CHAPITRE V
Pendant qvCAtala faisait son chemin dans le monde, et, en dépit d'amères critiques, passionnait les esprits , Chateaubriand travaillait à achever le Génie du Christianisme , qui était attendu avec une légitime impatience.
Ce fut au sein de l'amitié, chez Mmc Beaumont, à Savigny , dans la Beauce , que l'été de 1801 le vit mettre la dernière main à ce livre tant annoncé. Là, dans un cercle distingué et littéraire, se trouvaient souvent Fontanes , le critique d'un goût sûr et parfait, le poète, le prosateur harmonieux; avec lui, Joubert, l'ingénieux penseur, dont on a des réflexions délicates et fines, « harpe
éolienne, qui rendait quelques beaux sons et n'exécutait aucun air (1), » a-t-il dit de lui-même ; le vicomte de Bonald , métaphysicien rigide et ferme, qui avait pris rang dans le nombre des penseurs éminents; M. Mole, noble gentilhomme qui relevait la maison paternelle désolée par les révolutions , et , le mieux fait de tous pour prêter l'oreille aux finesses de Joubert , méditait des Essais de morale et de politique ; le chantre futur du Génie de V Homme, Chênedollé, poète sombre et triste, rêvant de Lucile ,, la sœur de René. Au bonheur que donne la culture des lettres et de l'amitié, on ajoutait, dans cet asile hospitalier, la joie qu'inspirait le retour de la sécurité , de Tordre , des doctrines élevées et réparatrices.
Un jour, l'auteur d'un chapitre sur le livre du Divorce avait écrit : « Grâces soient rendues à ces hommes forts qui reparaissent aujourd'hui avec une vigueur nouvelle , pour attaquer les erreurs et rétablir toutes les vérités dans leurs droits! La philosophie, qui défend encore les derniers restes de son empire , trouve en eux de terribles adversaires. Nourris à l'école du malheur, les uns, avec une imagination ardente et vive , nous ramènent aux vrais principes par le charme des peintures les plus brillantes; les autres,, avec
(1) Chateaubriand, Mém.,t. IV, p. 19.
une logique profonde et une instruction étendue, nous subjuguent par la force d'une raison victorieuse (1). » Aussitôt Joubert, éloigné de Savigny, adressait ces réflexions opportunes à M",e de Beaumont, et lui faisait observer avec joie qu'il y en avait qui ne se pouvaient entendre que de leur ami, « de son compagnon de solitude » à elle ; puis il ajoutait : « Offrez à son talent et à son ame le peu de justice qu'on lui a rendu en passant, et qui ne peut que lui faire du bien , dans l'état d'abattement où le réduisent par-ci, par-là, les rudesses de la critique (2). »
Le même Joubert écrivait encore à M,ne de Beaumont, dans son amicale sollicitude: « J'envoie à M. de Chateaubriand la traduction italienne à'Atala.... Recommandez à l'auteur d'être plus original que jamais, et de se montrer constamment ce que Dieu l'a fait. Les étrangers, qui composent les trois quarts et demi de l'Europe, ne trouveront que frappant ce que les habitudes de notre langue nous portent machinalement à croire bizarre, dans le premier moment. L'essentiel est d'être naturel pour soi : on le paraît bientôt aux autres. . . L'accent personnel plaît toujours ; il n'y a que l'accent d'imitation qui déplaise, quand il n'est pas celui de tout le monde. Vous
(1) Journ. des Débals, 1801,
(2) Joubert, Pensées, 1. 11, p. 275-7G.
verrez quelle grâce incontestable a celui de M. de Chateaubriand en Italie (1). ■
Pendant que le travail avançait , les amis de l'auteur cherchaient pour lui les livres dont il avait besoin dans sa retraite ; c'étaient les lettres édifiantes , précieux recueil qu'il a si éloquemmentloué; c'était l'Histoire ecclésiastique de l'abbé Fleury, etc. ; mais on insistait 3 et avec raison, pour qu'il n'empruntât que bien peu, tout au moins pour qu'il dissimulât, dans un travail de ce genre , tout importun bagage d'érudition. « Dites-lui qu'il en fait trop,, continuait le même spirituel conseiller; que le public se souciera fort peu de ses citations, mais beaucoup de ses pensées ; que c'est plus de son génie que de son savoir qu'on est curieux ; que c'est de la beauté, et non pas de la vérité qu'on cherchera dans son ouvrage; que son esprit seul, et non pas sa doctrine , en pourra faire la fortune; qu'enfin il compte sur M. de Chateaubriand pour faire aimer le christianisme , et non pas sur le christianisme pour faire aimer Chateaubriand... Qu'il ait pour seul but , dans son livre, de montrer la beauté de Dieu dans le christianisme , et qu'il se prescrive une règle imposée à tout écrivain par la nécessité de plaire etd'être lu facilement, plus
M Joubert, Pensées, \. II, p. 27/i.
