‹ Chateaubriand: Essai Médico-PsychologiqueChapitre 23 sur 27 · A*X FAURE · texte numérisé non relu

A*X FAURE

Ces

ouvrages de son mari, c'était peut-être pour ne pas avoir À y découvrir tant de choses blessantes. Ce fut une épouse faite sur mesure : aucune autre n'aurait pu rester pendant soixante ans la compagne fidèle et aimante de Chateaubriand.

Tout rayonnant de sa gloire neuve il venait de publier

Atala — Chateaubriand avait trente-quatre ans quand 1] rencontra Pauline de Beaumont, « plutôt mal que bien de figure » (9, ce qui ne l'empêche pas de Faimer, et peut-être même l'incite à l'aïmer : char ce timide, dont la vie sentimentale a jusqu'alors été peu remplie, perdrait fous ses moyens devant une beauté éclatante, «de n'aurais pas été assez téméraire pour élever mes yeux jusqu'à la beauté; ce n'est qu'à la faveur des imperfections d'une femme que j osais risquer un respectueux hommage » 19, dit-1l à propos d'une «agréable laide, sœur d’un officier », à qui il fait la cour quand il est jeune sous-lieutenant, Mais cela peut s'appliquer à Pauline de Beaumont. De plus, cette douceur, cette extrême faiblesse, «cette envie de mourir qui tourmentait Mme de Beaumont », le mettent en confiance, éveillant en lui de lointaines résonances aflectives et 6voquant peut-être Lucile. Car Pauline de Beaumont ressemble à Lucile; on dirait que Chateaubriand prend plaisir à réunir leurs lettres dans les Mémoires : « On est frappé, dit-il, de cette ressemblance de tristesse d'âme... Sa tendresse pouvait se mêler de marcher côte à côte avec la sienne. » Lucile elle-même se prend d'affection pour Mme de Beaumont, au point qu'elle ne voudra jamais croire à sa mort. La pauvre «Hirondelle » qui devait mourir si vite — et peut-être pour cela aussi — est certainement la femme qu'a le plus aimée Chateaubriand, au point qu'il n'hésita pas, pour faire élever un monument à sa mémoire, à demander de l'argent À une de ses amies, Mme de Custines, qui d'ailleurs refusa.

«Que Jai vite, non pas oublié, mais remplacé ce qui me

(13) Mémoures.

(14) Mémoires.

RP ee

fut cher ! Ainsi va l'homme, de défaillances en défaillances. » (5), Bien des défaillances ont eu le temps d'avoir lieu quand il rencontre à nouveau Mme Récamier et que leurs destinées se joignent : elle avait quarante et un ans el brillait de tout l'éclat de sa maturité qui ne devait pas se ternir de si tôt; et Jui, à cinquante àns, en pleine gloire, en pleine carrière politique, ne comptait plus ses succès féminins. Très vite, il s'impose à Juliette Récamier, et, en un hiver, réussit à évincer toute la petite cour qui lenvironne : 11 est le maître, et il va l'être pendant trente ‘ans; mais cela n'ira pas sans heurts. Au début, fuliette Récamier l'aime d’une passion exclusive et jalouse, qui fait paraître bien improbable cette anomalie génitale dont on l’a gratifiée cet qui lui aurait interdit tout rapprochement physique; mais elle ne peut pas lutter contre le tempérament inconstant du poète; elle ne peut l’admettre, se sépare même de liniidèle, va ’en Italie. Mais, quand elle revient, tout recommence, et elle prend le parti de fermer les yeux, ajoutant à SOn amour une note d'amitié tendre et de sollicitude materpelle : Chateaubriand est le centre de son salon de l'Abbayeau-Bois, elle recopie ses Mémoires, elle en organise des lectures, elle S’attache à lui faciliter sa carrière politique, elle devient peu à peu la femme irremplaçable qui lassistera jusqu'à son Hit de mort; et, Chateaubriand mort, elle emploiera l’année qui lui reste à vivre à veiller sur la publication des Mémoires et à classer les souvenirs du disparu. Chateaubriand à eu la chance de rencontrer deux femmes l'aimant assez pour savoir être aveugles et l’adorer tel qu'il était, pour lui-même.

