‹ ChateaubriandChapitre 5 sur 7 · CHAPITRE Yll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Yll

L'Académie de Lyon met au concours l'Eloge de Chateaubriand. — Le mémoire de F.-Z, Collombet. Correspondance de Collombet avec Chateaubriand.

Au lendemain de la mort de Chateaubriand, sa gloire subit une crise violente : la publication des Mémoires d'Où Ire-Tombe donna le signal des colères et des représailles. L'écrivain qui avait régné sur trois générations fut attaqué par les critiques mêmes qui avaient durant sa vieillesse mené le chœur des éloges. Les hommes politiques, et ils étaient légion, dont Chateaubriand avait prononcé le nom dans ses Mémoires^ pour leur dire quelques vérités désobligeantes, se levèrent contre lui, et ce fut un long concert de récriminations éclalanl sur cetfe tombe à peine fermée, et dont les échos devaient li'oul)ler longtemps le sommeil du solitaire du ( irand-Hé.

14^4 LF ROMANTISME A LYON

Quelques années plus tard, ^'illemain ' et le comle (le Maroellus, secrétaire de Chateaubriand pendant son ambassade à Londres-, prirent, l'un avec plus d'éclat, l'autre avec une sorte de piété filiale, la défense de Chateaubriand ; mais aussitôt après, la publication des Souvenirs et correspondances tires (les papiers de M"" Récamier^ fournil de nouveaux documents à ceux qui n'avaient cessé d'accuser l'égoïsme, le scepticisme et la vanité de Hené. Knfin Sainte-Heuve faisait paraître (lin de iSGo) le cours professé à Liège en 1 848- 1 H^n),C/h'ife,iu/)ri,'ind et son (jroupe littéraire sous riùn pire : ydmîiis le critique n'avait déployé l)lus d'intelligence, de pénétration, d'mgéniosité. Pour juger celui qu'en son temjis on surnommait Venchanteur^ Sainte-Beuve a trouvé des formules souples, nuancées, éblouissantes ; et pourtant ce livre passa en son lenij)s j)onr rire un récjuisitoire haineux contre le grand écrivain, l'n jour nal de l'épocpie résumait ainsi j)our ses lecteurs l'étude de Sainte-lnMive : « M. Sainte-Heuve porte sur Chaleaubi'iand nu jugement si fortement motivé, (ju'il est certainement définitif et sans

' M. lie ( Jhilc.ui l)n,inil . s.i lir, ses ècrils, son inpiienre hltrmire et fntliliffue sur sou lem/)s, i8r>8. — l''\(rail delà J'rihune moderne.

'^ ChateanhrianJ el son lemps, iH'ït).

' iKr»<), ^^ vr»|. iii-S. |».ii- M'"" I.rnorni.ini. .

appel ; il a entendu de nombreux témoins ; tous ont connu Chateaubriand, et ils déclarent unanimement que l'homme n'a été qu'un égoïste, elle politique qu'un comédien... Quant à l'écrivain, il n'est pas, malgré ses merveilleuses facultés, plus irréprochable que Fhomme politique : il a eu sur toutes les questions d'admirables boutades, il n'a eu sur aucun sujet des vues hautes et fécondes ; il a écrit des morceaux magnifiques et il n'a pas laissé un bon livret » Le jugement de Sainte- Beuve n'alfectait nulle part cette rigueur et cette brutalité ; mais un lecteur moins habitué que lui aux demi-teintes, moins rompu à l'art des restrictions habiles, des subites volte-faces, des épigrammes confîtes en douceur, pourrait tirer de son livre cette exécution sommaire de Chateaubriand.

En 1862, l'Académie française intervint, elle proposa pour le prix d'éloquence à décerner en 1864 V Eloge de Chateaubriand, « plaçant déjà dans l'avenir, disait le rapporteur, A illemain, le grand écrivain dont il sied si bien de reconnaître l'influence généreuse et le génie durable ». L'heure paraissait venue à l'illustre compagnie, gardienne de nos gloires litléraires, pour

' Cité par de I.omcnic, Esquisses his(ori(/ues cl liUcraires, p. -^'29 et i'^Uk

[\(\ LE ROMANTfSMF. A LYON

ifiidrc à (Ihaleaulniaiul, (jualor/.c ans après sa nioi'l. un hommap^e cléi;a«;c* des tlatteries inconsricnU's. aussi \)\vu (|ue des rancunes passagères. L'Acadrniic de Lyon, avec moins de prudence peul-êlre, mais plus de sponlanéilé, avait mis au concours VFJofjc de (^/hifciuhriand. Tannée même de sa morl ; elle ollril une médaille dor de MK)(> francs au meilleur mémoire cpii lui parviendrai! a\anl le i > n()vend)re i!^i(). Ilélail viaiseml)lai)le (|ue celle in\ ilaliou ne dûl provocjner (jue les ellusions j)lus ou nionis déclamaloires d'un })anégyri(juc ou dune oraison funèbre ^ N'était-il pas Irop loi pour rendre un arrêl impartial ? Toutes les j)ièees du procès n'avaienl j)as encore ('lé versées aux déhals, car les McDioircs (/'( )u/r('-7'()fnl)(' ne paruienl eu ieuillelons dans la Ivresse, (ju à j)arlii' du •> i oclohre iS'jS. Mal^'ré ces condilions défavorahles, l'Académie

' La tcnlalioii était forte, on elVel. ft le sceoiul rapporti'iir (lu coiictnirs, M. licuiuardct , rej)rnchail naïvcnuMit ;i (iollnmbct de II y avoir pas eédé : « (Iclle notice svinp.illiiiliie, (lisait-il, est écrite avec la conscience de l'instorien, mais avec moins d'indulj^cncc cl de ménagements (pie semble n'en comporter une «imintc de cette nature, Heur jetée sur une tombe, dernier adieu adressé en face à 1 ombre vénérée, à lacpielle il semblerait de bon .i;oût de ne lairc entendre (pie des |)aroles douces à sa mémoire, (le doit être un |)orlrait litUde et resseiublant assurément, mais un portrait léj^érenicnt flatté et fait par une main au moins indul^'ente. «^

UNE ÉTUDE LYONNAISE SUR CHATEAUBF^IAND 147

de Lyon reçut trois mémoires dont l'un, remarquable à notre avis, était dû à Térudit lyonnais F.-Z. Collombet.

