‹ ChateaubriandChapitre 37 sur 38 · LA VIE DE RANGÉ · texte numérisé non relu

LA VIE DE RANGÉ

lui-même à cette complète immolation de son cœur, et pour goûter avec sympathie le plus rigide des pénitents dans la grandeur de son sacrifice. Il admire son héros, mais il ne peut l'aimer. L'exemple est trop fort pour lui. Celte vie ne satisfait pas, dit-il, il j- manque le

« ont retardé : mais on en est moins inquiet ; sûr d'aimer et >< d'être aimé, on est devenu raisonnable , on ne gronde plus ; on se « soumet à l'absence. — Les serments vont toujours leur train : ce » sont toujours les mêmes mots ; mais ils sont morts, l'âme y man- «que; je vous aime n'est plus là qu'une expression d'habitude, un « protocole obligé, le j'ai l'honneur d'être de toute lettre d'amour. « Peu à peu le style se glace; on s'irrite; le jour de poste n'est plus •■ impatiemment attendu ; il est redouté : écrire devient une fatigue. « On rougit en pensée des folies que l'on a confiées au papier; on « voudrait pouvoir retirer ses lettres et les jeter au feu. — Qu'est-il « donc survenu? Est-ce un nouvel attachement qui commence, ou un « vieil attachement qui finit ? n'importe, c'est l'amour qui meurt avant « l'objet aimé. — On est obligé de reconnaître que les sentiments « de l'homme sont exposés à l'effet d'un travail caché ; fièvre du << temps, qui produit la lassitude, dissipe l'illusion, mine nos pas- « sions et change nos cœurs , comme elle change nos cheveux et •• nos années. » (Liv. III, p. 220.) — Étrange dissertation en vérité, qu'on ne rencontre pas sans en être surpris à la fin de la vie de Rancé. L'écrivain se retrace avec complaisance ce qu'il eût aimé à suivre dans les lettres d'amour du grand pénitent, s'il eût pu en ressaisir quelqu'une. Ou plutôt il oublie que Rancé, au lieu de se détacher par l'effet de la satiété, a bien plutôt été comme foudroyé dans sa passion criminelle par la mort soudaine et terrible de Mme de Montbazon. Mais le vieillard aime à se redire encore à soi-même son propre roman bien des fois répété, et à charmer ses heures languissantes en repassant encore en esprit sur les aimables aventures de ses jeunes années.

printemps. Quant à lui, relaps à la jeunesse jusqu'à la fin, il la poursuit des regrets de son incurable mélancolie. Les* années ne sauraient le détacher des enchantements du monde. Dans son livre, il a beau dire d'une façon admirable : La vieillesse est une voyageuse de nuit ; la terre lui es/ cachée ; elle ne découvre plus que le ciel; sa pensée revient sans cesse à la terre. En entrant dans le cloître de Rancé, il a laissé son cœur dehors. Il n'en a pas ressenti la sainte contagion ; la grâce d'en haut n'est pas descendue dans son âme désolée. Aussi l'ouvrage vous laisse-t-il une étrange impression de tristesse; c'est la tristesse sans larmes, l'amer désenchantement du René d'autrefois, qui, ne trouvant sur la terre ni consolation ni espérance, ne sait pas les chercher ailleurs.

Heureux celui dont la vie est tombée en /leurs! s'écrie-t--il en jetant à la jeunesse un inconsolable regard. C'était le propos de l'épicurien Ménandre : Il est aimé des dieux celui qui meurt Jeune. Insoumis à l'âge, il envie le sort de ceux que la mort a surpris au milieu

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