SÉJOUR A ROME
dans la situation inutile que lui faisait la jalousie du cardinal Fesch, son ambassadeur. Comme Werther, il ne saurait se résigner à cette existence oiseuse et subalterne. Aussi le dégoût ne tarda pas à le saisir. Après un an à peine de séjour à Rome, il rentrait en France. Fontanes essaya inutilement de parer à ce coup de tête, en faisant nommer son ami ministre dans le Valais. Les événements firent échouer sa démarche. Chateaubriand n'eut pas même le temps de se rendre à son poste. Au moment de partir, il apprend soudain la mort tragique du duc d'Enghien. Sur-le-champ son parti est pris. L'ancien soldat de Condé rompt avec le Premier Consul et envoie sa démission.
Son séjour à Rome cependant, s'il avait compromis la carrière du jeune diplomate, n'avait pas été perdu pour le poète. Le poète, au contraire, a pu moissonner à pleines mains sur cette terre classique toute remplie d'éloquents et mélancoliques souvenirs. Il touchait alors à l'âge où l'homme, déjà mûri par la vie et le malheur, aime aussi déjà davantage à se retourner en arrière et à se recueillir dans la mé-
moire du passé. Au début de la jeunesse, quand il portait avec lui tout un monde d'illusions et de chimères, il avait aimé à se plonger dans les vastes et solitaires forets américaines, qu'il peuplait de l'essaim de ses rêves. Aujourd'hui à ces vagues paysages, où l'homme n'a laissé nulle trace, le voyageur préfère ces lieux pleins du passé, dont les ruines rappellent les siècles écoulés, les grandeurs et les misères des sociétés qui nous ont précédés sur la terre. La poussière que l'on foule à Rome est faite des débris des empires et des ossements des hommes : là, pas une pierre qui n'ait son nom, et n'ait de grandes choses à raconter à qui saura entendre sa voix muette.
Déjà, dans son Génie du Christianisme, Chateaubriand avait esquissé une théorie esthétique des Ruines , et il en avait indiqué les harmonies mystérieuses avec le cœur de l'homme et sa fragile destinée l. Ses Lettres sur
1 « Tous les hommes ont un secret attrait pour les ruines. Ce sen- « liment tient à la fragilité de notre nature, à une conformité se- « crête entre ces monuments détruits et la rapidité de notre exis- « tence. Il s'y joint en outre une idée qui console notre petitesse, « en voyant que des peuples entiers, des hommes quelquefois si