CHAPITRE III
Il descendait d'une des plus anciennes et des plus illustres familles de Bretagne. La troisième branche, à laquelle il appartenait, était peu à peu tombée dans la détresse par des subdivisions de partages.
Sa grand'mère, veuve de bonne heure, chargée de quatre fils, habitait, dans la plus grande pauvreté, un petit manoir aux environs de Dinan. A peine cinq cents livres de rente devaient suffire aux besoins de la maison. Son troisième fils René, celui qui devait être le père de Chateaubriand, était resté près d'elle ; il avait treize ans, et sa mère avait rêvé d'en faire un officier de marine; elle ne put parvenir à l'équiper, quoiqu'elle vendît pour cela son linge, quelques dentelles et jusqu'à son anneau de mariage. Le brevet demandé au ministre n'arriva pas faute de protecteur. Elle tomba malade de chagrin ; l'enfant approcha du lit où elle était couchée et lui dit : « Ma mère, ayez bon courage ; je ne veux plus vous affliger et être un
e fortune !
aire ? Lapeut pas
m'embar-
us secoutoujours, » EL elle
e ses hari, ou une e pour un irier s'emélette faiecours de es à Dantcomte de aventures l'ordre" -ia^ Pressèrent commença fortune de
quilin, les i la colère,
flammes;
son nom.
ille l'éclat se par sa l'injustice ropie pro-
22 CBATEAUPRIAND.
La maison appartenait alors à M. de Boisgarrian,
père de la princesse de Carignan. La chambre où
M m * de Chateaubriand accoucha, dominait les
murs déserts de la ville et donnait sur une mer
se brisant parmi des écueils ; le bruit des flots
xi„..n„ i,-. — -«-'ers cris de ce cadet de Bretagne,
rès le malheur de nattre, il n'en
eplus grand que celui de donner
omme ; il fut nommé François,
le 4 septembre, et René à cause
;es plans pour le rétablissement comte de Chateaubriand acquit i de Combourg qui avait apparues, el qui avait passé dans les >al de Duras ; il y faisait de fré-
sa mère, qui gardait toute sa in fils aîné, terrifié par son père i, Chateaubriand reçut du caracits ses premiers sentiments. Sa e et énergique se ré\èle dès le
avec fureur la pauvre femme lui. On l'appelait la Villeneuve, quitter. Ayant été une fois rene Chateaubriand, on fut obligé r, ou il serait mort. Il resta pâmé journée entière, refusant toute
il contracta bientôt une amitié
de sa jeunesse,
l'enfant n'était guère plus heureux. Il avait le malheur d'avoir pour certains mets une répugnance invincible : on le forçait d'en manger ; s'il laissait ce qu'on lui avait servi, il allait se coucher sans souper; pour le feu même rigueur : on ne souffrait pas qu'il approchât de la cheminée.
Cette rude éducation imprima à ses sentiments une tristesse incurable.
Une enfance malheureuse rend mélancolique, pour toute la vie, l'homme qui sent et qui pense. Hormis quelques éclairs degaîté, plus tard, à Villeneuve-sur-Yonne, chez Joubert, et quelques sourires avec les femmes distinguées et charmantes qui l'ont aimé, Chateaubriand ne connut pas le vrai rire, le rire franc qui épanouit le visage et le cœur.
Ses joies d'enfant, ce furent les cérémonies religieuses qui les lui donnèrent. Lorsque dans la cathédrale sombre de Saint-Malo, les soirs d'hiver, à l'heure du Salut, la foule était accourue, que les autels étaient illuminés de toutes parts, que les matelots et les femmes chantaient en chœur, au moment de la Bénédiction, tandis que, dans l'intervalle des chanls, on entendait mugir le vent de la mer qui ébranlait les vitraux de l'église, l'imagination de l'enfant était fortement secouée, et il n'avait pas besoin alors que la pauvre Villeneuve, son amie, lui dît de joindre les mains» À douze ans, il devait faire sa première communion, avec toutes les angoisses et l'exaltation d'un
martyr. Ce sentiment religieux, malgré des doutes intermittents, malgré le pessimisme orageux de YEssai sur les révolutions, entra encore dans la composition du caractère de Chateaubriand.
Il nous reste, en étudiant son adolescence, d'autres éléments à recueillir pour le bien connaître. La Muse viendra ensuite couvrir de ses ailes cette étrange et énergique individualité et faire éclore le génie le plus original de ce siècle.
Arriva l'heure du collège et d'études presque vides à Dol, h Dinan, à Rennes. La facilité de travail de l'écolier était remarquable et sa mémoire rare. Comme tous ceux qui deviennent des lettrés supérieurs, il ne répugnait pas aux sciences. Si le collège ne révéla pas cependant en lui de qualités extraordinaires, il mit à nu un orgueil profondément enraciné.
Un jour, un de ses maîtres lui ayant dit : « vous aurez le fouet », l'indignation s'éleva dans son cœur et il répondit, avec l'accent d'un homme,que jamais personne ne lèverait la main sur lui. Ses sentiments exaltés firent d'abord place à des torrents de larmes, puis à des supplications. Quand le jeune Chateaubriand vit le maître sourd à ses prières, il se releva plein de rage. La bataille s'engage ; heureusement que, pour s'animer au combat, il cite le célèbre vers : Macte anima generose puer ! — Ce que n'avait pu faire la prière, cette érudition de grimaud l'obtint. Le maître rit et fut désarmé. Ce fut la première lutte que lui fit entre-
CHATKAUBRIAND. 2
prendre l'honneur, auquel il a tant de fois sacrifié son bonheur et son repos.
C'était Combourg qui devait achever son éducation.
Après avoir terminé ses classes, il avait été adressé à Brest, à l'un de ses oncles maternels, le comte de Ravenel de Boisteileul, chef d'escadre. On espérait un brevet d'aspirant ; mais le brevet n'arrivait pas. Chateaubriand aurait assez aimé le service de la marine, si son esprit d'indépendance ne l'eût éloigné de tous les genres de service. Les voyages le tentaient ; mais il sentait qu'il ne les aimerait que seul, en suivant ses volontés et ses caprices. Enfin, donnant la première preuve de sa facilité à se dégoûter de tout, sans en avertir son oncle Ravenel, sans écrire à son père, sans attendre davantage, il partit un beau matin pour Combourg.
Les deux années qu'il y passa de seize à dix-huit ans furent l'époque la plus caractéristique de sa vie. Il les a racontées avec une éloquence inoubliable, jamais son âme ardente et inquiète ne s'y est montrée plus à découvert» Les atteintes des curiosités de l'adolescence, les premiers éveils des passions le troublèrent avec une extraordinaire violence. Tout était fait pour affiner sa sensibilité précoce : ce château sombre, nid de vautours au milieu des bois, le calme morne de la solitude, augmenté encore par l'humeur taciturne et insociable de son père, les nuits isolées dans
4 une sorte d'échauguette au plus haut (Tune tour,
les soirées silencieuses dans une vasle salle, éclairée par une seule bougie, où Ton entendait le père marchant dans les ténèbres, et émergeant lentement dans la lumière, avec sa figure longue
| et pâle, ces deux femmes, Lucile et sa mère, ayant
I peur de tout, craignant les revenants, forçant le
petit René à regarder sous les lits, dans les cheminées, derrière la porte ; tout ce spectacle était
. aussi romanesque que singulier.