impérieusement imposée à lui qu'à tout autre par la nature même de son esprit , esprit à part , qui a le don de transporter les autres hors et loin de tout ce qui est connu. Cette règle est celle-ci : Cache ton savoir... Ecrivain en prose, M. de Chateaubriand ne ressemble point aux autres prosateurs par la puissance de sa pensée et de ses mots ; sa prose est de la musique et des vers ; qu'il fasse son métier, qu'il nous enchante... Que notre ami nous accoutume à regarder avec quelque faveur le christianisme, à respirer avec quelque plaisir l'encens qu'il offre au ciel , à entendre ses cantiques avec quelque approbation : il aura fait ce qu'on peut faire de meilleur , et sa tâche sera remplie : le reste sera l'œuvre de la religion : si la poésie peutluiramener l'homme une fois, elle s'en sera bientôt réemparée, car elle a ses séductions et ses puissances, qui sont grandes. Notre ami a été créé et mis au jour tout exprès poulies circonstances (1). » Tels étaient les sages conseils que Joubert donnait avec admiration et avec une insistance aussi aimable que judicieuse. D'un autre côté, Fontanes, qui avait pris sous sa tutelle littéraire le brillant auteur (XJtala , donnait aussi ses avertissements. « C'est M. de Fontanes, dit Chateaubriand , qui encourageâmes
ti) Joubert. 1 sept. 1801, Pensies, i. II. p. 284,
premiers essais; c'est lui qui annonça le Génie du Christianisme, c'est sa muse qui , pleine d'un dévouement étonné, dirigea la mienne dans les voies nouvelles où elle s'était précipitée ; il m'apprit à dissimuler la difformité des objets par la manière de les éclairer; à mettre, autant qu'il était en moi, la langue classique dans la bouche, de mes personnages romantiques. Il y avait jadis des hommes conservateurs du goût comme ces dragons qui gardaient les pommes d'or du jardin des Hespérides : ils ne laissaient arriver la jeunesse que quand elle pouvait toucher au fruit sans le gâter (1). »
Ce furent les conseils sérieux de Fontanes qui, en déterminant le courageux auteur à remanier d'un bout à l'autre un livre dont il y avait déjà deux volumes d'imprimés, retardèrent l'apparition du Génie. Il vit enlin le jour, au mois d'avril 1802 (1), et s'ouvrait par cette noble et loyale déclaration : * Mes sentiments religieux n'ont pas toujours été ce qu'ils sont aujourd'hui. Tout en avouant la nécessité d'une religion, et en ad-
(t) Chateaubriand, Mêm., t. IV, p. 22.
(2) Paris, Migneret, 5 vol. in-8°. Les volumes sont minces et de médiocre impression; le dernier contient, avec une pagination •ippropriée à chacun d'eux, les notes des quatre antres. Cette édition, qui est devenue très-rare, difl'ère assez des suivantes pour qu'elle vaille la peine d'être recherchée.
mirant le christianisme , j'en ai cependant méconnu plusieurs rapports. Frappé des abus de quelques institutionsetdes vices de quelques hommes, je suis tombé jadis dans les déclamations et les sophismes. Je pourrais en rejeter la cause sur ma jeunesse, sur le délire des temps, sur les sociétés que je fréquentais. Mais j'aime mieux me condamner; je ne sais point excuser ce qui n'est point excusable. Je dirai seulement de quel moyen la Providence s'est servi (sic), pour me rappeler à mes devoirs. Ma mère, après avoir été jetée à 72 ans dans des cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira dans un lieu obscur, sur un grabat où ses malheurs l'avaient reléguée. Le souvenir de mes égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume ; elle chargea y en mourant, une de mes sœurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j'avais été élevé. Ma sœur me manda le dernier vœu de ma mère (1) ; quand la lettre me parvint au-delà des mers, ma sœur elle-même n'existait plus, elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau , cette
(i) Le 31 mai 1789, Mmede Chateaubriand mourut dans une campagne isolée, où deu\ ouvriers, dont l'un ne savait pas écrire, témoignèrent seuls de sa mort. La lettre de Mme deFarcy (c'est le nom de la sœur de Chateaubriand) était datée du 1^ juillet 1789, l'réface de VEttai hist., 1. 1, p. 1-2.
