‹ ChâteaubriandChapitre 13 sur 16 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Ceci nous ramène à Chateaubriand. Après sa chute , il partageait son temps entre la polémique , le comité des philhellènes , et la publication de ses Œuvres complètes, qui ajoutèrent encore à l'éclat que faisaient rejaillir sur lui son éloignement du pouvoir et son ardeur à la lutte, mais qui ne purent, contre son espoir , assurer la paix de sa vie : on sait que le libraire fit faillite.

Descendu dans l'arène le 21 juin 1824, Chateaubriand y resta jusqu'au 18 décembre 1826. 11 combattit particulièrement un projet de loi sur la police de la presse , et contribua à le faire retirer. Il rapporte avec complaisance les félicitations qui lui vinrent du côté gauche, par Etienne et Benj. Constant (1). A la clôture de la ses-

(t) Mèm. fOutre-Tomte, t. VIII, p. 62.

sion, le gouvernement rétablit la censure , toujours facultative entre les sessions des Chambres ; mais comme elle n'atteignait pas les écrits non périodiques , il se fit une guerre de brochures, où Chateaubriand , M. de Salvandy , M. Guizot , M. Hyde de Neuville fournissaient leur contingent à la coalition. M. de Bonald , que Chateaubriand et Hyde de Neuville engagèrent dans la mêlée par d'imprudentes provocations, leur répondit par un écrit assez étendu (1), qui devait singulièrement modérer leur confiance en euxmêmes et à la fixité de certains principes. C'était surtout contre Chateaubriand que portaient les coups , et M. Guy-Marie Déplace lui faisait , de son côté , dans un journal de province (2) , une formidable guerre de citations. Bonald opposait à Chateaubriand cette a loi terrible » demandée par l'auteur de la Monarchie selon la Charte , et bien pire que la censure. Peu de jours après le meurtre du duc de Berry > Chateaubriand ne s'était-il pas écrié : a Ce sont vos exécrables doctrines qui ont assassiné cet enfant de l'exil..., malheureux qui osez reprocher aux royalistes une censure momentanée (3). »

(1) De l'opposition dans le gouvernement et de la liberté de la presse. Paris, Leclerc, 1817, in-8°.

(2) La Gazette universelle de Lyon.

(3) De Bonald, De l'opposition, etc. , p. 'i7.

On pouvait bien être surpris d'entendre M. de Chateaubriand prétendre que la religion était désintéressée dans la question ; que, depuis l'établissement de la liberté de la presse , il n'avait pas été publié un seul ouvrage contre les principes essentiels de la religion ; que , redouter pour le christianisme la liberté de la presse, c'était lui faire injure , n'avoir aucune idée juste de sa grandeur et méconnaître sa divine puissance. Certes, objectait M. de Bonald, on peut en dire autant de la divinité môme, et sous ce prétexte, attaquer tout impunément. Après avoir cherché à frapper de ridicule les hommes des temps passés, Chateaubriand adressait de déplorables flatteries à la jeunesse , à cette a jeunesse pleine de talent et de savoir , jeunesse sérieuse , trop sérieuse peut-être , qui n'affiche ni l'irréligion , ni la débauche. Les déclamations ne la toucheut pas... On l'accuse injustement de se nourrir d'ouvrages qu'elle méprise , et qui sont si loin de ses idées, qu'elle ne les comprend même plus... » Alors , pourquoi se réimprimaient-ils avec une si regrettable profusion? Certes, les choses étaient bien changées depuis que le noble Pair écrivait dans le Conservateur : « Les étudiants croient-ils en Dieu? reconnaissent-ils le roi, obéissent-ils à leurs pères? ne sont-ils point anti-chrétiens dans un état chrétien ? républicains dans une monar-

chie (i) ? » M. de Bonald, au reste , ne défendait pas ici le projet de loi qui lui semblait insuffisant. Les écrivains qu'il se trouvait combattre , sans les nommer, ont pris soin de se réfuter eux-mêmes , dans la situation nouvelle que le pouvoir leur a faite après 1830. N'est-il pas douloureux de voir les hommes perdre ainsi leur temps et leur peine à contredire aujourd'hui leurs opinions d'hier?

Au bout de trois mois, le ministère qui avait écarté Chateaubriand, se vit forcé d'abdiquer, et de céder la place au ministère Martignac. M. de Chateaubriand, après avoir refusé le portefeuille de l'instruction publique , accepta l'ambassade de Rome. Là véritablement le chantre des Martyrs se trouvait où semblaient l'appeler sa gloire littéraire passée, le caractère de ses écrits religieux , et son ame éprise de rêveries solennelles. Jamais son nom n'avait été plus populaire, et personne en France n'aurait pu représenter plus noblement auprès du Saint-Siège, le prince et le pays qui l'avaient envoyé. Il adressa de Rome à M. de La Ferronnays , alors ministre des affaires étrangères , un Mémoire sur l'Orient : c'était l'exposé de ses idées sur la situation politique de l'Europe , et Fauteur ne faisait que répondre à une

(1) Conservateur, t. IV, p. 80. — Cf. p. 572.

SA VIE ET SES ÉCRITS. ".(tt

question de son noble ami. En examinant les rapports naturels des grandes nations européennes, Chateaubriand concluait pour nous à une alliance avec la Russie, parce que des intérêts moins voisins et moins immédiats écartaient les chances île brouilleries plus certaines avec l'Angleterre ou L'Autriche, par exemple, qu'avec une puissance qui devait songer surtout à s'agrandir vers l'Orient. Etait-ce un si grand dommage que les Turcs fussent refoulés dans l'Asie, et, s'il se pouvait, jusqu'aux bords de l'Aral? La Grèce enlevée à leur tyrannie brutale et avilissante était un acheminement vers ce rêve ; mais Chateaubriand aurait voulu pour le pays de Léonidas et de Périclès une république fédérative. La diplomatie lui a imposé un petit prince bavarois.

Je ne sais jusqu'à quel point Chateaubriand, dans ses entrevues avec Léon XII, lui exposait fidèlement l'état du clergé français ; l'illustre ambassadeur se faisait illusion , quand il s'imaginait que l' Eglise de France avait trouvé des haines passionnées pour ne s'être point assez chaleureusement ralliée à la Charte et au Roi. L'épiscopat devait-il se réjouir des Ordonnances et de l'esclavage inepte qu'elles consacraient? M. de Chateaubriand laisse échapper quelques mots qui montrent qu'il n'en voyait pas les conséquences ,

oOG CHATEAUBRIAND,

puisqu'il se prononçait pour cette législation (i), si justement comparée aux hypocrites mesures del'empereur Julien ; le zèle religieux de l'auteur du Génie s'était, du moins, étrangement refroidi.

Chateaubriand , dans le conclave où fut élu le cardinal Castiglione (Pie VIII) , adressa un éloquent discours au « Pontife à la fois présent et inconnu , qui allait bientôt s'asseoir sur la chaire de Pierre , à quelques pas du Capitole , sur les tombeaux des Romains de la République et de l'Empire... , sur ces tombeaux non entiers d'une autre espèce de Romains. » L'auteur du Génie du Christianisme, tout en demandant un pape qui connût les besoins nouveaux du présent et de l'avenir, ne réclamait rien qui ne fût contenu dans la religion de Jésus-Christ , et retrouvait les plus belles inspirations de sa jeunesse.

Il reste , à Rome , deux monuments qui attestent le passage de l'illustre écrivain : l'un à San Luigi de' Francesi , et c'est le tombeau de Mra* de Beaumont , l'infortunée amie qui occupe une place dans les Mémoires d'Outre-Tombe ; l'autre à San Lorenzo in Lucina, et c'est celui qu'il con-

(1) Mém., t. Mil, p. 478. C'est dans une lettre à Portalis, et Ton dirait d'un homme qui fait sa cour à l'un des auteurs de ces fameuses Ordonnances,

sacra à Poussin (1) , pendant l'ambassade de Rome : là , un souvenir pieux au malheur et a l'affection ; ici, un hommage à un noble enfant de cette France que Chateaubriand sut toujours honorer.

Mais sa présence à Rome , au sein d'une ville faite pour son génie , ne fut pas de longue durée. Lorsqu'il apprit la chute du ministère Martignac et l'avènement de celui du 8 août 1829 , il envoya sa démission au mois de septembre ; et , quoique l'on s'y attendît bien , cependant cette détermination fit du bruit , et blessa Charles X dans sa politique, représentée par le prince de

(1) Voici rinscriptioa de ce petit monument :

Pour la gloire des arts et l'honneur de la France.

Nicolas Poussin,

Né aux Andelys, en 1594,

Mort à Rome, en 1665,

Est inhumé en cette Eglise.

Parce piis lacrymis : vivit Pussinus in urna,

Vivere qui dederat, nescius ipse mori ; Hic tamen ipse silet. Si vis audire loquentem, Mirum est, in labulis vivit et eloquitur. C'est l'ancienne inscription de Bellori. — Le dessin du tombeau est de Paul Lemoyne, qui a sculpté le buste. Un bas-relief représente la découverte du tombeau de Sappho en Arcadie , sujet traité par Poussin.

