‹ ChateaubriandChapitre 34 sur 38 · TRISTESSE DE RENE · texte numérisé non relu

TRISTESSE DE RENE

immobile. C'est ainsi que le xixe siècle s'avance sans boussole et sans foi vers cet avenir dont il pressent avec effroi la grandeur. Comme les Hébreux au désert, il demande à l'industrie de lui faire des dieux qui le guident vers la terre promise; et l'industrie lui fait des dieux de bois, de fer, de feu, dieux tout-puissants mais aveugles. Les prétendus sages et les faux prophètes cependant, transportant le royaume du ciel sur la terre , cherchent pour l'homme dépossédé de sa destinée divine un bonheur à sa portée dans la satisfaction de ses appétits. On sait les utopies qui pullulèrent parmi nous depuis i83o.

Ah! je conçois que l'homme, qui demande uniquement à la science humaine le secret de cette transformation sociale, sente son esprit se troubler et son cœur défaillir. Mais le chrétien peut-il aussi tomber dans ce découragement? ne sent-il pas auprès de lui, sur son esquif, l'hote divin qui commande aux tempêtes et qui connaît le port ? O René, votre foi s'estelle donc obscurcie au contact des opinions du siècle? Votre Ame mobile s'est-elle donc rou-

verte, comme aux jours de la jeunesse, au souffle de toutes les doctrines? La fausse sagesse qui , en ces jours critiques , égara Lamennais, vous a déconcerté vous-même. Au lieu de vous affermir dans l'esprit du Christianisme en vieillissant, vous avez, ô poète, » laissé votre pensée se perdre encore en vains désirs, en regrets, en chimères, votre opinion se dissiper en utopies sociales. Oh! qu'avec une foi simple et fidèle, vous auriez envisagé l'avenir avec plus de sécurité et d'espérance! Vous cherchez en bas le mot de l'énigme : c'est en haut qu'il faut regarder : sursum corda ! Le chrétien laisse les faux sages se consumer dans leurs vains arrangements sociaux. Il se borne, lui, à réaliser en lui-même, et, autant qu'il le peut, hors de lui le règne de Dieu et sa justice, sur qu'après cela tout le reste lui sera donné par surcroit.

Le Père Séguin, qui était alors le confesseur de Chateaubriand, voulut fixer cette âme toujours errante et inquiète, en attirant son imagination sur un des sujets les plus propres à le détacher de la vie présente, pont le ramener

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