Toutes ces femmes ont aimé Chateaubriand et ont soullert par lui; car nous le retrouvons en amour tel que partout ailleurs, prompt à s enthousiasmer et dégoûté le lendemain, avide de conquête et déçu de sa conquête; en un mot, capricieux comme une femme, quitte à le regretter quand il est

(15) Mémoires,

trop tard : «Je n'ai cessé, en la pleurant, dit-il de Mme de Duras, de me reprocher les inégalités dont j'ai pu alfliger quelquefois des cœurs qui m'étaient dévoués. » (46, Plus que tout autre, il a ressenti ce besoin de faire souffrir les gens que l'on aime.

Les a-t-il aïmées seulement ? Il semble bien que non, à part Mme de Beaumont, qui n'a pas vécu longtemps, et Mme Récamier, qui est restée si longtemps qu'elle finit par être non seulement l’amante, mais l’amie et la confidente. I a dit en parlant de Byron : « Qui sait ? Il n'avait peut-être pas trouvé la femme qu'il cherchait, une femme assez belle, un cœur aussi vaste que le sien ? » (17), N'était-ce pas à lui qu'il pensait ? N’a-t-il pas cherché toute sa vie cette femme qui le satisferait, qui correspondrait à la merveilleuse image qui était en lui, et qu'il crut presque trouver en Pauline de Beaumont. Dans la lettre qu'il écrit à la jeune Occitanienne pour lui expliquer son relus, qu'elle devait trouver bizarre, et qu'il craignait sans doute de voir interpréter d’une façon peu avantageuse pour lui : « Je vis passer cette idéale image, dit-1], puis vinrent les amours réelles qui n'atteignirent jamais à cette félicité imaginaire dont la pensée était dans mOn CŒUr. »

Du reste, sa défiance de lui le poursuit même avec les femmes qui semblent l'aimer le plus; il ne peut s'empêcher de se demander si c'est vraiment Jui que l’on aime : « Je n'ai jamais pu démêler si des causes extérieures, si le fracas de la renommée, la parure des partis, l'éclat des hautes positions littérairés où politiques, n'étaient pas l'enveloppe qui m'attirait des empressements. » (MS).

Nous le voyons ainsi passer d'une aventure à l’autre, en menant même plusieurs à la fois : lorsqu'il est ambassadeur à Rome, il fréquente deux femmes, Prudence et la comtesse

(16) Mémoires.

(17) Mémoires.

(18) Mémoires.

r RAR PRUT

+ — 57 — fut cher ! Ainsi va l’homme, de défaillances en défaillances. » (5), Bien des défaillances ont eu le temps d'avoir lieu quand il rencontre à nouveau Mme Récamier et que leurs destinées se joignent : elle avait quarante et un ans el brillait de tout l'éclat de sa maturité qui ne devait pas se ternir de si tôt; et lui, à cinquante ans, en pleine gloire, en pleine carrière politique, ne comiptait plus ses succès féminins. Très vite, il s'impose à Juliette Récamier, et, en un hiver, réussit à évincer toute la petite cour qui l’environne : 1l est le maître, et il va l'être pendant trente ans; mais cela n'ira pas sans heurts. Au début, Juliette Récamier l'aime d’une passion exclusive et jalouse, qui fait paraître bien improbable cette anomalie génitale dont on l'a gratifiée et qui lui aurait interdit tout rapprochement physique; mais elle ne peut pas lutter contre le tempérament inconstant du poète; elle ne peut l’admettre, se sépare même de l'infidèle, va en Italie. Mais, quand elle revient, tout recommence, et elle prend le parti de fermer les yeux, ajoutant à son amour une note d'amitié tendre et de sollicitude materpelle : Chateaubriand est le centre de son salon de FAbbayeau-Bois, elle recopie ses Mémoires, elle en organise des lectures, elle s'attache à Tui faciliter sa carrière politique, elle devient peu à peu la femme irremplaçable qui l’assistera jusqu'à son dit de mort; et, Chateaubriand mort, elle emploiera l’année qui lui reste à vivre à veiller sur la publication des Mémoires et à classer les souvenirs du disparu. Chateaubriand a eu la chance de rencontrer deux femmes l'aimant assez pour savoir être aveugles et l'adorer tel qu'il était, pour lui-même.

Toutes ces femmes ont aimé Chateaubriand et ont souffert par lui; car nous le retrouvons en amour tel que partout ailleurs, prompt à s enthousiasmer et dégoûté le lendemain, avide de conquête et déçu de sa conquête; en un mot, capricieux comme une femme, quitte à le regretter quand il est

(15) Mémoires,

trop tard : « Je n'ai cessé, en la pleurant, dit-il de Mme de Duras, de me reprocher les inégalités dont j'ai pu affliger quelquefois des cœurs qui m'étaient dévoués. » 46). Plus que tout autre, il a ressenti ce besoin de faire souffrir les gens que l'on aime.

