‹ ChateaubriandChapitre 6 sur 7 · LF. nOMANTISMI A I.VOX · texte numérisé non relu

LF. nOMANTISMI A I.VOX

:iIAriTI!K VI

( Siiilc/.

l'.Z-. (^)ll()ml)(>l osi 11. poilo-parolc «les callioli(Hies i\o iS'u». — .lupomonls qu'il porte sur le firnir du (Jiristianisme. — Sur in p<)lili<juc de Cliateaubriaiul. — S»ir son talent d'écrivain.

I/('lii(li' (le (](ill()nil)(^l sur (Ihalcauhriand. .'linsi piH'paréc par do l()ll^^s travaux aiilLiioiirs, cl j)ar Irchan^a' de lettres, où le i^nand homme avait dévoilé (juelcjiies-imes de se^ pensées intimes au crilnpic lyonnais, nous j)arail inij)()iiante : parce (jn'fllc lui non pas sculcincnl le jui;t'nu'nl d iinr inlellii^ence individuelle, si eoinj>élenle (ju file lui, mais encore ropninni de loul un parti, (le livre lui comme le lieu ou >e ii'-nnircnl cpiantité de l)ons esprits : c\'sl pourcpioi. dans riustoifc de la erili(jm' rhiilvuuhriunesquc, il mérite d'être remarcjiu'.

I,e parti, (jui se reconnut dan> loinraLii' dont

UNE ETUDE LYONNAISE SUR CHATEAUBRIAND il-l

nous parlons, comprenait les catholiques, très fermes sur les principes, mais qui pourtant au milieu des luttes religieuses défendirent leur pensée des exagérations et du fanatisme. Le i6 avril i853. Th. Foisset écrivait à Collombet : « Sur M. de Chateaubriand, je crois en vérité que je suis de votre avis d'un bout à l'autre ». Or, Th. Foisset est connu par beaucoup de publications, que les catholiques tiennent en grande estime. Collombet eut également le bonheur de plaire à tous les prêtres, qui, intransigeants en matière de foi, n'avaient cependant pas abdiqué l'indépendance de leur jugement. L'abbé Gorini, auteur d'un livre d'érudition solide contre les erreurs des historiens modernes \ lui écrivait : « Je me suis procuré les Causeries de Sainte-Beuve et les Portraits de Planche : comme ils vous dépècent Chateaubriand! ^ otre livre était nécessaire pour s'opposer à la réaction. IIolTmann et Morellet ne sont pas morts; ils n'ont que changé de nom, et ils font maintenant des Portraits et des (jauseries. Au moins sans faire l'apothéose de l'illustre écrivain, sans adorer même les taches de ce soleil, vous lui rendez la justice cpi'il mérite. » (lo juin i85i).

^ Défense (le riù/lisc ron/re les errcurx h{stori(/ucs de MM. (iiiizof, Au(j. et Aiu. Thierrif, Michefel, Ampère, Quinel, Fauriel, Aimé Martin, eic.^ S'^édiL, 4 vol. iii-8,iS6^i.

17i I.K liO.MAMIS.Mi: A LVO.N

Il esl inutile de mulliplier ici les cilalions: nous avons simj)lemenl voulu prouver, par ces deux exemples, que le livre de (^ellomhet eul quelque éclio dans r()j)iuion, et cpiil satisfit, sinon les hérauts de la crilifjue parisienne auxquels un modeste provincial ne parvient jamais, au moins des calliolicjues cultivés et indépendants. I/article eutliousiaste (jue Lenormant avait consacré aux M('n}oircs dOufre-Tomhc, lorsque la loinlie de ( lliaU'auhriand venait à peine de se fermer, était suspect, à hon droit, j)arce (jue félo^'e s'v étalait démesurément : Sainte-Beuve commençait contre (Chateaubriand cette petite ^Mierre d'escarmouches, prélude de la i^M'ande batadle, dans hupu'lle il devait, en i8()o. |>orter un couj) SI violent à la i;loire de (Ihateaubriand. (Jnant à cvxw (pie les Mcninircs (!( )ul rc-'lonihc malmenaient, le public n'écoulait leurs plaintes et leurs récriminations cju'avec une attention ironique. Donc pendant (jue la criticpie s'éj^^arait dans des élo«^n's hyperbolitjues ou dans des rancunes personnelles, il était bon (pi un esprit solide, comme (lollombel. \inl an nom de tout un parti, déterminer la triple iutluonce relii;ieuse, politicpie et littéraire (jne ( Ihateaubiiand e\er(,'a sur sou siècle.

Pour établir la biographie de son héros, Collomhei s' eslheRucoup servi des Mémoires d'Où tre- Tomhe qui paraissaient au moment même où il travaillait à son livre. Ce n'est pas qu'il leur accordât toute confiance; au contraire, il sait combien ces longs Mémoires renferment « de faits inexacts, d'appréciations injustes ou légères, de contradictions flagrantes » (p. \o()). Cependant sur l'enfance de Chateaubriand, sur les années de Combourg, sur le voyage en Amérique, sur l'émigration, sur l'exil d'Angleterre, il accepte sans restriction le récit que Chateaubriand nous a fait. C'est aussi dans les préfaces de Chateaubriand, dans ses œuvres (Essai sur les révolu tiens ^avlicles du Mercure, etc.), qu'il a puisé la matière de cette biographie, rapide, limitée aux dates principales et aux événements essentiels. CoUombet connaît les (jeuvres et la vie des principaux écrivains avec lesquels Chateaubriand fui en contact : Joul)ert, Benjamin Constant, Fontanes, M'*^'" de Slaël ; mais il n'a pas eu, comme Sainte-Beuve, le privilège de fouiller dans les papiers inédits de Fontanes et de Chénedollé, et nulle part il n'apporte à la biographie de (Chateaubriand des contributions sérieuses. Ainsi il

171, I,K UOMANTISME A LYON

n'élève aucun doute* sur la véracité du \'oi/.'i(/i' en Amérif/ue ; quand il chcrclu* les motifs qui ont déterminé le voyaije d'Orient, il fait une allusion discrète à la fameuse phrase relevée par Sainte -Iknive, en iS3{. sur le manuscrit des Mémoires : « Nous savons, dit-il, qu'un écrivain distini^ué a donné à cette détermination de (Ihateauhriand un motif tout profane, re^n'eltable même et triste à dire, mais nous ne voudrions v croire (|ue sur (\c> preuves incontestables, et la célébrité qu'il aurait fallu s'acquérir dans celte misérable hypothèse lui était venue déjà par des <L»uvres antérieures aux Martyrs " p. ^nS). (Cependant, à propos de Y Itinéruirc, il a lu la criticjue assez vive dirii^ée contre l'exactitude de Chateaubriand j)ar le 1 )' Avramiotti ' : et il souhaite même que les observations d Avramiotti soient « ajoutées aux futures éditions de Y Itincr.tirc, comme utile et curieux correctif •>. Ailleurs il relève avecaii^reur deux affirmations erronées de Quinet, qui. dans le (]hrisli;tnistne et In Hérnliition frnnçuise et 17 Ifrnmnjïliinismv, avail |)ré(en(lu (jue le (it'tiir (lu (llirislinnisme fût mis à l'interdit j)ar Pie \ II

' Alcuni rcnni crilici, 1817, Padoiic. — V-l-il connu «lircclcmcnl louvraj^c d AvramioUi ? Assurcincnl non. (^onimc Siiinlc-Houvc il s'esl contenté d'en lire lanalvse publiée dans \c^ Aîiti.ilc.s F.nctjclopédiqucs de Millin,t. II. p. i59 cl s(pj.

x\insi n'allons pas chercher dans Collombet des indications neuves sur la biographie de Chateaul)riand. Ce travail d'ailleurs reste encore à faire,

alofré les nombreuses publications parues sur

ui

puDiicaiions pai

Chateaubriand ; l'édition même des Mémoires cf Outre-Tombe qui vient d'être achevée par M. Biré n'a pas tenu ce qu'on pouvait en attendre. Une fois que M. l'abbé Pailhès aura achevé la publication des lettres inédites de Chateaubriand et de ses amis, qu'il possède en si grand nombre, l'œuvre pourra être utilement entreprise. Si le livre de Collombet n'était pas suivi des lettres que nous avons analysées, nous dirions au futur biographe de Chateaubriand qu'il peut le négliger sans aucun scrupule.

Au contraire, dès qu'il s'agit d'apprécier Chateaubriand comme apologiste de la religion chrétienne, le livre de Collombet peut rendre des services appréciables.

Nul ne pouvait démêler avec une érudition plus sure les origines du (renie, nous dire en (pioi cet ouvrage, comparé aux polémistes religieux du xv!!!*" siècle, était une nouveauté, et le rattacher à Tensemble (lu inouveuu'ut catholicpie. dont fut marqué le début du xix*" siècle.

178 LK HOMANTISMK A LYON

(^Jiiand nous j)rt'l(>ii> l'oreille aujourcl imi au\ écho? (le la lulU- (jur lt'> j)lnlosophes et lej^ croyants soutinrent les uns contre les autres, nous n'entendons plus (jue la voix ironique et spirituelle de ^'ollaire, ou les déclamations insolentes des encyclopédistes ; mais Collombet rend justice aux obscurs el aux simples (jui, eu ces lcuij)s (riuij)iété, déreudircut la religion : «< Non, s'écrie-t-il. les défenseurs du christianisme au xviii'' siècle n'eurent pas en partage le charme de langage rpii attirait vers deux ou trois de leurs adversaires ; mais il faut dire à leur louange et à leur justification (ju ils ne donnèrent pas à l'erreur Ir droit (Ir prescrire, (ju ils ne laissèrent passer aiicim mensonge sans le léfutcr. aucune folie sans la relever, aucune ignorance sans hi démas- (pier ^ " (]es athlètes inconnus étaient légion : le r'rauc de Pompignan, Tahhé Dubois de Launay. IJarruel. le P. Pauliau. l'abbé Nonolte, l'abbé b'iaïK'ois, le P. Hyacinthe, l'abbé Hergier, l'abbé Duvoisiu. ri vingt autres, dont les livrrs sont cités j)ar ( lolhuubc'l et analysés raj)idement. (Jiiel criti(pie de ( ihaleaubriand pouvait, avec l'autorité de (lollombet, écrire cette j)réface au (îcnic et soutenir (ju'avant le Grnir du (jhrisfi.'inisnic tout rtait (lil, mai- (piil fallait le dire autrement*?

Ce n'était pas Sainte-Beuve, lui qui aimait à citer à ses amis, pour montrer qu'à la fin du xviir siècle la gangrène dévorait au cœur beaucoup de pauvres religieux, le cas du P. Dotteville, « connu par quelques traductions d'auteurs latins, et qui se permettait d'infâmes sourires contre le sacrifice des autels, et, au lit de mort, se faisait réciter pour suprême consolation ces vers d'Horace :

Eheu ! fugaces, Posthume, Posthume, Labuntur anni ' ».

Ce n'était pas Villemain qui ne trouvait à citer que Fréron parmi les défenseurs du christianisme et qui ajoutait qu'au xviii^ siècle « le prêtre, partagé entre l'intolérance et la frivolité, ne sut pas réparer par la science les pertes de la foi - ».

Cependant Sainte-Beuve, voulant déterminer exactement l'intluence du Génie du Christianisme, n'oubliera pas de rappeler le mouvement catholique, ou, pour mieux dire, la renaissance religieuse qui se manifeste en France au commenment du xix" siècle, et il citera les noms de Bonald. de Joseph de Maistre, de l'abbé Frayssinous (p. J29, t. I). Ces noms-là, (]ollombct les avait

' ( ^e propos est rapporté par Gollombet lui-même (Revue (lu Li/onnais, t. VIII, p 377, i8:iS).

' dours (le liUéralure frauraise au wwi" .siècle, t. II.

180 LE ROMANTISME A LYOX

prononcés avant Sainte-Hcuvc. et il avait même élndiési lon<;uement les écrits des denx premiers, que le raj)poilenr dn concours à l'Académie de Lvon vovait dans ce livre non moins l'éloije de J. de Maislre et de Honald (jue celui de (]hatcaubriand.

Longtemj)s avant (^ollombet, les érudits catholiques avaient énnniéré les erreurs et les lacunes du Génie: sur ce point encore, (lollombet est beaucoup mieux renseif^né (pie ses prédécesseurs '. Les pai^'cs dans lesquelles il traite cette question son! parmi les plus solides qu'il ait écrites. On sait (juelles étaient les j)rélentions de (Chateaubriand : <• Je connaissais, dit-il, les ouvrages des Pères, mieux (ju'on ne les connaît de nos jours : je les avais étudiés même pour les combattre*, et entré dans cette route à mauvaise intention, au lieu d en être sorti vainqueur, j'en étais sorti vaincu.^» (Mcni., l. III, p. 27-/.) Un ])rofane serait obligé d en croire (Ihateaubriand sur j)arole: les ncnnbreuses citations des Pères de rKglise, dont son livre est semé, font illusion.

' l*'n 18.^7, il érrivail dans i.i neruc liu Lyonnais (t. \*, |). iJiH) un article sur le I*. Michel l)cs^'raiij;es qui avait publié en i8o(i des Itc/lej'ion.x inlcressantes sur l'ourragc (/ni ,1 pour titre : dénie tin dhrislianisme (Turin). — La brochure conlieni l'indication rapide des erreurs et des méprises (pii <-c trouvent dans l'ouvrage de CJialeaubriand.

UNK I-TUDK LYONNAISE SUR CHATEAUBRIAND 181

mais GoUombet n'est pas dupe : « Ce qu'il dil des illustres docteurs de FEglise, écrit-il, nous montre que, s'il les connaissait mieux qu'on ne les connaît de nos jours, où l'on n'en fait pas l'objet d'excessives études, il n'était pas descendu très avant dans leurs œuvres. Ses notes rapides sur les Pères nous semblent bornées et mesquines, en comparaison de la grandeur et de la fécondité d'un sujet facile à creuser, après tout » (p. ilU). Et les preuves suivent, abondantes et précises : Gollombet, l'érudit biographe de tant de saints et des Pères, tressaille de res^ret, à la pensée des pages inspirées que l'imagination d'un Chateaubriand aurait enfantées, si elle se fût imprégnée plus profondément de la grande poésie chrétienne. Nous ne rêvons pas d'un (renie du (Christianisme corrigé et augmenté par CoUombet : à vivre ainsi dans le voisinasfe immédiat d'un grand génie, on risque, et à l)on droit, de scandaliser les gens de goût, qui ne souffrent pas qu'un maladroit commentateur vienne à chaque instant les interrompre pour leur dire (jue leur éuiotion se trompe. Cependant CoUombet eût pu donner un utile supplément au (iénie et cet appendice aurait rendu de grands services aux fiilurs annotateurs de Chateaubriand.

L'érudition ecclésiastique de (]olI()mi)et, certes, ('•lait supéricnic à celle de (ihateaubriaiul. Mais

182 Ll. KOMANTIS.MK A LYON

l'on est ai^rûablenuMît surpris de voir combien Collonibel a été lieureusenienl inspiré, en sii,nialanl quelcjues erreurs du (icnie, relatives à la lilléralure ancienne, (lollonibel a\ail vécu dans uni' inlimilé fainiliéit' avec tous les écrivains de la (Irécf el de Hoinr : cl ses j)réoccupalions reli- <;ieuses ne renipcchent pas de rendre justice aux écrivains profanes : il a plus d'une fois relevé l'exa^a-ralion de (Chateaubriand, voulant ■< faire honneur au chrislianisnic de richesses (pu ni' lui apparticniicnl pas •> ip. in). Soutienl-il. par exemple (pic la poésie descriptive était inconnue à l'anticpiité? Collombet en appelle aussiUM à Homère, donl le héros s'arréle. mélancolicpie, au bord de la mer relenlissanle, aux Troyennes de Vhnéidc, (pii reL::ardent en pleurant la mer j)rofondc, aux tableaux champêtres d'Horace, le poète gracieux et cnchaulcur : <« Les anciens, couclul-il. comprennent la nature et la sentent à merveille, mais ils ne tracent ({ue les grandes lignes, ne jettent (pic quelques traits rapides, tandis que nous épuisons les couleurs et nuisons à relFet. eu délayant nos ])cnsées » (p. i'ai). (](dlombel consent à trouver rAiulroinacpic de Hacme plus sensible, plus intéiessantc (juc rAndroma(pie antique ; cependant les beaux vers de \ Enéide lui paraissent peindre une mère, à (pii rien n'a man-

MU»' <1«" la Icndl ('--<(' ni.jlcillelle el de 1;» dt'IieateSSC

de sentiments. Gollombet est allé jusqu'à prendre contre Chateaubriand la défense de la science : « Est-il bien vrai, s'écriait celui-ci, que Tétude des mathématiques soit si nécessaire dans la vie?... Plusieurs personnes, continue-t-il, ont pensé que la science entre les mains de l'homme dessèche le cœur, désenchante la nature, mène les esprits faibles à l'athéisme, et de l'athéisme au crime K » Erreur profonde, répond Gollombet ; condamner les sciences, c'est condamner la civilisation elle-même ; au reste, ajoute-t-il, « il ne faut jamais confondre la science avec celui qui la professe ; les erreurs ou les vices de quelques savants ne sont pas plus le fait de la science que le fanatisme, la licence ou les crimes d'un ministre de l'autel ne sont celui de la religion » (p. i3o).

C'est ainsi que, pour avoir voulu tout ramènera sa thèse favorite, l'auleur du Génie donna prise à la critique nette, sensée, judicieuse de Thonnéte Collombet. Contre Chateaubriand, il a défendu les Pères de l'Eglise, l'antiquité païenne, les sciences mathématiques, physiques et naturelles, et l'on doit reconnaître (jue ces protestations nécessaires n'ont peut-être jamais été faites si consciencieusement.