Polignac qui avait toute sa confiance. Avec ce ministère, l'opposition s'anima de plus en plus, et devint menaçante pour la royauté personnellement. 11 ne s'agissait de rien moins que d'un changement de dynastie , et la gauche y poussait de toutes ses forces. Les yeux avides des chefs se portaient vers le duc d'Orléans (1), dont le palais était ouvert à tous les fauteurs du libéralisme, à toutes les rancunes , et qui avait ses généraux , ses orateurs , ses journalistes , ses poètes , ses banquiers. Leduc d'Orléans n'était pas bien avec la cour des Tuileries, et malgré les faveurs obtenues de Louis XVIII , malgré les courtoisies de Charles X , la branche cadette vivait éloignée de la branche aînée. On donnait des gages publics

(1) « L'opposition faisait roi le prince qui était à sa tétc, ministres les chefs qui, dans les deux chambres, l'avaient dirigée pendant quinze ans. L'entraînement des esprits vers cette idée ne datait pas de ce jour , il datait de quinze années. C'est au duc d'Orléans que s'adressait Courier dans ses pamphlets , M. Cauchois-Lcmaire, dans ses Lettres condamnées ; c'est à lui que, dan3 leur impatience mal calculée , certains hommes reprochaient de ne pas agir ; c'est à lui que les Bourbons de la branche aînée prêtaient des complots qu'il ne tramait pas, une haine qui n'était que dans leurs cœurs. C'est auprès de lui et avec lui que les bons citoyens allaient déplorer des fautes qui pouvaient perdre l'Etat, et qui heureusement n'ont amené que sa régénération.» Thiers, la Monarchie de 1830. Paris, 1831, in-S, p. 23.

Est-il besoin de montrer que ses lignes prouvent de reste ce qu'elles ont l'air cependant de vouloir nier ?

au parti libéral : les voitures de M. le duc d'Orléans avaient paru aux funérailles de Foy , le duc avait envoyé dix mille francs à la souscription pour les enfants du général ; et jusque dans les affaires religieuses , on affectait de donner protection et appui aux opposants : nous avons vu que les journaux avaient parlé à dessein de Montlosier dînant au Palais-Royal.

Le duc d'Orléans, pour conquérir de la popularité , envoyait ses fils au collège , et Paul- Louis Courier , dès l'année 1821 , dans un pamphlet sur la souscription pour l'acquisition de Chambord , s'attendrissait longuement , niaisement , il faut le dire , malgré tout son esprit , de voir le jeune duc de Chartres « étudier , aller en classe, avoir des camarades.... On n'avait point encore vu de prince aller au collège. » Ici l'érudition de Paul-Louis Courier était en défaut. A une époque où les princes exerçaient plus de prestige qu'en 1821, on avait vu au collège des Jésuites de Bourges le duc d'Enghien , celui qui devait être le grand Condé. Il allait soir et matin au collège et y soutenait des thèses publiques avec les plus brillants succès. Religion, politique, guerre , intérêts des princes , administration de l'Etat, rien ne lui était resté étranger; et c'est le cardinal de Richelieu qui lui rendait ce témoignage. Sous Louis XIV, les princes n'allaient pas

au collège : grande misère! Ils étaient seulement élevés , les uns par Bossuet et Montausier , les autres par Fénelon, Fleury et Beauvilliers. Tel était le malheur des temps. Plus fortunés , nous avons vu au collège de jeunes princes qui n'y arrivaient certes pas sur le pied de l'égalité, et ce prodige de la civilisation moderne a défrayé pendant dix-sept ans de règne les harangues officielles des bons bourgeois, des députés de la nation, et même d'illustres savants.

La niaiserie du libéralisme s'épanouissait donc en face de si étonnantes merveilles. D'autres allaient plus loin que Courier, qui ne vécut pas assez pour les suivre où il les eût infailliblement suivis. On citait l'Angleterre qui , pour achever l'œuvre de 1640, mit , en 1688 , sur un trône tout prêt une famille qui avait la foi nouvelle. M. Thiers louait, dans son discours de réception à l'Académie française , la prudence de Guillaume III , et l'allusion n'était pas perdue pour tout le monde. Benjamin Constant , écrivait que * lorsqu'une dynastie ancienne ne veut pas des institutions nouvelles , il se peut qu'une nation tourne ses regards vers des hommes nouveaux (1). »

La fondation du National, par MM. Thiers ,

(1) Mém. sur les cent joîtrs, p. XXIII.

Mignet et Carrel , au mois de janvier 1830, devint le signal d'une guerre plus active encore et plus audacieuse. L'historien delà Révolution formulait alors sa grande maxime , que le Roi règne et ne gouverne pas. Il désignait au pays une royauté à essayer , et disait : « La France doit être bien desenchantée des personnes ; elle a aimé le génie, et elle a vu ce que lui a coûté cet amour. Des vertus simples , modestes , solides , qu'une bonne éducation peut toujours assurer chez l'héritier du trône, qu'un pouvoir limité ne saurait gâter , voilà ce qu'il faut à la France. Voilà ce qu'elle souhaite , et cela encore pour la dignité du trône, beaucoup plus que pour elle... la question est uniquement dans les choses ; elle pourrait être un jour dans les personnes , mais par la faute de ces dernières (1). » Nous sommes la jeune garde, disait M. Thiers à M. de Rémusat; et, au sujet des Bourbons, il disait à d'autres : Renfermons-les dans la Charte comme dans la tour d'Ugolin (2) . On proclamait très-haut la souveraineté du peuple, doctrine trompeuse qui est bonne pour ameuter les masses , que l'on enchaînera toujours sur les ruines de l'autorité qu'elles auront brisée.

(1) Lava, Etudes sur la vie privée, politique et littéraire de M. Thiers, t. I, p. 72.

(2) Ibid., p. 33.

533 CHATEADBRIAND.

« Quant à la presse , écrivait M. Thiers , le pouvoir s'est armé contre elle , dès les premiers jours de la Restauration. On a eu beau lui répéter que la comprimer , c'était l'irriter, la rendre injuste, impatiente, injurieuse, emportée ; que la livrer à elle-même , c'était la rendre sage, calme, décente , honteuse de ses écarts , si elle en commettait ; on n'a pas voulu nous en croire ; on a cinq ou six fois usé de la censure, et on l'a payé (1). » Il n'était pas surprenant qu'on n'en voulût pas croire M. Thiers, qui n'a pas voulu s'en croire lui-même , et qui a fait contre la presse les aimables lois de septembre.

Tout allait donc au renversement de la Monarchie des Bourbons. Le ministère répondit à des menées audacieuses, violentes , par des mesures hardies , irritantes et inefficacement appuyées. Le lendemain d'un brillant fait d'armes, qui dotait la France des rives africaines d'Alger, une émeute de trois jours abattit le trône de Charles X, et jeta sur le chemin de l'exil trois générations de rois. Pendant que Charles X s'éloignait de Paris, Chateaubriand y entrait, porté sur les bras du peuple triomphant ; déplorable hommage pour l'auteur de tant d'écrits monarchiques.

(1) Laya, tooi. 1, p. 61. art. du yational, 1" février 1830.

M. Thiers , d'un autre côté , oubliant que « toute usurpation a un cruel retour , et que celui qui usurpe devrait y songer , du moins pour ses enfants qui presque toujours portent sa faute (1), » allait à Neuilly offrir une couronne à M. le duc d'Orléans, tandis que les adeptes delà République s'agitaient dans Paris et croyaient leur jouivenu. Ils furent trompés,, et bientôt le duc d'Orléans allait devenir roi des Français. La commission municipale , répétant une expression du vieux Lafayette , pris au piège , proclamait par un rapport solennel que « nous aurions la meilleure des Républiques , et , dans la meilleure des républiques , le trône le plus solide de l'univers (2). » Vaine promesse ! Bossuet prédisait, en 1689 , que le principe de la souveraineté du peuple renverserait les monarchies les plus florissantes , et ébranlerait les assises de tous les gouvernements. Or , qu'était-ce que le gouvernement de Louis-Philippe, pour échapper à ces lois inflexibles de la logique et des choses humaines ? « Cette monarchie , transaction définitive entre tous les systèmes et tous les partis (3) , » comme

(1) Thiers, Hist. de la Révolution, t. l,p. 102, édit. de Furne.

(2) Moniteur du k sept. 1830. Rapport de MM. Lobau, Audry de Puyraveau, de Schonen, Mauguin.

(3) La Monarchie de 1830. Paris, 1831, in-8°, p. 1 de l'avanlpropos.

%ih CHATEAUBRIAND,

le disait M. Thiers dans l'enivrement du triomphe , devait tôt ou tard succomber sous la force du principe en vertu duquel elle venait de s'élever , et des révolutionnaires sont un mauvais étai pour un trône.

