SA VIE ET SES ŒUVRES
La louange languit auprès des grands noms; et la seule simplicité d'un récit fidèle pourrait soutenir la gloire de Clialeaubriaud.
(Bosslet, Or. fun. de Condé.)
Rendez- nous le plaisir de l'admiration, disait au commencement du siècle Mme de Staël1, altérée d'enthousiasme, et fatiguée de voir autour d'elle, avec tant d'âmes flétries par les événements, un esprit de scepticisme moqueur s'acharnant encore à rabaisser tout ce qui s'élevait.
En présence de cette critique parfois trop
' Réflexions sur la paix intérieure , II* part., ehap. H.
minutieuse, qui de nos jours poursuit nos écrivains jusque dans le détail de leur vie, pour y surprendre leurs faiblesses et leur opposer leurs contradictions, nous sommes nousmême tenté sans cesse de nous écrier : Laissez-nous honorer nos grands hommes; laisseznous admirer leurs inspirations généreuses, et croire chez eux à la divine alliance du génie et de la vertu. Nulle renommée en effet ne saurait tenir contre les curiosités de cette critique indiscrète, qui prétend voir de plus près et nous montrer plus complètement l'homme derrière le héros, quand elle parvient à défaire nos jugements et à déconcerter notre estime. Sans doute il faut avoir avant tout la religion du vrai ; il faut dissiper les superstitions : l'opinion a ses méprises , qu'il convient de redresser. L'histoire du passé était à refaire en bien des points; il y avait bien des choses à remettre en leur vraie lumière, bien des hommes en leur rang. Mais gardons-nous, dans ce redressement , de prendre plaisir à humilier nos grands hommes, en leur cherchant des faiblesses qui les ravalent. C'est un plaisir mal-
INTRODUCTION. Il
sain ; cela ressemble à une revanche que l'on prend contre la fascination qu'ils ont exercée sur nous par leur gloire et leur génie. Athènes jadis pensait maintenir l'égalité républicaine, quand elle applaudissait au dénigrement de ses grands hommes, pour se défendre contre les entraînements de l'enthousiasme. Nous sommes bien les Athéniens modernes. Par je ne sais quel instinct de jalousie démocratique, nous nous plaisons à défaire les renommées les mieux assises; jusque chez les hommes les plus adoptés par l'admiration publique , nous voulons découvrir des côtés médiocres par où ils nous ressemblent; enfin nous brûlons volontiers ce que nos pères ont adoré , ou ce que nous avons adoré nousmêmes.
Nos grands contemporains pouvaient - ils échapper à ces retours? Nul cependant n'y a plus été exposé que Chateaubriand. Outre l'excès de sa gloire, peut-être avait-il provoqué lui-même ces réactions sévères de la critique par l'orgueil de ses confidences suprêmes et l'amertume misanthropique de ses derniers ju-
gements. Quand cette âme hautaine et blessée par la vie se vengeait des événements qui l'avaient humiliée, en se réfugiant dans la fière conscience de son talent et de sa renommée; quand elle jetait sur les choses et les hommes un regard découragé et dédaigneux ; quand , après avoir régné par l'admiration sur son siècle , elle se montrait si jalouse de son rôle aux yeux de la postérité ; tant de naïf orgueil et d'ambition éveillèrent mille sentiments hostiles , comme si nous n'en avions pas été nous-mêmes les complices.
INous en usons ainsi avec nos grands hommes. Point de mesure d'abord à notre enthousiasme pour eux; nous les exaltons jusqu'au ciel ; nous leur prodiguons l'apothéose ; et lorsque , enivrés de l'admiration qu'ils inspirent , ils commencent à se croire des dieux , par un jeu cruel, et, pour leur faire expier leur ivresse et l'excès de nos louanges , nous renversons leurs autels et nous foulons leurs statues aux pieds.
Mais, après ces entraînements passionnés, le temps arrive de la justice impartiale. Pour
Chateaubriand , le moment est venu d'entrer dans la postérité. Le monde, auquel il appartenait par ses souvenirs, ses espérances, ses rancunes et ses sympathies, n'est plus. Les orages soulevés par la publication de ses Mémoires sont apaisés. Son nom resplendit désormais dans une plus pure lumière. L'Académie française, à laquelle il appartient de consacrer par un jugement suprême les gloires durables de notre littérature et les ouvrages destinés à entrer dans l'héritage immortel de l'esprit français, nous invite aujourd'hui à recueillir dans un éloge les titres éclatants, qui ont fait de Chateaubriand le roi des intelligences dans son temps, et qui feront vivre à jamais son nom illustre dans l'avenir. Admirateurs de son génie, mais sans fanatisme, nous ne craindrons point de le juger librement. Sa gloire est assez grande , pour qu'on ose dire ce qui a pu y manquer ; sa vie assez généreuse, pour excuser quelque faiblesse. Non, de telles âmes ne perdent pas à être fréquentées de plus près. A mesure qu'on les connaît davantage , on est plus convaincu que les grandes
pensées ne peuvent sortir que d'un noble cœur; que c'est du même foyer qu'émanent les belles inspirations du génie et les plus généreux mouvements de la vertu ; et que l'éloquence et la poésie sont comme l'expression idéale de l'héroïsme. « Si le talent n'était « pas mobile (disait Mme de Staël), il inspire- « rait aussi souvent les belles actions que les « touchantes paroles ; car elles partent toutes « également de la conscience du beau , qui se « fait sentir en nous-mêmes r. » On ne saurait être poëte au degré où l'a été Chateaubriand, sans être à la fois grand et bon.
1 Allemagne, IIe part., chap. x.