G. Faillies, Chateaubriand, etc., p. 59-CO
in-octavo de 350 pages environ, et que ce volume imprimé ne représentait que la moitié de l'ouvrage primitif. Et si le plan en différait quelque peu, il ne devait pourtant pas sensiblement différer de celui qui nous est indiqué dans la lettre du 19 août 1799.
Le second plan que nous possédions est de plus d'un an postérieur. Il est enchâssé dans un très curieux article anonyme, et trop peu remarqué, sur le Cours de morale religieuse de Necker, article publié par le Mercure de France du 1" frimaire an IX (22 novembre 1800)*. L'auteur y prenait Necker assez vivement à partie :
1. Cet article est sans contredit de Fontanes. C'est d'abord Peltier, — ce curieux personnage dont les Mémoires (VOutre- Tombe nous ont tracé un si amusant portrait, — c'est Peltier, dis-je, qui l'affirme, en reproduisant cet * extrait », comme Ton disait alors, dans le journal qu'il rédigeait à Londres sous le titre Paris (numéro du 30 novembre 1800, p. 498 et suiv.). Peltier avait déjà, dans un numéro précédent (15 novembre 1800), publié sur le Cours de morale religieuse un « extrait d'un journal français » qu'il faisait précéder de la violente page que voici : « Aujourd'hui qu'il (Necker) a contribué à débarrasser les Français du joug tutélaire de la monarchie, et à les mettre sous celui du gouvernement militaire le plus ombrageux et le plus tyrannique, aujourd'hui que, grâce à ses trames perfides, les trois quarts des Français sont réduits, au dedans comme au dehors, à périr de faim, de misère ou de chagrin, le voilà qui nous fait des sermons à sa manière. Il nous ofTre une religion sans dogmes, sans corps de doctrine et sans corps chargé de l'enseignement. Il prêche à la République la religion réformée, ou, comme il le dit lui-même, la religion affranchie de l'intolérance fanatique, la religion rendue à sa belle nature. C'est là ce qui s'appelle être conséquent à ses premiers principes. Celui qui n'a pas épargné la monarchie ne devait pas respecter davantage le clergé de France. On voit clairement que le complot de cet orgueilleux républicain datait de loin. Il ne s'est pa& contenté d'avoir montré aux Français la terre pro-
Ce n'est point, disait-il, avec de la philosophie qu'il faut défendre aujourd'hui la religion, mais avec des raisons tirées des passions mêmes, et avec tous les enchantements des beaux-arts.
C'est ce que paraît avoir senti l'auteur d'un ouvrage inédit, qu'on annonça dans le Mercure, il y a quelques mois, et qui terminera peut-être la querelle littéraire entre les philosophes et les partisans de la religion. Cet ouvrage s'intitule : Génie du Christianisme, ou Beautés poétiques et morales de la religion chrétienne. L'auteur, qui est catholique, a envisagé son sujet sous d'autres points de vue
mise, ce nouveau Moïse. Ce banquier législateur prend encore la peine, à soixante-dix ans, de leur ouvrir la république des cieux : que de bonté!
C'est ainsi qu'on partant il nous fait ses adieux. »
— Au témoignage de Peltier, on peut joindre celui de Bonald dans un article du Mercure du 26 juillet 1806 sur le livre de Charles de Villers, De l^ influence de la Ré formation de Luther. La note de Bonald est trop intéressante pour que je ne la reproduise pas ici tout entière.
« On trouve, écrit-il, — son article est intitulé De Vunité religieuse en Europe, — on trouve au Mercure du mois de frimaire an IX, dans un article sur un ouvrage de M. Necker, quelques réflexions sur le même sujet, où il est aisé de reconnaître l'excellent esprit et le talent supérieur de M. de Fontanes. Les Beautés morales et poétiques de la relu/ion chrétienne sont l'idée fondamentale du Génie du Christianisrne, et sont aussi une idée de génie. Sans doute le paganisme, religion des sens, avec ses divinités physiques, fournit aux arts d'imitation plus d'attitudes; mais le christianisme, religion de l'intelligence, leur fournit plus d'expressions. Aussi l'on peut remarquer que la sculpture antique soigne bien plus la pose de ses personnages que les traits <leleur figure, et qu'elle s'attache bien plus à rendre le corps que l'àme. Je crois qu'on remplacerait difficilement Vénus et Bacchus dans la poésie erotique et bacchique; mais dans la haute poésie, qui est essentiellement morale, la sévérité des maximes chrétiennes porte au plus haut point l'énergie des passions par les obstacles insurmontables qu'elle leur oppose. La religion, dit le Génie du Christianisme, multiplie les orages autour du cœur humain : elle connaît l'homme, et elle le fait connaître, et elle fournit à la fois au poète plus de vérités et plus de mouvement. »
(P. no.)
