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CHAPITRE IX

Nous avons montré, au début de sa carrière, Chateaubriand comme publiciste. Il faut, pour le retrouver tel encore, franchir un long espace, des événements immenses, et tout le règne prodigieux de Napoléon.

Le grand homme s'était senti à l'étroit dans les limites du monde ; ainsi qu'Alexandre de Macédoine , il y étouffait. Dieu l'avait destiné à bouleverser la vieille Europe, à donner aux rois de grandes et terribles leçons , sauf à jeter de côté le formidable instrument de ses vengeances, quand ce faucheur d'hommes, prenant le vertige au faîte de sa grandeur, irait s'attaquer au vicaire de Jésus-Christ sur la terre. Napoléon avait puissamment aidé dé son épée à relever les autels; mais il croyait ensuite pouvoir faire de

l'Eglise sa docile esclave, de sorte qu'à un solennel contrat il avait frauduleusement ajouté des articles en vertu desquels le droit le plus sacré, celui de correspondre avec qui l'on veut, devenait un crime d'Etat, lorsqu'on s'adressait au Pape. Celui qui décrétait avec une brève croyance que les dynasties royales, que les races princières « avaient cessé de régner, » pensait faire du monde un vaste apanage pour ses frères et sœurs, et arrachait du Quirinal le chef auguste de la chrétienté , afin de proclamer roi de Rome un infortuné rejeton qui s'est éteint sous le ciel germanique sans avoir vu jamais les rives du Tibre. Ces dominations universelles n'ont qu'un temps, et la violence ne saurait durer. On peut menacer les sujets insoumis de les faire sabrer sur les degrés d'un trône , de les jeter dans un cul de basse-fosse pour le reste de leurs jours: à la fin, les éléments eux-mêmes viennent s'en mêler, et le despote est passé avant que la victime ait expiré dans les cachots.

Ce fut le sort de Napoléon. L'iliustre capitaine avait enseigné aux puissances rivales l'art des combats : elles se tournèrent contre lui ; nos armées victorieuses avaient visité les capitales de l'Europe : l'étranger deux fois visita la nôtre , et la Seine étonnée vit les Cosaques du Don camper sur ses bords. Nous eûmes à subir l'épouvan-

table châtiment d'une ambition démesurée et d'un orgueil qui ne se connaissait plus.

A cette grande catastrophe , qui laissait une vaillante armée ensevelie à moitié sous les neiges et livrait la France aux terreurs d'une invasion dans laquelle on avait de longues humiliations et de sanglantes défaites à venger, Chateaubriand fit entendre sa voix au sein des murs assiégés de la capitale , et publia son écrit de Bonaparte et des Bourbons (mars 1814) , qui valut une armée aux princes que ramenait l'exil. Dans cet ouvrage gonflé de colère , Chateaubriand stygmatisait l'ambition insatiable de Napoléon , ses attentats aux libertés les plus sacrées , l'assassinat de Pichegru et celui du nommé Ij>uîs d'Enghien , le perpétuel espionnage de la police , l'enlèvement et la détention de Pie VII , les duplicités de la guerre d'Espagne, l'épuisement des finances et des ressources du pays. Il fut injuste, sans doute, pour cette grande physionomie qui gagne en majesté et en prestige dans l'histoire , à mesure qu'elle va se perdant en un mystérieux et imposant lointain ; mais celui qui avait résisté à Napoléon dans sa toute-puissance , n'avait-il donc pas le droit maintenant de flétrir son despotisme abattu? L'empereur lui-même comprit cette véhémente philippique , et la discuta : il n'avait pas de reproches à faire à un écrivain qui l'avait

bravé sur le trône; mais ces canailles! disait-il soldatesqueinent, en nommant les favoris ingrats (1) !

Bien souvent on a fait à Chateaubriand un crime de cette brochure fameuse : on en a rejeté la solidarité sur ceux qui ont, à divers degrés , partagé les opinions de l'illustre écrivain. Singulier courroux ! bizarre patriotisme! On ne veut plus voir que l'empereur Napoléon debout sur sa colonne; mais on ne compte pas ce qu'il a fallu de sang et de larmes pour en cimenter la base. Ce sont ces calamités, ces plaies de la patrie que Chateaubriand rappelle avec une énergique indignation, associant à sa guerre de résistance et d'invectives les noms les plus entourés de popularité, et montrant que le héros des Deux-Mondes, Lafayette , Camille Jordan, Népom. Lemercier, Ducis , Lanjuinais, M'ne de Staël, Chénier, Lebrun, Daunou, Benjamin Constant, Béranger . Paul-Louis Courier, Lamartine , Victor Hugo . ont pensé et écrit comme lui, soit avant, soit après la chute du despote.

Dès l'année 1805 ., Chénier se glorifiait en secret de « n'avoir point caressé la brillante infamie du tyran. » Il n'en était rien ; mais on a toujours là son jugement sur Napoléon. Mmï de

(1) Chateaubriand, Mém., t. VI, p. 240.

Staël , qui l'avait traité crûment de Robespierre à cheval (1) ; qui n'avait pas craint de ridiculiser jadis le roi de Rome, en disant qu'elle s'en tiendrait à faire des vœux pour qu'il eût une bonne nourrice , et qui , fugitive , avait contribué à précipiter le Nord contre la puissance impériale , Mrae de Staël ne portait pas un jugement moins rigoureux : t Ne serait-ce pas , disait-elle , une grande leçon pour l'espèce humaine , si les Directeurs (les cinq membres du Directoire) , hommes très-peu guerriers , se relevaient de leur poussière , et demandaient compte à Napoléon de la barrière du Rhin et des Alpes , conquise par la République ; compte des étrangers arrivés deux fois à Paris ; compte de trois millions de Français , qui ont péri depuis Cadix jusqu'à Moscou ; compte surtout de cette sympathie que les nations ressentaient pour la cause de la liberté en France , et qui s'est maintenant changée en aversion invétérée (2) ? »

Dans son livre sur Y Esprit de conquête et d'usurpation , en 1814 , Benjamin Constant allait plus loin que M,ne de Staël , et, le 19 mars 1815 , ne laissait rien à dire après la profession de foi qu'il adressait à une feuille politique : « Maintenant donc, rassurés sur toutes nos inquiétudes,

(1) Voir le Jour», des Débats, 5 et 9 avril 181/j.

(2) M »'« de Staël, Consid. sur la BévoU fr.

heureux et fiers de la dignité , du courage , de la sincérité de notre monarque, redoublons d'efforts contre l'ennemi de la France , contre l'ennemi de l'humanité

Il s'agit de tous nos intérêts , de nos

femmes , de nos enfants , de nos propriétés , de la liberté , de notre industrie , de nos opinions , de nos paroles et de nos pensées. L'homme qui nous menace avait tout envahi. Il enlevait les bras à l'agriculture ; il faisait croître l'herbe dans nos cités commerçantes ; il traînait aux extrémités du monde l'élite de la nation pour l'abandonner ensuite aux horreurs de la famine et aux rigueurs des frimas. Par sa volonté , douze cent mille braves ont péri sur la terre étrangère , sans secours , sans aliments , sans consolations , désertés par lui, après l'avoir défendu de leurs mains mourantes. Il revient aujourd'hui pauvre et avide, pour nous arracher ce qui nous reste encore. Les richesses de l'univers ne sont plus à lui, ce sont les nôtres qu'il veut dévorer. Son apparition , qui est pour nous le renouvellement de tous les malheurs, est pour l'Europe un signal de guerre. Les peuples s'inquiètent, les puissances s'étonnent. Les souverains devenus nos alliés par son abdication , sentent avec douleur la nécessité de redevenir nos ennemis. Aucune nation ne peut

se fier à sa parole ; aucune , s'il nous gouverne ,

ne peut rester en paix avec nous (1) »

Là ne finissait point cette virulente accusation du farouche républicain de l'an VII , qui avait mis alors autant d'àpreté à poursuivre de ses invectives le prétendant (2), qu'il apportait aujourd'hui de zèle et d'amour à le présenter à l'enthousiasme de la nation. Quelques jours après, le patriotisme indigné de B. Constant', qui ne voulait pas, « misérable transfuge, se traîner d'un pouvoir à l'autre (3) , » recevait de Napoléon, de « cet homme teint de sang, et poursuivi naguère par nos malédictions unanimes (4),» la place de conseiller d'Etat, qu'il acceptait avec autant de reconnaissance que d'empressement, prenant la plus grande part à Y Acte additionnel (5).

(1) Journ. des Débats, 19 mars 1815.

(2) Benj. Constant, Destitues de la contre-révolution de 1660 en Angleterre. Paris, an VII, p. 78, in-8°.

(3) Journ. des Débats, même article.

(4) Ibid.

(5) Thibaadeau, dans le Consulat et l'Empire, loin. VII, p. S25 et 327. Benjamin Constant n'est pas moins explicite dans ses Mém. sur les Cent jours et dans ses li/élanges de littér. et ele polit. Si les hommes n'oubliaient pas ce qu'ils écrivent, Benjamin Constant, au lieu de participer à l'acte addilionel, dont il a plus lard demandé pardon, se fût rappelé ces paroles tombées jadis de sa plume : « Les transactions avec les rois soat toujours sans garantie ; la même impulsion qui porte à relever la puissance monarchique, porte inévitablement à renverser toutes les barrières dont

24â CHATEAUBRIAND.

Daunou, qui prétendait, en 1798, « qu'il n'y a de génie que dans une ame républicaine, » et qui devint cependant un serviteur de l'Empire, parlait plus tard à son aise, dans son Cours d'histoire et de morale, de l'oppression des vaincus à la suite du 18 brumaire, des extravagances et de l'extrême lâcheté du vainqueur , l'accusant d'avoir ouvert par d'impudents mensonges un long cours de tyrannie (1). Pour M. Lacretelle , l'Empire est aujourd'hui une histoire surchargée de batailles , de fraudes politiques , et terminée par de lamentables catastrophes (2). Mais, au mois d'avril 181&, l'ex-censeur impérial n'était pas si modéré; et, se justifiant plus tard de sa longue diatribe contre un homme qu'il avait jadis saturé d'encens, rejetait le manque de mesure et de convenance sur « le bouillonnement universel que causa une fatale invasion (3). »

Qui ne sait les proclamations du maréchal Soult et les harangues de M. Villemain sur le « patriotisme européen » de l'empereur de Russie, de

on veut entourer cette puissance, et la nation qui ne sait pas vaincre sans un maître, sait encore moins le contenir. » Des suites d< la contre-révolution de 1660. L'auteur de Corinne avait bien raison de s'attrister, en 1815, de la conduite de son ami. (1) Journal des Débats, 10 février 1846, aux Variétés.

