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CHAPITRE XI

Dieu nous a infligé l'existence par des temps difficiles , et où le matin ne sait trop ce que fera le soir. Les événements qui se succèdent comme la vague succède à la vague , mettent à de rudes épreuves les opinions politiques et religieuses ; les fidélités sont ébranlées par le spectacle des transactions couronnées de succès , et des bassesses de cœur menant aux dignités et à la fortune. On se retranche derrière des théories spécieuses pour justifier d'infamantes défections , et l'on renie sans pudeur les actes et les discours de la veille. Se renier ainsi soi-même , pour se jeter à la suite de la foule et des passions mauvaises , cela s'appelle être ami du progrès , partisan de la liberté ; grands mots qui laissent la conscience à l'aise, parce qu'ils n'ont que le sens que chacun veut bien leur donner.

Un souffle puissant d'incrédulité flétrit et dégrade les âmes ; çà et là se voient de lamentables naufrages des esprits les plus éminents et les plus richement dotés du ciel. Voyez ce qu'est devenu l'éloquent écrivain qui fit tressaillir les cœurs chrétiens par son Essai sur V indifférence ; comparez ses ardentes luttes pour le catholicisme avec ses âpres combats pour on ne sait quelles théories politiques , d'avance baffouées par le môme écrivain , et dites s'il n'y a pas quelque chose de navrant dans ces défaillances du génie , dans ces ruines sans nom, qui donnent, au reste, la plus éclatante et la plus instructive leçon de philosophie que l'homme puisse recevoir.

Cherchez au milieu du choc des partis et dans la fureur de la mêlée le chantre harmonieux d' El vire ; celui que la foi chrétienne avait cru pouvoir d'abord ranger sous sa bannière , et qui trouve aujourd'hui dans le catholicisme un obstacle à ses rêves politiques ; celui qui proclamait autrefois que « la monarchie a tout porté parmi nous , jusqu'aux fruits parfaits de la liberté (1) , »et qui a fait acclamer une république, pour n'y voir pas encore le terme de ses utopies et de ses aspirations vers les hasards terribles de l'inconnu. Suivez des yeux son rival de gloire

(1) Lamartine, Discours de réception à V Acad. fr.

en poésie , cet enfant sublime , qui chantait les funérailles des rois , les jeunes filles immolées par la révolution , et qui maintenant , tout épris des souvenirs qu'il flétrissait naguère , outrage la papauté dont il promettait de ne parler qu'avec respect et vénération , s'attelle au char des partis extrêmes, et s'enivre des applaudissements d'une foule pour laquelle il n'avait pas d'abord de réprobations assez véhémentes.

Etudiez les transformations perpétuelles , les dits et contredits sur les plus sérieuses questions ; devinez où veut aller le poète qui n'écoute que les caprices de son lyrisme ; trouvez une croyance à quoi que ce soit dans ces flots d'éloquence qui ruissellent à travers le monde, et vous 'n'entendrez que- des sons retentissants , de belles mélodies qui bercent l'oreille un— instant eUquiJiuss^nLJe.^çœui:.à jeun.

La gloire de Chateaubriand , dans cet affaissement des caractères et des croyances, il nous semble que ce sera d'être resté debout jusqu'à la fin, d'être mort fidèle à sa foi religieuse et à ses engagements politiques.

« Les grandes lignes de mon existence , disait-il en 1831, n'ont point fléchi. Si, comme tous les hommes , je n'ai pas été semblable à moimême dans les détails, qu'on le pardonne à la fragilité humaine. Les principes sur lesquels se

fonde la société , m'ont été chers et sacrés ; on me rendra cette justice, de reconnaître qu'un amour sincère de la liberté respire dans mes ouvrages , que j'ai été passionné pour l'honneur et la gloire de ma patrie ; que , sans envie , je n'ai jamais refusé mon admiration aux talents , dans quelque parti qu'ils se soient trouvés. Me serais-je laissé trop emporter à l'ardeur de la polémique? je m'en repens, et je rends justice aux qualités que je pourrais avoir méconnues : je veux quitter le monde en ami (1). »

La carrière de Chateaubriand nous offre trois époques assez distinctes : la première s'étend de sa rentrée en France jusqu'à la chute de Napoléon, et c'est l'époque littéraire surtout , celle de ses trois grands ouvrages , de ceux qui auraient suffi à sa renommée. Nous avons dit ce que fut cette époque , et montré en quoi Chateaubriand s'en détache par son esprit hardi et novateur , comme aussi par la grandeur de la cause qu'il servait. Ce fut cette cause même qui donna à son ame une partie de son essor ; il n'est rien qui soutienne autant le vol généreux de l'écrivain que le dévouement aux idées morales et aux vérités chrétiennes. Regardez , à cette époque première de Chateaubriand , ce que devint Mmc de Staël ,

(i) Etudes, t. I, p. û.

qui se jeta comme lui en dehors des voies battues et qui , seule , avec ce brillant rival , vint continuer alors la chaîne de nos grands prosateurs. Dans deux livres qui se présentent comme des romans , et qui sortent du genre , dans son remarquable livret l'Allemagne, que voulut étouffer la police impériale , elle donne carrière à toute son exaltation poétique et rêveuse, avec une abondante magnificence de style, de sentiments et d'images ; mais pourquoi souvent reste-t-elle sans prise sur le lecteur? parce qu'elle ne rattache tous ces trésors d'imagination à aucun système de morale , à aucun ordre de foi religieuse. M- de Staël, philosophe sans philosophie arrêtée, se souvient cependant qu'elle est née au sein de la Réforme , et lui paie son tribut de louanges , mais plus d'une fois d'une façon malencontreuse; car , par exemple , si elle veut démontrer que les pays catholiques ont surtout le privilège de produire des athées , ce qui n'arrive pas également aux contrées protestantes , suivant elle , n'est-on pas étonné de lui voir ranger Spinosa parmi les Italiens? C'était un Juif d'Amsterdam , mais la thèse de l'auteur demandait qu'il fût né en pays catholique. Nous aimons à nous figurer Mme de Staël inspirée par les mêmes pensées religieuses que l'auteur du Génie du Chrislianhmc , portée ainsi sur les ailes de la vérité ; quel ca-

ractère d'élévation , de force et de moralité n'aurait-elle pas alors imprimé à ses écrits ?

Pendant qu'elle se mourait , Chateaubriand venait d'entrer dans la seconde époque de sa vie ; la Restauration en faisait un pair de France, un ambassadeur, un ministre d'Etat; sa carrière politique commençait , pour finir avec la Monarchie.

Ce fut alors surtout que son influence littéraire , qui avait été ou déclinée pendant l'Empire, ou à peu près insensible,, se manisfesta par les œuvres de la génération nouvelle. M. de Lamartine , dans ses Destinées de la Poésie , raconte avec vérité, quoique avec un peu d'emphase , comment ces « deux génies précurseurs , Mmc de Staël et Chateaubriand, lui apparurent et le consolèrent à son entrée dans la vie. «C'est d'eux que procède directement l'auteur des Méditations, bien qu'il soit possible de lui trouver d'autres initiateurs poétiques: André Chénier, qu'il n'aime pas, dit-on , et, à des degrés divers, Millevoye et Chênedollé , celui-là un peu mou et doucereux, celui-ci plus fort et donnant à ses vers une sorte d'éclat argenté. Les Études poétiques , malheureusement publiées après le succès des premières Méditations , mais qui furent écrites longtemps avant, eussent fait de l'auteur un. remarquable intermédiaire entre le dernier siècle

et le nouveau. Avec sa date et sa place, Chênedollé a perdu son vrai titre de gloire.

