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Et enfin, il y a une dernière source de renseignements à laquelle nous pouvons puiser pour compléter nos informations et préciser nos conjectures : c'est la correspondance de Chateaubriand. Correspondance trop parsemée, incomplète, et que personne encore n'a pris soin de réunir, très précieuse cependant, surtout pour le sujet qui nous occupe.
En recueillant et en rapprochant toutes ces données, en les combinant ensemble, en les interprétant tout à la fois avec rigueur et avec tact, on pourrait assister, si je puis dire, et dans une certaine mesure, à la genèse intérieure du Génie du Christianisme; on pourrait voir le grand écrivain à l'œuvre ; on le surprendrait dans l'intimité successive de sa pensée, corrigeant, retouchant telle page, refondant tel chapitre, supprimant tel développement, en ajoutant tel autre, et, sous l'action multiple des lectures et de l'expérience, des conseils amicaux et de la réflexion personnelle, modifiant ses idées, élargissant son plan, remaniant enfin tout son dessein primitif. — Je ne saurais entreprendre ici tout ce très délicat et complexe travail ; et il me suffit d'avoir essayé de poser avec quelque netteté le problème bibliographique du Génie du Christianisme. Je voudrais cependant, sur un point assez important, apporter autre chose que des indications de méthode, proposer quelques conclusions et grouper certains résultats.
Par le plus heureux des hasards, on a conservé deux projets de plan du Gênie^ deux projets complets, successifs et antérieurs tous deux au plan définitif que nous avons rappelé tout à l'heure. Il suffit de rapprocher ces trois plans les uns des autres pour suivre d'année en année les progrès et les enrichissements de la conception primitive d'où devait sortir, après un long et persévérant travail, le Génie du Christianisme.
Voici le premier de ces plans. Il est daté du 19 août 1799, de moins d'un an par conséquent après la conversion de Chateaubriand*. Il est contenu dans une lettre que Chateaubriand adressait de Londres à Fontanes, ou plutôt «à la citoyenne Fontanes », et qui, retrouvée à la bibliothèque de Genève, a été publiée pour la première fois par M. l'abbé Pailhès. Je n'en cite que le fragment qui nous intéresse :
19 août 1799 (v. s.).
Citoyenne,
On cherche à vendre pour cent soixante pièces de vingtquatre livres, à Paris, les feuilles d'un ouvrage qui s'imprime chez l'étranger et qui a pour titre : De la Religion chrétienne par rapport à la Morale et aux Beaux-Arts. Cet octavo de grandeur ordinaire, et formant un volume d'en-
1. Je daterais la crise religieuse de Chateaubriand, sa conversion, et la première conception du Génie du Christianismet — au plus tôt, — du mois de septembre 1798.
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viron 430 pages, est une sorte de réponse indirecte au poème de la Guerre des Dieux^jOi autres livres de ce genre. Il se divise en sept parties.
La première traite des mystères, des sacrements et des vertus du christianisme considérés moralement et poétiquement,
La seconde se rapporte aux traditions des Écritures.
Dans les troisième et quatrième parties, on examine le christianisme employé comme moDeilleux dans la poésie,
La cinquième partie contient ce qui a rapport au culte en général, tel que les fêtes, les cérémonies de l'Église, etc.
La sixième parle du culte des tombeaux chez tous les peuples de la terre, et le compare à ce que les chrétiens ont fait pour les morts.
La septième enfin se forme de sujets divers comme de quelques chapitres sur les églises gothiques, sur les ruines, sur les monastères, sur les missions, sur les hospices, sur le culte des croix, des saints, des vierges dans le désert, sur les harmonies entre les grands effets de la nature et la religion chrétienne, etc., etc. Un grand nombre des meilleurs morceaux des Natchez se trouvent cités dans cet ouvrage qui, comme vous le voyez, est du même auteur... 2
Avons-nous là le plan de l'édition de Londres? Cela n'est pas absolument sûr, car quelques mois après, dans une lettre que Sainte-Beuve a publiée le premier, Chateaubriand, parlant à Fontahes de son livre, et en citant même quelques fragments, signale quelques changements. Le titre est modifié; le nombre des pages s'est considérablement accru ; enfin, tel sujet qui devait être traité dans la sixième partie est rangé dans la septième. La lettre est datée de Londres, du 25 octobre 1799. En voici
i. Poème irréligieux et licencieux du « citoyen » Parny. 2. G. Pailliès, Chateaubriand, sa femme et ses amis, Paris, Champion, 1896, in-8% p. 43.
les passages les plus significatifs au point de vue qui nous occupe ici :
Puisque je vous ai entretenu de morts et de tombeaux au commencement de cette lettre, je vous citerai quelque chose de mon ouvrage à ce sujet. C'est dans la septième partie où, après avoir passé en revue les tombeaux chez tous les peuples anciens et modernes, j'arrive aux Tombeaux chrétiens. Je parle de cette fausse sagesse qui lit transporter les cendres de nos pères hors de l'enceinte des villes, sous je ne sais quel prétexte de santé, je dis...
Je n'ai pas besoin de vous dire qu'auprès de ces couleurs sombres on trouve de riantes sépultures, telles que nos cimetières de campagne, les tombeaux chez les sauvages de l'Amérique (où se trouve le Tombeau dans V arbre), etc. Je vous avais mal cité le titre de l'ouvrage ; le voici : Des Beautés poétiques et morales de la religion chrétienne , et de sa supériorité sur tous les autres cultes de la terre, 11 formera deux volumes in-8<», 330 pages chacun... *
Une autre lettre au même Fontanes, datée du 19 février 1800, donnait à Tami rentré en France sur l'œuvre commencée les intéressants détails suivants :
Le citoyen du B. vous dira aussi où j'en suis de mon travail, les succès qu'on veut bien me promettre, etc. J'arriverai auprès de vous avec une moitié de l'ouvrage imprimée et l'autre manuscrite : le tout formera deux volumes in-8° de 350 pages. Vous serez peut-être un peu surpris de la nouveauté du cadre, et de la manière toute singulière dont le sujet est envisagé... 2
Il semble bien résulter de tout cela que ce que Ton peut appeler l'édition de Londres formait un volume
\. Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe, édit. actuelles, t. I, p. 179, 181. — Sainte-Beuve avait déjà publié cette lettre, mais incomplètement, dans un article des Lundis, daté du 16 avril 1854 {Causeries du Lundi, t. X).