mort qui servait d'interprète à la mort , m'ont frappé. Je suis devenu chrétien; je n'ai point cédé, j'en conviens , à de grandes lumières surnaturelles; ma conviction est sortie du cœur; j'ai pleuré , et j'ai cru. »
Chateaubriand se trouva chrétien comme tant d'autres , de nos jours , se sont trouvés tout-àcoup jetés hors des voies du christianisme, pour s'être attaqués à un ou deux articles de son enseignement. Le brillant écrivain inaugurait d'une façon éclatante la littérature de l'âge nouveau , qui s'était annoncé par tant de gloire militaire ; il brisait les routes irréligieuses du siècle passé , pour frayer un chemin vers un autre avenir et convier les esprits à la source des grandes inspirations. C'était une révolution tout entière dans les lettres , une guerre déclarée aux préjugés philosophiques du dernier siècle qui avaient gardé d'opiniâtres représentants , soldats attardés sur un champ de bataille, d'où le chef avait disparu depuis vingt-trois ans, enseveli dans sa bruyante et déplorable renommée. Essayer de prouver à des hommes qui sortaient des abîmes de l'incrédulité, que l'irréligion est ennemie du bon et du baeu dans les lettres et les arts , que le christianisme est bien loin d'étouffer le goût et de tuer le sentiment, qu'il porte dans ses flancs sacrés une civilisation puissante et toujours jeune : voilà ce
qu'avait entrepris M. de Chateaubriand , et c'était, à coup sûr, une tâche hardie, une grande et généreuse idée. Plus que cela, c'était du courage et du désintéressement: car si son livre se trouva être une œuvre de circonstance, il faut bien se rappeler qu'il n'avait pu le prévoir et qu'il eut tout le mérite de sa glorieuse tentative.
On lui a reproché d'avoir envisagé la religion chrétienne, uniquement comme une religion mythologique, prêtant à des beautés inconnues ou malencontreusement dédaignées. Erreur profonde! la justification de l'auteur, s'il en fallait une , se trouve dans le caractère des temps mêmes où il écrivait. Et, en effet, chez une nation qui avait abattu ou fermé ses temples., brisé violemment la pierre du sacrifice, profané tout dans des saturnales sans nom, guillotiné ou déporté les prêtres; chez un peuple qui n'avait pas encore partout rouvert ses églises, rappelé ses pontifes, ni reconnu la verge de Dieu dans les calamités inouïes dont toutes les classes avaient été frappées ; devant des hommes tout imbus encore des déclamations de la philosophie , des sottises amassées par la tourbe de nos écrivains impies ou immoraux, que fallait-il faire? Quelle apologie devait tenter un défenseur du christianisme? Quels moyens employer pour secouer cette génération railleuse et incrédule? Est-ce que la
voix austère et tonnante de Bossuet eût été assez écoutée ?
Ni ce grand évêque , si habile à comprendre et à servir les intérêts immortels de l'Eglise, ni les pontifes qui marchèrent de loin sur ses traces et les divers apologistes que l'on vit s'élever contre les philosophes , n'avaient pensé à cette défense de la foi chrétienne par la beauté de ses inspirations et la poésie ineffable de ses rits. Cependant on a trop complaisamment sacrifié leur zèle et rabaissé leur mérite, quand on a prétendu » qu'ils étaient ridicules pour le défaut de talent, lors même qu'ils avaient raison(l). » Qu'avaient donc trouvé de nouveau les ennemis du christianisme, et quels motifs si puissants mettaient-ils à la base de leur incrédulité, ces» esprits durs et sybarites, qui regardaient l'invocation à Dieu comme une faiblesse (2)? » Nous avons leur dernier mot , et le christianisme , que nous sachions , n'en a reçu aucun ébranlement dogmatique. Depuis les froides assertions du président Montesquieu sur la sainte Trinité et la présence réelle, jusqu'à Y Origine de tous les cultes (1795) et au fameux zodiaque de Dendérah, les philosophes n'ont rien in-
(1) Cette assertion est de M. Villemain, qui nomme assez plaisamment Burigny parmi les apologistes. Cours de littér., t. II, p. 77.