V) lbid- 1 „z-

(3) lbid. , 19 janvier 18'i5. - Histoire du Consulat et de l Empire, par Ch. Lacretelle, t. I, p. U-b.

l'empereur d'Autriche et du roi de Prusse? Qui ne se rappelle les paroles de Louis-Philippe d'Orléans à la régence espagnole, le 10 mai 1810, et ces flétrissures de tyran et d'usurpateur?

Chateaubriand a-t-il rien dit de plus sur « le despotisme toujours croissant de l'Empire (1) ?» Est-ce donc qu'il y a deux poids et deux mesures : pour ceux-là, des titres de grands citoyens, des ministères et un trône ; pour celui-ci seul , des paroles d'accusation et de honte?

Au reste, Napoléon proclama solennellement que « la France elle-même avait voulu d'autres destinées, » et engageait une armée qui ne pouvait plus le défendre , à être « fidèle au nouveau roi que la France s'était choisi (2). » Des hommes qui étaient ses diplomates et ses confidents, ont écrit que, s'il tomba, c'est parce qu'il portait une épée au lieu d'un sceptre (3). Ce n'est pas tout que de conquérir, il s'agit encore de garder ses conquêtes , et la fortune ne s'était pas engagée envers l'empereur, a Ce n'est point l'opi-

(1) Béranger, Préf. des Chansons nouv. et dormir es. C'est encore lui qui a dit :

Un conquérant, dans sa fortune altière Se fit un jeu des sceptres et des lois, etc.

(2) Napoléon, Discours d'abdication.

(3) Bignon, Histoire de France depuis le 18 brumaire jus* qu'à ta paix de JXliiUt t, I, p. 57.

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nion publique , ce ne sont point les idées libérales, c'est Napoléon qui a détrôné Napoléon. Celui-ci est tombé parce que , n'ayant point rencontré d'obstacle à son premier pas dans une fausse route, il a été conduit par sa position, par les événements et par son caractère , à vouloir toutou rien, la domination de l'Europe ou le néant. Ce qu'il avait possédé une heure , il a prétendu le posséder toujours.... Pour lui, nul point d'arrêt dans sa course rétrograde. Prince nouveau, il lui fallait disparaître du rang des souverains; né sur le trône, il eût gardé le trône, tout en perdant ses conquêtes (1). » Voilà aussi pourquoi il disait qu'il se fût relevé du pied des Pyrénées, s'il eût été seulement son petit-fils ; stérile hommage à un principe qu'il méconnut si souvent.

Ainsi , il voyait s'élever contre lui, et l'origine de son pouvoir, et l'usage qu'il en fit contre les souverains et les peuples; et l'infraction à sa parole impériale , quand il vint à rompre son ban ; et la main de Dieu , qui le força de signer son abdication sur cette même table où s'était accoudé son auguste captif, le pape Pie VII. Napoléon sur le trône avait outragé sans pitié ce qu'il y a de plus faible et de plus fort au monde : la femme et la religion; de quoi pouvait-il se plaindre, et

(1) Bignon, lïist. de Fr., etc., p. 59 et SI.

SA VIE ET SES ÉCRITS. titi

de quoi se plaignait-on pour lui , lorsque le bras du Seigneur vint à s'apesantir sur sa tète ? C'était un homme très-criminel que Toussaint- Louverture , mais néanmoins Bonaparte avait signé des conditions avec lui , et au mépris de ces conditions , Toussaint fut jeté dans une prison de France, où il périt misérablement. Quant à l'àpreté et à l'injustice relatives de son livre de Bonaparte et des Bourbons, Chateaubriand l'a rachetée plus tard dans les bornes voulues, en écrivant un parallèle de Washington et de Napoléon, et il n'a jamais eu à se reprocher la félonie des impérialistes et de ces révolutionnaires devenus princes, ducs, comtes, barons de l'Empire, qui abandonnèrent lâchement ou allèrent jusqu'à décréter de déchéance le soldat heureux qui les avait comblés de dignités et de faveurs. Nous ne saurions comprendre, en vérité , le zèle que montrent pour la mémoire du despote tant de libérâtres , qui rugiraient sous un pouvoir semblable à celui qu'il exerça contre les idéologues surtout, les tribuns et les barbouilleurs de papier.

Il est vrai que les hypocrites "regrets adressés à Napoléon , les intarissables panégyriques de son génie militaire que personne ne conteste, ont toujours eu pour but secret de flétrir le retour des Bourbons et le gouvernement qui vint succéder à l'Empire, auquel il fallait bien substituer

quelque chose. Que n'a-t-on pas dit sur larépulsion qu'inspiraitàla France son anciennedynastie,etsur les fourgons de l'étranger qui ramenèrent les émigrés? Quel beau thème n'a-ce pas été, même pour les partisans de Louis-Philippe, lui qui apparemment n'était point tombé des cieux ?

Vaines et mensongères paroles ! Voici un ancien membre du comité de salut public, un homme peu suspect conséquemment , qui déclare que « le retour des Bourbons produisit en France un enthousiasme universel , qu'ils furent accueillis avec une effusion de cœur inexprimable et que les anciens républicains partagèrent sincèrement les transports de la joie commune. Napoléon les avait particulièrement tant opprimés , toutes les classes de la société avaient tellement souffert , qu'il ne se trouvait personne qui ne fût réellement dans l'ivresse, et qui ne se livrât aux espérances les plus consolantes (1). »

Si ce n'est point assez de Carnot^ il faut entendre encore Benjamin Constant, qui ajoute que « Bonaparte fils de la République avait conspiré contre sa ruine... ; qu'il fut renversé en 181 h, bien moins par les rois coalisés que par l'inaction d'un peuple qui s'était mis à part de son gouvernement, parce qu'il était étranger à ses vœux, à ses spéculations, à ses habitudes (2). » C'est

(1) Carnot, Mém. adressé au roi en juillet lSl/i,p. 27.

(2) Mém. sur tes cent jours, p. xi et xu.

SA VIE ET SES ÉCRITS. f>.'»9

aux heures les plus violentes de la guerre contre la Restauration , en 1829, que l'un des coryphées du parti libéral s'exprimait ainsi sur l'empereur. Ne pouvons-nous pas dire encore avec le même publiciste à ceux qui embouchent à tout propos la trompette épique, pour chanter Bonaparte, « qu'on a oublié aujourd'hui le sentiment de fatigue et d'aversion qui, vers la fin de l'Empire , s'attachait même aux victoires que la France était condamnée à remporter (1) ? »

Napoléon renversé par les rois armés contre lui , par les nations soulevées , par la Jeune Allemagne, ses poètes et ses universités, que fallait-il faire? continuer, reprendre un gouvernement républicain? Les souverains de l'Europe ne s'étaient pas ligués pour remettre la France en état de leur envoyer de nouvelles agitations , et de souffler sur l'Europe l'esprit de vertige et de conquête. Ce qu'il y avait de plus naturel , de plus rassurant pour tous les intérêts , c'était donc le retour à une dynastie consacrée par les siècles et par une gloire solide, car ses conquêtes du moins étaient restées à la France , et si c'est un bonheur pour une nation que l'agrandissement de son territoire, le nôtre s'était accru jusque sous le triste règne de Louis XV. L'Empereur une

(1) B. Constant, Mélanges de littér. et de polit., p. 83.

fois écarté , les Bourbons étaient donc la meilleure solution , et c'est dommage que les grands esprits , les fortes âmes qui s'indignent, qui s'irritent contre le parti auquel s'arrêtèrent les souverains et les politiques 3 n'aient pas été là pour trouver un expédient meilleur. Sans doute , ils auraient rallié nos armées , pour leur donner la victoire contre l'Europe et sa terrible puissance ; ils auraient mis obstacle à l'infamie d'un sénat qui, le 2 avril 181^ dans des articles outrageants pour lui-même , proclamait la déchéance de l'empereur., sénat où figuraient les Grégoire et les Lambrechts, comme devaient figurer à la Chambre des représentants 3 en 1815, et Quinette et Barrère, et Fouché et Lafayette. Lorsque le maréchal Ney, l'un des derniers et fermes soutiens de l'Empire, pressait Napoléon d'abdiquer, et que, le 20 avril, la vieille garde recevait de sublimes adieux ; quand le héros, n'hésitait pas à reconnaître alors que avec lui, t la guerre eût été interminable, que c'eût été la guerre civile, et que la France n'en eût été que plus malheureuse , » ne fallait-il pas accepter ce qui s'offrait comme moyen de réconciliation avec l'Europe ?

Louis XVIII, mûri par l'expérience, les leçons de l'exil et une raison élevée , aurait pu remédier aux maux de la France , gouverner sagement

une grande nation jadis unie à ses ancêtres par des liens glorieux; mais il trouva, en prenant possession du trône , les difficultés les plus insurmontables qu'un souverain eût jamais rencontrées. Monarque impotent , il succédait à un soldat qui avait passé sa vie à cheval ; il voyait au cœur de la France cinq cent mille étrangers; une armée désorganisée et sans solde depuis plusieurs mois; plus de trente mille officiers, ayant des droits acquis, et, à côté de ces cruels embarras, une dette énorme. Les passions s'agitaient autour de lui en mille sens, et ces hommes que toutes les puissances du jour sont condamnées à trouver sous leurs pas, obstruaient les avenues du pouvoir nouveau dont ils devinrent la fatalité. Louis XY1II rentra avec grandeur aux Tuileries . et , quand il fut sur le seuil de la salle du trône , prit noblement le pas sur les monarques étrangers. Il montra plus d'une fois qu'il avait le sentiment de sa dignité de roi de France, et l'on sait que, lorsque les Prussiens menaçaient de faire sauter le pont d'Iéna, il répondit qu'il irait se placer dessus, et qu'on verrait si Blùcher mettrait le feu aux poudres. La déclaration de Saint- Ouen avait fait connaître en partie les intentions de Louis XVIII; sa charte constitutionnelle, hâtivement formée par une commission, etprésentéele 14 juin à une Chambre qu'on n'avait eu ni le

temps, ni le soin de renouveler , acheva de montrer d'après quel principe il entendait exercer le pouvoir; mais l'octroi royal ne satisfit personne, et renfermait des articles dangereux ou équivoques. Pour les uns, ce n'était pas assez; c'était trop pour les autres. Aux royalistes purs, il semblait que le roi devait rentrer dans la plénitude de sa puissance, ne pas s'enchaîner dans des entraves dès le début du règne , garder pour lui toute la force, surtout quand il fallait maîtriser une nation si agitée; et les vétérans du républicanisme , les libéraux ne voyaient dans la Charte que les corollaires qu'il serait possible d'en faire sortir peu à peu.

