LA VIE DE RANCÉ
des beaux jours, et qui n'ont pas connu le déclin.
O poète, avez-vous donc tant vécu, pour si mal comprendre le sens de la vie? Ne senti rezvous pas le prix de ces années de disgrâce, que Dieu parfois nous donne pour nous aider à nous reconnaître nous-mêmes, à nous déprendre des vaines attaches, et à tourner notre âme vers les choses éternelles? Aujourd'hui que votre carrière brisée, votre ambition déçue, la jeunesse évanouie, vous montrent le néant de tout ce qui avait tant charmé votre âme, chrétien, n'oserez-vous donc jamais envisager ce terme? La vie a été pour vous une coupe si enivrante, que vous ne sauriez en détacher vos lèvres. Et aujourd'hui que l'heure des graves pensées est venue, vous ne songez encore qu'à évoquer les images voltigeantes de la jeunesse, et à la revivre, s'il est possible, en esprit une seconde fois. La dernière occupation de la vieillesse de Chateaubriand fut de remettre en ordre et de compléter les Mémoires de sa vie, qu'il réservait pour une publication posthume.
Nous ne voulons pas insister sur ces Mémoires et outre- tombe , dont nous avons regretté la publication dans l'intérêt de la gloire même de Chateaubriand. Qu'avait-il besoin, l'homme illustre, de recommencer l'histoire de sa vie, que le monde connaissait? N'appartenait-il pas à la gloire?
Ne reprenait-il pas d'ailleurs une œuvre épuisée d'avance par lui-même? Ne s'était-il pas mis déjà partout dans ses ouvrages ? René ne nous avait-il pas conté sa jeunesse dans une transparente fiction? Son Itinéraire n'était-il pas le récit d'une année de sa vie? Sa carrière politique n'appartenait-elle pas à l'histoire de notre pays? Le Congrès de Vérone n'avait-il pas mis en lumière les vues et les efforts de l'homme d'État ? Ses luttes à la tribune ou dans le journal n'avaient-elles pas eu la France entière pour spectatrice ? — Mais ces enfants gâtés de la popularité ne sauraient consentir à se laisser oublier! Jl faut que le monde continue à s'occuper d'eux. Ils se réservent de renouveler au lendemain de leur mort le bruit de leur nom.
Je concevrais encore qu'un vieillard, reportant en arrière sur les choses de sa vie un regard calme et serein , s'attachât à les juger d'un jugement suprême dans toute l'impartialité de son expérience, et en les considérant au point de vue de la mort prochaine, qui change bien les perspectives. Je voudrais qu'à l'heure où les passions sont apaisées, les illusions dissipées, il s'appliquât à redresser ses erreurs, à réparer les injustices de l'opinion dont il a été complice, à léguer enfin à son pays sa tardive sagesse. — On devait l'espérer d'après le titre même que l'écrivain avait donné à ses Mémoires d 'outre-tombe. Ce sont comme les dernières révélations, qu'il semble adresser de l'autre coté de la mort à ses contemporains. On s'attend à y trouver je ne sais quelle sérénité divine, et comme un reflet de cette lumière qui pénétrera nos cœurs devant le souverain juge et dissipera les fantômes de nos passions et de noire orgueil, aussi éprouve-ton quelque mécompte, en voyant que Chateaubriand, lorsqu'il repasse ainsi sur toutes les traces de sa vie, en retrouve tous les enchan-
tements sans doute, mais en reprend trop aussi toutes les passions.
