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Mémoires dOutrc^Tomhe, édition Biré, t. III, p

seul service que Chateaubriand ait rendu à Victor Hugo. Celui-ci, en lisant la belle page de la brochure De Buonaparte et des Bourbons dont il s'inspire, a retenu certains mots, certaines images dont il n'a pas encore trouvé l'emploi, mais dont la valeur poétique ne saurait lui échapper; ces expressions {escadrons, fantômes, solitudes) sont restées et flottent pour ainsi dire dans sa mémoire de poète; et le moment venu, il les retrouvera, il les reprendra, il en utilisera, il en développera la puissance suggestive; elles viendront comme d'elles-mêmes s'insérer dans la trame du développement poétique :

La solitude vaste, t*pouvantablo à voir...

Ces fantômes prenaient leurs fusils...

D'horribles cscadronSy bataillons d'hommes fauves...

Enfin, Victor Hugo n'a eu garde de laisser perdre le beau mouvement antithétique : « Et lui, au milieu de sa cour, paraissait gai... » Seulement, il s'est empressé de le transposer d'un mode dans un autre, et d'un mouvement oratoire, il a fait un mouvcmeni }wé tique :

El lui, chêne vivant par la hache insulté...

Il y a, il est vrai, entre les deux morceaux une diiïérence essentielle : le Napoléon de Chateaubriand, au milieu de tous ces désastres, n'a « pas un regret, pas un mouvement d'attendrissement, pas un remords, pas un seul aveu de sa folie »; le Napoléon de Victor Hugo, au contraire, « comprend qu'il expie quelque chose peut-être ». Mais

110. sorait-ro pas rotto insensibilité presque monstrueuse» (juo Trloquent pamphlétaire prête à TEmptM'our, qui aurait inspiré au poète Tidoe maîtresse (i(i son porme? (llelte insensibilité, il n'a pu radniettrc : non, il n'est pas vrai, s'est-il dît, que Napoléon n'ait pas eu « un remords ». Soit : mais remords de quoi crime?... Et voyez-vous, si notre conjecture n'est pas dénuée de toute vraisemblance psycliolo«,Mquc, voyez-vous naître, et germer, et se développer peu à peu dans l'esprit du poète, la pensée qui va servir à relier entre elles les différentes parties de son œuvre *? En sorte que Hugo, — et nous j)ar conséquent, — nous devrions à Chateaubriand non seulement certains détails sînf^uiierement expnvssifs de l'un des plus beaux fragments épi([ues que nous ayons dans notre langue, mais encore la conception même de l'œuvre.

I. IV.nl-(Hre aussi les propos que Chateaubriand met dans la l)()ueh(^ (les « Ti^^ellins », les détails qu'ils donnent sur les soins, (l'aillours louchanls, dont on a entouré la retraite de TEmpereur, |>cut-être ces quehpies lignes, transposées par Timagination plus bienveillante (lu poète, lui ont-elles inspiré ces vers (pii (',x|)rimpnt si bien la fidélité inébranlable des vétérans de la grande armée :

Tandis (iiioivirouimnt sa tonto avec ainour^ Voyant son «mhnî alhîr et vtMiir sur la toilo, Ceux qui rostaient, croi/ant toujours à son étoile^ Accusaient le destin do lèsc-majcstn...

J'ai d'ailleurs (pielque idée ([ue ces vers ont été suggérés à Hugo par ces ligues des Mémoires (VOuIre-Toinbe : « Ils (les ofliciers) se réunirent sous la fenêtre de Bonaparte; elle était sans volets et sans rideaux : on en voyait sortir une. lumière, tandis que les officiers restés en dehors étaient plongés dans l'obscurité. Napoléon était assis dans sa chétive chambre, la tète abaissée sur ses deux mains... « (Édition Biré, t. UI, p. 31 i.)

La brochure De Duonajoarte et des Bourbons n'est pas d'ailleurs, — et je l'ai déjà laissé entendre, — la source unique à laquelle Victor Hugo ait puisé pour sa description de la retraite de Russie. On en peut signaler une autre, et cette autre source est encore une source « cliateaubrianesque ». Chateaubriand, en effet, a raconté ailleurs, et plus longuement, la lamentable déroute de la grande armée. C'est au second livre de la troisième partie des Mémoires cV utre-Tombe , J'en détache les lignes suivantes :