4 Relégué dans l'endroit le plus désert, à l'ou-
' verture des galeries des tQjurs du château, il avait
pour compagnons des martinets qui, durant Tété, s'enfonçaient en criant dans les trous des murs, et son oreille ne perdait pas un seul murmure du vent. Son imagination excitée se jetait sur tout ce qui lui était inconnu, ne trouvant nulle part assez de nourriture.
f Un tempérament violent, une constitution ro-
buste, des chasses enragées, peu de lecture ! Il s'emportait si loin dans ses courses, que, ne pouvant plus marcher par excès de lassitude, les gardes étaient obligés de le rapporter sur leurs bras. Il croissait près de sa sœur, et leur affection était toute leur vie. Ils se ressemblaient par plus d'un point Tout pour Lucile était souci, chagrin, blessure ; une expression qu'elle cherchait, une chimère qu'elle s'était faite, la tourmentaient des mois entiers. C'était aussi la bonne fée de ce frère adoré, et elle en avait l'aspect par son étrangeté.
28 CHATBAUBRIAND.
La vie qu'on menait à Combourg était faite pour augmenter l'exaltation de leur caractère. Leur principal plaisir dans cette Bretagne mystérieuse et mystique consistait à se promener ensemble dans les bois profonds, surfout pendant l'automne. <c Nous marchions l'un auprès de l'autre, prêtant l'oreille au murmure du vent dans les grands arbres dépouillés, ou au bruit des feuilles séchées que nous traînions sous nos pas. » Ce fut dans une de ces promenades que Lucile, entendant un jour son frère lui parler avec ravissement de la solitude, lui dit : « Tu devrais peindre tout cela. » Ce mot fut une révélation.
Le goût que sa sœur lui avait inspiré pour la poésie, ou plutôt l'instinct qu'elle lui avait révélé, ne fut que de l'huile jetée sur le feu. Cette vie de rêves, dans .un paysage d'une grandeur sauvage et d'une mélancolie pénétrante, la timidité et la solitude, développèrent chez cet adolescent de seize ans une sorte de délire qui dura deux années entières. Distrait, triste, ardent, farouche, il ne parlait plus, n'étudiait pas, il fuyait jusqu'à Lucile. Tout entier à ses rêves, il s'enfonçait dans les forêts, écoutant tous les bruits qui sortent des lieux infréquentés, prêtant l'oreille à une voix mystérieuse qui lui criait : t Levez-vous « vite, orages désirés, qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie ! »
11 dépensait toutes ses énergies en désirs qu'il mettait aux pieds de l'être imaginaire qu'il appe-
lait sa sylphide, façonnant déjà son âme triste à désirer toujours, à sentir les souffrances de l'amour et à n'aimer jamais, créant déjà en lui le type immortel de René, toujours « agité, tourmenté et comme possédé par le démon de son cœur, »
— La nuit, ne pouvant plus rester dans sa tour, il descendait à travers les ténèbres, ouvrait furtivement la porte du perron, et allait chercher dans l'ombre épaisse des bois le repos qui le fuyait. « Après avoir marché à l'aventure, agitant mes « mains, embrassant les vents qui m'échappaient « ainsi que l'ombre, objet de mes folles poursui- « tes, je m'appuyais contre le tronc d'un arbre ; « je regardais la lune à travers la cime dépouillée « des bois, ou les corbeaux que je faisais s'envo- « 1er d'un arbre pour se poser sur un autre. Je ne « sentais ni le froid, ni l'humidité de la nuit, l'ha- « leine glaciale de l'aube ne m'aurait pas même « tiré du fond de mes pensées, si, à cette heure, <c les cloches du village ne s'étaient fait enten- « dre. »
Avec une âme aussi malade, l'envie de mourir devint chez Chateaubriand le sentiment dominant. Sa mère ne le consolait pas ; Lucile était malheureuse ; il manquait de tout, même de vêtements. Son père le faisait trembler ; il l'épiait sans cesse pour le gronder. Lorsque, revenant de ses courses insensées, René l'apercevait sur le perron, on l'aurait plutôt tué que de le faire rentrer au château ; il se glissait dans la salle aman-
ger, s'asseyait tout tremblant sur le coin de sa chaise à table, avec ses habits déchirés, son visage battu pur la pluie et le vent, sa chevelure en désordre* Sous les regards farouches de son père, il n'osait manger, la sueur couvrait son front, et ce qu'il sentait approchait du désespoir. Enfin, un jour, pour en finir, il chargea un fusil de trois balles, et se rendit dans un coin du bois ; il arma le fusil, introduisit le bout du canon dans sa bouche et frappa trois fois avec violence la crosse contre terre : le coup ne partit pas.
Une fièvre violente, fruit de cette vie désordonnée, mit fin à ses tourments. Il fut, six semaines, entre la vie et la mort. Lucile le garda et les soins de cette bien-aimée sœur le sauvèrent. Sa mère vint un jour s'asseoir au bord de son lit ; elle lui dit qu'il était temps de prendre un parti, que soft frère aîné pouvait lui obtenir un bénéfice, mais qu'avant d'entrer au séminaire, il fallait bien se consulter. Chateaubriand avait trop le sentiment de l'honneur pour accepter une pareille proposition. Il s'avisa d'une chose toute nouvelle ; il déclara qu'il irait au Canada défricher des forêts ou aux Indes chercher du service. Ce projet aventureux ne choqua pas trop son père : il se décida à faire passer son fils aux Indes. On l'envoya à Saint -Malo, où l'on équipait, en ce moment, un vaisseau. Six mois s'écoulèrent ; le vaisseau ne mit pas à la voile. Sans compagnon, et sans but dans la vie, il marchait des heures entières, le
dans les Natchez ses premières impressions d'un séjour dans la ville qu'on appelait la capitale du monde civilisé. A demi sauvage, il aimait mieux la campagne et passait six mois à Fougères chez ses sœurs, tout en paraissant à son régiment. Enfin Lucile et Julie, M me de Farcy, le déterminèrentà prendre avec elles un appartement à Paris, au haut du faubourg Saint-Denis.
Un littérateur inconnu l'introduisit dans le monde des gens de lettres ; un écrivain oublié, Flins, lui fit connaître Fontanes, qui devint son ami et à qui il doit ce que le génie ne donne pas, la sévérité et la sincérité affectueuses de la critique.
Dans le cours des deux années qui s'écoulèrent, depuis son établissement à Paris jusqu'à l'ouverture des Etats généraux, c'est-à-dire pendant ses 19 e et 20 e années, Chateaubriand, excessif en tout, essaya d'embrasser l'extrême civilisation avec l'ardeur qu'il mettait dans ses entraînements. Il connut Parny, Chamfort, Ginguené, Lebrun. Il eut un instant, pour cette société-là, de l'attrait, au début de la vie ; il en est tout à fait revenu et de très bonne heure.