Une commission de cinq membres fut nommée pour présenter son avis sur les résultats du concours ; dans la séance publique de janvier i85o, le rapporteur, M. Th. Grandperret, avocat distingué, proposa au nom de la Commission de « proroger le concours jusqu'au 12 novembre i85o ». La Commission, disait-il, devait pour un pareil sujet « se montrer exigeante ; or, un de ces mémoires était faible ; un autre, plus politique que littéraire, dénotait une grande connaissance de rhisloire contemporaine, écrit dans un excellent esprit, et souvent avec force et verve », mais n'était pas complet; celui de Collombet enfin contenait u à peu de chose près » les qualités et les éléments exigés par l'Académie; cependant l'Académie ne le couronnait pas, parce que (( l'esprit de l'auteur se montrait trop encombré de citations » et que le mémoire manquait de <( verve et de lyrisme, sans lesquels on ne comprend pas une œuvre dont Chateaubriand est le sujet* ». Collombet contesta vivement la justice de cette décision, il attribua son échec à des intrigues fé-

^ Mémoires de l Acatléune roijale des .sciences, lielleslelires et avis de Li/oii ; section des lettres., t. I, p. /|(n- 4nj.

148 i.n romantismf: a i.yon

miniiu's. Il lu- laul pas en croire le candidat évincé, et il sulïil de lire sans arriére-pensée le rwpporl (le ( irandperret. pour en apprécier la sincérité. Il nous semble bien néanmoins que le mémoire de (]ollombel faisait honneur à l'Académie de Lyon, et (ju'elle pouvail, sans risquer de compromettre sa réputation, lui décerner le prix. KUe engageait (lollonihel par 1 luleiinédiaire de son rapporteur à revou* sou niauuscnl cl ii le représenter. (loUombct lit ce nouveau travail: il se prêta de bonne grâce aux corrections cpic lui avait recommandées (irandj)erreL ; il supprima (pichpies hors-d^euvre, resserra bon nombre de ])assages, ne s allaida j)lus à éuouccr vi à juger chacune des brochures poiilupies de (Ihalcau- ])rian(l ; dans liulcrvalK', les Mcnioircs d' (Jufrc- Tonihc avaient achevé de paraître ; et, celle fois, (lollombet, au lieu de se i)orner à un jugement sommaire sur cette leuvrc poslhuiue. put Tenvisairer dans son ensemble, cl donner ii la conclusion de son livre plus (rdcudiic cl de portée.

Le nouveau rapporlcur. L. Louuardcl. constalail, dans la séance privéi' du iS mars i STm , (pu- . nul coucurrcul nouveau ne s'ctail présenté » el (pie u deux i\c:^ anciens mémoires avaient été retirés ». Le Iravail seul de (lollombet s'offrait donc aux sullVagcs de rAcadciuic Loiiiiiirdcl. au lieu de s'attarder a juger ce mciuoirc, plana connue il

avait coutume de le faire, à des hauteurs insolites; il parla de rarislocralie a qui fut cliéne en 1789 » ; de la bourgeoisie qui, en 1848, u fut roseau» ; il peignit ainsi la société : « La société ne marche plus, elle court, elle a pris le galop, et, si j'osais, je dirais le mors aux dents ; il faut donc que sa littérature la suive et galope avec elle. » Il ébaucha une définition du feuilleton : « Le feuilleton, qui occupe le rez-de-chaussée de cette boutique à deux étages, est le Jjeau parleur, le bel esprit de la maison, son style a un cachet tout particulier. Perlé et pailleté, coquet et mignon, il étincelle comme la vague au soleil, mais il manque d'ampleur et de majesté ; il est couvert de brillants, mais ces brillants sont faux. C'est le colifichet, le point d'orgue de la littérature. » Enfin laissant de côté Temphase et la préciosité, il terminait en proposant d'accorder à l'auteur une mention honorable avec une médaille de cinq cents francs.

Gollombet justement froissé de cette décision ne sut pas résister à la tentation de railler cet étrange rapport, et quand il publia son mémoire, il le fit précéder d'une préface mordante contre L. Bonnardet. Cette préface était-elle bien nécessaire? « A ous deviez, ce me semble, lui écrivait un de ses amis, avoir trop bien la conscience du mérite de votre œuvre pour vous croire obligé de rompre une lance avec le second rapporteur de

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rAcadéinie. » Et Tanii avait raison, car on n*a ijue vin^l-(jiialre lienrcs j)our niaiidirc scsjuges;cepen- (lant l'esprit fait tout pardonner, et nous concluons avec Sainle-lieuve : u \'ous vous êtes bien nuxpié dans votre préface des foudres de M. Bonnai'det, je m'en moque comme vous' î "

CoUombet avait conçu son étude sur de vastes proportions: il a étudié de près, en Chateaubriand, ;i la fois l'iioinme privé, riiomme j)ublK- el l'écrivain ; j)rcs(juc la moitié du livre est consacré à l'examen de la politicpie de (Ihaleaubriand. Il n'a donc pas eu les scrupules ou mieux les timidités de Sainte-Beuve, se bornant à une étude exclusi- Ncinciil littéraire cl ne daiL^nant honorer le rôle nolitKjiic (le ( "Jiatcanl)iian(l (juctlc (juid(]ues notes dans ra])j)cndice de son livre. 1 )e plus, en iS^<). une étude sur ('hîileaubriand ne comportait pas

