‹ ChateaubriandChapitre 7 sur 38 · LES NATCHEZ · texte numérisé non relu

LES NATCHEZ

l'Iroquois. Avec toute son originalité, le poëte ne peut sauver la rhétorique de son œuvre. Le chantre antique est dans la nature; sans efforts, sans étude, il en réfléchit les objets dans toute leur candeur ; tandis que le poëte moderne n'y peut revenir que par industrie, en s'efforçant de sortir de lui-même et de son temps; aussi la simplicité chez lui a-t-elle toujours un air factice, et la nature est composée.

A peine Chateaubriand a-t-il recueilli les matériaux de son œuvre future, que déjà, comme s'il avait le pressentiment de sa gloire, il brûle de revenir en Europe pour en jouir. Il a découvert son Amérique à lui ; il n'a plus que faire en ces lieux.

Il vient d'apprendre d'ailleurs par un journal anglais, égaré aux confins du désert, la fuite de Louis XVI et son arrestation à Varennes. Les princes , qui ont quitté la France , appellent autour deux les officiers de l'armée royale. A cette nouvelle, le jeune gentilhomme breton est ému; il entend en son âme la voix de l'honneur. Dès son enfance il avait fait voir qu'il avait du sangdes anciens preux dans les veines:

ce fier sentiment de fidélité chevaleresque dominera toute sa vie. Il laissera aux autres adorer la fortune ; pour lui, il embrassera toujours de préférence la cause du malheur. Son cœur libéral aurait pu se laisser entraîner alors aux grands principes de 89; mais il voit dans son roi une victime, un martyr : le voilà décidé. Il rentre en France en janvier 1792 ; et bien qu'à son arrivée dans sa famille on le marie , rien ne le peut retenir : il part le lendemain pour l'armée de Condé, où il arrive encore à temps pour assister au siège de Thionville. Plus tard, Eudore, placé à l'avant- garde de l'armée romaine sous le ciel brumeux de la Batavie , se souviendra des impressions du jeune émigré veillant dans la tranchée.

Il avait voulu partager les périls de l'émigration, mais sans en partager ni les passions ni les follesespérances. Aussi, après la retraite des Prussiens, durant laquelle il fut laissé pour mort au bord d'un fossé, le jeune officier, pensant avoir payé sa dette d'honneur, quitta ses compagnons pour se rendre à grand'peine à Londres, où il croyait mourir. Il avait alors vingt-cinq ans.

Sl'JOUH A LONDRES. :J9

De nouvelles misères l'attendaient dans cette ville. Pauvre, obscur, humilié, en proie d'ailleurs aux idées les plus sombres, il y mène pendant plusieurs années une vie précaire et besoigneuse : le jour, il fait des traductions pour vivre; la nuit, il étudie et écrit pour lui-même. Ce qu'il a souffert alors dans son âme ardente, combien il a eu de peine à se défendre contre l'amer découragement, il le laisse assez percer en maint passage de son Essai sur les Révolutions1, l'œuvre de ces années d'épreuves; il y épanche son cœur attristé par l'exil ou irrité des dédains auxquels la pauvreté l'expose'. Il

1 IIe part., chap. XIII.

2 II y a surtout dans cet ouvrage un chapitre adressé aux Infortunés, où son âme fière et blessée exhale avec une singulière misanthropie l'amertume de celte vie indigente et obscure. « Un infortuné, «■ dit-il, parmi les enfants de la prospérité, ressemble à un gueux « qui se promène en guenilles au milieu d'une société brillante : « chacun le regarde et le fuit. 11 doit donc éviter les jardins publics, « le fracas, le grand jour. Lorscpie la brune commence à confondre « les objets, notre infortuné s'aventure hors de sa retraite : et, tra- « versant en hâte les lieux fréquentés, il gagne quelques chemins « solitaires où il puisse errer en liberté. Un jour il va s'asseoir au « sommet d'une colline qui domine la ville et commande une vaste « contrée : il contemple les feux qui brillent dans l'étendue du « paysage obscur sous tous ces toits habiles. Ici, il voit éclater ce « réverbère à la porte de cet hôtel, dont les habitants, plongés dans « les plaisirs, ignorent qu'il est un misérable occupé seul à regarder

murmure, sans pressentir que c'est précisément dans ces épreuves douloureuses que mûrira son génie. Moins infortuné, il eût été sans doute moins éloquent. Celui qui n'a jamais souffert Mit le Livre de la Sagesse), que sait-il?