Il faut mettre à part Fontanes ; quoique leurs relations aient pris naissance en 89, ce ne fut qu'en Angleterre, que Chateaubriand et lui se lièrent d'une amitié accrue par la mauvaise fortune.
Tout ce monde brillant glissa sur l'âme forte du jeune Breton. Il discernait : « que le suprême
bon ton était d'être Américain à la ville, Anglais à la cour, Prussien à l , armée > d'êlre tout excepté Français. i>
CefutMalesherbes qui lui laissa la plus durable impression. Cependant en 1790, qui l'eût dit? Chateaubriand débutait dans VAlmanach des Muses, mais surtout il lisait abondamment, y compris les historiens anciens. Pendant qu'il étendait son esprit, la Révolution marchait ; elle l'eût peut-rêtre entraîné, mais la première tête portée au bout d'une pique le fît reculer. Une idée hantait son cerveau, l'idée de passer aux Etats-Unis ; son régiment de Navarre n'existait plus, la littérature traversait de mauvais jours ; aucun attachement ne pouvait alors arrêter ce jeune homme de 20 ans, obsédé par son imagination puissante ; il se proposait de découvrir le passage au nord-ouest de l'Amérique. Malesherbes lui montait la tête sur ce voyage. « Si j'étais plus jeune, lui disait-il, je partirais avec vous. »
Chateaubriand s'embarquait à Saint-Malo, quelques jours après la mort de Mirabeau. Il vit Saint-Pierre, Miquelon, les Etats-Unis, salua Washington à Philadelphie, connut l'Ouest encore inexploré, les coureurs des bois, la région des lacs, les vastes prairies du centre, visita enfin la Louisiane et la Floride. En entrant dans ces immenses forêts, qui n'avaient jamais été abattues, il était pris d'une sorte d'ivresse d'indépendance,
« se livrant à des actes de volonté qui faisaient enrager son guide » .
Que fût-ce, lorsqu'il vit de vrais sauvages, barbouillés comme des sorciers, le corps demi-nu, les oreilles découpées, des plumes de corbeau sur la tête, des anneaux passés dans les narines ! C'est dans ces nuits d'Amérique, quand les rayons « gris-perle de la lune descendaient sur la cime indéterminée des bois », que la muse d'Atala et de Céluta apparut à Chateaubriand. « Je recueillis quelques-uns de leurs accents ; je les marquai sur mon livre à la clarté des étoiles, comme un musicien vulgaire écrirait les notes que lui dicterait quelque grand maître des cérémonies. »
Toute cette nature éclatante, radieuse, opulente, saturée de lumière, grava des images dans le cerveau de cet enfant de Combourg, si approprié pour les recevoir. Les solitudes américaines,
embaumées du parfum des magnolias, des baumiers, des liquidambars, vinrent remplacer les horizons bas et humides des bois de Bretagne, de même que les Floridiennes, qui agrafaient à leur épaule, en guise d'émeraude, une jolie perruche, prenaient dans l'imagination de René la place que la Sylphide y avait occupée.
Le voyageur ne recueillait aucune lumière sur le but principal de son entreprise, mais il était escorté d'un monde de poésie inoubliable, et sa muse revenait chargée de butin. Ce voyage enAmé-
rique apportait un élément nouveau au génie de René.
Il avait repassé les montagnes Bleues et se rapprochait des habitations européennes, lorsqu'en demandant l'hospitalité dans un moulin et en attendant le souper, un journal anglais tomba entre ses mains ; il aperçut écrits en grosses lettres : Flight of the Ring, Fuite du Roi- C'était le récit de l'évasion de Louis XVI et de l'arrestation de l'infortuné monarque à Varennes. Une conversion subite s'opéra dans l'esprit de Chateaubriand. Le 10 décembre 1 791 , il s'embarquait pour la France. Le capitaine lui donnait son voyage à crédit ; sa vie était changée et il rapportait deux sauvages d'une espèce inconnue, Chactas et Atala.
Il retrouve Lucile et sa mère à Saint-Malo ; il s'agissait de procurer à René de l'argent pour rejoindre les Princes émigrés. Son voyage avait fait brèche à sa fortune ; sa part de cadet dans le partage des propriétés était presque nulle, par suite de la suppression des droits féodaux. Ce concours de circonstances décida de l'acte le plus grave de sa vie ; on le maria, afin de lui procurer les moyens d'aller se faire tuer au soutien d'une cause qu'au fond il n'aimait pas.
Lucile était l'amie de M" e de Lavigne ; on estimait sa fortune à cinq ou six cent mille francs. Ce n'est pas dans ce livre que nous devons parler de cette spirituelle personne qui s'appela M m * de Chateaubriand. Elle a, pendant longues années,
tenu peu de place dans l'existence de son mari, et quand le foyer fut définitivement rétabli , elle partagea avec M me Récamier la tâche difficile de dérider le front de l'homme illustre qui remorquait avec peine son ennui avec ses jours et qui vieillissait en bâillant sa vie.
A peine marié (avril 1792), il partait pour Paris avec sa femme et ses sœurs Lucile et Julie. La populace n'était plus seulement tumultueuse , curieuse, empressée, elle était menaçante ; on ne rencontrait dans les rues que des figures effrayées ou farouches. La variété des costumes avait cessé ; le vieux monde s'effaçait devant un nouveau.
Chateaubriand devait il rester? devait-il partir ? Ses scrupules cessèrent, après avoir pris l'opinion de M. de Malesherbes. Le \ 5 juillet, les deux frères, Jean- Baptiste et René, quittaient Paris et arrivaient à Bruxelles à grand'peine. Le cadet avait repris son habit de sous-lieutenant d'infanterie. Invité à dîner chez le baron de Breteuil, il y rencontrait Rivarol ; mais cette émigration fate et insolente était odieuse au nouvel arrivé ; il avait hâte de voir des émigrés à six cents de rente, comme lui. Son frère resta à Bruxelles, auprès du baron de Montboissier dont il devint l'aide de camp. René partit pour Coblentz, portant dans son havresac le manuscrit de son voyage en Amérique et Atala. Le poids de son trésor, mêlé à celui de ses chemises, de sa capote,
de son bidon de. fer-blanc, et d'un petit Homère, lui faisait cracher le sang.
Il .fit partie de la marche sur Thionville. Passer en armes la frontière de son pays lui produisit un effet qu'il ne put rendre. « J'eus comme une espèce de révélation de l'avenir, d'autant que je ne partageais aucune des illusions de mes camarades, ni relativement à la cause qu'ils soutenaient, ni pour le triomphe dont ils se berçaient. »
Au siège de Thionville, un obus crevé à six pouces de terre lui envoya un éclat à la cuisse droite. Il entoura sa cuisse avec un mouchoir. La veille, dans un mouvement de conversion, deux balles avaient frappé son havresac. Heureusement qu'Atala, en fille dévouée, s'était placée entre son père et le plomb ennemi. Il fallut battre en retraite. Une épidémie de petite vérole éclata dans l'armée ; Chateaubriand en fut atteint. La fièvre le minait ; il ne se soutenait qu'avec peine sur sa cuisse enflée. Après 24 heures de vomissements, une ébullition lui couvrit le corps et le visage ; une petite vérole confluente se déclara : et cependant il continuait à cheminer dans les Ardennes.