Du reste, les révolutions littéraires, comme les révolutions politiques , ne se peuvent pas rapporter uniquement au jour précis où elles éclatent; elles sont, en général, préparées de plus loin. Si Chateaubriand et Mn,e de Staël font école, eux-mêmes ne relèvent-ils pas de Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre? La querelle des classiques et des romantiques , un instant allumée sous la Restauration , avait eu ses précédents mémorables dans la controverse des anciens et des modernes. Le Romantisme, qu'on a fait quelquefois remonter à M™* de Staël, avait été nommé et défini au XVIIIe siècle ; un traducteur des poésies supposées d'Ossian , Letourneur. employait le mot et donnait la théorie. L'écrivain le plus compassé du même siècle, Thomas , s'il était livré à lui-même, s'il ne songeait pas au public, trouvait des couleurs et des images que l'on croirait appartenir en propre et être dérobées aux révélateurs de l'école présente. Lui et Ducis, dans leur correspondance, sont pleins d'une verve chaleureuse, simple, naïve, passionnée. On trouve aussi le ton et l'accent moderne, dans les poésies légères de l'auteur d'Hamtet. Enfin , le satyrique Gilbert ne sentait-il pas monter à son ame, la veille de sa mort (1780), un genre

:m CHATEAUBRIAND.

d'émotion qui contrastait avec la sécheresse de la poésie de|son siècle? Est-ce lui ou Chénierquidit:

Adieu, champs que j'aimais ; et vous, douce verdure,

EL vous, riant exil des bois, Ciel, pavillon de l'homme, admirable nature,

Adieu pour la dernière fois.

Mais la gloire des maîtres , c'est de devenir la haute expression de ce qui ne se produisait qu'à l'humble état de désir, de velléité, de pressentiment, et de si bien élever jusqu'à eux ce qui s'agitait au-dessous , que tout vient se résumer dans leur forte et solennelle physionomie. Ils sont comme ces types puissants qui éclatent tout-à-coup dans une lignée nombreuse , et qui restent en saillie, quoique la progression, jusqu'à eux, soit ménagée et ressemblante.

M. de Chateaubriand n'eut jamais l'air de se donner, et ne se donna pas, que nous sachions , le rôle de chef d'école. Plus zélé pour les doctrines qu'il avait défendues, et les théories qu'il avait proclamées à l'appui, il aurait pu exercer un honorable empire sur la jeunesse, et la diriger dans les mêmes voies qu'il venait de parcourir avec éclat; mais il lui manquait l'esprit de prosélytisme. Bien manifeste dans la poésie ardente et vaporeuse du chantre d' El vire, dans les ondoyants contours de cette strophe harmonieuse

SA VIE ET SES ÉCRITS. 3Gô

et sonore qui se prend à la nature et à ses mille voix , aux rives de la mer et à ses îles enchantées, à Dieu et à ses grandeurs , à l'homme et à ses misères, l'influence de Chateaubriand est sensible aussi, et diversement, dans les chansons de Béranger et dans les odes de Victor Hugo.

Jusque dans des écrits d'un autre genre, dans l'histoire même, l'influence est évidente etavouée. Nous avons entendu M. Thierry, faisant remonter sa vocation d'historien à l'impression produite par la première lecture des Martyrs, et étendant à une foule d'écrivains, quelle qu'ait été leur carrière, ce qu'il raconte de lui-môme.

Pendant les années de calme et de sécurité que la Restauration donna aux lettres et aux arts , trois professeurs distingués parlèrent avec un éclat qui ne se verra pas de longtemps, sur l'histoire, la philosophie et la littérature. M. Guizot, habile généralisateur , résumait savamment les vicissitudes de la civilisation, et, s'il ne faisait pas taire toujours ses préjugés de protestant et de sceptique, du moins trouvait plus d'une fois du respect et delà sympathie en étudiant les hommes du moyen âge, les écrits ascétiques , les biographies, les sermons des auteurs ecclésiastiques. Nous serions tenté de voir, dans cet hommage inusité et qui brise avec les préjugés de l'école

voltairienne , un secret ascendant parti du Génie du Christianisme.

La critique de M. Villemain , ingénieuse et fine , habile à saisir et à mettre en relief les beautés de sentiment , chrétienne sans être toutefois retenue dans les limites de la foi catholique , est une brillante élève de Chateaubriand et de Fontanes ; ses maîtres lui sont chers, et souvent elles les a vantés. M. Villemain a écrit sur quelques Pères de l'Eglise grecque et de l'Eglise latine , dont Chateaubriand avait dit un mot seulement , plusieurs études d'un goût exquis et d'une heureuse sobriété; c'est là justement qu'il saisit l'occasion de montrer que certaines fictions des Martyrs, qui semblaient d'abord inadmissibles , sont attestées par les œuvres des docteurs de l'Eglise.

Le collègue de MM. Guizot et Villemain se déroba à l'influence que nous avons cru apercevoir pour d'autres hommes. Malgré la louange qu'on a voulu souvent lui décerner, d'avoir ramené le spiritualisme dans la philosophie française , M. Cousin n'introduisait, au bout de ses tâtonnements, qu'un stérile éclectisme qui ne saurait même aspirer au titre de philosophie , chacun pouvant aussi bien que l'habile professeur faire un choix dans le vaste legs des siècles passés. 11 ne manquait à M. Victor Cousin qu'un critérium de vérité , ce qui est tout, du reste. Nous ne croyons pas qu'ily

ait place pour une haute philosophie dans l'esprit de l'homme qui déclare que « l'humanité a ses lois nécessaires ; » que « tout est à sa place dans l'histoire , » et que par là même , « tout y est bien ; -> «qu'il faut être du parti du vainqueur , car c'est toujours celui de la meilleure cause, celui de la civilisation et de l'humanité. » 11 n'est pas de science d'exposition , pas d'éloquence de langage capable de faire oublier les énormités de celui qui se fait le champion de la « moralité du succès ; » qui prétend que « le vaincu doit être vaincu , et a mérité de l'être » ; qui ose ajouter enfin, que a tout est parfaitement juste en ce monde (1). »

Après avoir enivré les générations nouvelles du dogme de la souveraineté de la raison , au préjudice de celui de l'autorité, qui a bien sa part aussi dans les affaires humaines , l'illustre professeur , n'ayant presque pas cessé pendant dix-sept ans du règne de Louis-Philippe, de diriger l'enseignement philosophique en France , a vu comme d'autres , l'invasion du mal , et il s'en est pris « particulièrement à une philosophie perverse, qui nous donne comme les fruits légitimes de l'esprit nouveau les erreurs les plus vieilles, les plus hon-

(1; Cousin, Introduction à Chist. de la philosophie, vil* leçon, p. 36-39.

teuses, les plus malfaisantes (1). «Sans désigner autrement cette philosophie perverse , le grave traducteur de Platon , l'auteur de tant de leçons applaudies , voyant « la rude épreuve à laquelle est mis le peuple en France , et où il est impossible qu'il ne succombe pas, si on ne vient promptement à son secours (2),» n'a rien trouvé de mieux , le lendemain de la révolution de 1868, que d'offrir comme remède à ce peuple malade les captieux sophismes de la Profession de foi du Vicaire savoyard. La philosophie accusée par M. Cousin , n'est-elle pas dans les assertions éhontées que nous lui avons empruntées tout-à-1'heure?

Voilà donc où tendait, qu'il le voulût ou le ne voulût pas , l'enseignement philosophique de M. Cousin, sous la Restauration. Ce fut toutefois un beau moment dans la vie de nos célèbres professeurs, et ni les dignités, ni les ministères n'ont pu depuis en effacer l'éclat , non plus que les vives émotions; mais ce triumvirat scientifique, dont le règne jeta beaucoup de fausses clartés, aura aux yeux de l'histoire le tort d'avoir précipité dans les convoitises d'un pouvoir nouveau et de doctrines bien différentes, une jeunesse qu'elle poussait jadis vers des régions beaucoup

(1) Cousin, Philosophie populaire, p. 22.

