‹ ChateaubriandChapitre 12 sur 38 · ATALA · texte numérisé non relu

ATALA

l'amour est un poison qui brûle; l'écrivain se propose de peindre, bien moins les scrupules de la pudeur que l'énergie douloureuse qu'une pauvre enfant peut puiser dans la religion, pour résister aux entraînements de son cœur. En proie à toutes les ardeurs d'une passion mutuelle, l'àme émue, les sens embrasés, épuisés par une lutte impuissante contre eux-mêmes, il semble que ces deux enfants de la solitude soient sur le point de succomber. Mais A.tala se souvient qu'un vœu de sa mère mourante la condamne à la virginité. Incapable de résister à son amour, pour respecter cependant ce vœu détesté, elle se réfugiera dans la mort : elle s'empoisonne. C'est ainsi que la religion reste victorieuse.

/ Triomphe étrange assurément ! singulier dénoûment d'un épisode qui devait entrer dans une apologie du Christianisme ! La critique à ce sujet n'épargna pas le poëte. Elle put aussi, dans cette œuvre formée d'éléments si disparates, relever l'invraisemblance des caractères et le bizarre langage où ces jeunes sauvages expriment en un style d'une simplicité étudiée et

d'une naïveté artificielle les sentiments et les réflexions d'une époque raffinée. Mais la critique, dès l'apparition de cette œuvre charmante, fut étouffée sous l'admiration universelle * . La magie du talent en couvrit assez les défauts .>En vain le goût parfois réclame; notre imagination et notre cœur sont entraînés. x Une fois surtout que le poète a enfoncé au cœur des deux fugitifs la flèche empoisonnée qu'ils emportent avec eux au désert, cette peinture des orages de l'amour est tellement saisissante, que toutes les disparates s'effacent dans la passion. Que m'importe dès lors qu'Àtala et Chactas soient invraisemblables ? Ils sont vrais. Le cœur bat dans leur poitrine avec tant de force ; il y a en eux une telle puissance de vie, tant d'âme, tant de flamme, qu'on est malgré soi enlevé : on les suit tout ému soi-même, palpitant, enivré d'émotion ; on sent que par la passion ces êtres vivent et vivront toujours.

• L'histoire de René, insérée, comme celle

1 On ne vit jamais succès plus prompt et plus éclatant que celui à'Jiala. « C'est de la publication de c/lîvre, dit Chateaubriand, cpie

d'Jta/a, dans les premières éditions du Génie du Christianisme, pour y être un exemple de ce vague des passions qui semble propre aux nations chrétiennes, ajouta encore à l'enthousiasmei^e jeune mélancolique, dévoré dans la fleur o& sa jeunesse par un chagrin secret et inconnu, déjà désabusé avant d'avoir vécu, qui semble avoir par la rêverie épuisé d'avance la vie, qui se heurte partout à des bornes dans la poursuite d'un bien imaginaire, et qui, las du monde et de lui-même, s'enfuit en Amérique pour y chercher une paix impossible à son cœurOce jeune homme apparaissait comme un type nouveau, en même temps que sa mélancolie répondait à celle de son siècle. En ra^ contant en effet dans cet épisode l'état de son âmeTTecrivain racontait à la fois son temps ; et dans l'image idéale de ce désenchanté, la France, qui sortait de la Révolution, reconnut j l'indéfinissable malaise dont elle était tourmentée./^ -

« date le bruit que j'ai fait dans le inonde : je cessai de vivre de « moi-même, et ma carrière publique commença. » {Mémoires d'outre-tombe, t. IV, p. 4.)

Sans doute, la mélancolie n'est pas chose nouvelle. Cette tristesse que font éprouver à l'homme les contradictions intimes de sa nature et l'incomplet de sa destinée, est aussi ancienne que le monde. Qu'est-ce en effet que le Livre de Job, qu'une élégie douloureuse sur la vie de l'homme? Le poëme de Lucrèce sur la Nature est comme saturé à son tour de cette mélancolie. 3Iais c'est sous l'influence du Christianisme surtout que devait se développer ce sentiment, qui est un des plus nobles attributs de l'homme. Le Stagire de saint Jean Chrysostome est l'un des ancêtres de René. Le Christianisme, en effet, après avoir exalté les âmes, y laisse le désert quand il s'en retire. Bossuet a décrit avec une admirable exactitude ce malaise, qui poursuit les mondains dans les vains plaisirs où ils cherchent à s'étourdir euxmêmes et à calmer les persécutions de cet ineao- - rable ennui, qui fait le fond de la vie humaine, depuis que l'homme a perdu le goût de Dieu1.