Enfin, un soir, il s'étendit sur le dos à terre, dans un fossé, la tête soutenue par le sac d'Atala, une béquille à ses côtés, les yeux attachés sur le soleil, dont les regards s'éteignaient avec les siens. Il s'évanouit. Les fourgons du prince de Ligne vinrent à passer : par un instinct de pitié, les
conducteurs le jetèrent sur un chariot. Le pauvre malade mit pied à terre, arrivé à Namur ; il marchait, s'appuyant contre les maisons. Les femmes de Namur furent prises de compassion. Elles se relayaient de porte en porte et le conduisirent ainsi jusqu'en dehors de la ville où il retrouva les fourgons. Elles aidèrent Chateaubriand à y monter et le forcèrent d'accepter une couverture de laine. Les gens du prince de Ligne le déposèrent à l'entrée de Bruxelles. On le chassait de tous les cafés, tant il était misérable ! Ses cheveux pendaient sur son visage masqué par sa barbe et ses moustaches. Il avait la cuisse entourée d'un torchis de foin ; par-dessus son uniforme en loques, il portait la couverture de laine des Namuriennes, nouée à son cou, en guise de manteau. « Le mendiant de l'Odyssée, dit-il, était plus insolent, mais n'était pas plus pauvre que moi. » — Dans cet accoutrement, il rencontra son frère, le comte de Chateaubriand, qui fut effrayé de son spectre. Il le fit soigner. Ces premiers secours obtenus, René voulut partir pour Ostende. Le monde de Bruxelles, « ces héros de la domesticité revenus de Verdun en calèche », lui étaient de plus en plus odieux.
Il s'embarqua pour Jersey, où s'était réfugié son oncle M. de Bédée, et il demeura quatre mois, entre la vie et le trépas. Trente louis qu'un bateau fraudeur lui apporta de Saint-Malo, lui permirent de passer en Angleterre. Condamné par les méde-
cins, il composa à Londres, son premier ouvrage, Y Essai historique sur les révolutions, sous le coup d'un arrêt de mort. Il travaillait le jour à des traductions pour gagner son pain et la nuit à Y Essai, dans lequel il faisait entrer une partie de ses voyages et de ses rêveries. Il employait ses derniers scbellings à l'achat de bouquins étalés sur les échoppes.
Un ancien conseiller au Parlement de Bretagne, M. Hingant, était lié avec lui. Ils se réunissaient pour dîner. Les ressources s'épuisèrent, les traductions ne venaient plus. Les deux amis ne possédaient plus que soixante francs ; ils diminuèrent la ration des vivres, « comme sur un vaisseau, quand la traversée se prolonge ». Cette diète, jointe au travail, échauffait la poitrine malade de Chateaubriand; il commençait à avoir de la peine à marcher, la cervelle d'Hingant se troublait. Arrivés à leur dernier schelling, ils convinrent de le garder, pour faire semblant de déjeuner, d'acheter un pain de deux sous, et de boire l'eau chaude avec quelques petites miettes restées au fond du sucrier. Cinq jours s'écoulèrent de la sorte. « La faim me dévorait, j'étais brûlant; le sommeil m'avait fui ; je suçais des morceaux de linge que je trempais dans l'eau, je mâchais de l'herbe et du papier ; quand je passais devant des boutiques de boulanger, mon tourment était horrible. Par une rude soirée d'hiver, je restai deux heures, planté devant un magasin de fruits secs et de viandes
fumées, avalant des yeux tout ce que je voyais ; j'aurais mangé non seulement les comestibles, mais leurs boîtes, paniers et corbeilles. »
La raison d'Hingant était égarée; il s'était donné un coup de lame, profond de deux pouces, dans le bout du sein gauche. La blessure était dan-' gereuse, ses parents prévenus accoururent et l'emmenèrent à la campagne. Dans ce moment même, l'oncle de Bédée fit parvenir à Chateaubriand 40 écus. « Il me sembla voir tout l'or du Pérou. » — Privé de la compagnie d'Hingant, il prit une chambre plus modeste dont la lucarne donnait sur un cimetière, aux environs de Mary-Ie-Bone- Street. Il n'avait point de draps ; quand il faisait froid, son habit et une chaise, ajoutés à sa couverture, lui tenaient chaud. « La vie sans les maux qui la rendent grave est un hochet d'enfant. »
Chateaubriand connaissait la faim et le froid, pendant que les feuilles publiques annonçaient que sa famille était décimée par la hache révolutionnaire et que sa mère et ses sœurs étaient emprisonnées. La courte idylle de Bungay avec Charlotte, terminée brusquement par ces mots : «je suis marié », ne fit qu'ajoutera ses tristesses. Revenu a Londres, il se remit au travail et à ses promenades, plus solitaires que jamais. L'image de Miss Yves l'accompagnait. A la distance de trente milles de Londres, il n'y a pas une bruyère, un chemin, une église qu'il n'ait visités.
Il achevait V Essai historique sur les révolutions,
imprimé chez Baylie. Le livre parut chez Debofïe en 1797.
Le hasard des tempêtes révolutionnaires conduisait à Londres, presque au lendemain de la publication du premier ouvrage de Chateaubriand, le critique affectueux à qui il dut les excellents conseils qui l'empêchèrent de tomber dans l'extravagance de l'invention. M. de Fontanes, proscrit au 1 8 Fructidor, se logea près de Chateaubriand ; leurs relations, à peine ébauchées en 89/ devinrent intimes. Us ne se quittaient plus, ils dînaient dans quelque taverne solitaire à Chelsea, sur la Tamise, en parlant de Millon et de Shakespeare, ou bien Chateaubriand lisait quelques pages inédites des Natchez. « Travaillez, lui disait Fonce tanes, devenez illustre ; vous le pouvez ; l'avenir « est à vous, et que nos muses soient toujours ce amies! » Mais il laissa bientôt René seul et fut rappelé en France.
Chateaubriand était retombé dans son pessimisme mélancolique, quand une lettre de sa sœur, la comtesse de Farcy, du 1 er juillet 1798, lui apprit la mort de leur mère. « Si tu savais, écrivait Julie, combien de pleurs tes erreurs ont fait répandre h notre respectable mère, combien elles paraissent déplorables à tout ce qui pense et fait profession non seulement de piété, mais de raison, si tu le savais, peut-être cela contribuerait-il à t'ouvrir les yeux et à te faire renoncer à écrire. »
Quand cette lettre parvint à Chateaubriand, cette sœur elle-même n'existait plus ; elle élait morte des suites de son emprisonnement. Ces deux morts, et aussi le progrès naturel de ses idées, le ramenèrent à des sentiments religieux. « J'ai pleuré et j'ai cru », a-t-il dit. Il commença dès lors à préparer le Génie du Christianisme. Une espèce de fièvre le dévora pendant sa composition. Il portait à la fois dans son cerveau, dans son âme, Âtala et René, et il mêlait à l'enfantement douloureux de ces brûlants jumeaux le travail de conception des autres parties du Génie du Christianisme. Son opiniâtreté au travail explique la fécondité de son esprit. Il écrivait douze à quinze heures sans quitter la table où il était assis, raturant et recomposant dix fois la même page. L'âge ne devait rien lui faire perdre de cette faculté d'application.