(2) lbid.

plus relevées et plus dignes. Le système de 1830 était-il donc l'idéal que rêvaient dans leurs chaires , ces soldats avancés du libéralisme et de l'intelligence? mieux eût valu pour eux se réfugier dans le silence et l'étude, comme fit Chateaubriand.

La troisième et dernière époque de sa vie prenait donc à 1830, pour se terminer à sa mort , et cette époque est marquée encore par des travaux qui ne sont point sans gloire; c'est aussi le jour de recueillement et de repos , avant le suprême passage.

Chateaubriand, dans sa paisible vieillesse, se rassérénait de plus en plus , comme les cimes des grands monts par les beaux soirs, suivant l'expression d'un écrivain de son entourage ; et c'est ainsi qu'il s'est acheminé vers la tombe , étant toujours le premier et le dernier.

En littérature, Chateaubriand appartient à cette petite famille d'écrivains initiateurs, qui ouvrent à leur siècle des voies nouvelles, et qui apparaissent de loin comme des phares lumineux. Ce qui caractérise éminemment de tels hommes, c'est la puissance d'ame et l'esprit de création. Ils régnent, ils font école, et c'est quelquefois un malheur ; mais ce n'est point leur faute, si leurs disciples copient leurs défauts, sans avoir hérité de leurs qualités. Combien Racine n'a-t-il pas fait naître de méchantes tragédies;

Rousseau, de romans déclamateurs et froidement sentimentals; Chateaubriand, de Renés saugrenus, de rêveurs insipides, d'amplifications boursouflées; Lamartine, de poètes mécontents du sort et se plaignant à la terre et au ciel d'infortunes imaginaires ! Virgile n'est pas responsable heureusement de toutes les pitoyables épopées qui ont voulu suivre la divine Enéide, divinam JEneida, comme disait un ancien, et qui succombaient sous le fouet de Juvénal et de Perse.

De même Chateaubriand; il reste ce qu'il est, aussi grand par sa parole, dans cette ère prodigieuse de l'Empire, que Napoléon par son épée. « Chateaubriand, disait l'illustre capitaine, a reçu de la nature le feu sacré : ses ouvrages l'attestent. Son style n'est pas celui de Racine, c'est celui du prophète. Il n'y a que lui qui ait pu dire impunément , à la tribune des Pairs que « la re- » dingote grise et le chapeau de Napoléon, placés r> au bout d'un bâton sur la côte de Brest, feraient » courir l'Europe aux armes (1). » — « Si jamais il arrive au timon des affaires , il est possible que Chateaubriand s'égare , tant d'autres y ont trouvé leur perte ! mais ce qui est certain , c'est que tout ce qui est grand et national doit convenir à son génie (2). »

(1) Chateaubriand, Œuvres complètes, t. XXVI, p. 33.

(2) Montholon, Mém. pour servir à l'histoire de France sous Napoléon, t. IV, p. 248.

Le caractère du style oratoire de Chateaubriand, c'est en effet , de présenter ainsi le pittoresque dans le familier; ses discours à la Chambre joignaient d'habitude à une noble simplicité de langage ces tours particuliers et saillants, qui le distinguaient d'orateurs plus profonds ou plus pratiques. C'était lui qui disait, en 1818, dans la discussion d'un projet de loi pour l'institution des vétérans de l'armée : « Le soldat français est le premier soldat du monde.... Il jeta sa vaillante épée dans un des bassins de la balance pour servir de contre-poids à la hache révolutionnaire. »

« La nouvelle école poétique, née sous les ailes de l'aigle , s'est avec raison glorifiée souventd'une telle origine, dit Béranger. L'influence de l'auteur du Génie du Christianisme s'est fait ressentir également à l'étranger, et il y aurait peut-être justice à reconnaître que le chantre de Childe-Harold est de la famille de René (1) . » Le célèbre chansonnier, en rappelant cette grande impulsion donnée à la muse moderne, signale comme un service qu'il n'a jamais oublié, l'influence particulière qu'exerça sur les études de sa jeunesse , la partie littéraire et poétique des admirables ouvrages de Chateaubriand (2). Ah! que

(1) Déranger, Chansons nouvelles et dernières, bU' note. Mém. d'Outre-Tombe, t. III, p. 316.

(2) Béranger, lbid., Préface.

372 CHATEACBRIAND.

cette puissante action, que Ton se plaît à reconnaître , ne s'est-elle aussi bien exercée sur la direction du talent, que sur le talent lui-même! En applaudissant à ce vers si voisin des grands modèles, à ces odes si parfaites dans les étroites limites de leur cadre, nous n'aurions pas à regretter cette ivresse railleuse et impie, ces couplets grivois et immoraux , que ne vient interrompre et ennoblir aucun souci de la fin , aucun soupir attendri. Qu'était-ce donc que ce libéralisme bâtard qui s'alimentait de ces œuvres si déplorables, nous entendons au point de vue de la pensée morale , et qui , au sortir de là , s'indignait avec véhémence contre les perverses doctrines delà Congrégation et du Jésuitisme?

Chateaubriand annonçait, dès l'année 1802, les fortunes nouvelles de notre littérature ; il disait , au Mercure , dans un chapitre sur la législation primitive de Bonald : « La littérature française va changer de face ; avec la révolution vont naître d'autres pensées, d'autres vues des choses et des hommes. Il est aisé de prévoir que les écrivains se diviseront ; les uns s'efforceront de sortir des anciennes routes, les autres tâcheront de suivre les antiques modèles , mais toutefois en les présentant sous un jour nouveau. Il est assez probable que ces derniers finiront par l'emporter sur leurs adversaires, parce que , en s'ap-

puyant sur les grandes traditions et sur les grands hommes, ils auront des guides plus sûrs et des documents plus féconds (1). »

Ce que Chénier disait dans un autre sens, restera, croyons-nous, profondément vrai. Oui , « la langue de Chateaubriand n'est qu'à lui (2). » Elle a on ne sait quoi de grand, de sonore, d'éclatant, d'harmonieux, qui distingue l'auteur du Génie d'avec tous nos grands écrivains. On pourrait lui prendre ses forêts et ses tempêtes, comme faisait Chênodollé, à qui son illustre ami réclamait au moins les tempêtes (3) ; mais ce qu'on ne Iuj prendra pas, c'est sa parole dominatrice et grande avec simplicité, son accent de chevalier français, le dernier de tous, et cette rêverie qui se met si vite de la partie, ces traits historiques jetés en avant avec à propos, ces retours brusques et soudains, ces pensées de mort qui frappent, comme dans Bossuet. D'autres auront de la science présentée avec art et imagination ; ils étaleront le luxe des images et la pompe du langage; mais nul ne saura revêtir cette personnalité vive et forte, en présence de laquelle nous sentons s'échapper de nos lèvres le vers de Dante que Chateaubriand applique à Napoléon :

Chi è quel grande ?

(1) Mélanges lia., p. 134. — Cf. Mém.t t. IV, p. 88.

(2) Chénier, Œuvres anc.t. III, p. 563.

(3) Sainte-Beuve, Portraits littér., t. II, p. 99.

oU CHATEAUBRIAND.

M. de Chateaubriand a parlé du « deuil naturel de son imagination (1) ! » Ce deuil éclate souvent dans ses écrits ; mais il nous semble que Mm€ de Staël le définissait bien, quand elle disait, et cela même sur ses premiers et glorieux débuts, qu'il lui semblait « plus sombre que triste. » Nous rencontrons dans l'antiquité chrétienne un écrivain avec lequel il a des ressemblances pour ce côté sombre et fort de l'imagination : c'est saint Jérôme. Que le fier Dalmate veuille montrer, par une image saisissante, le paganisme s'eflaçant dans Rome devant les progrès de l'Evangile : » On devient chrétien, dira-t-il, on ne naît pas tel ; le Capitole couvert de dorures est négligé ; tous les temples de Rome sont remplis d'une noire poussière et de toiles d'araignées ; la cité se lève de ses fondements , et des flots de peuple passant devant des temples à demiruinés , volent aux tombeaux des Martyrs (2) . » C'est par un mot, par un trait qu'il place avec un art inimitable, que Chateaubriand excelle à donner du relief à ses écrits. Voici un exemple pris au hasard dans ses Mémoires: » Rien ne remplace

(1) Mém. d'Outre-Tombe, t. III, p. 152.