Mais il est des époques de ruine et d'anarchie

1 Lettre sur la Comédie. „~

morale, où la mélancolie semble, comme une contagion, s'étendre à toutes les âmes. Rousseau, dans ses Rêveries d'un Promeneur solitaire, Goethe, dans Werther, ont, vers la fin du xvme siècle, signalé et décrit cette tristesse maladive, qui s'engendre au milieu des passions, lorsque ces passions sans objet se consument d'elles-mêmes dans un cœur désabusé. Nulle part cependant, cette langueur dévorante ne s'est produite avec plus de séduction et d'éclat que dans l'œuvre de Chateaubriand. Ren é restera encore sa plusbelle création, en^jjuêaae temps que celle où il a mis le plus dgjiii^ même. Car on y pourrait suivre presque pas à pas l'histoire transparente et idéale de sa rêveuse jeunesse.

INous n'essayerons pas de définir ce caractère complexe de René l : sans le pouvoir analyser, on Fa compris jusque dans ses moelles : On a suivi ce cœur malade dans toutes les confiden-

1 Ce caractère, eu effet, se dérobe à toute définition, et sa vie à tout récit. Quand le vieux Sachem, dans les Natcliez, demande au mystérieux René de lui redire son histoire, le frère d'Amélie lui répond d'une voix troublée : « Indien, ma vie est sans aventures, et le , « cœur de René ne se raconte point. » (Liv. I, p. 126.)

ces qu'il nous fait de ses impressions, de ses

chimères, de ses désenchantements depuis ses

premières annéesj on a ressenti ce douloureux

désaccord d'une imagination ardente et in-

" qniete et d'une volonté molle et sans énergie;

ce malaise d'une àme sensible à tout; aspirant à

tout, sans pouvoir rien choisir, rien saisir, et qui.

toujours arrêtée par quelque limite importune

dans ses désirs infinis et ses vagues pensées, s^ii:?

rite des conditions de la vie, et se dissout pour

ainsi dire dans la multitude confuse de ses

desseins avortés.

A foVce de rêver, René oublier de vivre. Re-

tiré de plus en plus dans son oisive mélanco-

ie, il ne sait plus que se livrer à toutes les im

pressions : son àme n'est plus qu'une harpe ,

éolienne qui résonne à tous les souffles; la vie !

pour lui n'est plus qu'une sorte de musique m\ stérieuse, lin rêve mélodieux et triste. Quand René en aura épuisé les chimères, on conçoit qu'il en arrive, ain^-^ti^iVerther, dégoûté de * tout et de lui-même, à vouloir rejeter l'existence) 11 va mourir, quand soudain un malheur trop réel vient l'arracher à sa douleur chi-

mérique, et offrir à ce besoin de souffrir ce

juste aliment. La£uueste passion et la fin tragique de sa sœur Amélie seront l'expiation de ^sa.j^mpabie . mélancolie. Ainsi frappé, René Mvra pour porter partout le désespoir de sa vie errante et inutile. Châtiment terrible !

Est-ce là toutefois la catastrophe que l'on attendait? JN'est-ce pas par sa propre faute, plu- • tôt que par là faute d'autrui, que René devrait être puni? Si dans la vie ordinaire nous avons besoin de voir le malheur naissant de la faute même et le pécheur châtié par son propre péché, à plus forte raison le poète, dans le monde de sa création , qui reproduit le spectacle de la vie comme en une image idéale, ne doit-il pas faire éclater cette loi de la divine Providence? Nous voulons, dans ces œuvres plus parfaites de l'art, que les événements sortent des caractères, et que le châtiment soit tiré de la faute même. C'est du sein des nuages qu'il avait lui-même amoncelés autour de lui, et non des régions sereines du ciel, que devait partir la foudre qui frappait René. Au lieu de cette catastrophe imprévue, qui ne fait que

changer sa mélancolie en désespoir, on lui voudrait un malheur, qui, lui ouvrant les yeux, lui apprit enfin combien il a été jusqu'ici heureux et ingrat, et qui le ramenât honteux de son injuste tristesse et repentant aux pieds du Dieu de l'Évangile, qui pardonne et qui console1. Voilà quelle conclusion on attendait du poëme, lorsque l'écrivain en fit un épisode du Génie du Christianisme. Mais il l'avait composé sans doute auparavant pour son épopée des Nalcitez, alors que son cœur ne s'était pas encore rouvert à la pensée chrétienne. /