Elle devint comme une arène où l'on combattit sans franchise de part ni d'autre, jusqu'au jour oùj les batteries étant démasquées, il vint les fameuses ordonnances de juillet, etla révolution qui mit la branche cadette des Bourbons à la place de la branche aînée. La commission de la Charte voulut dater son œuvre de l'an XIX du règne de Louis XVIII : étrange folie qui supprimait un fait immense , une République et un Empire , sans pouvoir rien donner de plus aux droits qu'elle entendait consacrer. Il était facile d'attaquer les divers articles dans ce qu'ils avaient d'irréfléchi, d'insuffisant et de vague; la Charte tout entière pouvait être un jour ou l'autre, con-

fisquée au profit de l'article ïk , car enfin, si "le roi avait le droit de . faire les règlements et ordonnances nécessaires pour l'exécution des lois et la sûreté de l'Etat (1), , qui donc était si bon logicien, qu'il démontrât sans peine à Charles X que ses ordonnances de juillet ne devenaient pas nécessaires à la sûreté de l'Etat? Qui donc est juge entre le pouvoir et la nation de l'opportunité, de la nécessité d'un règlement et d'une ordonnance? Ne voit-on pas qu'il y a là-dessous 1 éternelle question qui s'agite des gouvernants aux gouvernés, et qui se résout par le triomphe de ceux-ci ou de ceux-là?

Cependant, l'enthousiasme excité par la rentrée des Bourbons s'était singulièrement refroidi • il était impossible de répondre aux vœux de toutes les ambitions et de cicatriser en quelques mois la profonde plaie qui travaillait la France Bientôt, les dépits, les rivalités, les inimitiés les plus rives éclatèrent : l'audace de certains hommes ne connut pas de bornes devant l'indécision et la mollesse du gouvernement. Ce fut alors qu'il circula un Mémoire de Carnot, qui justifiait effrontément la Convention et le meurtre de Louis XVI, osant rejeter sur les royalistes la mort de ce prince, et se plaignant qu'on

Cl) Charte, art. U.

écartât des emplois ceux qu'avait égarés un amour excessif de la liberté. Il aurait sans doute fallu, par égard pour ces grands citoyens, donner à des régicides les premières charges de l'état , et relever une monarchie avec des républicains de 93. Probablement que Carnot, membre du comité de salut public, avait rappelé aux différentes charges beaucoup de fidèles sujets de Louis XVI! Que voulait-il donc, ce sauvage publiciste qui venait déclarer « qu'il n'y a pas de bon droit sans la force? » Il porta l'audace jusqu'à adresser au roi son Mémoire séditieux. M. de Chateaubriand prit la parole et donna ses Réflexions politiques sur quelques brochures du jour. Il plut médiocrement aux royalistes, quand il essaya de leur prouver que la Charte n'était point une plante exotique, venue d'Angleterre; que c'était le résultat de nos mœurs présentes , un traité de paix signé entre les deux partis, une fatale nécessité, à laquelle, bon gré mal gré, il fallait bien se soumettre.

Toutefois, il produisit une sensation générale, dans cette foudroyante apostrophe aux agitateurs : « Par quelle imprudence,, disait-il, des hommes qui devraient surtout se faire oublier (1), sont-ils les premiers à se mettre en avant, à attirer sur eux l'attention publique? Qui pensait à eux? qui

(1) 11 n'y eut pas jusqu'à Menée de Latouche qui ne voulût, dans son scrupule politique, écrire une Dénonciation au roi, etc.

les accusait? qui les priait de se justifier? Pourquoi, fidèles au souvenir de nos temps de malheur, continuent-ils à accuser leurs victimes?.... Ils demandent ce qu'a fait la noblesse pour le roi? Elle a versé son sang pour lui à Haguenau, à Weissembourg , à Quiberon; elle a supporté pour lui la perte de ses biens. L'armée de Condé qui, sous trois héros, combattait à Berstrein, en criant Vive le Roi! ne le tuait pas à Paris. Ce qu'a fait le clergé? interrogez l'église des Carmes, les pontons de Rochefort , les déserts de Sinnamari , les forêts de la Bretagne et de la Vendée, toutes ces grottes, tous ces rochers où l'on célébrait les saints mystères en mémoire du roi martyr ; demandez-le à ces apôtres qui, déguisés sous l'habit de laïc, attendaient dans la foule le char des proscriptions pour bénir en passant nos victimes; demandez-le à toute l'Europe, qui avec le clergé français, suivit dans ses tribulations le fils aîné de l'Eglise, dernière pompe attachée à ce trône errant que la religion accompagnait encore, lorsque le monde l'avait abandonné!.... Et ces Vendéens, et ces Cheuans qui vous importunent de leur faveur, de leur éclat? Jetons les yeux autour de nous, et tâchons, si nous pouvons, d'être justes. Par qui la presque totalité des grandes et des petites places est-elle occupée! est-ce par des Chouans, des Vendéens, des Cosaques, des

émigrés, ou par des hommes qui servaient l'autre ordre de choses ? Que veulent donc, au fond, les auteurs de cesdéplorables apologies ? La République ? ils sont guéris de cette chimère (1). Une Monarchie limitée? ils l'ont. Si nous sondons la blessure, nous trouverons une conscience malade qui ne peut se tranquilliser; une vanité en souffrance qui s'irrite de n'être pas appelée au conseil du Roi (2), et qui voudrait jouir auprès de lui, non de l'égalité, mais de la préférence; enfin, un désespoir secret, né de l'obstacle insurmontable qui s'élève entre Louis XVIII et les juges de Louis

XVI Qu'ils jouissent en paix de ce qu'ils ont

acquis; qu'ils élèvent tranquillement leurs familles.

« Il n'est pas cependant si dur, lorsqu'on approche de la vieillesse, qu'on a passé l'âge de l'ambition, qu'on a connu les choses et les hom-

(i) u Nous crûmes avoir saisi le fantôme de la félicité nationale; nous crûmes qu'il était possible d'obtenir une République sans anarchie , une liberté illimitée sans désordre , un système parfait d'égalité sans factions. L'expérience nous a cruellement détrompés : que nous reste-t-il de tant de chimères vainement poursuivies? * Carnot, Mém., p. 13. — Nous avons pu voir, en 1848 , que les fautes et les aveux des pères sont souvent perdus pour les fils.

(2) Le mot est dur, mais qu'on examine s'il est vrai. Le 50 mars 1815, Carnot fut nommé ministre de l'intérieur par Napoléon, puis comte, puis enfln pair de France, le h juin suivant.

mes, qu'on a vécu au milieu du sang, des troubles et des tempêtes; il n'est pas si dur d'avoir un moment pour se reconnaître avant d'aller où Louis XVI est allé. Louis XVI a fait le voyage, non pas dans la plénitude de ses jours, non pas lentement, nonpasenvironné de ses amis, non pas avec tous les secours et toutes les consolations, mais jeune encore, mais pressé, mais seul, mais nu, et cependant il l'a fait en paix. »

L'auteur de cette éloquente apologie avait été nommé ambassadeur en Suède, mais peut-être ne vit-il dans cette mission qu'une honorable disgrâce, car il ne se hâta pas de se rendre à Stockholm ; peut-être aussi avait-on fait un tel choix, parce qu'on jugeait l'illustre écrivain capable de maintenir, près d'un trône moderne, la dignité d'un sceptre antique, bien que le gouvernement ne fût pas si attentif à ses intérêts.

Averti de toutes parts, il n'avait ni prévu, ni empêché le retour de Napoléon, qui affectait dans son île d'Elbe l'abnégation de Dioclétien à Salone et le dégoût de toute grandeur, en sorte qu'un formidable ennemi, qu'on avait aux portes de la France, dont il aurait fallu surveiller les démarches, put mettre pied à terre aux côtes de Cannes, et s'avancer jusqu'aux portes de Grenoble, sans rencontrer de résistance. Cette brusque apparition d'un Empereur qui s'était condamné

à la vie privée, et qui avait engagé ses soldats à servir fidèlement Louis XVIII, qu'il venait maintenant leur apprendre à renverser, fut au monde un exemple unique de la misère de l'esprit humain et de l'indigne lâcheté avec laquelle on peut violer, d'un lever du soleil à l'autre, les serments les plus solennels ; promettre d'enchaîner un téméraire tyran, puis le proclamer ensuite invincible et clément Empereur, et lui offrir à genoux une parole vénale, un cœur avili par la félonie. Mais le retour de Napoléon ne devait pas être le terme de ces immorales transactions de la conscience avec le devoir et l'honneur ï-s^ seconde abdication, et l'homme le plus ennemi l'en plaindrait profondément, fit voir à l'univers des turpitudes pires que les premières» Chateaubriand qui ne s'était pas rendu à son ambassade , suivit le roi dans sa fuite, pendant que les trahisons se multipliaient autour de lui, et devint l'un de ses ministres. On établit à Gand un Moniteur , que rédigeaient MM. Bertin, Lally-Tollendal, Chateaubriand, Beugnot, etc., et qui pénétrait en France, tantôt par la frontière de Xaniur, tantôt par celle de Lille. Chateaubriand inséra, le 1*2 mai, son Rapport au Roi sur l'état de la France; Napoléon le fit réimprimer à Paris, avec des altérations qui montraient l'auteur comme proposant à Louis XVIII le rétablissement des droits

féodaux, les dîmes du clergé et la reprise des biens nationaux. La proclamation du Golfe Juan (Lcr mars 1815) était entrée déjà , et largement, dans cette voie de mensonges qui ne sauvent pas et qui ne peuvent durer. Napoléon avait beau dire qu'il avait été, non pas vaincu, mais trahi, que ses droits étaient ceux du peuple, on savait à quoi s'en tenir, et nos affreux désastres ne dataient pas de si loin. Chateaubriand, qui présentait à Louis XVIII, dans son Rapport, une suite frappante d'observations et de faits sur les dispositions de la France et les manœuvres des partis rebelles, parlait en même temps du « dernier triomphe qui couronnait et qui allait terminer la

carrière de Bonaparte Ce n'était point une

révolution véritable, c'était une invasion passagère. « 11 examinait ensuite les reproches adressés au gouvernement du roi , et, dans son éloquente réfutation, présentait la Charte comme le palladium de la monarchie, n'appelait même Y Acte additionnel que la Charte améliorée; on ne peut s'empêcher de sourire quand on le voit faire à Napoléon un crime de cette amélioration. Chateaubriand toutefois avait raison d'observer que « Bonaparte s'était embarrassé dans ses propres adresses ; que l'Acte additionnel lui serait fatal : que si cet acte était observé, il y avait dans son

ensemble assez de liberté pour renverser le tyran. »

Mais il n'était pas même dans sa destinée de ressaisir le pouvoir, et l'Europe, dont les diplomates se trouvaient encore réunis au congrès de Vienne, lorsque Napoléon s'échappa de l'île d'Elbe , allait replier ses armées sur l'occident , et envahir une seconde fois le sol français. L'empereur n'avait pour lui ni la totalité de l'armée , ni les nobles, ni les négociants, ni même la majorité des acquéreurs de biens nationaux , ni le plus grand nombre de ceux qui avaient recommencé sous lui leur carrière, mais qui auraient voululapoursuivre sousleroi,et goûter en paix le fruit de leurs sueurs, du sang versé sur tant de champs de bataille. Des prodiges de valeur ne pouvaient rien contre quatre puissances coalisées et soutenues d'armements tels que le monde moderne n'en vit jamais. Napoléon, en venant se placer à la tête des soldats français , leur avait enseigné la rébellion, et ses paroles devaient un jour ou l'autre se retourner contre lui. Aux difficultés du dehors se joignaient les embarras de l'intérieur, et ils étaient immenses.