Le 6 novembre (181*2) le thermomètre descendit à dixhuit degr(''s au-dessous do zéro : tout diaparaît sous la blanclicur univcrsellf'. Les soldats sans chaussures sentent leurs pieds mourir; leurs doigts viohitres et roidis laissent écliapper le moustjuetdont le toucher brûle; leurs cheveux se hérissent de givre, leurs barbes de leur haleine congelée; leurs méchants habits deviennent une casaque de verglas. Ils tombent, la neige les couvre; ils forment sur le sol de petits sillons de tombeaux... On ne s'était pas reposé sur le sol nu que des hurlements de Cosaques faisaient retentir les bois,.. Quelques survivants partaient; ils s'avançaient vers des horizons inconnus,.. D'autres se couchaient sur la terre, s'endormaient : un peu de sang sortait de leurs narines, et ils mouraient en dormant. Des milliers de soldats périrent... Sur quarante mille hommes, je ne crois pas quil en soit échoppé trois mille... On vit en un instant une masse profonde, large et confuse dliommes, de chevaux et de chariots assiéger l\^troite entrée des ponts qu'elle débordait. Les premiers, j)oussés par ceux qui les suivaient, repoussés par les pontonniers, ou arrêtés jïar le lleuve, étaient écrasés, foulés aux pieds, ou précijiités dans les glaces que charriait la Héiésina '...

\. Mémoires d'Outre-Tombe, édition Biré, t. lU, p. 320, 322, 323.

P(»ut-(Hre ici rinspiration paraît-elle moins évî- <l(>ntc ([ur tout à riioure. Cela tient sans doute à ce qiip llii«i:o n''suine, concentro en général, au lieu (h» (léveiopjKT, rt que tout en conservant Tidée, il roiuanir (lavaiitajjre la forme. Et cependant, il me sonibli^ bien qu(> la phrase « tout disparait sous la hiancheur universelle » a suggéré le vers :

Après la plaine blanche une autre plaine blanche^

et peut-être ceux ci :

Lt' cif'l faisait sans l)ruit avec la neige épaisse Pour ct?tte innnenso armée un immense linceul.

I^a phrase : « Ils tombent, la neige les couvre; ils l'ormonl sur le sol de petils sillons de tombeaux n a visiblement été traduite par ces deux vers admirables :

On pouvait, à des jdis qui soulevaient la neige Voir (juc «les régiments s'étaient endormis là.

Il me paraît fort probable aussi que les vers :

... Sur le verglas, en des lieux inconnus.

On n'avait pas de pain et l'on allait pieds nus

sont une réminiscence directe de ceci : « Ils s'avançaient vers des horizons inconnus.,. Les soldats sans chaussures sentent leurs pieds mourir; i» et j'ai dit plus haut de quelle ingénieuse combinaison le dernier v(u*s était vraisemblablement le résultat. La phrase sur « les hurlements des Cosaques » a dû, j'imagin(î, faire lever devant les yeux de Hugo

une image précise, détaillée et complète qu'il a magnifiquement exprimée, en empruntant d'ailleurs quelques autres traits à Chateaubriand (les mots fantômes, escadrons, par exemple, qui sont dans la page de Diionajoarte et des Bourbons) de la manière suivante :

Ces fantômes prenaient leur fusil, et sur eux Ils voyaient se ruer, effrayants, ténébreux, Avec des cris pareils aux voix des vautours chauves. D'horribles escadrons, tourbillons d'hommes fauves.

Les deux phrases (tirées des Papiers de Sainte- Hélène que cite Chateaubriand dans les Mémoires d' Outre-Tombe) y les deux phrases sur les milliers de soldats qui meurent en dormant sont à la fois résumées et amplifiées dans les deux vers :

Qui se couchait mourait...

On se couchait dix mille, on se réveillait cent.

Les détails, empruntés du reste par Chateaubriand à YHisloire de Ségur, sur les douloureuses scènes qui se produisaient au passage des ponts, sont enfin ramassés dans ces deux vers d'une si parlante et vigoureuse concision :

Fuyards, blessés, mourants, caissons, brancards, civières, Oh .s'(/cra,s'ijf aux ponts pour passer les rivières...

Ne «juittons pas encore les Mémoires d'Outre-- Tombe. Au tome IV {Troisième pajHie, liv. V, p. 2:{-28), Chateaubriand a raconté aussi la bataille

(lo Waterloo : il no me semble pas que Hugo lui ait rien emprunté pour le tableau correspondant de V Emulation. Mais plusieurs traits de son Napoléon à Sainte-Hélène lui ont été certainement inspirés par \(i^ Mémoires d'Outre'Tomhe où ce sujet est aussi traité {Troisième fiarlle, liv. V, t. IV, p. 93-H7). Par exemple :

Quand il ferma pour Jamais les yeux, son épée, expirée avec lui, élait couchée à sa yauche.., (Chateaubriand, p. 111.)

l'n jour enfin il mit sur son lit son épée,

Kt se coiiclui près iTellc, et dit : c'est aujourd'hui! (Hugo).