Cependant il commençait à tourner les yeux vers la France. Une nouvelle révolution s'y était opérée. Bonaparte était devenu premier consul. Fontanes appelait son ami à Paris pour achever la publication du Génie du Christianisme. Le ministre de Prusse lui procura un passeport sous le nom de Lassagne, habitant de Neufchâtel. Il emportait les feuilles composées de son grand ouvrage. Puis, il détacha des Natchez les esquisses d' Atala et de René, et après avoir enfermé le reste du manuscrit dans une malle dont il confia le dépôt à ses hôtes de Londres, il se mit en route
avec M me d'Aguesseau. Il abordait en France le 8 mai 1800.
Le grand jour va maintenant éclairer cette vie rêveuse et cachée. La carrière des lettres s'ouvre toute large devant lui.
Prévenu de son arrivée à Paris, Fontanes le mena chez lui et le conduisit ensuite chez un ami, M. Joubert, où Chateaubriand trouva un abri provisoire. On l'adressa à un éditeur, M. Migneret, qui consentit à recommencer l'impression interrompue du Génie du Christianisme.
Pas une âme n'avait lu V Essai sur les révolutions. Pressé de se faire connaître, Chateaubriand publia dans le Mercure un article sur M me de Staël, article qui fut fort remarqué. Use détermina alors à détacher du Génie du Christianisme l'épisode d'Atala et à le publier (1801). Le succès de ce petit roman fut immense. L'auteur était brusquement célèbre, son nom était dans toutes les bouches, ce Je devins à la mode. La tête me tourna, j'ignorais les jouissances de la célébrité, j'en fus enivré. »
Il eut alors l'heureuse fortune d'être présenté par Joubert à la fille du comte de Montmorin, ancien ministre des affaires étrangères de Louis XVI, M me la comtesse Pauline de Beaumont.
Le salon de cette incomparable amie, fréquenté par les esprits les plus distingués de cette époque de transition, devint le cénacle dont René fut pendant deux ans le demi-dieu.
Huit années de résidence en Angleterre, précédées d'un voyage en Amérique, une longue habitude dé parler, d'écrire et même de penser en anglais, avaient nécessairement influé sur le tour et l'expression de ses idées ; quelques semaines passées auprès de M" 8 de Beaumont suffirent pour lui enlever toute allure d'esprit étranger.
C'est à Savigny, dans une maison louée par son amie, que Chateaubriand recommença et acheva le Génie du Christianisme. Là s'écoulèrent les jours les plus heureux de sa vie, Après avoir passé huit ans dans un abandon profond, trouver la paix de l'esprit et la sollicitude toujours présente d'une affection élevée, c'était presque le bonheur.
Ce fut au lendemain même du concordat que le Génie du Christianisme parut (1803). Bonaparte fut satisfait d'être défendu au dehors par l'opinion publique que ce livre réveillait. On avait alors une avidité de consolations religieuses, qui venait de la privation de toute parole chrétienne depuis longues années. Le mondevoltairien, directement attaqué, poussa un cri et courut aux armes. Mais la réaction religieuse était dans les cœurs. Fatiguée d'anarchie, la masse reprenait le joug des règles.
Jamais ouvrage ne vint plus à son moment.
Ce fut la seule heure de sa vie où Chateaubriand fut à la fois populaire et bien en cour. Le pre-
mier consul lui fit offrir la place de premier secrétaire d'ambassade à Rome. Chateaubriand refusa d'abord : mais l'abbé Emery, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, vint le conjurer d'ac cepter, et il céda. Il se rendit à Rome et son imagination s'y agrandit encore, au spectacle des ruines fameuses et de la mélancolie de la Campagne romaine.
Les désagréments que ses nouvelles fondions lui apportèrent et que son caractère exagéra, n'étaient pas faits pour l'encourager à suivre la carrière diplomatique ; mais il eut un devoir d'homme d'honneur à remplir, et il le remplit à la satisfaction de sa conscience. Ce devoir fut de fermer les yeux à M me de Beaumont, accourue à Rome pour lui dire adieu. Il présida dignement à ses obsèques, remplaçant auprès de la fille de M. de Montmorin, sa famille et ses amis absents, ce Je t'aimerai toujours, lui dit-il sous la forme d'une épitaphe antique ; mais toi, chez les morts, ne bois pas, je t'en prie, à cette coupe qui te ferait oublier tes anciens amis ! »
Il était presque déterminé à abandonner une carrière où des douleurs personnelles étaient venues se mêler à la médiocrité du travail qui lui était confié et à d'infimes tracasseries politiques. Il eut le temps d'écrire à Fontanes l'admirable lettre sur la Campagne romaine. Dans son imagination fastueuse s'étaient gravées en traits ineffaçables, non seulement ces galeries
ornées de chefs-d'œuvre que tant d'artistes immortels ont décorés, mais surtout cette Rome de 1803, si belle, aux yeux d'un poète, par ses déserts, ses rues où poussait l'herbe, ses places et ses jardins où ne passait plus personne, ses monastères où Ton n'entendait plus la voix des cénobites, ses cloîtres aussi muets et aussi dépeuplés que les portiques du Colysée.
Tandis que Chateaubriand restait désolé sur les ruines de Rome, et flottait entre mille partis, il reçut la nouvelle que le premier consul l'avait nommé ministre dans le Valais. Tout entier encore au souvenir de M me de Beaumont, il voulut voir Naples et il ne se rendit à Paris que le 21 janvier 1804, afin de prendre les instructions indispensables, avant de se rendre à son poste à Sion.
Il rentrait à l'Hôtel-de-France, rue de Beaune, où il était descendu, lorsqu'il entendit un crieur public annoncer le jugement de la commission militaire qui condamnait à mort le duc d'Enghien. Ce cri tomba sur lui comme la foudre. 11 n'hésita pas longtemps, et écrivit sa lettre de démission, en donnant pour prétexte la mauvaise santé de M rae de Chateaubriand.
C'était le fait seul de se démettre qui était l'acte de courage. Bonaparte ne s'y trompa point. Les amis de Chateaubriand furent effrayés de sa résolution. Fontanes devint presque fou de peur au premier moment : « lime réputail fusillé avec toutes les personnes qui m'étaient attachées.
sa vie. 49
Pasquier vint m'embrasser le lendemain, disant qu'on était heureux d'avoir un ami tel que moi. » La vie de Chateaubriand, sous la toute-puissance de Napoléon, ne fut ni troublée par la crainte, ni atteinte par la contagion du servilisme, ni entraînée parles exemples de soumission. Tout entier désormais aux lettres, à l'écart de la vie active, il eut la conception de Cymodocée et il vécut avec ce nouveau fantôme, en arrêtant de jour en jour dans son cerveau le plan des Martyrs. Une nouvelle douleur vint le frapper en plein cœur (novembre 1804). Pendant qu'il était à Villeneuve-sur-Yonne, chez ses amis Joubert, sa sœur adorée, Lucile, M me de Caud, mourait. Des ordres transmis de loin arrivèrent trop lard pour prévenir une inhumation dans la fosse commune. Lucile était ignorée et en dehors de son frère n'avait pas un ami : elle n'était connue que d'un vieux serviteur de M ,ne de Beaumont, Saint-Germain. Il suivit seul le cercueil délaissé et il mourut lui-même, avant que Chateaubriand pût revenir à Paris.
