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LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU MOMENT OU PARUT

Chez aucun écrivain, hormis chez Jean-Jacques Rousseau, les idées n'ont plus été l'expression du caractère ; et jamais depuis Ronsard, plus complète innovation ne s'était manifestée dans les procédés littéraires de notre nation, dans sa poétique et dans l'expression des troubles de l'âme. C'est qu'en effet, lorsque Chateaubriand prit la plume, dominé qu'il était par une sorte de démon intérieur, la société politique et la société littéraire offraient le plus complet et le plus étonnant contraste. Confinée dans l'atmosphère factice des salons, tout entière à l'esprit d'observation et d'analyse, se détournant avec répugnance de tout ce qui relevait du côté personnel et intime, inac. cessible aux sincères émotions du cœur, mettant tout son idéal dans une raison moyenne, dans les bienséances mondaines, dans la mesure et la discrétion du langage, dans une galanterie sans amour, la littérature des dernières années du

siècle de Voltaire tournait aux compositions les plus artificielles.

Tandis que la révolution politique était mûre, le monde religieux lui-même était livré à tous les relâchements d'une morale accommodante et ne donnait que rarement l'exemple du sacrifice ou le spectacle de la force d'âme et de l'élévation du caractère. Il fallait les persécutions ou l'exil pour faire disparaître les abbés de Cour.

Pendant que les idées spéculatives ne connaissaient pas de limites, la poésie excluait les moindres hardiesses de l'inspiration. Il n'y avait qu'un André Chénier, à peine connu de quelques amis. C'était à la raison, à la raison seule que ceux qui s'appelaient poètes devaient tendre. Dans les romans, comme au théâtre, l'homme était dépouillé de tout caractère individuel pour revêtir un caractère général. Ce n'était pas un individu que l'auteur dramatique cherchait à peindre, tant le moi était en horreur, c'était un type. Dans l'histoire surtout, le système accepté consistait à écarter les détails caractéristiques, à dédaigner le milieu, le costume, les circonstances, parce que c'étaient choses variables et accidentelles. C'eût été faillir à la vérité que d'animer le spectacle des choses humaines, et manquer de tact et de goût que de souligner un de ces traits significatifs, ou de citer un de ces mots crus qui résument tout un personnage. Pharamond et Clovis étaient nécessairement des prototypes de Louis XIV, et ils

étaient représentés en perruque. L'histoire était oratoire, vague, ou falsifiée et n'existait que de nom.

La littérature classique, née au xvi e siècle de l'admiration des chefs-d'œuvre de l'antiquité et qui s'y était adaptée dans une mesure si parfaite, avait habitué les intelligences à un moule où les plus nobles esprits avaient pourtant versé une matière puisée en eux-mêmes ; mais les héritiers de Voltaire etde lEncyclopédie, si Ton excepte les ouvrages de politique ou de science sociale, en étaient arrivés à ne rien verser du tout et à ne plus être que des ombres d'imitateurs. « Ils imitaient l'imitation. »

■ Dans le domaine de l'art littéraire, l'esprit proprement dit, les rapprochements ingénieux, étouffaient la partie poétique élevée et passionnée, celle qui restait enfouie dans les origines du génie national. La littérature n'était plus qu'un ensemble de formules stériles, sans aspirations nouvelles, et même sans investigation curieuse. Au théâtre, la tragédie n'avait gardé que le système et l'appareil des trois unités ; la comédie, malgré son aisance, son agrément et son élégant badinage, ne produisait plus que les esquisses d'Andrieux, de Colin d'Harleville ou de Picard. Le talent était réduit à la correction et à la prudence. En un mot, le culte des modèles classiques arrivait à l'affadissement. Personne n'a plus éloquemment que Lamartine jeune, dans la préface de ses premières Médita-

lions peint le vide des âmes, dans cette époque, toute livrée à l'action :

« Je me souviens qu'à mon entrée dans le monde, il n'y avait qu'une voix sur l'irrémédiable décadence, sur la mort accomplie et déjà froide de cette mystérieuse faculté de l'esprit humain qu'on appelle la poésie... Tous ces hommes géométriques qui seuls avaient alors la parole, et qui nous écrasaient, nous autres jeunes gens, sous l'insolente tyrannie de leur triomphe, croyaient avoir desséché, pour toujours en nous, ce qu'ils étaient parvenus à tuer en eux, toute la partie morale, divine et mélodieuse de la . pensée humaine. Rien ne peut peindre, à ceux qui ne l'ont pas subie, l'orgueilleuse stérilité de celte époque... Ces hommes nous disaient: « Amour, liberté, philosophie, religion, enthousiasme, poésie, néant que tout cela ! Calcul et force, chiffre et sabre, tout est làl Nous ne croyons que ce qui se prouve, nous ne sentons que ce qui se touche. La poésie est morte avec le spiritualisme dont elle était née. » Et ils disaient vrai ; elle était morte dans leurs âmes, morte en eux, et autour d'eux. Par un sûr et prophétique instinct de leur destinée, ils tremblaient qu'elle ne ressuscitât dans le monde avec la liberté ; ils en jetaient au vent les moindres racines, à mesure qu'il en germait sous leurs pas, dans leurs écoles, dans leurs lycées, dans leurs gymnases, surtout dans leurs noviciats militaires et polytechniques. Tout était organisé contre cette résurrection du sentiment moral et poétique; c'était une ligue universelle des études mathématiques contre la pensée et la poésie. Le chiffre seul était permis, honoré, protégé, payé. Comme le chiffre ne raisonne pas, comme il est un merveilleux instrument passif de tyrannie qui ne demande jamais à quoi on remploie, qui n'examine nullement si on le fait servir à l'oppression du genre hu-

main, ou à sa délivrance, au meurtre de l'esprit ou à son émancipation, le chef militaire de cette époque ne voulait pas d'autre missionnaire, d'autre séide. »

