et j'ai vécu de peu. »

C'est aussi beau que la chanson des enfants de Tîle de Rhodes, quand ils saluaient le retour de la fille de Pandion. L'imagination toujours fraîche et ingénieuse de Chateaubriand se rapproche de l'antiquité ; il a goûté du miel des abeilles de l'Hymète. Mais c'est surtout le poète que nous avons montré dans ses immortels Mémoires. Le pamphlétaire y est aussi vivant ; et le dernier volume contient des portraits politiques des pms vifs ; celui du prince de Talleyrand est écrit avec une plume vengeresse, trempée dans du fiel ; celui de M. Thiers est incompletet injuste. Pourquoi s'en étonner après l'aventure deBlaye? Au surplus, ce sont les dernières années de la vie de M. Thiers qui sont les plus éclatantes et les moins critiquables de sa carrière politique.

Les Mémoires d'outre- tombe pécheraient par la grandeur, si Chateaubriand, avant de les clore, n'avait pas jeté sur la société française un coup d'œil

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prophétique. Des considérations aussi clairvoyantes que hardies s'échappent de cette plume qui savait, pour tous les sujets, trouver une forme souveraine. Désintéressé des choses humaines et détaché du monde, n'ayant plus d'autre distraction que de voir jouer sa chatte, il donnait au poème de sa vie cette conclusion digne d'un aussi noble esprit :

c La société entière moderne quitte la monarchie. Les principes les plus hardis sont proclamés en face des monarques, qui se prétendent rassurés derrière la triple haie d'une garde suspecte. La démocratie les gagne ; ils montent d'étage en étage, du rez-de-chaussée au comble de leur palais, d'où ils se jetteront à la nage par les lucarnes. Au milieu de cela, remarquez une contradiction phénoménale. L'état matériel s'améliore, le progrès intellectuel s'accroît; et les nations au lieu de profiter s'amoindrissent; d'où vient cette contradiction? C'est que nous avons perdu dans Tordre moral...

« Si le sens moral se développait en raison du développement de l'intelligence, il y aurait contrepoids et l'humanité grandirait sans danger; mais il arrive tout le contraire. La perception du bien et du mal s'obscurcit à mesure que l'intelligence s'éclaire. La conscience se rétrécit à mesure que les idées s'élargissent... Oui, la société périra... Le monde actuel, le monde sans autorité consacrée, semble placé entre deux impossibilités : l'impossibilité du passé, l'impossibilité de l'avenir. On a dit qu'une cité dont les membres auront une égale répartition de bien et d'éducation, présentera aux regards de la divinité un spectacle, au-dessus du spectacle de la cité de nos ères. La folie du moment est d'arriver à l'unité des

peuples, et de ne faire qu'un seul homme de l'espèce entière. Soit; mais, en acquérant des facultés générales, tout une série de sentiments privés ne perira-t-elle pas? Adieu les douceurs du foyer! adieu les charmes de la famille! Parmi tous ces êtres, blancs, jaunes, noirs, réputés vos compatriotes, vous ne pourriez vous jeter au cou d'un père Je ne trouve de solution à l'avenir que dans le christianisme, et dans le christianisme catholique

« Le christianisme est l'appréciation la plus philosophique et la plus rationnelle de Dieu et de la création ; il renferme les trois grandes lois de l'univers : la loi divine, la loi morale, la loi politique : la loi divine, unité de Dieu ; la loi morale, charité ; la loi politique, c'est-à-dire liberté, égalité, fraternité.

« Stable dans ses dogmes, le christianisme est mobile dans ses lumières; sa transformation enveloppe la transformation universelle.

« Quand viendra ce jour désiré? nul ne le peut dire. On

ne saurait calculer les résistances des passions Le

temps du désert est revenu ; le christianisme recommence dans la stérilité de la Thébaïde, au milieu d'une idolâtrie redoutable, l'idolâtrie de l'homme envers soi. »

Conséquent avec lui-même, Chateaubriand, après avoir rouvert les portes du Temple avec le Génie du Christianisme, affirme, avant de tourner le dernier feuillet du livre de Ja vie, sa confiance dans la régénération de la société par ridée chrétienne. Il est impossible de ne pas être frappé de l'énergie de ces réflexions suprêmes. Elles ferment d'une façon magistrale le beau livre qui prendra sa place avec René à la tête des œuvres

de Chateaubriand, dès qu'une édition conforme aux intentions de l'illustre écrivain aura paru.

Nous avons voulu par de nombreux extraits faire connaître les Mémoires d'outre-tombe ; leurs défauts, et il y en a, sont peu de chose, en présence de beautés d'un ordre supérieur ; elles consacrent la gloire du premier écrivaiu du siècle. C'est aussi, pour un moraliste, le plus éloquent monologue de l'orgueil et de l'honneur quasiféodal, unis à une sensibilité particulière et aiguë, le tout enveloppé d'une suprême mélancolie.

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