Demeuré seul dans ce monde, derrière les chers objets qui l'avaient quitté, il brûlait d'aller chercher au loin de nouveaux aliments pour son esprit et pour son cœur. Après une derùière visite à Combourg, il partit pour Trieste le 13 juillet 1806. Il lui fallait des images nouvelles pour les Martyrs et de nouvelles émotions pour son imagination abattue. 11 vit la Grèce, l'Archipel, Cons-
tantinople, Smyrne, Jérusalem, la Mer Morte, Alexandrie, Carthage, et il revint par l'Espagne. Il était attendu sous les arcades mauresques de TAlhambra et dans les jardins du Généraliffe. Il n'a jamais, dans ses livres, écrit le nom de celle qui lui faisait désirer la gloire, pour la déposer à ses pieds. Mais les Mémoires de son ami Hyde de Neuville nous disent la grâce, la physionomie expressive et touchante de M Ile de Laborde, alors M me de Noailles, et depuis, Duchesse de Mouchy ; son éclat et sa beauté avaient fait du bruit à son entrée dans le monde ; si elle n'avait plus, en 1 807, la première fraîcheur qui n'appartient qu'à l'extrême jeunesse, elle l'avait remplacée par un charme mélancolique et pénétrant qui attire plus que la beauté. « Nathalie de Laborde avait la distinction et tous les talents qui sont de tradition dans cette famille ; il n'y avait pas d'âme plus noble et plus généreuse. » Son entraînement pour Chateaubriand était très vif; elle ne parlait que de lui ; elle avait, en l'attendant, passé deux mois à Grenade , dessinant les monuments que les Maures y ont laissés. Elle fit partager son enthousiasme d'artiste au voyageur qui revenait de l'Orient. Le Dernier des Abencérages devait naître de cette communion d'émotions. Bianca est l'image de celle qui se faisait appeler ùolorès, en Andalousie. Les amis de la délicate et charmante jeune femme la retrouvaient toute frémissante dans la description de cette danse gracieuse où Château-
briaod a peint une descendante du Cid et de Chi-
mène.
Qui pouvait croire alors à la proximité de tant de douleurs ! Et quels voiles de deuil allaient bientôt couvrir ces félicités rapides comme un songe t
Il était de retour à Paris le 5 juin, plus poète que jamais, et la tête pleine d'enfantements.
Il commença par publier à part René, qui avait paru, comme épisode, dans un chapitre du Génie du Christianisme : et cette publication eut un retentissement plus grand encore qu'aucun autre de ses ouvrages. Devenu seul propriétaire du Mercure, il pouvait espérer un avenir calme, lorsqu'une phrase d'un article que lui avait inspiré le Voyage en Espagne de M. de Laborde, vint réveiller toutes les colères impériales. Cette phrase est célèbre : « Lorsque, dans le silence de l'abjection, Ton n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur, l'historien paraît chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'Empire. » — Napoléon, entendant cette voix qui retentissait seule dans le silence du monde, s'écria : « Chateaubriand croit-il que je sois un imbécile, et que je ne le comprends pas ? Je le ferai sabrer sur les marches des Tuileries. j> Il donna l'ordre de supprimer le Mercure.
C'est alors que, désirant vivre loin du monde, durant ces années de despotisme que la gloire ne suffisait pas à excuser, Chateaubriand acheta
en 1807, aux environs de Sceaux, la petite maison de la Vallée-aux-Loups (1). C'est'dans cette retraite qu'il écrivit les Martyrs f V Itinéraire, le Dernier des Abencérages , et qu'il commença ses Mémoires d'outre- tombe.
f Au printemps de 1809 parurent les Martyrs, le
plus soigné, le plus étudié de ses ouvrages, celui qui souleva à la fois le plus d'admirations et de critiques. Il eut le tort de prendre pour exemple Montesquieu, dans sa défense de l'Esprit des lois, et de répondre à la censure et aux objections. Quelques amis le consolèrent de ces violentes attaques ; Fontanes surtout, dans les meilleures stances qu'il ait écrites, n'hésita pas à compromettre l'autorité de son jugement et à prédire que tôt ou tard les lettrés porteraient sur les Martyrs un autre arrêt. C'est le temps où le talent de Chateaubriand est à son apogée. L'année 181 1 est la plus brillante de sa carrière littéraire. Il publie Y Itinéraire de Paris à Jérusalem, et remplace Marie-Joseph Chénierà l'Académie française* Le succès de Y Itinéraire fut aussi complet que celui des Martyrs avait été disputé ; quant à sa candidature à l'Institut, elle fut bien accueillie, et il passa au scrutin à une assez forte majorité. Son discours de réception une fois prêt, il fut appelé à le lire devant la com* mission nommée pour l'entendre. Il ne fut pas
(1) Cette maison, embellie, augmentée, appartient aujourd'hui à M. le duc de La Rochefoucauld-Doudeau ville.
agréé par cette commission, à l'exception de deux ou trois membres. M. Daru porta le discours à Saint- Cloud. ■ Bonaparte déclara que s'il eût été prononcé, il aurait fait fermer les portes de l'Inslitut et m'aurait jeté dans un cul de basse fosse pour le reste de ma vie. »
Tout ne fut pas fini, quand on lui eut rendu son discours ; on voulut le contraindre à en faire un second. Il répondit qu'il s'en tenait au premier et qu'il n'en ferait pas d'autre. La commission déclara alors qu'il ne serait pas reçu. Il n'y avait plus que deux années à attendre pour voir la fin de l'empire.
La vraie carrière littéraire de Chateaubriand s'achève en 1814. Il ne restait d'inédit de son ancien bagage que les Natchez, son premier livre, œuvre de jeunesse, bien séduisant dans les parties qui ne sont pas écrites dans le faux style de l'épopée. Le manuscrit fut retrouvé en Angleterre par les soins et les obligeantes recherches de M. de Thuisy, et les Natchez parurent en 1826, dans la première édition des œuvres complètes de Chateaubriand, avec le Voyage en Amérique et le Dernier des Âbencérages.
Il entre dans la vie politique avec les Bourbons ; et il débute par une brochure enflammée et vengeresse qui, de l'aveu de Louis XVIII, profita plus à la monarchie qu'une armée de 100,000 hommes. Celte brochure portait ce titre : De Buonaparte et des Bourbons. L'Empereur la parcourut à Fontaine-
bleau. Il la discuta en disant : « Je n'ai point de reproches à faire à Chateaubriand; il m'a résisté, dans ma puissance. » Une ardeur d'homme de parti et d'imagination outrait ses paroles et aussi ses espérances d'un facile triomphe, pour la Restauration appuyée sur la charte, — Un nouvel écrit, Réflexions politiques, en réponse à une lettre de Carnot au roi, n'eut pas moins de succès. Mais plus Chateaubriand faisait parler de lui, moins il plaisait à Louis XVIII : « Gardez-vous, disait-il à ses familiers, d'admettre jamais un poète dans vos aflaires, il perdra tout. Ces gens-là ne sont bons à rien, » — Il fallut toute l'amitié et toute l'insistance de la duchesse de Duras pour qu'on donnât à Chateaubriand l'ambassade de Suède.