' LcUrc (lu i.\ ]u'\n li^^ii : ci. Lcllrcs incililcs (le Suinlc- /h'ui'i', |)ul)lices par (1. l.alriMllo el M. H(>uslaii, n)o\\. — (^niiombcl recouvrait (liflicilcnuMit son sanj;-froic! : ainsi iKMis avons trouvé, clans sa l)il)liolhù(|uc, sur la première paj^o d'un exemplaire de ee rapport, ces lij,Mies écrites de sa main : « (lelle hrociuire tardivement imprimée, en vue seulement i\[ï posl-scriplum de la pa^'C iJy (pttst -scriptiim dalé du 2o janvier \%'rjL et consacré à réioj^e de L. .Napoléon), valut à M. Honnardel la croix de chevalier de la Lennon d'honneur au mois de septembre iSTiv,, lors du séjour;» Lyon de Louis-Napoléon. Le clianlrc du duc dWn- ^'ouléme, éLinl devenu Lliilippisle acharné, devint plus lard Ixuiaparlisle avec 1.» même .nnxicllim cl l.i méinc souplesse. •»

les restrictions que Sainte-Beuve conseillait en ces termes aux candidats du prix académique de 1864 : « Il n'y a pas de danger, leur disait-il, qu'on se méprenne sur ce mot éloge ; il ne saurait s'appliquer qu'au grand écrivain toujours debout et subsistant; Thomme et le caractère sont dorénavant trop connus, trop percés et misa jour, pour que Téloge puisse y prendre pied, décidément il y a certaines conclusions acquises et démontrées sur lesquelles il n'y a pas lieu pour les bons esprits à revenir^ ».

Heureux Collombet! il ne connaissait pas encore les résultats de cette vaste enquête menée contre la vie privée de Chateaubriand, il ne faisait appel à aucune de ces anecdotes piquantes, de ces confidences chuchotées à l'oreille, de ces élucubrations d'amoureuses en disponibilité, que Sainte-Beuve provoqua si volontiers ; et, ignorant ces mille racontars de l'antichambre ou de l'alcôve, il conservait toute sa lucidité de jugement et pouvait librement apprécier Chateaubriand d'après ses œuvres et sa vie pujjlique.

Sainte-Beuve, qu'une amitié étroite et beaucoup de services reçus liaient à Collombet, aurait du, en i8()2, accorder un souvenir au livre dont nous parlons. Mais non : <• L'éloge de Chateaubriand.

- Noiivenux Lundis, t. III. [). 1 et à.

l.Vi LH ROMANTISME A LYON

(lil-il al(jr>. reste à faire, un ûlom' iilléraire, élo- (jneiiU éli'W. l)i'illaiiL coîiiine lui-inêiiu'. animé d lin rayon (|ui lui a nKuujué depuis sa tombe. » (Jn'on ne se iné[)i'enne |)as sur notre pensée; nous ne prétendons pas cpie le livre de (^oUonibet remplit toutes ces conditions: le premier rapporteur de r Académie de Lyon. Th. ( irandperrel, faisait de justes criticpies à ce livre : « L'esprit de l'auteur se montre trop encombré de citations, son œuvre s'en trouve comme alourdie. » L'érudition ne doit pas all'ecter le style, ell'accr l'orii^inalité; et c'est peut-être ce (jui arrive à l'auteur. De là, « un mancpie de verve el de lyrisme, sans lescpiels on ne comprend j)as une (ru\re dont (Ihateaubriand est le sujet ». (]ollond)el a tort d épiloguer sur ce mol de /i/ris/)ir et de répoudre au ra])j)orteur (|ue <( le lyrisme dans la prose est un défaut manifeste et une inconvenance »; il sufjit de lire le (Juilcuu- Jt/i.md dv Sainte-Beuve pour voir eu (juoi le lyrisme convenait i\ une élude sur le L^rand écrivain, el Sainle-lieiive nous dit excellemment : - 11 est mieux (jii il y ail dans le (rilnjui- un |)oèle: le poète a le scntnnent plus vif des beautés et il bésile moins à les maintenir - t. II, l>. 117). Néanmoins Sainte-lJeiiNe aurait jm se souvenir de son obscur prédécesseur, car si (lollombel ne fui (pi'un crilKjue de second ordre, son étude sur ( Ihaleaubriand nous parail pouvoir soutenir la

comparaison avec les deux Eloges entre lesquels r Académie française partagea le prix \

Collombet était particulièrement préparé à traiter le sujet proposé par l'Académie de Lyon. D'abord il s'était rallié franchement à la nouvelle école dont Chateaubriand fut le promoteur. Profondément catholique, Collombet était par ses croyances mêmes hostile à cette littérature du xviii^ siècle continuée sous l'Empire et qui, sous la Restauration, s'acharnait dans une lutte désespérée contre l'Ecole romantique. Sans doute, Collombet n'eût pas dépassé le programme de la Muse française ; mais ce programme il Fa nettement accepté et défendu. X'avait-il pas publié en i833, son livre des Mélodies poétiques^ qui est comme un monument élevé à la jeune Ecole : a J'ai voulu, disait l'auteur, présenter en quelque sorte une analyse raisonnée de la pensée poétique pendant les quarante ou cinquante ans qui viennent de s'écouler, offrir une expression de cette poésie contemporaine réservée sans doute à de nobles et glorieux destins. » Les tendances de plus en plus libérales et anti-religieuses qui s'affirmèrent dans cette Ecole au lendemain de \K\o n'étaient pas

* II. de Bornier, £7o^e de Chateaubriand, 1864, in-4, 44 p. — Ch. Benoît, Chateaubriand, .sa vie et ses œuvres, étude littéraire et morale, 1864, in-8.

