Ici, un mot illisible
et, heureusement pour mon amour-propre, je l'ai oubliée. Je no saurais trop. Madame, vous remercier de votre extrême obligeance, et je vous prie d'agréer l'hommage empressé de mon respect.
Les deux lettres qui vont suivre ont été découvertes par moi à la Bibliothèque Nationale, à Paris. Elles font partie d'une Collection de lettres originales de différents j)crsonnag es du XVIII* et surtout du XIX^ siècle provenant de la succession du libraire Lefêvre ^ : les destinataires n'en sont pas indiqués ; mais elles sont signées, et il est facile d'y reconnaître la grande écriture de Chateaubriand.
Paris, 9 mars 1833.
Je n'ai jamais été si tenté de ma vie. Conjurer d'une manière si aimable une vieille bâte comme moi! J'ai besoin de mes quarante ans de vertu pour résister à cette double attaque de votre beauté et de votre muse; encore Dieu sait comme je m'en tire! J'ai passé le temps où le bonheur s'apprend par i espérance. Qui a dit cela? Hélas! je ne sais point; je ne sors plus; je ne vis plus. Si je dure jusqu'à l'hiver prochain, je compte déposer mes trois cheveux noirs sur Tautel des Parques, afin qu'elles ne se donnent pas la peine de les couper, et je prendrai mon rang parmi les plus anciennes perruques de votre connaissance. Que votre jeunesse ait pitié de mes catarrhes, rhumes, rhumatismes, gouttes et autres. Soyez, Madame, je vous en supplie, aussi indulgente que le jury ; en me privant du bonlieur de vous voir et de vous entendre, je suis plus malheureux que coupable.
1. MdfUKcrits frani'ais, nouvelles acquisilionSy n" 1302, p. 135- WV.) «lu Urcueil.
Paris, 6 octobre 1834.
Quoi(iii<' vous ayoz trartlr l'anonyme, Monsieur, perlurllcz-nioi (lo vous reniorcior de rarticlc obligeant que vous m'avrz fait riionucur do consacrer à mon pauvre Mof/sc. Votre rrilitjui* polie (ît spiriluelle augmente le prix ih' vos «''loi^'cs. 4o n'ai, Monsieur, qu'une observation à soumettra à votre justice.
A la formation du ministère du août i829, je ne perdis point mon ambassade; je donnai ma démission :1e roi Charles X ne voulait pas l'accepter. Tous les journaux, et je crois m<>me le CoiiHitutionnel, me félicitèrent, dans le temps d'avoir sacrilié à la liberté menacée une position politique (|uo mon malheureux ami le Prince de Polignac me conjurait de garder. Des personnages exerçant aujourd'hui de hautes fonctions dans le gouvernement me complimentèrent; j'ai leurs lettres. Il m'en coûtait non de retomber d'une grande fortune dans les embarras ordinaires de ma vie, mais d'abandonner la seule place que j'aie jamais regrettée. Je remplissais un devoir en donnant ma démission dans l'intérêt de mon pays, dans l'intérêt même du parfait honnête homme que ma retraite pouvait éclairer sur l'état de l'opinion; cependant je n'en renoneais pas moins à deux choses qui sympathisaient avec mes izoûts comme avec mes années, la royauté des ruines de Home, et le patronage des arts : c'est. Monsieur, un sacrifice dont je ne veux pas perdre le mérite auprès de vous.
Agréez de nouveau. Monsieur, je vous prie, mes remerciements les plus sincères et l'assurance de ma considération très distinguée.
En 183i, au moment où Chateaubriand, avec le concours ou la roniplicitc des principaux critiques en renom, organisait autour des Mémoires (f Outre- Tombe la savante « réclame » que l'on sait, Buloz lui écrivit pour lui en demander quelques pages
inédites. Chateaubriand lui répondit par la lettre que voici, et que Buloz s'empressa de publier dans la Renne des Deux-Mondes en tète de la Préface testamentaire, en y joignant une note qu'il y a lieu de reproduire, elle aussi : les deux « documents » suffiraient à prouver, s'il en était besoin, que Sainte-Beuve n'a point été obligé, pour écrire son article sur les Mémoires, de prendre des notes (( sur ses manchettes », pendant les lectures do TAbbaye-au-Bois ; Chateaubriand a dû être trop heureux de lui ouvrir sa porte et de lui confier son manuscrit.