On s'arrête volontiers à ce roman de René, non-seulement comme à une œuvre capitale ' du poète, mais encore comme à- un de ce§, livres qui portent surtout le cachet d'une époque. Ce scepticisme mélancolique, dont René de-

1 Cette remarque, aussi juste au point de vue de l'art qu'au poiut de vue de la morale, est empruntée aux Etudes d'A. Vinel sur la Littérature française au XIXe siècle. Le sage critique, plus chrétien que l'auteur du Génie du Christianisme, à cet épisode de René voudrait substituer dans l'ouvrage quelque chose comme le Lépreux de la cité d' Aosle. Dans cette pathétique nouvelle de X. de Maistre, en effet, on rencontre du moins, au sein d'une trop réelle et extrême affliction, non plus un désespoir sceptique, mais les douces larmes de la résignation chrétienne et comme un souffle divin de X Imitation.

^jpp.nrera l'expression immortelle, était le amer tic la Révolution et des cruels démentis* , qu'elle venait d'infliger aux chimériques espé-

rances du xvme siècle, Ce n'était plus ce scepticisme hautain et railleur , qui s'attaquait à tout ce que le passé avait cru et respecté, et qui, s' abandonnant en revanche avec une aveugle confiance aux promesses d'une fausse sagesse, se répandait en prophéties sur les nouvelles destinées de l'humanité. A l'attente généreuse du monde la Révolution a répondu, la Révolution , dont on n'a guère encore jusqu'au jour où parut René recueilli que les crimes et les désastres, sans pouvoir en apprécier encore les bienfaits durables, et sans pressentir assez tous les germes féconds qu'elle avait semés sous les ruines! En présence de cette société française réduite en poudre, et désormais dénuée de toute tradition, de tous principes, • de toute foi religieuse, le cœur manquait aux plus hardis pour l'œuvre de la reconstruction sociale -, les mains retombaient impuissantes ; le passé s'était abimé sans retour , l'avenir se dérobait à la vue; dans le ciel obscurci, nulle

lumière pour guider la marche du monde. Aussi maintenant, au lieu du doute moqueur et satisfait, c'était le doute poignant ou mélan-

^ colique qui regrette la croyance et y voudrait revenir. Le scepticisme en est venu à douter du doute même, et, se retournant contre luimême, il est devenu son propre tourment ! Après avoir marché d'espérance en espérance, puis bientôt de mécomptes en mécomptes, la France tpiste et pensive slarrètait à contempler les ruines actuelles, et se pjerjait a rêver à son impuissance, suspendue entre ses regrets du passé et ses craintes de 1 a- Combien cette mélancolie de René était alors clans l'air du siècle, on en peut juger par la nombreuse famille de désabusés qui se pressent

[ bientôt sur les pas du frère d'Amélie. Voici *\ venir, avec Y Obermann de Sénancourt, X Adolphe de Benjamin Constant et le Jacopo Ortiz d'Ugo Foscolo ; puis bientôt après le Chiid-Harold et le Manfred de Byron, puis le Joseph De/orme de M. Sainte-Beuve et la Lélia de George Sand. Entre toutes ces créations de la

mélancolie de notre âge, René domine encore comme un Dieu ; et nul autre, pas même le Manfred de Byron, ne l'a égalé.

Nul aussi n'a exercé à son tour sur son siècle une séduction plus puissante et peut-être plus dangereuse. Il semble, en effet, qu'il ait inoculé son mal à toute sa génération ^Combien d'esprits vains et mous, fascinés par ce vague de la pensée qui a un faux air d'infini, se, sont

lj*fes à cette mélancolie, ^gojsre er oisive qru leur semKlaildauiob|e souffrance des âmes d'é-

Jjïe, quand elle n'est le p^lus souvent que la

faiblesse de cœurs lâches/qui se refusent au x„ laborieuses conditions dë77a~vie? Peut-être

même la mode senTnéla-t-elle. Toutefois, l'engouement passé, l'œuvre de Chateaubriand n'en devait pas moins garder un charme duiable; car, si elle novrs intéresse comme un témoi-

T Lui-même, il fufpffravé plus tard des ravages que faisait ce mal ^d^^ené^^^e^yi^d^a^j|s^ dit-il dan» ses McinmresA^n^ ■^recrîrai^Ius^T^m^tai^ossiTde de le détruTre^^^^CTnii- ». rais. » — Mais alors que Chateaubriand parlait ainsi, le danger était passé. Les jeunes gens ne jouaient plus à ce jeu périlleux de René; et le livre n'était plus goûté que comme une admirable peinture ci icolie, qu'on, retrouve toujours au fond du cœur de l'homme, mais qui semble redojb^^^jgy^g^^yyjjues^e criïe et de découragement.