Enfin, une grande et mémorable bataille aux plaines de la Belgique termina cette merveilleuse épopée de l'Empire, et détruisit toutes les illusions de Napoléon. Vainement , pour expli-

quer les désastres de Waterloo , on s'est plu à chercher des preuves de trahison : ce n'est rien faire ; la défaite qui ne fût pas arrivée aujourd'hui , serait venue demain, et la France épuisée d'hommes et de ressources se voyait dans la dure nécessité de subir la fatale invasion que lui valut sa coupable légèreté à voler d'un pouvoir à un autre. Si nos malheurs s'en augmentèrent dans une effroyable mesure, n'en fûmes-nous pas les premiers auteurs ! L'Europe et les souverains des peuples rivaux devaient-ils, pour l'humeur belligérante d'un homme , consentir à sacrifier toujours le repos et le bonheur de leurs sujets ?

Celui dont l'épée avait bouleversé l'Occident , se vit donc forcé d'abdiquer une seconde fois , et de se confier à la générosité britannique , si peu mise en crédit par lui-même. Le foyer de ce peuple , où il voulait aller s'asseoir , se transforma en une île perdue au milieu des tempêtes de l'Océan , où ce géant des batailles fut inhumainement relégué. Nouveau Prométhée , il eut le temps de sentir le vautour qui lui rongeait le foie ; il s'y endormit du dernier sommeil , et tel fut le fruit de tant de conquêtes , la possession d'un étroit tombeau dans une île battue des flots, comme son aine l'avait été des assauts de l'ambition.

Louis XV11I rentra dans sa capitale envahie par

les armées étrangères ; Chateaubriand rentra avec lui , mais les fonctions qu'on lui avait confiées aux jours du dévouement lui furent retirées ; toutefois , il se vit créer ministre d'état (juillet 1815) , et pair de France (19 août). Cette même année , M. de Vaublanc , ministre de l'intérieur , proposa au Roi de former pour Chateaubriand un ministère particulier des beaux-arts. On en resta là , bien que la pensée du prince ne fût pas opposée à une création de ce genre (1) , qui eût été pour l'auteur ou Génie une brillante et convenable sinécure.

A sa première rentrée, Louis XVIII avait dû faire des fautes , et il en fit : quel gouvernement trouvera-t-on qui soit irréprochable ? mais, à ce second retour , où était la nécessité pour le Roi très-chrétien de se présenter aux yeux de la nation , appuyé sur l'un des meurtriers de son frère , sur Fouché , dont le moindre crime était d'être un prêtre apostat ; sur un évêque infidèle à son Eglise et à tous les pouvoirs , Talleyrand-Périgord ; sur un diacre , oublieux de ces serments, M. Louis? De vaines considérations d'habileté et de rouerie politique l'emportaient donc sur les lois de la morale et de l'honneur , et l'on s'inquiétait peu des répul-

(1) Vaublanc, Mém. sur la révolta, de Fr., t. III, p. 280.

sions que devaient inspirer aux 'amis des Bourbons un régicide relevant le trône brisé de Louis XVI. Ce fut pourtant ce même homme qui dressa des listes de proscription contre « les instigateurs et les auteurs de la trame horrible » qui avait ramené Bonaparte, et dont bien des gens s'étaient vantés pendant les Cent-Jours ; mais en môme temps , il suscitait au] gouvernement de la Bestauration des haines implacables, qu'il aurait fallu plutôt lui épargner, malgré de honteuses et étranges perfidies. La voix du sang ne cesse de crier aux partisans des victimes :

Exoriare aliquis noslris ex ossibus uKor ;

et , pour n'en pas nommer d'autres, il en était une que sa haute renommée de brave des braves , devait sauver de la mort, après un jugement qui n'était , certes , pas immérité. La clémence toutefois eût été glorifiée de l'illustration même du coupable. Quant aux esprits opposants qui , pendant toutes ces années de la Bestauration . se firent les panégyristes des indisciplines et des rébellions militaires , où avaient-ils mis les plus simples lumières du bon sens et du devoir? Que pouvait devenir le gouvernement , une fois en leurs mains , avec les principes qu'ils ne cessaient d'appuyer ? N'était-ce pas l'audace des

conjurations qui venait irriter le pouvoir et qui le forçait de répondre par des rigueurs à de violentes attaques, à des manœuvres criminelles , qu'il fut bon de nier un temps, mais dont ensuite on s'est fait des titres de gloire et des sujets de mérite ?

Ce n'est pas que nous éprouvions la moindre sympathie pour les sévices qui furent alors exercées ; mais encore une fois, n'y avait-il rien qui les provoquât? D'ailleurs, les persécutions vinrent surtout d'un homme singulièrement funeste à la monarchie des Bourbons, M. Decazes, que, par une inconcevable obstination , Louis XVIII garda trop longtemps à ses côtés, dont il fit son ministre favori. Cen'étaitpasl'hommeque le parti monarchique eût voulu à ce poste , où de graves accusations ne craignirent pas d'aller le chercher ; on sait bien aujourd'hui quelle faction profitait des fautes dans lesquelles il engageait un monarque trop confiant. Ce fut par les intrigues de ce favori qu'une Chambre à la fidélité éminente de laquelle le Roi lui-même rendait justice, en la qualifiant d'introuvable , se vit dissoute (5 septembre 1816) , et qu'on se targua comme d'une grande victoire de réprimer les élans d'un zèle indiscret.

Lorsque les premiers collèges électoraux s'étaient réunis pour la formation de cette Cham-

bre, comme ils attiraient l'attention du gouvernement, à cause de la grande influence qu'une institution nouvelle était appelée à exercer, Chateaubriand avait été chargé de présider le collège du Loiret. On lui a reproché d'avoir adressé à Louis XVIII des félicitations sur le commencement de ses justices, en lui présentant la députation départementale ; il ne faut pas oublier que des écrivains connus par leur modération et leurs lumières, n'hésitèrent pas à invoquer de même l'exercice de la magistrature des rois contre les dangers dont la société était menacée; et l'on peut bien absoudre Chateaubriand d'avoir pensé aussi qu'elle ne pouvait être sauvée sans énergie chez ceux qui la dirigeaient.

Cet illustre écrivain ne montrait-il pas , à l'époque même de la dissolution de la chambre de 1815, que, s'il voulait des garanties pour l'ordre, pour la sécurité des peuples, il en voulait aussi pour leurs droits légitimes? Il publiait alors son livre de la Monarchie selon la Charte; et là, tout en montrant que c'était un pacte auquel il fallait se rallier dans un but commun , ainsi qu'à une garantie, il exhortait les royalistes à se rendre aux élections et à sauver le roi, quand même! C'est que le brusque abandon du gouvernement les avait un instant découragés, et qu'il importait de leur rendre la confiance' en

leurs forces. Chateaubriand allait jusqu'à interpréter, dans un éloquent post-scrlplum , les intentions présumées du monarque. « Que veut d'ailleurs le roi, disait l'illustre publiciste! S'il était permis de pénétrer dans les secrets de sa haute sagesse, ne pourrait-on pas présumer que, en laissant constitutionnellement toute liberté d'action et d'opinion à ses ministres responsables, il a porté ses regards plus loin qu'eux; qu'il a peut-être jugé que la France satisfaite lui renverrait ces mêmes députés dont il était si satisfait; que l'on aurait une chambre nouvelle aussi royaliste que la dernière , bien que convoquée sur d'autres principes, et qu'alors il n'y aurait plus moyen de nier la véritable opinion de la France? »

M. de Chateaubriand ne s'en prenait point à la prérogative royale : il lui suffisait des considérants de l'ordonnance dont il rejetait la responsabilité aux ministres, et qu'il discutait, comme on la discuta dans les brochures et dans les journaux. Quand le ministère vit cet imposant adversaire parmi ceux qui combattaient ses actes. il s'effraya et voulut faire suspendre la publicité de cet écrit. La police de M. Decazes ayant échoué auprès de l'autorité judiciaire, et l'ouvrage se répandant avec un immense succès, Louis XVI il se chargea de frapper l'auteur et le livre d'une

même réprobation. On vit donc paraître dans le journal officiel du gouvernement (1) une ordonnance qui retranchait le vicomte de Chateaubriand du nombre des ministres d'Etat, pour avoir élevé des doutes sur la volonté personnelle du roi, manifestée par son ordonnance du 5 septembre. Le noble Pair se vit même interdire l'entrée des Tuileries.

L'auteur de la Monarchie selon la Charte en trait franchement dans le système du gouvernement représentatif: il voulait la responsabilité des ministres de telle sorte que U royauté fût inviolable et sacrée, et que ses ministres n'eussent pas à se dire les exécuteurs de sa volonté. Il demandait que la limitation fût dévolue aux Chambres ; réclamait la publicité de séances de la Chambre des Pairs, et voulait la liberté de la presse avec une loi terrible, comme il l'appelait, et au fond de laquelle, après la prison et l'exil, il mettait la mort quelquefois: paroles inconsidérées, qu'on ne manqua pas de lui opposer, et avec raison, lorsque plus tard il s'opposait à la censure préventive. L'écrit de M. de Chateanbriand eut cela tout au moins de remarquable, qu'il enseigna

(1) Moniteur du 21 sept. 1816. L'ordonnance est datée de la veille et signée Richelieu. Toutefois le duc de Richelieu ne dissimulait pas ses craintes pour l'avenir.

la langue parlementaire à des hommes qui étaient loin de la parler avec cette netteté et cette lucidité. Un vieil adversaire des pompeuses descriptions et des rêveries iïJtala, Morellet, n'en pouvait revenir de surprise.