(2) Fiunt, non nascuntur christiani. Fuligine et aranearuin tclis omnia Romai templa cooperta sunt ; movetur urbs sedibus suis, et inundans populus antc delubra semiruta currit ad martynun tuiuulos. Epist. lvh.

rattachement, la délicatesse et le dévouement d'une femme; on est oublié de ses frères et de ses amis, on est méconnu de ses compagnons, on ne l'est jamais de sa mère et de sa sœur, ou de sa femnie. Quand lïarold fut tué à la bataille d'Hastings, personne ne le pouvait indiquer dans la foule des morts ; il fallut avoir recours à une jeune fille, sa bien-aimée. Elle vint, et l'infortuné prince fut retrouvé par Edith au cou de cygne : Edith a swancs-Hales , quod sonat colin m cycni (1). »

On remarquait dans un journal de Paris, il n'y a pas de longues années, que lorsque lesimprimeurs composaient quelque ouvrage de Chateaubriand, c'était toujours la lettre A qui s'épuisait la première, et on appelait l'attention sur la nature de style ou l'artifice qui pouvait amener ce résultat. L'observation, curieuse par elle-même, le devient davantage, quand on lit la note que Chateaubriand écrivait dans le Génie sur la vertu littéraire de la lettre A , chez les grands auteurs des diverses nations (2).

Par la variété de ses oeuvres , M. de Chateaubriand s'adresse à toutes les classes de lecteurs , et c'est ce qui a contribué à la prestigieuse popularité de ce beau nom.

(1) Mém. (C Outre-Tombe, t. V, p. 291.

(2) Génie, 2e part. liv. in, chap. G.

Le Génie du Christianisme n'est pas seulement fait pour charnier l'homme de foi : il plaît aussi au lettré, au philosophe et à l'artiste. A.vec leur magnifique poésie et le charme de leurs savantes peintures, les Martyrs sont bienvenus de tous. L'Itinéraire est instructif et attachant sans effort ; c'est une causerie élevée où apparaît constamment l'auteur , avec son caractère de gentilhomme français, d'homme du monde et de pèlerin chrétien. Ses Études historiques n'ont pas médiocrement contribué à diriger dans la voie où entrait l'auteur, et c'est celui de ses livres auquel on aurait, suivant lui, le plus emprunté, sans le dire.

Les écrits politiques , les pamphlets ont fait leur temps, mais on y admirera toujours ce style vif, gai ou profond, ironique ou léger. M. de Chateaubriand pamphlétaire, usant de l'arme redoutable de Courier et de Cormenin , ne ressemble à aucun des deux , et s'est fait un genre à lui propre ; il sourit , il caresse , il gronde , il éclate ; sa phrase est savante , mélodieuse ; seulement , il descend parfois à 'un familier qui n'est pas du meilleur goût, et affecte sans besoin, ni profit, de recourir à des expressions vieillies, ou à des néologismes (1).

(1) M. de Cormenin, dans ses Orateurs parlementaires, parle très-ingénieusement de Chateaubriand comme libelliste : il lui reproche cependant de n'être ni iouple, ni varié, ni entraînant:

Alala, René, le Dernier A bencérage ont, à divers titres , séduit toutes les imaginations et trouvé un facile accès dans la foule, où les autres ouvrages de l'auteur auraient moins aisément pénétré. Nous ne parlons pas des Natchez , que Chateaubriand publia sous la Restauration , et d'où il avait tiré, dit-il, AtalaetRené; l'intérêt est épuisé par ces deux épisodes; on est familiarisé avec les noms et les caractères, et l'œuvre manque de nouveauté et d'attrait. Qu'importe que le talent de l'écrivain se retrouve encore en bien des endroits, lorsque la fiction lui fait défaut?

Dès ses débuts , M. de Chateaubriand s'était livré à la critique littéraire, et y avait apporté un tact exquis, un naturel parfait, une remarquable urbanité. 11 a réuni en un volume la plupart des chapitres échappés ainsi à sa plume; et là, soit qu'il parle de l'Angleterre, de Shakspeare, deBeattie,d'Young, des voyages de Mackenzie, de la législation primitive de Bonald, du Printemps d'un Proscrit, des Ducs de Bourgogne , par M. de Barante, de la Vie de Jésus-Christ, par le père de Ligny, du Voyage en Orient par Forbin , toujours on peut remarquer des connais-

ce qui est aller fort loin ; mais il ajoute aussitôt : « Ah ! c'est qu'il n'y a que les pamphlets du peuple qui aient de l'originalité, de la grâce et de la vie. » Ah! courtisan ! M. le baron, M. le comte de Cormcnin et Paul-Louis Courier sont-ils du peuple, par hasard ?

sances variées, des aperçus neufs et vrais, un goût distingué qui va tout de suite aux meilleurs endroits, par système, et qui sait les faire apprécier comme il les sent.

Mais Chateaubriand est venu en des temps de décadence, et, malgré l'éclat de son génie, ou plutôt à cause de cela , il aura contribué peut-être à accélérer le mouvement. On a beau faire, on est toujours un peu de son siècle , et Chateaubriand est du sien ; mais qu'est-ce que cette décadence relative à laquelle il n'a pas échappé ? c'est la recherche de l'esprit, c'est l'excès du beau, le manque de cette force dans la simplicité, qui est le propre des grandes époques littéraires et philosophiques. C'est la décadence des deux Pline et de Tacite, le trop d'art et d'effet; ou bien, quand le ton est simple, je ne sais quoi làdessous qui sent la recherche et l'étude. Toutefois, nous n'entendons nullement, par ces réserves, affaiblir ce que nous avons dit des hautes qualités du grand écrivain de ce siècle; nous cherchons à expliquer certains côtés de cet homme de génie.

M. de Chateaubriand est celui de tous nos écrivains de premier ordre, chez qui le moi revient le plus souvent. On lui en a fait le ja^te reproche, et c'est le vice des hommes de notre;' âge. Rien ne^saurait égaler aujourd'hui la fatuité

d'une grande moitié des gens de lettres. A vh^gt ans, on n'est rien moins que Raphaël (1 ) ; on se $ose hardiment en Jupiter Olympien (2) , et il semble que sur la pyramide glorieuse où l'on se place d'avance soi-même, quarante siècles de postérité vous contemplent. On instruit les âges à venir de tout ce que l'on estou l'on n'est pas., de tout ce que l'on fait et pense; on remplit des volumes entiers de stupides commérages. Et l'on prend à tâche de mettre le public dans la confidence de toutes les misères , de toutes les turpitudes quelquefois d'une vie complaisamment révélée par le côté qu'on croit être le plus beau. Le lecteur devra savoir si ce fut à cheval ou dans son cabinet , malade ou bien portant , que le poète écrivit son ouvrage; il faut qu'une pièce de vers porte la date de l'année et du jour où elle fit son entrée dans le monde. Que dire de la camaraderie littéraire, des formules louangeuses qu'on épuise les uns pour les autres, et de la langue devenue insuffisante à exprimer la profondeur et la beauté de tant de génies surprenants?