lô'i Li: IIO.MANTISMK A LYON

<ans ellarouclu'i' le l^oûI de (lollombel; mais il suivit avec une eiiriosité toujours en l'veil le niouveinenl |)oéli(|ue de son temps; et, soit dans la lievucprovincialci^oil dans la Jicvuc du J.i/onnuis, soil dans le (Courrier de Lyon, il signalait à ses compatriotes toutes les productions nouvelles des jeunes poètes '. Aussi a-t-il compris Torii^inalité de (Chateaubriand, et la révolution cpiil appcutail dans notre liltéraluri' : il a. comme l^'onlanes le disait à propos de (lliateauhriand. senli cpiil v\\trait dans un monde nouveau, et en lace de l'école stérile de IKnipire, il a mis en relie! le génie novateur du grand écrivain : « (^hioique M. de (Chateaubriand, dit-il, ait publié sous IKmpire ses trois (/r;in(Is ()urf',i(/c.s\ ci)iuu\c \\ les apjndle. cependant il napparlicnl pas à la lilli-ratui-e de celle prodigieuse é'j)o(pie ; d est en dehors et au-dessus : il s'en détache par son caractère dv novateur, |)ar la lournure de son esprit in(léj)en(lanl et original, par le nu'r\t'dleu\ de son histoire, par une grandeur enfin (jni lui est restée juscprau dcriiii-r souille, cl par une r(»vaulé de geme dont uni ne l'a dépossédé ". >•

' .\in^\ i\[i I. \', |) r>i {\c \ii Jicruc Prorinci^ilr, il piihlir un .irlic'lc sur les I'\'uilU's d'uutoninr: au t. N 1. |>. i^'. sur los Ai ;«/><• .ç ti Aut,'. Hnrhicr; îuj I. \'I1. p. ><>.'», un arlicle sur Marie: en iSiK"», il écrit deux arlick\*«sur les (Jianis (ht crôf)iisruli'.

' (^/htU'uuhri.md, .s.i riv vl ses ccnis, j). >>\.

UXE ETUDE LVOXXAISE SUR CHATEAUBRIAND 155

En second lieu, CoUombet ne s'était pas absorbé dans ses travaux littéraires, au point de s'isoler de la vie contemporaine. Il ne fut jamais un militant de la politique, mais la politique trouva toujours en lui un spectateur très attentif et un juge très avisé. Un de ses biographes a vanté fort justement ses qualités de journaliste ^ : que d'articles écrits de verve I que de polémiques passionnées, exigeant la soudaineté d'improvisation et la connaissance précise des faits quotidiens. Gollombet était très versé dans la connaissance de l'histoire contemporaine, et ceux qui voudraient s'en assurer n'ont qu'à parcourir le pamphlet violent qu'il décocha contre Vil le main cl ses variations politiques et religieuses, dans les colonnes du Réparateur. Il est même une époque, que CoUombet connaissait particulièrement, celle de la Restauration, parce que CoUombet était resté un légitimiste très convaincu. On comprend donc qu'il ait abordé l'étude du rôle politique de Chateaubriand avec une évidente sympathie, qui le rendra « timide sur certains points, âpre et injuste sur d'autres », comme disait le rapporteur du concours, mais aussi en toute connaissance de cause. Mieux (jue Sainte-

^ (ieorges Gandv. dans le (Unirricr de /.//<>/j. '.>3 octobre i85:î.

l^eiivc, il rlail capjihk' de jni^rr cii (]liateaiil)rian(l riioinnu' (ri']lal. Sur ce j)()iiil il a dos pa^es, (jiii ne sont pas déiinilivcs, parce (pi'il alliche trop le perpétuel désir (ra])pi'()uver el d'admirer: mais il a donné de son inlellii^a^nce polilitjne une idée plus liante (jue ne le t'ait Sainte-lieuvc. quand il condamne dédaii^nieusement le rôle politique de Chateaubriand, (jui a, dit-il. « déro<j;é réellement il son ordri' naturel et à sou rôle, en se livraut si éperdument, coij)s et âme. aux j)assions et aux luîtes politicpies' ". D'ailleurs, comment Sainte- Heuve, riiomme (pii a Iraversé tant de partis el (pii. en iS(h». laisail dv> avances à ce pouvoir impérial, doni il allait êlre l)ienl<M le favori, j)ouvait-il apprécier diL;nemeul ce ( lliîiteauhriand che\ alei'es(pie. don! laliL,MU' polilicpie a pu lléclur sous la poussi-e des mécomptes et i\v> rancunes personnelles, mais s'est redressée superbement (juand il rejette les avances de Louis-Pliilippe. el. s'adressanl ii la duchesse de Herry. lui dil le mol fameux : «» N'oire lils est mon roi ! » Le scepticisme polilicpie de Sainte-lieuve si aii^uisé, si inlelii^u-ul (piil lui, nous j)arail moins a|)le à comprendre ce profond sentiment de l'honneur el de la fidélité, (pie les fermes opinions lie (iollombel. (jui fut certainement

' (!h;itcuuIjriiiii(L l. II, j). i>?().

un homme de parti, mais qui mit de Tunité dans sa vie.

Pour juger Chateaubriand. Gollombet était encore servi par ses opinions rehgieuses. La grave question de la sincérité religieuse de Chateaubriand n'a certes pas été tranchée définitivement par Gollombet; cependant quand Sainte- Beuve traite Chateaubriand à' avocat poétique du christianisme (t. I, p. 2791, quand il reproche à l'auteur du ^j^en/e de n'avoir formé que déjeunes chrétiens de salon (p. 33o), et d'avoir prêché une religion « d'imagination et de tête plus que de cœur » (id.), nous nous demandons si le critique a bien le droit de se montrer aussi exigeant : il parle du Génie avec la sévérité d'un Saint-Cyran ; aurait-il donc préféré que la religion fiit défendue en style de capucin ?

Enfin Collombet avait eu l'honneur d'entretenir quelques relations avec Chateaubriand ; beaucoup moins avancé que Sainte-Beuve dans l'intimité du grand écrivain, il le connaissait assez, pour avoir reçu de lui quelques confidences, et avoir dans une brève correspondance saisi certains traits de son caractère.

L'histoire de ces relations mérite d'être faite, non pas à cause de Tobsciir Lyonnais, qu'elles honorent, nuiis à cause de Clialeaul)rian(l hiimême, assez grand pour (pi'il ait communiqué

15> l.i: ROMANTISMr A I.YON

aux moindres hillcls échappés de sa plume un inlérêt considéral)le : les lettres que (^ollombel avail reçues de Clialeanl)riand ont été en partie publiées à la lin du Nolunu' (pu nous occupe cl ces documeiils j)récieux sont jusqu'ici restés trop peu connus (\c> modernes ])ioi;raplies de (Chateaubriand '.