Le Génie soulève de plus hautes discussions, et

' (tente, '.V partie, liv. II, (liaj) i.

I8'i U: hOMANTISMK A LYO.V

réceiniiu'iil encore on consacrait loul un livre à élii\)\ivh\ sinccritc rc/ii/icusc de (Ihulcuuhriund '. (a'IIc sinccrilc. (iolloinhcl l'adincl sans rcslriclion : H (!halcanl)rian(l. dil-il. à l'cpocjnc où il commença le (léiiicihi (! /i ri.s/ i,inismc. cvoyixû aux vérités dont il j)arlail avec lanl de séduction; les preuves malérielles suhsislenl encore, preuves écrites de sa main, ('cliappéi'S à rinlimilé et destinées à voir le jour (j). i i 'j). " -• l\lles sont aux mains de Sainte-lu-nve. - ajoutait-il dans une note, et il faisait allusion aux confidences cpie Sainte-lu'uve a\ail j)n lui iairi' d'après cette iameuse lettre de ( lliateauhriand à l'\)ntanes cpii ])ennettra |)lus tard à Sainte-lJeuve d'être si al'tirmalil"'. (!oll()ml)el ne s'attarde donc pas à prouver une sincéritc' (pu lu' lui j)arail pas di^cutaMe; cependani il relève dans les Mcnioircs hien des j)assa^^'s étrani^es sous la plume d un restaurateur delà reliL^ion ; n'a-t-il [)as écrit. eneiVet, cpi' <> une alternative de doute et de l'oi a lait loni^temps de sa \ie un mélanL;c' de désespoir et d inell'ahles délices •• ? (^ollomhet condamne ces doutes, dont

' l,\il>ln' iU'itiin. liu'sc (le (iochnal . o»'»"

* .. Le Ion. (lisait Saiiilc-licuve, en est eorlnnumcnl

élranm\ le slvie exa^^éré : celui (|ni la érrite esl encore

>niis l'empipe de rcxallalion, mais la sincérilê de celle

exailalion ne saurait êlre mise eu doute un momeni » if. 1.

UNE ÉTUDK LYONNAISE SUR CHATEAUBRIAND 185 laléçrèreté ou une indiscrétion vaniteuse arrachent

Taveu à Fauteur du (îenie: mais il ne croit pas que Tàme de Chateaubriand en ait été ébranlée sérieusement : « Nous nous obstinons à croire, dit-il. M. de Chateaubriand meilleur qu'il ne se t'ait auprès du public, et nous l'avons entendu qui disait, en i82(), que, s'il n'était pas chrétien, il ne se donnerait pas la peine de le paraître ^ » Les inconvenances qui déparent la Vie de liancé ne diminuent pas la confiance de CoUombet dans la sincérité de Chateaubriand : il y condamne avec sévérité « le ton leste et profane qui a justement choqué les personnes chrétiennes et devant lequel se sont récriés les hommes du monde » (p. ?)\'6 ; mais il avait présente à l'esprit la belle lettre que Chateaubriand écrivait au Lyonnais Claudius llébrard, le .'u juillet i(S^^ :

Pardonnez-moi. Monsieur, si je viens vous remercier du bel article sur la Vie de liancé, que vous avez imprimé à Lyon, dans VlnstiUit rat/iolif/iie. (le ne sont pas les éloi^es, tout llatteurs qu'il sont, que vous avez bien voulu donner à ma triste personne qui m'eni4:a- ;cnt à vous importuner aujourd'hui. Mais je suis heureux de trouver que vous ne doutez pas de la sincérité de ma foi. Je n'attache d'importance ([u'à ce cjueje pense, nullement à la manière dont j'exprime

' J'Jssni, édil. de iS>fi. t. I. j). \y.

ma pensée. C^e n est \mis (juand on va bientôt quitter la terre cju'un s'amuserait à mentir. Si j avais le malheur de ne j)lus croire, je ne me ferais aucun scrupule de le déclarer, .le n'attache aucun prix à l'opinion humaine.

Je vous prie de croire. Monsieur. ;i toute ma reconnais.sance et d*a<^réer mes sincères félicitations, sur la manière dont vous e\[)rimez vos belles pensées. \\>us voyez. Monsieur, (jue je suis obli^^é de dicter, ne pouNant |)lus écrire ;K' ciel me punit d'avoir trop écrit.

C^IIATKALIMUA.M» '.

(Quelques mois après, dans VInslilut aitholif/ue (décoinbre iS^4)' (^oUoinbot pouvait lire encore cette belle lettre adressée par CJialeaubriaiid à un poète :

Si jetais à recommencer ma vie. je n écrirais pas un seul mot et je voudrais mourir complètement ignoré; mais je serais toujours ehrétien c»>mme je lai été. Tout compté, il ne reste dans la vie ([u'une chose la relii^ion.

(1 est elle (pii donne Torilre et la liberté' au moiub'. et. après cette vie. une vie meilleure. Sans doute j ai eu, dans les ehai;rins de mon l'xislence. des moments tl incertitude et de lani;:ueur, mais en avanvant vers le terme où j'arriverai bientôt, mes pas se sont alTermis et j'ai d'autant plus foi dans cet accroissement tle mes fcMces. (pie mon es|)iit n'a rii'U pertlu th' la

* Iiistihif rulhnliifiie. I. \ i, p. <»'».

vig-ueur de la jeunesse. Je suis resté tel que j'ai toujours été.

J'ai cru avant tout dans la politique à la liberté. Je l'ai voulue par les rois, parce qu'il me semblait que, venant du principe du pouvoir, elle effrayerait moins et serait mieux ordonnée. Si les rois n'en ont pas voulu, ce n'est pas ma faute, et je leur ai assez souvent prédit leur sort quand ils ont pris une fausse route. Maintenant, les rois tombent, je leur reste fidèle par l'honneur plutôt que par goût. La vie n'a quelque dignité que dans son unité et sa droiture. Voilà, Monsieur, où j'en suis.

Je me prépare à mourir citoyen libre, royaliste fidèle et chrétien persuadé. L'avenir du monde est dans le christianisme, et c'est dans le christianisme que renaîtra, après un ou deux siècles, la vieille société qui se décompose à présent.

En définitive Collombet croit que le Génie est une œuvre de conviction; il croit aussi que le livre a heureusement modifié l'état d'esprit des généralions modernes. Nul ne sait mieux que lui ce que les catholiques regrettent de ne pas trouver dans Touvrage ; mais, dit-il, « GhateauJjriand lit ce qu'il y avail possibilité de faire. Il fît goûter le charme de la religion chrétienne à des esprits passionnés uniquement pour Athènes et pour Rome ; il la présenta avec ses divins attributs, ses pompes touchantes et releva dans cette religion des richesses inaperçues, des harmonies particu-

LK KOMAMISMi: A LVU.N

licTi's, (Ir nouvelles sources de splendeur el de heaulé, de poésie el d'inKii^Mualion ; lui donna une lyre |)ius |)oéli(pu' (pu* celle d Homère el donl les cordes ré|)ondenl à toutes les allections du eu-ur. aux célestes pensées de la vieiL,^e. aux soupirs du jeune lionnue solitaire, aux soupiis de lànie (pu rêve et attend un bien inconnu' ». (^)u"après cela un incrédule comme Sainte-lleuve vienne malicieusement l'aire observer (jue le (icnic n'a infusé (pi une religion superlicu'lle eu heaucoupd esprit-. ( !()ll()iid)('l pouvait lui ohjeclcr (ju'il a dé|)osé dans d'autres âmes les LCermes duii tlinstianisme j)rol'oiid : " .le suis l'ohlii^é du (icnic du (Jiristi:iuis!U(\ lui écrivait l'\)issel. le i i avril iSTiii. Après Dieu, après mou père, i-'est à cet ouvrai^e fpie je dois la couseiN at loii de ma loi: )'e>pèn' hieii ml'duMier jamais. > l.i'S t'lurlieii< de la trempe de l*'oisset sont l'exceplioii au \i\ siècle: le plus L^i'and nombre, selon la s|)iritii(dle expression de l'abbé Monif'at. un autre i-orrespondanl de (lob l()nd)el , n croient avoir tait beaucoup lorsiju lU ont répudié \'(dlaire, plamt .leaii-Jaccjucs. el levé

' l'eu (if U'inps avant sa inorl. (',(»ll«»nil»cl ècrivaiil un arlirie sur M;;r !• ravssiiious. dcIViulait encore le licmc ilu ilhristinnismc. l'ravssinoiis Ini-nu'nie navail-il pas eonipris (ju'iiM Moiiveaii u'cnre «rapolo^'èhcjuc devait être iuaii- ^'iirè, l<»rs(pi il cnminc'nrail l'ii iSoii se> (!i>nfèreiiees de Sainl-Sulpirc:'

leur chapeau à la Croix » (20 juin i85i). Cette attitude extérieure, qui n'engage pas la pratique, serait-elle le seul résultat d'un livre comme le Génie que l'auteur aurait encore le droit de se poser en défenseur de la religion ^

Ceux-là mêmes que scandalisent le plus les sévérités de Sainte-Beuve à Tégard de Chateaubriand s'accordent à rendre hommage à la finesse du jugement qu'il a porté sur son génie d'écrivain.

^ L'abbé (>hristophe, dans sou article nécrolog'ique sur Collombet, cite comme étant de CoUombet un jugement sur le Génie qu'il faut restituer à son véritable auteur, à CesareCantu. Nous le donnerons ici avec toutes les incorrections de lan^^ue, qui lui rendent sa saveur : a Je crois que (Chateaubriand a l'ait du bien par son (Icnie du (Ihrishanisme, c'est un bon livre d'occasion. Il fallait opposer (juelque chose à la fatuité des philosophes, quelque chose de léj^er comme leurs attaques. Ce n'est pas un livre de profonde conviction ; il n'a pas même entrevu la puissance historique et sociale du christianisme; rien de son org'-anisation, rien de l'explication qu il a apportée aux «grands problèmes de la société, et des leçons de liberté, par lesquelles il a réj^énéré le monde accroupi dans un cloaque, comme était la société humaine. 11 ny a vu que le beau ... ce n'est qu'un côté de la vérité... Mais, enlin, il a osé parler reli^Mon quand tous les esprits en sentaient le iiesoin et fpie personne, dans la bonne compaj;nic, n'osait l'avouer ».

190 LE ROMANTISMT A LYON

On apprécie mieux encore les pages incomparables (lu livre de Sainle-lk»iive, (jiiaïul on a lu K' ( J h, i ( e {( u Jj r ùi nd dv CoWomhcl : c'est être créateur encore que de pénétrer aussi avant que Sainle- Heuve dans l'analyse du génie de (Chateaubriand : il n'appartient qu'au goùl le plus vif, à l'imagination la j)lus riche, à la pensée la j)lus subtile, de célébrer avec tant de charme les merveilles i\\ l //////, de lienéow des M.ir/i/rs. Toutes lesappréciations (jue Sainte-Beuve a j)orlées de (Chateaubriand écrivain sont délinitives et toujours on ira chercher, sous les médisances dont le livre est obscurci, les fleurs radieuses de goût r[ de poésie nées sous la j)hnnc (hi gi'aud crili(|uc.

(Collombcl a distingué les (jualilcs supérieures de (Chateaubriand, mais il n a trouvé pour les délinir aucune de ces formules, cpii ouvrent des perspectives sur l'étendue de tout l'horizon littéraire et qui s'imposent aux méditations de chaque lecteur. La |)luparl du temps, il substitue à son propre jugement celui cpu' d autres avaient j)rononcé avant hii : pour le (ir'/n'c. j)our les M.irfj/rs. pour V Ilincruirc, il lait (h'iiler sous nos yeux la liste des contemporains «jui ont attacpiéou défendu l'auteur, (lerles, cette documentation est indispensable à la crili(jue: pour juger de l'originalité d un livre, il faut apj)eh'r en témoignage les contemporains : il faut leur demander (juelles

UiVE ETUDE LYONNAISE ^UU CHATEAUBRIAND 191

impressions ils ont reçues d'une œuvre, et là même où ils se sont trompés, ils nous fournissent des indications utiles pour asseoir une plus équitable appréciation ; mais il faut que Tesprit du critique ainsi encombré de citations ne se laisse pas alourdir par le poids de cette érudition et qu'il recouvre toute son indépendance. « Soyez une source, disait Joubert à Chateaubriand, et non pas un tuyau ; » le critique assurément tire d'autrui la substance de ses études, mais dans des œuvres de seconde main il peut mettre plus ou moins de personnalité.

Aussi CoUombet a-t-il mérité le reproche, qui lui fut fait à l'Académie de Lyon, de manquer de lyrisme. Il se montre critique instruit, sagace et consciencieux ; mais nulle part, la poésie de Chateaubriand ne lui a inspiré un de ces beaux mouvements d'enthousiasme, une de ces expressions frappantes qui sont l'honneur de la grande critique.

Cependant sachons gré à CoUombet de n'avoir pas, par puritanisme religieux, fermé les yeux aux beautés neuves et fortes de Chateaubriand. Un de ses correspondants s'étonnait qu'il eut été aussi indulgent. « Pourquoi, lui écrivait l'abbé Montfat, ne pas punir Chateaubriand do la scène scandaleuse à' Alain, de \'elléda, des légèretés de Cymodocée, qui n'ajoutent rien à sa beauté lilté-

192 LE ROMANTIS.MK A LYON

rairc el i^àtenl son caracUii' moral? Kl Heiu' no nu'ritc-l-il pas de <;raii(ls rcproclies pour avoir donné, coninu' l'observe Sainl-Marc (iirardin, le mauvais exemple aux Tous du romantisme, pour avoir exposé le lableau d'une passion incestueuse? » (^oUombel n'a pas confondu la littérature avec la morale : après avoir tait quelques restrictions (pie la simple morale laïque ellemême Tait à propos de (Ibaleaubriand. il n a |)as hésité à nous dire la |)uissance (renchanlemenl de cette Atala (pii, depuis un demi-siècle, fascinait le public, et à laquelle (ibateaubriand devait donner des strurs immortelles, Amélie, Hlanca, C.ymodocée. \ elb'-da.

(]ollombet a >nbi rasceudaul de celle prose ma^i(jue de ( llialeanbriand, (jui laisail éprouver à M""" de lieaumont (( une esj)èce de frémissemenl d'amoui' ". Avant Sainle-lu'uve. (pioi(pie d'une manière moins j)illores(jU('. il a regretté (pie l'auteur i\\\/;i/;t II ail pas iiiarii' plus habilement les couleurs iiidieuiu's au L;eine de noire laULjue (p. jq) : mais il ajoule (pie <( les hommes (pii avaienl eu leur espril un inslinct novateui' j)rirenl parti pour ces iner\(illes (rimai^inalion el de slvle " |). S.) . Il jiii,u' (1 une façon inléressanle la j^racieuse nouvelle du hcrnicf A hcnrér/icjc, où Sainle-lieiive elail lenlé de reconnaiire le chefci (eiivre de ( 'JiaU'aiibriand : " M. de ('dialeau-

briand, dit-il, y est plus sobre de détails que dans Atala et dans René, les touches sont moins ardentes, les contours plus voilés; et le style où l'auteur déploie tant de souplesse et d'harmonie est élevé sans effort, simple avec noblesse, varié et prenant tous les tons ; l'auteur n'a rien écrit de plus suave, de plus pur de forme, de plus épanoui » (p. ()2).

Gollombet a déjà quelques-uns des scrupules scientifiques de la critique contemporaine ; pour apprécier dans le détail le travail de style auquel se livrait Chateaubriand, il souhaite une édition comparée du Génie du Christùinisme (p. 147)) et il signale, par exemple, les retouches que l'auteur a fait subir à un remarquable fragment sur le chant du rossignol. Ce vœu de Collombet, un critique le formulait récemment* , car cette édition Variorum en apprendrait plus que les considérations les plus ingénieuses sur l'écrivain qui sut élever la prose à la dignité de la poésie.

\j Itinéraire, que le public de 181 1 accueillit froidement, est rétabli dans ses droits par Collombet ; il a jugé ce livre avec bonheur : « On trouve, (lit-il, chez M. de Chateaubriand des couleurs plus

' M. \ iclor (lii-aud dans ia /{crue d'JIisloire (illcrairc, t. m, p. 160. Dernièrement M. Albalat étudiait les corrections manuscrites de (..lialeauhriaiid : cf. le Tnivail du Style, .\, (]olin, i<)o3.

lU'i

Li: HO.MANTISMK A LYON

rembrunies (jiic chez beaucoup d'autres voyageurs, mais la raison en est toute simple : c'est que, sur cette terre travaillée par les miracles, il a vu la vengeance de Dieu j/ravée en traits de flammes, et (pTil a entendu retentir partout la voix menaçante des Voyants d'Israël. Son i;énie aussi se prend volontiers à ces grandes images de mort, et se plait à errer sur les ruines. On aimerait cependant que les sombres tableaux de la loi ancienne fussent plus souvent éclairés par le jour suave et pénétrant de l'I^vangile » (p. 21 5).

Ce fut comme un mol d'cndre pour la critique de i85(), d'être sévère aux Mémoires d\)ufrc- Vom/x' ; (]ollombel lui aussi, dit que le « mécompte a été universel - ; ces Mémoires avaient été trop loués par les intimes de TAbbaye aux Bois, et après les avoir lus, (lollonibcl éci'ivail sévèrement : « 11 es! vrai (juc le leiups. le lieu, le choix même des chapitres, mille secrètes inlluences commandaient à des juges excellenlsd'ailleurs, une admiration à lacjuelle le j)ublic n'est pas engagé par les mêmes motifs, et dont les privilégiés n'ont vu (jnc (rop le lcm|)s de revenir >• \^. .'iqS . La posltTilc seule (h^vail reLiblii rtMjnilibre entre les pauégyricpies de \K,\\ et les dénigremeiils de iSTk).