que M. Necker. Voici comment il expose lui-même son plan : « Mon ouvrage est divisé en douze parties, qui foi:ment entre elles trois grandes sections. Gliaque section contient quatre parties :
« Dans la première section, la première partie traite des dogmes, c'est-à-dire des mystères, des sacrements, etc. La seconde est consacrée à la doctrine, ou aux traditions de TEcriture. La troisième et la quatrième sont employées aux preuves de l'existence de Dieu et de l'immortalité de Tâme.
« La seconde section renferme dans son entier la poétique du christianisme.
« Dans la première partie, on montre les effets du christianisme dans la poésie ; la seconde considère les mêmes effets dans les beaux-arts; la troisième suit cette influence dans la littérature en général; la quatrième réunit quelques sujets épars, qui n'ont pu se classer sous les .titres précédents. On y parle des monuments chrétiens, tels que les monastères et les églises; on fait voir comment ils marient leur architecture et leurs souvenirs avec les paysages et les solitudes. On compare les ruines de ces monuments gothiques aux ruines de l'Egypte et de la Grèce ; on recherche ensuite ce qu'il peut y avoir d'aimable dans cette religion populaire qui croit aux apparitions, entreprend des pèlerinages et plante des croix dans les déserts.
« Enfin, la troisième section comprend tout ce qui regarde le culte.
« Dans la première partie, on décrit nos pompes religieuses, etc.
« La seconde partie examine le culte des tombeaux chez les chrétiens.
c< Dans la troisième, on s'entretient des travaux des religieux dans les lettres et dans l'agriculture; de leurs hôpitaux dans les villes, de leurs hospices dans les déserts, de leurs rédemptions de captifs, de leurs missions lointaines.
« La quatrième partie de cette troisième section, douzième et dernière partie de tout l'ouvrage, récapitule ce qu'on a vu dans les parties précédentes, et Unit par une apologie adressée au chef et au héros de la France *. »
1. Mercure de France, 1" frimaire an IX (22 novembre 1800), t. H, p. 335 et suiv.
Et enfin, — car il faut essayer d'être complet, — nous possédons encore un plan partiel du Génie, un peu postérieur à celui que nous venons de reproduire. Il fait partie de la lettre publique que Chateaubriand adressa au Publiciste et au Journal des Débats du 10 germinal an IX (l^** avril 1801), pour annoncer la prochaine publication d'Atala, et qu'il a reproduite dans un certain nombre d'éditions d'Atala et du Génie du Christianisme. Mais, dans ces diverses éditions. Chateaubriand, sans prévenir son lecteur, a fait subir de nombreuses corrections et coupures à son texte primitif*. Nous reproduisons le texte même du Journal des Débats :
Au RÉDACTEUR,
Citoyen, dans mon ouvrage sur le Génie du Christianisme ou les Beautés poétiques et morales de la religion chrétienne, il se trouve une section entière consacrée à la poétique du christianisme. Cette section se divise en trois parties : poésie, beaux-arts et littérature. Ces trois parties sont terminées par une quatrième, sous le titre d'Harmonies de la religion avec les scènes de la nature et les passions du cœur humain. Dans cette partie, j'examine plusieurs sujets qui n'ont pu entrer dans les précédentes, tels que les effets des ruines gothiques comparées aux autres sortes de ruines, les sites des monastères dans les solitudes, le côté poétique de cette religion populaire qui plaçait des croix aux carrefours des chemins dans les forêts, qui mettait des images de vierges et de saints à la garde des fontaines et des vieux ormeaux; qui croyait aux pressentiments et aux fantômes, etc., etc. Cette partie est terminée par un
1. Pour èlre tout à fait exact, il faut dire que les cinq premières éditions isolées d^Alala, en 1801, reproduisaient sans changement le texte des Débats.