Les a-t-1l armées seulement ? I] semble bien que non, à part Mme de Beaumont, qui n’a pas vécu longtemps, et Mme Récamier, qui est restée si longtemps qu'elle finit par être non seulement l’amante, mais l’amie et la confidente. li a dit en parlant de Byron : « Qui sait ? Il n'avait peut-être pas trouvé la femme qu'il cherchait, une femme assez belle, un cœur aussi vaste que le sien ? » 47, N'était-ce pas à Jui qu'il pensait ? N’a-t-il pas cherché toute sa vie cette femme qui le satisferait, qui correspondrait à la merveilleuse image qui était en lui, et qu'il crut presque trouver en Pauline de Beaumont. Dans la lettre qu'il écrit à la jeune Occitanienne pour lui expliquer son refus, qu’elle devait trouver bizarre, et qu'il craignait sans doute de voir interpréter d'une facon peu avantageuse pour lui : « Je vis passer cette idéale image, dit-il, puis vinrent les amours réelles qui n'’atteignirent jamais à cette félicité imaginaire dont la pensée était dans mon cœur. »

Du reste, Sa défiance de lui le poursuit même avec les femmes qui semblent l'aimer le plus; il ne peut s'empêcher de se demander si c'est vraiment lui que l’on aime : « Je n'ai jamais pu démêler si des causes extérieures, si le fracas de la renommée, la parure des partis, l'éclat des hautes positions littéraires ou politiques, n'étaient pas l'enveloppe qui m'attirait des empressements. » (8).

Nous le voyons ainsi passer d’une aventure à l’autre, en menant même plusieurs à la fois : lorsqu'il est ambassadeur à Rome, il fréquente deux femmes, Prudence et la comtesse

(16) Mémoires.

(7) Mémoires.

(18) Mémoires.

del Drago, poursuit une amitié vieille de plusieurs années avec Mme de Cottens, correspond avec une vieille marquise de province qu'il croit jeune et qu'il n'a jamais vue, et trouve encore le temps d'écrire des lettres amoureuses à Mme Récamier, « J'errai sur le globe, dit-il, changeant de place sans changer d'être, cherchant toujours et ne trouvant rien. » H ne pouvait pas trouver; car ce qu'il voulait aimer dans les autres c'était encore lui-même, et c'est à la poursuite inutile de son âme, de son image, qu'il s’est elforcé touts sa vie.

« Toutes les âmes n'ont pas une égale aptitude au bonheur, comme toutes les terres ne portent pas également des moissons. » (9), Peut-être même n'est-ce que sur les ämes malheureuses que les moissons peuvent pousser: Chateaubriand, heureux et comblé, n'aurait jamais écrit son œuvre, On peul se demander ce que l’on pourrait faire si un malade comme Chateaubriand entrait un jour dans notre cabinet pour nous consulter. Sans doute, un traitement hygiénique et diététique, l’opothérapie thyroïdienne à petites doses régulatrices, améliorerait sa santé, et rétablirait son équilibre vital. Mais serait-il encore tout à fait Chateaubriand ?

(19) Mémoires.

no

del Drago, poursuit une amitié vieille de plusieurs années avec Mme de Cottens, correspond avec une vieille marquise de province qu'il croit jeune et qu'il n'a jamais vue, et trouve encore le temps d'écrire des lettres amoureuses à Mme Récamier, « J’errai sur le globe, dit-il, changeant de place sans changer d'être, cherchant toujours et ne trouvant rien. » J ne pouvait pas trouver; car ce qu'il voulait aimer dans les autres c'était encore Iui-même, et c'est à la poursuite inutile de son âme, de son image, qu'il s'est ellorcé toute sa vie.

« Toutes les âmes n'ont pas une égale aptitude au bonheur, comme toutes les terres ne portent pas également des moissons. » (9), Peut-être même n'est-ce que sur les âmes malheureuses que Îles moissons peuvent pousser; Chateaubriand, heureux et comblé, n'aurait jamais éerit son œuvre, On peul se demander ce que l’on pourrait faire si un malade Comme Chateaubriand entrait un jour dans notre cabinet pour nous consulter. Sans doute, un traitement hygiénique et diététique, l’opothérapie thyroïdienne à petites doses: régulatrices, améliorerait sa santé, et rétablirait son équilibre vital. Mais serait-il encore tout à fait Chateaubriand ?

(19) Mémoires.

Page 1