Si Chateaubriand avait résisté aux séductions exercées par Napoléon dans sa forcé et sa splendeur , s'il avait soutenu bien des fois une politique opposée sur divers points à celle de la Restauration , ce n'était pas pour venir courber son génie et sa tête grisonnante devant celui à qui l'honneur et le devoir de prince du sang auraient dû mériter l'exil de ses proches et de son roi. M. de Chateaubriand resta fidèle à son passé, au milieu des apostasies , des couardises et des lâchetés de tout genre ; il ne fut pas de ceux qui aidèrent à placer une couronne sur la tête d'un fils de régicide, au détriment d'un enfant et par une misérable équivoque ; il fit entendre de sévères et prophétiques paroles sur la royauté nouvellement acclamée. Le 7 août 1830, la Chambre ■les Pairs retentit des derniers occents de l'illustre orateur :

« Une république , s'écria-t-il , aurait d'abord contre elle les souvenirs de la République même. Ces souvenirs ne sont nullement effacés. On n'a pas oublié le temps où la mort , entre la liberté et l'égalité., marchait appuyée sur leurs bras. »

Après quoi, parlant du pays et de ce qu'il fallait à la sécurité de son avenir , il s'exprimait ainsi sur l'élection de la branche cadette des Bourbons : « Si j'avais le droit de disposer d'une couronne , je la mettrais volontiers aux pieds de M. le duc d'Orléans; mais je ne vois de vacant qu'un tombeau à Saint-Denis , et non pas un trône. » Il élevait ensuite sur le pavois le dernier fils de France et le montrait ainsi à la patrk : « Charles X et son fils sont déchus , ou ont abdiqué , comme on voudra ; mais le trône n'est pas vacant; mais après eux, venait un enfant : devait-on condamner son innocence? Quel sang crie contre lui aujourd'hui? Oseriez-vous dire que c'est celui de son père ? » Il invoqua le droit contre la force , et dénonça l'écueil terrible caché sous la vague populaire : « Les vainqueurs , dit-il , s'emparent de l'arme qu'ils ont brisée ! Dangereux tronçons , qui blesseront leurs mains sans les servir ! »

Ce fut un malheur, ce fut une grande faute pour Chateaubriand que son opposition fantasque à une dynastie qu'il aimait, et qu'il avait éloquemment servie de sa plume et de sa parole ; trop souvent son esprit fut en désaccord avec son cœur, et il porta un coup funeste à la monarchie, aux intérêts solides du pays; mais , du moins, au jour de l'adversité il prit généreu-

sèment le parti des vaincus , tourna le dos à la fortune et abdiqua tous les titres qui auraient semblé le rattacher, ne fût-ce que de loin, à cette monarchie entourée a" institutions républicaines, qui réalisait enfin les vœux et les longs efforts de la famille des d'Orléans. Il résigna donc ses fonctions de ministre d'Etat, abandonna sans regret la dignité de Pair de France, qu'il fallait acheter par un nouveau serment auprès de gens qui avaient violé leurs serments les plus solennels , et , dans un écrit de la Restauration et de la Monarchie élective, fit ainsi sa profession de foi : « Il y a des hommes qui , après avoir prêté serment à la République une et indivisible., au Directoire en cinq personnes, au Consulat en trois , à l'Empire en une seule , à la première Restauration , à l'Acte additionnel, aux tardives constitutions de l'Empire, et à la seconde Restauration , ont quelque chose à prêter à Louis-Philippe. Je ne suis pas si riche... Irai-je attacher quelques années qui me restent à une fortune nouvelle., comme ces bas de robes que les femmes traînent de cours en cours , et sur lesquels tout le monde peut marcher? Moi, je suis le convoi de la vieille Monarchie , comme le chien du pauvre (1). »

Chateaubriand stigmatisait ensuite cette mo-

(2) Mém. if Outre-Tombe, t. X, p. 19, 21 et 22.

narchie où Ton greffait l'hérédité sur l'élection. Ce n'était plus , disait-il , un peu bizarrement , « qu'un amphibie à tête de roi , à queue de peuple. » 11 se raillait de ce gouvernement improvisé de ville en ville pour trente-trois millions d'hommes., avec le passage d'une diligence surmontée d'un drapeau. Que n'interrogeait-on du moins un congrès national? Que ne faisait-on un semblant d'appel au peuple, puisqu'on voulait se dire son élu, le roi de son choix? Signalant ensuite les dangers qui attendaient la royauté de Louis-Philippe d'Orléans, et qui ne lui ont pas fait défaut, surtout « le spectre révolutionnaire , » indiqué en première ligne, Chateaubriand concluait que, par sa faiblesse et sa peur , « le gouvernement gagnerait sa légitimité auprès des gouvernements légitimes , comme un chevalier gagnait jadis ses éperons , non la lance au poing , mais le chapeau bas. » On sait maintenant s'il lisait dans l'avenir, et si l'oracle était sûr.

La logique est inexorable : elle ne saurait être confisquée au profit d'un parti ou de l'autre. Vous semez les vents : vous recueillerez les tempêtes. Tout de même , vous mettez en principe que l'insurrection est le plus saint des devoirs ; vous décorez , vous pensionnez des insurgés : pourquoi ne s'armeraient-ils pas, dès demain, contre votre principe ? Le droit ira se résoudre

dans la loi brutale du plus fort (1) et dans les coups de main. La Monarchie de 1830 , placée sur cette pente fatale , ne pouvait que se précipiter tôt ou tard dans le gouffre , en n'ayant pas même de motif raisonnable pour se plaindre des factions : Patere legem quant fecisti. Pourtant, les sages d'alors croyaient avoir posé les colonnes d'Hercule de l'habileté politique ; on rappelait avec des airs capables et souverains que la Restauration avait péri, pour n'avoir rien oublié et rien appris; elle s'était trop occupée d'adosser le trône à l'autel, de se prêter aux aveugles exigences du prêtre, de se livrer aux Jésuites, d'être fort humble devant l'Europe. Hélas ! et ces fiers politiques , si doctes jadis à tracer les devoirs, à indiquer la marche d'un bon gouvernement , eux qui n'ont point suivi les voies de leurs prédécesseurs, Dieu les a confondus dans leur prudence. Tout ce laborieux édifice de monarchie élevé pendant ces dix-sept années d'efforts et de plans miraculeux , s'est écroulé en quelques heures , comme ces châteaux de cartes auxquels se jouent les enfants.

Un vieux Roi, fuyant de Paris avec la compagne

(1) C'est ce que Chateaubriand développe contre M. Thiers avec une logique très-serrée, dans la préface des Etudes historiques , p. xciii ; mais, en somme, il se montre beaucoup trop indulgent pour les principes de cet historien.

de sa vie ; se cachant sous un nom d'emprunt et un déguisement , cherchant sur les bords de l'Océan un navire qui le portât vers les lieux où se réfugia le vieux Roi , son souverain et son devancier; de jeunes princesses errant sans guide ni protecteur à travers la capitale de la France ; des princes intrépides et encore à la fleur de l'âgé n'ayant pas même à tirer pour leur défense l'épée qu'ils portaient pour la défense de la patrie ; une voix vengeresse faisant entendre les mots jetés à Charles X : // est trop tard ; une loi de bannissement venant peser sur une famille princière , qui avait banni une autre famille royale , et flétri les courtisans de l'exil, sans prévoir qu'elle aurait à être visitée en exil aussi par les flétrisseurs de la fidélité ; l'illustre fugitif répétant lui-même, dans sa douleur et son affaissement,, qu'il tombait comme Charles X, comme ce roi jadis traité de parjure : voilà le spectacle étrange , douloureux et plein d'enseignements qui a été donné aux hommes de ce temps. « 0 éternel Roi des siècles qui possédez seul l'immortalité (1) ! »

Chateaubriand avait donc été inspiré par la raison et l'honneur , en se séparant avec éclat de cette royauté nouvelle , de ces hommes qui se croyaient de plus forts et de plus adroits no-

(1) Bossuet, O raison funèbre de Madame.

chers que lui et les ministres de la Restauration. Il alla bientôt chercher une retraite aux Pâquis , près de Genève, d'où le rappelèrent de poétiques voix , et plus encore assurément ce besoin de la vie de Paris , qui tourmentait l'illustre rival littéraire de René, Corinne, dans son brillant exil de Coppet. Au mois de septembre 1831, Béranger disait de loin à Chateaubriand :

Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie, Fuir notre amour, notre encens et nos soins? N'entends-tu pas la France qui s'écrie : Mon beau ciel pleure une étoile de moins ?

Où donc est-il ? se dit la tendre mère. Battu des vents que Dieu seul sait changer, Pauvre aujourd'hui comme le vieil Homère , Il frappe, hélas ! au seuil de l'étranger.

Proscrit jadis, la naissante Amérique Nous le rendit après nos longs discords, Riche de gloire, et, Colomb poétique, D'un nouveau monde étalant les trésors.

Le pèlerin de Grèce et dlonie, Chantant plus tard le Cirque et l'Alhambra^ Nous revit tous dévots à son génie Devant le dieu que sa voix célébra.

De son pays qui lui doit tant de lyres , Lorsque la sienne en pleurant s'exila , Il s'enquérait aux débris des empires Si des Français n'avaient point passé là.

SA VIE ET SES ÉCRITS. ô2i

A cette chanson, qui parlait du cœur ingrat et de la folle vanité des Bourbons, Chateaubriand, que l'on regrette de trouver plus tard dans les mêmes pensées et n'hésitant pas à le dire, répondit bientôt par son retour et par un écrit sur la Nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de sa famille (1).

Dans ce pamphlet , l'auteur frappait de rudes coups sur le pouvoir issu de 1830, en examinant ce qu'il aurait dû faire et ce qu'il avait fait jusque-là. Ce pouvoir même , il montrait par quelle institution, par quel autre pouvoir il eût été légitime et sensé de le remplacer ; et , pesant successivement les chances de la République , de Napoléon II , de Louis-Philippe Ier , il regrettait qu'on ne se fût pas arrêté à Henri V avec la lieutenance générale du duc d'Orléans. On aurait pu , en agissant de cette manière , conquérir les avantages pour lesquels on disait avoir combattu et ne pas ébranler dans sa base le principe d'autorité, « Une troupe de trembleurs , quelques affamés ambitieux ont trompé , disait-il , la générosité de Louis-Philippe ; il a cru sauver la France d'un danger qu'elle ne courait pas ; il s'est jeté dans la royauté pour nous racheter d'une anarchie qui n'était que dans l'esprit des poltrons La légitimité

(1) Paris, Lcnormant, octobre 1831, in-8".

on CHATJiALMUAND.

