De Buonaparle, etc., éd. originale, p
/)rs chevaux morta; au seuil des bivouacs désolés
On voyait dca clairons à leur poste fjelés,
Hcstt^a debout, en selle et muets, blancs de givre,
(iijllant h.'ur liouclit* on pierre aux trompettes de cuivre...
L«*s tçnînailiers, surpris d'être tremblants,
Marchaient iM'nsifs, la y lace à leur moustache grise,..
On n avait pas de pain, et Ton allait pieds nus.
(Ai n'étaient plus dos cœurs vivants, des gens de guerre,
C'était un rôve errant dans la nuit, un mystère,
Une procession d'ombres sur le ciel noir.
La solitude vaste, épouvantable à voir,
Partout apparaissait, muette vengeresse...
Ces fantômes prenaient leur fusils, et sur eux
Us voyaient se ruer, effrayants, ténébreux,
Avec des cris pareils aux voix des vautours fauves,
D'horribles escadrons, tourbillons d'hommes fauves...
Et lui, chêne vivant, par la hache insulté,
II regardait tomber autour de lui ses branches...
Tandis qu'environnant sa tente avec amour.
Voyant son ombre aller et venir sur la toile,
Coux qui restaient, croyant toujours à son étoile,
Accusaient le destin do lèse-majesté.
Lui se sentit soudain dans l'ûme épouvanté...
... ?»apoléon comprit qu'il expiait Quoique chose peut-être, et, livide, inquiet...
Que ce second texte soit, je ne veux pas dire imité, mais très directement inspiré du premier, c'est ce qui me paraît assez peu contestable. Il est d'ailleurs fort possible que Hugo n'en ait pas eii conscience; et, loin d'insinuer que, lorsqu'en novembre 1852, le poète des Châtiments composa son admirable pièce, il avait la brochure de Chateaubriand sous les yeux, je serais bien plutôt tenté de croire qu'il mettait en œuvre des souvenirs de ses anciennes lectures, moins que cela même, d'obscures réminiscences qui, à son insu, se
réveillaient dans sa prodigieuse mémoire. Mais il n'en est pas moins vrai qu'en fait la page de Chateaubriand semble bien avoir fourni à Victor Hugo, avec deux ou Irois détails très précis et fort caractéristiques, le dessin général de son propre tableau^ plusieurs expressions très poétiques et quelques très beaux mouvements. Nous avons souligné au passage dans les deux textes les points de comparaison les plus significatifs. Il nous faut maintenant en venir au détail, afin de nous rendre mieux compte des procédés de travail et d'invention poétique de Hugo.
Très probablement la phrase : « On vit errer six cent mille guerriers, vainqueurs de l'Europe, la gloire de la France », a été ramassée, transposée dans ce grand vers évocateur :
Hier la grande armée, et maintenant troupeau.
Et c'est elle aussi, ce me semble, qui a fourni le « motif » initial de ces vers merveilleux que nous lisons à la page suivante de Y Expiation^ dans la description de la bataille de Waterloo :
Car CCS ilerniors soldats de la dernière guerre Furent grands; ils avaient vaincu toute la terre, ('.liasse vingt rois, passe les Alpes et le lUiin, Et leur ame chantait dans les clairons d'airain * 1
1. Esl-ce que le mouvement de ces vers ne serait pas aussi un êciio de celui qui anime celte page déjà presque épique du
3U6 CIIATEAL'BHIANU.
I/e.\|)ressi()n redoublée dans Chateaubriand : a On les vit errer >;, accueillie, méditée et comme n^for^nM.* par rinia^^nution visionnaire de Hugo, est devenue :
r'rU'iit un p'^ve errant dans la nuit, un mystère, l'n«f prijccs!iioH il'unibressur un ciel noir.