A M. le directeur de la Revue des Deux-Mondes.
Paris, ce 10 mars 1834.
Monsieur,
J(* rerois la lellre ([ue vous avez bien voulu m'écrire, et par huiuelle vous avez la bonté de me demander la Préface testamentaire de mes Mémoires, A présent que M. J. Janin a fait connaître avec tant d'éclat, de talent et d'obligeance l'existence de ces Mémoires, mon travail n'étant plus un secret, aucune raison ne s'oppose à la communication du nuinusciit de la Préface : j'ai donc l'honneur de vous l'envoyer.
Ai^'réez, je vous prie, Monsieur, Tassurance de ma considération très distinguée.
[Revue des Deux-Mondes du 15 mars 1834.)
1. " Kn insérant avec reconnaissance la préface que l'ilUislre cirivain veut I>ien nous communitiuer, nous sommes sur «réveiller assez puissamment latlention de nos lecteurs sur ce beau el grand travail, que tous ceux qui l'ont entendu s'accor-
286 CIIATKAUBRIAND.
La lettre qu'on va lire a été publiée par la Vie lifh'raire du Ti janvier I87r>.
.1 .)/////' lieisel^ à Paris,
Paris, 2 mars 1837.
Il ««si oxtiviin'iin'iil (lirtioilo, Madanio, de distinguer entre ](>s rtiinpIiiiKMits <»rdinaires <iifon adresse à un succès et l<»s srntiiiH'nts qui s«mt dictes par la sincérité du cœur; ceux «|u«' vous voult'z bien nrexprimer sont de la dernière esp«'M'«' et J'en suis louché plus que je ne puis vous le dire. Je <l«'vrais pnurlant, Madame, me plaindre un peu de cette fjlnire étcrui'Hti qui» vous voulez bien m'altribuer; mais Connue dans ceit*' louîmue v<»us enveloppez le souvenir de madainiî volrr lille, i-ela mole le courage de repousser une louante non mérilée.
Auriez, Madaîiie, j«' vous prie, mes remerciements empressés etlhomma^r' de mon respect.
Dans un livre trop peu connu, V Histoire des idres littéraires en France au XIX"" siècle et de leurs orijjines dana les s/ècles antérieurs^ par Alfred jMichiels (i*' édition très augmentée et continuée jusqu'en I8(il, 2 vol. in-8% Paris, Dentu, 1863), on
denl à reconnaître comme le jdus imporlanl et le plus achevé d'un génie si fécond rn (euvres. Nous espérons au reste en (lonnrr bientôt une plus ample idée par l'organe d'un de nos collaborateurs qui en a une exacte et complète connaissance. »
(N. du D.)
trouve une lettre fort intéressante de Chateaubriand. L'existence m'en avait été signalée par quelqu'un dont les historiens littéraires ne déploreront jamais trop la perte si cruellement prématurée, notre pauvre ami Joseph Texte. Le livre contient tout un cliapitre (t. I, liv. II, chap. u) sur la Restauration catholique des pre^nières années du X/X"" siècle, et sur le Génie du Christianisme', et le cliapitre se termine par cette note : « Cette appréciation générale, écrit Michiels, que tout le monde a depuis lors adoptée (il tenait beaucoup à ses droits de priorité), parut neuve à Chateaubriand lui-même quand je l'imprimai pour la première fois : la lettre suivante, qui me fut adressée par lui, sans que j'eusse Thonneur de le connaître, le prouve péremptoirement. »
Paris, 8 février 18 il.
J'ai lu, monsieur, avec une extrême reconnaissance, non l);is votre article, mais votre bel et savant ouvrage sur le Génie du Christianisme. Tous les défauts que vous reprochez à mon travail s'y trouvent en effet et je les traite plus sévèrement que vous dans mes Mémoires. Du reste, depuis l'époque de la publication du Génie du Christianisme, j'ai mille fois combattu dans mes divers écrits les erreurs sur les arts et sur les principes dans lesquelles j'étais tombé. II restera pourtant vrai que j'ai posé les premiers fondements de cette critique moderne que tout le monde suit aujourd'hui, en montrant ce que la religion chrétienne a changé dans les caractères des personnages dramatiques cl dans les descriptions de la nature, en chassant les dieux dos bois. Co sont là deux résultats dont je me contente, moi (|ui n'ai aucune prétention à la critique. Je crois aussi avoir porté un rude coup au voltairianisme, et, si cela est,