était le seul point d'arrêt, sur la pente rapide où la société est placée ; la légitimité détruite, à quel tronc attacherez-vous toutes les parties dont se compose le corps social ? Qu'est-ce aujourd'hui que d'être préfet , directeur-général . ministre , maréchal de France et même roi ? Toutes les autorités sont dégradées , et la liberté ne se sauve qu'en se traînant dans un reste de raison individuelle. L'attaque à la propriété ne tardera pas ; en tout pays, la propriétéa succombé avec l'hérédité de la couronne : cette hérédité est la plus grande des propriétés ; quand elle est envahie , toutes les autres propriétés sont menacées Si la royauté peut être maniée et remaniée, divisée et subdivisée , il n'y a aucune raison pour que la propriété (qui est aussi une royauté ou une souveraineté) ne soit maniée et remaniée, divisée et subdivisée. »

Ainsi donc, en l'année 1831 , M. de Chateaubriand dénonçait l'inévitable invasion d'une théorie que se sont efforcés de réfuter ceux-là même qui faisaient alors, avec une satisfaction indicible, l'horoscope delà Monarchie de 1830 (1).

(1) C'est le litre dune brochure de If. Thiers, en 1831. On sait de qui est le livre de la Propriété, qui nous semble loin de valoir, malgré tout le talent que l'auteur y fait briller , ce simple mot d'un décalogue très-ancien : Non furaberit. M. Thiers n'avait-il point, dans son beau temps, contribué à ébranler le droit qu'il est

Vingt mois après l'avènement de la royauté-citoyenne , M. de Salvandy se lamentait déjà sur les attaques portées à la propriété par MM. Voyer d'Argenson et 0. Barrot (1) , celui-ci , chargé

venu réhabiliter, depuis qu'il est propriétaire? « Si les propriétés des individus, fruit et but du travail, devaient être respectées , écrivait-il dans son Histoire de la Révolution, celles qui avaient été données à des corps pour un certain objet, pouvaient recevoir de la loi une autre destination (t. I,p. 159, édit. déjà citée].»

M. Thiers parle des sophismes de l'abbé Maury combattant la confiscation des biens du clergé , et lui-même se paie de mots. Toute attaque à une propriété quelconque entraîne une attaque à la propriété en général, et ce n'est pas en alléguant que des biens avaient été donnés pour un certain objet qu'il est permis d'attenter aux intentions des donateurs. Autrement, on en serait quitte pour déclarer qu'il n'y a pas usufruit et emploi raisonnable, et que par des lois on peut impitoyablement saisir, spolier. M. Thiers ne voit que des donations ; mais que dire des hommes qui avaient apporté leur patrimoine à une maison religieuse ? encore même, les donations avaient-elles été reconnues par la loi comme perpétuelles et irrévocables. L'historien ne voit non plus que des ecclésiastiques oisifs (p. 160). C'est bientôt dit, mais ce n'est pas d'un mot que l'on fait oublier ainsi les vertus, la bienfaisance active et les travaux littéraires de tant de Religieux, de tant de prêtres du dernier siècle. Supposons même l'oisiveté aussi grande que se la forgeait la facile imagination de M. Thiers, est-ce donc là une raison pour dépouiller les gens ?

(1) Salvandy, Vingt mois ou la Révolution de 1830 ; Paris, 1<S32, 1 vol. in-8°, p. 293. « On sait dans quelles mains est la propriété, » avait dit M. Odilon Barrot. — « C'est une révolution sociale, c'est la barbarie même, » disait prophétiquement AI. de Salvandy. — Et M. Voyer d'Argenson, qui avait été gros propriétaire, appelait les propriétaires » des détenteurs de la richesse pu-

m CHATEAUBRIAND.

depuis lors , sous la présidence de Louis Napoléon , d'opposer une barrière au torrent qu'il aida jadis à se déchaîner.

Voilà donc quels vengeurs s'arment pour ta querelle ,

ù droit sacré de la propriété !

M. de Chateaubriand, toujours dans son écrit sur la proposition Baude et Briqueville, montrait du doigt la voie de décadence où nous nous enfoncions de plus en plus, a La société ne périt point, disait-il, mais les sociétés périssent; nos lumières seront transmises à la postérité et profiteront au genre humain , mais il est possible que nous-mêmes , comme nation, nous entrions dans les jours de décrépitude. Tout paraît usé ; arts , littérature , mœurs , passions , tout se détériore. Les plus nobles délassements de l'esprit sont remplacés par des spectacles grossiers; si l'on pouvait faire renaître les gladiateurs, ils obtiendraient un succès que n'ont point les chefsd'œuvres de Voltaire , de Racine, de Corneille et de Molière ; la Grèce aussi déserta Eschyle, Sophocle , Euripide et Ménandre pour les pantomimes des carrefours et les chevaux du Cirque. En politique,, même aberration : on a vu la liberté dans la forme républicaine , sous la Convention ; on l'a

blique. » p. 475. C'est If. Barrot qui disait sous la Restauration que la loi doit être athée. A quoi bon laisser la propriété dans la loi, si l'on en ôte Dieu.

vue dans la forme monarchique, sous la légitimité; on a joui du despotisme sous la gloire ; on n'a pu se tenir à rien. On ne croit plus ni à la liberté , ni à la tyrannie, ou plutôt l'une et l'autre ne semblent plus possibles. La pire des périodes que nous ayons parcourues , semble être celle où nous sommes , parce que l'anarchie règne dans la raison , la morale et l'intelligence. »

Il y a vingt ans que Chateaubriand écrivait ainsi ; la mort lui est venu sceller les lèvres, mais s'est-il rien passé qui donne tort à ses tristes prévisions ? Sous un régime où l'on avait « tous les inconvénients de la légitimité , et pas un de ses avantages , » fallait-il espérer quelque remède au mal que tant d'habiles esprits avaient fomenté? La réponse est dans ce que dit l'écrivain et des actes et des tendances de la royauté nouvelle.

Quant au bannissement de Charles X , il avait au moins raison de demander qu'on ne prit pas unemesurequi ne lui semblait bonne à rien, sinon à montrer un prince interdisant le sol delà France à un vieux roi, son parent; à une dynastie qui lui avait restitué ses apanages, à un jeune héritier d'une couronne que l'avenir restait libre de lui rendre, en dépit des lois de proscription; et enfin , Chateaubriand ne réclamait pour les aînés des Bourbons que ce qu'il aurait souhaité pour la famille môme de Bonaparte, la liberté de ré-

sider dans un pays qui devait être las d'exiler et de proscrire à jamais. Cette liberté, cependant, n'était pas tout à fait dans la nature des choses ; elle eût embarrassé peut-être celui qui la réclamait. L'éloquent écrivain qui plaidait pour Charles X une cause où il ne devait guère espérer de triomphe , car tout pouvoir nouveau s'effraie de l'ombre du pouvoir ancien , eut bientôt à faire éclater sa foudroyante parole au sujet d'une prisonnière de la famille déchue. Au mois de décembre 1832 , il écrivit son Mémoire sur la captivité de Mme la duchesse de Berry , qu'il ne s'agissait encore que de rendre à la liberté , mais que le gouvernement voulait déshonorer aux yeux du monde entier, sans considérer que l'on recevrait, jusque sur les degrés du trône, les éclaboussures de la boue qu'on jetait à la captive ; et que , s'il se trouvait des insulteurs pour une princesse qui avait failli au devoir, les consciences , néanmoins , réprouvaient énergiquement cette révélation publique d'une faute., quand c'était un parent qui retenait et flétrissait une femme, sa parente. L'illustre pamphlétaire ajoutant à ce que nous avons dit tout-à-1' heure des causes de notre décrépitude, stigmatisait les tendances anti-religieuses du pouvoir, et disait : « Cette théophobie de la monarchie du hasard annonce une existence transitoire, qui n'a rien de ce qui reste et dure.»

En effet, comme Fa ditBossuet, « tout se tourne en révoltes et en pensées séditieuses, quand l'autorité de la religion est anéantie (1). > Chateaubriand annonçait que » la quasi-légitimité périrait par sa misère , comme la légitimité par sa grandeur ; qu'on amènerait la République universelle pour en finir, et comme vengeresse de toutes ces lâchetés. » Il disait en terminant : Madame, votre fils est mon roi! et , quinze mois après une révolution faite , disait-on , pour la liberté de la presse, que lui, Chateaubriand, avait si vivement réclamée, les libéraux qui avaient en main le pouvoir, n'hésitèrent pas à incarcérera la préfecture de police le plus grand écrivain dont la France s'honorât, depuis l'ouverture du XIXe siècle.

Les folliculaires qui aboient à la papauté, à l'Inquisition, en souvenir de Galilée et par tendresse pour cet illustre mort , trouvèrent fort naturel que le génie vivant n'eût pas même le privilège d'user d'une liberté à la conquête de laquelle on avait couru, à travers le trône le plus antique de l'Europe. Toutefois , le noble prisonnier déclara, du fond de sa prison que, pour rien au monde il ne dirait à ces inquisiteurs de la presse, à ces petits hommes , apostats de la veille, dont parle son Mémoire, qu'il s'appelait François- Auguste de Chateaubriand , et il tint parole.