Il n'eut pas le temps de se rendre à son poste. Le retour de l'île d'Elbe l'en empêcha. Un ordre de Louis XVIII l'appelait à Gand.
L'abbé de Montesquiou étant à Londres, Chateaubriand fut, dans la petite cour, ministre de l'intérieur par intérim. Sa correspondance avec les départements ne lui donnait pas grande besogne et son budget ne l'enrichissait guère. Il se dérobait à Gand, le plus qu'il pouvait, à des intrigues, antipathiques à son caractère, et misérables à ses yeux. Les détresses et les joies de sa première émigration revivaient dans sa pensée, « Personne ne se crée, comme moi, une société réelle en invoquant des ombres ; c'est au point que la vie de mes souvenirs absorbe le sen-
timent de ma vie réelle. » Il revint de Gand avec la monarchie qui recommençait, mais mécontent, désapprouvant le choix des ministres et violemment hostile à l'influence de Fouché.
Une ordonnance l'appela à la Chambre des Pairs.
Tantôt dans les rangs de l'opposition, tantôt ministériel, il produit un nombre considérable de brochures politiques. Il poursuivit d'une haine féroce M. Decazes. « Les pieds lui glissèrent dans le sang », a-t-il dit, après l'assassinat du duc de Berry. Très aristocrate d'instinct, et, sauf sur la question de la Presse, défavorable aux idées libérales, on peut étudier ses doctrines dans son meilleur ouvrage politique, la Monarchie selon la Charte, une sorte de catéchisme constitutionnel. L'indépendance des jugements mécontenta Louis XVIII. Le livre fut saisi ; Chateaubriand fut rayé de la liste des ministres d'Etat et privé de la pension attachée à cette place. Il fut obligé de vendre sa bibliothèque et de mettre en loterie sa maison de campagne ; on ne prit que quatre billets ; et la Vallée-aux- Loups fut vendue aux enchères. La mise à prix de 50,000 francs fut couverte par le vicomte de Montmorency.
Ces incidents n'étaient pas faits pour le ramener au giron ministériel.
Pour combattre la Minerve, il fonde le Conservateur, avec MM. de Bonald et Lamennais, sous le patronage de MM. de Villèle et Corbière. La polémique avec les libéraux dura de 181 8 jusqu'en
1820, c'est-à-dire jusqu'au rétablissement de la censure. Nommé ambassadeur en Prusse, après la chute de M. Decazes, il reprit ses goûts d'artiste et de voyageur ; une amitié royale et gracieuse sembla animer pour lui le séjour de Berlin. La Princesse Frédérique , duchesse de Cumberland, future Reine de Hanovre, avait pour ses ouvrages une admiration très vive. Chateaubriand se voyait mille ans en arrière, emporté comme Eginhard, sur les épaules de la fille de Charlemagne, afin qu'il ne laissât sur la neige aucune trace de ses pas ; sa patience au travail étant extrême, il s'était remis, dans ses moments de loisir, à la rédaction de ses Mémoires d'outre- tombe, lorsque M. de Villèle rompit avec le duc de Richelieu. Fidèle à son amitié et à ses principes politiques, Chateaubriand donna sa démission d'ambassadeur; mais la droite royaliste étant revenue bientôt aux affaires , avec M. de Villèle aux finances et M. de Corbière à l'intérieur, Chateaubriand accepta avec joie l'ambassade de Londres.
Cette nomination réveilla ses souvenirs de jeunesse et ses rêves ; et puis son amour des contrastes dans son âme de poète . lui faisait un plaisir de reparaître célèbre et puissant, là où il avait vécu ignoré et faible. Il se promenait dans le Parc de Kensington, avec l'orgueil du présent et les fantômes du passé. « La vie qui se consume mêle, comme l'incendie de Corinthe, l'airain fondu
des statues des Muses et de l'Amour, des trépieds et des tombeaux. »
Son ambition n'était pas encore satisfaite ; il rêvait de représenter la France au Congrès de Vérone ; il ne trouva pas d'abord chez le ministre des affaires étrangères, le vicomte de Montmorency, un accueil favorable ; mais il fit presser M. de Villèle par la duchesse de Duras, celle qui permettait à René de l'appeler sa sœur, et il l'emporta.
Son envoi au Congrès ne faisait que préparer son entrée au ministère. Il y prépara la guerre d'Espagne, « ma guerre, le grand événement poli- « tique de ma vie », comme il aime à le répéter. Son amour-propre satisfait parla fortune, ainsi que ses anciennes doctrines du Conservateur, s'était fort adouci. La rupture entre M. de Villèle et lui n'était pas moins imminente. On l'a dit avec justesse : Lorsqu'aux antipathies naturelles de l'esprit pratique, contre la spéculation un peu romanesque, viennent se joindre des piqûres d'amourpropre et des sollicitudes d'ambition froissée, l'incompatibilité d'humeur doit éclater bientôt. Chateaubriand ne le comprit pas assez tôt.
Le 6 juin 1824, il était brutalement destitué, « congédié comme un domestique »• Il reprit les armes et passa à une violente opposition ; il devint le collaborateur de son ami Bertin, au Journal des Débats. Sa plume acérée fit des blessures inguérissables. « J'étais arrivé à l'âge où les
« hommes ont besoin de repos ; mais si j'avais ce jugé de mes années parla haine toujours crois- « santé que m'inspiraient l'oppression et la bas- « sesse, j'aurais pu me croire rajeuni. » — Il lui fallut plusieurs années pour abattre M. de Villèle ; mais enfin M, de Villèle tomba. Ce fut l'heure de la plus grande popularité politique de Chateaubriand ; il combattait à la tête du parti libéral.
Le ministère Martignac lui donna l'ambassade de Rome. Il se sentit saisi du désir de fixer ses jours, de l'envie de disparaître (même par calcul de renommée) dans la ville des funérailles; il allait y chercher son autre lui-même; car il y avait dans sa personne deux êtres distincts et qui n'avaient à certaines heures aucune communication l'un avec l'autre.
Sa vie commence alorsà se remplir d'une image qui effaça toutes les autres. Nous voulons parler de M me Récamier . L'empire que cette aimable femme exerça toute sa vie sur elle-même explique celui qu'elle exerça sur Chateaubriand vieilli ; c'est à elle qu'il écrit d'Italie les plus charmants billets, plus souvent qu'il n'envoie de dépêches au ministre des affaires étrangères. Malgré ses plaisirs de contemplation, bien qu'il dirigeât aussi des fouilles, et qu'il élevât un monument au Poussin, l'ennui le ressaisissait par moments. Il était venu en France, en congé, pour voir M md Récamier^ lorsque M. de Polignac fut appelé au ministère. Après une entrevue avec lui, Chateaubriand
donna sa démission d'ambassadeur. Un exil éternel sur les ruines de Rome avait été sa dernière chimère ; il lui dit adieu.