( )n IrouM' déjà dans ( 'ollombel lidee familière il Saïute-HeuM'. celle (lue ( llialeaubri;iii(l e<l iiii

écrivain de décadence : « Qu'est-ce que cette décadence relative à laquelle il n'a pas échappé? C'est la recherche de l'esprit, c'est l'excès du beau, le manque de cette force dans la simplicité, qui est le propre des grandes époques littéraires et philosophiques. C'est la décadence des deux Pline et de Tacite, le trop d'art et d'effet ; ou bien, quand le ton est simple^ je ne sais quoi là dessousqui sent la recherche et l'étude » (p. ^^78). Formulée ainsi, l'opinion n'a rien de choquant et peut être acceptée par ceux-là même qui, subjugués par l'incomparable beauté de style de Chateaubriand, se prosternent devant lui en s'écriant comme Dante à Virgile : « Tu duca, tu signore e tu maestro. »

î]n définitive, si Chateaubriand ne paraît pas à Collombet avoir joué le rôle de chef d'école parce qu' (( il lui manquait l'esprit de prosélytisme », il reste un précurseur, u aussi grand par sa parole dans cette ère prodigieuse de l'Empire, que Napoléon par son épée ». <( Il appartient, dit-il, à cette petite famille d'écrivains initiateurs, qui, ouvrent à leur siècle des voies nouvelles et qui apparaissent de loin comme des phares lumineux » (p. 3()()). Ce que Chateaubriand a de vraiment supérieur, c'est u sa parole dominatrice et grande avec simplicité, son accent de chevalier français, le dernier de tous, et cette rêverie qui se

met si vile de la partie, ces traits historiques jetés en avant avec à-propos, ces retours brusques et soudains, ces pensées de mort (jui frappent, comme Bossuet » p. 3^3).

A l'Académie de Lvon, le premier rapporteur du concours. Th. (irandperret. disait du manuscrit de Collombet : « La partie pohtique est peutêtre moins heureusement abordée: l'auteur s'y montre timide sur certains points et, au contraire, âpre et injuste sur d'autres »>. L'impression est juste : Collombet a fait un pané^ryrique perpétuel delà politique de Chateaubriand, et il a pris parti avec lui contre tous ceux qui ont entravé sa carrière politique cl (jm ont méconnu ses cpialités d homme d'Klal.

Il accepte j)leinemenl la déchualion que (Chateaubriand formulait dans sa brochure De la HcslHur:ition vl de lu Monarchie élective iiS3i) : H J'étais l'homme de la Restauration /)o.v.ç<A/c, de la iiestauration avec toutes les sortes de libertés. Cette Hestauralion m'a pris pour un ennemi ; elle s'est perdue ". Le rêve politicjuc de Chateaubriand était d'unir les royalistes et les libéraux dans la fidélité commune à la monarchie léj;itime. rétablie

sur le trône, mais limitée par la charte. Cette réconciliation était-elle possible? Pouvail-on attendre d'un gouvernement d'émigrés les satisfactions que la France libérale réclamait? En admettant même que Louis X^'III voulût sincèrement le respect de la Charte et des garanties constitutionnelles, aurait-il pu imposer sa volonté à son entourage, à ces nobles que l'exil avait irrités, sans leur rien enseigner? Les violences du parti des ullras ne se firent pas attendre: Louis XMII au début tint bon contre les fanatiques delà chambre introuvable : mais le ministère sincèrement libéral de Decazes. quil avait fini par imposer, glissa comme on sait, dans le sang du duc de Berry ; et désormais l'opposition libérale dut lutter sans merci pour contenir la réaction dans des limites acceptables. Avec un roi moins franc et moins résolu que Louis XVIII. on mesura bien vile les inconvénients du régime : les fameuses ordonnances de Juillet ruinèrent cette Restauration, que les vœux presque unanimes de la nation saluaient seize ans auparavant.

Faisons 1 hypothèse d'une Restauration libérale: Chateaubriand était-il l'homme de ce gouvernement? A consulter les Mémoires d'Outre- Tombe, on croirait que Chateaubriand est toujours en scène, qu'il a mené la Restauration et que celle-ci est morte de s être séparée de lui :

r.lS l.K HO.MANTISMK A LYON

Ihislorieii inij)arlial de celU' péiiodr rencontre souvent le nom de Cliateaubriand, mais réduit sa part d'action à cequ'elle lui en réalité : décousue. contradictoire et linalenieut restreinte.

Le pamphlet de lUionnparte el les Bourbons que beaucoup considèrent comme \\\\ crime contre la patrie et contre Na|)olé()n, eut un i^rand retentissement; (Chateaubriand, par le presti<^^e de son langage divin, exalta la dvnashe des Hourbtuis et acheva la concjnète de r()j)inion. Si les violences de la pensée, les emporlenienls du style en rendent aujounriiui la lecture pénible, disons pour l'excuser (pie (Ihateaubi'iand confondil comme tant d'autres dans la mènu' haine le desj)otisme de Napoléiui et 1 éclat dont son génie illustrait la France.

A partir de ce jour-là, (Ihaleaubriand se crut l'homme indispensable. K' premier ministre futur de la monarchie, comme il avait été par le (icnic le pi'cmier apologiste de la religion. On sait l'histoire de ses (lécej)tions : Louis \\'IIL (jui ne l'aimail j)as, le tint loujours a nu rang secondaire : (jiiand les circonstances le lui imposèrenl. \\ le subiL eu alleudanl l'occasion de sCn débarrasser. (Charles \ des son avènement lui lit des avances (pi un maleuUMidii empêcha (Chati'aubriand d'accepter ; (piand le ministère Martignac amena au j)ouvoir les amis de Chateaubriand (janvier iS'^Si,

UNE fiTUDE LYONNAISE SUR CHATEAUBRIAND 191)

il reçut Tambassade de Home ; il la quitta à la chute du ministère Martignac (8 août 1829) ; enfin la Révolution de Juillet le rendit à la vie privée.

Sur toute cette période de la Restauration, Gollombet a écrit des chapitres très intéressants, remplis de faits, enlevés d'une plume alerte ; il s'y révèle polémiste presque brillant : on dirait qu'il a pris à Chateaubriand lui-même quelque chose de sa manière serrée, vive et spirituelle. C'est en réalité l'histoire de Louis XMII et de Charles X faite par un ultra de 181 5 et puisée aux bonnes sources ; et même, quittant le ton du critique, il se laisse entraîner aux violences de la polémique ; ainsi à propos des discussions religieuses qui s'élevèrent sous Charles X, il écrit comme un appendice à son Histoire de la suppression des Jésuites au xviii^ siècle. Par endroits, on ne sait plus si Collombet fait l'histoire de Chateaubriand ou celle de Thiers. Assurément il était difficile, dans ce travail, de se borner au seul (Chateaubriand ; mais Collombet dépasse les bornes, et la forme aisée de ses digressions ne rachète pas leur longueur et surtout leur inutilité. L'appréciation de Collombet est un éloge continu de la vie publique de Chateaubriand : " Homme d'iùal, disait celui-ci dans la conclusion de ses Mémoires d'Ou- 're-Tomhe. iv me suis ell'orcé de donner aux peu-

200 LE RO.MANTfSME A LYON

pies le système de la monarchie pondérée, de replacer la France à son vmvj; en Europe, de lui rendre la force que les Irailés de ^'ienne lui avaient fait perdre '. » (]ollombet prend ces déclarations au pied de la ici Ire et fait honneur à Chateaubriand de lous les résultats heureux que la Restauration dut à Thabileté de Talleyrand, de Decazes et de ^'illèle. ('est Talleyrand qui, au Congrès de Vienne, eut l'honneur de remettre la France sur le pied d'é^^alité avec les grandes nations victorieuses, l'Angleterre, la Hussie, l'Autriche et la Prusse, ('/est Decazes, (jui par sa fermeté, ])nsa pour un tc'nij)s h^s entreprises réactionnaires de rextrèuu' droite : c'est de ^ ilUde qui, resté plus de six ans au pouvoir, servit la France par une politique d'habileté, d'énergie et (rinlelligenee, avant d'encourir le juste mécontenteuient de tous les parlis.

l'n seul acte iuq)orlaiil lui conçu . préparé et dirigé par Chateaubriand : hi guerre d'I^spagne. Notre armée s'y couvrit de gloire : « la cocarde blanche était réhabilitée •. comme dit (Chateaubriand : mais bercbuand \TI ne gagna rien en popuhirilé, et la malheureuse ])éninsule fui écrasée sous un despotisnu' aussi rigoureux (juavant : riidluenee de la l'ianee au delà i\r<< Pvréni'es lui

' VÀ\{. I5irr. f. \ I. |>. 47>j.

compromise plutôt que fortifiée et surtout cette expédition violait, comme Ta dit Guizot, « le principe tutélaire de l'indépendance intérieure des nations ». Cette expédition, que Chateaubriand appelle magnifiquement le René de sa politique lui enfla le cœur d'une si grande vanité qu'il se crut digne de la présidence du Conseil : il prit envers M. de Villèle une attitude telle, que celui-ci manœuvra pour l'obliger à donner sa démission (6 juin 1824). L'Achille de la légitimité ^^ comme dit spirituellement CoUombet, exhala sa colère dans les colonnes du Journal des Débats ; du 21 juin 1824 au 18 décembre 1826, il mena contre le ministère une campagne retentissante, avec un talent que Sainte-Beuve lui-même, rebelle au génie politique de Chateaubriand, ne peut se défendre d'admirer. « On doit l'en blâmer, dit Collombet : il affiche un tel dédain pour les grandeurs, qu'il pouvait bien sortir du ministère sans jeter tous ces éclats de colère, ni se ranger avec les démolisseurs de la monarchie. Néanmoins si un sujet fidèle est tenu à des devoirs envers son roi. il nous semble que la royauté n'est jamais dégagée de tout égard envers un serviteur, surtout quand il se nomme Chateaubriand,

* Cette expression a été reprise par Sainle-Heuve, mais lé;,^érenienl modiliée : « TAchille du Hovalisme •> (t. II, p. 4iH;.

•2U;i LK KOMANTIS.ME A LYON

et c'est ce (jui îiltéiiiie ^l'andemeiil à nos yeux les loris inconleslables de l'écrivain, Irop jaloux de ven<5^er le ministre » (p. 28(). ,

Nous ne nous arrêterons pas aux autres événements de la vie politique de Chateaubriand. Il est juste de proclamer combien Chateaubriand fut le serviteur dévoué de la lé<^Mlnnilé en exil ; avec un désintéressenienl de chevalier, il resla debout dans sa fidélité aux lîourbons de la branche aînée, alors que tant d'autres violaient leurs serments. Dans sa vie publique, il fut, selon son expression un homme de liberté et d'honneur ^ : mais il n'eut pas, comme (iraii(l|)errel le fail justement observer, H le respect, le culle du |)iincipe d'autorité ». Nous ne lui reprochons pas de n'avoir pas donné son adhésion aux !;()uvernemenls successifs: <( 11 y a des hommes, disait-il superbement, (jui aj)rès avoii' prêté serment à la l{é|)ubli(jue une, indivisible, au Directoire en cincj personnes, au Consulat en trois, à riùnpire en une seule, ;i la pi'eniirri> lu'stauration, à VAc/c additionnel, aux constitutions de rKm])ire. à la seconde Hestauration, ont encore (piehjue chose à j)réter à Louis- Philippe : je ne suis pas si riche '-. >•

' Mrmoirt's, éd. Wiic, 1. \ . p. 609.

■^ /(/., t. \\ j). V^'» cilalioM tirée de la broi'liiire intitulée : /fr l;i lii'sl.iiir.ilion ri ilc lu mon.irchie clcclivc,

UNE ÉTUDE LYONNAISE SUK ClIATEAUBRFAND 203

Chateaubriand n'a pas pratiqué l'art des volteface et des trahisons, et c'est pourquoi il reste le dernier chevalier servant de la légitimité, mais il faut bien reconnaître que le parti dont il a ambitionné d'être le chef n'a jamais pu avoir pleine confiance en lui : ulti^a déterminé, il lance contre Decazes et les libéraux modérés son pamphlet de la Monarchie selon la Charte ; il froisse tous les esprits indépendants, dans son livre sur la Vie et la mort du duc de Berri ; entré au ministère, il ne rêve que de séparer son action de celle de ses collègues; après sa chute, il entre en coquetteries réglées avec l'opposition, et lance à l'assaut du ministère ^^illèle les forces coalisées de l'ex- Irême-droite et de la gauche; Déranger et Garrel deviennent les amis de celui qui applaudissait à l'expulsion de Manuel ; le triomphe de la monarchie de Juillet le ramène violemment à ses idées ultra-royalistes, et il est avec excès, si l'on peut dire, le dévot de la légitimité au renversement de laquelle il a contribué. A partir de ce moment, il est irréductible ; il tire avec bonheur l'horoscope de la monarchie bâtarde de Juillet, il donne aux exilés de Prague des conseils empreints d'une profonde sagesse et d'un véritable esprit politique. Mais il eut mieux fondé sa gloire d'homme d'Etat s'il avait eu l'art de diriger un parti, de suivre dans l'opposition coninic au pouvou' une ligne

204 LE HOMANTISME A LYON

inllexible, de plier <i)n caractère aux mécomples de la vanité, d'iininoler ses laiicuiies à linterèl supérieui* du j)ays ou nièuie de la légilimité.

Dans un morceau lauieux. C.iialeaubriand cliercliail à délerniincr ce (pu* serait VA tenir du monde ^. Les prédictions de ce i^enre sont un amusement dangereux, et 1 avenir se charge d'inlliger un démenti à tous les prophètes, ([ui ont cru lire son secret dans les rêves de leur iuiaginaliou. (]hateaul)riau(l u*a pas échappé à celte loi commune; pourtant, il a compris les symptômes de transformation sociale (pie son temps poitait en lui : il a répété (pie l'Kurope allaita la démocratie, il a pressenti la crise (pie subirait la ])ropi'iété, et. sévère j)()ur les générations futures, « sans foi j)oliti(jue et religieuse -, il u"a vu eu elles (jue << dv^ générations de j)assage. iutermédian'e>, obscures, vouées à l'oubli, formant la chaîne pour atteindre les mains (jui cuedleront l'avenir ".

(Jue Ton erou' ou non à 1 luterveut U)n de la Proxidenee. ou ne j)eut se défendre d adiniralioii devant le sj)ectaele de celte pensée, cherchant à péuéti'cr le un slèi'i' de 1 a\i'Uir, sOun raut à (juel- (pies-uns des problèuies nioderues. et s nu'liuant

* ('.es paj^os piiriiriMil dans la /{t'ruc tics Deux-Momlcs (lu iT) avril iS;t'|. Plus tard, dans ses Ali'moires, il Ir^ ri'|)i'0(iuisil, maisavee des modilicalions notables.

devant la naissance providentielle d'un monde nouveau. Voilà par oîi la politique de Chateaubriand, étroite, mesquine, rancunière, s'élève, en définitive, au-dessus des petites intrigues, atteint aux larges perspectives des horizons lointains, et enrichit de conquêtes réelles la pensée humaine.

Collombet n'a pas signalé ces magnifiques envoléesde l'imagination de Chateaubriand ; lui que les revendications romantiques avaient, un temps, ému d'enthousiasme, il eût été digne de suivre Chateaubriand dans ces voies nouvelles ; il a mieux aimé demander à Bossuet et à Fénelon des leçons de politique, leçons excellentes, certes, à l'époque pour laquelle elles furent faites, mais que le xix*^ siècle avait complètement désavouées pour le plus grand bien de la France et de l'humanité.

Telle est cette étude sur Chateaubriand, étude un peu touffue, se perdant en digressions, <( âpre et injuste » chaque fois qu'il s'agit de dire leur fait aux libéraux de i85oou à ceux qui paraissent abandonner, comme Lamartine et Lamennais, quelque chose de leurs anciennes croyances religieuses; Collombet n'en a pas moins écrit un livre d'une grande probité littéraire. Il a jugé Chateaubriand avec infiniment de respect, mais sans chercher les formules d'une obséquieuse admiration. Sans qu'il ait atteint à la perspicacité

•J0() LK HOMANTISMi: A I.VO.N

lumineuse, à laiialysc j)riu'lraiite. à la manière poétique de Sainle-Heuvc. il a, dans un livre sérieux, fait tenir loules ses qualités de jui;emenl. de i^^oùl. d'érudition, et, nous le répétons volontiers, un tel livre, éerit au lendemain de la mort de Chateaubriand, honore son auteur.

En 187.3, la ville de Sainl-Malo inaugurait la statue de Chateaubriand. L'Académie de Lyon se fit représenter à cette fête des lettres par son président, Paul Sauzet; quelle voix plus éloquente était digne de célébrer Ladmirable écrivain et le chevaleresque homme d'Etat : Tancien président de la Chambre des députés, dont ce discours devait être le dernier, parla de Chateaubriand avec une religieuse émotion. Il disait :

« L'âme généreuse et prévoyante de Chateaubriand s'était dévouée à la cause de la monarchie traditionnelle et constitutionnelle, (xarder les principes qui ne passent pas, satisfaire les besoins qui changent sans cesse, unir la tradition des siècles aux aspirations du siècle, être, enfin, tout à la fois de sa race et de son temps, telle fut la noble et sage devise de (]hateaubriand.