(1) Oraison funèbre de la reine d'Angleterre.

Entre ces écrits politiques , où sa verve éloquente et capricieuse jette les invectives , prodigue les tableaux , sème les idées, allant et venant avec une séduction particulière , Chateaubriand publia un livre dont il avait , à une autre époque, fait connaître des fragments par des lectures. C'étaient les Etudes ou Discours historiques sur la chute de V Empire romain, la naissance et le progrès du christianisme, et l'invasion des Barbares (1).

Il avait choisi, on peut le voir, une époque remplie de grands événements, d'idées nouvelles venant remplacer des idées anciennes, et il lui fallait repasser par des chemins où se voient encore les traces récentes du savant, mais incrédule Gibbon (2). M. de Chateaubriand se récrie tout d'abord sur l'époque à laquelle il publie ce livre. « On abat les croix (3), dit-il, on poursuit les prêtres à toutes les pages de mon récit ; on

(1) Paris, Ladvocat, 1832, 4 vol. in-8°.

(2) Les quelques notes de If. Guizot sur le XVe et le XVI« chapitres relatifs à l'établissement du christianisme, sont bien insuffisantes pour relever les ignorances et les paradoxes de Gibbon. Et non-seulement cela, mais encore M. Guizot s'est abstenu de mentionner le traducteur d'une partie de cette Histoire, Louis XVI, caché sous le nom de Leclerc de Septchênes, et l'édition française est pleine de fautes.

(3) On se rappelle Pons de V Hérault, préfet du Jura et grand abatteur de croix, ce qui fut cause que quelques malins ajoutèrent au Credo : Passus est sub Ponlio de l'Hérault.

bannit les Gapels,et je publie une histoire dont les Capets occupent huit siècles. Le plus long et le dernier travail de ma vie , celui qui m'a coûté le plus de recherches , de soins et d'années , celui où j'ai peut-être résumé le plus d'idées et de faits, paraît lorsqu'il ne peut trouver de lecteurs. » Mais il s'agissait d'engagements à tenir, et , malgré la souffrance des temps', malgré les douloureuses préoccupations de la politique , il se trouva des lecteurs pour les Etudes.

Elles s'ouvrent par une préface , qui est ellemême un livre , et un livre curieux , attachant, dans son état d'imperfection. L'auteur, au milieu des travaux historiques qu'il a vus s'accomplir autour de lui , comprend bien que les annales de son pays seront remaniées, et il se demande quels sont les travaux exécutés jusqu'alors; quelles sont les qualités à louer ou les défauts à blâmer , dans les écrivains de l'ancienne école historique ; jusqu'où il faut suivre l'école nouvelle , et quels en sont les auteurs les plus remarquables ; ce qu'il y a de vrai , enfin, dans les théories religieuses, philosophiques et politiques du moment. M. de Chateaubriand rabat, et avec justice , les prétentions du siècle , qui s'imagine volontiers avoir tout inventé ettout fait, tandis que cependant « la brochure et l'article de journal semblent être devenus la mesure et la borne de

notre esprit (1). « Il honore de ses hommages et de ses regrets ces doctes et laborieux Bénédictins, qui ont usé leur vie à ramasser les matériaux avec lesquels aujourd'hui nous écrivons des livres que notre vanité trouve si prodigieux. Il rend aux historiens des derniers, siècles plus de justice qu'on n'est habitué à leur en rendre , et il déclare que a les historiens du XIXe siècle n'ont rien créé; que seulement ils ont un monde nouveau sous les yeux, et que ce monde leur sert d'échelle rectifiée pour mesurer l'ancien monde (2). »

M. de Chateaubriand court avec rapidité sur son sujet, et caractérise le plus souvent avec une haute et lumineuse raison, avec finesse et malice parfois , avec enthousiasme aussi les ouvrages qui entrent dans l'objet de ses appréciations.

11 a divisé en deux écoles les historiens modernes de la France : l'Ecole descriptive, et l'Ecole fataliste; la première, créée par l'auteur des Ducs de Bourgogne; la seconde, par MM. Thiers et Mignet. Evidemment, ce n'est pas celle -ci qu'il aime et approuve, encore bien qu'il parle de ses deux chefs avec àles égards dus à leurs talents. 11 ne comprend pas l'impassibilité en face du vice

(1) Préface, p. xlviii. — Cf. p. il, xlvi. lxxiii. (5) Préf.. p. xci.

et du crime, et, dans le tableau qu'il trace des hommes et des folies des révolutionnaires de 1793, il use de toute la force et de toute l'énergie de sa plume; peut-être même en abuse-t-il. Ce caractère de noble moralité ne l'abandonne pas, et il flétrit vigoureusement ces « théoristes de terreur, »ces« architectes en ossement et en têtes de morts (1), » qui ont cru surpasser les maîtres (Thiers et Mignet) en exagérant leurs principes. « Quant à moi , ajoute-t-il, je ne me sens aucun enthousiasme pour une hache. J'ai vu porter des têtes au bout d'une pique , et j'affirme que c'était fort laid. J'ai rencontré quelques-unes de ces vastes capacités qui faisaient promener ces têtes : je déclare qu'il n'y avait rien de moins vaste; le monde les menait, et elles croyaient mener le monde. Un des plus fameux révolutionnaires à moi connus était un homme léger, bavard, d'un esprit court, et qui, privé de cœur de toute façon, en manquait dans le péril. Les équarisseurs de chair humaine ne m'imposent point; en vain ils me diront que, dans leurs fabriques de pourriture et de sang, ils tirent d'excellents ingrédients des carcasses industriellement pilées; manufacturiers de cadavres, vous aurez beau broyer la mort, vous n'en ferez jamais

(1) Préf., p. xci.

sortir un germe de liberté, un grain de vertu , une étincelle de génie (1). »

Il y aurait certainement à redire à certains jugements de l'auteur des Etudes , et à des éloges trop facilement décernés; on trouve dans cette préface, plusieurs noms qui doivent être étonnés d'y être venus prendre place. M. de Chateaubriand sacrifiait en cela à ce besoin de popularité et de louanges obtenues par d'autres louanges , qui n'a fait que s'accroître avec le nombre de ses années : c'est une des misères de la littérature de notre âge.

L'écrivain, qui ramènera tout au pied de la croix , aurait pu remarquer ce qu'il y a de préventions contre l'Eglise catholique dans le genevois Sismondi, dans les grands airs d'impartialité de M. Guizot, dans les deux frères Thierry, dans Augustin surtout, qui accommode souvent à ses systèmes les passages des auteurs qu'il semble n'alléguer qu'avec l'exactitude la plus scrupuleuse ; son nom, du moins, et la confiance qu'on lui accorde , autoriseraient à le croire. Nous étonnerions , si c'était le lieu de mettre en lumière ces haines, ces préjugés qui déroutent et aveuglent, dès qu'on rencontre sur son chemin et l'Eglise catholique et ses institutions.

(1) Préf., p. cvn.

M. de Chateaubriand n'était guère propre, peut-être , à dévoiler ces faiblesses de nos historiens les plus renommés. Obéissant dans ce livre, à un malheureux besoin de sourire aux idées nouvelles , si ce n'est de les caresser, et de se voir en retour fêté par elles, il établit une distinction qui nous parait entièrement ruineuse. Il veut, en effet , distinguer trois vérités : la vérité religieuse , la vérité philosophique , et la vérité politique (1), comme si la vérité se pouvait scinder et n'avoir pas pour caractère essentiel d'être une ! Nous voudrions savoir comment M. de Chateaubriand entendait concilier la vérité religieuse sur la divinité de Jésus-Christ , par exemple , avec la vérité philosophique de l'Arien ou du Socinien sur le même dogme. Or, il dit que la vérité philosophique , c'est l'indépendance de l'esprit de l'homme. Pitoyable sophisme, étrange aberration ! car l'esprit de l'homme est à coup sûr dépendant des principes premiers et éternels , de certaines vérités mathématiques , de choses vulgaires, comme deux et deux font quatre ; et, en tout cas, l'indépendance à l'égard des doctrines religieuses ne lui saurait apporter la vérité. L'indépendance alors, c'est l'orgueil de l'homme dans sa crudité révoltante ; c'est l'acheminement à l'individualisme et à la bêtise.

Cl) Préf., p. cxi.

m CHATEAUBRIAND.

M. de Chateaubriand « adopte pour vérité religieuse la vérité chrétienne, non pas comme Bossuet , en faisant du christianisme un cercle inflexible, mais un cercle qui s'étend à mesure que les lumières et les libertés se développent (1). » Ceci ressemble fort à une erreur. Bossuet., une fois la vérité chrétienne sauvegardée , ne défend pas au cercle des lumières de s'élargir, de s'étendre; M. de Chateaubriand n'a donc rien de plus que ce mâle et austère génie , à moins d'admettre un développement qui sera tel que d'autres l'ont imaginé , c'est-à-dire , qui dépassera la vérité chrétienne , et deviendra cette perfectibilité que l'auteur du Génie combattait , des ses débuts , dans Mmc de Staël. Qu'est-ce que les lumières et les libertés peuvent faire à l'Evangile, si ce n'est au sens que le sage Vincent de Lérins entendait le progrès dans le christianisme, déjà au Ve siècle (2) ; et ces mots sonores ne jurentils pas dans un livre où 'auteur s'attriste plus d'une fois sur la misère de l'esprit humain , sur les excès lamentables de ce qu'on est convenu d'appeler les lumières et les libertés? Chacun aujourd'hui n'entend-il pas ce qu'il veut par ces

(1) Préf., p. cxi.