Les partis, dans ces dernières années , se sont disputé des phrases de Chateaubriand qui étaient un sacrifice malencontreux à l'esprit du siècle. On s'est prévalu de quelques formules plus humail) Lamartine, Raphaël, pages de la vingtième année. [1) Dans V. Hugo, la pièce intitulée Olympio.

nitaires que réfléchies, et on a fait de lui ce qu'il n'était pas., un républicain; mais son tort a été de laisser du vague sur ce chef, et il en a laissé trop. Que veut dire , par exemple , cet écrivain lorsqu'il se déclare « républicain par nature, monarchiste par raison, et bourbonniste par honneur (1)? » pitoyable logomachie où il se fait gloire d'opposer la naturel' la raison et à l'honneur tout ensemble,

« Quel serait, dit ailleurs ce républicain par nature , l'homme assez insensé pour rêver la République après l'expérience? L'étendue de la France , le génie de la nation , mille souvenirs odieux ne s'opposent-ils pas d'une manière invincible à cette forme de gouvernement (2) ? » — o La Convention nous a guéris pour jamais du penchant à la République (3). » — « Le peuple souverain étant partout , quand il devient tyran , le tyran est partout : c'est la présence universelle d'un universel Tibère (û).»

Dans la Vie de Rancé , après avoir rapidement indiqué les vagues idées d'avenir et de réforme qui ont pris possession de M. de La Mennais , il poursuit : a Voilà ce que pense l'immortel com-

(i) Sur le bannissement de Charles A', p. 20.

(2) Réflexions polit., 1814, chap. 21.

(3) Ibid., chap. 22.

(4) Mém., t. III, p. 2.

patriote dont je pleurerais en larmes amères tout ce qui pourrait nous séparer sur le dernier rivage. Rancé, qui s'accotait contre Dieu, acheva son œuvre ; l'abbé de La Mennais s'est incliné sur l'homme; réussira-t-il ? L'homme est fragile et le génie pèse ; le roseau, en se pliant, peut percer la main qui l'avait pris pour appui (1). »

Très-bien , mais cela renfermera la réfutation de ce que Chateaubriand avait précédemment avancé, que « le salaire n'est que l'esclavage prolongé, qui s'émancipera à l'aide de l'égalité entre le producteur et le consommateur (2) ; » énormité criante , mots vides de sens, s'il en fût jamais , utopie qui présente un abîme que rien ne saurait combler , si ce n'est la société tout entière , producteurs , consommateurs entassés pêle-mêle.

M. de Chateaubriand, qui osait risquer de pareilles prophéties, qui les empruntait plutôt, et qui se flattait que a les préjugés nationaux tomberont , » déclarait cependant que, pour arriver à l'Eden qu'il entrevoyait dans l'avenir , « il faudra traverser la décomposition sociale , temps d'anarchie , de sang peut-être , d'infirmités certainement.... , et il ajoutait que cette décomposition est commencée (3). ■

(1) Vie de Itancé, p. 136.

(2) Essai sur la Uttdr. angl., t. IV, p. 392.

(3) Ibid.

Rien de sûr néanmoins dans l'annonce des temps à venir qui seront chargés de réparer le mal des temps passés et présents. Ecoutons « : L'avenir à nous si cher n'existe pas ; il est pour un peuple des millions de millions d'avenirs possibles ; de tous ces avenirs, un seul sera et peut-être le moins prévu. Si le passé n'est rien , qu'est-ce que l'avenir, sinon une ombre au bord du Léthé , qui n'apparaîtra peut-être jamais dans ce monde,? Nous vivons entre un néant et une chimère ( 1) . • Alors, pourquoi prophétiser, oracle trompeur ?

« J'ai une si ferme opinion que les hommes désormais, pris ensemble comme public et cela pour plusieurs siècles , seront pitoyables , que je rougis d'user mes derniers moments au récit des choses passées , à la peinture d'un monde fini , dont on ne comprendra plus le langage et le nom (2) . » — * Je suis convaincu que nous nous évanouirons tous , premièrement , parce que nous n'avons pas en nous de quoi vivre; secondement, parce que le siècle dans lequel nous commençons ou finissons nos jours, n'a pas lui-même de quoi nous faire vivre. Des générations mutilées, épuisées, dédaigneuses, sans foi, vouées au néant qu'elles aiment , ne sauraient donner l'immortalité ; elles n'ont aucune puissance pour créer

(1) Etudes, t. I, p. xxx.

(2) Mém. crOulre-Tombc, t. VII, p. 451.

une renommée. Quand vous cloueriez votre oreille à leur bouche, vous n'entendriez rien : nul son ne sort du cœur des morts (l).»

C'est désespérer de la Providence , et ces sentiments d'amertume ne sont pas dignes de l'auteur du Génie. Le Seigneur, dit l'Ecriture sainte, a fait les nations guérissables. Son bras seraitil raccourci pour nous ?

D'autres fois , Chateaubriand ajoute qu'il est « sans foi dans les rois , sans conviction à l'égard des peuples (2). — Hors en religion, il n'a aucune croyance (3) ; — il ne croit à rien, excepté en religion (&); — ilnecroitqu'àla vérité religieuse, dont la liberté est une forme (5). » Cette manie de parler de ce qu'il croit ou ne croit pas , finit par conduire trop loin Chateaubriand. Il dépasse , nous l'espérons , les bornes de la réalité ; comment , celui qui avance qu'il a été a le restaurateur de la religion (6) , » ne craint-il pas d'ajouter ailleurs qu'une « alternative de doute et de foi a fait longtemps de sa vie un mélange de désespoir et d'ineffables délices (7) ?» Il y aurait eu

(1) Mêm. d'Outre-Tombe, t. VII, p. 199.

(2) Ibid., t. VIL

(3) Ibid., t. I, p. 299.

{U) Ibid., UII, p. 223.

(ô; Ibid., p. 319.

(6) Ibid., t. VIII, p. 96.

(7) Ibid., tora. XI, pag. 57.

ainsi des moments où l'auteur du Génie aurait douté de la religion qu'il a célébrée! et c'est luimôme qui ne sait pas se dispenser de cette confidence ! Alors, il a quelque raison de dire qu'il « n'attache ni la moindre foi, ni la moindre importance à l'opinion des hommes (1) ; » mais il n'est pas nécessaire, dans cette supposition, de poser à travers douze volumes de Mémoires, et de se dresser un tel piédestal. Que de légèreté, dans toutes ces échappées d'indiscrétion vaniteuse ! Nous nous obstinons à croire M. de Chateaubriand meilleur qu'il ne se fait auprès du public, et nousl'avons entendu qui disait, en 1826, que, s'il n'était pas chrétien , il ne se donnerait pas la peine de le paraître.

On a écrit de M. de Chateaubriand, qu'il « a toujours été beaucoup moins homme d'Etat que chevalier français;etqueleschevaliersfrançaissont peu propres à faire de la politique, même constitutionnelle (2). <> Quant à lui , il s'est révolté plus d'une fois, avant qu'un tel jugement fût prononcé, « contre cette imbécille opinion moderne, née de l'envie pour consoler la médiocrité , que les talents littéraires sont séparés des talents politiques (3). »I1 prétend que cette opinion est re-

(1) Chateaubriand, Mém.,t. X, p. 30.

(2) Cormenin, Orat. parlement., 11e édiL, gr. in-8°, p. 85.

(3) Essai hiit., t. I, pag. 142.

poussée dans l'antiquité , par l'exemple de Solon, en qui le poète n'a rien ôté au législateur, pas plus qu'il n'a ôté à Xénophon la science politique , à Cicéron, l'éloquence ; à César, la vertu guerrière. Qui fut plus homme de lettres , dit-il , que le cardinal de Richelieu ? M. de Chateaubriand s'est plu à faire observer que l'Europe vit aux affaires trois poètes à la fois : G. Canning en Angleterre , Martinez de la Rosa en Espagne , et en France l'auteur des Martyrs. Les idées de Chateaubriand là-dessus peuvent être aisément combattues, et , sans se mettre du côté de ceux qui penseraient, suivant lui, que, « pour être un homme d'Etat, il faut commencer par ne savoir pas le français (1) , » ne serait-on pas fondé à dire que les talents politiques ne suivent pas nécessairement les talents littéraires, poétiques surtout? Louis XVIII , qui n'aimait pas Chateaubriand , mais qui s'en servit parce que sa parole et sa plume le portaient naturellement au ministère , chez une nation qui mesure l'habileté à l'action sur l'habileté au discours , avait coutume de dire : « Donnez-vous de garde d'admettre jamais un poète dans vos affaires ; il perdra tout. Ces gens ne sont bons à rien (2). » N'est-ce point dans sa propre cause, et contre les prétentions

(1) Œuvres, t. XXVI, p. 3G5.