Cependant, les élections avaient réduit à quatre-vingt la majorité de 1815; l'opposition était plus nombreuse à la Chambre des Pairs, et l'on y dénonça sans ménagement, comme à celle des Députés, les influences que le ministère avait exercées sur les votes électoraux. « Bonaparte, s'écria Chateaubriand, se servait des révolutionnaires en les méprisant ; on a voulu s'en servir

aujourd'hui en les honorant Les royalistes

sont consternés Pouvaient-ils croire que de

tels agents eussent dû être choisis pour apôtres de la légitimité? Pouvaient-ils comprendre quelque chose à ce renversement d'idées? Les Jacobins, poussant un cri de joie qui a été entendu de tous leurs frères en Europe , sont sortis de leurs repaires : ils se sont présentés aux élections, tout étonnés qu'on les y appelât, tout surpris de s'y voir caressés comme les vrais soutiens. »

La guerre était engagée sur tous les points, et les partis politiques se dessinaient avec force. On apportait à la lutte une ardeur d'autant plus vive qu'une loi venait d'atteindre les journaux

périodiques , et de les soumettre à la censure. C'était des bureaux de M. Villemain que dépendait la presse, et il avait le talent de suspendre un journal avec un billet de quatre lignes. Pour échapper à la censure, on fonda des recueils politiques et littéraires. Le Mercure de France ayant été arbitrairement supprimé par le directeur de la librairie, l'opinion libérale le remplaça par la Minerve, qui parut au 1er avril 1818. Un publiciste d'un mérite supérieur, Benjamin* Constant, y écrivait des chapitres que l'on pouvait regarder comme un cours de politique constitutionnelle, et qui, par la vigueur, la précision et la netteté du style, dépassaient de beaucoup les articles de ses collaborateurs. C'étaient quelques hommes d'un étroit libéralisme, d'un esprit sournoisement hostile à la religion , mais qui se masquaient sous de faux-semblants. Près de MM. Etienne et Jouy, l'on voyait s'indigner contre la censure MM. E. Dumoulin, Lacretelle aîné, Pages, Aignan, Jay et Tissot, fort avides de liberté , mais oubliant que plusieurs soldats de cette troupe d'élite avaient fait autrefois passer les journaux sous les Fourches-Caudines de leur servile impérialisme. Et le héros même de la Minerve, Benjamin Constant, n'avait-il pas dit de la presse assez de mal pour qu'un gouvernement qui craindrait la liberté des journaux et

qui serait jaloux de la restreindre, trouvât facilement chez ce publiciste les moyens d'y arriver (1) ?

Les royalistes se créèrent aussi un organe qui fût indépendant de la censure, et ce fut là que se retrancha M. de Chateaubriand. Il inaugurait ce recueil périodique par une lettre où il indiquait la route à suivre. « Le Conservateur , disait-il, soutiendrai religion, le roi, la liberté, la Charte et les honnêtes gens , ou ni moi, ni mes amis ne pouvons nous y intéresser. » Chateaubriand marquait sa place dans la feuille par les magnifiques éclairs de son génie et les allures fières de son beau langage; l'abbé de Lamennais y préludait à Y Essai sur F Indifférence ; Bonald s'y montrait avec sa logique positive et concluante ; et à côté du paradoxal, mais spirituel Fiévée, de Castelbajac, de Martain ville, deKergorlay,de Frenilly, deCorbière, d'Omahony, apparaissaient des Montmorency, des Polignac, des Levis, dont on avait fait des journalistes; M. de Villèle lui-même s'essayait au métier. L'abbé Fayet, mort naguère évêque d'Orléans, y écrivait des articles sur les questions religieuses. C'était la théorie de Chateaubriand sur la Charte, qui avait prévalu dans l'esprit des rédacteurs, comme l'indiquait le mail) Voir son écrit intitulé : Des réactions politiques , 2e édit., augmentée de VExamen des effets de la Terreur, p. 43 et suiv.

nifeste même de l'illustre écrivain. Au reste, ni le Conservateur, ni surtout la Minerve, n'étaient remarquables par beaucoup de variété dans l'ensemble, et de nouveauté dans la forme. Les colonnes de la Minerve se remplissaient principalement du niais philosophisme du Constitutionnel aboyant à la robe du prêtre, effrayant le monde au récit de l'envahissement de la sacristie et du fanatisme des missionnaires. La loi de la censure s'étant étendue jusqu'aux écrits non périodiques, la Minerve et le Conservateur cessèrent de paraître, après avoir vécu deux ans.

Des journaux et des brochures, l'opposition monta à la tribune,, si plutôt elle n'en descendit pas. La Restauration a été l'âge d'or des faiseurs de théories et des fanatiques de liberté; on ne verra jamais des années de ferveur militante comme celles qui nous menèrent de 1815 à 1830. Ce fut dans cet intervalle que brillèrent successivement, armés pour des intérêts divers, des hommes par les noms desquels on jurait aisément, et que l'on grandissait de toute la passion qu'on éprouvait pour leurs vives attaques, leurs luttes hardies. Benjamin Constant, Manuel, le général Foy, Lafayette, Casimir Périer, C. Jordan, Laflitte et bien d'autres, à différents degrés, étaient les héros de l'opposition. En eux se personnifiait ce libéralisme qui, embusqué derrière

la Charte, faisait une guerre acharnée au gouvernement du roi, disait onéreuses les charges de l'Etat; se targuait d'un sérieux intérêt pour la religion catholique, en étant toujours prêt à l'entraver dans son essor; prêchait avec ardeur les principes de 93 et feignait de voir, ou peutêtre voyait en sa crédule niaiserie, un danger imminent pour la société , dans les prédications de quelques missionnaires et la présence de quelques centaines de jésuites sur le sol français. Qui donc ne se souvient de ce qu'on appelait la prétropkobie du principal organe des libéraux, le Constitutionnel , et de ces épileptiques déclamations des carbonari contre les sourdes menées de l'ultramontanisme, contre l'envahissement clérical ? Il était de bon ton de donner dans toutes ces billevesées, et de chérir éperdument les libertés de l'Eglise Gallicane, sans en connaître le premier mot.

Certes , ce n'étaient pas les orateurs habiles qui manquaient au parti royaliste, généralement dévoué à la cause religieuse, comme il l'était à la monarchie. Dans cette période de quinze ans, les de Serre, les de Labourdonnaie, les Dudon , les Delalot, les Bonald, les Salaberry, les Yillèle, les Pardessus, les Ravez et les Martignac pouvaient aisément balancer l'école libérale, si l'autorité, auprès de la nation française, jouissait

toujours de la faveur trop souvent réservée à une opposition taquine et funeste. Il est bien permis de regretter tant d'efforts réputés patriotiques , tant d'éloquence jetée au vent des passions populaires , aujourd'hui que nous avons le spectacle des fruits que devait porter cette guerre implacable. Quand on accusait le libéralisme de vouloir nous rejeter dans l'ère des révolutions, Dieu sait comme il s'en défendait ; mais de quel côté se trouvaient la justice et la sagesse? Plus que cela , si on eût dit aux uns qu'ils se précipiteraient dans les voies du pouvoir, qu'ils auraient à y faire la pénible et honteuse réfutation de leurs discours et de leurs actes; qu'ils dépasseraient de bien loin tous les abus, tous les excès qu'ils poursuivaient de leurs lamentations et de leurs apostrophes ; aux autres qu'ils ne tarderaient pas à en mourir de douleur , ou bien à demander pardon à Dieu et aux hommes de leur vie passée, que n'auraient-ils pas répondu, dans la béate contemplation d'eux-mêmes ? Et pourtant, cette grande et triste épreuve a été faite ; et ceux qui avaient applaudi à l'éclat des joutes parlementaires , en ont pu voir les féconds et beaux résultats.

La monarchie de Louis XVIII , assaillie par la chaleur des discussions politiques, minée déjà par des sociétés secrètes (1), oùBrutus formait l'idéal

(1) « De nombreuses sociétés secrètes où s'unissaient bonapat -

27'i CHATEAUBRIAND.

du patriotisme, se vit soudainement frappée d'un coup terrible , dont on fit remonter la responsabilité jusqu'au ministère. Paris , au milieu des joies du carnaval , fut tiré de cet étourdissement par un cri de mort; dans la nuit du 13 au ld février 1820 , le duc de Berry accompagnait sa jeune épouse à sa voiture, lorsqu'un homme s'élança, enfonça au duc un poignard dans le cœur, espérant tarir la dernière goutte du sang bourbonnien. Il soutint n'avoir pas de complices , et pour Louvel Dieu n'étant qu'un mot, il devenait inutile peut-être de lui en chercher. Le prince mourut, en demandant grâce pour cet homme-, et M. de Chateaubriand, l'écrivain royaliste auquel il fallait bien revenir, fut chargé d'écrire la vie du duc de Berry : il honora sa mémoire d'une biographie comme lui seul était capable de l'écrire (1), appelant un tendre et mélancolique intérêt sur une carrière sans événements un peu remarquables.

Le journaliste Martainville, du Drapeau blanc, attaqua si vivement Decazes au sujet de l'assas-

tistes ei républicains cherchaient à renverser la dynastie.» Lavallée, Hist. des Français, t. IV, p. 545, édit Charpentier. « C'était à la dynastie qu'on en voulait réellement. » Jtbid., p. 5^7.

(1) Mém., lettres et pièces authentiques touchant la vie et la mort de S. A. R. Ferdinand d'Artois, fils de France, duc de Berry, 1vol. in-S°, 1820.

sinat du prince, que le ministère crut devoir le déférer aux tribunaux. Un député, un ami de Chateaubriand, proposait de poursuivre Decazes comme complice du meurtre, et écrivit un long mémoire pour établir qu'il était coupable du crime de trahison prévu par l'article 56 de la Charte (1). Louis XVI II se sentit blessé dans l'homme de sa prédilection. Il écarta cependant Decazes, sur les instances de la famille royale , et le nomma ambassadeur à Londres, avec le titre de duc de Gluksberg. L'écrivain qui a dit que le pied lui avait glissé dans le sang, a pu s'exprimer durement ; mais il a parlé avec vérité et avec justesse, suivant la remarque d'un historien (2).

On chercha pour Chateaubriand une sorte de brillant exil: d'abord, l'ambassade de Prusse, où il continua ses Mémoires, et écrivit un retentissant prologue sur le roi Frédéric ; puis celle de Londres, héritage de Decazes, où il lia connaisance avec Canning , et revit cette gracieuse apparition de sa souffreteuse jeunesse, cette Charlotte qu'on lui avait voulu donner pour compagne de sa vie, et pour le fils de laquelle, chose étrange et pénible à dire î Chateaubriand qui laisse voir à nu cette sécheresse de cœur, n'aurait rien pu ,

(T) Projet de la proposition d'accusation contre le duc Decazes, par M. Clauzel de Coussergues, 1 vol. in-8". (2) Lubis, Hiit, de la Restauration, t. V, p. 206.

ui ambassadeur alors, ni ministre des affaires étrangères, un peu plus tard (1823)! Ce fut à Londres que Chateaubriand composa les quatre Stuarts , se dédommageant par sa fidélité au culte des lettres, là comme à d'autres ambassades, de la gêne que les affaires politiques apportaient à l'indépendance naturelle et fière de son esprit. Il y a dans les quatre Stuarts, une certaine froideur qui vient en partie d'une exactitude de chroniqueur à laquelle Chateaubriand s'est laissé aller , lui si plein de fantaisie et de verve. Il dit que les Stuarts ont passé et que les Bourbons resteront, oracle qui menace d'être aussi peu accompli que tant d'autres du même prophète. Jacques II a été jugé, le chrétien comme le prince , avec une trop grande sévérité. M. de Chateaubriand, et il faut le louer de ces généreux sentiments , n'est pas en histoire pour l'aride et triste système de l'impassibilité ; le crime soulève la noble indignation de son ame, comme la vertu le pénètre d'enthousiasme. Sa philosophie est digne et ses réflexions élevées.