(2) Dans son Commoniioire, chap. 23. 11 assimile le progrès à l'homme qui grandit et se développe, mais en restant essentiellement le même individu, à tous les points de sa vie.

grands mots dont on fait un si criminel abus, et ne les prend-on pas en des acceptions toutes contraires , suivant le parti auquel on a inféodé ses passions ?

Ainsi, la division de M. de Chateaubriand le jette dans des embarras inextricables , et ses premières pages nous en offrent plus d'une preuve. Il est fort en peine pour expliquer son christianisme progressif et sa vérité religieuse perfectionnée, qui doit s'accorder le mieux du monde et vivre très-fraternellement avec la vérité philosophique.

Il se manifeste bien d'autres erreurs de ce genre à travers les Etudes. M. de Chateaubriand dit sans hésitation que « l'hérésie maintint l'indépendance de l'esprit humain , et fut favorable à la vérité philosophique (1) ; »il dit que, « à part le mal qu'elles ont pu faire , les hérésies ont servi à prévenir la complète barbarie , en tenant éveillée la faculté la plus subtile de l'esprit , au milieu des â^ges les plus grossiers (2). » Les hérésies, cependant, sont aux yeux de M. de Chateaubriand , des erreurs (3) , et nous déclarons bien haut ne pas comprendre en quoi des erreurs peuvent être si favorables à la vérité , même à la vé-

(1) Préf., p. cxin.

(2) Etudes, t. IV, p. 23.

(3) Ibid., t. III, p. 22.

rite philosophique, s'il y en a une. D'où vient qu'il s'élève si énergiquement contre la Réformation, qui ne fut autre chose qu'une grande hérésie revêtue ici du nom de Martin Luther, là de celui de Calvin, ailleurs de celui de Henri VIII? Pourquoi, après avoir mis en avant son principe sur les hérésies , vient-il dire que celle-ci « rétrécissait le génie dans l'éloquence, la poésie et les arts, et comprimait les grands cœurs à la guerre (1)? » Oserait-on soutenir que les disputes théologiques du Bas-Empire, amenées surtout par des hérésies , aient été de quelque utilité sérieuse à l'esprit humain?

M. de Chateaubriand nous dit que « l'hérésie d'Arius avait tout divisé et subdivisé, et que le schisme ajoutait ses désordres à ceux de l'hérésie (2) ; » il écrit que « les hérésies affaiblirent et divisèrent l'Empire romain (3); » puis il en vient encore à parler de leurs «effets salutaires, » qui furent d'exercer la pensée, de tenir l'intelligence éveillée , de conserver le droit de choisir (h). On souffre trop , en vérité, de voir l'auteur du Génie descendre à de tels paradoxes ^ car

(i) Préf.,p. cixxn, cxuv. —Répétition des mêmes griefs au t. IV, p. 261-271, et dans les mêmes termes.

(2) T. II, p. 81.

(3) T. III, p. 38.

{'i) Ibid., p. 39.

enfin l'intelligence n'a rien à gagner au contact de l'erreur, et le monde pourrait très-bien garder tout son libre arbitre, son droit de choisir. quand même Arius ne fût pas venu sophistiquer sur la divinité de Jésus-Christ ; autant vaudrait dire que la lumière peut jaillir des ténèbres, que d'imputer à Terreur une pareille efficacité.

Comment M. de Chateaubriand a-t-il pu se laisser ainsi emporter au souffle nouveau et à ces vaines subtilités d'écrivains modernes qui, ne voulant pas sembler tout d'abord des partisans des hérésies et des atteintes à l'inflexible rigueur de la foi catholique, c'est-à-dire de la vérité, se sont retranchés derrière des inventions spécieuses, derrière des mots, car ce n'est pas autre chose? \*,

Avec la Préface , ce quil y a de principal dans les Eludes, c'est le tableau pittoresque et animé du règne des Césars . de ces désordres et de ces vices qui précipitaient la décadence romaine, et de l'inondation des Barbares que la Providence tenait en réserve au pôle glacé du Nord. Ce sont des coups de pinceau hardis et frappants , des traits vifs et heureux, des accents par intervalles dignes de Bossuet; mais L'intér^ s'arrête surate seuU des temps modernes, et, malgré de belles pa?es . on se demande pourquoi ra\itet»^(youlii donner ce^^is^uisses^aécharnées de l^hmoii^de

France , et ces analyses stériles et inanimées. La peinture des mauvais temps de la décadence, présente des crudités qu'on saurait gré à un écrivain chrétien d'avoir tenu dans l'ombre, et qui font que les Etudes seraient déplacées aux mains de la jeunesse. Quel besoin y a-t-il de nous mettre sous les yeux toutes les scènes de Suétone, de Y Histoire Auguste et d'Ammien Marcellin?

L'érudition de M. de Chateaubriand, qui avait « horreur de ces nids à rats qu'on appelle bibliothèques (1), » n'est pas toujours puisée aux meilleures éditions des auteurs qu'il cite ; elle en est donc affectée , et l'écrivain affirme quelquefois sur parole des faits qui voudraient être discutés. Ainsi., un ingénieux écrivain*a-t-il dit deSynésius, évêque de Ptolémaïs , « qu'on lui permit de garder sa femme et ses opinions (2) ; » M. de Chateaubriand, sans hésiter, s'arrête à l'asser-

(1) Lettre inédite de Mm* de Chateaubriand à l'abbé Ronnevie . chanoine de Lyon.

(2) Tableau de r éloquence chrétienne au cinquième siècle ; Didier, 18i9, p. 227. Il a été démontré que cette assertion est dénuée de toute vraisemblance, et on a lieu de s'étonner que AI. Villemain l'ait reproduite, dans une édition postérieure à des critiques qui ont passé sous ses yeux. Ce qui regarde la promotion de Synésius à Tépiscopat, se trouve particulièrement mis en lumière par M. Fr. Toussaint, dans le t. IV d'un Choix de Mém.. publiés par la Société littéraire de l'Université catholique de Louvain. — Louvain, 18/^8, in-8-.

tion de M. Villemain , qui ne repose sur aucun fondement , qui est même en opposition avec les habitudes de l'Eglise, en ces temps-là. Synésius, il est vrai, refusait l'honneur de l'épiscopat , et voulait continuer à vivre avec sa compagne bienaimée, à se livrer aux études philosophiques, et l'on sait qu'il avait des opinions particulières; mais puisqu'il élevait des difficultés , qu'il s'isola du monde pendant plus de sept mois pour s'instruire des devoirs de sa charge et s'y préparer, ne faut-il pas conclure plutôt qu'il renonça aux opinions dont il était imbu, et que son métropolitain, Théophile d'Alexandrie, qui n'était pas homme à transiger , quand il s'agissait de la foi orthodoxe, ne l'ordonna que suivant les lois de la discipline ecclésiastique? Nous avons fait remarquer dans une note que M. de Chateaubriand répète, avec quelques additions, au tome IVe de ses Etudes, plusieurs pages sur la Réformation, qui se trouvent déjà dans la Préface , et qui reviendront encore dans l'Essai sur la littérature anglaise (1) : l'illustre écrivain n'était-il pas assez riche de son propre fonds, pour ne pas se voler lui-même, et encore à deux reprises? 11 se justifie, dans une lettre inédite, par l'exemple de

(1) Tome \, p. 199-210. De même, p. 41, il reprend ici plusieurs détails de ses Etudes sur les costumes et les mœurs du moyen-âge ; et p. 152 , sur les hérésies.

:m chateaubriand.

Robertson, mais il resterait peut-être à justifier

Robertson lui-même.

Tout montre donc que les Etudes ont été malheureusement expédiées à la hâte, et que la partie qui vaut le mieux , qui seule aurait dû être traitée avec étendue, puisque le temps manquait à l'auteur pour le reste , ou semblait devoir lui manquer , n'est pas ce qu'on avait lieu d'attendre de

Nous ajouterons une dernière observation, qui est.d' un homme compétent sur ce sujet : -Les développements du droit furent, chez les Romains . en raison inverse des progrès de leur littérature. C'est un point qui n'a pas été assez remarqué ; Gibbon n'a porté là-dessus qu'un jugement comparable à ses fausses doctrines sur l'établissement du christianisme , et il est à regretter que M. de Chateaubriand n'ait pas trouvé pour le droit romain de guide plus sûr que Terrasson (t). »

Au milieu de quelques voyages, comme celui qu'il fit auprès de Charles X , à Prague, en 1833. et de son excursion dans l'Auvergne, puis au golfe Juan (1838) , l'auteur des Etudes publia quelques travaux commandés par de regrettables nécessités de fortune ; c'était moins un charme pour ses vieux ans , qu'une loi pesante sous

(1) Chaud, Htst, du droit romain, p. 287.

laquelle il se courbait à regret. Qui donc voudra penser qu'il se soit assujetti de gaîté de cœur à écrire une traduction du Paradis perdu de Milton ? Ce travail était précédé d'un Essai sur C histoire de la littérature anglaise (1) , ouvrage qu'on ne saurait considérer comme une histoire régulière et complète ; M. de Chateaubriand n'avait plus le temps ni la patience qu'il aurait fallu pour un long et minutieux labeur d'analyse , pour l'étude approfondie d'une littérature étrangère. Aussi dit-il : « Dans cet Essai , je m'occupe de tout , du présent , du passé , de l'avenir ; je vais çà et là ; quand je rencontre le moyen-âge , j'en parle ; quand je me heurte contre la Réformation, je m'y arrête; quand je trouve la révolution anglaise , elle me remet la nôtre en mémoire, et j'en cite les hommes et les faits. Si un royaliste anglais est jeté en geôle , je songe au logis que j'occupais à la Préfecture de police. Les poètes anglais me conduisent aux poètes français ; lord Byron me rappelle mon exil en Angleterre, mes promenades à la colline d'Harrow et mes voyages à Venise ; ainsi du reste. Ce sont des mélanges qui ont tous les tons , parce qu'ils parlent de toutes les choses ; ils passent de la critique élevée et familière à des considérais Paris, Gosselin, 2 vol. in-8° ;le Paradis perdu (avec le texte) en forme deux autres.

tions historiques , à des récits , à des portraits .