Bien des parties de ces Mémoires ,à la vérité, étaient composées depuis longtemps. De bonne heure, en effet, Chateaubriand y avait travaillé, et il y était revenu à diverses époques de sa carrière. La première partie surtout doit dater de loin. C'est assurément celle qui a le plus de charme, et partout on y reconnaît une plume plus légère et plus pure. Toutefois, jusque dans ces portions plus anciennes et meilleures, on surprend les retouches et la bigarrure d'un remaniement postérieur; et l'on voit bien que l'œuvre entière a été raturée en ces années ingrates du déclin, qui projettent sur toutes choses leur ombre mélancolique. En racontant les gestes d'un jeune homme, l'écrivain y mêle des réflexions séniles. Désabusé de tout, il fait trop refluer jusque sur ses jeunes années son scepticisme amer l. Et réciproquement le
1 C'est avec l'imagination de la jeunesse que les choses de la jeunesse doivent être racontées. En revenant sur son premier récit, il l'a maintes fois gâté. La triste sagesse delà vie, acquise depuis au milieu dts passions et des orages, désenchante en s'y mêlant ces jeunes souvenirs. Nul art, après l'expérience, ne saurait retrouver cette
vieillard, en revenant ainsi sur le passé de sa vie, se laisse volontiers ressaisir aux émotions d'autrefois. 11 ne peut se reporter aux heures de sa jeunesse, sans en subir encore le charme, ni redire ses jours d'ambition et de luttes, sans se renflammer des passions d'alors. Quand il repasse les notes où il consignait ses impressions journalières, ses ennuis, ses dépits d'amour-propre, son dédain pour ses adversaires, il s'en émeut encore, il tressaille. Le temps ne l'a pas calmé. Et dans sa rédaction nouvelle, au lieu de l'adoucir, il force encore son expression déjà irritée. Aussi ces Mémoires respirent-ils par intervalles le pamphlet ; et après
grâce des premières impressions. En lisant ces pages disparates , on se rappelle la réflexion de Chactas sur l'état si différent où l'âme se trouve, avant d'avoir connu la passion, ou après l'avoir épuisée. ■ .le ne puis » (dit le jeune sauvage chez Ninon, où l'auteur des Natcluz a eu la bizarre, idée de le conduire), «je ne puis trouver le calme « dont on jouit après l'orage semblable à celui qui a précédé cet « orage ; le voyageur, cpii n'est pas parti, n'est pas le voyageur revenu ; « le bûcher, qui n'a point encore été allumé, n'est pas le bûcher éteint. « L'innocence et la raison sont deux arbres plantés aux extrémités « de la vie; à leurs pieds, il est vrai, on trouve également le repos; « mais l'arbre de l'innocence est chargé de parfums, de boutons de o lh'iirs, de jeune verdure; l'arbre de la raison n'est qu'un vieux ce chêne séché sur sa tige, dépouillé de son ombrage par la foudre et « les vents du ciel. » {Les Natchez, liv. VI, p. 219.)
tant d'années, on sent qu'on marche sur un sol toujours brûlant.
Ceux qui avaient approché davantage de Chateaubriand dans les dernières années de sa vie ont souffert plus vivement du tort qu'il se faisait par ses Mémoires. Ils savaient combien l'homme valait mieux dans l'intimité qu'il ne voulait le paraître en public.
Pourquoi faut-il en effet , que dans ces Mémoires, trop préoccupé de sa gloire, il ne songe qu'à paraître grand pour la postérité, et sacrifie à son personnage tant de qualités aimables et modestes, que ses amis auront seuls connues? Pourquoi, lui aussi, s'est-il laissé gagner à la contagion vaniteuse des écrivains de notre siècle, qui ne veulent laisser à personne le soin de leur renommée après leur mort? Que ne restait-il dans son naturel? Mais non, ce roi du présent voulait encore s'emparer de l'avenir ! Or, quand on a été élevé comme lui par l'admiration publique sur une sorte de piédestal, et qu'on est en spectacle au monde, il est bien difficile de rester entièrement vrai, et de ne point arranger quelque peu sa draperie
pour l'effet. A cette recherche cependant Chateaubriand perd plus qu'il ne gagne. En lisant ses Mémoires, sans cesser de l'admirer, on s'afflige de moins l'aimer. Bossuet aurait bien pu dire de la grandeur humaine, comme il le dit de l'humaine sagesse, qu'elle est toujours courte par quelque endroit, et qu'elle se diminue souvent par les efforts mêmes qu'elle fait pour se grandir. Lui, dont le cœur en tout temps a été ouvert à l'amitié et à la charité, et qui a cherché encore à goûter, dans la pratique de la bonté, les dernières douceurs de la vie, lui qui s'est montré si généreusement fidèle jusqu'au bout à la cause qu'il avait embrassée et servie, il affecte pour les hommes et les opinions une sorte de dédain suprême ; il veut paraître supérieur à tout : il prétend à n'avoir jamais été dupe de rien. « Moi, s'écrie-t-il, qui n'ai ja- « mais cru au temps où je vivais; moi, sans foi « dans les rois, comme sans convictions à l'é- « gard des peuples; moi, qui ne me soucie de a rien, excepté de mes songes, à condition en- « core qu'ils ne durent qu'une nuit l ! a Quand
