II
Et , en effet , comme tant d'autres que l'ascendant magique de son génie subjugua dès leur entrée dans la vie intellectuelle, et qui furent attirés vers lui par un sentiment naturel de curiosité et d'admiration, nous ambitionnâmes, assez jeune encore, d'être admis quelques instants auprès de celui qui , depuis les premières années de son siècle , avait le privilège d'appeler sur sa personne et ses œuvres l'attention de la France, de l'Europe entière. Nous nous présentâmes à sa solitude de la rue d'Enfer, sous les auspices d'une traduction de Salvien , dont un volume venait de paraître ; c'est au second volume de cette version que se rapporte l'un des billets de Chateaubriand imprimés à la fin de cette histoire.
Depuis ce premier hommage , quand il nous arriva de publier quelque nouveau travail , nous nous fîmes un devoir de l'adresser à l'auteur du Génie ; nous lui dédiâmes enfin une traduction des Lettres de saint Jérôme , qu'il a daigné rappeler dans ses Mémoires , en se trompant néanmoins sur un endroit de la dédicace où nous comparions le poète au Père de L'Eglise, mais au point de vue seulement d'une certaine ressemblance littéraire , comme nous l'insinuons encore , à tort ou à raison , vers la fin de ce volume. Nous ne songions nullement à étendre plus loin la comparaison entre la vie du noble ermite de la rue du Bac , et celle du solitaire de Bethléem. Dans l'intervalle de temps qui s'écoula du premier au cinquième et dernier volume des Lettres de saint Jérôme , un jour que nous rendions visite à M. de Chateaubriand , il daigna nous adresser linéiques
observations , mêlées de bienveillantes louanges , en nous montrant , pour nous prouver , disait-il -qu'il ne parlait pas sans avoir rien lu de notre travail , les nombreuses cornes faites de sa main aux volumes récents qu'il avait sur sa table.
Au commencement du mois d'août 1838, à son retour d'un voyage dans le midi de la France et au golfe Juan , M. de Chateaubriand nous honora d'une visite , en compagnie de son vieil et respectable ami, l'abbé Bonnevie, dont il n'a pas voulu parler dans ses Mémoires avec tous les termes d'affection et d'estime que semblaient commander de bons et anciens rapports , constatés , même pour les dernières années , par d'aimables et spirituels billets de M",e de Chateaubriand (1).
Voilà donc ce qui nous excita puissamment à réunir nos souvenirs et nos impressions, pour dire notre pensée touchant la vie et les œuvres du grand écrivain qui a bercé sur ses genoux la nouvelle génération littéraire. Nous adressâmes ensuite notre travail à l'Académie de Lyon. 11 faillit allumer la discorde au sein de l'aréopage ; du moins , il eut à soutenir un siège opiniâtre, où machines et béliers de toute espèce furent dressés contre lui. Nous pourrions, des murs de notre humble Ilion , nombrer les combattants et dire les
(1) Voir une Notice sw* l'abbé Bonnevie, chanoine de la métropole de Lyon, par l'abbé Bez, 1850; in-8° de 32 pages. — Nous donnons à la fin de ce volume, une autre lettre inédite de Madame de Chateaubriand à l'abbé Bonnevie.
noms et les actions éclatantes des guerriers d'Argos et de Mycènes. Rien n'y manqua, et ce n'étaient pas les mains les plus débiles qui lançaient les traits les moins obstinés. Nestor laissait tomber de ses lèvres harmonieuses de poétiques images , et Achille boudait sous sa tente. En d'autres termes , il donnait superbement sa démission, pour la retirer bientôt sans plus de façon qu'un simple mortel.