128 CHATEAUBHIAND.
roman, intitulé : Atala ou les amours de deux sauvages dans le dcsei't ^..
On voit que ce fragment de plan ne diffère pas, en somme, dans sa partie correspondante, du plan plus complet que nous proposait, quatre mois auparavant, le Mercure de Finance, Tout au plus y saisit-on un effort, — intéressant d'ailleurs à noter, — pour « organiser » la dernière partie qui se présentait à nous dans le plan précédent à l'état de matière un peu diffuse. « La quatrième partie, disait assez naïvement l'auteur, réunit quelques sujets éparSy qui n'ont pu se classer sous les titres précédents. » L'aveu, cette fois, est moins candide, et l'on a trouvé un titre général pour désigner toute cette partie : Harmonies de la religion avec les scènes de la nature et les passions du cœur humain. Enfin, c'est la première fois qu'on voit apparaître une mention à' Atala,
La comparaison minutieuse de ces divers plans successifs du Génie du Christianisme pourrait donner lieu, je crois, à d'instructives réflexions. J'aime à penser que le tableau ci-contre offrira au lecteur toutes facilités pour faire ces réflexions de lui-même. Sous cette forme plus parlante que tous les commentaires, il verra le grand écrivain prendre une conscience de plus en plus nette de ses idées maîtresses, et adopter une disposition de plus en plus heureuse, de plus en plus digne du vaste et noble sujet qu'il avait conçu. Lui-même, d'ailleurs,
1. Journal des Débats du 10 germinal an IX (1" avril 1801). — Atala a paru le 3 avril.
LE <i GÉNIE DU CHRISTIANISME ». 129
dans la Défense de son livre, a pris soin de nous expliquer ses tâtonnements, de nous dire les raisons qui l'avaient successivement conduit, bref, de nous commenter son persévérant labeur :
Quand on veut considérer, écrivait-il *, la Religion chrétienne oa le Génie du Christianisme sous toutes ses faces, on s'aperçoit que ce sujet offre deux parties très distinctes.
1° Le christianisme, proprement dit, à savoir ses dogmes, sa doctrine et son culte; et sous ce dernier rapport, se rangent ses bienfaits et ses institutions morales et politiques.
2° La poétique du christianisme ou l'influence de cette religion sur la poésie, les beaux-arts, l'éloquence, l'histoire, la philosophie, la littérature en général ; ce qui mène aussi à considérer les changements que le christianisme a apportés dans les passions de l'homme, et dans le développement de l'esprit humain.
L'inconvénient du sujet est donc le manque d'unité, et cet inconvénient est inévitable. En vain, pour le faire disparaître, l'auteur a essayé cent autres combinaisons de chapitres et de parties, dans les deux éditions qu'il a supprimées. Après s'être obstiné longtemps à chercher le plan le plus régulier, il lui a paru, en dernier résultat, qu'il s'agissait bien moins, pour le but qu'il se proposait, de faire un ouvrage extrêmement méthodique, que de porter un grand coup au cœur, et de frapper vivement l'imagination. Ainsi au lieu de s'attacher à l'ordre des sujets, comme il l'avait fait d'abord, il a préféré l'ordre des preuves. Les preuves de sentiment sont renfermées dans le premier volume, où l'on traite du charme et de la grandeur des mystères, de l'existence de Dieu, etc. ; les preuves pour l'esprit et l'imagination remplissent le second et le troisième volumes, consacrés à la "poétique) enfin, ces mêmes preuves pour le cœur, l'esprit et l'imagination, réunies aux preuves pour la raison, c'est-à-dire aux preuves de fait, occupent le quatrième volume et terminent
i. Défense du Génie du Christianisme, par François-Auguste Chateaubriand, Paris, Migneret, an XI-1803; in-S", p. 52 et suiv.