à des souvenirs généraux ou personnels La

littérature anglaise n'est ici que le fond de mes stromates, ou le canevas de mes broderies ; c'est pour cela que j'ai donné un second titre à cet Essai (1) » , celui de Considérations sur le génie des hommes , des temps et des révolutions.

Il est aisé de comprendre le vice d'un tel système et de prévoir les disparates , les inégalités , les redites ; quand on sait de quoi est capable le génie de M. de Chateaubriand, l'on n'est pas surpris de rencontrer des endroits très-remarqua- • blés ; mais cette diversité devient fatigante ; on perd patience à courir d'un objet à l'autre , à travers des noms qui ne viennent sous la plume de l'auteur que par courtoisie , tranchons le mot , par flagornerie , et d'avoir si souvent à se dire en soi-même : Non erat lus locus. De longs passages sont empruntés aux Mémoires d'Outre -Tombe ; d'autres aux Etudes Historiques, comme le chapitre sur la Réformation ; d'autres enfin sont destinés à servir plus tard, comme cette théorie deslettresd'amours (2), qui devra reparaître dan s Rancé. Il n'y a rien, dans ces deux volumes , d'aussi animé et d'aussi neuf que les cent cinquante pages où il est traité de la vie de Milton et de ses

(1) Tome I, p. 17.

(2) Tome II, p. 326.

œuvres. Ce fut vers sa cinquantième année que l'auteur du Paradis perdu acheva le poème qui le place maintenant au sommet de la littérature anglaise. Après avoir été mêlé à toutes les luttes qui s'étaient accomplies sous ses yeux, après avoir entendu les fanatiques prédications des révolutionnaires les plus exaltés , Milton peignit en traits plus fermes ces grands assauts des démons révoltés et des anges fidèles. En choisissant un sujet qui offrait quelque analogie avec le spectacle qu'il avait eu devant lui , Milton puisait encore dans sa vie domestique ; et le frais et suave épisode de l'amour d'Eve et d'Adam se termine par une réconciliation, qui est historique pour le poète. Sa malheureuse cécité lui inspire aussi d'admirables vers. Tous ceux qui ont quelque étude , savent très-bien que Milton se faisait lire la Bible en hébreu par ses filles, qui n'entendaient pas un mot de cette langue , et qui lui récitaient de la même manière du grec et du latin ; mais tous ne savent pas également qu'elles n'avaient point pour leur père cette douce pitié dont on lésa souvent honorées. Il n'y avait rien de beau comme ces jeunes filles penchées sur le fauteuil de leur vieux père, assises à ses genoux , caressant les cheveux blancs de cet Homère aveugle , et le ramenant , par une délicate et ingénieuse affection , aux plus riantes années

de la vie ; c'est un ravissant tableau que M. de Cliateaubriandnous gâte, en nous faisant entendre les plaintes de Milton qui accuse ses filles : elles lui volaient ses livres !

Homme politique , Milton se déclarait pour la république et l'arist ocratie ; homme religieux , il était indécis et chancelant, ne sachant à quoi s'en tenir dans ses affirmations ou ses négations sur plusieurs points du symbole évangélique ; prosateur , il avait de la fermeté et de l'éloquence ; poète , il faisait de bons vers latins, autant qu'en peuvent faire les héritiers d'une langue morte ; et innovant hardiment dans la sienne , il s'est créé un idiome à part, un idiome rude, heurté, plein d'ellipses, de mots nouveaux et d'hébraïsmes. 11 est âpre et sauvage quelquefois; mais que d'harmonie et de suavité dans certains morceaux, spécialement au troisième chant et au quatrième !

On n'avait point encore jugé Milton avec autant de vérité que le fait Chateaubriand, ni étudié de si près cette nature sombre et ûère, ce style unique dans la poésie anglaise ; Milton enfin était peu connu du commun des lecteurs , malgré les versions qui en ont été faites en prose et en vers.

Quand on veut faire passer un écrivain chez une nation étrangère, on lui met sur les lèvres un autre idiome que le sien ; il faut , tout en

restant fidèle à certaines exigences de cet idiome, conservera l'écrivain son originalité native , sa tournure d'esprit, sa pureté de style ou même son mauvais goût , ses métaphores , son àpreté ou sa douceur, de sorte qu'alors Lucrèce et Virgile , tout-à-fait dissemblables en latin , le soient encore en une autre langue. Si vous étendez la phrase brève et sentencieuse de Salluste ou la pittoresque concision de Tacite , si vous brisez la flottante période de Tite-Live, je ne vois plus la physionomie de ces historiens.

Traduire, ce n'est donc point un travail aussi pauvre , ni aussi infructueux que bien des gens le voudraient dire. Quand on traduit avec habileté , on crée dans une certaine mesure , et il faut à cette œuvre de l'ardeur et de la jeunesse de style , de la souplesse en toute manière.

M. de Chateaubriand a traduit Milton avec une extrême fidélité ; la ligne en prose coudoie le vers ; la figure s'emboîte sur la figure , et l'on s'aperçoit aisément que ce n'est plus la prose de Louis Racine, ni de Dupré de Saint-Maur, ou des autres traducteurs. Cependant, ce rigoureux système de fidélité amène des inversions violentes, des mots de création nouvelle et inadmissible comme emparadisés dans les bras l'un de l'autre, ce qui est, du reste, exactement le vers anglais :

Emparadised on one anoiher"s arms.

M. de Chateaubriaud a donné tête baissée dans tous les inconvénients du système de la fidélité littérale , et il l'a fait de parti pris ; mais aussi , soyons juste , il y a puisé des beautés que ses devanciers ne soupçonnaient pas et que l'on n'obtiendrait guère avec un autre système. Le traducteur avait reconnu quelques contre-sens qu'il se proposait de corriger dans une réimpression , et qui étaient inévitables dans un poème si long, k dans-une lutte avec un pareil génie.

Les raisons qui avaient déterminé Chateaubriand à publier l'Essai sur /' histoire de la littérature anglaise et sa traduction du Paradis perdu, l'engagèrent deux ans plus tard à détacher de ses Mémoires le Congrès de Vérone, dont nous avons déjà parlé. En 1838 , il donna au public un Recueil des Pensées de M. Joubert (1), qui fut son ami le plus intime , ainsi que Fontanes , et qui « avait de l'un et de l'autre (2) ; » mais le monument élevé à la mémoire de ce gracieux inconnu , tout- à-coup dévoilé par l'amitié , restait au-dessous des proportions voulues, et il a été depuis agrandi par un neveu de l'auteur , puis décoré d'un beau frontispice par l'habile main de M. Sainte-Beuve.

(i) Paris, iinp. de Lenorniant, 1838, in-8°; les 2 vol. publiés ensuite sont de 1842.

(-2) Saime-Beuve, Porlr. litt., t. 11, p. 303.

En 1839, de concert avec M"'e Christine de Fontanes , fille du poète , et par les soins habiles du même critique, Chateaubriand détermina une édition des Œuvres de son noble ami (1) , « dont le caractère était aussi pur que ses talents (2) , » avait-il dit ailleurs. Pendant que l'auteur des Portraits littéraires déployait dans la biographie de cet honorable écrivain les richesses de son esprit varié et ingénieux , M. de Chateaubriand élevait comme une espèce de sublime portiqne à ce pieux mausolée. La lettre qu'il adressait ù Mme de Fontanes sur le caractère et les écrits de son frère, est pleine de grandeur et de cette mélancolie familière à l'auteur du Génie.

En même temps qu'il mettait la dernière main à ses Mémoires , Chateaubriand , « pour obéir aux ordres du directeur de sa vie, » écrivait l'histoire de l'abbé de Rancé, cet illustre réformateur de la Trappe, qui consacra une partie de sa carrière à expier, dans les austérités de la pénitence, les dissipations et les mondanités de l'autre moitié. L'abbé Séguin , vénérable prêtre de Saint- Sulpice , mort à Paris , le 15 avril 1843 , à l'âge de 95 ans, parlait souvent à l'auteur du Génie du Christianisme d'écrire cette histoire de Rancé. M. de Chateaubriand y avait une répugnance

(i) Œuvres de Fontanes ; Paris, 1839, 2 vol. in 8». (2) Essai hist., t. I, p. 130.

naturelle ; mais pourtant il étudia , il lut , et c'est le résultat de ses lectures qui compose la Vie du saint abbé de la Trappe (1). Il a dédié ce volume à la mémoire du digne prêtre , qui fut un confesseur de la foi et un ami des pauvres, pauvre lui-même par vertu, et par docilité aux graves conseils de sa vertueuse mère.