Au bout de ces débats académiqnes , où la moitié de la commission fut tenue en échec par l'autre , voici le jugement qui fut prononcé dans une séance publique du mois de janvier 1850, par l'organe de M. Théodore Grandperret :
« Le Mémoire n° 1 (c'était le nôtre) , est l'ouvrage d'un écrivain parfaitement instruit de l'histoire littéraire de son siècle , d'un littérateur habile et d'un goût exercé. Chaque œuvre de Chateaubriand est analysée avec soin , appréciée sainement; l'auteur sent et juge bien ; on reconnaît qu'en parlant de littérature , il parle une langue qui lui est familière, et se trouve dans un milieu qui lui est sympathique. La partie religieuse de son sujet est dignement traitée"; ses opinions sont irréprochables , et on aperçoit bien vite qu'elles sont le fruit de profondes et sévères études. La partie politique est peut-être moins heureusement abordée; l'auteur s'y montre timide sur certains points , et , au contraire , âpre et injuste sur d'autres. Toutefois, ce ne serait qu'un grief secondaire , et si la commission a résisté à la tentation de couronner ce Mémoire, sa décision tient aux observations que voici : d'abord l'esprit de l'auteur se montre trop encombré de cita-
lions , son oeuvre s'en trouve comme alourdie. Il rapporte un mot de Joubert à Chateaubriand , à propos de Y Essai sur .'es Révolutions, qui contenait trop d'emprunts : « Soyez une source , disait Joubert , et non pas un tuyau : » et l'on s'étonne qu'en rappelant ce conseil , l'auteur n'en ait pas profité pour son compte. L'érudition ne doit pas affecter le style, effacer l'originalité ; et c'est peut-être ce qui arrive à l'auteur. De là , un manque de verve et de lyrisme sans lesquels on ne comprend pas une œuvre dont Chateaubriand est le sujet. Ce travail gagnerait beaucoup à être resserré , à être dégagé des hors-d'œuvre qui n'y ont rien à faire ; mais il contient, à peu de chose près , les qualités et les éléments exigés par l'Académie , et , en cas de prorogation du concours , on ne peut qu'encourager l'auteur à représenter son œuvre.
» Le Mémoire n° 3 est moins littéraire et plus politique que le précédent. Il est écrit , du reste , dans un excellent esprit , et souvent avec force et verve. L'auteur est très-versé dans la connaissance de l'histoire contemporaine , et quoique son œuvre soit empreinte d'une grande préoccupation politique , on y reconnaît des notions et des habitudes littéraires suffisantes pour traiter avec bonheur son sujet. Ce travail , comme le précédent , a rencontré dans la commission de vives sympathies , mais toutefois à un degré moindre , car il a paru moins complet.
» Quant au n° 2 , la commission l'a jugé très-inférieur aux deux ouvrages dont je viens de parler. »
Le concours fut donc prorogé au 12 novembre 1850, Un
membre de l'Académie nous vint aussitôt proposer de prendre le parti qui lui semblait le plus sage , et qui était de retirer notre Mémoire , de le publier et de nous présenter ainsi aux suffrages de l'Académie , afin d'entrer au docte corps ; il était persuadé , nous disait -il , que le concours n'aboutirait pas. Cela nous parut étrange , et, sans être fort curieux , nous voulûmes aller jusqu'au bout. Nous revînmes donc avec notre importun Mémoire , que nous avions remanié et amélioré sur divers points. La première fois , nous n'étions que trois concurrents; cette fois , ce fut mieux encore, et l'auteur du n" 1 se trouva seul. Personne* ne répondit à l'appel de l'Académie , faute de comprendre tout le charme qu'il peut y avoir à envoyer un manuscrit dormir l'espace d'une année à côté d'autres manuscrits , en attendant un concours qui peut ne pas aboutir.
11 semblait naturel que , à une seconde épreuve , on ne tint plus contre cette tentation à laquelle on avait résisté d'abord ; un Mémoire qui avait été reconnu pour le meilleur sur trois , était à plus forte raison le meilleur encore, dès qu'il n'avait pas de rival. Ce n'était point un chef-d'œuvre, sans doute , mais les chefs-d'œuvre n'ont pas accoutumé de prendre la route des académies , et nous connaissons ceux qui ont été couronnés jusqu'ici par celle de Lyon. Quant au lyrisme dont avait parlé le bieveillant rapporteur , nous croyons que le lyrisme dans la prose est un défaut manifeste et une inconvenance , comme on l'a observé avant nous. Pour la verve,
c'est autre chose ; mais il y a tant de degrés en ce genre, qu'on peut toujours être libre d'en réclamer davantage.