1 Mémoires d'outre-tombe, t. VII, p. 242.
il affecte ainsi de n'avoir jamais varié dans son scepticisme universel, ne le croyez pas. Par orgueil, il se calomnie lui-même ; il a été, Dieu merci! plus homme qu'il ne le voudrait laisser croire ; mais surtout il a été meilleur. « Quand « Dieu, dit Bossuet, forma le cœur et les en- « trailles de l'homme, il y mit premièrement u la bonté comme le propre caractère de la « nature divine, et pour être comme la marque « de cette main bienfaisante dont nous sortons.» Par quelle étrange prétention d'amour-propre , Chateaubriand tient-il donc à dépouiller devant le public cette bonhomie du cœur, et à se retirer dans un égoïsme hautain, quand on sait combien jusqu'à la veille de sa mort il <>st resté compatissant à toute misère ' ?
1 On lit dans un fragment de lettre cité par M. Sainte-Reuve {Chateaubriand et son groupe littéraire, t. 11, p. 399) ce témoignage sur la bonté que l'illustre vieillard laissait éclater dans l'intimité. « On -< m'a dit souvent que Yhomme devenait meilleur en vieillissant. Il » était bon et bienveillant. Mais le caractère de son génie, c'était
Mirtout l'élévation; il avait cette élévation dans la vie habituelle.» Cette élévation du moins était sans faste. Rien de plus simple que sa vie intérieure. 11 portait sa pauvreté avec aisance et noblesse, et son cœur généreux était toujours prêt à donner au-delà de ses ressources. « Ah ! laissez, mou cher ami, répondait-il un jour à M. de ■' Givré, qui l'invitait à y mettre plus de prudence, c'est la plus fa-
Mais ce dédaigneux scepticisme était pour Chateaubriand un moyen d'accorder, dans une sorte d'unité morale, les disparates inévitables d'une vie si traversée. Ame mobile, et qui se laissait entraîner aux mouvements d'une imagination généreuse bien plus qu'elle ne se gouvernait par des principes, il s'était plus souvent contredit, qu'il ne voulait se l'avouer à lui-même. L'honneur, qui fut le mobile constant et dominant de sa vie, ne sauve pas toujours de ces contradictions. C'est un noble et généreux instinct assurément , que cette fierté chevaleresque et cette dignité du caractère; mais ce n'est pas toujours un guide bien sûr de la conduite : on ne fera point de bassesse en suivant ses inspirations, mais l'on pourra fréquemment s'égarer. C'est une boussole , en effet, mais dont l'aiguille , selon la spirituelle expression de Vinet, tourne avec le
« cile manière d'être chrétien : l'aumône est plus aisée que la péni- « tence. » — « Je ne suis pas tendre, disait-il une autre fois, mais je ne » puis refuser un malheureux. 11 me semble même que, si je manque •< un peu de sympathie, comme on dit aujourd'hui, si je m'ennuie ■« parfois de mes semblables, je dois au moins, pour acquitter ma » dette, les aider et leur faire du bien. »
vaisseau même et montre le pôle partout l . La morale de l'honneur varie avec le temps, les mœurs, les circonstances; il n'y a que la conscience qui soit infaillible. Après avoir mille fois reconnu, en qualité d'historien et de politique, combien un tel guide de la conduite est souvent imposteur, pourquoi Chateaubriand, dans ce testament de sa vie, n'en a-t-il pas confessé la vanité et l'impuissance? Pourquoi ne pas avouer ses variations, quand du reste il n'y avait personne qui n'y eût été exposé, au milieu des étranges vicissitudes où s'était mêlée sa vie 2 ? Mais , artiste jusqu'au bout, il se préoccupe, en vue de la postérité, de composer sa vie comme un poëme. En pre-