Tandis que les conspirations militaires, fomentées parles sectes du carbonarisme, éclataient en France à différentes reprises et que l'on frappait quelques têtes ardentes, sans atteindre les hauts instigateurs des troubles et les vrais coupables , il se passait en Grèce et en Espagne de tels évè-

nements que les souverains sentirent la nécessité d'un congrès , pour résoudre les graves questions politiques de l'époque. On choisit la ville de Vérone, et, dans les derniers mois de l'année 1822, il y arriva des empereurs, des rois, des reines et de nombreux diplomates 3 représentant les grandes puissances de l'Europe. Ce qui intéressait le plus directement la France monarchique , c'était le foyer de révolte établi en Espagne, et qui pouvait d'un jour à l'autre, s'étendre en-deçà des Pyrénées (1). Le roi Ferdi-^ nand Vil ne jouissait déjà plus de sa liberté, les Descamisados étaient devenus les Sans-Culottes de la Péninsule ibérique^et la Tragala en était la Carmagnole. Ne convenait-il pas à la sécurité du pays et à la dignité du monarque français de rétablir sur son trône le petit-fils de Philippe V! M. de Chateaubriand , qui fut appelé de Londres à Vérone , confesse avec loyauté que la guerre d'Espagne se fit par son inspiration personnelle. Peut-être d'abord hésitait-il ; du moins , M. de Villèle qui l'avait envoyé à Vérone ne voulait pas la guerre. Sans doute que Chateaubriand se décida pour l'intervention, quand il comprit à Vé-

(1) « L'expédition d'Espagne acheva la défaite de la révolution en Europe. » Lavallée, flist. des Français, t. IV, p. 547. Qu'avait de mieux à faire une monarchie que de chercher à s'affermir ? on loue donc ici ce qu'on veut blâmer. La révolution, au reste, ne fut arrêtée qu'un moment.

rone les pensées des souverains et de leurs représentants. On craignait, tout en détestant la révolution espagnole, de nous voir reprendre une attitude trop fière et un ascendant inévitable. M. de Montmorency, qui voulait la guerre, se trouvait déjà à Vérone; l'opinion de Chateaubriand* plus modérée et plus circonspecte, sembla probablement à M. de Villèle, capable de contrebalancer les intentions du noble duc. 11 se trompa, et l'on a voulu trouver là une des causes du dissentiment qui sépara plus tard deux hommes autrefois amis ; on s'est demandé si M. de Villèle pouvait pardonner à Chateaubriand d'avoir voulu la guerre, quand on l'avait envoyé pour vouloir la paix. Aux yeux de M. de Montmorency, l'intervention en Espagne était une guerre toute de principes européens ; pour Chateaubriand , c'était plutôt une question de nationalité, une question française.

On avait écrit que nous fûmes poussés en avant par les autres puissances. M. de Chateaubriand a fait voir depuis, avec la dernière évidence, que nous prîmes au contraire l'initiative , et que les cours étrangères n'avaient que de l'indécision et du mauvais vouloir. Ce qu'il se proposait dans la direction du cabinet des affaires étrangères , qu'il reçut après M. de Montmorency (28 décembre 1822), c'était avant toutes choses d'arracher la

France à la déplorable tutelle des traités de Vienne. 11 voulait que , élargissant au dedans le cercle des franchises politiques , la royauté s'acheminât au dehors vers la gloire par la route des armes. « La légitimité, dit-il brillamment, allait, pour la première fois, brûler de la poudre sous le drapeau blanc 3 tirer son premier coup de canon, après ces coups de canon de l'Empire qu'entendra la dernière postérité (1). » L'entrée en Espagne fut àprement combattue par le coté gauche de la Chambre des députés. Le général Foy éclata en récriminations contre le pouvoir qui subissait, disait-il , la loi des alliés , et commençait aux Pyrénées une guerre qui se terminerait on ne savait pas où. Mais les prophéties de Foy, depuis le moment où il dénonça aux Autrichiens prêts à envahir les Abruzzes « qu'ils n'en sortiraient plus, » avaient singulièrement perdu de leur crédit. Royer-Collard ne voyait dans cette intervention que l'humiliation de la France; If. de Laborde déclara la guerre impossible et folle, comme il devait faire en 1830 pour l'expédition d'Alger. M. Bignon présageait d'immenses calamités. Chateaubriand, qui se montrait pour la première fois à la tribune de la Chambre élective , n'eut pas de peine à faire justice de tou-

(1) Mém. d' Ou '"-Tombe, t. VII.

tes les vaines objections' suscitées contre son œuvre, et à montrer les avantages qu'elle offrait au pays. « Le roi, disait-il en finissant, a remis la garde du drapeau blanc avec une généreuse confiance, à des capitaines qui ont fait triompher d'autres couleurs. Eh bien ! ils lui apprendront le chemin de la victoire : il n'a jamais oublié celui de l'honneur. » Manuel, député fougueux de la Vendée, alla plus loin que tous ceux qui l'avaient précédé à la tribune, et par d'audacieux discours où il représentait l'échafaud de Louis XVI comme la raison dernière d'une légitime défense, provoqua des cris d'horreur qui étouffèrent sa voix et amenèrent son expulsion de la Chambre : violence aussi peu parlementaire que l'était son langage de Jacobin.

Les dépêches de Chateaubriand , de même que ses paroles devant la Chambre , étaient à la hauteur des choses ; il y a dans ses lettres à nos généraux et à nos ambassadeurs, un accent de patriotisme qui montre comment il entendait et représentait la dignité de la France. Malgré les clameurs et les sinistres prédictions de quelques myopes et du parti libéral, nos troupes passèrent la Bidaossa et délivrèrent en peu de mois l'Espagne du joug des factieux. Chateaubriand tomba (G juin 182/i) ; mais ses prévisions, quant à la gloire nationale, furent justifiées : la France re-

prit peu à peu son rang, et quand on voulut affranchir la Grèce de la sauvage oppression des Turcs, notre diplomatie put se faire entendre, au congrès de Londres; lui eût-il été aussi aisé d'y figurer, sans la forte position qu'elle avait reconquise? Plus tard, quand on médita de châtier l'insolence du Dey d'Alger , n'est-ce pas dans son énergie et sa fierté, deux fois manifestées les armes à la main , que la France puisa la confiance qu'il lui fallait en elle-même pour braver l'irritation de l'Angleterre ?

En 1838, Chateaubriands jaloux de faire connaître dans toute leur étendue, les principales circonstances relatives à l'affaire d'Espagne, publia le Congrès de Vérone (1). Quelle que soit l'importance de ses pièces , elles donnent à son livre un peu de monotonie ; mais cet inconvénient se trouve largement compensé par les brillantes pages où l'écrivain s'abandonne à son imagination. Il y a comme introduction générale, quelques chapitres qui se font remarquer par la nouveauté et le piquant des aperçus, comme par la vérité des considérations. Après ces réflexions sur les hommes et les choses de la Péninsule, il remonte à l'origine des Cortès de Cadix, et fait rapidement passer sous les yeux du lecteur les per-

(l) Paris. Dclloye, 2 in-8".

sonnagesqui jouèrent un rôle dans ces dernières révolutions. Plagiaire servile de notre littérature, l'Espagne le fut aussi de nos agitations politiques. Là bas, de même que chez nous, les meneurs furent vite dépassés par leurs adeptes. Fiiego, beau parleur de camp, fit répéter son hymne :

Soldados, la Patria Nos lima a vencer.

Mais Riego se vit forcé de chanter la Carmagnole de sa patrie , et de dire avec le peuple :

Tragala, Tragala Tu servilon, Que no quieres Constitution (1).

Et aux refrains de la ronde infernale, disparaissaient de la scène du monde acteurs et spectateurs.

M. de Chateaubriand est poète et coloriste, plus qu'historien : il est mal à son aise au milieu

(I) Ces refrains peuvent ainsi se traduire en français : Soldats, la patrie Nous appelle à la victoire.

Avale-la, avale-la, Toi, grand servile, Qui n'aimes pas La Constitution.

des faits et des dates, et il a hâte d'en sortir. 11 met donc en relief les choses dominantes, et donne après cela libre cours aux caprices de sa verve. « Prestige du génie, s'écrie-t-il à propos de la ville où \e trouvaient les puissants de la diplomatie ? Per^ôluïè^hÊ se souvient des discours que nous tenions autour^teicrtalSie du prince deMetlernich ; aucun voyageur n'entendra jamais chanter l'alouette d*ms les champs de Vérone , sans se rappjélel* Shakspeare. »

L'auteur parle dans ce livre , et de son ministère et du brutal congé donné à un fidèle serviteur ; il nous peint l'intérieur de son cabinet, et raconte la nature de ses relations avec LouisX VI 1 1. Pendant les séances du Conseil , Sa Majesté dormait le plus souvent, ou bien, quand elle était en bonne et joyeuse humeur , s'égayait à narrer des histoires, avec ce préambule : « Je vais faire rire M. de Chateaubriand ;» et voilà M. de Chateaubriand qui ne pouvait , en effet , s'empêcher de rire de tout son cœur. Pendant ce temps-là, M. de Corbière mettait sur la table ses coudes , sa tabatière et son mouchoir bleu. Toutes ces peintures sont étincelantes de verve caustique.

Près de ces tableaux légers et fins, il s'en trouve d'autres d'une teinte rembrunie, comme cet appel des personnages présents au congrès de Vérone , appel auquel nul ne répond ; comme égale-

nii CHATEAUBRIAND.

ment cette biographie de l'empereur Alexandre , prince aussi grand par le cœur que l'était Napoléon par le génie militaire. On aime à entendre les mots gracieux, les réparties délicates de cet homme généreux qui aimait la France, et qui céda noblement aux sollicitations du duc de Richelieu la carte fatale où étaient tracés d'affreux démembrements. Athée d'abord , puis déiste , Alexandre dériva insensiblement à Filluminisme de Mme de Krùdner, et penchait à la fin vers le catholicisme. Le morceau qui le concerne est un des plus beaux endroits du Congrès de Vérone. C'est là que se trouve encore cette grande peinture de la bataille de Waterloo , « bataille terrible , où la victoire , au milieu des armées confondues, se trompa d'étendard (1). » La peinture est digne de la douloureuse majesté des souvenirs qu'elle retrace , et il n'y a que certains tableaux de Tacite qui en approchent.