I^a phrase « couverts pour tout vêtement de la peau san«jrlante (te.'i chevaux qui avaient servi à leur
(iétue du Christifuiisme, de telle sorle qu'ils seraient comme le produit, exlrrmuinenl original daillfurs, d'une double inspiralion - clialeaubriaiiesiiiii? »1 • Kniin, de nos jours mâmes et sous nus i»ropri's yi'iix. «.-^t-ce des atiiûes 4iui ont abaissé la cime d>'^ P\ rriii-es et des Alfies. elFrayê le lihin et le Danube, subjn;:iié le Nil. fait trenihlrr le Hos}diore; qui ont vaincu aux eiiaiii]» dt' FliMii'iis et d'Arcule, au\ igncs de Weissembourg et aux pieds des P\ramides, dans les vallées de Pampelune et <lari< les |daines de la Havière ; qu ont mis sous leur joog rAllerihvu'; et Tllalie. le Urabant et Suisse, et les tles de la Hatavie et les iles de la Grèce. Munich et Uome, Amsterdam et Malte, M.iyonce et le Caire? Est-ce <lcs athées qui ont gagné plus de soixarit*- batailles rangées, et pris plus de cent forteresses; qui oui n-udu vaine la coalition de huit grands empires; et fait trt'iithlcr les sowerains des Indes, derrière toutes les soliluiles i\n l'Asie?... • {Génie du Christianisme, i'* partie, liv. VI, chap. V. Édition i)rinceps, 1802, 1. 1, p. 208-270 : je cite Tédition origiuait^, itarre (]ue le texte en a été modifîé dans les éditions ultérieures). Cette page ne figurait pas dans la rédaction primitive du iiénic : c'est Tune de celles que Chateaubriand ajouta eu tout dernier lieu à son livre, peut-être sur le conseil de Fontaui;s ou de Lucien Honaparlc, et pour se concilier les bonnes grâci's du Premier (^)nsul. Peut-être en la citant tout enUëre ai-je alTaibli un peu l'eiret du rapprochement que j*ai indiqué. Mais J'ai voulu montrer, — si toutefois Hugo s^en est vraiment inspiré, que tout en conservant le mouvement de son (
modèle, il le concentre, si je puis ainsi dire; Ténumération à J peine commencée, il l'arrête brus(juenient, et il remplace avan* tageiisement toute la suite par un de ces vers étonnants dont il a le secret, et qui prolongent à Tinlini dans l'Ame de son lecteur le vibrant écho de leur retentissante fanfare.
dernier repas » est abrégée, dramatisée et peut-être gâtée par ce romantique impénitent, et elle devient ceci :
... Les blessés s'abritaient dans le ventre Des chevaux morts*.
J'aime mieux la transformation que Hugo a fait subir à la phrase : « De vieux capitaines, les cheveux et la barbe hérissés de glaçons... » Au lieu de dire « de vieux capitaines », expression trop pompeuse, banale et générale, il écrira « les grenadiers », et aussitôt nous verrons défiler sous nos yeux les vieux grognards de la grande armée; et leur âge nous sera simplement rappelé par la couleur de leur moustache :
Les grenadiers, surpris d'être tremblants, Marchaient pensifs, la glace à leur moustache grise,
La phrase c< tant ils éprouvaient les tourments de la faiin! » combinée probablement avec celle d'un autre texte de Chateaubriand dont nous parlerons
1. A moins pourtant encore que Hugo n*ait tout simplement généralisé un fait que Chateaubriand raconte ailleurs {Mémoires à' Outre-Tombe^ édition Biré, t. III, p. 316-317) de la manière suivante : « Un soldat français privé de ses deux jambes se frayait un passage dans des cimetières qui semblaient avoir rejeté leurs entrailles au dehors. Le corps d'un cheval effondré par un obus avait servi de guérite à ce soldat : il y vécut en rongeant sa loge de chair. » Le même fait est rapporté par Ségur dans son Histoire de Napoléon et de la grande Armée pendant Vannée i812, dont la r*" édition a paru en 1824. Est-ce dans Ségur, est-ce dans Chateaubriand que Victor Hugo a puisé ce détail? Le livre de Ségur paraît bien avoir fourni divers autres traits au poète pour la composition de son tableau. Mais Chateaubriand reste, je crois, sa source essentielle.
tout à riiourc (la description de la retraite de itiissic dans los Mémoires (T Outre-Tombe) : c Les soldais nnnti chaussures sentent leurs pieds mourir' », — res deux phrases, dis-je, combinées ensrnibh», donnent ce très beau vers, très € hugolien », car il est fait d'une saisissante antithèse :
On n'avait fiaa de pain, ot Von allait pieds nus.
(Ihateaubriaud rcrit : « Des escadrons entiers, ho7nvies et chriynij^ étaient gelés pendant la nuit; et le matin on voyait encore ces fantômes debout au milieu des frimas. » Hugo retient Tidée; mais il la transforme, car il a une arrière-pensée poétique : au lieu de dire « des escadrons entiers », il dit « des clairons », et il précise, il complète, il concrétise en quelque sorte et il achève, en la couronnant d'un vers admirable de concision pittoresque, la vision qui s'était déjà présentée, mais un peu vague encore, à Fesprit de (chateaubriand, et dont celui-ci lui a fourni la première ébauche :
... Au seuil des bivouacs désolés On voyait dos clairons à leur poste gelés, llestés debout, en selle et muets, blancs de givre, Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre*
Il n'y a pas beaucoup, s'il y en a, de plus beauK vers dans la lîmguc française, et c'est un honneur pour (Ihateaubriand que d'y avoir, même involontairement, collaboré. Et notez que ce n'est pas là le