Ce seul et unique Mémoire devait causer d'étranges embarras , avant qu'on en vint à une solution. Plusieurs insistaient vivement pour qu'il fût couronné ; cette idée ne plaisait point à d'autres. Qu'avons-nous demandé aux concurrents , disait un des orateurs ? qu'ils vinssent déposer une modeste fleur , une guirlande , sur la tombe de Chateaubriand. Mais l'auteur du Mémoire, qu'a-t-il fait ? 11 a pris une charrette , l'a menée dans un pré , y a fauché de toutes herbes , de toutes fleurs , puis ensuite a versé sa charrette sur la tombe du grand écrivain. Cette gracieuse et pittoresque image plaisait beaucoup à celui qui l'avait trouvée ; il revenait à sa charrette , et insistait pour qu'elle figurât dans le rapport académique. M. le rapporteur , en loyal collègue , émailla son discours de cette brillante fleur de rhétorique , et nous avons pu saluer au passage la vaste fauchée du rapport.
Salut à la fauchée !
Lorsqu'enfin il fut arrêté qu'une distinction quelconque serait accordée au Mémoire sur Chateaubriand , il restait à déterminer quel en devrait être le genre. Aucuns voulaien t qu'on donnât tout entier le prix offert ; d'autres , dans l'intérêt de l'auteur , se retranchaient à 800 francs , pour éviter qu'on .ne descendit trop bas , en cherchant à écorner la médaille ; d'autres trouvaient cette offre exorbitante , attendu surtout l'extrême détresse de la caisse , et , après avoir tenu conseil , s'arrêtèrent à la moitié du prix ; d'autres enfin, assez
logiques dans leurs conclusions, disaient hautement : ou le prix, ou rien. La majorité se rangea à la pensée définitive d'une médaille de 500 francs.
Maintenant, il y avait à s'entendre sur les termes dans lesquels serait énoncée cette décision. Après avoir proposé le mot A" encouragement , on l'abandonna, parce qu'il semblait que l'auteur dn Mémoire , ayant déjà montré quelque ardeur à l'étude , n'avait peut-être pas grand besoin d'être encouragé, surtout de cette façon. Le terme de mention honorable, très-honorable, parut plus heureux , et devint le couronnement de cette grande affaire ; encore y a-t-il contradiction dans le jugement de nos Mécènes , car une mention , même très-honorable , n'est qu'un accessit , tandis que , de son côté, une médaille est un prix j si bien que voilà une distinction qui se présente sous une forme assez nouvelle. Ce qui n'est pas moins nouveau peut-être , c'est de décerner une médaille non point à un individu nominativement , mais à son épigraphe, et de ne pas lui en donner d'autre annonce officielle : c'est le comble de la gracieuseté.
Si nous sommes bien informé , les précautions de langage vinrent surtout de ce que l'on appréhendait que, en publiant son Mémoire , l'auteur n'indiquât au frontispice du livre qu'il avait été couronné par l'Académie, et qu'ainsi l'Académie ne fût censée approuver , dans l'essai sur Chateaubriand , plus d'une opinion qu'elle ne partage pas. Crainte bien superflue !
Il est assez évident , sous quelque drapeau qu'un homme se présente , qu'il ne saurait viser à conquérir les suffrages
unanimes d'une académie. Là où il y a variété de légitimistes , d'orléanistes et de républicains en politique , de chrétiens et de libres penseurs en religion , il serait absurde de s'imaginer qu'on ne choquera personne , et c'est ce que le public doit comprendre.