Les journées de juillet le rendirent à la vie privée ; il avait prévu la révolution et il en fut acclamé. La jeunesse des écoles le porta en triomphe dans la cour d'honneur du Luxembourg. Sincèrement attaché à la légitimité, sinon aux hommes de la branche aînée, il mit une coquetterie de gentilhomme à se montrer plus fidèle dans le malheur que dans la fortune. Redevenu pauvre, il acheva ses Mémoires d'outre- tombe, publia, en dehors de brochures de circonstances, ses Etudes historiques, son Essai sur la littérature anglaise, sa traduction du Paradis Perdu, et l'un de ses meilleurs ouvrages, le Congrès de Vérone, et aussi son plus mauvais, la Vie de Rancé.
Très hostile au gouvernement de Juillet, il payait sa dette à la branche aînée des Rourbons, en se faisant traduire en police correctionnelle pour sa célèbre phrase : Madame, votre fils est mon roi. Plus populaire que jamais dans le parti royaliste, obligé de faire face à des dettes d'honneur, il avait une charge plus lourde encore, celle de saliver Y infirmerie de Marie-Thérèse, fondée par les Soiûs de M me de Chateaubriand. Il se résigttadonc par nécessité à travailler pour vivre, ne trouvant plus que rarement Tinspiratibn pour couronner ses efforts.
Il avait surtout à arranger son attitude de grand homme, encensé, mélancolique et dédai-
gneux. C'était la tâche que s'était réservée M me Récamier, tâche difficile que celle d'adoucir et d'apprivoiser ce lion ennuyé, dégoûté de l'univers et de lui-même. Il ne la quittait que pour aller en Bohême ou en Italie, chargé d'une mission auprès de la Dauphine ou du vieux roi Charles X ; il se hâtait de revenir occuper sa place préparée, dans le petit salon de l'Abbaye-aux-Bois. Il n'avait en eflet aucune des qualités de chef de parti, a II semblait plutôt un Dilettante des monarchies en ruine, prédisant, pour se consoler, la chute de toutes les autres. » Il se préoccupait plus, en allant rendre visite à la duchesse de Berry, de retrouver dans la ville des Doges la prison de Silvio Pellico et les traces de Jean- Jacques Rousseau et de Byron, que d'arrêter les moyens de rétablir la cause perdue de la légitimité. Il rêvait à Venise du souper de Candide.
Il ne se rattachait désormais à la vie que par les personnes qu'il rencontrait chez son amie et dont elle s'ingéniait à varier les hommages. Ce fut un des événements littéraires de la monarchie de Juillet que la lecture des fragments des Mémoires d'outre-tombe. Tout était préparé pour émouvoir les auditeurs privilégiés, dans ce salon étroit, dont le grand tableau de Corinne au cap Misene occupait et éclairait toute la paroi du fond. Chateaubriand ne lisait pas lui-même ; il eût craint peut-être en certains moments les éclats de son cœur et l'émotion de sa voix.
« Mais si Ton perdait quelque accent de mystère, « à ne pas l'entendre, on le voyait davantage, on ce suivait sur ses vastes traits les reflets de la « lecture, comme l'ombre voyageuse des nuages « aux cimes d'une forêt. »
Il n'y avait que la bonté ingénieuse d'une amie qui avait représenté la beauté souveraine, pour composer ainsi ces soirées recherchées, dans cette sorte de retraite dont la porte était entrouverte sur le monde et dont les fenêtres donnaient sur un jardin clos et sur les espaliers en fleurs d'une abbaye.
Rien donc de calme et de monotone comme le poème de ses dernières années : un fauteuil au coin de la cheminée de M me Récamier, la solitude fleurie de son jardin et deux voyages à Prague et à Venise, voilà tout. Etranger aux générations nouvelles, il regardait passer à ses pieds sa dernière heure. « N'ayant plus d'avenir, écrivait il, je n'ai plus de songes. Je dois demander pardon à mes amis de l'amertume de mes pensées ; je ne sais que rire des lèvres ; je n'étais pas à une nagée du sein de ma mère que les tourments m'avaient accablé. »
f Pour consoler la tristesse de ses derniers jours, il aurait pu se rappeler les paroles qu'il prononçait à Ferrare, en visitant la prison du Tasse : « On abandonne l'homme qui a ri, pour l'homme qui a pleuré. Pendant la vie, le bonheur peut avoir son mérite ; après la mort, il perd sou prix ;
aux yeux de l'avenir, il n'y a de beau que les existences malheureuses. »
La vieillesse, pas plus que la maladie, n'avait pu mordre sur ce génie robuste, il a travaillé jusqu'à son dernier jour, il a dicté jusqu'à sa dernière heure. M ma de Chateaubriand lui fraya la route et partit la première ; il s'éteignit à son tour à 80 ans, le 4 juillet 1848, après avoir vu la chute du gouvernement de Juillet et l'a\ènement de la république qu'il avait prédite, tout en ne l'aimant pas. M me Récamier était auprès de lui ; il ne pouvait plus lui parler et elle ne pouvait le voir, car elle était devenue presque entièrement aveugle. L'abbé Deguerry lui ferma les yeux et joignit ses mains autour du crucifix.
Chateaubriand n'avait jamais désiré se survivre; un cri pourtant lui échappa, un jour, dans ses Mémoires; et ce cri, le voici : « une fille pourtant, « et qui s'appellerait Eléonore ! » Sa générosité qui avait été extrême, à l'époque heureuse de sa vie, s'était accrue dans sa vieillesse, malgré la gêne, n J'ai Tair un peu rude, disait-il à son ami M. Frisell; je tiens cela démon père. Il faut que je donne et que je soulage comme ma mère. »
Et un jour, comme il remettait à de pauvres gens, ruinés en 1830, un billet considérable de son libraire et que son ancien secrétaire d'ambassade, M. de Givré, lui faisait quelques objections de prudence : « Ah ! laissez, moji cher ami, répon-
dit-il, c'est la plus facile manière d'être chrétien; l'aumône est plus aisée que la pénitence. »
Il s'était fait concéder par sa ville natale, dans l'îlot du Grand-Bé, en rade de Saint-Malo, un quartier de rocher pour son tombeau : une croix et son nom gravés sur le granit, en face de la mer qu'il avait passionnément aimée, avec les caresses de ses flots, dans les jours d'orage, etavec l'étendue illimitée de l'horizon ! — C'est la sépulture qu'il avaitrêvée ; elle n'était pas sans faste; elle était du moins en harmonie avec cette vie tourmentée et inquiète, et avec ce génie dont le caractère est la grandeur, la tristesse et la soif inassouvie de l'idéal et du désir.
Il n'y a pas d'existence humaine qui ait été, du commencement à la fin, plus disposée et mieux arrangée pour la dignité et pour l'effet ; il n'y en a pas qui fut moins faite pour le bonheur. L'ennui était la maladie de Chateaubriand ; il vécut avec lui et il en mourut.