Kn iSi)!'» (]olloin])el o subjugué, comme il K' dit lui-même, dès son entrée dans la vie intellectuelle. j)ar rascendant ma^-iipie du L^énie de (Chateaubriand », se présenta à sa solitude de la rue d'Mnfer, sous les auspices d'une traduction de Salvien, dont le j)remier volume venait de jiarailre. (Chateaubriand daii^na louer Touvraj^a' dans une lettre du i'' oelobre i83i^: «< \'otre Iraduclioii est éléi;ante, sans cesser d'être nalurclle, elle est >url()nl lilléraire, premier méiile :i mes yeux de toute traduction -i e( 1 illustre écrivain si^na-

' M. luMU" l\crvilcr n'a pas cité iOuvrni^c i\c ('ollonihol dans son h'ss.ii d une l)il)li(ujr;iph\c de dhateauhnniui cl de .s.t fantille (\ aunes, iS()(J) et pourtant il a connu le concours (le Lvon ; il sij^Miaic, en eircl, sous le n" ;iî)3, en lui (lonnanl 'i pa};es au heu de 41 (juil a en réalilé. le rapport (le L. Honnardel cpii clôtura leconcours. M. lierlrin, dans sa llicse sur l.i Sincrrifè relif/ieuse de (^hatenubrt.ind, a cin|>runlc au livre rpii nous occupe (piehpics liu^ics dune belle lettre, écrite par (Chateaubriand à (Inlloml)el. M. K. Hiré a reproduit les lettres que Collombet avail revues de Clialcaubri.ind cf. hernières .innées de (s/iate,iu/)ri,ind,

I <)0'Jt

lait à Tactivité de CoUombet et de son collal)orateur Grégoire de nouveaux travaux de ce genre : « Il y a encore, disait-il, parmi les Pères de TEcrlise bien des richesses à faire connaître. Les Stromates de saint Clément d'Alexandrie sont, par exemple, remplis des trésors de Tantiquité. Je les indique, Monsieur, à vos travaux futurs, si vous possédez la langue grecque. »

L'invitation de Chateaubriand n'eut pas d'effet, mais on sourit involontairement d'entendre le grand poète esquisser une leçon de théologie à Gollombet, infatigable lecteur des Pères, véritable docteur en sciences ecclésiastiques.

La raison sociale Grégoire et CoUombet devait reparaître souvent en librairie. La traduction de Sidonius Apollinaris en i836 fut l'objet d\me nouvelle correspondance : CoUombet écrivait à Chateaubriand :

Monsieur le Vicomte, y aurait-il indiscrétion bien grande à vous dem'ander quelques minutes d'audience pour un pèlerin des temps anciens, que vous avez plus d'une fois rencontré dans vos courses historiques ?

Sidoine vous parviendra avec ou a[)rès cette lettre, et en trois volumes in-S°.

Des livres ii Monsieur tic Chateaubriand, nous sommes-nous dit^ Kii ! (pie lui inq)ortent nos vieilleries, après tant d autres ouvra^-es dont il tîst accai)lé cluujue jour? Ne voyez donc, Monsieur, dans notre envoi,

ir,0 I.K HOMANTISMK A LYON

(|u'une preuve de plus de cette alîection incessante, nous n'avons pas d'autre mot, ([ui attire vers vous la jeunesse française. Peut-être, depuis cpie vous voulez bien prendre le rôle de traducteur, verrez-vous avec plus d'indulgence des (un mot illisible) littéraires. Agréez, Monsieur le \'ic(»nile. etc.

F.-Z. GoLLOMBET*.

Leur confrère en Iradiiclion lit la réponse la plus aimable :

I > février iH.ifi.

Vos vicillrrirs sont toutes nouvelles et votre traduction les rajeunit. Combien il serait à désirer que la jeunesse s'occupât en France de ces études sérieuses, au lieu de rèvas.ser ces ver.*, outrés qui mènent trop souvent leurs auteurs détrompés au désespoir et au suicide I Continuez-moi. je vous prie, votre alleclion. Hien ne pouvait me llatter davantai^e (piécette déclaration de bons sentiments pour moi.

iMicore une fois, remercimcnts les plus sincères de votre confrère le traducteur.

Les lettres de (]bateaul)rian(i se succédèrent juscjnen iS^3; conlideiices littéraires, religieuses et niénie politi(jues, compliments cordiaux, ren-

seiLMienicnls sur la ijoulle et \v rbnniatisme du jrrand écrivain s'y liscnl tour à lour. Les liens en elVet élaii'ut devenus plus étroits : (^ollombel, en iS;)(), t'iTivail. au ('ourricr de Li/on . un arlicle

' Lettre inédite.

UNE ÉTUDE LYO.XNAISE SUR CHATEAUBRIAND 161

sur la traduction de Milton ; la même année, il dédiait à M""" de Chateaubriand une Vie de sainte Thérèse et à Chateaubriand sa traduction des Lettres de saint Jérôme, dont le cinquième et dernier volume ne devait paraître qu'en 1889, et que Chateaubriand daigna lire : '( Un jour, dit Collombet, que nous rendions visite à x\I. de Chateaubriand^ il daigna nous adresser quelques observations mêlées de bienveillantes louanges, en nous montrant, pour nous prouver, disait-il, qu'il ne parlait pas sans avoir rien lu de notre travail, les nombreuses cornes faites de sa main aux volumes récents qu'il avait sur sa table » (préf. VIII et IX M.