'< Malufré les tluclualions contraires, il v est resté invariablement fidèle; sa jeunesse a com-

l)altu pour ses princes, sa vieillesse s'est dévouée à l'exil. \o'\\îi pour la royauté. Sa carrière publique débuta par /// Monarchie selon l.i (Ihurlc et finit à la tribune de la Clianibre des |)airs lU foudroyant les 1 {évolutions et les coups d'Klal. Voilà pour la liberté. ••

Les Ljénéralions d'aujourdbui sont (jlus sévères pour (Chateaubriand, car si les fêles du cinquantenaire l'ont remis en pleine lumière, les fissures, pourtant, ont éclaté sur plusieurs points dans b* monument littéraire i*t j)oliti(jue (jn'il nous a laissé. On lui a demandé compte de ses inexactitudes et de ses vantardises de voyaL^eur: on a fait sortir des portefeuilles jaunis certaines correspondances amoureuses de Hené,ou la vanité et l'éij^oïsme du pauvre grand homme sciaient dans tonte \v\\v misère : on a soulevé de nouveau la (juestion de sa sincérité religieuse, et on s'est api'reu cpU' Sainte-Beuve ne l'avait pas calomnié cpuind il taisait de son pèlerinage à Jérusalem un simple reiuiez-vous d amour. Seul le grand écrivain est resté debout, et il ne craint rien {\v< révolutions du goût, car il a fait de sa langue uiu' merveille incomparable d'harmonie et de grandeur.

Lyon peut être lier, à bon dioit. (pie son nom se trouve souvent raj)proché de celui d un si puissant artiste, (chateaubriand lit à Lyon de très nombreux séjours, et même, quand les hasards de

sa vie errante le dirigeaient ailleurs, il restait en contact avec l'âme lyonnaise par les Lyonnais qui furent ses amis. La mort seule sépara de lui le fidèle Ballanche (12 juin 1847): J.-J. Ampère tint toujours une place dans son intimité ; Ozanam, Quinet, V. de Laprade furent reçus à l'Abbaye aux-Bois, et contemplèrent l'illustre vieillard dans ce salon immortel, où M""^ Récamier l'entoura de tant de bonté, de tant de dévouement et de tant de beauté rayonnante, a Quand les cruelles infirmités des dernières années de sa vie, disait P. Sauzet, vinrent emprisonner son corps sans énerver son âme, Chateaubriand retrouva Lyon sous les traits de M""' Récamier. Cette célèbre Lyonnaise, qui avait ébloui l'Europe par sa radieuse beauté, dut, trente ans plus tard, à son attrayante bonté, l'honneur d'un second règne qu'elle consacra tout entier à consoler la vieillesse du Génie. Elle en déféra le sceptre à Chateaubriand, il trôna seul environné de cette élite fidèle qui avait remplacé le flot d'adorateurs évanouis avec le passé. Tous les honneurs furent pour sa renommée, tous les dévouements pour sa personne, et quand vinrent les moments suprêmes, son incomparable amie l'entoura des soins si purs, si touchants de la piété fdiale, et l'aida à mourir dans la paix, comme elle l'avait fait vivre dans l'encensement de sa gloire. Elle lui survécut

•JlO CONCLUSION

peu : sa mission c'-tail Unie, il lui semblait (|u l'Ue avait |)c'r(lii. désormais, le niuhile de sa vie; sa douleur all'ecta les sources mêmes de Texislenee el la livra sans défense el rn moins (Tune année au lléau dévastateur. Ainsi, Lyon avail oll'erl ii (chateaubriand sa première palme lilléraiie. el ce furent des mains lyonnaises (pii tressèrent sa couronne lunehre. •)

De son eôlé. (llialeaubriand elail attentif aux évéïuniculs de Lyon, el nul j)iul -être parmi les prophètes politi(pies n a si justement el si profondément jULjé le soulèvemenl de iSi*M. Le i T) déei'Uibre iSiW. d eeri\ail aux rédaeleuis de la licruc curopcenne une lellre qui est un ehefdceuvre : le problème social lui j»arail j)orlé à sa iorme ai^ur- j)ar les ouviier> de Lyon. l'I de la solution du conllit il dégage des conclusions qui dépassent singulièrement les petits calculs el les |)ronoslics mescjuins des amis et des ennemis de la légitimité, (ietle nfpiirc de Lj/on lui apjiarait comme le prélude dune llévolulion sociale, (jui alleiudia la pi(>j)riele. (Quelle inluilion de ra\enir. quelle ironie conlre limpuissance radicale de riieure présente, dans cette page admirable qu'il faut citer tout entière : « Que les diverses o])p()sitions placées en dehors du (iouvernemenl aient admire l'ordre elabli dans le désordre parles ouvriers de Lyon, cela se convoil. mais (jue me^-

sieurs les gens de ce Gouvernement soient euxmêmes tombés en extase ; qu'ils n'aient pas compris que cet ordre les tuait, que cet ordre annonçait la fin d'une société et le commencement d'une autre société, la chose est étrange I Les ministériels sont entrés en jouissance de la béatitude politique à la vue de ces ouvriers qui avaient chassé une garnison, forcé les gardes nationaux à se dépouiller de leur habit, suspendu l'impôt, obligé à opérer contre eux, en hiver, avec une dépense considérable, le déplacement d'un corps de vingt mille hommes ; de ces ouvriers qui avaient fait du préfet leur secrétaire, qui dictaient aux fabricants leurs conditions ; de ces ouvriers qui négociaient, envoyaient des ambassadeurs, traitaient d'égal à égal avec la monarchie de Philippe ; certes, ces bons ministériels ont le cœur aussi pacifique que Tesprit ouvert. Il faut remonter douze siècles en arrière pour trouver dans un autre ordre de faits quelque chose de semblable à ceci, alors que les barbares imposaient des tributs aux empereurs, et que ces empereurs, dont l'orgueil égalait la dégradation, appelaient Attila un

f/énéral Jlun ù la solde de l'empire romain

(( ... Si le mouvement de Lyon eût été politique, il eût emporté la quasi-légitimité, ses ministres, serviteurs, espions et consorts. Ce mouvement n'a été que social; il ne sape (|ue les fondements

•^12 COXCLUSIOX

(11* la société établie. Dieu ï^oit béni! battez des mains! le juste milieu est sauvé pour quelques jours! ..

Donc, c'est en se lixant sur un événement lyonnais que la pensée de Chateaubriand a produit une de ces divinations qui sont réservées au génie. Ainsi Lyon a fait vibrer en bien des circonstances lame d'artiste de Chateaubriand, Lyon a élargi ses conceptions d'homme politique. C'est pourquoi Lyon est inséparable du nom du grand écrivain, moins, assurément, que les forets vierges et les déserts de l'Amérique, ou que Rome et sa campagne majestueuse et désolée — assez, pourtant, nous l'espérons, pour justifier cette modeste étude d'histoire lyonnaise.

APPENDK

Il a été souvent question au cours de ce volume de Sainte- Beuve et du jugement quil a porté sur Chateaul)riand. Nous demandons la permission de reproduire ici une étude sur les rapports des deux écrivains, parue dans Minerv.i, numéro du i''' décembre i()<)2.

Sainte-l^euve ne passe pas pour jivoir excité de bien vives sympathies : son intelligence alerte attirait, mais son scepticisme et sa mobilité d'humeur rebutaient les meilleures volontés. Le premier mouvement de sa nature le portait avec ardeur vers les personnes comme vers les idées ; dans la ferveur de ses nouveaux sentiments, il s'ouvrait et se donnait sans réserve ; puis le désenchantement venait, l'inlassable curiosité de son âme rehkhait des liens qu'on aurait cru solides, et l'inconstant ami portait à d'autres son admiration. L'histoire de Sainte-Beuve enregistre une série de liaisons qui se remplacent et de ruptures (jui se succèdent. Dubois, \'ictor Hugo. Lamennais, et tani d autres connurent. v[ ;i de courts

~Mr, APPENDICE

intervalles, les transports dv son amitié, et les duretés de son indilVérence.

Chateaubriand ne lut pas, à proprement parler. Vami de Sainte-Beuve : 1 â^e, la gloire, la situation sociale mettaient entre eux une distance que le sentiment même ne pouvait remplir. Du moins Chateaui)riand eut un ;^M)ùt assez vit' j)()ur Sainte-Beuve, et il l'admit à l'honneur de le voir et de 1 entendre dans l'intimité de l'Ahhave-aux- Bois. ( )r, le «;rand écrivain, après sa mort, n'eut pas, nous dit-on, de plus violent détracteur ([ue Sainte-Beuve.

Nous ne Nouions pas icnouvehr la polémique suscitée par le livre récent de M. 1 ahhé Bertrin, la Sinccritc rrlirjicusr dr Chatcaubrinnil (i()oo . La cause est entendue : Sainte-Beuve, traité de faussaire, a été rétabli dans s;i réputation de criti(|ue honnête ; s'il a porté contre Chateaubriand un arrêt sévère, du moins il n'a pas t'abri(jué les d<»cuments accusateurs.

Mais a-t-on marqué assez exactement l'évolution des sentiments de Sainte-Beuve à l'éj^-ard de Chateaubriand? Nous ne le croyons pas. La postérité, certes, ne saura jamais les \érilal)les raisons (jui, dans ce cas particulier, transformèrent l'enthousiasme de la première heure en mal vimI lance. Nous n'avons pas sur ce point reçu les confidences des intéressés : Chateaubriand n a jamais, de son vivant, soupçonné cette hostilité; quant ;« Sainte-Beuve, il nous a hiissi- le soin de chercher son secret.

Es.sayons de i,'rouper les j)i'ineipau\ passaj^es consacrés à Chateaubriand par le criticpie et de déi^'a^er, avant rexph)sion de iH'|S. les sourds «grondements, précurseurs de la rupture.

Sainte-Beuve nous a lui-même raconté comment il fut, en 1828, présenté à Chateaubriand par Villemain ^ Sainte-Beuve, qui avait alors la manie, n'étant pas encore un grand homme, de se juger indispensable aux grands hommes, se posa, à cette première entrevue, en intermédiaire entre Chateaubriand et les romantiques : « Chateaubriand, dit-il. avait fort connu Victor Hugo, mais il ne le voyait pas alors; je faisais de mon mieux ma fonction de critique-truchement et négociateur. » Pour servir ses desseins, il multiplie les avances à l'auteur du Génie. Comme il n'avait eu l'occasion, au Globe ^ que d'orner le nom de Chateaubriand des épithètes d'homérique et de sophocléen'-^ il s'empresse de lui accorder une place d'honneur dans son Joseph Delorme : il le célèbre en vers^, il emprunte des épigraphes à René'*, il lui fait hommage de son admiration dans les Pensées qui terminent l'ouvrage '. C est encore sous le patronage

* Portraits contemporains, t. I, p. 7."). La dale de 1829, consignée à cet endroit, n'est corrigée que dans Verrata (lu tome II. Cependant, M. C. Michaut, sij^nialanl un billet inédit de \'illemain à Sainte-Beuve, qu'il devait présenter à Chateaubriand, le date du 8 juillet 1829 i Revue d'histoire littéraire, janvier-mars igoa).

- Cf. C.-A. Sainte-Beuve, par M. d'IIaussonville, p. 3o.

^ V'oir la pièce intitulée Promenade, \^. 78 édition Charpentier, Poésies complètes).

^ Cf. Ibid., p. 97, 100, loJ.

'" Ihid., p. r.n.

218 APPtNDICF

(le (^l».iteanl)riainl (jiU' Saiiilt'-Hi'uvo oiivio le livre des (]()nsi)lalions '.

Mais l'union rêvée entie Chateauhiiand et \ iehn llu^o ne s'aeeomplissait pas. La jeune éeole ronianti- (|ue, rendue plus aiidacieiisi' par ses nouvelles victoires, s irritait, à la ^eille d'Jlt'r/htni, de ne pouvoir arnicher à son illustre précurseur une j)arole d'encouraji^ement. Tout au plus Chateaubriand dai«;na-t-il. autour de iS.'^>, iaiie une « distribution calculée, intéressée et niéiliocreinent sincère, de ténioi^nap^es et de récompenses, de sHtisfecit, aux (Hlférents chefs des jeunes écoles, déjà produites en dehors de lui ' . Sur ces entrefaites, la monarchie de Charles \ sombrait, et l'ancien ministre de la Hestauration, un moment porté en triomphe j)ar la jeunesse des écoles. jjioiioneait non pas les paroles d'avenir (pi'on espérai!. mais un adieu atteiuli'i au passé et un serment de lidélité en (pu'hpie sorte posthume à la monarchie tombée. Sainte-Pn'uve. (pu traversait alors sa ciise aii^ue de l'omantisme, crut le nu)nu'nt venu d'exprimer les and>itions (jui s'ai^itaient au sein des jeunes générations, et d opposer X'iitor lIui,^o à Chaleau-

* Cf. repi;^'ra|»lu' enipriiiitee cm partie à //c//é, cl la prcface, où il parle du • j;énic de Heué », p. MtW.

" (Ihatcnuhrinud cl son tjrouj)i' liltèrnire, t. 11. p 4'^«^ l'ourlant il ne faudrait |)ns croire cpien ce Icmps-là on lui hostile nu Honianhsme à lAbbaye-aux-Hois. Ch. Lenormant écrit, le S avril i.s:U). à .l.-.l. Ampère, prc^fesseur à l'Alhénèede Marseille: - Uhic pcnse/-vous d7/rr«,i/n':M'!ii ave/.-vous parlé à vos six cents auditeurs? Il me send)le que c'est à vous de pousser un peu la-has l'école nouvelle » f'.U'"*' Uvcnmicr. les ;imis <lc s,i jeunesse el s,i rnrresnnniLincr inhnw, p. '8."»),

briand : il écrivait au (Hobc, le 19 août i83() : <« Tandis que Chateaubriand, vieillard, abdique noblement la carrière publique, sacrifiant son reste d'avenir à l'unité d'une belle vie, il est bien que le jeune homme (Hugo), qui a commencé sous la même l)annière, continue d'aller en dépit de certains souvenirs, et subisse sans se lasser les destinées diverses de son pays. Chacun fait ainsi ce qu'il doit, et la France, en honorant le sacrifice de l'un, agréera les travaux de l'autre. » Cet article émut, paraît-il, les amis de Chateaubriand, qui jugeaient déplacé le mot de vieillard, et qui espéraient faire revenir Chateaubriand sur sa détermination. Mais Sainte-Beuve, dans son désir d'imposer Victor Hugo au libéralisme vainqueur, avait prédit juste : Chateaubriand ne reparut plus dans l'arène des partis.

Sainte-Beuve, emporté par son ardeur hii(/olà/re. rabaissait même la valeur littéraire de Chateaubriand. « Une bien forte part de sa gloire, écrivait-il en septembre i83i, plonge déjà dans l'ombre... On commence à croire que. sans cette tour solitaire de liené. qui s'en détache et monte dans la nue, l'édifice entier de Chateaubriand se discernerait confusément à distance ^ » Ainsi se terminait, sur un mot malveillant, la première période de ces relations, qui demeurèrent interrompues près de trois ans"-.

* Porirnits littéraires, t. I, p. :>()5.

* Béranf,'er écrivait le 22 avril iS^54 • " Hu^o vient (h* se hrouiller avec- Sainte-Beuve, qui s'est réconcilié avec (Chateaubriand, qu'autrefois il accusait de jalousie contre le chef de la jeune école •>, cité par .Sainte-lîeuve, Portraits contemporains, t. 1, 78, note. - l''n i8:r>. Sainte-

En iH.'J'i, Chateaubriand, résolu à ne publier ses Mriimircs (juaprôs sa mort, voulut cependant pressentir la ciiliqut' sur son nouveau livre : était-il di^ne de ses aînés? une autol)io<^rapliie ne serait-elle pas noyée dans l'imniensL' épopée de la Révolution et de l'Empire? C'est alors que M"'* Hécamier orf^anisa, à TAbbayr-aux-Bois, ces lectures, dont les contemporains nous ont laissé l'inoubliable souvenir.

En cette occasion, il était ditlicile de tenir Sainlc- Heuvc à l'écart : ses articles de la licvuc de Paris et de la Revue des I)cu.r Mondes avaient fortement établi sa réputation de critique : il était, dans ce «^enre secondaire, une véritable puissance. Jean-Jacques Anipt II", (jui avait connu Sainte-Beuve au (llohe, et (jui l'aimait avec passion, le présenta a 1 Abbaye-aux- Jiois'.

Sainte-BeUNC. (jui d ailleurs était déjà détaché de

Beuve applaudit à racquittement de ("haleaubriaiul, prononcé par le jury; cependant, il terminait son article par cette admonestation au lé^'ilimisle impénitent : « A partir de ce jour, M. de Chateaubriand est encore reconquis à la France: mais, (juil y sonj;e, il n aj)particnt (pià elle désormais .. ; i" mars i83!^. Chronique liilêraire, dans la Jtei ne des /tcn.r Mondes, reproduite dans les Premiers /.undis, I. 11. p. i7«»-i84.

• L'année (lavant, déjà, Ampère avait intéressé M'"** Bécamier à Sainte-Beuve, la priant d intervenir auprès de (jui/ot, alors ministre de l'instruelion publique, pouripi'il donnât à Sainte-Beuve la chaire de maître de conférences à l'Ecole normale cf. d'HaussonvilIc, p. 94'.

SAINTE-BEUVE ET CHATEAUBRIAND 2;il

Victor Hugo, fut séduit par le monde brillant dans lequel on l'introduisait ; quel honneur de fréquenter à TAbbaye-aux-Bois ! et surtout d'être invité aux fameuses lectures ! Nisard n'était pas au noml)re des privilégiés, et Jules Janin se fût contenté de se mettre (( à genoux sur le seuil de la porte, et de prêter l'oreille, à travers la serrure^ » ! Sainte-Beuve pouvait-il ne pas avoir la tête tournée par une distinction si flatteuse ? Pouvait-il garder son indépendance de critique, juger froidement l'œuvre nouvelle, se défendre des frémissements d'enthousiasme qui parcouraient l'auditoire?

