‹ Chateaubriand: études littérairesChapitre 143 sur 154 · Aucune » barré dans le manuscrit · texte numérisé non relu

Aucune » barré dans le manuscrit

Mon avenir est si obscur et si grave que je ne puis en détacher ma pensée. Je suis bien sûr que ceci ne durera pas; mais J'ai déjà calculé que, depuis la Révolution, les changements de gouvernement arrivent dans un espace moyen de dix à quinze années; c'est la mesure de la patience française. Le gouvernement actuel pourrait donc bien durer dix ans, et dix ans m'emportent. 11 faut donc absolument que je prenne un parti. Je ne puis me résoudre au joug d'une monarchie poltronne, qui laisse humilier la France et qui va chanter un Te Deitm quand elle aura mis sur le trône de Belgique un prince anglais : une monarchie qui n'a pas osé prendre pour elle ce qu'on lui offrait, et qui va lièrement bombarder un petit tyranneau à Lisbonne, comme les héros de Bologne allaient attaquer le Saint-Père, en attendant l'effet des promesses du grand Sébastiani et le bâton du caporal autrichien. Que faire aujourd'hui de cette pauvre cocarde tricolore dont l'apparition avait frappé l'Europe de stupeur? Elle n'aura réveillé que la Pologne, et avec quel éclat! Quant à MM. Du Chapeau-Bas, je leur conseille de l'ôter der leurs chapeaux, comme ils ont effacé les lys : ils ne sont faits ni pour la gloire passée, ni pour la gloire présente.

Et toute cette belle jeunesse que j'admirais tant, s'est faite ventrue, et les députés vont arriver ventrus, criant la faim et la paix, et tout le monde sera heureux dans la crotte de juillet, et non au soleil de ces journées! Il paraît qu'il n'y a qu'un temps pour les nations : le temps de la notre est passé.

Si tout marche comme je le croisj j'ai un projet. Au lieu de vous prier de vendre mon ermitage, j'irai peut-être le vendre moi-même; j'en pourrai tirer, moi présent, meil- \o\iv parti. Mme de Chateaubriand resterait ici. J'arriverais à Paris vers la (in de juillet. Je vendrais meubles et maison dans le courant du mois d'août, et si vous le vouliez, nous reviendrions ensemble au bord du lac de (ienève. Qu'en dites-vous? Ecrivez- .md donc beaucoup. J'en ai yrand besoin. — Le discours du roi d'Aui'leterre ne me

parait pas remplir toutes h's espérances des ministériels.

I.a «piestion de la Belgitiue n'y est pas tranchée. Et quelle

sécheresse sur la Pologne!

On sait qu'apW's la Révolution de 1830, — les deux pnVédiMites lettres en font foi, — Chateaubriand séjourna quelques mois à Genève, — exactement du 23 mai au 13 octobre 1831. Les deux billets qu'on va lire datent eux aussi de cette époque de sa vie. Ils ont été adressés par Chateaubriand à un écrivain f»;enevois, philosophe et poète, Petit- Senn, qui a été eu relations avec la plupart des hommes de lettres français ses contemporains. L'existence m'en a été signalée par mon savant et obligeant c(dlègue, M. Eugène Ilitter, professeur à l'Université de Genève. J'en dois la communication à M. Charles Binet, ancien notaire et petit-neveu du destinataire, qui a bien voulu, sur la prière de M. Hittcr, in cil faire parvenir une copie.

Je crois ces lettres inédites. Ou plutôt, pour être tout à fait exact, je sais qu'un fragment de Tune d'elles a été cité dans un article assez ancien de la Bibliothèque Universelle sur Petit-Senn*.

Elles n'ajouteront rien, je ne le sais que trop, à ce que nous savons de Chateaubriand. Mais le dernier trait m'en paraît admirable, et je ne suis pas assez barbare pour ne pas m'efforcer de le tirer de l'oubli.

\. Kmile Julliard, Le nouveau Philosophe de Genève : PetU-Senn {liibïiothèque universelle, (i\ri\ 1889).— Voir aussi sur Petit-Senn une étude de Marc-Monnier dans ses Poêles de Genève (Paris, Fischbacher) : Marc-Monnier y cite une lettre de Victor Hugo à Petit-Senn, qui n'a pas été recueillie dans la Correspondance du poète.

A Monsieur Pelit-Senn^ Rédacteur du Journal de Genève^ Membre du Conseil Souverain.

Genève, 5 juin 1831.

J'ai déjà lu, Monsieur, avec un extrême plaisir, les deux petits poèmes que vous m'avez fait Thonneur de m'envoyer. Je vous félicite, Monsieur, de rire avec grâce; nous avons perdu en France ce talent que Voltaire a laissé dans votre pays.