En iS38, Collombet fit Téloge du Congrès de

* Cette dédicace resta dans le souvenir de (^chateaubriand, qui en a parlé en ces termes, dans ses Mémoires d'Oulre-Tomhe : «* A la tête d'une excellente traduction des lettres de saint Jérôme, MM. Collombet et Crégoire ont voulu trouver, dans leur notice, entre ce saint et moi, à propos de la Judée, une ressemblance à laquelle je me refuse par respect. Saint Jérôme, du fond de sa solitude, traçait la peinture de ses combats intérieurs ; je n'aurais pas renconti-é les expressions de j^énie de Ihabilant de la ^'•rotte de lîethléem; tout au plus aurais-je pu chanter avec saint François, mon patron, en France, et mon hôtelier au Saint Sépulcre, ces deux cantiques, en italien de l'épnfjuo (jui précède celle de Dante :

In foco Vil m or nii mise.

In foco Vnmor mi mise. 1»

(lùlit. lîiré, t. il, |). 540.) (Chateaubriand rapporte incxac-

V'>^ I.K KUMANTISMK A LVUN

Vérone, an (lourrier de Lu(m. Kii \\n\ remerciant. Chateaiihriaiul lui promeltail sa visite: « Je vais voyager (jii('l(|ne U-inps dans le Midi pour ma santé, éerivail il le .'>(» juin iS3S. et j'espère, en revenant, passeï- j>ar L\(»n. .le m'empresserai d'aller vous cherclier cl vous oll'rir de nouveau mes remercimenls les plus sincères. •• — (lellc visite fut faite, et riieurcux (ioilondjel s'empressait d'en consigner Tinoublialde souvenir dans une noie manuscrite:

Le i" août iSi^S, M. de ( ihiilcaulniiiiui vint, en eirel nie voir, à trois heures it diinie, accompagné de l'abhé Honiuvic; il resta clic/, moi un ipiart d'heure, et parla de son voyage principalement. Il avait pour ohjet ramélioration de la santé du noble vicomte, et la reconnaissance du i^^olfe Juan de (Cannes, puis de l'itinéraire de Honaparti'. Le noble vicomte était logé à 1 hôtel de Provence, ehambre n" 7. sui* la ])lace de la (Ihaiile. M. de Lamennais, allant ;i Home, lo^'^ea au même hôtel.

^L de (ihateaubiiand avait avec lui son domestupie l'ranvois, et son secrétaire llvacinthe.

Il paitit diei le \ août dans sa voilure.

Les juL^emenls portes j>ai' ( ^ollonilttl sur ses

temcnl la comparaison de Collonibcl qui n était que littéraire; plus tard, ('.nllonil>ct dira : « Nous rencontrons dans ranli(juilé ehrélicnne un écrivain avec lequel il a des ressend)lances pour ce côlc sond)^^ cl fort de I imaginalion • i *tv| s.iinl .Icroinc, ' fdhnlamhriand, p. ^^7L'

livres n'étaient pas indifférents à Chateaubriand ; on le voit, par exemple, discuter avec lui plusieurs des points touchés dans Farticle sur Milton. On sait avec quelle violence cette traduction fut critiquée par G. Planche qui y découvrait tant de contre-sens^ de pages ininlellicjibles, et de hurbarismes inutiles^. Collombet connaissait assez l'anglais, pour juger de Tinexactitude du travail ; mais il le fît avec ménagement, et Chateaubriand lui répondait : <( Il y a dans la traduction de Milton bien d'autres fautes que celles que vous avez indiquées avec indulgence ; je connais deux ou trois contre-sens, et peut-être y en a-t-il d'autres que je ferai disparaître à la prochaine édition. Cela était inévitable dans un poème aussi long et avec un pareil génie. Croiriez-vous que dans le passage où vous ne voudriez pas retranché, eut off (je ne pouvais pas mettre coupé), aucun traducteur n'a rendu cette phrase admiraj^le : Universal hUuik of nature s ivorks^ ! )>

Un autre point sur lequel Collombet appelait

^ Portraits littérnircs, t. II. Il concluait : « La tradiiclion (le Millon n'est, à parler nctlcmenl, ni libérale, ni lillérale, ni française, ni lidèle. Ot avis seml)lera sévère; mais il n'est que juste, et si nous voulions résumer tous les j^riel's que nous avons contre ce livre il semblerait indul^'cnt » (p. iSi).

- ('ollombet fait remarcpior (juil avait souligné le mot rclraiichc nnn comme impropre, mais comme faisant une

1<;'; LE KOMAMISMK A LYON

raltcnlioii (Ir 1 \'*crivain csl celui des répétitions ; dans son l'.ss.ii .sur lu liffcr/i/urc .iHf/Ltise, CJia- U'auhriaiid avait IraiisporU' plusieurs pages relatives à la Kélorinalion cpii se liouvaient deux ibis déjà, el dans la préface et au lonie [\ de ses Eludes liist()ri(jucs\ (]e procédé (pii comniençail à poindre ici ne leia cpie s accentuer désormais, on relira plus lard dans les Mcmoircs d'Outrc- Tonihc dv> morceaux avaul déjà lii^uré dans ce niènie J:\ss^ii : la théorie des lettres d'amour, venue de rA.v.s///. reparaîtra dans Ji^incc. Dans la lettre (roclol)re iS.'W). (ihateauhriand reconnaîtra la justesse de 1 (»l)servation. mais il essaye de se disculper : < Il e^l vrai. Mon-ieur, (pie le mol sur Luther est ri'pris eu j)artu' des Ijuilcs hisiorif/ucs, mais il est Ibrl auj^menté : toute la vie de Lnllier et si'S (juerelles avec* Ileini \ II! ne sont point tlans les Etudes. Hohertson a transporte dans son Commcrrc des ,uncieiïs .lu.i' Indes da^ morceaux entiers (\e sou introduction à la \'ie de ('Jinrles'Quiut . Poiircpioi. dit-il. me donnerais-je ta peme de mettie eu daulres mots un sujet (jne j'ai déjà traite, cl (]ui me coiivieul

ellipse lrt){) Molcnlc (hms la phnisc : « llctranchc des .•i;;ré;il)les voies des liuniains, le livre des belles eoniiaissaïues ne me présente qii un Mane univer.«el •. Il aurait voulu mellre : Hctninrhè t/uc je suis.