(( Un soir, dit A. Barbier, au haut de la rue des Saints-Pères je trouvai Sainte-Beuve dans un état de vive émotion. Il venait d'entendre à TAbbayeaux-Bois, chez AP" Récamier^ la lecture d'une partie des Mémoires de Chateaubriand. Selon lui, c'était magnifique ; jamais le vieux Breton n'avait été si haut-. »

Et Sainte-Beuve était sincère, quoi qu'en dise A. Barbier.

Son admiration s'est épanchée dans l'article publié

^ Lectures des Mémoires de M. de Chateaubriand, p. 93.

- Souvenirs personnels et silhouettes contemporaines, p. .'}i 5-322. Plaisons cependant remarquer que les souvenirs de Barbier sur Sainte-Beuve oll'ensent quelquefois la vérité : d'abord, esl-il vrai, comme il le (ht, qu'en i834 Sainte-Beuve songeait à rAcadémie où il n'entrera qu'en 1844) et qu'il voulût s'assurer l'appui de M"^ Bécamier? ensuite, il ne devrait pas ignorer que c'est à Liège, et non à Lausanne, que Sainte-Beuve écrivit « deux volumes d'éreinlement sur le vieux Sachem ».

2'2-^ AI'PtNDICF

j)ar la licruc des Peur Mondes, K' iT» avril iH\^. (lui article, (ju'on s'accorde à ne pas lui pardonner, doit être, non pas rapproché de Chateaubriand et S'm t/roujK' liNcrairc, mais lu à côté des autres articles faits à l'époque niênu* de ces lectures. Heplacé ainsi dans son milieu, il prend un caractère bien dilTérent. Qui donc fut moins éloi^ieux alors que Sainte-Beuve? Ksl-ce Edgar (Juinet, (|ui ap|)elait ces Mémoires le « véritable poème luroïcjue des cinquante dernières années^ .» ? l^st-ce Jules .lanin, qui, dans un élan d'admiration ({uasi filiale, s'écriait : ■ (ju'avons-nous donc fait ;i M. de Chateaubriand, nous autres, nous les admirateurs de son génie, nous les enfants élevés sous son regard poéti(|ue, nous dont il ji préservé la jeunesse du faux scepticisme et de l'ironie voltairienne ? (juavons-nous donc fait au grand poète pour (Ui il ne nous ail pas admis dans les confidences pres- (pie posthumes de son génie*? » Est-ce Nisard enlin, N isard, moins souple, moins suspect de complaisance (jui' Sainte-Beuve? Nisard. (jui n'assistait pas aux lectures, et (pii ne tint i\uc deux heures entre ses mains le fameux manuscrit", écrivit un article aimable, gracieux, Ivricjuc : " A Chateaubriand, disait-d. nous avons donné toutes les louanges (pie le cour

> licruc de r.ins, avril i8;ii.

* iicnie de Paris^ mars iS;^.

^ Sainte-Beuve en nvail, Ini, une ■ exacte et coniplcle rnnnaissancc )>, comme le dit une note du direcleur de la /{crue des Ikux Mondes, t. I. 11!'^ série. 6" livraison, ('cci, pour l'indiquer en passant, aide à répondre à l accusation que M.ral)l)é Bcrlrin a portée si à la lé};ère contre Sainlc- Bcuvc. et (pie M. .1. Trouhat a «léiinitivemenl ruinée (lienic d'hisinire tiNiraire, iT» juillet iî)'»o].

fait trouver : nous l'avons mis à la tête de tous les écrivains de notre âge, poètes et prosateurs, et au même rang que les plus grands noms de notre littérature : ... nous l'avons lu et appris par cœur; nous lui avons fait hommage de toutes nos réputations naissantes ; nous avons déposé à ses pieds toutes nos couronnes, comme dhumbles écoliers aux pieds de leur maître ^ ^)

Sainte-Beuve, à son tour, a trouvé, pour traduire son admiration, des accents d'une émotion et d'une poésie indéfinissables : « Eml)rassons, s'écrie-t-il, étreignons en nous 'ces rares moments, pour qu'après ((u'ils auront fui ils augmentent encore de perspective, pour qu'ils dilatent d'une lumière magnifique et sacrée le souvenir. Cour de Ferrare, jardins de Médicis, forêt de pins de Ravenne où fut Byron, tous lieux où se sont groupés des génies, des affections et des gloires, tous Edens mortels que la jeune postérité exagère toujours un peu et qu'elle adore, faut-il tant vous envier? et n'enviera-t on pas un jour ceci? »

Mais après cette effusion d'un lyrisme pénétrant, Sainte-Beuve reprend le ton du critique. Insistons sur ce point que, seul de tous les articles écrits sur les Lectures, le sien contient une appréciation générale de Tœuvre de Chateaubriand ; Sainte-Beuve, à tout moment, dépasse le cadre d'un simple récit, et c'est bien un portrait littéraire qu'il crayonne. Les traits qu'il distingue, il les reprendra plus tard, en appuya ni davantage; mais peut-on dire qu il modifiera son jugement?

La plupart des réserves que Sainte-l^euve fera dan s

* Lectures des Méniotres^ pi-éfiice, j). 4 i-'l ^-

son cours de Liège sont en j::ermi' clans cet article ; le ton, en i^\\). ne sera plus le nicnie : au lieu de glisser sur le défaut, il insistera, (juehjuofois avec mauvaise humeur: mais, à travers les atténuations obligées, l'article de iHW^i contient déjà la vraie pensée de Sainte- Beuve sur Chateaubriand.

Sur le stvle divin du « i;rand enchanteur », et sur la politi(jue du ministre de la Restauration, Sainte- Beuve passe rapidement '.

Mn revanche, il s'attarde loniruement aux idées religieuses de Chateaubriand. Nous touchons ici le point délicat, et l'on ne saurait serrer les textes de trop près.

Avant d être I auteur du firme du Christianisme, Chateaubriand avait publié un Hssai sur les lievolufiftns, dont l'inspiration générale est sceptique et même par endroits révolutionnaire. CiC livre sur lequel en iH.\\ les critiques ont fait un silence absolu. Sainte- Beuve le mentionne ;i plusieurs reprises; il le fait rentiiT dans 1 enceinte <lu « grand monument poéti(jue. religieux et j)()litique de Ghati'aubriand » et il retrouve dans les Mémoires l'état desprit qui enfanta l'Essai : « Il y a, dit-il, telle page de iHX\ qui ressemble plus ;i telle page de l'J-^ssai que tout ce (jui a été écrit dans l'intervalle; les rayons du couchant rejoignent Taurore'*. » l^t ce n'est pis dans Vl-^ssai, alVaibli et en

' S il avait eu le loisir d iiiMsler sur le rolc jioliliquc i\c Chaleauhriaiul, il l'aurait montré .«^ouî* la Beslauralion " enferré fréquemment dans le chevaleresque cl le parti ultra et le dérivant par la louange >•. Cf. notes prises par Sainte-Beuve sur les }fèinnires, et publiées par M. J. Troubal, ihid.

^ Lectures, p. i an.

SAINTE-BEUVE ET CHATKAUBniAND -^25

quelque sorte renié par son propre auteur en 1826, lorsqu'il en publia une édition annotée, que Sainte- Beuve va chercher le point de départ de la pensée de Chateaubriand; non, c est bien Y Essai, tel qu'il parut à Londres en 1797, que Sainte-Beuve rapproche ainsi des Mémoires : <.< Il m'arrive à chaque page, ditil, en lisant YEssai, d'être de l'avis du jeune homme contre Fauteur des notes, que je trouve trop sévère, trop prompt à se condamnera » Les contradictions que Saint-Beuve poursuivra plus tard avec une ironie implacable étaient annoncées en quelque sorte dans cette phrase.

Est-ce à dire que Sainte-Beuve ne croit pas à la sincérité religieuse de Chateaubriand? Il n'exprime pas sa pensée à cet égard ; mais il nous prévient que pour faire l'histoire religieuse de cette àme il faut en demander le secret à cet aveu des Mémoires : « Quand les semences de la religion germèrent la première fois dans mon àme. je m'épanouissais comme une terre vierge qui, délivrée de ses ronces, porte sa première moisson. Survint une bise aride et glacée, et la terre se dessécha. Le ciel en eut pitié; il lui rendit ses tièdes rosées, puis la bise souffla de nouveau. Cette alternative de doute et de foi a fait longtemps de ma vie un mélange de désespoir et d'inelfables délices*. ^>

Ces contradictions, ces luttes entre l'esprit chrétien et le scepticisme n'inspirent à Sainte-Beuve, en i834, qu'une indulgente sympatliie. Lui-même traversait alors sa crise religieuse, et il allait décrire, dans

* Lectures, p. 1 18.

^ Cilé par Sainlc-Beuve, ibid., p. 116,

•J2r, Al'PENDICE

Voluptr, avec (juelle finesse de si vie et quelle subtilité d'analyse, les propres combats que se livraient en lui-même ses velléités de croire et les passions du monde. Dans l'âme de Sainte-Beuve, celles-ci 1 cmpr)rtèrent, et voilà pourquoi, en iS^c), la confession mélancolique de René lui inspirera moins de pitié ([ue de sarcasmes hautains.

Ne peut-on pas conclure ([u en un temps où les critiques faisaient retentir comme un vaste chœur de louani^es en 1 honneur de CJiateauhriand. seul Sainte- Beuve a insinué des réserves, non pas même sur (\Qi^ points de détiiils, mais sur le fond même de l'âme de René? Sans doute il n'exprime pas toute sa pensée; il écrit en homme du monde, en invité reconnaissant de cette femme nciomparable (jui vi'illait avec un art consommé sur la i;-loire dr ( .lialeauhriand. Cependant il sait, dans cette relation en (|uelque sorti* oflicielh' des Afc/wrr.s ', conserver son indépendance, laisser percer des vérités un [)eu dures, mais qu'il enveloppe de comj)liinents d ailleurs mérités, et tracer les j)ri mieis linéaments du portrait définitif (ju'il achèvera devant ses auditeurs de Liei^e.

Cet article manjuc le début d une periotle, dans la(|uelle Sainte-Beuve et ChatiMulu l.tiul liNaliscioiil

' Hcniarquons ipie 1 article de Saiule -Uiuxc [)H-ceii.iil 1.1 |)iil)!u;jli(in du heau fra^nncnl des Mctuttircs, inlituié l'Avenir ilu monde: par là encore le rôle de Sainte-Beuve etail ( oinnic traeé ;« ravaucc. une ecrtaiuc diserclion hn était iinpo«»cc.

de courtoisie, de prévenance, et même d'estime réciproque ^

Dans Volupté, Sainte-Beuve traduit avec feu les transports d'admiration dont x\maury fut saisi à la lecture de René : « Combien d'autres, depuis vingt ans, s'écrie l'auteur, ont frémi ainsi et se sont crus en face d'eux-mêmes devant ce portrait immortel-! » Chateaubriand n'attendit pas d'avoir rencontré dans le livre cet hommage pour adresser à l'auteur ses félicitations : « Je n'en suis encore qu'à la page 5 1 ; mais je vous ledis sans flatterie, je suis ravi. Le détail de cette jeunesse et de cette famille est enchanté. Comment n'ai-je pas trouvé le blond essaim au-dessus de la tête blonde, et ces deux vieillards et ces deux enfants entre lesquels une révolution a passé et les torrents de vœux et de regrets aux heures les plus oisives^ et cette voix incertaine qui soupire en nous et qui chante, mélodie confuse, souvenir d'Eden, etc.*

^ Chateaubriand remei-cia Sainte-Beuve de sou article par la lettre suivante :

« Paris, i5 mai i8ii4.

'< \'otre analyse de mes Mémoires, Monsieur, est un véritable chef-d'œuvre, où vous parez ma vieillerie de tout léclat de votre talent et de votre jeunesse.

« Croyez que ramour-propre llatté de l'auteur n'entre pour rien, Monsieur, dans les sentiments de reconnaissance et d'admiration que je m'enijoresse de vous offrir.

(Lettre publiée par M. labbé G. Pailhès, Chateauhriand, sa femme et ses amis, p. 5()8 ; M. Pailhès hésite sur la date, et propose mars ou mai ; mars doit être écarté, puisque l'article de Sainte-Beuve parut le i5 avril).

^ \'o/ty/j/t', édition (^harpcntici". p. ij;.

Je pense avec la juie d un poùte (jue je laisserai après moi de véritables talents sur la terre*. »

De telséloi^es, venus de si haut, allèrent, senible-t-il, jusqu'à griser Sainlr-Heuvo (jui, vers ce temps-là, écrivit à la Hccue des Deu.r Mondes (i^i septembre) un article sur Ballanche et y parla, au grand scandale de ses ;imis du Xational, de celte « légitimité historiijue que nul publiciste spiritualiste ne conteste -. On eût pardonné à Sainte-Beuve d'admirer l'imagination mystifjue. le style rêveur et caressant de Hallanclie; mais il avait donné assez de gages au parti libéral pour qu'on n'attendît pas de sa part cette brusque évolution. L Abbaye-aux-Bois exultait, mais au National on boudait : les amis mêmes (jue Sainte- Beuve avait parmi bs rédacteurs du journal n'osaient prendre sa défense. Bastide et Haspail se chargèrent de traduire limpri'ssion génénde dans une lettre au Xational : «< Tous les hommes de cieur, disaient-ils, avaient lu avec étonnement et indignation l'article de Sainte-Beuve sur Ballanche. >»

La rupture de Sainte-Beuve avec le .\ati<)na/ ne lil que resserrer les liens qui l'unissaient au salon légitimiste de M'"'* Uécamier. Cet étroit rapprochemi-nt nous expli(jue peut-être comment l'Abbayc-aux-Bois laissa passer, sans protestation, la note fameuse que Sainte-Beuve mit à son article de \H.U\ dans la réimpression qui vu fut faite, en iSiU^ au tome II de ses (U'itifjurs et Portraits: u Mais ai-je tout dit, dans V Ifinrrairc, de ce voyage commencé au port de Des-

• l.illic piiblici" j).ir >amlc-lHMiV{\ \ nhiplc. ('(iilKtii Cliarpcnticr, j). ^89 Appendice),

démone et d'Othello? AUais-je au tombeau du Christ dans les dispositions du repentir ? Une seule pensée m'absorbait, je comptais avec impatience les moments. Du bord de mon navire, les rcsrards attachés sur l'étoile du soir, je lui demandais des vents pour cingler plus vite, de la gloire pour me faire aimer. J'espérais en trouver à Sparte, à Sion, à Memphis, à Garthage et l'apporter à l'Alhambra. » Cette c révélation sincère », comme l'appelle Sainte-Beuve, était au moins déplacée, et l'on s'étonne qu'aucun ami de Chateaubriand n'ait signalé publiquement 1 indiscrétion. Chateaubriand, pour sa part, ne lisait pas beaucoup ; il travaillait d'ailleurs à son Essai sur la littérature anrjlaise ; cette année-là, les habitués de TAbbaye-aux-Bois passaient la belle saison k Dieppe, y menaient une agréable vie, et y entendaient u les chants deux fois divins de Milton^ », c'est-à-dire le Paradis perdu traduit par Chateaubriand. De plus, pouvait-on suspecter un homme qui, au même temps, multipUait les phrases aimables à l'adresse de ses illustres amis : (( Dites à M. de Chateaubriand, écrivait il à Ampère, combien nous sommes assurés que ses ennuis de traducteur nous vaudront un nouveau et unique monument , remerciez-le aussi des particulières bontés dont il ma honoré dans tous ces temps, et dont je demeure si touché'-. »

* Kxpressioii (le Sainte-Beuve dans une lettre a Ampère, i5 juillet i8!56, publiée par M. (rilaussonvillc, Suiulc- Beuve, p. 96 .

- L'histoire des rapports de M'"^ Hécamier et de Sainte- Beuve sera faite dans une étude sur M™'' Bécamier, que prépare un professeur distinj^ué, M. 1". Ilerriot.

Cet ouvrage de Chateaubriand ne fut pas honoré d'un article par Sainto-Iîouve : <* Je nie refusai tout net un jour. quoi([ue j'en fusse très sollicité, à parler de VJissai su/- la litlcniturr tifu/hiisc... J'en écrivis mes raisons détaillées à Ampère, et M. de Chateaubriand eut le bon «^^oùt de ne point m'en vouloir'.-

A cette épocjue se place l'épisode conté en détail par M. l'abbé Pailhès, de la publication des Œwrrr.v de Fonlanes : les deux noms de ("hateaubriand et de Sainte-Beuve se trouvaient rapprochés en tète du livre, et le vieil ami de Fontanes s honorait de collaborer avec le criti([ue au « i;énie merveilleusement doué ».

I^ntre nSlif) vl iS^Jo. l'amitié des deux hommes est à son apo^^ée ; aucun nuai^e n'obscurcit l'éclat de ces années radieuses: le plus jeune ollVc respectueusement le tribut d'une admiration raisonnée et de louanges exquises ; le plus âgé descend des hauteurs de la gloire, et se laisse voir dans le charme de son intimité et la sincérilt' de son estime. Chateaubriand, seul parmi les contemporains, encourage Sainli'-Heuve dans son dessein décrire 1 histoire^ de rort-Hoval-, et l'Abbayeîiux-lîois suit de loin, avec un intérêt charmant, le cours de Lausanne : « Nous avons lu avec un plaisir bien vif et bien général votre Dif^cours (Discours /)r('liniiuaire de l^orl-Iioijul), lui écrivait Am|)ère le i) janvier nSiiS ; cela transportait un peu auprès de vous et faisait assister à votre cours autant qu il se peut dans l'éloignement . Tout le monde en a élé très content, V compris M. de Chateaid)riand. ()n lui avait dé-

' l'nrlr.iits rn!}U'nipnr,uns. I. 1. p. 8(».