! gnagejde l'état des esprits a l'époque ou c • parut, elle répond tout ensemble à des pensé

elle parut, elle répond tout ensemble à des pensée à des sentiments, à^des tristesses de cœur, qui sont de tous les temps.

Qui donc, en effet, à certaines heures troublées de la vie, n'a pas éprouvé, comme René, de ces contradictions douloureuses entre une | imagination riche , abondante , merveilleuse, et une existence pauvre et désenchantée? Qui donc n'a pas été aussi tourmenté et comme possédé par le démon de son cœur ? Seulementla maladie de René était à l'état de fièvre à l'époque où écrivait Chateaubriand; mais, pour être moins aiguë en d'autres temps, ce n'est point là un mal dont on guérisse jamais entièrement. — Est-il même à souhaiter que l'on en puisse guérir? %tÊÊÊÊÊÊÊÈÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊfÊÊfimÉm principe de cettejaÉlancolie, sinon un des plus 4MMMttributs de notre natuvr,.4RMrigmPÉiai notre divine origine . la voix dtiMâfiiift^liiÉÉv d estf^Wtle malaise inquiet . ardent, qiu nous rend la terre trop étroite pour nos désirs, et la vie chétive e^juédiûCJ'e, ^ÉHMBHÉWi^BBV n est l'instinct d'en haut? Tandis que les com-

pagnons d'Ulysse chez Cireé oublient le retour dans de grossiers plaisirs, le héros sur le rivage pleure en songeant à son toit. Lg VfllHpiîiiiaHii|pBHBHUx choses de la ter

la vie une satisfaction impossible, fiirner au dégoût de tout, au dése:

mort; combien, au contraire, t it-elle pas devenir bonne et salutaire, alors ; la religion s'en empare et la dirige, en lui mt son digne objet, et en ramenant ses aspirations vers le ciel? Sensus carnis mors est, a dit saint, Paul, sensus vero spiritûs vit a et pa.v. ^

Chateaubriand, qui publiait son Génie du Christianisme le jour même où le Premier Consul rouvrait les églises au culte catholique , avait dédié son livre au nouveau Cyrus, comme il l'appelle. Séduit avec la France entière par les grandes choses qui inauguraient cette ère de réorganisation sociale, il se ralliait alors avec une sincère admiration au restaurateur du monde1. De son côté, le Premier Consul, dont

1 11 terminait la première préface de son livre par res paroles

cet ouvrage secondait les desseins, avait accueilli avec empressement cet auxiliaire de génie. Il pensait l'attacher à sa politique en le nommant , sur la recommandation de Fontanes, secrétaire d'ambassade à Rome.

Pour le poète devenu diplomate, la lune de miel (on le sait"1 ne fut pas longue. C'était aussi une méprise d'avoir enrôlé ce fils de la Muse à l'école de Talleyrand. mais surtout d'avoir soudain jeté le divin rêveur, alors qu'il descendait des hauteurs de 1 idéal, au milieu des mesquines intrigues qui ce nouaient alors autour de la cour de Rome. L'âme fière de René ne pouvait guère se plier d'ailleurs à servir

mémorables : « Je pense que tout homme, qui peut espérer quel-

« ques lecteurs, rend un service à la société, en tâchant de rallier

« les esprits à la cause religieuse; et dùt-il perdre sa réputation

a comme écrivain, il est obligé en conscience de joindre sa force,

« toute petite qu'elle est, à celle de cet homme puissant, qui nous a

« retirés de l'abîme. — Celui, dit M. Lallv-Tollendal, à qui toute

ic force a été donnée pour pacifier le monde, à qui tout pouvoir a

« été confié pour restaurer la France, a dit au prince des prêtres,

« comme autrefois Cyrus : Jéliovah, le Dieu du ciel, m'a livré les

a royaumes de la terre, et il m'a commis pour relever son temple.

« Allez, montez sur la montagne sainte de Jérusalem, rebâtissez le

« temple de Jéliovah! — A cet ordre du libérateur, tous les Juifs et

« jusqu'au moindre d'entre eux, doivent rassembler des matériaux

« pour hâter la reconstruction de l'édifice. Obscur Israélite, j'ap-

« porte aujourd'hui mon grain de sable. »

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