‹ ChateaubriandChapitre 1 sur 38 · QUAI DES AUGUSTINS · texte numérisé non relu

QUAI DES AUGUSTINS

Tou« droits réservés

ip.iv?rsfj

Z Zc

•• Wo<,

Après tant de maîtres illustres, qui semblaient n'avoir rien laissé à dire sur Chateaubriand, je n'aurais pas eu la présomption de prendre la parole à mon tour, si l'Académie française , en mettant au concours l'éloge du grand écrivain , n'eût elle-même provoqué ce nouveau jugement.

Il est difficile en effet d'être neuf sur un tel sujet. La carrière publique et la vie intime de Chateaubriand, ses écrits, son caractère, ses passions, ses faiblesses même, tout n'a-t-il pas été commenté en tous sens et livré au grand jour? Lui-même, dans une confession suprême, n'avait-il pas tenu à écarter tout mystère ?

Mais, s'il ne reste plus nulle découverte à

8 AVANT-FÇOPOS.

l'aire dans cette vie et dans ces ouvrages, que le monde entier connaît , l'opinion toutefois n'est pas encore fixée sur la conduite de l'homme mêlé à tant d'événements, et sur la valeur originale et durable de son œuvre littéraire. Chateaubriand jusqu'ici a été bien plus encore disputé par les partis, que consacré dans sa renommée définitive.

Pour reprendre cette cause à mon tour, j'ai du moins sur les critiques qui m'ont précédé l'avantage d'arriver le dernier. La réflexion, comme on l'a dit , hérite du temps. Je profite des obseivations de mes devanciers, et j'y ajoute les miennes. Puis, avec les années, la vérité mûrit , les passions qui l'offusquaient s'apaisent; les idées, dont un grand homme s'est fait l'apôtre, ont été mises à l'épreuve; son œuvre a porté ses fruits; et sa figure, se dégageant de plus en plus des ombres du présent, commence à nous apparaître dans la lumière plus sereine et plus pure de sa gloire future :

Largior hic campos œther et luinme vestit Purpureo.

Les ouvrages que j'ai le plus consultés pour ce travail sont dans toutes les mains; c'est avant tout le livre excellent, malgré sa malice, de M. Sainte-Beuve sur Chateaubriand et son groupe littéraire; c'est ensuite l'ouvrage si autorisé de M. Villemain sur la Tribune moderne. Mais en outre je ne saurais assez dire tout ce que je dois au pieux et regrettable A. Vinet, qui, dans un livre posthume sur la Littérature française au dix-neuvième siècle, a laissé, au sujet de Chateaubriand, des jugements d'un sens si élevé et si droit. — On ne pouvait assurément avoir ici de meilleurs guides, mais parfois aussi de plus gênants. Car s'il faut les connaître, une fois avec eux, leur pensée sans cesse se mêle et s'impose à la vôtre ; on ne saurait faire mieux, on ne peut plus faire autrement. Tout en cherchant à demeurer moimême dans cette docte compagnie, je n'ai point évité, je l'avoue, de me rencontrer avec ces maîtres, et j'ai volontiers saisi la main qu'ils me tendaient. Car je tenais à être vrai,, bien plus qu'à être neuf; et j'avais plus en vue Chateaubriand que moi-même. Aussi mon Étude,

pour être parfois moins originale, n'en vaudra sans doute que mieux.

Ainsi que M. Yillemain Ta remarqué dans son Rapport, je me suis attaché avec plus de complaisance au génie littéraire de Chateaubriand qu'à son rôle politique. C'est qu'il m'a semblé qu'en lui l'écrivain a de beaucoup dominé et dominera toujours l'homme d'État; et que pour la postérité, l'œuvre poétique de Chateaubriand demeurera encore la portion la plus solide de sa gloire. — Je pense du reste en avoir dit assez de sa vie publique pour ceux qui connaissent l'histoire de la Restauration; et pour ceux qui ne la savent pas , je ne puis avoir la prétention d'y suppléer.