1 Vinet. Etudes sur la Littérature française au XIXe siècle , t. I, p. 442.
2 Je lis dans les notes ajoutées par M. Sainte-Beuve à son Etude sur Chateaubriand (t. II, p. 394) un fragment de lettre, où est signalé spirituellement cet inévitable danger que court un homme publie, de se trouver en désaccord avec lui-même, pour peu que sa carrière se prolonge. « Chateaubriaud a été inconséquent, il s'est « beaucoup contredit, je le sais bien. Qui de nous, en nos temps dis- « parâtes, ne s'est contredit autant que lui ? Et comment voulez- « vous que l'on écrive et que l'on imprime durant trente années sans h se contredire? L'unité de la vie ne se rencontre que dans la briè- « veté des jours. Les plus belles destiuées n'ont eu qu'un éclair ! La h mission de Jeanne d'Arc n'a été que de dix-huit mois, et elle avait ». déjà trop duré. »
nant l'amour de la gloire pour mobile de toutes ses actions, et en affectant pour tout le reste une indifférence hautaine, il parvient ainsi à établir artificiellement l'harmonie de toute sa carrière.
Quelque défiance cependant qu'on doive garder de ces impressions remaniées des Mémoires d'outre. -tombe, ce n'est pas assurément sans un vif intérêt qu'on reprend avec Chateaubriand cette histoire de sa vie écoulée. Car c'est là encore, quoi que fasse l'écrivain, que l'on peut mieux se flatter de ressaisir, malgré les disparates, les traits essentiels de son génie et de son caractère, et d'analyser cette espèce de métal deCorinthe, dont les éléments, mystérieusement combinés par l'incendie, constituent sa puissante individualité : Confusio divinitus on l incita.
Or, dans ce brillant amalgame, il y a plus d'unité encore que ne l'imaginait l'écrivain lui-même. \ travers tant de vicissitudes de la pensée et de la conduite, partout, toujours vous retrouvez René, tel qu'il vous est apparu au début, avec sa nature ardente, indomp-
table, sauvage même, dont jamais ni la fréquentation des hommes, ni la fortune, ni les revers de la vie n'ont pu entièrement tempérer la sève originale. Le voilà bien avec sa mobilité maladive, âpre au désir, facile au dégoût, prompt à se lasser du réel, à épuiser le néant de toutes choses, puis soudain , quand on le croit abattu, sur les ailes d'une imagination radieuse reprenant son essor vers les rêves magnifiques ou se rejetant avec passion dans les choses de la vie. Que la politique même un jour ouvre à son activité le champ le plus vaste, elle ne saurait assouvir cette ardeur inconstante. Sans doute alors il ne fit guère que traverser le ministère l ; mais, quoi qu'il en dise, il semble encore qu'en l'en précipitant, la fortune l'ait servi selon le tempérament de son àme inquiète et belliqueuse. Car il faudra recommencer à conquérir le pouvoir; et dans ce pouvoir ambitionné, ce que Chateaubriand aime le mieux, ce semble, c'est la lutte pour
1 En entrant à ce qu'il appelle Yliûtellerie des Affaires étrangères, il ne se faisait pas illusion sur la durée de sa fortune. « Je vais, « disait-il, coucher ce soir dans ce lit de Minisire, qui n'était |>;is «. fait pour moi, où l'on ne dort guère, et où l'on reste peu. »
le conquérir, c'est l'assaut où il déploie toutes ses ressources, toutes ses passions et jouit plus pleinement de lui-même. A peine, en effet, maître de la place et en possession de son désir, René déjà s'ennuie; à la première déception, le voilà dégoûté *. On dirait qu'il regrette les jours de combat : il les appelle; Chateaubriand est l'homme des crises, disait Canning. Il s'est plaint souvent des vicissitudes de sa vie; mais ces vicissitudes lui eussent man-
