LA VIE DE RANCÉ
aux choses éternelles. Il lui demanda d'écrire la Fie de Rancé, l'héroïque réformateur de la Trappe. C'était l'histoire d'une sorte de René chrétien , qu'il imposait à son pénitent au terme de sa vie, comme une réparation du séduisant et dangereux René de sa jeunesse. Qu'est-ce, en effet, que Rancé, qu'un autre René, mais tel que le comportait le xvne siècle, qui, possédé aussi d'une âme ardente, mobile, immodérée, et saisi d'une mélancolie infinie au sein des succès et des plaisirs, au lieu de s'abandonner au doute dévorant et stérile du xixe siècle, embrasse avec transport la croix du Sauveur, où il retrouve son repos et sa force ?
Certes le vieux poète semblait assez préparé à cette œuvre austère par l'âge et par les désenchantements de la vie. Le livre cependant ne répond guère à ce qu'on attendait. On comptait sur une grave histoire de Rancé, et 'on ne trouve qu'une brillante et légère causerie dont Rancé est le sujet ou le prétexte. L'écrivain s'arrête avec complaisance aux jours de la folle jeunesse de son héros, et fait à ce
propos passer sous nos yeux toute la chronique galante de la Cour de Louis XIII. Assurément rien n'est plus animé, plus vif, plus éclatant tout ensemble que ce tableau de la Société française au début du grand siècle; rien de plus piquant et même de plus juste que ces jugements jetés en courant sur une foule de choses qu'un mot remet à leur vraie place1. La Vie de Rancé est pour Chateaubriand l'occasion de remuer la poussière de tout un siècle ; et certes le lecteur charmé ne songerait guère à s'en plaindre. Toutefois, à le voir si longtemps retenu aux souvenirs romanesques
1 C'est là, par exemple, que, d'un trait prompt et vif, il a si Lieu caractérisé les Mémoires de Saint-Simon, cpii écrit à la diable pour l'immortalité. — Le cardinal de Retz est jugé sévèrement sans doute, mais avec un bon sens si droit, que cet acrobate mitre ne se relèvera plus de cette sentence. — Il est d'autres jugements auxquels nous ne souscrivons pas aussi volontiers, tant ils déconcertent notre estime. Ainsi nous n'aimons pas à démêler des vues d'intérêt dans le pieux dévouement qui attachait M,ue de Sévigné à la disgrâce du Cardinal. « Légère d'esprit », dit le moraliste en se jouant de nos admirations, ■< inimitable de talent, positive de conduite, cal- « culée dans ses affaires, elle ne perdait de vue aucun intérêt, et elle « avail été dupe des intentions testamentaires qu'elle supposait au « coadjuteur » Ou en veut parfois à l'écrivain désabusé, qui s'amuse ainsi, chemin faisant, à réduire mainte renommée : et pourtant on le croit, malgré qu'on en ait : car il a l'air d'avoir connu tout ce monde du XVIIe siècle comme un contemporain.