Recevez, Monsieur,'je vous prie, avec mes remerciements les plus empressés, l'assurance de ma considération très

distinguée.

Au même.

Genève, 12 juillet 1831.

J'ai déjà lu. Monsieur, une partie de vos descriptions poéti(|ues. Vous avez peint avec vérité les beaux paysages suspendus autour de votre berceau.

Je vous remercie infiniment. Monsieur, d'avoir mêlé mon souvenir au souvenir de votre patrie. Les Muses sont hospitalières et il suflit d'être un suppliant pour trouver asile à leur foyer et protection à leurs autels.

Encore une fois, ces deux billets ne renouvelleront assurément pas Tidée que nous nous formions de Chateaubriand. Mais ils nous prouveront une fois de plus qu'il savait remercier avec infiniment de grâce et d'esprit, et que, dans les moindres lii;nes tombées de sa plume, on retrouve, avec le grand air du gentilhomme, le style éclatant du poète.

Lt.» lirUuJi Musf'um possède trois pièces maaiu* < rites signées (Uiateauhriand. Les deux premières ne sont évidemment pas de l'auteur du Génie du HhriMianistnc. Elles font partie de la correspondance de Thomas Pelliam, second comte de Chicliester (Pelham Pajuns, Corre$pondence of Thomas Polham, !?"" A'rtr/ of Chichester. 1776-1836 y vol. A7, oct. ISOi'l'eh. 180$. Additlonal, 33, 110. f. 313; — vol. XII, march-aug. 1803; f. 103-103. Adflilional, 33,1 H) AIg sont deuxlongues requêtes, — [)eut rtn» d'un parent de (Chateaubriand, — datées dn :{0 décembre 1802 et du 1" avril 1803, écrites d'un style souvent incorrect et d'une orthographe plut<H douteuse, et adressées à milord Pelham, à la charité duquel on fait très vivement appel. Elles sont Tteuvro d'un émigré français qui a épousé une Anglaise et qui sollicite quelques secours pour empêcher sa femme et ses deux enfants de mourir de faim. L'écriture est petite, nette et pleine. Ce n'est point là le signalement de Chateaubriand, qui d'ailleurs était en France à cette époque. — Mais la troisième est une lettre autographe de Chateaubriand à son secrétaire, H. Pilorge. Elle n'est pas signée; mais l'écriture est aisément reconnaissable. Au dos, il y a un cachet de cire rouge, aux initiales F. (^. surmontées d'une couronne. Le timbre de la poste porte : Genève, 9 octobre 1831 . Je suppose que le fragment dont il est ici question est

une lettre à M, de Béranger qui figure au tome I, p. 219, de Paris ou le livre des Cent et un (Paris, Ladvocat, 1831 à 1834, 15 vol. in-8°).

A Monsieur Monsieur If. IHlorgc

Rue d'Enfer, n° 84

à Paris.

Samedi, octobre 1831.

Ceci, mon cher Hyacinthe, est pour vous dire d'abord que nous partirons jeudi prochain, 13, au lieu de lundi 17. Nous serons à Paris dimanclie 10, pour dîner.

Ensuite, M. Br^ranj^er m'a mandé que Ladvocat avait le duplicat'i et qu'il l'imprimerait dans son recueil qui doit paraître le 1;'). M. Ballanche m'écrit de son côté à ce sujet, et sur une observation de M. de La Touche, je me détermine à rayer ces mots : car si dans r anarchie de la nouvelle école vos sujets sont ^ voire slyle n'en est pas (dans la

phrase que je coupe ici de votre manuscrit). Il restera un sens complet, et je ne me ferai pas de querelles avec les romanti(iues. Gourez donc chez Ladvocat et, s'il en est encore temps, rayez les mots. Au surplus, il est assez douteux que son Recueil paraisse le 15; vous le connaissez. Dans tous les cas, comme j'arrive le 16, s'il retardait sa publication de deux fois 24 heures, je reverrais les épreuves. Cela vaudrait encore mieux.

Vous voyez que je ne recevrai aucune de vos lettres ici. J'espère que vous avez remis le manuscrit à M. Le Normant. J'apporte quehiues phrases à ajouter aux épreuves. J'écrivais encore avant de partir. Mme de Ch. est fort souf-

l. Ici, lin mot qu'on n'a pu déchilTrer. Je ne suis pas sûr non phis d'avoir bien hi « M. de la Touche • (on sait que l'écriture de ('JialiMiibriand est l'une des plus difficiles à lire que l'on connaisse). — « Vos sujets sont , voire style ri'en est pas »,

est écrit entre les deux lignes, au-dessus de ; « dans Vanarchie de la nouvelle école ».

frante; birn dt»s rliosrs à tous les iimis. Dites à M. de H»''rani:(;r qiu\i«' lui i)orto rai inoi-m']t>nic ma réponse à sa It'ltn».