' « Mon grand défaut, disait-il lui-même, est de n'être enivré de « rien : je serais meilleur, si je pouvais me prendre à quelque chose.» En 1827, au moment même où M. de Villèle, son ennemi, venait enfin d'être forcé à la retraite, et où le parti vainqueur se partageait les dépouilles du pouvoir, Chateaubriand laisse échapper volontiers le ministère, pour accepter avec empressement l'ambassade de Rome. « Ce mot de Rome, dit-il dans ses Mémoires, eut sur moi un effet <c magique. J'éprouvai la tentation, à laquelle les anachorètes étaient • exposés dans le désert... Je me sentis saisi du désir de fixer mes o jours, de l'envie de disparaître, même par calcul de renommée, « dans la ville des funérailles, au moment de mon triomphe polili- « que. » — Ainsi, soil coquetterie de sa gloire, soit que la lutte eût suffi pour assouvir son ambition, il ne songe déjà plus qu'à quitter le théâtre du combat et à s'enfuir loin de l'action dans la contemplation inerte et rêveuse. Ces fantaisies de René le condamnent. Le publiciste d'hier n'a plus le droit de se livrer à sa mélancolie. Après avoir lutté pour le pouvoir jusqu'à ébranler par ses coups la monarchie qu'il voulait affermir, « son devoir (dit justement M. Villemain) « était maintenant de rester près de la brèche, de surveiller les suites « de la victoire et de les tourner au bien du pays, fût-ce même en ser- ' vaut sa propre ambition. »
que, qu'il les eût fait naître. Comme René, il entre toujours avec ravissement dans le mois des tempêtes1; il en aime l'émotion et l'éclat; il y est comme dans son élément. Un tel tempérament peut faire un ministre brillant sans doute, mais hasardeux. Avec ce goût d'affronter volontiers les orages, faut-il s'étonner de voir bientôt son esquif rejeté à la côte?
Mais ce qui me frappe le plus, quand je considère ainsi Chateaubriand dans l'ensemble et la suite de sa vie , c'est que partout et toujours le poète domine en lui, et finit même souvent par absorber tout l'homme. L'imagination chez lui est la faculté souveraine. Jusque dans ses fonctions d'homme d'État, il semble en effet que le poète, au lieu de vivre au milieu des choses, aime à se repaître de leurs images. Ce qu'il pense, ce qu'il sent, au lieu de mûrir dans le fond de son âme, a hâte d'en sortir, pour aller s'épanouir dans l'atmosphère de l'imagination. Quoi qu'il fasse, et de quelque côté * qu'il porte l'admirable facilité de son talent, toutes ses idées, ses sentiments, ses principes
1 Mémoires <f outre-tombe, t. I, p. ICI.
même, tout pour lui tourne en poésie , tout aboutit à une belle attitude, à une expression éclatante; lui-même est ébloui le premier par la splendeur de l'image que revêt sa pensée. Pour de telles natures, la vie , même intérieure, devient comme une fiction l. Aussi tout ce que Chateaubriand a été dans sa carrière, il l'a été en poëte ; et l'on peut dire que la plus parfaite et la plus intéressante de ses compositions poétiques, c'est lui-même.
Si ces fils de la fantaisie, trop amoureux de l'idéal pour s'accommoder longtemps aux médiocres conditions de la vie réelle, sont peu propres à devenir nos pilotes et à manier les affaires, il ne faut pas pourtant méconnaître leur bienfaisante influence. Leur rôle est d'entretenir chez les nations le feu sacré des nobles pensées et des sentiments généreux. Il y a plus
1 .1 Ces chantres sont de race divine ; ils possèdent le seul talent « incontestable dont le ciel ait fait présent à la terre. Leur vie est à la « fois naïve et sublime; ils célèbrent les Dieux avec une bouche d'or, « et sont les plus simples des hommes ; ils causent comme des im- « mortels ou comme de petits enfants : ils explicpient les lois de l'u- « nivers, et ne peuvent comprendre les affaires les plus innocentes « de la vie : ils ont des idées merveilleuses de la mort, et meurent « sans s'en apercevoir comme des nouveaux-nés. » (René.)
d'une manière de servir son pays. Moïse sur la montagne, pendant que Josué livre bataille dans la plaine, prie pour le succès du combat; Tyrtée réveille au cœur des Spartiates les vieilles vertus nationales. Si le passage de Chateaubriand aux affaires, bien qu'honorable à plus d'un titre, n'a pas assez répondu ni à son ambition, ni aux espérances de son pays, en revanche il n'a été donné à personne en son temps d'exercer un plus merveilleux empire sur l'opinion ; et il n'en a usé, que pour rendre à la France l'émulation de son passé glorieux et la conscience de sa grande destinée.