L'expédition à laquelle Chateaubriand avait attaché une si grande importance, et qui fut agitée au congrès de Vérone, n'amena pas tous les résultats qu'il s'en promettait dans sa pensée : on le sait de reste. Mais ce n'est pas Chateaubriand

(1) Cette phrase, écrite par Chateaubriand pour un discours qu'il avait à prononcer un jour à la Chambre des Pairs, dut être retirée et modifiée, suivant II. Audibert : Souvenirs polit, et titt. Voir les Débat* du 13 mars 1850.

qu'il faudrait en rendre seul responsable, car il n'avait pas, au Conseil de Louis XVIII , tout le crédit qu'il aurait été nécessaire d'avoir pour mener à fin l'ensemble de ses conceptions ; et peutêtre aussi qu'il se consuma en impuissantes velléités, dans les circonstances difficiles où les calculs et les finesses de son collègue M. de Villèle triomphaient aisément de la franchise de l'écrivain. Non-seulement Ferdinand VII n'accorda pas à ses peuples les justes franchises qu'on attendait de lui et qu'on avait droit d'exiger ; mais encore il manqua d'égards et de gratitude envers le duc d'Angoulême , envers la nation à qui il devait d'être remonté sur son trône. Ainsi s'évanouirent en partie les rêves de M. de Chateaubriand; ainsi fut à moitié perdue cette expédition, qu'il appelle, quelque part, le René de sa politique. Nous avons tout-à-1'heure fait nos réserves pour la considération qu'elle donna au drapeau de la Restauration.

En 182/1, MM. de Villèle, ministre des finances, et de Corbière, ministre de l'intérieur, présentèrent aux votes législatifs deux mesures importantes. La première avait pour but de substituer au renouvellement annuel de la Chambre, et par cinquième, le renouvellement intégral et septennal. M. de Chateaubriand s'était déclaré pour la quinquennalité, dans le Conservateur, et il aurait

voulu s'y tenir", en abaissant l'âge des députés; rien cependant ne l'empêchait de soutenir une mesure qui était conforme à ce qui se passait en Angleterre, et qui d'ailleurs ménageait les émotions à un pays où l'on devait sentir la nécessité du calme et du repos. On s'arrêta donc au projet de la septennalité , comme le voulait M. de Yillèle, et Chateaubriand publia une brochure pour rendre les esprits favorables à cette grande question. La seconde mesure se rattachait à l'indemnité des émigrés , quoique M. de Villèle la présentât comme la conséquence naturelle de l'heureux état du crédit. Il s'agissait de convertir cent quarante millions de rentes cinq pour cent, en cent douze millions à trois pour cent ; les créanciers auraient eu à opter entre eux un remboursement nominal du capital et la conversion en trois pour cent àfr. 75. La mesure ainsi aurait eu pour résultat une réduction de vingt-huit à trente millions de rente. Le projet n'avait pas l'approbation absolue du Conseil. M. de Chateaubriand qui ne l'admettait pas en principe , n'en donna pas moins ,, comme Pair, sa voix au projet, par confiance aux lumières du président du Conseil ; mais il ne voulut pas rompre à la Chambre le silence gardé au milieu de ses collègues, et ils en furent blessés. On obsena que dans les deux chambres les amis de Château-

briand s'étaient abstenus de parler, ce qui devint un nouveau grief; les journaux , du reste, sans distinction de parti, s'accordaient à peu près tous à rejeter le projet du gouvernement : et , pendant que Laffitte , qui avait été soumissionnaire , se séparait cette fois de ses amis de l'opposition , l'archevêque de Paris , Mgr de Quélen , faisait entendre le cri d'alarme en faveur de ses diocésains, qu'atteignait surtout le projet de loi. Ce qui devait faire le triomphe de Chateaubriand, la septennalité adoptée et la réduction du cinq pour cent rejetée, fut au contraire ce qui le perdit. M. de Villèle se plaignit hautement de son silence et de celui de ses amis, pendant toute la discussion, et montra Chateaubriand détruisant l'unité indispensable dans un ministère. M. de Corbière se prononça plus nettement encore, en déclarant qu'il se retirerait, si M. de Chateaubriand restait au ministère. On lui préféra M. de Corbière, et l'auteur de la Monarchie selon la Charte subit pour la seconde fois l'épreuve d'une destitution solennelle. Deux lignes du président du conseil lui annoncèrent sa disgrâce, et lui furent remises aux Tuileries mêmes, avec l'ordonnance royale (6juinl82/i) qui prononçait son remplacement ; comme si les deux ministres eussent disputé de laconisme, Chateaubriand ré-

2JS CHATEAUBRIAND.

pondit à Villèle que le département des affaires étrangères était à ses ordres.

Il n'y eut ainsi entre le roi et le ministre disgracié d'autres intermédiaires que l'huissier de service. L'illustre victime d'une brutalité inouïe se vit aussitôt environnée d'hommages, et l'on entendit cette nature fière et délicate s'écrier dans l'épanchement d'une légitime indignation : « Chassé comme un laquais qui aurait volé la montre du roi sur sa cheminée ! » Ce fut une des plus graves fautes de la royauté, que ce renvoi d'un homme à qui elle était redevable des écrits qui l'avaient entourée de plus de prestige, et qui pouvait encore, auprès des siens comme auprès de ses adversaires, exercer une si puissante, une si redoutable action. L'Achille de la légitimité ne se contenta pas de dévorer sa colère sous sa tente, il la fit éclater partout. M. de Chateaubriand, avec son ardeur de caractère et sa brillante imagination, entraîna après lui une milice formidable, et sépara du ministère et des hommes de la droite le Journal des Débats, l'organe le plus accrédité de l'opinion publique. Articles dans cette feuille, discours à la chambre des Pairs, influence de salons, brochures de circonstance, il n'omit rien pour écraser ses rivaux: il lui fallait une vengeance retentissante.

On doit l'en blâmer : il affiche un tel dédain

pour les grandeurs, qu'il pouvait bien sortir du ministère sans jeter tous ces éclats de colère, ni se ranger avec les démolisseurs de la monarchie. Néanmoins , si un sujet fidèle est tenu à des devoirs envers son roi , il nous semble que la royauté n'est jamais dégagée de tout égard envers un serviteur, surtout quand il se nomme Chateaubriand, et c'est ce qui atténue grandement à nos yeux les torts incontestables de l'écrivain, trop jaloux de venger le ministre.

Ce fut quelques mois après tout ce bruit de cabinet et de disgrâce, que Louis XVIII vint à mourir (16 septembre 1824). Nature intelligente et élevée, caractère un peu philosophe et sceptique, mais esprit habile et fin, conciliant et noble , le frère de Louis XVI avait fait beaucoup, en élevant sa monarchie au-dessus des difficultés de tout genre qu'elle rencontrait ; il avait fondé le crédit et rendu la prospérité et la confiance à un pays épuisé d'hommes et d'argent, par le malheur de deux invasions.

Son successeur, Charles X, moins ferme et moins appliqué, cœur généreux toutefois, loyal et chevaleresque, valait mieux pour briller en second dans une cour, que pour s'asseoir sur un trône par des temps d'orages et de trouble?. Monarque pieux et dévoué à l'Eglise, il ne lui prêta cependant qu'une main malheureuse, et attacha

son nom à des ordonnances qui joignaient le ridicule à l'odieux de la persécution; en sorte que la piété et le repentir qui voulaient réparer une jeunesse peu contenue, montraient à ses ennemis un prince dévot, à ses amis révélèrent un jour un dangereux protecteur. Il avait saisi les îvnes de l'Etat au milieu de l'enthousiasme le plus vif, et les passions politiques semblaient se taire devant les espérances apportées par un nouveau règne. Illusions d'un moment ! Chateaubriand salua le gracieux souverain dans un écrit qui opéra, dit-il, pour Charles X ce que sa brochure de Bonaparte et des Bourbons avait opéré pour Louis XVIII. Sans admettre que l'opuscule intitulé : le Roi est mort, vive le Roi ! ait eu les résultats que lui prête la vanité de l'auteur (1), il devait naturellement accroître la popularité du monarque par celle de l'écrivain , qui était alors assez grande. Pourquoi ne pas oublier devant ce règne naissant les colères nourries contre celui qui venait de descendre dans la tombe?

La guerre contre le gouvernement ne tarda pas à se rallumer, et les partis n'eurent qu'une trêve de quelques jours. Un projet de loi relatif aux émigrés et qui demandait pour eux un milliard

d) Mém.,i. vin, p. 1.

d'indemnité, fut une des premières et des plus nctives causes d'irritation. Vivement combattu à la chambre élective, quoique adopté, il rencontra la même opposition à la chambre haute. M. de Chateaubriand, qui, des premiers, avait provoqué dans ses écrits politiques l'idée de l'indemnité , défendit avec chaleur le principe du projet et en attaqua l'exécution financière. Le projet même n'était-il pas aussi vulnérable ? les émigrés seuls avaient-ils souffert des orages politiques? Et Lyon, avec son héroïque résistance aux oppresseurs de la Convention? Et la Vendée, avec sa guerre, que Napoléon appelait une guerre de géants? On eût mieux compris un dégrèvement momentané en faveur de quelques villes, de certaines provinces, que ce milliard objet de tant de clameurs,, et si mal appliqué dans les répartitions (1). 11 n'y avait donc pas là toutes les conditions d'une loi réparatrice. Cette mesure, dès qu'elle était votée, emportait la loi financière qui s'y rattachait. M. de Villèle avait fait passer le 3t00 dans le projet de loi, en sorte que cette fois il réalisait le plan qu'il avait vu échouer dans la session précédente. A. la loi d'indemnité succéda la loi du sacrilège, qui avait pour but de frapper les profana-

(1) En tète de lous les indemnitaires, le duc d'Orléans recevait seul plus de quatorze millions. Lubis, ffist. de la Restauration, t. IV, p. 90.

teurs de vases sacrés et d'hosties. Combattue par M. de Chateaubriand, entre autres, qui objectait poétiquement que la religion chrétienne aime mieux pardonner que de punir, qu'elle doit ses victimes à ses miséricordes, et qu'elle n'a besoin d'échafauds que pour ses martyrs, elle fut tellement amendée qu'elle restait sans application possible. Une autre loi qui regardait les congrégations religieuses de femmes, devint aussi un sujet de discussions passionnées. Une troisième loi enfin, concernant les majorats, vint prêter matière aux véhémences de la tribune et du journalisme, et montrer jusqu'où allait unejgnorance ou une mauvaise foi qui voyait dans ce qu'on appela le droit tf aînesse , un caractère de niaiserie rétrograde et d'injustice qui n'y était certes pas.