On a regretté aussi que, dans mon Étude, la vie privée de l'écrivain se laissât à peine entrevoir, et que je n'y eusse pas cherché davantage le secret de ses contradictions. Mais que pouvais-je dire, moi qui n'ai pas personnellement connu Chateaubriand, surtout après les fines analyses morales auxquelles s'était livré le sagace et spirituel auteur des Causeries du lundi, à propos des Mémoires d'outre-tombe?

Je n'ai pu juger Chateaubriand qu'à distance , comme d'ailleurs il voulait être jugé. Avec de tels hommes , d'ailleurs, il ne faut pas espérer de vraies confidences intimes; car, une fois que la gloire les a visités, il n'y a plus guère pour eux de vie privée : ils ne vivent plus que pour le spectacle. Depuis la politique surtout, Chateaubriand n'a plus eu que des éclairs de naturel et de vérité : le fond de l'âme est de plus en plus envahi par le rôle, et l'homme disparaît dans le personnage. Sans doute le portrait que j'en donne ne saurait ainsi atteindre à ce je ne sais quoi de vif et de saisissant qui caractérise une image originale et contemporaine. Mais si je ne puis me flatter d'égaler la pensée de ceux qui ont connu personnellement Chateaubriand et vécu dans son intimité, du moins, pour conserver la vérité générale de sa physionomie, j'ai cherché à le peindre sans prévention et sans fanatisme.

N'eussé-je d'autre mérite, on m'accordera tout au moins sur ce point une sincère impartialité; non point assurément celle d'un sceptique qui ne veut être dupe d'aucune illusion,

mais celle d'un esprit libre , qui reconnaît et adore volontiers tout ce qui est noble et beau , mais sans se laisser aveugler par sa piété pour un grand homme sur les erreurs de son goût ou sur les fautes de sa conduite.

C'est par ce scrupule d'indépendance, qu'au risque de ne point assez répondre au programme de l'Académie, je n'ai voulu accepter entièrement ni le plan ni le ton de Y Eloge. Je ne me sentais pas à l'aise, pour dire toute ma pensée, dans ce cadre oratoire. Puis j'admire, plus que je ne saurais les imiter, ceux qui peuvent être éloquents sans rester dans les généralités du sujet. Pour moi, je ne pouvais échapper aux lieux communs qu'en sortant du dis— cours, poursuivre plus librement ma pensée et toutes les questions qui se présentaient.

Sous celte forme plus dégagée, l'Académie française a daigné approuver mon travail. Son illustre Secrétaire a bien voulu dire dans son Rapport que , dès la première fois que l'Académie avait mis au concours l'Éloge de Chateaubriand, la réponse avait été faite à son appel de tellp façon que l'épreuve n'avait plus

besoin d'être renouvelée; et il estimait qu'après l'Académie, la France aimerait à lire à son tour cette appréciation de l'un de ses plus grands écrivains.

Pouvais-je me refuser, après un pareil témoignage, à publier mon ouvrage? Je le donne donc ici tel, ou peu s'en faut, que je lai présenté au jugement de l'Académie. Je me suis borné, en le revoyant avec soin, à y ajouter quelques notes et surtout des citations, qu'on aimera, j'en suis sûr, à y trouver. Ces fragments, extraits des ouvrages de Chateaubriand, seront la plus grande parure du mien. On s'efface volontiers devant de tels écrivains, pour les laisser en scène. Mon livre, du reste, reprend ainsi quelque chose de la première forme sous laquelle je l'avais ébauché; car, avant, l'appel de l'Académie, j'avais commencé l'étude des Œuvres de Chateaubriand dans quelques leçons professées à la Faculté des lettres de Nancy. Dans la chaire on aime à citer. Mes auditeurs reconnaîtront ainsi avec plaisir dans mon livre un écho plus fidèle de mon Cours. L'Académie, par son suffrage, aura ajouté à l'autorité du

8 AVAST-PROPOS.

professeur; et moi, qui ai souhaité le succès pour l'honneur surtout de cette chère Faculté à laquelle j'ai voué ma vie, je suis heureux aujourd'hui de lui eu faire hommage : c'est à elle, comme un vainqueur d'Olympie rentrant dans sa patrie , que je consacre ma couronne.

Nancy, 1er oc:obre 1864.

Ch. Benoit.

Page 1