Au début du siècle et de sa carrière, alors que la France sortait de la tourmente révolutionnaire meurtrie et découragée , nous le voyons s'appliquer à consoler les douleurs de la patrie et à ranimer son espérance, en l'invitant à reporter ses regards vers le ciel. Il relève la croix abattue, ce gage immortel du salut des peuples, la croix, qui avait été jusqu'alors comme l'étendard de la civilisation moderne, et que la France n'avait pu déserter un instant sans tomber dans les abîmes. Au-
tour de la toi chrétienne, il évoque en même temps, il rallie toutes les nobles traditions du passé, tous les grands souvenirs de la monarchie, et tous ces instincts généreux et chevaleresques qui étaient comme l'héritage de la vieille France et la marque glorieuse de sa vocation parmi les peuples.
Ces antiques vertus françaises n'éclatent pas moins dans ses actions que dans ses écrits; il a gardé dans le caractère quelque chose des anciens preux; et chez lui l'éloquence de la parole est toujours soutenue par l'éloquence de la vie. Sous l'Empire, en effet, il est resté presque seul la tète haute en face du Maître toutpuissant et irrité, maintenant par sa hère protestation l'indépendance delà pensée. Pendant la Restauration , en même temps qu'il s'efforce de faire accepter à la France nouvelle l'ancienne dynastie de ses rois (qu'il ramène, pour ainsi dire, par la main, escortés de la majesté des siècles et du malheur), il pousse, il entraine cette royauté du passé dans les voies de l'avenir par le développement des institutions libérales. Sa défiance pour les hommes
de la Révolution ne saurait arrêter longtemps l'essor généreux de sa pensée; emporté par l'instinct de son génie, il devient le plus éloquent champion de la liberté constitutionnelle. S'il n'a pu prévenir la chute de la monarchie à laquelle il avait rattaché tant d'espérances, du moins encore il lui fut fidèle dans la disgrâce. Il y devait survivre dix-huit ans , mais pour rester comme un exemple pour la génération nouvelle de la constance dans les convictions et du dévouement au malheur.
Si, dans la vie de Chateaubriand, il y a quelques faiblesses, que tant de grandes qualités et de nobles services rendus les recouvrent et les excusent. N'abusons pas contre lui de ses propres aveux. Honorons au contraire ceux qui ont su maintenir ainsi leur vie dans sa ligne principale, malgré les défaillances de la misère humaine. Quelle grandeur n'aurait pas à souffrir d'être poursuivie dans les secrets de la vie intime ? Parmi les grands hommes, il n'y a que les saints qui gagnent toujours à être vus de plus près, k l'égard des autres, tenonsnous à distance, et acceptons pour vraie l'i-
mage que l'opinion publique nous en a laissée.
Chateaubriand vécut assez pour voir tomber ce gouvernement de Juillet, auquel il n'avait jamais pardonné son origine. Mais il n'eut pas lieu de s'en réjouir en voyant ce qui succédait. Ses plus sombres pressentiments étaient dépassés encore par la catastrophe de Février. Il s'éteignit au lendemain des Journées de Juin, où la France, jusque-là si téméraire dans ses destructions, avait pu voir contre quelles passions sauvages elle aurait désormais à se défendre, après avoir laissé emporter par le flot de l'émeute tous les fondements sur lesquels repose l'ordre politique.
Chateaubriand dut accepter plus volontiers la mort en ces jours sinistres. Son âge était fini ; un âge nouveau et redoutable s'ouvrait au milieu des tempêtes. On eût dit que ce noble champion, qui avait consacré son génie et sa vie à concilier la monarchie antique avec la liberté moderne, en disparaissant alors de la scène, emportait avec lui dans la tombe nos traditions, nos souvenirs et nos meilleures espérances.