288 CIIATKAUIUUAND.
j'aurai nTidu un i^raml service à la société. Au surplus, mnnsiour, je ine permets de causer avec vous, comme vous avez eu la bonté de causer avec moi dans votre artirle : revenu de touf, je n'attache aucun prix à ce que j\'ii fait, ni à ce que je pourrais faire. Les éloges me font toujours un très f;rand plaisir, parce que, tout vieux que je sui^, je suis homme; mais très sincèrement je ne crois pas les mériter. La foi me manque en toute chose, excepté en relifîion : voilà pourquoi les volumes de critiques aux(juelles j'ai été exposé ne m'ont jamais blessé, parce (pH' je me suis toujours dit : « On a peut-être raison. »
Vous, monsieur, vous maniez la critique avec tant de sûreté et de grâce, que je n'aurais à me plaindre que de votre indulgence. Agréez, je vous prie, avec mes félicitations, mes remerciements les plus empressés et l'assurance de ma considération très distinguée.
ClIATEàUBRlAND.
(Alfred Micliiels, llist. des idées Utt, au XIX^ sièclCy 4« éd.,
La lettre qui va suivre, adressée par Chateaubriciiid au Prince Louis-Napoléon-Bonaparte, a été publiée par les soins du Prince-Président lui-même dans le volume intitulé Iltsloire complète de Napoléon Bonaparte, président de la République fran-raise, ornée de son portimt avec une lettre auto-' graphe du Prince, et contenant en outre des lettres de Chateaubriand, Odilon liarrot, George Sand^ Béranger, etc. (I vol. in-l8, Paris, Pick, 1850, p. 184). Louis-Napoléon avait publié en 1844, sur YKxlinction du Paupérisme, un livre qu'il avait envoyé à Chateaubriand, (^est à cet envoi que Chateaubriand répondit. On pourra rapprocher sa lettre des lettres échangées entre le grand écrivain
d'une part et la reine Hortense et le prince Louis- Napoléon d'autre part, sous la date des 15 octobre, G novembre 1831, 4 et 19 mai et octobre 1832, et qui ont été recueillies par Chateaubriand lui-même dans les Mémoires d' Ou Ire- Tombe (édition Biré^ t. V, p. 580-384, 593). M. Biré a reproduit deux des trois lettres de Chateaubriand dans son volume sur les Dernières années de Chateaubriand {p, 121- 122; 150-151). Il n'a pas recueilli celle-ci :
Prince,
Au milieu de vos infortunes, vous avez étudié avec autant de sagacité que de force les causes d'une révolution qui, dans l'Europe moderne, a ouvert la carrière des calamités royales. Votre amour de la liberté, votre courage et vos souffrances, vous donneraient à mes yeux tous les droits, si, pour être digne de votre estime, je ne devais rester fidèle au malheur d'Henri V, comme je le suis à la gloire de Napoléon.
Qu'il me soit permis, Prince, de vous remercier de l'exlrème honneur que vous m'avez fait en citant mon nom dans votre bel ouvrage. Ce précieux témoignage de votre souvenir me pénètre de la plus vive reconnaissance.
Je suis avec un profond respect. Prince, votre très humble et très obéissant serviteur.
QlATEAUBRIAND.
Paris, 15 juin 1844. r
La lettre que voici, adressée à Mme Ilamelin, et dont la signature seule est autographe, a été publiée par la Nouvelle Revue rétrospective (juillet-décembre 1898, p. 266-267).
Paris, le 11 décembre 1844.
(irand merci do votre billet de la me Blanche; ne vous mettez plus en peine de moi, excepté de mon amitié pour vous. Ces nouvelles indignités de la Presse ne me font rien. Je laisse passer et Je ne m'embarrasse pas de gens qui veulent voler jusqu'à mon cercueil. Ne riez pas de moi; je suis sincère. Je n'ai jamais rien affecté. J*ai eu de jeunes faiblesses; elles sont maintenant passées. Je suis en face de mes vieux ans qui me regardent; cela n'est pas très amusant. J'aimerais mieux vous revoir» mais, quand je vous reverrais, que vous dirais-je?