(lirilish Mnse}(fn^ Miscellaneous Àutograph Letters^ 1584iSlUi. AddUional 2t>,:}20, f. 27.)

La Correspondance do Béranger (Paris, Per rotin, 18f)()) ne contient pas seulement quatre lettres (le (Chateaubriand, comme le dit M. Edmond liirc dans Y Introduction de son livre : elle en contient sept". Et puisque de ces sept lettres, M. Biré n\a (TU devoir en reproduire que deux, et que, d'autre part, la Correspondance de Béranger n'est plus en cours de publication, je pense qu'on lira avec plaisir la lettre que voici :

(Jenève, !(> septembre 1832.

Voire Icltre du 19 août, Monsieur, me parvint à Luceme il y a une douzaine de jours; on avait négligé de me l'envoyer sur I(î champ. Je courais alors les montagnes : j'étais allé voir si à Lugano, à Constance, à Zurich, je trouverais Texil propre à l'achèvement de mes Mémoires. Il me faut de la lihi'rir» et du sohiil, deux choses qui vont rarement ensemble. Quand les murs et la charpente de mon édiftce

1. Ici, un (h'faut dans le papier : les syllabes entre crochets sont une conjecture.

2. Ces lettres »i Béranger sont datées du 27 avril 1830 (t. I, p. 407); Paris, 14 septembre lS3i (t. Il, p. 54); de Genève, 24 septcuihiv. 1<S31 (p. 5i)); de Genève, 24 septembre 1831 (elle a élé publiée par M. Hirc, p. 71-7'.); Corresp. de Béranger, t. II, p. 60- ().")); de Paris, 10 août 1S32 (t. II, p. 8"J-9i) : elle a été publiée par M. Biré qui la date du 7 août, p. 148); de Paris, 1" février 183i (p. 114).

seront élevés, que je ne serai plus obligé de traîner après moi les immenses matériaux de mon travail, alors j'irai peindre mes intérieurs en Italie, où j'attendrai la mort que j'ai toujours singulièrement aimée. Je pense comme vous, monsieur, que la dernière transformation du christianisme s'accomplit avec la transformation de la société; mais j'ai peur que la France ne prenne la vanité pour l'égalité, l'amour-propre pour l'amour social, et que par cette raison elle n'immole sans cesse la liberté à l'envie. Son génie militaire lui fera préférer aussi le niveau d'un seul au niveau de tous, et le despotisme à la démocratie. Elle s'enivre de sang comme de vin, et sa tête n'est pas aussi forte que son cœur est grand. Son intelligence est supérieure; mais ses passions sont petites, et peut-être trouvera-t-elle la décadence dans le perfectionnement de sa civilisation.

Mais que vous dis-je là, monsieur? Que me fait tout cela à moi qui ne suis plus Français que de nom, et homme (jue d'une vie qui touche à son terme. Je suis toujours désolé d'être né, et vous sentez que les choses que votre politesse me promet après moi font peu d'impression sur un esprit ainsi disposé. Ce qui redouble mon supplice de vivre, c'est de me sentir plus jeune que jamais au moment où j'ai un pied dans la tombe. Vous, monsieur, chantez sur des tombeaux, comme vous le dites avec tant d'éloquence, dans votre lettre, et sur un berceau qui contient do si grandes destinées. Si je me trouve dans un de vos refrains, il faudra bien que bon gré mal gré je vive avec vous. Si vous vous étiez un peu moqué de moi, mes chances (rimmortalilé s'accroîtraient encore; mais n'allez pas me l»rondre au mot. Je me contente de vos éloges, et surtout (le votre amitié. Vraiment, monsieur, je ne sache pas deux hommes (jui aient suivi deux routes plus opposées et qui étaient mieux faits pour voyager ensemble. Passez-moi cette bouffée d'aniour-propro.

J'attends vos dernières chansons avec la plus vive impatience et (juelquefois^une lettre de vous pour me consoler dans mes montagnes. Puisque vous êtes chrétien, faites œuvre de charité.

J'ai Inné ici un appartement pour un an. J'espère que Tannée prochaine mes Mémoires seront assez avancés

280 CHATEAmniAND.

pour levt'r mes tontes ot aller chercher le tombeau de Virgile. Croyez, Monsieur, à mon admiration la plus sincrrc ot à un atlarlioinont qui o^'alo mon admiration.

(Correspondance de Ih^rnnfjer^ t. II, p. 97-98.)