27 î L.V RETRAITE ET LA VIEILLESSE.
L'œuvre politique, que Chateaubriand avait poursuivie de ses rêves, a été bientôt submergée par le flot des révolutions ; mais son œuvre littéraire ne périra pas. O sacer et magnus vadan laborl Le grand poëte a laissé dans la littérature de son temps l'empreinte lumineuse et ineffaçable de son génie. — Depuis le jour où il a inauguré avec tant d'éclat la résurrection intellectuelle et morale de la France par son Génie du Christianisme, il demeure comme le poëte-roi de notre âge. Tout ce qui se fera de grand en effet, non-seulement dans le champ de l'imagination et de la poésie, mais encore dans le domaine de la critique et de l'histoire, tout procédera de lui, comme les fleuves, selon la tradition homérique, coulent de l'Océan; et toutes les nouvelles générations d'écrivains viendront se ranger sous sa gloire.
Assurément on ne saurait, sans une véritable originalité, exercer une influence si forte et si variée. Cependant il faut reconnaître que Chateaubriand a été bien plus encore un grand artiste qu'un penseur puissant et profond. Il s'en faut qu'il ait semé autour de lui autant
d'idées vraiment neuves et fécondes que M"'e de Staël, son émule, de ces idées qui ouvrent aux esprits des horizons inconnus, qui éclairent leur marche vers l'avenir, et sur lesquelles vivent longtemps les sociétés humaines. Il n'a point découvert un nouveau monde ; mais il a ramené nos esprits et nos cœurs vers le vieux monde trop oublié. Regardant en arrière comme Mme de Staël en avant, il nous apprend à revenir, par de nouveaux sentiers, aux sources de notre poésie nationale trop désertées depuis la Renaissance ; et tout ensemble il remet en honneur les sources de l'antiquité chrétienne et païenne, non moins négligées depuis le xvme siècle. La Bible et Homère ont retrouvé sous sa plume enchantée la fraîcheur et le charme d'une immortelle beauté. Le Moyen Age, à son tour, jusqu'alors dédaigné comme une époque barbare, a repris, avec sa vérité, sa poésie. Notre vieille histoire, que défigurait une rhétorique menteuse, reparaît avec la physionomie pittoresque, le mouvement dramatique, l'intérêt et la vie de ses mœurs origi- * nales. Partout ainsi on retrouve Chateaubriand
menant le chœur des écrivains et leur ouvrant les voies; partout on sent son influence.
« Il nous a donné des goûts, dit M. Nisard, « qui sont devenus des sciences. Son admira- « tion pour les beautés de l'architecture go- « thique a suscité l'archéologie chrétienne. Les « Francks des Martyrs sont les prédécesseurs « des Francks d'Augustin Thierry. La littérale ture comparée s'était renfermée jusqu'alors « dans les trois langues classiques ; il l'étendit « aux langues modernes, et par delà ces lance gués aux idiomes primitifs de l'Orient et du « Xord,et fit sortir un idéal nouveau de poésie « de toutes les grandes œuvres et de tous les « grands noms1. » Sa trace est encore aujourd'huî partout dans l'imagination de notre siècle ; les esprits même les plus libres lui doivent quelque chose. Là où l'on ne reconnaît pas l'empreinte de son génie, on retrouve toujours la marque de sa langue.
Car c'est comme écrivain surtout, que Chateaubriand était incomparable. Il n'a été donné
1 Hist. de la Littérature française, t. IV, p. 535.
à personne d'enchanter ainsi les hommes par la beauté et l'harmonie du langage, et de faire ainsi resplendir ses idées par l'éclat de l'expression. La langue appauvrie du xvuie siècle semble renouvelée ; le poëte y a ramené l'imagination ; pour peindre l'opulente nature des rives du Meschacebé, cette langue semble avoir emprunté au spectacle de ces lieux une richesse d'images et de couleurs, d'harmonieux murmures et des parfums qui nous enivrent.