» rori/ioif.tL i. 1, p. r.:»o.

SAINTE-CEMVE ET CHAIEAUBRIAND 231

nonce une phrase comme attentatoire à la majesté du xvii" siècle : c'est celle où vous montrez le xyi*^ et le xviii*' siècle se réunissant en dépit de ce qu'il a interposé entre eux. M""' Récamier et moi avons pris la phrase pour la défendre*.-'

Sainte-Beuve, revenu à Paris, continua à fréquenter TAbbaye-aux-Bois ; le 25 octobre iSSg, il écrivait ce jolidétail à son ami de Lyon, F. -Z. (^oUombet: « M. de Chateaubriand va à merveille, et son esprit se rassérène de plus en plus comme la cime des g-rands monts dans les beaux soirs-. « Le charme devait opérer plusieurs années encore.

En 1842, l'article de Sainte-Beuve sur M'"*' de liémusat"^ provoqua un incident curieux ; le critique y citait une paj^e de Chateaubriand datée de iSiiî, et copiée par lui sur un album de M™' de Rémusat. La citation était précédée de ces mots : « Je saisis avec bonheur et je dérobe une page toute lumineuse signée du nom de Chateaubriand. Rien de ce qui échappe à certaines plumes ne saurait fuir et pâlir. NL de Chateaubriand porte de la grandeur, même dans la grâce; je me ligure qu'Homère eût été Homère jusque dans les proportions de l'Anthologie. \'oici l'éclatant fragment. » Le morceau était joli; Chateaubriand ne voulut pas le reconnaitre, et M"" Récamier fut chargée de pi'évenir Sainte-Beuve de son erreur. -> Il n'y avait

* Port Royal, t. I, p. :)i8.

* \'oir I.ellres inédites de S.tiiitc-Bcuvc, pul)liécs par r.. Latreille et M. Uoustan (Société française dimprimerie et (le librairie, i<)<)3).

^ Revue des Deux Mondes, i") juin 1842, inséré dans les Portraits de femmes.

232 APPENDICR

au désaveu dv M. tle (^lialeaubriaiul, dit une note posti'rieuiv du critique, ({u'une petite réponse à faire et que je lis à peine, c'est que le fragment était écrit et signé de sa main sur le lixrc où je l'avais copié ». On le voit. Sainte Heuve n'ose j)as puhliifucment contredire le j^rand lionmu*.

A quekjues mois de là. dans une Icttie à Collond)et (4 février iS^^J), Sainte-Beuve immole à Chateaubriand toutes les célébrités contemporaines : « Ici rien de bien; les astres poéticpies continuent leurs ellipses ou paraboles. L:imailine s'en donne, IIui^o j)répare un drame, de ^ ii^ny tire par les cheveux des poèmes dits philosophiques. Nous en sommes tous à la troisième décoction de café. Chateaubriand, ([ui écrit une vie de l'abbé de Hancé, est encore le pr<'mier et le dernier. »

Durant cette année iS/fii. le nom de Chateaubriand revient souvent sous la plume du criticjue : dans ses Chronir/ucsdcla licviic Suisse ^ , ddus svs Portraits de la lirvuc des Deux Mondes-, dans ses lettres à Collombet. Tant délog^es n'étaient peut-être pas désintéressés, car Sainte-Beuve convoitait une place à l'Académie, et si ses anciens amis, les romanticpies, forçaient vers ce temps-là les portes de la Compaj^nie. il savait bien (|u*il ur poux ail plus compter désormais (uie sur leur hostilité. l'"n revanche, le salon de l'Abbave-aiix-lîois était une puissance, et Sainte-Beuve.

' Cf. CJironi</ucs fari.siciuws, p. 71 ^lin juin iSp . p. i:i3 (3 novembre 18^3), p. \:û\ 3 décembre i843).

- Cf. PorI rails lillcraircs, t. II, p. i-^i (où Chateaubriand est appelé a l'éclaircur inquiet, éblouissant, le son- ^'cur iiifaliiTable W): ihid.. I. II. j>. .'»i(J.

fort de l'appui de M"^ Récamier, pouvait espérer le succès. Celle-ci l'avait aidé, en i84o, à obtenir le titre de conservateur à la Bibliothèque Mazarine. et dans sa lettre de remerciements Sainte-Beuve laissait voir ses ambitions secrètes: (( Il est certaines choses, disait-il, que je me surprends maintenant à désirer et à croire possibles, avec une audace dont je n'avais pas idée avant-hier ^ »

Le calcul de Sainte-Beuve était juste; le i4 mars i844j il était nommé académicien, grâce à Chateaubriand, à Mole et à ses amis politiques.

Un mois après (i 5 avril i844), il indisposa M">« Récamier dans l'article qu'il fit sur Benjamin Constant et Mf»e de Charrière. Le portrait de Benjamin Constant ne plut pas à l'Abbaye-aux-Bois : « M'"^ Récamier, disait plus tard Sainte-Beuve, crut devoir à sa mémoire de le justifier contre des vérités sévères-. » Elle chargea M. de Loménie, très en faveur à l'Abbaye depuis qu'il avait consacré un bel article à Chateaubriand^ de protester contre la malveillance de Sainte-Beuve ; Loménie s'acquitta de sa tâche avec chaleur et esprit: « Je ne sais, écrivait-il, sur quelle herbe janséniste avait marché ce jour-là l'élégant auteur de Volupté ; mais il me semble, et il semble à beaucoup de personnes qui ont connu Benjamin Constant de longue date, qu'il y avait dans ces lettres matière à une apologie bien plutôt qu'à un réquisitoire^. » Sainte-Beuve ne répondit à cette (K'fense

^ Lettre citée par M. dHaussonville, p. i<)2. ^ Porlrait.s liKcraires, t. III, p. 282. ^ (jcilerie des contemporains l'ilusires par un Imninic de rien, t. Mil, p. 12.

234 AI»I»ENDI(:K

courtoise que le i' novenihre i84'»>; mais, suri heure, il n'eut (ju un désir, atténuer Tinipression défavoraMe (juil avait produite à l'Ahhave-aux-Bois.

Pour cela il consentit à publier, le iT) mai i>^\\. un article sui' la ]'ir de lîancé : « Le critique, v lit -on, (|uand il saisit de M. de (Chateaubriand, n'en est plus un : il se borne à rassembh'P les Heurs du chemin et à en remplir sa corbeille '-. •• Mais le bouquet de Sainte-Beuve était néj^'li^emmentnoué: au lieu déjuger le livre, il analysait loui^^uement la vie d'Armand- Jean le Bouthillier de Hancé : puis, revenant au bio- •^raphe. il évoquait les < imay-es voltij^eanics •> vers les(|uelles Tausterité du sujet avait rejeté Chateaubriand, et il citait les fameuses pa'^es sur les Lettres (I .'imnur, qui ne font pas moins digression dans cet ailicle (jue dans le li\ re d oii elles sortaient.

(Jui donc aurait le triste c(^urage de reprocher ;t Sainte-lîcuve son induli^ence pour li.uirr ? Le dairvovaiil Boilcau ^Mrdail-il enMM'S Gorneilh* devenu \ieu\ les égards dus au génie, quand il jugeait par une exclamation Afjrsilns ou Attila '■* Cond)ien nous aimons mieux Sainte-Beuve, (pii prtulame (piun nouveau livre de ('haleaubriand est un e\énemenl et «jui proleste de -• 1 avide et alVettueuse vénération de tous » pour le grand vieillard, (pie ses cheveux bKmes et sa gloire ont sacré deux fois de majesté .

* P<)rtruils cnnlcniporains, (. III. p. ?>■;.].

« /An/., t. 1, p. :U).

^ Sainte-Beuve nous apprend (pic CJiatcaubriand li? remercia de cet article : mais il ne publie pas la letli» (pi'il a perdue, dit-il. Dans la Jicvuc Suisse {yiin \S\\ il lit (piel(]U('s réserves sur I.i v.ileur littéraire de lianir.

Ce respect, Sainte-Beuve s'en départira quelcjues années plus tard; mais s'il fut coupable, l'est-il autant que les maladroits amis de Chateaubriand, qui en ce temps-là rivalisaient, semble-t-il, d'ardeur à le compromettre ? On sait quel scandale causa la publication d'une lettre d'un vicaire de Saint-Tliomas-d'Aquin dévoilant les menées de quelques intrigants pour mêler Chateaubriand aux dernières convulsions du parti légitimiste ^ Tant de perversité inconsciente arrachait à Sainte-Beuve des plaintes mélancoliques :

« Grand homme, ou du moins grand poète, génie régnant, vous avez le manteau de pourpre et vous vous y drapez, et nul trône en effet, de nos jours, n'est plus légitime que le votre. Et voilà qu'un doigt obscur vient y tracer insensiblement })our tous la corde du tissu et vous tire à vue d'œil par la /iccllc... L'effet, il faut l'avouer, est déplorable -! »

Vers le même temps, s'agitent les basses convoitises autour du fameux ouvrage posthume de Chateaubriand. La Presse obtient, à prix d'argent, le privilège de publier les Mémoires dOutre-Tomhe : et la grande loyauté de Chateaubriand se débat en vain contre les hommes d'argent, par lesquels il s'est imprudemment laissé lier les mains. Sainte-Beuve, qui flétri l l'impudence des trafiquants de la Presse, déplore l'abus

mais il ajoutait : « C'est un trait honorable pour la {)resse, en France, que le ton respectueux et rabsence de critique au sujet de (Chateaubriand. » Il nous est impossible de voir là, avec M. Hiré, un de ces coups doubles auxquels, d'après lui, Sainte-Beuve se complaisail (les Dernières Années de Chaleaubriaud, p. 3()7).

' N'oir le Journal des Débats, 3o août iS^4.

- (Chroniques parisiennes, p. :>52 (."» septembre i^H).

l'irange que 1 on lait d un grand nom : « Chateaubriand, dit-il. le voilà devenu, presque sans le vouloir, le compère d'une entreprise j)oliti({ue (jui lui est antipathique '. »

Est-ce pour secouer K' poids cK' p;iiH'ils i-nnuis que Chateaubriand lit en iH^Jj le voyjiî^^e de \'enise, où il allait revoir une dernière fois le comte de C^hambord ? A son retour, Sainte-Beuve fut parmi les premiers (jui l'allèrent saluer : «« .l'ai vu, l'autre jour, écrivait-il à Collombet le 8 juillet iH-jT), M. de Chateaubriand revenu de Venise à merveille; » et (juelquos jours après (i() juillet) il disait encore : «• M. dv Chateaubriand est revenu assez bien portant de cette caravane dernière, sauf les jambes qui ne comptent plus. »

.Ius(|u'au diTiiicr jour. Saiiili'-Beuve suivit avec un intérêt passionné la lutte suprême de ce g-rand i^i'-nii* aux prises avec la mort. Helevons avec soin dans les lettres à Collond^el les lèmoi«^na^es relatifs à cette période, parce qu'ils portent avec eux la manjue indiscutable de leur sincérité *. Chateaubriand, le i^> août iS'Jf), fut victime d'un accident de voiture (|ui

* (Ihnniùjucs parisiennes, p. 280.

■ Los alhisioiis ini|)rimèos ont inlininieiil iiiniii> i\v j)i i\ ; par t'xoniple. lors(pic Sainte Heuve sif;nale > article du 1"'^ février \%\i\) lOmission du nom de (Chateaubriand dans le discours de réception d'A. de N'ijjnv à r.\ea«lémie française, il faut v voir surtout un compliment flatteur à l'adresse de .Mole. CS. Poriraits litfcr.iircs. t. III, p. 4>«.

devait lui paralyser les jambes. Sainte-Beuve commentait l'événement par ces quelques mots empreints d une grâce mélancolique et airectueuse : « Nous vieillissons ici ; Chateaubriand, vous Taurez vu par les journaux, est tombé l'autre jour en montant en voiture. Chacun tombe ou glisse à sa manière K »

Sainte-Beuve fut témoin de lalfaissement intellectuel qui précéda la mort de Chateaubriand, et il suivit avec douleur les progrès de cette décadence ; le 7 septembre 1B47, il écrit à Collombet : « Chateaubriand est plus muet que jamais ; il est dans les songes. Sa bouche fine sourit encore, ses yeux pleurent, son large front au repos a toute sa majesté. Mais qu'y a-t-il là dedans et là dessous ? et y a-t-il quelque chose ? »

Ce témoignage, par sa date, prend une importance capitale. En effet, une discussion s'est élevée entre l'abbé Deguerry, curé de Saint -Eustache, et Sainte- Beuve, sur les derniers moments de Chateaubriand. L'abbé Deguerry, qui assista le grand écrivain k l'heure suprême, écrivit au Journal des Débats le 4 juillet 1848 : « M. de Chateaubriand est mort ce matin à 8 heures un quart. Nous avons recueilli son dernier soupir. Il la rendu en })lcine connaissance. Une intelligence aussi belle devait dominer la mortel conserver, sous son étreinte, une visible liberté. » Sainte- Beuve protesta contre cette affirmation dans l'appendice de son Chatcaubruind : « Il était, dit-il, depuis

* Lettre à Collombet, i>5 septembre 1846. La phrase de Sainte-Beuve est lé<^èrcment inexacte ; ('hateaubriand descciulail de voiture, quand le pied lui mancjua, et il se cassa la clavicule. Cf. Souvenirs cl (Correspondance de M"""" Récamier, t. II, p. r)54.

;j;m Ai'Pt.NDiCL

trois ou quatre ans dans un état d'allaiblissement qui avait Uni par être une véritable oblitération des facultés. Il ne s intéressait à rien, ne causait plus, répondait il peine un oui tout court. Sa tète n'était plus assez forte pour suivre une idée. En un mot, il ne vivait plus, il végétait '. »

L'a])bé Deguerry, à son tour, riposta ■ : mais Sainte- Beuve ne jugea pas utile de répliquer.

Dans cette polémi([ue, M. Tabbé Bertrin a pris parti contre Sainte-Beuve, et pour récuser son témoignage il invo(jue un 'pasage, daté de 1847, ^^^'"s lequel Sainte-Beuve dit de Chateaubriand : (( Ce que j'en ap|)rends me donne une profonde tristesse. » Donc, conclut M. 1 al)bé Bertrin, Sainte-Beuve, dans les dernières années, ne voyait plus (^.hateaubriand '. La citation (pie nous avons faite prouve le contraire. Sans doute Sainte-Beuve n'était pas auprès du lit de mort de Chateaubriand, et il ne sait pas dans (juelles (lisj)ositions Tautein' du (iriiic acjuilté cette terre; mais il a raison de maintenir (piCn i<S48 Chateaid)riand ne Nivait j)lus de la vie intellectuelle. N'a-t-il pas, dans cette périoile linale, recueilli jus(|u'aux moindres mots échappés à l'illustre moribond ? le 7 juin iS^8. il écrivait \\ Collombet : « Chateaubriand est comme en un sommeil contiiuud ; il dit ;» peine des monosyllabes. l*ourl;iiit il disait .1 Béranger l'autre jour : • l^li bien ! vous ave/, votic républi(jue. — (Jui, je ' l'ai, répondit Béranger. mais j'aimerais mieux en

' I". II. p. ;{<,s.

* Ih'iuc (le Ihclnijiic vl de \ cndcc, i8(kK t. II, p. ^^6 il 2iS.

' Le (AurcsjKnulufit. hjho. t. I. p. «j'^".

SAINTE-bhUVE ET CHATEAUBRIAND :i3'.>

« core kl rêver que la voir. ». Il serait donc téméraire de rejeter sans discussion les notes du CJiatcaubriand; car les fragments de lettres que nous avons donnés, et qui portent avec eux la garantie de leur probité, ne servent qu'à leur donner une confirmation nouvelle ^

La correspondance de Sainte-Beuve avec CoUombet prouve combien le critique, dans son cours de Liège, eut souci d'être documenté et vrai.

Le 25 février 1849, ^^ écrit à CoUombet :

« Dans mon cours sur Chateaubriand, je rencontr(\ en venant aux Martyrs, la brochure de M. de Place -. Je la voudrais bien lire. Y aurait-il moyen de se la procurer ? Si vous pouviez me Lavoir, voudriez-vous me la faire parvenir à Paris, rue Montparnasse n° i 1er, chez ma mère. J'y serai dans cinq semaines. S'il n'y avait d'autre moyen que de l'acheter, vous pourriez me la faire tenir par les Périsse : au reste, je laisse le tout à votre amitié. »

En ell'et. Sainte-Beuve vint à Paris au mois d*a\ i-il ;

* X'ictor IIu<;o écrivait le .") juillet iS'jS, le lendeniain (le la mort de (^liateaubriaiid : « Il était depuis cinq ou six mois atteint d'une paralysie qui avait presque éteint le cerveau... \'ers les derniers temps de sa vie, Chaleauhriand était presque en enfance. Il n'avait, me disait M. Pilor^^e, son ancien secrétaire, que deux ou trois heures à peu près lucides par jour. » (Ihoses vues, Nouvelle' série, p. 2.X\ et •iXu

' Il sn'^'\{ (les sept arlicles analvsé< jtlus liaul ; (/. p. 6i>

2'i0 APPENDICE

il trouva chez sa iîutc K- volume du Bulletin de Lj/on contenant les articles du Lvonnais de Place ; à la veille de partir pour Liège il écrit ii Collonil)et :

« Je vais aller re})rendre mon collier ; j'emploie ici mes derniers jours à ramasser notes et matériaux. Le volume du liullolin sera prêt dans deux jours... : je ferai tenir le volume hien empaqueté chez ma mère, et j'attendrai vos derniers ordri's à son sujet. — J espère enlin avoir trouxè le l'anieux tlisiours de réception, mais je n'en serai bien sur que quand je le verrai de mes yeux '. — Avez-vous souvenir, dans Houîdd. d'une l)i'lh> p.i^-e dans laquelle il compare son livre de la /.c/isl.i/ifjn /triniifirr, je crois, — avec le (ivnic du (Ihristuinismc ? Lui est comme un fjucrrivr rude et armé de fer. l'autre est comme uni' reine ini jour (le ièlc et dans sa pompe, ,1e recherclu' la belle pa<^e sans pouvoir la retrouver. Cependant ce (jui luit chez Honald doit sauter aux vi'ux, car il est plutôt fort et sombre -. »

Dece loni; lraN;iii devait soilir ini li\re de premier ordre. M. l'abbé Pailhès, dont le volume est plein de promesses sur (!/i;i(eauhriainL sa femme et ses amis, nous dira exactement ce que lut l'homme ; il alfaiblira (juehjues conclusions de détjiil de Sainte-Beuve, mais le livre restera dans son ensemble. NL A. Hardoux, (jui a écrit de beaux livres sur les amoureuses de Gha-

* D.iMs son c<Mir> (t. Il, p. h)3). Sainle-Heiive cita, de ce discours, « quelques extraits, duu texte très prohahle ».