Le manteau (|ue le vainqueur d'autrefois portait aux vastes funérailles de Marewjo servit de drap mortuaire à son cercueil... (Chateaubriand, p. H2.)

On jrlîi le manteau de Marewjo sur lui (Hugo).

Kt probablement l'idée de Marengo fait surgir dans la pensée du poète l'admirable mouvement qui suit :

S(îs batailles du Nil, du Danube, du Tibre, S(î penchaient sur son front...

Kt enfin, je serais bien tenté de croire que c'est d'avoir lu dans Chateaubriand ceci (p. 104) : « Qui dira les pensées de ce Prométbée déchiré mvant par la mort?... » qui lui a donné l'idée de reprendre et do développer l'image, et d'écrire ces vers dignes d'Kschyle :

Il est au fond des mors (jue la brume enveloppe,

Vu roc hideux, débris dos antiques volcans.

l.e destin prit des clous, un marteau, des carcans,

Saisit, pâle et vivant, ce voleur du tonnerre, Et, joyeux, s'en alla sur le pic centenaire Le clouer, excitant par son rire moqueur Le vautour Angleterre à lui ronger le cœur.

Je ne sais si, pour composer quelques-uns des plus célèbres tableaux de son Expiation, Victor Hugo a puisé à beaucoup d'autres sources. Mais il me semble bien que nous avons « capté » là ses deux sources essentielles. M. Edmond Biré qui, comme chacun sait, aime autant Chateaubriand qu'il aime peu Victor Hugo, ne paraît pas s'être avisé du rapprochement que nous avons essayé d'établir entre les textes des deux écrivains : c'est signe, je pense, que d'autres ne s'en sont pas avisés non plus; et peut-être trouvera-t-on qu'il n'était pas inutile de le faire ici. Je me hâte d'ajouter que le génie poétique de Hugo ne sort pas, s^lon moi, et tant s'en faut, diminué de l'épreuve.

Car, qu'importe qu'il imite, ou, si l'on préfère, qu'il se souvienne assez fidèlement de ses lectures? Combien d'autres ont lu, et peut-être su par cœur l'éloquente invective de Buonaparte et des Bour-^ bons, ou le récit des Mémoires d'Oulre-Tombe, et n'en ont pas su tirer le merveilleux épisode de V Expialion\ Hugo, comme Shakspeare, comme Molière, « prend son bien partout où il le trouve » ; et comme il a raison, puisque d'ailleurs c< son imitation n'est point un esclavage » ! Cette fois, d'ailleurs,

il cl trouvé un modrlo di^ne de lui. Poète, et grand poMo vn prose, (llliatetiubriand lui a fourni comme un pronii<?r canevas drjà poiHique de ton, d*allure et «rinspiration, et où les détails frappants, les « motifs » ori^nnaux, les mouvements essentiels sont déjà tout in(ii(jués, et parfois même développés. Hugo survi(Mil, et choisit ; il prend un trait ici, un autre là; et ses matériaux réunis, déposés au fond de sa mémoire, il les repense en quelque sorte, il se les convertit en sang et en nourriture; son imafrination de poète épique et lyrique, de poète visionnaire, se les assimile, leur prête mouvement, couleur et vie. Ici, il rapproche deux faits épars pour en composer une saisissante antithèse; là, une vive épithctc qu'il accoh» à un mot assez vulgaire y met comme une lueur de poésie; ailleurs, ce sont plusieurs idées qui sont ramassées dans un vers vigoureux et concis qui a la densité et le dur poli d'une médaiUe. d'airain; ailleurs encore, c'est une image qui, à peine entrevue et esquissée par son précurseur, est [)ar lui reprise, détaillée, se poursuit et s'achève en une éclatante vision; çà et là, des vers prodigieux d'ampleur sonore et de robuste précision viennent sillonner d'un trait de flamme tout(3 la suite du déveloj)pement poétique et ouvrir sur mille choses de fulgurantes perspectives; à l'appel du poète, les rimes accourent et s'ordonnent; les images se groupent; les différents traits du tableau se composent; la masse s'ébranle enfin, et d'un même mouvement rapide, continu, ailé, tout, réminiscences, imitations, images empruntées ou

originales, tout est emporté, fondu dans le flot • intarissable do cette poésie luxuriante, de cette verve puissante, de cette abondance verbale qui ont fait de Victor Hugo le plus grand lyrique fran çais.

Imiter ainsi, c'est créer encore; et j'imagine que Chateaubriand, qui lui-même n'entendait pas l'imitation d'une autre manière, eût été le dernier à se plaindre d'avoir si efficacement collaboré à l'œuvre du poète des Châtiments.

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