' \'(>ir A'a.v.ji. t. I. p. H)i)-yio.

UXE ÉTUDE LVONJïAISE SUR CHATEAUBRIAND 165

ici ? » Gollombet répondra plus tard que Tillustre écrivain « était assez riche de son propre fonds, pour ne pas se voler lui-même » et aussi qu'il resterait peut-être à justifier Robertson luimême ^

Mais la gloire littéraire touche peu Chateaubriand. D'abord, il avoue à Gollombet le peu de goût qu'il a pour ses disciples, les romantiques : (( J'ai loué, lui écrit-il, tous les talents particuliers de l'école romantique, dont je suis un des fauteurs, mais j'ai été sévère pour l'école même, car elle perd la langue et nous mène à la barbarie par Textravagance ou par une ennuyeuse rêvasserie. » Quelle gloire d'ailleurs attendre de la littérature ? « Oui, Monsieur, continue-t-il, j"ai le malheur de ne pas croire à l'avenir des renommées semblables à celles des auteurs grecs et latins. Soyez sûr que, dans les langues qui naîtront, on ne traduira jamais les auteurs français, anglais, italiens, etc., comme vous avez traduit du grec Synésius. Pour mon compte, je me tiens pour déjà mort, et

* Chateaubriand, p. Siig. Sainte-Beuve, lui aussi, a malicieusement relevé dans 1 (L'uvre de Chateaubriand ce qu'il appelle « les chapitres à tiroirs », ces a pai;es à ellet, (jui ont pu passer d'un ouvraL,'e à un autre et servir indifléremment d'ornement à chacun, comme ces vases, ces surtouts ou dressoirs d'arj,^ent majj;niliques, cjui servent tant(")t à la décoration du salon, tantôt à la pomj)e des IVstins. ([uelcjucfois même à l'autel •> (t. I, p. 1.49 .

lOr. LK KOMANTISMF. A I.VO.X

j'ensuis loul consolé: riondc pins c'Iiiinrriipu' (juc la rcn(jninK'C' cl de j)lus conteste et de plus inutile. >> Prenons-y f^arde ; ces lorniu les désabusées caclient mal Tori^nicil profond de Wcnc ; le voici (pii va nous trahir la véritable ambition (jui le torture : être rauteur du dcuie du (Ihrisdunismc AAtulu, de l{('nc\ des Murlijrs, de Vllincniire, c'est-à-dire le j)ii'mier prosateur du siècle, tout cela ne salisfait pas S(jn âme avide dun autri' i;cnre de succès, le succès polilicpie : c'esl en vain (pie C^oiionibet a loué les j^^randes (jualilés littéraires du CoïKjrcs (le Vvrnnc, il n'a pas su deviner le désir secret de 1 auteur: « .le vous remercie inliniment. Monsieur, écrit celui-ci, le 3(» juin iS38: vous me louez Iroj). beaucoup tioj). Je remarcjue (jue vous vous êtes mis au |)oMit de vue du j)avs cpie nous habitez : à I^yon, c'est la poésie du (lomjrrs de Vcronr (pii a trouvé «;rAce : à l\n'is, c'esl ma correspondance oflicielle (pii a obtenu le snllVai^e même des journaux lilx'raux. comnu' me montrant sous un nouveau jour it iianslormanl 1 homme des rêveries en honnne 1res j)()silil". .le \oulais xcn^er la \\v>lain'alion ^\v< calonniies de ses ennemis : j'ai réussi : 1 administration exleiieiire de la lé^'ilimilé est mainti nani re(M)nnue pour avoir été ri'^a:)ureiise et indéjx'udantc : la i;uerre d'I-lspai^ne, avec t(Mis ses périls et sa victoire, me reste comme le lUiie de ma jxdilKjue ; on ne conteste plus mon succès.

UNE ETUDE LVO.NxVAISE SUR CHATEAUBRIAND 167

Comment, Monsieur, pouvais-je éviter de parler de moi dans le Congrès de Vérone y Ses transactions sont-elles autre chose que des mémoires personnels K » Les libéraux, en effet, étaient depuis plusieurs années déjà en coquetterie avec Chateaubriand, et Collombet ayant manifesté quelque scrupule au grand homme d'avoir choisi pour faire son éloge le Courrier de Lyon, journal libéral. Chateaubriand lui répondait : « Je ne suis point du tout offensé de trouver mon nom dans le Courrier de Lyon ; n'est-ce pas Carrel, dans le Xational, qui a le premier annoncé Y Essai avec une cordialité sans réserve?» (octobre i836). Aussi est-il particulièrement flatté que les libéraux rendent justice à son Congrès de Vérone ; quant aux royalistes, ils n'ont pas encore désarmé, et l'injustice de leurs rancunes blesse l'irritable légitimiste : (( Il y a bien longtemps, écrit-il, que je connais les royalistes ; leurs très honnêtes scrupules font confondre quelquefois le génie particulier de l'écrivain avec la pure vérité ; au lieu d'accepter franchement les avantages qu'on remporte pour leur propre cause, ils ergotent contre leur champion, tandis que leurs ennemis même avouent la victoire. »

* Sainlc-lieuve a répété à son tour celte belle expression, (jue la i,MieiTe (IP^spaj^nie était pour (Chateaubriand le /{eue (le .s;i poliliffuc I 1. p. 3S;i. note .