L'opposition au gouvernement avait porté son activité et ses haines aveugles dans le domaine que choisira toujours de préférence l'instinct révolutionnaire : c'était le domaine des idées religieuses. Elles font obstacle au:1: projets des perturbateurs, elles retiennent les consciences, et c'est par là qu'il faut commencer l'attaque. Ainsi faisait-on avec un acharnement mémorable. Brochures et journaux, pamphlets et chansons, discours à la tribune et plaidoyers d'avocats , procès de presse, réimpressions d'ouvrages licen-

deux et impies : tout servait d'instruments de guerre, et l'on n'y regardait pas de trop près. Mais où l'opposition libérale mit surtout à nu son indignité, ce fut dans cette ardeur à inonder les villes et les campagnes des plus dégoûtantes productions de l'esprit humain en orgie. Qu'espérait-on inculquer d'honnête et de grand avec la Guerre des Dieux et le Voltaire des Chaumières? Malaisément vous ferez des citoyens et des hommes., par la diffusion des impuretés littéraires et la quintessence des plus mauvaises doctrines qui soient sorties de cerveaux malades.

Les Jésuites servaient surtout de point de mire, et l'on ressassa contre eux toutes les déclamations banales et usées du siècle passé. Deux hommes qui avaient plus de talent de versification que de force satyrique, plus de fiel que d'épigrammes, MM. Barthélémy et Méry, se firent un renom momentané avec les poèmes dont ils harcelaient et le pouvoir et les Jésuites. L'austérité politique de ces deux frères en poésie a fini par succomber sans gloire. Des hommes et des livres justement oubliés aujourd'hui , prirent alors dans l'opinion libérale une faveur étourdissante. Le comte de Montlosier,dont les funérailles ont ajouté un dernier scandale à ceux de ses intarissables brochures, espèce de juif-errant politique, rempli de sa propre importance, d'autant plus grande à ses

yeux qu'il avait souffert de ne l'avoir pas vue suffisamment appréciée ; publiciste impatient, qui avait promené sur mille sujets son parlage déclamatoire et flasque; aristocrate dédaigneux, qui avait tour à tour maudit et caressé les révolutionnaires, défendu et repoussé le catholicisme (1) ; le comte de Montlosier jeta successivement aux mauvaises passions un Mémoire à consulter, une Dénonciation aux cours royales et une Pétition a la Chambre des Pairs. Le ridicule dénonciateur devenait dans le journal des Débats, le flambeau de la France, et quand M. le Comte partait pour ses montagnes de l'Auvergne , le Constitutionnel annonçait avec bonheur qu'il avait dîné chez Mgr le duc d'Orléans.

» Un vaste système, une vaste conspiration contre la religion , contre le roi, contre la société, s'était élevée, et était au moment de nous couvrir de ruines (2). » Cette conspiration, c'était surtout les Jésuites qui la fomentaient, et il fallait ressusciter contre eux d'anciens édits de Parlement. Malgré une révolution opérée pour étendre les libertés et le droit commun , en dépit de la Charte et de la tolérance prêchée par les

(1) MM. Saintes et Madrolle purent former, des palinodies de l'auteur, Une apologie du Cierge, des Congrégations et des Jésuites. Paris, i vol. in-8° de 190 pages.

(2) Montlosier, Mém. à consulter, pag. I.

philosophes, il fallait proscrire ce qu'avait proscrit le XVIIIe siècle. Pourquoi alors ne pas rappeler les lois qui statuaientla peine de mort contre quiconque provoquerait au rétablissement de la royauté ? Quand on fouille dans l'arsenal des vieilles lois, pourquoi prendre les unes et rejeter les autres?

Des courtisans et des courtisanes, des ministres, des avocats, des procureurs-généraux , des philosophes , des incrédules , des badauds de tout rang , avaient aussi déclamé au XVIIIe siècle contre les Jésuites comme tendant à renverser la religion , la société et le trône. On prit donc leurs collèges et leurs maisons à vingt-deux mille Religieux qui furent sécularisés, jetés en exil , baffoués et honnis, après quoi, et lorsqu'il ne restait plus que quelques survivants, des rois furent détrônés, des sceptres brisés , des peuples bouleversés, des papes enlevés de Rome, des prêtres incarcérés, déportés, guillotinés , et par des hommes qui n'étaient ni Jésuites, ni ennemis des Jésuite?. Les enseignements de l'histoire étaient donc perdus et pour la royauté, et pour les magistrats, et pour les ministres et pour les évoques qui, par esprit de condescendance et de paix , croyaient qu'on pouvait aisément sacrifier quelques Religieux. Combien il était plus simple de réclamer même, pour les Jésuites, le bénéfice commun de la liberté, après une révolution faite con-

tre les entraves et les tyrannies ! Puisqu'on se prenait parfois à s'apitoyer contre Port-Royal rasé , d'où vient que l'on trouvait bonne la proscription appliquée à des fils de saint Ignace ?

L'Eglise romaine reconnaît des Ordres religieux; celui des Jésuites avait été approuvé par elle, et relevé de ses ruines avec des temps meilleurs. Demander qu'il fût sacrifié , c'était se prononcer contre l'Eglise elle-même; distinguer entre les prêtres Religieux et les prêtres séculiers, c'était prétendre que l'Eglise reconnaît et consacre deux genres de ministres : les uns honnêtes, vertueux et utiles; les autres corrupteurs de la morale , sans foi et sans probité , bons tout au plus pour la proscription et pour l'exil.

Aussi , les coups dirigés contre eux portaientils beaucoup plus loin , et allaient-ils frapper le Saint-Siège lui-même. M. Dupin effrayait les imaginations débiles avec sa métaphore de cette « épée dont la poignée est à Rome et la pointe partout. »

Le gallicanisme , qui pouvait bien trouver des partisans dans les incrédules et les révolutionnaires, puisqu'il avait un défenseur dans un évêque d'une éloquence persuasive et d'une sincère piété (1), aidait encore aux déclamations contre

(1) Mgr d'Hermopolis, Les vrais principes de V Eglise galli-

Rome et les Jésuites. Des ennemis des rois et des libéraux étaient passionnés pour l'enseignement obligatoire des articles de 1682, qu'ils n'avaient certainement pas lus, car autrement qu'auraientils dit du préambule dans lequel on déclare que la couronne de Louis XIV est a indépendante de toute autre puissance que de Dieu ; que c'est une vérité certaine et incontestable, établie sur les propres paroles de Jésus-Christ. » Si redit « perpétuel et irrévocable » du 22 mars 1682 était, dans toutes ses parties, une loi de l'Etat, comme on le prétendait parmi les libéraux , il fallait alors, sous peine de violer une loi de l'Etat, se conformer à cette injonction du premier article : « Nous enjoignons à tous nos sujets la défense d'écrire aucune chose contraire à la doctrine contenue dans la déclaration. » Quels étaient donc ces myopes qui, plus de cent quarante ans après la mort de Louis XIV, voulaient étouffer d'une main la liberté de la presse, qu'ils défendaient de l'autre?

Voilà ce que prétendait l'aveugle libéralisme de la Restauration, et il est quelques-uns de ses vétérans qui ont prétendu depuis, entre autres un chef des procureurs-généraux, qu'il fallait forcer le clergé àenseigner que le Roi ne tient sa couronne que de Dieu, pendant que, d'autre part , la Charte à

cane furent vivement combattus par M. l'abbé de Lamennais, qui qui depuis... mais alors il était catholique, apostolique et romain

laquelle ils veillaient, ne reposait que sur la souveraineté du peuple, et déclarait que le Roi tenait sa couronne du libre choix de la nation. Mais lespluscriantes contradictions ne sont rien, quand il ne s'agit que de faire à l'Eglise une guerre absurde et déloyale.

La persistance et les fureurs du libéralisme amenèrent donc , au mois de juin 1828 , le Roi Très-Chrétien à signer des ordonnances qui fermaient huit maisons d'éducation tenues par des Religieux, et violaient le droit de propriété., en enlevante quelques centaines de citoyens des établissements formés par eux sous la protection de la loi même ; violaient les droits de l'épiscopat, en soumettant au régime universitaire des écoles ecclésiastiques sur lesquelles les évêques ne pouvaient plus avoir d'autorité légitime ; violaient les droits des pères de famille , en leur ôtant le moyen de faire élever leurs enfants suivant les principes de leur foi ; violaient, avec la Charte, les droits de tous les Français , en créant des incapacités résultant d'une condition prise dans l'intérieur de la conscience ; violaient la conscience même , en forçant des hommes à révéler contre eux un secret dont ils ne doivent compte qu'à Dieu seul , ou à mentir pour échapper à l'oppression (1) ; violaient les droits de l'E-

(1) Au moins supposail-on incapables de mentir ceux-là même

glise, en excluant de l'enseignement ceux à qui elle donne mission particulière d'enseigner, ceux qui font une profession plus étroite de la perfection qu'elle recommande aux chrétiens ; violaient plus directement encore ses droits divins , en étendant à ses propres écoles cette exclusion monstrueuse, en restreignant par un nombre limité d'élèves la mission évangélique qui est sans bornes , en posant une cause de flétrissure pour l'enfant qui ne persévérerait pas, et d'avilissement pour l'état ecclésiastique (1).

Cette iniquité révoltait jusqu'aux rédacteurs libéraux du Globe ; mais d'autres journaux parlaient autrement. « Lorsqu'il sera bien prouvé, disait l'un des plus fougueux , que les évêques ne peuvent ou ne veulent pas obéir aux lois du pays (destructives de la religion) , la question ne sera pas de savoir si le pays peut se passer de lois., mais s'il peut se passer d'évêques (2). » Je m'étonne que Chateaubriand , qui rappelle en passant et le comte de Montlosier et l'attaque incessante contre les Jésuites t s'oublie jusqu'à

que leurs ennemis accusaient de tous les vices et de toutes les hypocrisies.

(1) Voyez Lamennais, Progrès de la révolution et de la gucrrt contre l'Eglise, t. IV, p. 119 de ses Œuvres, édit. grand in-18, 1844.— L'abbé S. Cattet, Notice historique sur tes ordonnances du iGjuin 1828; Lyon, 1846, in-8°.

(2) Constitutionnel du 2 sept. 1828.

dire « qu'il règne dans cet Ordre célèbre quelque chose d'inquiétant , car un mystérieux nuage couvre toujours les affaires des Jésuites (1). ■» Depuis le Génie du Christianisme , dans lequel il n'avait que des louanges pour les Jésuites, où a-t-il pu voir qu'il faille dire ses affaires à tout le monde , sous peine d'être inquiétant ?

(\) Mcm. d'Oxiire-Tombc, t, VII, p. /t2,

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