' Lettre du i8 avril i8^|). — Dans le (^h.ilenuhrt.iruL In comparaison entre le (icnîc et la Lcffistalion primitive n'est pas développée davantaf,'e; t. 1. p. ^yi.

SAINTE-BEUVE ET CHATEAUBRIAND 2il

teaubriand, le disait justement : «. Il serait téméraire et puéril, après Sainte-Beuve, d'essayer d'entreprendre sur Chateaubriand une étude nouvelle ; non seulement la moisson est faite, mais les gerbes sont liées. Le grand critique n^a rien laissé à glaner * ».

Beaucoup de bons esprits, cependant, pour réfuter ce livre magistral ont soutenu que c'était un livre de mauvaise foi. Nous ne le pensons pas. Sainte-Beuve a jugé sans complaisance, même avec mauvaise humeur, l'œuvre et surtout la personne de Chateaubriand; mais il n'a pas eu l'intention systématique de le dénigrer. On peut, semble-t-il, le prouver par de bonnes raisons.

Rappelons d'abord que la mort d'un grand écrivain donne toujours le signal des hostilités contre lui. Chateaubriand a subi cette loi commune, comme l'ont subie plus près de nous Lamartine et Victor Hugo. Et ici la clameur hostile fut d'autant plus forte que Chateaubriand avait en quelque sorte provoqué les polémiques en lançant contre beaucoup de ses contemporains des accusations violentes qui les blessètent au plus vif de leur amour-propre ; les Mémoirca (r()ulrc-Tombc légitimaient toutes les colères : un livre, dans lequel il n'y avait d épargnes, suivant l'expression de Nisard,que les oubliés-, devait déchaîner une véritable tempête de protestations et de représailles ; de l'horizon politique aussi bien que de l'horizon littéraire accoururent une infinité d'adversaires, qui, importunés par cette voix accusatrice sortant

* La Comtesse Pauline de Beaumonl.

' Histoire de In littérature française, t. 1\', p. 012, ")' cflition , 1874.

2i2 APPENDICR

d une tombe, s acliarnèrcnt sur ce que le mort olFrait encore de vivant à leurs coups, c'est-à-dire sa gloire.

Ces détracteurs avaient des raisons personnelles d'intervenir dans le débat, et la postérité impartiale se défie de leur ju^^ement. Mais combien d'autres, absolument désintéressés dans la ([uestion. ont avoué leur désappointement!

Le comte dllaussonviile, cjui avait suivi Chateaubriand à Rome comme attaché d'ambassade, traduisait en ces termes 1 opinion des admirateurs désabusés du i^rand homme : « Ce furent les Mémoires iVOutrc- Tofïihe, ce monument élevé par lui-même a sa gloire, (jui m Ont mis sur la trace des défauts et des travers qui ont déparé cette ;^rande renommée'. »

George Sand, un disciple de Chateaubriand, fervente admiratrice de celui quelle appelait *< le plus gnmd maître de ce siècle », donnait de sa déception une expression très vive : « .le lis les Mémoires dOutrc-Tombc^ et je m impatiente de Umt de grandes poses et de draperies. L'âme y manque, et moi qui ai tant aimé l'auteur je me désole de ne pouvoir aimer l'homme'-. >»

(]ésar (^antu. (jui admirait 1 à-propos du (îénic du Christianisme, était sévère aux Mémoires. Il écrivait il Collombet le 7 avril itS5i : .< Que M. de Chateaubriand aurait mérité de l'estime s'il avait eu le courage de brûler ses Mémoires d Outre-Tombe, bavardage sénile, indii^ne même diin journal. (Juel vidi' dans la

' Ma Jeunesse, p. 167.

* Cité par Sainte-Beuve, Château hriand, t. Il, p. .\'M\. — Voir, à cet endroit, plusieins juj^cmeuls contemporains sur le môme ouvi a^^e.

tête ! quelle aridité dans le cœur! Au moins Lamartine, avec sa guitare sentimentale, se fait écouter, quand on n'a rien de mieux ^ »

Th. Foisset, un catholique qui se plaisait à proclamer les bienfaits du Génie du Christianisme, ajoutait : « Pourquoi faut-il que les Mémoires d'Outre- Tombe aient épaissi comme à plaisir les ombres qui obscurcissaient à peine l'incomparable éclat de ce livre triomphal? La vaine gloire a été le mauvais génie de M. de Chateaubriand; et il a vérifié une fois de plus par son exemple l'éternelle vérité de cette parole : per quœ peccaverit per hœc puniatur'-. »

La publication des Mémoires fît donc baisser Chateaubriand dans l'estime de ses plus chauds admirateurs . Sainte-Beuve subit le contre-coup de cet état desprit général; il tourna d autant plus facilement à l'hostilité contre Chateaubriand qu'il était, en 1848. aigri par les déceptions personnelles, et qu'il n'apportait pas, à juger Tauteur du Gcnie^ la sereine impartialité qu'on était en droit d'attendre de lui.

Cependant, disons tout de suite que les Mémoires d^Oufre-Tomhe ne renfermaient aucun passage injurieux à l'adresse de Sainte-Beuve; celui-ci même y était nommé deux fois, avec éloge : dans une note écrite en iSJg, Chateaubriand rappelait la part que Sainte-Beuve avait prise à l'édition des OEuvres de

* Lettre inédite (collection CoUombet)

2 Lettre inédite, 11 avril i853 (collection (CoUombet). L'abbé Monlfat, rendant compte dans Y Univers, le journal de L. \'euillot, du Chateaubriand de CoUombet. disait des Mémoires : « Pourquoi une main amie n'a-l-elle pas brûlé ce livre qui pèse tant sur sa mémoire? ■•

Fontanes. •• ornant, disait-il, <le son ingénieuse notice le fronton du monument* » ; ailleurs Chateaubriand, prononçant le nom de M'"*^ de Gharrière, ajoutait que cette femme desprit avait été «< délicatement observée par M. de Sainte-Beuve* ».

Mais, en 1848, Sainte-Beuve était peu disposé à la bienveillance.

D'abord la Révolution de i8'jS l'avait troublé dans ses chères habitudes de vie tranquille: et surtout le hasard malencontreux avait voulu (jue son nom fût porté sur la liste des fonds secrets du «gouvernement tombé, que les vaini|ueurs s'empressaient de publier pour déshonorer les vaincus. Sainte-Beuve cjui. en réalité, n'était coupable que d'avoir touché 100 francs pour une réparation faite à la cheminée de son appartement de l'Institut, jugea (ju'il ilevait à .sa dignité d offrir sa démission de conservateur à la Bibliothècjue Mazarine. Encore une fois son échafaudage de vie s écroulait, au moment même où il paraissait enfin s'être arrangé une existence c«mforme à .ses ambitions : « Hcrire de temps en temps des choses agréables, en lire et d'agréables et de sérieuses: mais surtout ne pas trop écrire ; cultiver ses amis, garder de son esprit pour les relations dt' eha(|uejouret savoir en dépenser sans y regarder: donner plus à l'intimité (|u au public: réserver la part la plus fine et la plus tendre, la fleur de .soi-même, pour le dedans: jouir avec modération, dans un doux commerce d'intelligence et de sentiment, des saisons dernières de la jeunesse*^. » Tiré brutale-

' Kdition \V\vi\ t il. p. i6r».

' (IhutcuuhriRud. t. I. p. (k

ment de son rêve, Sainte-Beuve allait recommencer contre les besoins matériels cette lutte où tant de son énergie s'était usée jusque-là; il allait quitter de nouveau sa patrie, consentir à l'exil de Liège, et provoquer, d'abord en France par son départ, des railleries et même des insultes, puis en Belgique, par son arrivée, une série de polémiques blessantes.

En second lieu, Sainte-Beuve, loin de Paris, croyait se devoir à lui-même de se départir du respect que d'ordinaire il professait volontiers pour les grands hommes. Des femmes distinguées, M'"'^ Récamier et ^jmo d'Arbouville, Tavaient introduit dans une société d'élite; en revanche, il avait accueilli leurs conseils qui l'inclinaient à une critique indulgente, aimable, dégagée de toute amertume : (( Voilà ce qui est bon, ce qui est doux entre gens qui s'estiment, lui disait M'"'' d'Arbouville, tenir à l'approbation morale jusqu'à concurrence de son indépendance ; vouloir plaire et rester libre \ » Dès que ces influences féminines eurent cessé d'agir sur l'esprit de Sainte-Beuve, il s'exagéra la servilité dans laquelle on l'avait tenu jusque-là, et il secoua le joug d'une devise qu'il accusait d'enchaîner sa liberté : « Pour les jugements littéraires, disait-il plus tard, j'ai pensé dès longtemps qu'on ne les aurait tout à fait libres et indépendants sur les hommes de France, qu'en étant à la frontière, à Genève, à Bruxelles, — à Liège* ». Déjà, dans la

* Chateaubriand, t. I, p. (k

' Sainte-Beuve chroniqueur^ par J. Troubat, dans les Chroniques parisiennes, p. 5. Il écrivait à J. Olivier vers 1843 : « Ma position personnelle est très bonne, quand je ne vais pas dans le monde et que je boude. Alors j'ose.

Revue Suisse, il s'était émancipé et, quittant le ton serein de la critique, il s'était exercé aux menues ant'cdotes littéraires, aux commérages, et aux petites méchancetés de la médisance parlée. A Liège, il gardera même dans un cours public (juehjue chose de l'attitude frondeuse et du sans-t,^éne du chroniqueur. (Chateaubriand, nous l'avons vu, fut ménagé par Sainte-Beuve pendant sa collaboration à la Jievue Suisse. Mais en iH^ît) le critique découvrit tout à coup contre lui des i^riefs. qui le déliaient de son ancienne admiration : <• Kn toute circonstance, dit-il, M. de Chateaubriand s'est montré peu favorable et même contraire à l'ordre d'idées et d'elforts poétiques aux- (juels ma jeunesse s'est associée et que sa vieillesse était faite pour accueillir. puis(jue la source avait jailli sous son ombre, et comme entre les pieds du vieux chêne '. • Il serait facile, en elftt, de relever dans les (ouvres de Chateaubriand des attaques très vives contre la jeune école ; ainsi, désenchanté par si's déceptions politi(jues. Chateaubriand ne craignait pas détendre à la littérature ses plaintes pessimistes : « Il est possible, hasardait-il en i83i, (jue nousmêmes, comme nation, nous entrions dans les jours de décrépitude. Tout parait usé : arts, littérature, nucurs, passions; tout se détériore. Les plus nobles délassements de lesprit sont remplacés par des spectacles grossiers; si l'on pouvait faire renaître les gladiateurs, ils obtiendraient un succès que n'ont point les ehefs-d'ceuvre de \'oltaire. de Hacine, de Corneille

(Jii.'md j'y rcl<Mirne, (jiiand |c sm«- repris, .ilors je devions plus tiinitle. ^fliil)!. unir, et lierne Suisse. iH-jG, p ^\)\.) • (]hnlc;i\ihri;iu(i . préface do i8i<). p. i8.

et de Molière ^ » Ces reproches grondeurs, dont la vieillesse sest plu, en tous temps, à poursuivre les jeunes générations, devaient émouvoir Sainte-Beuve lorsqu'il portait les couleurs de Mctor Hugo et enrôlait des soldats sous le drapeau romantique; mais, en 1849, ^^^ protestations de Sainte-Beuve paraissaient un anachronisme; en 1837, nous a-t-il dit lui-même,

je n'appartenais plus au groupe étroit des poètes. Je m'étais sensiblement éloigné de Hugo, et ses partisans ardents et nouveaux n'étaient plus, la plupart, de mes amis : ils étaient plutôt le contraire-. » Le transfuge romantique avait-il le droit de se poser en avocat d'une cause qu'il avait trahie lui-même ?

En réalité, Sainte-Beuve détestait en Chateaubriand le champion ofOciel de la légitimité et de la religion. Déjà, en i834, il se refusait à juger les brochures politiques de Chateaubriand, se trouvant incapable, comme il disait, « par suite d'habitudes anciennes et de convictions démocratiques, d'entrer dans la fiction des races consacrées et des dynasties de droit ^ >k Jamais il n'admit que la société moderne trouvât son compte dans le principe caduc de la légitimité que Chateaubriand mettait à honneur de vénérer. De plus, les opinions religieuses de Sainte-Beuve, indécises en 1834, s'étaient définitivement orientées vers la libre-

* Nouvelle proposition relative tiu h.innissemeiil de

(Jharles X et de sa famille. 8 décembre iS^îi ; Essai sur

la littérature anglaise, Kpilre dédicatoire en tête des

(ff'^uvres de Fonfanes ,1839), Mémoires d'Oufre-Tomhe,

lilion de i8r)o, t. IV, p. 62), etc.

- Souvenirs et Indiscrétions, p. 48.

' Lectures, p. m.").

l'4« APPFNDICE

pensée ; et il éprouvait, sans doute, une joie de dilettante à prendre le restaurateur du christianisme en flagrant délit de doute, et même d impiété. Voilà les raisons qui obseurcirent à l'endroit de Chateaubriand le ^oût habituellement sûr de Sainte-Beuve. Il combattait dans un camp opposé à celui de Chateaubriand ; la «^ràce souveraine de M'" Hécamier le réconcilia avec son adversaire pendant quelques années : celuici mort, il redevint, ce (ju il n'aurait jamais dû cesser d'être, l'ennemi du L;rand écrivain royaliste et catholique.

Il n'i'ut donc (ju'à se laisser aller à sa vraie nature pour le ju^er avec sévérité. Cette sévérité, il l'exa^^éra peut-être à cause de la conception spéciale qu'il se faisait de la critique hors frontière ; mais il ne croyait pas manquer aux convenances, outrepasser les privilégies de sa fonction. *» Il m'est pénible, écrivait-il à CoHombet. d avoir à me prononcer, si rudenu'nt parfois, sur (h's hommes cpie j admire et (juc j ai connus. Mais faisant un métier, je ne pui^cpie h' faire honnêtement et en toute droiture' • .

Nous nous refusons donc à incriminer la mauvaise foi de Sainte-HeuNe. De même (pi il na pas été un fdussuirc, il n'a pas non plus syslémati(juemi'nt dénig"ré l'auteur du drnir. devant ses auditeurs de Lièi^'c.

N'est-ce pas lui (pii. au dire même de M. l'abbé Bertrin. a donné, en faveur de la sincérité religieuse d(i Chatejiubriand, l'arj^ument le plus décisif qu'on puisse invoquer, (piand il a publié la fameuse lettre à l'ontanes, lémoi«j^nat;«' irrécusable de sa conversion'*?

' Lettre du i juillet iS'ut.

' /,»•? Sinccrilc, p. i52-i.'»7. M. (lustave Midiuut a fait

SAINTE-BEUVE ET CHATEAUBRIAND 2i9

N'est-ce pas Sainte-Beuve qui, ayant à choisir entre les aveux successifs de Chateaubriand sur les motifs de son voyag-e en Palestine — voya^^e de peintre, de pèlerin ou d'amoureux — s'en tient aux motifs littéraires proposés par l'écrivain : « J'allais chercher des images, voilà tout * » ? Le critique que Ton nous peint acharné contre Chateaubriand, au point de lui attribuer faussement une phrase dangereuse, écarte luimême cette phrase et rejette l'explication piquante, dont son humeur maligne se fût si bien accommodée. Mais, pour défendre Sainte-Beuve contre ses détracteurs, il suffirait peut-être de remarquer que tous lui ont emprunté des pages de son Chateaubriand, jugeant inutile de redire autrement ce qu'il avait dit avec tant de bonheur, le premier. Qui mieux que lui a distingué les éléments dont était faite Tàme complexe de René-? Qui donc a célébré plus magnifiquement la fécondité inépuisable de l'imagination de Chateaubriand"^? Qui donc a dit, entraîné par un enthousiasme communicatif : « M. de Chateaubriand est et demeure en définitive le premier écrivain original de notre âge'^ »? Et l'on sait sur quelle conclusion Sainte-Beuve arrête nos regards : (( Ce qu'il faut dire en terminant, c'est ([u'il était un grand magicien, un grand enchanteur... celui que notre siècle, jeune

déjà cette remarque piquante dans une brochure soHde, (Uialeaubriand et Sninle-Beuve, Fribourj;, iqoo, écrite en réponse à la thèse de M. l'abbé Bertrin.