Dans cet Essai sur les Révolutions, le jeune émigré osait à son tour aborder le redoutable problème que posait alors la Révolution française, et qui obsédait tous les grands esprits. Le monde suivait avec anxiété ce mouvement formidable, qui avait tout ébranlé, et qui poursuivait son cours invincible à travers les ruines. Les politiques et les sages tentent d'interroger le sphinx. Pourquoi cette régénération sociale, commencée sous les généreux auspices de la justice et de la liberté, a-t-elle si vite dévié vers les abîmes? Qu'attendre maintenant de ce bouleversement, dont nul regard ne saurait

« de loin la lumière de leurs fêtes ; lui, qui eut aussi des fêtes et des «. amis! 11 ramène ensuite ses regards sur quelque petit rayon trema blant dans une pauvre maison écartée du faubourg, et il se dit : Là, « j'ai des frères. — Une autre fois, par un clair de lune, il se place « en embuscade sur un grand chemin, pour jouir encore à la dé- « robée de la vue des hommes, sans être distingué d'eux, de peur « qu'en apercevant un malheureux, ils ne s'écrient, comme les gar- « des du docteur anglais, dans la Chaumière indienne : Un paria ! un « paria! u {Essai sur les fiéiolutions, IIe part., chap. XIII.)

encore sonder la profondeur et prévoir la fin ? La France doit -elle y périr sans retour, ou, comme le phénix, ne s'est-elle brûlée, que pour renaître de ses cendres? Est-ce une crise de mort ou de résurrection? — Mais un ordre social et politique peut- il encore sortir de ce chaos de crimes ? Une société peut-elle se reconstituer avec cette poussière, dont le sang versé a fait de la fange? — Faudra-t-il donc, pour trouver le repos après tant dorages, revenir aux rivages qu'on a quittés? Est-ce désormais possible? Non; plus de retour vers ce passé, qui s'écroulait de lui-même, irrévocablement condamné par l'opinion. — Mais alors, si l'on ne peut revenir en arrière, quelle part convient-il de faire à l'esprit nouveau, aux nouveaux besoins qu'a suscités la Révolution ? Quels seront les matériaux du nouvel édifice social ? Dans quelle mesure doit-on tenter de réconcilier ces éléments de l'avenir avec les choses qui doivent être conservées du passé et relevées dans la ruine universelle où ellesont été entraînées? — Comment faire accepter cependant cette transaction nécessaire aux esprits émus par

tant de passions contraires ! Comment , d'un autre côté, rasseoir les idées confondues depuis longtemps par tant d'agitations et d'incertitudes, et former aux mœurs, qui désormais lui conviennent, cette société déracinée de toutes ses habitudes d'autrefois? Voilà le problème qui s'offrait alors aux penseurs, mais enveloppé d'une obscurité effrayante. Pour éclairer ce chaos, où trouver quelque lumière? Le spectacle des siècles passés n'a-t-il rien à enseigner au présent? Ou bien, devant une expérience de rénovation si radicale, la philosophie de l'histoire restera-t-elle impuissante et muette ?

Tandis que Rivarol, réfugié à Hambourg, agite ces questions avec un instinct politique et une élévation impartiale de pensée, qu'on n'eût pas attendus de ce bel-esprit jusqu'alors si avant engagé dans les luttes des partis ; tandis que le comte de Maistre, de son côté, comme illuminé de l'esprit des prophètes, jette à travers l'orage des éclairs d'une sinistre lueur, et semble avoir retrouvé, pour juger la Révolution, le génie et l'éloquence de Bossuet; le

jeune Chateaubriand, du fond de son exil de Londres, suit à son tour avec une ardente curiosité la marche du phénomène, et s'essaye d'une main encore inexpérimentée à en soulever les terribles problèmes. Un tel sujet cependant écrasait sa jeunesse. Pour démêler, en effet, le secret d'événements si complexes, rien ne saurait suppléer à l'expérience pratique et présente.

La pensée de son livre, il faut le reconnaître, est généreuse. Placé par ses opinions entre les royalistes et les républicains, que séparait alors un antagonisme implacable, il voudrait préparer une réconciliation, en montrant aux uns et aux autres que leur fanatisme n'est plus de leur siècle, et en s'efforçant de les ramener à l'intelligence de leur temps, comme dans le courant d'un fleuve « qui nous entraîne, « dit- il, selon le penchant de nos destinées, « quand nous nous y abandonnons. Il me « semble, ajoule-t-il, que nous sommes tous « hors de son cours. Los uns l'ont traversé « avec impétuosité, et se sont élancés sur le « bord opposé. Les autres sont demeurés de ce

« côté-ci, sans vouloir s'embarquer. Les deux « partis crient et s'insultent, selon qu'ils sont a sur l'une ou sur l'autre rive. Ainsi, les pre- « miers nous transportent loin de nous dans n des perfections imaginaires, en nous faisant « devancer notre âge ; les seconds nous re- « tiennent en arrière, refusent de s'éclairer, et « veulent rester les hommes du xive siècle dans « l'année 179b' *. »