Un scepticisme presque universel succédait à la fièvre des passions populaires ; et désenchantés des théories, ou énervés par la souffrance, les esprits n'éprouvaient guère que le besoin de croire à la fortune d'un homme auquel la nation épuisée pût abandonner le soin dé ses destinées. Les genres licencieux et frivoles avaient seuls profité de la liberté que Ton pensait avoir acquise dans l'or* dre littéraire. Le libertinage ou l'impiété s'affichait; et le pouvoir les encourageait de son indifférence ou de sa complicité. Comment s'étonner dès lors de ne rencontrer dans les œuvres littéraires de toute nature que des formes vides de pensée, une correction timide, une discipline glaciale, et des procédés mécaniques? M me de Staël seule faisait exception, et si son nom ne tient pas dans ce livre une grande place, c'est uniquement parce que la méthode de notre travail a concentré tous nos efforts sur un seul point lumineux.

Le mal datait de loin. Un seul homme au xvm e siècle, avant Chateaubriand, avait brisé tous les cadres factices, et au lieu de ne s'adresser qu'à la froide raison, avait fait appel à la sensibilité ; il n'avait entretenu le public que de luimême, de ses fautes et de ses rêves, de ses égarements et de son enthousiasme, de ses ardeurs et de ses chimères ; seul, au milieu de ces mon-

dains effrénés, il avait osé parler du ravissement de ses promenades solitaires; seul, il avait osé chanter une nuit délicieuse de sa pauvre jeunesse, nuit passée aux bords de la Saône, dans le creux d'une terrasse, avec le ciel étoile au-dessus de sa tête, tandis que les rossignols berçaient son sommeil ; seul aussi, en présence des philosophes, à un souper chez M Ue Quinault, il avait osé s'écrier: « Messieurs, je crois en Dieu et je sors, si vous « dites un mot de plus. » Mais c'est moins par la découverte, qu'il avait faite, de la poésie de la nature, c'est moins par sa courageuse profession de foi spiritualiste, que par l'Emile et le Contrat social, par ses théories fausses, que Jean-Jacques avait eu prise sur son temps.

Chateaubriand l'avait bien lu et longuement médité dans ses années d'exil. V Essai sur les révolutions et les notes dont il surchargea pour plaire aux Bourbons cette première élucubration de jeunesse, en font foi ; mais Jean-Jacques était démodé, au moment où le nom de Chateaubriand va être prononcé dans les lettres françaises ; une rénovation profonde se produisait partout, dans toutes les branches de l'activité nationale ; malgré la résistance de l'école voltairienne, la chute de l'ancien régime politique préparait sourdement celle de l'ancien régime littéraire. Le monde nouveau demandait autre chose que les poèmes fabriqués par l'abbé Delille, que V Enfant Prodigue de Campenon, ou la Philippide de Viennet, autre

chose que la prose desséchée de l'abbé Morellet, ou même de Marie-Joseph Chénier et de Ginguené. On s'apercevait qu'à force d'être mise et remise dans les mêmes plis, la trame de leurs idées s'était limée et coupée, que les mots, par eux-mêmes* cessaient d'avoir une marque et « ressemblaient à ces mauvaises épreuves d'imprimerie qui sortent d'une planche fatiguée par de nombreux tirages, et usée par le jeu de la presse. » Contraste singulier ! d'une part, des générations dévorées du besoin d'agir, secouées et inquiètes, et d'autre part, « cette placidité pénétrante », cette région sans vie où se complaisaient les écrivains survivants du xvm' siècle ! D'un côté, une mêlée sur la frontière, ardente comme l'air embrasé de la poudre, et de l'autre, une force d'inertie peu ordinaire, maîtresse de l'esprit national !

Chateaubriand se lève alors, sans qu'il soit annoncé, et sans qu'il ait eu, si ce n'est dans Jean- Jacques, un précurseur. Bernardin de Saint-Pierre, avec son talent charmant, n'avait guère agi sur Chateaubriand. L'un n'avait pour peindre qu'un pinceau délicat; « l'autre avait une brosse. » S'il semblait par sa naissance destiné à devenir un des champions du passé, l'éducation de René préparait en lui une âme moderne, et ne ressemblant à aucuneautre. C'est cette âme étrange et complexe qui a frappé, séduit, et entraîné les jeunes générations.

La manière dont le génie de Chateaubriand s'est formé ne se comprend en effet que par l'examen

de son caractère, des désirs fous, des exaltations 1

incomprises de son adolescence et de sa jeunesse. }

C'est entre les murs du froid donjon de Combourg, dans la solitude des bois et des grèves de Bretagne, dans ses veilles sans pain et sans feu à Londres, que Chateaubriand prit la maladie qu'il donna à son siècle, cette mélancolie, cet ennui sans terme ni limites, et qu'il sentit germer en luimême l'inspiration. Il nous a livré tous les moyens de le connaître. On peut le prendre dans son pays natal, dans sa race, dans son père, dans sa mère et surtout dans une de ses sœurs. Il s'est peint et analysé lui-même, sous toutes les faces, dans ses livres. Nous n'avons qu'à le suivre. S'il est l'égoïsme profond, c'est aussi la grandeur et la tristesse même, que René de Chateaubriand; il ne nous dissimulera dans sa vie que ce que les convenances de parfait gentilhomme qu'il était, lui ont interdit de nous dévoiler, et il semble que ses défauts de caractère, l'orgueil de lui-même, l'indifférence facile pour les autres, sa lassitude

précoce de l'amour, s'atténuent et se perdent >

dans la dignité qu'il sut garder jusqu'à la fin, dans \

cette haute estime de soi qui s'imposait aux j

autres. >

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