Savez-vous que votre ancien ami m'a cherché, avant de mourir? Voulait-il s'appuyer sur moi, ou voulait-il me donner le bras pour faire la dernière enjambée? Hélas! je suis réduit, maintenant, à prier, en attendant les dernières prières que l'on voudra bien m'octroyer!
Vous voyez que je ne puis plus écrire, et que je suis obligé d'employer une main étrangère. Nous avons vu de meilleurs jours, de plus grands jours. Je suis, maintenant, tout ratatiné. Si vous me voyiez, par hasard, vous ne me reconnaîtriez pas
Adieu ou bonjour, eonime vous voudrez. Si vous avez eu des inimitiés, dans votre vie, oubliez-les. Que votre colère, surtout, ne tombe jamais sur moi. Respectez un homme qui vous est si dévoué. C'est (jnelque chose que le dévouement. Dans une ame bien née, il survit à tout. II remplace les jeunes années, et l'on peut se faire des illusions. Aimez-moi toujours comme quand vous veniez me chercher aux Affaires étrangères. Je suis au moment d'aller retrouver, dans quelque coin isolé, la grande affaire de tous les hommes.
Tout h vous et à toujours.
La lettre que voici est extraite du manuscrit 12454 de la Bibliothèque Nationale. Elle n'est pas
autographe, et ni la date, ni le destinataire ne sont indiqués. Mais je ne crois pas me tromper en la datant d'avril ou de mai 1845 et en affirmant qu'elle a été adressée au comte de Chambord, à Venise. Il y est fait évidemment allusion au voyage que, sur la demande du prince. Chateaubriand, malgré ses infirmités, avait fait à Londres en novembre 1843. « J'habite maintenant, écrivait-il de là à Mme Récamier le 26 novembre, l'appartement que Mme de Lévis m'avait préparé par ordre chez le prince, qui arrive demain. » « Au printemps de 1843, écrit encore l'auteur des Souvenirs et Correspondances tirés des papiei^s de Mme Récamier, M. de Chateaubriand voulut revoir une dernière fois son jeune roi. Il se rendit donc à Venise à la fin de mai, et passa quelques jours auprès de M. le Comte de (ihunibord. » Si notre conjecture est fondée, il y aurait dans ces lignes une légère inexactitude : ce n'est pas, à proprement parler. Chateaubriand qui, spontanément, « voulut revoir son jeune roi » ; c'est au contraire son jeune roi qui « voulut revoir une dernière fois » Chateaubriand, et qui à ce sujet lui aurait « agréablement » exprimé « son bon plaisir ». Ceci dit, laissons parler Chateaubriand :
^ Monseigneur,
Quand vous aurez parlé, je serai à vos ordres : il ne me nianque qu'une chose : la santé. Mais peu importe : n'avezvous pas déjà ^ daigné me donner Thospitalité sur mon lit
1. F" 44. — En tèle, un premier « Monseigneur >», de récriture (le (;!liatoaul»riand.
•2. «• Déjà •• a clé écrit après coup dans l'inlerligne.
i\o. (li)uleur î\ Londres? Co ne sont pas mes années qui <oiu[)l('nl : c.o sont les vôtres* : or vos heures* ont le li*ini»s (l'altt'ndro : vous descendez de cette race de saint Louis dont i.i source est au ciel, auprès de ce Dieu qui est [)a lient iwirec ({u'il est éternel : Palicns quia seternus. Vous 1 avez senli, Monsei«,Mieur, à la manière dont vous vous' joue/ avec vos ^^randeuis passées. Vous me parlez agréal)loinent de votre bon plaisir. Ce bon plaisir est tout puissant sij^Miilié du fond de l'adversité.
Je suis avec le plus profond respect*,
Monseigneur,
le plus humble, le plus obéissant ^ et le plus dévoué de vos serviteurs.
Madame de Chateaubriand demande la permission de uKîttre avec ses remerciements son profond respect aux l>ieds de Monseigneur.
Les dépôts publics et les archives privées surtout sont encore très riches, croyons-nous, en lettres inédites de (chateaubriand. Mais ce ne sont pas les seules sources de la correspondance du grand écrivain. « Une autre mine, peut-être la plus riche de toutes, écrit avec raison M. Biré, est celle des collections d'autographes. Et il signale les soixante-
1. « Ce sont les vôtres • a aussi été écrit après coup, et dans l'interligne.
2. « Heures » est écrit dans l'interligne; on avait d'abord écrit, puis elTacé « jeunes années ».