^ (]haleaul)riand, t. II, p. 74.

■S)i) APPENDICE

encore, salua et eut raison de saluer comme son Homère* ».

Si ce livre avait paru en iH^y, nul doute ([u';iu lieu de l'aire scandale, on l'eût considéré comme un monument d'admiration élevé au grand écrivain à Iheure critique de la réaction contre une gloire hier si brillante ; Sainte-Beuve eût fourni des armes aux rares panégyristes restés fidèles au souvenir de Chateaubriand : de tous les hommages déposés sur la tombe du grand Hé. celui de Sainte-Beuve eût paru le plus délicat, le plus respectueux et le plus élevé.

Malheureusement, la publication de cet ouvrage fut ajournée juscpiCn iSfio.

Faut-il voir dans ce relard un calcul de Sainte- Beuve .' M. d'IIausson ville fait observer cjue Sainte- Beuve " ne voulut pas soulever d'orage parmi les derniers survivants de l'Abbaye-aux-Bois - ». Il n'en est rien, car si Sainte-Beuve avait eu l'intention de ménager des susceptibilités légitimes, il n eût pas publié, quelques mois après, au Cnnsfifntlntinrl l.*»; articles dont nous parlerons bientôt.

Mais il fut absorbé dès sa rentrée en France, j);u sa collaboration au Constitutionnel; la publication de son Cours, qu'il ne perdait pas de vue, était sans cesse ajournée. Le i4 juin i85i, il écrit à CoUombet : " Je compte. v(Ms la lin de l'anni'e. donner mon pro-

' Château hri.ind. t. il. p. 114.

* S;uHfc-Ih'uve. n. ■>\(i.

pre volume sur Chateaubriand, mon cours de Liège tel quel ; mais le temps d'y mettre la dernière main m'a toujours manqué jusqu ici. » Que l'on se souvienne de la lenteur avec laquelle Sainte-Beuve publia les divers volumes de son Port-Royal^ préparé cependant et rédigé à Lausanne : donc il n'est pas besoin d'invoquer ici des scrupules, si honorables qu'on les suppose.

De plus, en i85o, les Mémoires d'Outrc-Tombe paraissaient dans la Presse; Sainte-Beuve, toujours à Tafrùt de l'actualité, ne devait-il pas avoir l'occasion de parler de Chateaubriand dans ses articles hebdomadaires? La prudence lui commandait de ne pas offrir de suite au public tous les matériaux de son Cours.

Ces matériaux, en effet, lui servirent pour les trois articles qu'il publia en i85o, et qui l'ont fait accuser d'avoir « poursuivi avec acharnement la mémoire de Chateaubriand^ ». En réalité, Sainte-Beuve n'a dénigré en Chateaubriand ni le politique, ni l'écrivain, ni mèm.e l'homme.

D'abord s'il juge froidement les brusques écarts (jui ont porté l'ultra de 18 1 5 dans le camp même des libéraux, il rend hommage au promoteur de la guerre d'Espagne et, au milieu de tant de contradictions, il découvre quelque unité dans la fidélité de Chateaul)riand au double culte de la lil)erté et de l'honneur"-.

' M. d'IIaussonville, p. 2i().

- Il ajoute, il est vrai, à propos de la li{,'ne politique suivie par Chateaubriand : •< Combien de foison la verrait brisée par la colère, le ressentiment et les pins chélives des passions. » Pour justifier Sainte Meuve, il suflit de se

Ensuite, est-ce faire tort à l'écrivain que de déploivr dans les Métnoires l'abus de l'ima-^'-ination, les élran^etés de la pensée, la subtilité et la recherche du trait, les sinj^'-ularités archaïques? Les juges les plus indulgents de cet ouvrage souscriraient à ces criti([ues, satisfaits d'ailleurs par ce magnifique éloge, sorti de la plume de Sainte-Heuve :

« On V sent à bien des pages le trait du maitre, la grilfe du vieux lion, des élévations soudaines à côté de bizarres puérilités, et des passages d une grâce, dune suavité magiques, où se reconnaissent la touche et l'accent de l'enchanteur. •>

Kst-ce l'homme, enfin, dont Sainte-Beuve aurait médit? On peut trouver déplacé que Sainte-Beuve ait fait un arlic le sur Chateaubriand romnncsf/ur et amourciLi'. car la postérité juge un écrivain d'aj^rès son génie et non tl après ses aventures de cœur ; il nous inq)orte assez peu de savoir si Chateaubriand fut un (( iiominc à bonnes fortunes », pourvu (pi il ait été 1 auteur de licnr et dWtala. Mais ici Sainte-Beuve était fidèle à son programnu» critiipie : «« Tant (ju Dn ne s'est pas adressé sur 1 auteur, disait-il, un certain nombre de (pestions et ([u on n v a pas répondu, on n est pas sûr de le tenir tout entier » ; et parmi ces (|uestions nécessaires, il indi(|uc celle-ci : Comment se eompoilait-il sur l'article des femmes'? A 1 égard

rappeler, par exemple, la sin;;ulière vnllc-face de (>haleaubriaiui, d ahord favorable à i.ouis-Philippe, puis, à quelcpics semailles de là. violemment hostile eonlre lui. CA. .\ta Jeunesse, par .M. irilaussonville, p. 220 et 221.

' Cité par .\.-.l. Vt^nn, Sainte-fieuvc et ses inconnues, p. n. La méthode, on le voit par le litre même de ce livre, ti'est retournée contre Sainte-Beuve,

de Chateaubriand, Sainte-Beuve promettait d'être discret ; a-t-il tenu parole?

M. 1 abbé Bertrin lui en veut d'avoir expliqué ce qu'il appelait poétiquement le « parfum d'oranger voilé >•. Mais les amis de Chateaubriand n'y mettaient pas plus de façon. Qui donc a publié ce fragment de lettre du 27 août 1822, qui nous montre Chateaubriand faisant d'activés démarches pour représenter la France au Congrès de Vérone, non pas par ambition politique, par désir de sauver la monarchie, mais bien par impatience de se rapprocher de M"'*^ de Récamier^?

Sainte-Beuve a cité et commenté une lettre que René écrit à Céluta, vers la fin des Xatchez; il croit pouvoir en conclure que Chateaubriand « fait toujours entrer dans l'amour un vœu, un désir ardent de destruction et de ruine du monde ». Si nous en doutions encore après avoir lu cette page troublante, le fragment inédit, récemment publié par M. V. Giraud, lèverait nos doutes : <( Veux-tu me combler de délices ? s'écrie Chateaubriand sexagénaire à la pure enfant qui s'oiTre. Fais une chose : sois à moi, puis laissemoi te percer le cœur^.»

Un dernier grief, le plus sérieux . est celui-ci : Sainte- Beuve a consulté sur Chateaubriand cette Ilortense Allart de Méritens, dont les confidences erotiques ont paru sous ce titre: les Enchantements de Prudence. (( Sainte-Beuve, qui avait eu communication du manuscrit, dit M. Biré. a longuement remué cette vase pour en faire rejaillir les éclaboussures sur le visage

* \'oir surtout la lettre du 27 août i82'.>, dans Sourenirs el (Correspondance de M"^" nêrainier, t. I, p. Ç}(i. ^ Hevue des iJeux Mondes, i^"" avril liSyy.

25i APPENDICE

de Ghatoaubriand^ » Nous ne nous portons pas garant de la véracité de cette infatigable amoureuse; cependant il est sûr que Chateaubriand a l'utretenu avec elle une correspondance qui va, avec (|uel((ues interruptions, de 1829 jus([u*au mois d'avril 18^7 ; Sainte-Heuve a lu ces lettres, et il en a cité quelquesunes, où s'oirrcnt des révélations inattendues. Par exemple, ne regretterait-on pas de n'avoir pas ce beau portrait que Chateaubriand tait à cette femme de son éternelle mélancolie : « (Dimanche, (> juin iS^i.)J'ai Inii de tous et avec tout : mes Mémoires sont achevés; vous m v retrouverez quand je ne serai plus. Je ne lais rien: je ne crois plus ni à la gloire, ni h l'avenir, ni au pouvoir, ni ;i la libertt'. ni aux rois, ni aux p('ui)les. J'habite seul, pendant une absente, un grand appartement où je m'ennuie et attends vaguement je ne sais quoi que je ne désire i)as et (jui ne viendra jamais. Je ris de moi en bâillant et je me couche à neuf heures. J'admire ma chatte qui va faire ses petits, et je suis éternellement votre fidèle esclave; sans travailler, libre d'aller où je veux et n'îiUant nulle part. Je regarde passer à mes pieds ma dernière heure-. »

* Mcmoin.s, idilion (iarmer. I. NI. j>. '|n5. iidle. — llortcnsc Allnrl a peiil-ôlre un peu tr(>|) bavardé, mais tous lis allaclirs (rainbassade i\c Home coiiuaissaicnl sa liaison avec Chateaubriand : tl. d liaus^ouN ille. Ma Jeunesse, p. 190 et '>i'^.

* Lundis, t. II. \K 160. QueUpies mois après, à (^Jausel (le Consser;^ues il écrivait (2(» novembre iHji) : « \ ons savez que je ne crois plus (pie dans la reli{^ion. Jésus- Christ est désormais mon seul et unique mailre. » (aie par M. Hoilrin, p. 3«)4- If* rapjirochemcnl est pi(pianl!

Sainte-Beuve a commis une médisance, mais on ne peut nier qu'il n'ait éclairé d'un jour singulier les profondeurs de cette àme de René, que Chateaubriand lui-même n'avait montrée qu'à travers le voile de sa phrase magique ^

N'eût-il pas enfoncé plus avant encore, s'il eût connu le fragment que nous citons plus haut? L'épisode de cette « Vierge des dernières amours » vient confirmer les vues du psychologue ingénieux et pénétrant qui avait lu dans l'âme de Chateaubriand ; oui, il a dit vrai. Chateaubriand n"a pas su vieillir, il n'a cherché dans l'amour que « le regret, le souvenir, le songe éternel, le culte de sa propre jeunesse » ; ses aveux passionnés étaient toujours empoisonnés par je ne sais quel germe malsain d'inquiétude, de mélancolie, d'aspiration au néant : u Vieilli sur la terre, sans avoir rien perdu de mes rêves, de mes folies, de mes vagues tristesses ; cherchant toujours ce que je ne puis trouver; joignant à mes anciens maux le désenchantement de l'expérience, la solitude des déserts à l'ennui du cœur et la disgrâce des années, dis, n'aurai-jc pas fourni aux démons, dans ma personne l'idée d'un supplice qu'ils n'avaient point encore inventé dans la région des douleurs éternelles"-^?»

^ Il écrivait il .loubert, décembre iHo^, en lui anuouviniL son intention décrire les Mémoires de sa vie .' « Je n'entretiendrai pas la postérilé du détail de mes faiblesses... que gagnerait la société à la reproduction de ces plaies que Ton trouve partout? »

' Bévue des Deux Mondes, i'"' avril 1899, p. 67)^.

Nous pouvons conclure cju'il y ;i, dans ces îirlicles de Sainte-Beuve, autre chose que I expression d'une jalousie mesquine. Il est trop facile de le récuser en prétextant son incorrig^ihle manie de curiosité ; en lui le fureteur sagace se doublait d'un critique très épris du vrai; le vrai, il l'a cherché })artout, dans les moindres coins et recoins où il soupçonnait (jii il pouvait se dérober; merveilleusement doué pour 1 investigation, il n'hésitait jamais à livrer au public le résultat de ses découvertes, croyant travailler à cette « histoire njiturelle des esprits », par oii doit s'enrichir « le trésor de l'observation humaine >.

Il a cru qu apit'S la mort i\c CJiattaubriand l'heur»' (les flatteries était passée et ([ue la mémoire du grand écrivain avait droit à l'honneur d'un jujj^ement où la vérité ne fût j)lus déguisée sous les conq)laisances. Voyez-le céK'brant à sa manière, en iSr>4, 1 anniversaire (lu (irnir (lu ('/irisiinnisnic. 11 emprunte à un exemplaire manuscrit de V I\ss;{i sur les Itrvolulions des notes écrites par (Ihateaiibriand lui-même, et (ju» donnaient au livre un accent non déguisé d'athéisme. I/auteur du G^'/i/e serait-il donc un incroyant? Mais non : Siiinte-Heuve possède le document décisif, une lettre (jue CJiateaubriand écrivait à Fontanes. le •2^i octobre «79»). dans la fer\tiir de sa conversion, et celte « réj)()nse victorieuse >• aux notes marginales de 17i.wa/, Sainte-Beuve la publie'. Voilà, si nous ne

• ('cite lettre, il i avait trouvée autrefois dans les papiers de Fontanes; n'ayant pas demande à la lillc du poète

nous trompons, qui en dit long- sur la méthode critique de Sainte-Beuve : un admirateur craintif de Chateaubriand aurait caché les tares de cette Ame un instant dévoyée, jeté un voile décent sur ces apostasies de jeune homme. Sainte-Beuve ne croit pas qu'il ait le droit de le faire; certes, la question est délicate : mais plus Chateaubriand paraîtra à ses débuts rebelle à ridée chrétienne, plus dans la suite son exaltation religieuse tournera à sou honneur et à celui de h\ religion.

Quand on a surpris la vraie nature de 1 esprit de Sainte-Beuve, on laisse tomber beaucoup des accusations dirigées contre le critique. Mettons-nous en face de son Chateaubriand, et demandons-nous si le livre. en définitive, mérite l'anathème.

Sainte-Beuve Ta surchargé de notes et d'appendices; il voulait rajeunir son Cours vieux déjà de onze années, et dans son ardeur de nouveauté il a souvent dépassé la mesure. Sans aller jusqu à dire avec les Concourt que ces notes sont « des nids de vipères * »,

lautorisation de la pubHer, il fut accusé d'indélicatesse par ceux-là mêmes, semble-t-il, qui avaient le plus d intérêt à cette publication (cf. Correspondance de Sainlelieuve^ p. 2(i:i ; Pailhès, Du nouveau sur Jouhert).

* Journal^ pi-emière série, t. III, p. ii)S. — ■• Saintelieuve, a dit son ami Juste Olivier (liibl. unir, et Revue Suisse, 187G, p. ^ylî), me montrait ses papiers, surtout un i^ros carnet in-4" qu'il appelait ses Poisons, dans lequel il consif,mait toute espèce de notes, mordantes et crues, telles qu'elles lui venaient. Quelques-unes avaient déjà passé dans la Jievue Suisse. Par la suite, il en a mis plusieurs, peut-être toutes, dans ses livres, dans le Chateauhriand, entre autres. »

:iS8 APPENDICE

un peut être choqué par des sous-entendus perfides, par dos interprétations plus malicieuses que justes : accordons encore aux âmes délicates (jue la publication du journal amoureux de M*"' AUart choque les convenances élémentaires. Mais rappelons qu'en 1860 la majorité des critiques adopta le jug^cment porté par Sainte-Beuve sur Chateaubriand. Seuls. M. de Loménie et M. de Pontmartiii protestèrent'. Mais combien d'approbations re(,ut Tauteur de dhuicaubrinnd ! A. Peyrat, E. Schen-r, J. Levallois. A. de Circourt, Léo Joubert, llipp. Lucas, Prévost-Paradol furent indulgents au livre, ou même en dépassèrent les conclusions '-'. Quelques-uns des admirateurs les plus déterminés de Chateaubriand insinuèrent ({uel(|ucs réserves, mais ne surent pas résister à la séduction du critique '^'.

A notre époque, le livre a subi un assaut redoutable, et son auteur a été (jualifié de « ramasseur de petits papiers )>. d « infati^^able crocheteur de serrures, au sens moral >. en attendant qu'on fit planer sur lui l'accusation de a faussaire ' .> . Le vuilà qui

* Cf. \.. (le i.oniénie, Esquisses historiques et iillr raires, p. jji ; Poiitinartin. Scmnincs htti mires, p. v.

- \'oir surtout la Correspoinhince ci la XoureUe (^orrcs pondnuce de Saintc-Hcuve.

■' NL l'r. Saiilnier, le savant bR>^raplic d Kd. liirquetN écrivait après une première leelure du Chateaubriand . « Je ne crois pas cpiil ail paru depuis lon^'lenips un livre do erilicpic l)i()j;raplii(pie et littéraire plus attrayant, plus facile à lire, plus nourri d'aperçus lins, de comparaisons intjénieuses, dappréeiations exactes et vraies. >• Cf. l'r. Saulnier. (Jhatcauhriaud et sa foi reiigieuse. Vanner, 1900. p. ç). en note.

* I, abbe licrtrin. \d Sinccritv. p. iT», le (Correspondant

SAI!VTE-BFJ^VF ET CHATEAUBR[ANP 259

pourtant reprend la place qu il doit occuper dans Ihistoire de la critique au xix^ siècle : si Ton convient qu'il ne renferme pas le dernier mot sur Chateaubriand. — et qui donc peut se vanter de connaître René? — on rend justice, du moins, au talent de son auteur, et surtout on accepte cette fîère déclaration qu'il faisait au lendemain de la publication de son étude : < .1 ai voulu plusieurs choses dans ce livre sur Chateaubriand, ou plutôt je n'en ai voulu qu une : être vrai et rendre le vrai*. >>

/ c. -M. (i. Michaut, qui a pris contre M. 1 abbé Bertnii la défense de Sainte-Beuve, s'est efforcé d'être mesuré, et il y a réussi peut-être trop. On attendait avec curiosité l'entrée en lice de M. E. Biré; contrairement à ses habitudes, l'infatigable polémiste a gardé le silence.

* Lettre du 24 décembre 1860, à M. A. de Circourt. Correspondance , t. 1. p. 267.

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