Que si nous voulions, d'après l'œuvre de son rapporteur , nous former une idée non-seulement des opinions de notre Académie, maisencoredela direction qu'il fallait imprimer à un essai sur la vie et les œuvres de Chateaubriand, dans quel sin gulier embarras ne serions-nous pas jeté ! Lorsque M. Louis Bonnardet put lire enfin, au 18 mars dernier , ce tardif rapport, de quoi nous parla-t-il ? quels aperçus nouveaux donna-t-il de l'influence littéraire et politique de Chateaubriand ? en quels termes vint-il caractériser la manière et les œuvres de ce grand écrivain ? Bien loin de se renfermer dans les bornes sévères d'un rapport, d'exposer au nom de l'Académie ce qu'elle voulait et attendait du concours , de dire avec précision en quoi l'on avait, ou l'on n'avait pas satisfait à des conditions nettement formulées , M. Bonnardet , comme il l'avait fait en d'autres rencontres , discourut à l'aventure sur la politique et les lettres , louant ceux-ci , gourmandant ceux-là , fier et superbe contre M. Janin , tonnant et vainqueur contre M. Sainte-Beuve , qui s'est permis, en 1850, de ne pas trouver admirables] les douze volumes des Mémoires d'Outre-Tombe , dont il loua beaucoup , en 1834, des fragments entendus à l'Abbaye - aux - Bois. De grands mots pour de petites choses , le précieux dans l'emphase ,
un choc étourdissant d'antithèses, la chute du sublime au trivial : voilà ce qui distinguait ce rapport où nous vîmes passer, escortée de théories moitié conservatrices , moitié révolutionnaires , toute une littérature qui a le mors aux dents , comme disait gracieusement l'orateur.
Quant à Chateaubriand , lui donnait-il de plus chaleureuses louanges que nous , qui avons semblé trop dur envers l'écrivain ? Il eût été malaisé de démêler nne opinion dans ces vagues et ambitieuses déclamations, où il y avait bien quelque chose pour le style descendu du ciel, pour le gentilhomme chrétien , que sais-je encore? mais où l'on finissait par traiter rudement le poète et sa politique. La France, selon M. Bonnardet, ne peut passe féliciter d'avoir deux fois confié ses destinées à des poètes, à Chateaubriand et à Lamartine ; quel éloge de Chateaubriand ! Nous n'avons pas , il est vrai , tenu un langage bien différent de celui-là , quoiqu'il y ait à redire sur l'exacte vérité des faits tels que les présentait le rapporteur ; mais, du moins , entre les deux poètes , nous avons mis à leur date légitime des hommes qui avaient l'inappréciable avantage de ne pas se livrer aux transports de la lyre , et qui n'en ont pas moins perdu les affaires de la dynastie à laquelle ils s'étaient inféodés dès l'origine. 11 convient d'être juste , même envers les poètes. Et ce n'est pa« tout que d'être ou de se croire habile ; la sagesse humain i toujours courte par quelque endroit , comme dit Bossuet , et la Providence se réserve quelquefois d'infliger de rudes leçons à l'orgueil des ambitieux. M. Bonnardet, qui a prudemment
relégué dans l'ombre M. Thiers , M. Guizot et les autres grands hommes de 1830 , aurait pu conclure avec autant de droit , pour le moins , au désavantage des ministres prosateurs , qu'à celui des ministres poètes , car « l'histoire , a dit un illustre soldat de la maison d'Orléans , n'offre rien de plus honteux et de plus déplorable (i) , » que la catastrophe de 1848. Encore y a-t-il bien d'autres griefs contre les hommes qui ont appartenu à l'opinion du rapporteur.
Après cela , il faisait beau voir M. Bonnardet , quand il rappelait cette vive et regrettable opposition de Chateaubriand au gouvernement de Charles X , parler de constance et de modération politique ! Lui qui chanta jadis les vertus guerrières d'un Bourbon ; lui qui compara poétiquement à Hector
D'Angoulême suivant les bords de la Garonne,
pour combattre, dans ces endroits charmants de la chanson, un lâche usurpateur, il ne se souvenait plus d'avoir passé à l'ennemi comme l'auteur de la Monarchie selon la Charte , et avant lui, ni d'avoir attaqué, depuis 1830, avec toute l'àpreté d'un transfuge , le camp légitimiste où il brilla parmi les Amis des Muses et du Roi.
De toute manière , si le langage de M. Bonnardet exprimait fidèlement les opinions de l'Académie , nous en serons toujours à nous demander ce qu'elle pensait de Chateaubriand,
(I) Le maréchal Bugeaud.