(2) Ulém. d'Outre- Tombe, t. VI, p. 332.

de S. M. Louis XVIII, que Chateaubriand prend en main la cause des hommes de lettres ? Sans doute oui ; mais à quoi bon ? Quand on admettrait, et l'expérience en a été récemment faite chez nous, que les poètes n'ont rien valu aux affaires, qu'ils ont tout gâté encore, qu'en dehors même des affaires ils sont des brouillons , de beaux discoureurs et des myopes , s'ensuit-il que les hommes qui ont le bonheur de ne pas manier la lyre , d'ignorer les plus simples lois du mètre poétique , soient tous des Richelieu et des Colbert? N'avons-nous pas vu, pour un poète, médiocre politique , si l'on veut , bien des habiletés illettrées et gourmées qui ont précipité la ruine d'une monarchie? Si M. de Chateaubriand, poète et rêveur , gâta les affaires de Louis XVIII, M. Decazes les éleva-t-il bien haut? Sont-ce des poètes qui ont gâté celles de Charles X , gâté celles de Louis-Philippe? On répudiera un homme d'un caractère loyal et chevaleresque, parce qu'il aura été assez mal inspiré pour écrire le Génie du Christianisme , les Martyrs, Atala et René ; mais un évêque infidèle , un prêtre apostat , régicide et terroriste, un abbé très-peu pratiquant : ah ! voilà des ministres bien choisis, et qui ne sauraient jamais rien perdre , ni rois , ni peuples !

En politique donc, où sont les sages et les ha-

biles de nos jours? Où nous montrera-t-on les hommes d'Etat si supérieurs à Chateaubriand , lors même qu'il aurait été médiocre ? Le plus remarquable ministre de la Restauration s M. de Villèle , était un arithméticicien venu trop tôt , un financier qui eût été bon sous la nouvelle dynastie , laquelle n'aurait pas voulu de lui. Quels grands souvenirs reste-t-il de sa présence au pouvoir ? Le règne de Louis-Philippe n'a pas eu de ministre plus renommé par ses antécédents , plus résolu et plus audacieux que Casimir Périer ? par quels actes mémorables a-t-il signalé son gouvernement ? 11 semblait que la bourgeoisie, arrivée au faîte du pouvoir, y parlerait à l'Europe autrement que les gentilshommes et les princes ; elle le faisait assez entendre dans son opposition tracassière et dans ses doctorales brochures. Quand donc la fortune s'est donné le jeu d'élever certains hommes de leur chaire de professeur à la chaise curule de consul,

de rhelore Consul,

s'est-on aperçu que les destins de la France en aient été plus brillants et son attitude plus fière? Le prince de Polignac , lorsqu'il résolut l'expédition d'Alger , disait à l'ambassadeur anglais : « Dans une entreprise accomplie par le pays ,

le cabinet des Tuileries ne prend conseil que de l'honneur et de l'amour du pays. » Quand M. Guizot a-t-il jamais été aussi énergique et aussi digne ? Où est la guerre d'Espagne de ces autres ministres de dix-sept ans de règne ? où est leur Alger conquis à la Frauce ?

On a dit que a ce qui a manqué à Chateaubriand c'est le respect , c'est le culte du principe d'autorité , et que l'égarement de son siècle a été aussi un peu le sien (1). » Oui, l'illustre défenseur de la religion et de la royauté a fait au pouvoir une guerre mesquine et de mauvais exemple ; offensé, il n'a pas su rentrer gravement dans la vie privée et s'y renfermer , s'y contenir ; mais nous ne croyons pas qu'il ait méconnu jamais le principe d'autorité. Il s'engagea dans une fatale coalition , comme celle qui a mis plus tard aux prises deux antagonistes fameux, M. Thierset M. Guizot. Toutefois, l'écrivain qui se séparait avec éclat de la révolution de 1830, condamnait par là même le principe révolutionnaire, au profit du pouvoir légitime.

Qu'est-ce que le principe d'autorité? Plusieurs qui en parlent aujourd'hui avec les plus honorables intentions et qui l'entourent de leur respect, de leur culte , nous semblent le comprendre au-

(1) Th. Grandperret , Concours ouvert sur CEloge de Chateaubriand, p. 9.

trement qu'il ne doit être compris ; c'est peutêtre ce qui arrive à l'écrivain que nous voulions désigner tout à l'heure , car il avance que « le pouvoir est tout à la fois une donnée de l'instinct social et une conclusion de la science . » Certes, le pouvoir a des bases plus solidement assises que celles-là , si nous avons bien saisi la pensée de l'honorable écrivain. Le pouvoir civil vient de Dieu., l'obéissance aux puissances légitimes est de droit divin, comme l'obéissance du fils au père de famille. Dieu, qui veut la fin de la société en veut aussi les moyens , sans quoi il serait l'auteur d'un chaos plus affreux que celui d'avant la création, Mais , afin que le pouvoir civil puisse exiger l'obéissance , il faut que ce pouvoir soit légitime, c'est-à-dire que le prince, que l'homme qui le possédera , l'ait acquis légitimement, conformément au droit. En ce qui est des formes politiques , l'Eglise , si souvent calomniée à ce sujet , n'a rien déterminé. La convenance ou la légitimité de telle ou telle personne, ne sont pas choses comprises dans le cercle du droit divin. Ceux qui s'évertuent à nier, à ridiculiser ce droit, pour lui substituer la raison pure , ne savent ce qu'ils font : ils travaillent seulement pour les éternels perturbateurs de la société.

o Les amateurs de l'indépendance et les républicains outrés , disait un ami de Fénelon , en

résumant ses doctrines politiques , croient que le seul remède contre les abus de l'autorité souveraine , est de permettre au peuple de se soulever contre les princes injustes , de les déposer et de les traiter en criminels. Ils avancent partout des principes qui , en attaquant le pouvoir arbitraire , font tomber dans l'anarchie

Si le peuple peut se révolter aujourd'hui , pour quelque raison que ce soit , il prétendra trouver demain des raisons semblables pour se révolter

de nouveau Il n'y a point d'autorité infaillible

dans la politique ; les meilleurs princes font de grandes fautes. Si la révolte peut être légitime , tous ceux qui ont conçu de la haine contre les princes , tous ceux qui ne trouvent pas le gouvernement à leur gré , tous ceux qui sont mécontents , parce que l'autorité n'est pas en leurs mains , ne cesseront de soulever le peuple et de flétrir les meilleurs princes du nom odieux de tyrans ; tous les esprits hardis et ambitieux ,, qui sont capables de faire des brigues et d'être chefs d'un parti , prendront un nouveau prétexte de changer et de raccommoder la forme du gouvernement. Voilà l'anéantissement de tout ordre , et la source des révolutions tumultueuses, nonseulement dans chaque siècle , mais à chaque moment (1). »

(1) Le chevalier de Ramsay, Essai sur le gouvernement civil.

Bossuet , avec une expression vive et laconique , n'a pas d'autres doctrines que Fénelon : « L'Etat est en péril et le repos public n'a plus rien de ferme , dit-il , s'il est permis de s'élever pour quelque cause que ce soit , contre les princes (ij. » Nous savons bien ce qu'objectent à cela les docteurs politiques de nos jours : ils évoquent aussitôt le fantôme, l'épouvantail d'un prince tyran ; mais , à tout prendre , autant vaudrait encore un tyran qui ne peut durer toujours que cette « présence universelle d'un universel Tibère , » dont parlait tout-à-1'heure Chateaubriand.