Pour replacer ainsi ses contemporains égarés dans le cours du temps, qui est, en politique du moins, le courant de la vérité, il remonte laborieusement le long des rives du fleuve ; il veut reprendre l'histoire des siècles passés à sa source même, pour nous en faire ensuite redescendre avec lui le cours. C'est surtout aux annales orageuses de la Grèce et de Rome, qu'il demande des enseignements pour éclairer ses conjectures. Il y a là, en effet, une grande école de révolutions. Il s'efforce de rapprocher les hommes et les faits du présent avec ceux du passé. Mais, abusé souvent par une vue superficielle des choses ou par de fausses analogies,

' l'"e part. Introduction.

il se hâte trop de conclure que l'expérience sanglante actuellement tentée par la France n'est pas nouvelle, mais que ce n'est qu'une répétition de ce que la Grèce et Rome ont fait maintes fois avant nous. Cette immense excursion à travers l'histoire universelle aboutit à cette pensée sceptique, qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil, comme avait dit jadis Salomon. Mably récemment avait aussi déduit de ses considérations sur l'histoire du Monde que le passé prédit l'avenir. Comme lui, Chateaubriand, après avoir calqué les événements contemporains sur l'histoire ancienne, arrive à proclamer « que l'homme, faible dans ses « moyens et son génie, ne fait que se répéter « sans cesse : qu'il circule dans un cercle dont « il cherche en vain de sortir ; et que les faits « mêmes qui ne dépendent pas de lui, et qui « semblent tenir au jeu de la fortune, se repro- « duisent incessamment dans ce qu'ils ont d'es- « sentiel '. »

Ainsi, en présence des ruines de son temps, l'écrivain troublé méconnaît la loi du progrès.

1 Essai sur les Révolutions, IIe part., chap. lvi.

Son jeune esprit est frappé par de trompeuses ressemblances. — Sans doute l'homme est toujours l'homme à toutes les époques de l'histoire, et les mêmes passions produisent en général les mêmes effets ; c'est sur cet axiome que sont fondées les leçons de l'expérience et la philosophie de l'histoire. Mais il ne faut user qu'avec mesure de ce principe. Rien ne se répète absolument : entre les événements qui présentent des analogies générales, le cours du temps introduit en effet mille différences intimes, qu'il faut savoir discerner. Grâce au Christianisme, par exemple, il n'y a plus de comparaison possible entre les nations antiques, vouées à un irrémédiable déclin, et les peuples modernes, au sein desquels l'Évangile semble avoir déposé des germes incorruptibles. Le monde ancien a pu croire à la décadence. Mais le monde moderne, qui est né et qui s'est développé sous les auspices du Christianisme, a foi dans le progrès. Ce dogme du progrès est sa vie, sa force, son espérance. Nier le progrès, c'est blasphémer la divine Providence. Cette loi du progrès sans doute ne s'accomplit jamais

d'une façon continue. La marche de l'humanité a ses temps d'arrêt, ses retours momentanés; mais elle aboutit toujours, en définitive, à une amélioration sociale. Quelle était donc la pensée qui animait et guidait à ses débuts cette Révolution même de 89, dont les excès épouvantaient alors les esprits, sinon le dessein généreux de reconstituer l'ordre social sur des principes plus conformes à la justice et à la raison? Que la Révolution ait un instant compromis ses conquêtes par ses crimes, c'est ce qu'on ne saurait assez déplorer; mais, après tout, sur les débris de l'ancien régime détruit elle a jeté les fondements impérissables d'une société meilleure.

Ne cherchez pas le plan de cet Essai sur les Révolutions ; d'ordre, il n'y en a point. Ce n'est encore qu'un vaste amas de matériaux. L'auteur y a jeté pêle-mêle ses idées, ses rêveries, ses lectures, ses souvenirs. Son livre est l'image de ce qu'était alors cet esprit inquiet, hardi, avide de toutes les questions, mais encore confus; tout débordant dune érudition indigeste, plein de réflexions éloquentes et de poétiques

images, parfois obscurci par les nuages d'une pensée indécise, mais parfois aussi resplendissant d'éclairs. N'y cherchez pas même une idée dominante, qui donne au moins à l'œuvre une sorte d'unité morale. Le jeune téméraire abordait cette étude immense sans conviction. En religion, à cette époque, à peine était-il déiste '. En politique, même scepticisme. Monarchie de droit divin, souveraineté du peuple, il ne croyait pas plus à l'un qu'à l'autre de ces principes; ou, s'il les admet encore en théorie, il ne les considère pas moins comme imprati-