A.u fond, c'est la belle langue du xvne siècle, mais dont l'enchanteur a su tirer des effets nouveaux. Il en a gardé la démarche svelte, l'attitude libre et noble, l'exquise propriété d'expression ; mais il n'en a plus la candeur. Nous sommes bien loin de cette ingénuité des écrivains du grand siècle, et, pour ainsi dire, de cette innocence de génie, avec laquelle ils expriment si naturellement, si naïvement même, les plus hautes pensées, sans recherche, sans secousse , restant volontiers en-deçà de leur idée, pour ne pas l'épuiser. L'artiste ici se montre davantage : il connaît ses ressources, il laisse voir son ambition, il jouit de son pres-
tige. C'est qu'aussi ce qu'il fait des mots est merveilleux ; en reprenant les expressions et les tours de la langue du xvne siècle, il les réveille et les vivifie par des acceptions toutes neuves et des combinaisons imprévues, relevant souvent par un trait familier la fierté des images, ou prolongeant l'effet d'un mot par une épithète d'une infinie rêverie. //<?, comme Ducis le disait de lui, le secret des mots puissants.
Mais, en outre, il tire des paroles je ne sais • quoi de lumineux et d'harmonieux tout ensemble, qui ravit à la fois les oreilles et les veux ; l'impression de la phrase s'achève et se complète par le charme d'une musique mystérieuse, qui ébranle l'àme à l'égal de la plus belle poésie1. Jamais en vérité, avant M. de Lamartine, jamais poète n'avait versé plus d'enchantement dans la parole humaine. Sans doute le grand artiste a parfois abusé des effets, et trop donné à l'imagination dans le st\ le ; on a vu surtout les dangers d'un tel exemple
« « Le style de Chateaubriand, disait M""5 de Beaumont, nie fait » éprouver un frémissement d'amour. »
dans les excès de ses imitateurs. Mais lui, du moins, quand il brille, on sent qu'il a la flamme. Cette prose d'ailleurs pleine d'images et d'harmonie, il l'avait créée pour lui seul et à son usage, en attendant le réveil de la poésie. Depuis que Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Vigny, qui sont les vrais disciples de Chateaubriand, ont ressuscité en France cette^ langue des vers, la prose a pu revenir à elle-même et abdiquer désormais cette vice-royauté poétique , dont les circonstances l'avaient investie.
Tout n'est pas également durable assurément dans les écrits de Chateaubriand. Mais il n'est aucun de ses ouvrages, où il n'ait jeté à profusion de ces pages immortelles, qui sont entrées dans le trésor de l'esprit humain pour y rester toujours et trouver dans tout esprit cultivé un admirateur de plus. Du reste, pour être juste envers de tels hommes, il ne faut pas seulement considérer les œuvres qu'ils nous ont laissées, mais encore celles qu'ils ont suscitées par l'impulsion qu'ils ont donnée aux esprits. Leurs livres sont des événements pu-
blics; leur pensée, devient l'âme de toute une génération. Chateaubriand apparaît au seuil du siècle comme un autre Homère; et, à quelque point de vue qu'on se place de l'histoire littéraire de notre temps, on aperçoit toujours sa noble figure qui s'élève et domine au bout de la perspective l.
Mais, en même temps qu'un de ses plus glorieux écrivains, Chateaubriand restera un grand citoven pour la France de l'avenir. Oui, dans cette fierté chevaleresque, cet instinct du grand, cet amour de la gloire, cette humeur vaillante et aventureuse, cette passion de l'idéal, ce mélancolique dégoût du médiocre , qui sont comme les traits les plus marqués du caractère de Chateaubriand, la France, tant qu'elle sera la France, aimera à reconnaître son propre génie, et à se mirer pour ainsi dire elle-même, indulgente aussi pour les défauts qu'elle par-
1 A ce poëte, père de toute la poésie que notre siècle a vu éclore, on peut appliquer aussi bien qu'à Homère les vers de Rousseau :
A la source d'Hippocrène Homère, ouvrant s,es rameaux , S'élève comme un vieux chêne Entre de jeunes ormeaux.
[Odes, H v. III, ode 4.)
tage. Ce nom se lie si étroitement aux plus nobles traditions et aux vertus les plus généreuses de notre pays, que je craindrais, si j'en voyais l'éclat éclipsé, un abaissement dans notre caractère national.