168 I K HOMANTISME A \M)S

Les adversaires de Chaleaiibriand oui bien des lois suspecU* la valeur de ses déclarations de foi nidiiarchiquc on reiij^iense : Sainte-Beuve, en particulier, a souvent médit de ce qu'il appelle son roijulisnw et son cnlholicisiuc d une sincjiilivrc espèce '.Il est vrai (jue certaines expressions doivt'iil j);irailre étrangement déj)lacées sous la plume (I lin léi^iliuiisle : (juelle conviction inouarchi(|nc accorder à un liomnie (jui se liai tait d élrc Tami de Carrelet de lîérani^er ? De même beaucoup de passages ayant trait à la religion n'auraient jamais dû être éciils par 1 auteur du dénie, el pour n'en signaler (ju'nu exemple, (Jollombel a\ait-il tort de blâmer " le Ion leste et profane >> de la \ ic de H;mcc " (jui a, dis^iil-il. ju>lenu'ul clioqué les personnes clirélu'inu'S. et devant le(piel se sont récriés les liommes du monde •. •• A celte critique, (Ibaleaubiiaud réj)on(iail à sa fa^on dés i8!)S. (juand il écrivait à (iollond)i'l : « .le suis chrétien. 1res chrelien. eatholupu' el romain, et, comme vous 1 avez fort hii-n remarcpié. Monsieur, mon •-ant dans la Seim* est une h\j)erl)oii' naturelle, une phrase de conversation (jui prouve seulement la persuasion du mal alfreux (pu* j'aurais fait à la légilimili'. -i je n'avais pas réussi dans la guerre

' r. I. |>. uS6; t. II, |>. 'n I et s(j(|. ; dau.scries du Lundi,

l. 11. |>. 'li^C) cl S(|(|.

• 1'. 3iS.'

UNE ÉTUDE LYONNAISE SUR CHATEAUBRIAND iG9

d'Espagne ^ Otez cette familiarité de diction, il n'y a plus de style, hors le guindé et le frisé. » Ainsi s'excusent les pires hérésies monarchiques ou religieuses : c'est affaire de style ; Chateaubriand n'a pas su maîtriser son imagination, et celle-ci, par horreur du guindé el du frisé, s'entraîne parfois au delà des limites que la sage raison et le dogme prescrivent.

On le voit. Chateaubriand dans ses lettres à Collombet, se laisse aller à de longues conversations, et cette courte correspondance ajoute quelques trails à la physionomie de l'écrivain et de l'homme d*Etat. L'homme aussi s'y laisse deviner parfois ; René disait : « Je crois que je me suis ennuyé dès le ventre de ma mère », et nul critique n'a plus délicatement que Sainte-Beuve, analysé (\ cet ennui incurable, mélancolique, sans cause, si souvent doux et enchanteur dans son expression, sauvage et desséchant au fond, et mortel au cœur, mortel à la bonne et saine pratique familière des vertus, le niai de René''-. » Comme il est naturel que cet ennui se soit aggravé, la tristesse de l'âge aidant î Quelle que soit la délicatesse de l'alfection attentive et intelligenle (|ui para cette vieillesse d'un gracieux sourire, il ne se pouvait pas que

' Pour comprendre l'allusion, il faut se reporter au Congrès, 2" partie, chap. 11.

( llialraiihriaiul nv stMilîl le> atleinles des années ; la rol)usle conslilulion de l'éc rivain est t''j)i'(Hivée : (' J'ai toujours mon rlmnialisnu* à la main droite, et j'ai été oi)li<;é de dicter cette lettre à mon secrétaire, ne pouvant écrire moi-même ». dit-il le 3ojuiu iS;^S : le i ^ mai nSin), même plainte : <« La goutlc (pii m rUL,^a^e la main droite, (juoicjue sans être extrêmement douloui'euse. m Cmpêilie néanmoins de tenir la plume, je suis obligé de dicter. >• Les occupations littéraires, qui avaient été sa consolation aux heures d'amertume, sont de plus en plus lourdes : " ,1e touche à la lin de mes tristes Mémoires, dit-il; j'espère (pie je n'aurai plus qu'à me croiser les hrJis el à rei;arder le ciel. >• Les voyages aussi lui sont interdits : « Mes amouis et mes regrets à Home, éciil-il à (^ollomhel cjui |)artait ])our l'Ilalie. \'ous êtes bien heureux, vous allez la voir; moi. je ne la reverrai jamais'. -• (]e Ion de mélancolie atteint jusqu'au sublime, il noussend)h'. dans la lellic du ..>.S septend)re iS/J^L (jue iu)us reproduirons en entier :

J ai revu. Monsieur. Notre amic.de letlit' : je ».(tnnai.ssaisdéjà h>ut ee cpic Noirc Ixmlt'- a him v<»uhi m Cnvover. .le crois peu aux iioinnies sur le liôiie. mais

' ('.cite lellrc est â (oit datée «lans (Ihntcauhriand, p. il 3. (In j) mars iSW) : ritinéraire de lintilius dont ("Jia- ItMuhriand roniereiL' (loliombel, no parnt qn'on iS4-?; el eest préelsémenl m iS'|.» (pic ( loliomhct lit ec voyajfc.

UNE ETUDE LYONNAISE SUK CHATKAUBIUAND 171

je crois ferme aux sentiments de ceux qui, comme moi, cheminent dans les pénibles sentiers de la vie. Je suis bien vieux, Monsieur, je soutire beaucoup ; je m'en vais ; mais je ne mourrai pas, comme saint Jérôme à Bethléem. Je vous souhaite, à vous qui avez encore longtemps à traîner la vie, toutes les propérités que je nai pas eues, mais Dieu me reste, et j'espère bientôt me reposer dans les bras de l'éternel consolateur.

Agréez, Monsieur, je vous prie, avec mes remercîments les plus sincères, l'assurance de mon allection réelle et de ma considération la plus distinguée.

Chateauhriand.

Cette lettre est la dernière de cette correspondance qui se clôt sur une magnifique inspiration de cette imas^ination grandiose et désolée. N'est-ce pas le cas de rappeler, à propos de cette vieillesse, les belles paroles que Chateaubriand écrivait dans ses Réformes politiques sur quelques brochures du Jour : <( Il n'est pas si dur, lorsqu'on approche de la vieillesse, qu'on a passé l'âge de l'ambition, qu'on a connu les choses et les hommes, qu'on a vécu au milieu du sang, des troubles et des tempêtes: il n'est pas si dur d'avoir un moment pour se reconnaître avant d'aller où Louis XM est allé. »

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