1 « 0 toi, que je ne connais point! toi, dont j'ignore et le nom et n la demeure, invisible architecte de cet univers, qui m'as donne un « instinct pour te sentir, et refusé une raison pour te comprendre, <i ne serais-tu qu'un être imaginaire, que le songe doré de l'infor- « tune? Mon àme se dissoudra-t-elle avec le reste de ma poussière? « Le tombeau est-il un abime sans issue, ou le portique d'uu autre « monde! N'est-ce que par une cruelle pitié, que la nature a placé « dans le cœur de l'homme l'espérance d'uue meilleure vie à côté « des misères humaines? — Pardonne à ma faiblesse, Père des misé- « ricordes! non, je ne doute point de ton existence : et soit que tu « m'aies destiné une carrière immortelle, soit que je doive seule- « ment passer et mourir, j'adore tes décrets eu silence, et (on in- « secte confesse ta divinité. >> {Essai, 11e part., chap. xxxi.) Ainsi, tout en protestant contre l'athéisme de son siècle, son esprit incertain ne saurait encore atteindre qu'à un instinct confus de l'existence de Dieu, et n'ose pas afhrmer encore avec le Vicaire savoyard son immortalité.

cables désormais I. En sorte qu'il paraît n'avoir soulevé tontes ces questions, que pour les laisser retomber comme insolubles.

Dans cette impuissance, il ne reste plus, ce semble, au disciple de Rousseau, qu'à se réfugier dans la chimère de je ne sais quel retour impossible vers la nature, c'est-à-dire vers un état primordial et sauvage de l'humanité. Voilà en effet le résultat négatif où il arrive, après son immense exploration à travers l'histoire. Il n'a suivi si péniblement la civilisation dans sa marche, que pour finir par l'abdiquer et se réfugier au fond des bois. Et pourtant, après avoir vécu avec les fils du désert, il aurait dû être bien revenu de ses rêves sur la vie sauvage. Mais, hélas! ce scepticisme douloureux ne répondait que trop au découragement de cette triste époque, qui avait vu ses pins nobles espérances noyées dans le sang. Ce chaos

1 « Pour moi, qui, simple d'esprit et de cœur, tire tout mon génie « de ma conscience, j'avoue que je crois en théorie au principe de la « souveraineté du peuple; mais j'ajoute aussi, que, si on le met ri- « gourcuscment en pratique, il vaut beaucoup mieux pour le genre « humain redevenir sauvage et s'enfuir tout nu dans les bois. » (Essai, IIe part., chap. ni.)

que nous offre l'àme du poëte, c'est le chaos de son temps. Réveillé soudain par les crimes de la Révolution des illusions dont l'avait bercé la philosophie du siècle , ce jeune homme cherchait en vain, au milieu des fumées épaisses qui s'exhalaient de la fournaise, une lueur qui guidât ses pas, un coin du ciel où il put reposer son regard. Il n'a pas alors, pour illuminer ces ténèbres où le monde est plongé, la lumière surnaturelle que de Maistre emprunte à sa foi ; ce phare divin lui manque pour diriger sa pensée à travers la nuit du siècle et de son Ame. Ne trouvant nul point d'appui, quand il se rejette en arrière, de désespoir il s'enfonce plus avant dans l'utopie de Rousseau.

Ce livre sans conviction ni méthode ne devait jamais être achevé. L'auteur même plus tard le désavouera en partie. Nous ne nous y sommes arrêté qu'à cause de l'intérêt qui s'attache aux premiers essais d'un grand homme. Or, dans ce livre bizarre, énorme, plein d'incohérence sans doute, mais aussi d'éclairs de génie, Chateaubriand se révèle déjà tout entier dans sa nature sauvage et indomptée, sa vaste

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curiosité, son imagination grandiose, ardente, mélancolique, qui soudain prend son essor et se déploie dans les hauteurs du ciel. Sans doute il s'ignore encore en partie, il se cherche. Mais c'est par là même que l'on peut mieux ici surprendre son talent à sa source et dans son naturel, avant que la gloire survenue ne l'ait forcé à composer son rôle pour la postérité. Du miieu de ses pensées confuses, vous le voyez souvent s'échapper en élévations extraordinaires, et resplendir dans une vive et soudaine lumière : parfois aussi du sein des réflexions philosophiques ou historiques, le poète se dégage, il plane comme porté sur des ailes d'or, en répandant autour de lui les trésors de la plus opulente imagination. Ce livre puissant et orageux ressemble au cours tumultueux du Meschacebé, charriant dans ses eaux troublées des îlots de verdure et de fleurs.

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