Certes , le respectable abbé Séguin , qui attendait , sans doute , une vie pleine d'édification et écrite avec tout le sérieux que lui semblait requérir le sujet , aurait été fort surpris de voir duel Rancé lui créait M. de Chateaubriand ; mais il est des travaux qui ne se peuvent commander, et l'imagination de l'écrivain était peu faite , même sous le poids des années , pour le calme recueilli et les procédés timides d'une biographie de pénitent. 11 y a, tout au contraire, dans la Vie de Rancé, un ton leste et profane qui a justement choqué les personnes chrétiennes , et devant lequel se sont récriés les hommes du monde. On sent à coup sûr la main puissante qui se joue avec les tableaux vifs et animés , pleins de fantaisie et de coloris ; on reconnaît le grand écrivain à des jugements, à des mots heureux , à des pages d'un sentiment exquis, d'une teinte sombre et gracieuse ; mais que de singulières échappées ! que de souvenirs inopportunément évo-

(1) Vie de Rancé ; Paris, Delloye, 1846, in-8°.

qués ! que de choses frivoles et légères ! l'auteur ne s'est-il pas trop complu aux détails de la société de Ninon de Lenclos , la fameuse courtisane; de Mmc Scarron, destinée à devenir l'épouse de Louis XIV ; aux scandales du cardinal de Retz, qui « finit ses jours en silence , vieux réveillematin détraqué (1) , et ne se douta jamais qu'il y eût plus de gloire dans un chapelet récité avec foi , que dans tous les hauts et les bas de la destinée (2) ?» A. force de vouloir s'arrêter aux images de mort , l'auteur se reprend à la vie et à la gloire par les semblants mômes de modestie un peu fardée (3) ; et quand il parle des grands noms qu'honore l'histoire , il se montre beaucoup trop désintéressé pour eux.

Est-il vrai qu'il ne « soit resté de Bossuetqu'une pierre (4) , » et n'est-ce rien que le souvenir de ses vertus , de ses combats , et les services que ses écrits rendent chaque jour à l'Eglise ?

La même galanterie que nous avons remarquée pour les contemporains , dans d'autres livres de M. de Chateaubriand , se reproduit ici ; il va jusqu'à prononcer le nom d'une romancière fa-

(1) Vie de Rancè, p. 126, W édition.

(2) Ibid., p. 128.

(3) Ibid., p. 211.

{h) Ibid., p. 175.

meuse (1) et d'une danseuse illustre (2). Que viennent faire ces noms dans la vie d'un pauvre trappiste? Il y a des mots étranges , des manières de dire qui ne sentent nullement la gêne , qui la sentent trop peu. Ainsi , le Duc de Saint- Simon « écrivait à la diable pour l'immortalité (3) ; » Mademoiselle de Montpensier était c un grand hurluberlu , « que sais-je encore ? M. de Chateaubriand nous représente des jeunes filles du couvent comme une « troupe de longues cigognes blanches qui chantaient (4) : » image singulièrement disgracieuse , si elle est fidèle pour le moment voulu ! Beaucoup de ces étrangetés ont été, il est vrai , corrigées par l'auteur , dans une seconde édition ; mais , avec ses qualités et ses défauts , la Fie de Rancé est une erreur de l'illustre vieillard.

Ce fut sa dernière œuvre, et, en déposant la plume , comme cet athlète de l'antiquité déposait le ceste et renonçait à son art (5) , il songea de plus en plus à se préparer cette « grandeur du trépas chrétien , » qu'il avait chantée dans sa jeunesse. « La plus belle couronne d'un vieillard.

(i) II°>« Dudevant (G. Sand).

(2) Mlle Taglioni.

(3) Vit dt Rancé, p. 170.

[k) lbid.

(51 Hic caestus artemque repono.

Virgil. .En. v, 4S4

disait-il autrefois., ce sont ses cheveux blancs et les souvenirs d'une vie honorable (1). » Cette couronne précieuse n'a-t-elle pas orné ses derniers ans ? n'y a-t-il pas ajouté les fortifiantes pensées qni font que le chrétien est « doux envers la mort (2) , » comme s'exprimait Bossuet? Malgré ce que M. de Chateaubriand a dit vers sa fin (3) , de la triste condition que l'âge présent fait aux vieillards , et qu'ils se font aussi trop à eux-mêmes , il lui a été donné de garder jusqu'au bout le prestige de son nom glorieux , de se voir entouré de respectueux et tendres hommages, sous l'œil de l'amitié et de l'amitié la plus délicate , la plus propre à reposer des tristesses de la vie, du poids des jours d'automne. M. de Chateaubriand n'a cessé de voir autour de lui des admirateurs de son génie , des fils de sa muse ; on a rendu justice constamment à l'élévation et à l'indépendance de son caractère ; il a porté jusqu'au terme inévitable le sceptre de la royauté , dans le cercle éminent de l'illustre femme associée pour jamais à sa mémoire , et à laquelle il a dit :

Jusqu'à mon dernier jour, douce et charmante étoile , Je suivrai ton rayon toujours pur et nouveau ; Et quand tu cesseras de luire pour ma voile, Tu brilleras sur mon tombeau.

(1) Itinéraire.

(2) Orais. funèbre de la duchesse d'Orléans. (S) Lettre à If"» de Fontanes.

Quand la voile s'est perdue dans l'Océan , que le grand navigateur est allé dormir son sommeil dans son lit de pierre battu des vagues , la douce étoile n'a pas tardé longtemps à se lever sur le tombeau , et la postérité a commencé pour ces illustres morts.

Dans ses dernières années , l'auguste vieillard se condamnait à un remarquable silence au milieu du cercle animé , où les regards et le respect cherchaient son front couronné du génie. Ne fût-ce pas le résultat de la lassilude des ans , ce serait de la sagesse que de retenir captive sa pensée et d'être sobre de sa parole. Cependant, que de choses belles et originales ont dû encore échapper aux lèvres harmonieuses du chantre de Cymodocée! Que de fruits splendides ont dû apparaître sous les feuilles jaunissantes de l'arbre majestueux? Les bouleversements de février 1848 avaient augmenté ce silence qui ressemblait au sommeil , et le grand homme ne sortait de sa taciturnité que par des espèces de monosyllabes. On en a cité un , qui peut bien être rappelé , à cause de la réponse qu'il détermina. Il dit une fois , en voyant paraître le poète Béranger :

« Eh bien ! vous avez votre république? — Oui, répliquait le poète , mais j'aimerais mieux la rêver encore que la voir. »

Ainsi , les deux vieillards , le champion de la

royauté et celui delà République, se rencontraient dans une pensée commune , et la même raison qui contribuait à faire celui-là plus silencieux . rendait celui-ci aux regrets de ses rêves et de ses enchantements passés.

M. de Chateaubriand , qui parlait depuis bien des années de son dégoût de la vie , et de tout ce qu'il y a de vanité dans les choses que nous prisons le plus, se sépara de ses amis au milieu des consolations de cette religion qu'il avait célébrée, et qu'il méritait bien d'avoir pour appui à ses derniers moments. Il expira doucement , au bruit de la terrible insurrection du mois de juin 1868. Bientôt, on put lire , dans quelques journaux de la capitale , les lignes suivantes du prêtre qui lui avait adouci le passage de l'éternité (1) :

« La France vient de perdre un de ses plus nobles enfants.

« M. de Chateaubriand est mort ce matin , à huit heures un quart. Nous avons recueilli son dernier soupir : il l'a rendu en pleine connaisnaissance ; une intelligence si belle devait dominer la mort , et conserver sous son étreinte une visible liberté.

» La mort de M'"8 de Chateaubriand , arrivée

(1) M. l'abbé Deguerry, curé de Saint-Eustacbe.

ZoU CHATEAUBRIAND.

Tannée dernière, frappa si fortement M. de Chateaubriand, qu'il nous dit à l'instant même, en portant la main sur sa poitrine : « Je viens de sentir la » vie atteinte et tarie là dans sa source; ce n'est pi us » qu'une question de quelques mois. » La mort de M. Ballanclie, qui ne suivit que de trop près, fut le dernier coup pour son illustre et ancien ami. Depuis lors, M. de Chateaubriand ne semblaitplus descendre , mais se précipiter au tombeau.

» Peu d'instants avant sa mort, M. de Chateaubriand, qui avait été administré dimanche dernier , embrassait encore la croix avec l'émotion d'une foi vive et d'une ferme confiance. Une des paroles qu'il répétait fréquemment dans ces dernières années , c'est que les problèmes sociaux qui tourmentent les nations aujourd'hui ne sauraient être résolus sans l'Evangile , sans rame du Christ , dont les doctrines et les exemples ont maudit l'égoïsme , ce ver rongeur de toute concorde. Aussi M. de Chateaubriand saluait-il le Christ comme le sauveur du monde, au point de vue social, et se plaisait-il à le nommer son roi , en même temps que son maître.

» Un prêtre , une sœur de charité étaient agenouillés aux pieds de M. de Chateaubriand , au moment où il expirait ; c'était au milieu des prières et des larmes d'une assistance de

cette nature que l'auteur du Génie du Christianisme devait remettre son ame entre les mains de Dieu. »

Ainsi vécut et mourut le plus grand écrivain de, la première moitié de ce siècle.

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