Le monde s'effraie des abîmes qu'il voit s'en tr'ouvrir devant lui , et il y court gaîment ; ceux qui pensent être du nombre de ses sauveurs, ne lui enseignent que des doctrines par lesquelles se renouvelle éternellement l'agitation des sociétés. N'a-t-on pas vu naguère un remarquable écrivain, qui retraçait jadis avec distinction les grandes phases de l'histoire s un ministre qui a été le soutien le plus durable et le plus éloquent de la monarchie de Juillet , venir , tout meurtri encore de sa terrible chute , analyser dogmatiquement un drame mêlé de régicide et d'usur-

chap. X, d'après les principes exposés par Fénelon, dans le Tèlémaque.

(1) Politique sacrée, liv. VI, art. il, propos. 4.

pation, la révolution d'Angleterre , et conclure par l'apologie finale de ces grandes violations du droit ?

C'est pitié d'entendre les organes les plus renommés de cette reine du jour, qu'on nomme la presse , applaudir à ces révolutions qui ont si profondément remué la France et grâce auxquelles, depuis soixante ans, nous avons traversé toutes les libertés. Au milieu de ces révolutions éclatantes , on doit néanmoins, suivant eux, faire un choix ; celle de 1789 fut intègre et pure , celle de 1830 éminemment juste ; mais on s'arrête devant celle de février 1848 , sans autre raison qu'une logomachie : c'est que la première fut faite par le parti de la révolution, et que la troisième , conséquence rigoureuse et inévitable des autres, a été l'œuvre du parti révolutionnaire (1).

Non , ce n'est point là , nous l'avons vu , ce que Chateaubriand admettait dans ses doctrines politiques ; il restait donc , malgré de regrettables aggressions, foncièrement fidèle au principe d'autorité. Nous en condamnerons d'autant plus l'inconséquence par laquelle , dans l'excitation de son amour-propre , il a si mal parlé des princes qu'il avait servis. Certes , le plus cruel ennemi des Bourbons aurait à peine osé dire des Tui-

(1) On peut voir le Journ. des Débats, au 25 août 1850 et au 13 juin de la même année.

leries, que a la famille royale végétait isolée dans cette citadelle de la bêtise et de l'envie , qu'assiégeaient , sans pouvoir y pénétrer , les générations nouvelles (1). » Le dépit de n'être pas tout jusque dans les Tuileries désertes de l'exil, éclate sous la plume de M. de Chateaubriand ; il croit qu'il eût porté aux Bourbons,, s'ils l'avaient appelé, la popularité dont il jouissait au double titre d'écrivain et d'homme d'Etat (2). Ce serait à^ d'autres qu'à l'intéressé même à tenir ce langage.

M. de Chateaubriand a mêlé aux différentes faiblesses de sa vie celle de vouloir , poète en prose, passer pour quelque peu poète en vers, si l'on peut parler ainsi; ce n'est pas sans un secret motif qu'il raconte que , dans ses études , on le nommait YElégiaque. « J'ai fait des vers au sortir du collège , dit-il , dans sa préface de Moïse , et j'ai continué d'en faire jusqu'à ce jour; seulement , je me garderais bien de les montrer aux gens. Les Muses étaient pour moi des divinités de famille , que je n'adorais qu'en secret et au plus intime du foyer domestique. » Depuis César et Cicéron, beaucoup d'éminenls personnages ont essayé de parler la langue des poètes; le plus souvent, ils n'ont fait que balbutier, et leur voix

(1) Chateaubriand, Mêm., t. XI, p. U-

(2) Ibid., p. 90.

n'était pas reconnaissable 3 observe M. Sainte- Beuve. Ainsi Fénelon , ainsi Bernardin de Saint- Pierre, ainsi Mme de Staël, ainsi encore J.-J. Rousseau. Malgré quelques jolis vers du Devin de village, le grand écrivain avouait nettement qu'il n'entendait rien à cette mécanique-là. C'est encore M. Sainte-Beuve qui en fait souvenir , et il est aisé de s'en convaincre en prenant de Rousseau les premières pièces venues. On a cru, dans ces derniers temps, retrouver des vers français de Bossuet; mais Y Elévation, le cantique qu'on a donné pour être de cet immortel et sublime génie , ne peut que servir à confirmer la remarque. Ni Cicéron , ni César , ni Bossuet , ni Fénelon , ni Rousseau , ni Chateaubriand , ne possédaient l'instrument merveiHeux.

Les débuts poétiques de l'auteur de René sont des tableaux descriptifs de la nature , des épanchements de l'ame, qui ont un lointain caractère d'affinité avec la méditation de Lamartine, moins la noblesse et le jet rapide et abondant.

M. de Chateaubriand avait conçu le plan de trois tragédies , la première sur un sujet antique, dans le système de la tragédie grecque ; la seconde , sur un sujet emprunté de l'Ecriture Sainte ; la troisième, sur un sujet tiré de l'histoire des temps modernes. Il avait écrit le plan en prose, et quelques scènes en vers d' Astyanax,

le sujet grec ; saint Louis eût fourni le sujet de la tragédie moderne ; enfin , le sujet biblique , Moïse, achevé et remanié souvent, devait se jouer vers la fin de la Restauration. Il fut représenté à Versailles, devant une assistance d'élite , sous le règne de Louis-Philippe, et devait faire son apparition sur la scène destinée à Corneille et à Racine , quand l'auteur eut le bon esprit de retirer son ouvrage. Déjà les plaisanteries prenaient cours; elles auraient pu frapper la tragédie d'un coup terrible , à la représentation même. Ce qui fait le succès dramatique, les passions habilement combinées., les dialogues conduits avec art, les réparties vives et ménagées, l'enchaînement gradué des scènes , tout cela était-il bien dans la nature de ce génie pompeux et plein d'allures si libres? Il n'y a rien de tragique dans l'idolâtrie de toute une nation qui se livre aux plus honteux déportements, tandis que Moïse reçoit la loi de Dieu. Le héros de la pièce est condamné à une froideur désespérante. Nadad, fils d'Aaron, sacrifiant sa foi religieuse à sa passion pour une reine captive, n'est qu'un amant vulgaire ; Arzane est peu intéressante, et d'ailleurs quels lieux pour ces amours terrestres que l'aspect. du Sinaï! Ce qui manque au Moïse de Chateaubriand, ce sont les caractères hardiment tracés, les personnages sur qui se

concentre l'intérêt, les situations saisissantes. Enfin, il y a placé des chœurs à la manière des poètes grecs et des deux tragédies sacrées de Racine; ainsi Marie, sœur de Moïse, célèbre la gloire de Jéhovah ; et Nédée, confidente d'Arzane, invoque la déesse Astarté. Mais d'heureux mouvements, quelques bons vers , des tirades estimables, ne font point une tragédie ; il manque toujours le souffle dramatique , cet esprit puissant qui anime et fait mouvoir tous les ressorts cachés s

Mens agitât molem et magno se corpore miscet.

Eloigné des affaires dès 1830 , désenchanté de toutes les illusions de la jeunesse et des espérances de l'âge mûr, ayant assez goûté des grandeurs pour en sentir le vide, restant là comme un débris d'une époque morte, M. de Chateaubriand , qui se sentait approcher du terme , reprit peu à peu l'œuvre inachevée des Mémoires de sa vie, et, forcé par la dure nécessité., « hypothéqua sa tombe , » comme il dit dans la préface de ce livre posthume. A mesure que se présentaient l'image des temps écoulés, les vicissitudes de sa longue carrière , il les retraçait pour la postérité, les mêlant parfois aux années qui lui restaient à vivre, et les colorant de toute la fantaisie d'un pinceau encore si riche et si va-

rié. Ces Mémoires, où sa voix nous arrive d'Outre-Tombe, furent écrits en des situations et en des lieux bien divers, à la Vallée-aux-Loups en 1816, à Montboissier en 1817, à Berlin en 1821 , à Londres en 1822, et dans l'intervalle des ministères ou des ambassades de l'auteur, puis à la suite de la révolution de 1830. L'n cercle choisi et privilégié, celui d'une femme renommée longtemps pour sa beauté, jusqu'à la fin pour sa distinction et sa grâce parfaite , M'"e Récamier, entendit vers 1S34, à l'Abbaye-aux-Bois, la lecture des plus remarquables endroits de ces causeries du noble vieillard.