La lettre qui va suivre, adressée par Chateaubriand il un ami inconnu après un voyage en Suisse où il avait vu la reine Ilortense, a été publiée par M. de Hiclieinond dans le Bulletin da Comité (les travaux historiques et scientifiques (Section d'histoire, d'arcliéologie et de philologie), année

Genève, 22 septembre 1832.

Voici un(; longuo, spirituelle et éloquente lettre de vous; oui, oloquonto dans la première page, à propos de l'idolo ' ; mais vous lui pnHoz votre amour et cela embellit. J'ai vu la famille de cette idole, elle s'est empressée autour de moi. Je ne puis rien ; je dois mourir fidèle, aimé ou non, avec ou sans espoi'ance.

Je ne [>uis rire avec vous des Saint-Simoniens; quarante escogi'ilTes à table, masqués en chevaliers et en moines, me font horreur; qu'il y ait parmi eux quelques hommes de talent et d'honneur, les dupes sont partout. Mais élargir la prostitution sous le prétexte de la détruire ; voler le l)i(;n d'autrui en prétendant le rendre à la société ; établir lo despotisme sous le nom de liberté; des fripons, des libi'rlins, des imbéciles et des femmes folles peuvent seuls donner dans ces turpitudes philosophiques,

1. M. (le Richemond met ici en note : « L'idole dont-il s'agit ici doit cire l'idole des ïambes de Barbier, c'est-à-dire Napoléon. »

Je suis de votre avis sur le voyage d'Autriche ; cela me semble l'abdication de Henri V; il en appellera un Jour s'il a l'épée du Béarnais. Vous verrez cela, vous; moi je ne le verrai pas; je m'en vais. Je ne suis point suivi, point adoré en Suisse, et d'ailleurs qu'importe? Aux vieux autels le culte n'est pas long. Je suis enfermé pour achever mes Mémoires, qui ne paraîtront qu'après ma mort. Ces Mémoires finis sur terre libre, mon projet est de m'ensevelir en Sicile ou dans le royaume de Naples. Je suis fatigué de vivre et du bruit : je méprise souverainement l'espèce humaine. La France s'est mise en boutique; eh bien ! qu'elle vende à l'étranger la gloire de saint Louis et de Napoléon; qu'elle trinque le soir son déshonneur avec le convive qu'elle a élevé sur le pavoi des chiffonniers! Je ne boirai pas à cette coupe, j'irai chercher le soleil, le silence et l'oubli. Souvenez-vous d'adorer ma divinité sur ma tombe.

Adieu.

Ne parlez de moi ni peu ni prou avec personne : je n'en vaux pas la peine.

La lettre que voici a été retrouvée avec cinq autres lettres par M. Paul Ginisty dans des papiers de famille, et publiée par M. Ch. Revert dans la Vie littéraire du 13 janvier 1876. Deux de ces lettres étaient connues ; et toutes deux d'ailleurs n'en formaient qu'une, adressée à Armand Carrel, le rédacteur en chef du National, et que le journal de Carrel a publiée dans son numéro du 23 mars 1833. M. Biré a réimprimé dans son livre la première partie de cette lettre, et M. Louis Thomas, dans le Mercure de France de décembre 1903 (p. 589-590),

le post-scriptum. Les quatre autres lettres, je crois, étaient bien in(Mlites.

A Mme la Cumlnssp de Caumont^ à Versailles.

Paris, ce 2 mars 1833.

Je nw s»'ns, madame la Comtesse, infiniment honoré de vos félicitations «lu coin du feu; mes infirmités remercient l<\s vôtres, si tant il y a que vous soyez aussi souffrante quo vous le dites. Pardonnez-moi ce doute, c'est la vivacité (*t la grâce de vos expressions qui Ta fait naître en moi.

Afijruez de nouveau, Je vous prie, madame la Comtesse, mes remerciements sincères et l'hommage de mon respect.

Les deux lettres suivantes ont la même provenance :

A M. IJélrami, à Paris.

Paris, 3 mars 1833.

Le nouveau témoignante de votre estime, monsieur, m'est extrêmement précieux. Le triomphe que j'ai obtenu n'est pas le mien, c'est celui de la ' des libertés publiques. Je crains, Monsieur, que ce monde transatlantique que vous avez vu et si bien dépeint ne touche lui-même à quelque catastrophe comme l'ancien monde : nous arrivons à une épo(iue de transformation sociale ; nous semons péniblement; l'avenir seul recueillera.

A une destinataire inconnue,

Paris, ce 2i mars J833.

II y a en effet, madame, une variante au couplet dont vous avez la bonté de vous occuper; mais je n'ai plus la romance

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