C'est sur le temps de sa jeunesse que M. de Chateaubriand s'est arrêté avec le plus de complaisance. Il va à la recherche de son antique Bretagne, de ses châteaux ombragés de vieux chênes; il aime les plages battues de l'Océan, les forêts qui répondent aux gémissements sourds des vents, il se plaît à contempler son poétique berceau , il aspire la brise que lui apporte le printemps, et rêve à la douce lumière de Phébé, qui argentait les cimes de sa demeure aérienne ; il retrace avec amour les coutumes patriarchales, les mœurs chevaleresques. On entend les premiers battements de son cœur, on assiste aux premiers essorts de son esprit, à ses craintes et à ses espérances. Dans ce roman-

tique pays de la Bretagne, dans ses murs féodaux, il faut le suivre entre la piété de sa mère et l'austérité de son père, entre mille douloureuses contrariétés, lorsqu'il sent s'éveiller en lui cet instinct secret de mélancolie qui ne l'abandonna jamais ; il faut assister à ces soirées des vieilles tantes, dont l'une se mêlait d'être poète, comme Chateaubriand prétend qu'on Tétait assez souvent dans la famille, et célébrait ses amours malheureuses dans les amours assez surprenantes d'un épervier et d'une fauvette. Ces premiers chapitres sont pleins de grâce, de fraîcheur et de rêveuse tristesse.

Mais les Mémoires cï Outre-Tombe , quoiqu'ils soient parsemés de grands tableaux, de délicieuses arabesques, de fantaisies de tout genre, sont bien loin de répondre à ce qu'on devait attendre de l'auteur, et surtout à ce qu'en avaient écrit les intimes , ceux qui furent admis aux lectures de l'Abbaye-aux-Bois. Il est vrai que le temps, le lieu, le choix même des chapitres, mille secrètes influences commandaient à des juges, excellents d'ailleurs , une admiration à laquelle le public n'est pas engagé par les mêmes motifs, et dont les privilégiés n'ont eu que trop le temps de revenir.

M. de Chateaubriand avait à parcourir, dans ses Mémoires, l'espace d'un demi-siècle ; et que

d'événements prodigieux, que de choses retentissantes, que de physionomies diverses lui présentaient ces cinquante années! L'auteur avait vécu dans les deux mondes , s'était trouvé en rapport avec des potentats, et avait vu accourir près de lui la plus grande partie de l'Europe savante et lettrée : n'était-ce pas là un sujet de récits et de peintures comme il n'en existe encore dans aucun livre de Mémoires? Ne fallaitil pas espérer des révélations plus étendues et plus importantes, surtout à travers douze volumes qui portent le nom de Chateaubriand? Le mécompte a été universel ; les ennemis de l'auteur ont eu largement où se prendre pour exercer des représailles, et les amis ont été déconcertés devant le vide de ce livre, qui est principalement rempli d'un amour-propre incommensurable.

Chateaubriand } est-ce calcul, est-ce conviction, rabaisse considérablement la plupart des hommes dont il parle, les malmène sans pitié, ceux même qu'il avait jadis loués. Le moi, ce moi tant reproché à l'illustre auteur, revient éternellement dans son récit; et Chateaubriand, tout en ayant l'air de faire peu de cas de sa personne, de sa gloire littéraire, du rang qu'il occupe dans le souvenir des hommes, n'arrive qu'à manifester

davantage une prodigieuse vanité, sous ces vains dehors de modestie et d'abnégation.

Si on voulait signaler ce qu'il y a , dans ces longs Mémoires, de faits inexacts, d'appréciations injustes ou légères, de contradictions flagrantes, de frivolités qui contrastent péniblement avec le ton grave et pieux que devait prendre une voix qui s'élève du pays des morts , on serait infini. Nous ne pouvons qu'être douloureusement affecté , quand nous arrivons en face de ces propos vaniteux , légers , mondains , pour ne rien dire de plus, qui remplissent le plus inutilement du monde ces nombreuses pages. A quoi bon , par exemple , insister avec complaisance sur les impudicités de J.-J. Rousseau , à Venise, et les déportements de lord Byron ? Ces tableaux-là , outre l'inconvenance , ne sont point à leur place dans les Mémoires de Chateaubriand. Nous pourrions trop aisément indiquer sur d'autres points, cette passion pour les épisodes et les caprices de l'imagination.

Il faut bien compter parmi les inadvertances , les faiblesses de Chateaubriand , ces singulières échappées sur les effets , sur le pouvoir et le charme magique de l'or(l). Est-ce bien un poète et un rêveur , ce qu'il y a de plus sublime et de

(1) Mém.,l. X, p. kl— T. XI, p. 48.

plus éthéré ; est-ce bien un vrai chrétien, ce qu'il doit y avoir de plus modéré et de plus résigné devant les richesses, qui montre ainsi cette grande admiration pour l'argent? L'auteur de René, et c'est une route où d'autres l'ont trop suivi depuis , nous parle avec affectation des caprices et des cruautés de la fortune à son égard ; que pouvait donc faire de plus l'infortunée déesse pour un homme qui confesse d'ailleurs qu'il est « un panier percé (l)?» Quand Dieu a donrié le talent, n'est-ce pas une convenable richesse, et faut-il des patrimoines à dévorer ? Encore les patrimoines, où devraient-ils s'arrêter pour les lettrés d'aujourd'hui , et pour leurs coupables prodigalités? Mais comme tout désordre entraine avec lui son châtiment , ils sont punis d'ordinaire par où ils pèchent ; et plus ils s'éloignent de la courageuse pauvreté de Corneille , de la médiocrité deRacine et de Despréaux, plus aussi ils sont portés vers la foule et vers ses honteuses passions , dont il faut capter les applaudissements, dès qu'on veut le succès., et par le succès les jouissances matérielles.

Nous l'avons observé déjà , l'amour de la popularité avait souvent égaré Chateaubriand dans un langage qui n'eût pas été son langage na-

(1) Mém., t. VIII, p. 33.

.'i02 CHATEAUBRIAND.

turel : il en fut de même de quelques amitiés. Celle qui le liait à Armand Carrel s'explique par la nature chevaleresque des deux écrivains. Mais si élevé que soit le caractère du poète Béranger , si grand que soit son talent, on ne s'est pas facilement habitué à voir l'une dans l'autre la main qui écrivit le Génie du Christianisme, et celle qui crayonna les chants légers de Lisette et de Frétilton. Bien des gens penseront comme le vieux gentilhomme qui écrivait à Chateaubriand : • Réjouissez-vous d'être loué par celui qui a souffleté votre roi et votre Dieu. »

Les Mémoires d'Outre-Tombe ajouteront-ils à la gloire littéraire de Chateaubriand ? elle aurait pu s'en passer. Feront-ils aimer et estimer l'écrivain ? non , malheureusement. Les qualités et les défauts de l'écrivain se trouvent ici très-grands les uns et les autres ; mais celui qui ouvrit le siècle par le Génie du Christianisme , au sortir d'une atroce persécution ; celui qui chanta les Martyrs et écrivit Y Itinéraire de Paris à Jérusalem 3 celuilà, si quelque chose doit vivre de la langue que parlèrent Louis XIV , Bossuet et Fénelon , Racine et Voltaire, celui-là ne mourra jamais !

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