(2) Villemain, Ibid., t. ni, p. 36.1.
venté contre le christianisme ; ils ont rajeuni et ressassé des arguments cent fois pulvérisés : que ce soit là leur éternelle gloire. Voltaire, a régné surtout par d'intarissables bouffonneries; mais qui donc voudrait hériter de l'odieux renom qu'il s'y est acquis? Rousseau , plus grave et affectant de grands airs, s'est noyé dans son déisme, et sans doute a pensé qu'il était irréfutable , quand il ne voulait croire que ce qu'il comprenait, ou qu'il écrivait qu'il faut s'en tenir à la religion de ses pères , ce qui ferait que le monde serait scrupuleusement resté païen pour complaire à un sophisme. Non, les défenseurs du christianisme au XVIIIe siècle, n'eurent pas en partage le charme de langage qui attirait vers deux ou trois de leurs adversaires ; mais il faut dire à leur louange et à leur justification, qu'ils ne donnèrent pas à l'erreur le droit de prescrire, qu'ils ne laissèrent passer aucun mensonge sans le réfuter, aucune folie sans la relever, aucune ignorance sans la démasquer. Et il faut dire aussi que les philosophes , en montrant dans leurs aggressions l'ignominie de leur ame , l'abjection de leurs pensées et de leurs désirs, épargnèrent presque aux défenseurs de la vérité le soin de les réfuter ; car ils se laissèrent aller à de telles variations sur les mêmes points , ils se contredirent tellement les uns par les autres , que l'on put , au moyen de
leurs aveux , disposer une apologie entière des doctrines du christianisme.
Ainsi, Lefranc de Pompignan, qui mourut archevêque de Vienne , publia la Religion vengée de l'incrédulité par l'incrédulité elle-même (1772) ; l'abbé Dubois de Launay montrait dans une Analyse de Bayle (1782) , par le langage même de cet écrivain , que si le sceptique parle pour toutes les erreurs , il rend également hommage à toutes les vérités ; Barruel , dans ses Helviennes, plusieurs fois réimprimées, au dernier siècle (4 781) et de nos jours, s'appliquait surtout à mettre les philosophes en contradiction avec euxmêmes ; le père Paulian , dans son Dictionnaire philosopliico-théologique , faisait voir l'accord de la véritable philosophie avec la saine théologie , et réfutait les faux principes établis dans les ouvrages des philosophes modernes (1770).
Chaque apologiste semblait réclamer quelques questions spéciales , dans cette lutte qui embrassait l'imposant ensemble de la religion de Jésus- Christ.
L'abbé Nonnotte déployait contre les diverses Erreurs de Voltaire une érudition peu commune et un sens honnête et droit. Bullet , théologien solide et hébraïsant remarquable , faisait face , dans ses Réponses critiques (1773) , à tout ce que les incrédules avaient proposé de difficultés sur
les livres saints ; il racontait avec une rare science : Y Histoire de l'établissement du Christianisme '(1764) . en même temps qu'il se plaisait à démontrer Y Existence de Dieu par les merveilles de la nature (1768) . Aussi modeste que savant , l'abbé François publiait, sous le voile de l'anonyme , une série de livres destinés à repousser les sophismes et les vaines assertions des écrivains irréligieux. 11 établissait ainsi les Preuves de la religion de Jésus- Christ contre les Spinosistes et les Déistes (1751) , répondait aux difficultés proposées dans la profession de foi du vicaire Savoyard (1 765) , puis dénonçait les impostures de \<iPhilosophie de ï Histoire et du Dictionnaire philosophique (1770). Le père Hyacinthe , réfutant les nouveaux docteurs par leurs propres aveux, attaquait dans un sérieux Examen (1771) le livre de l'Esprit par Ilelvétius ; et le père Pichon ruinait (1776) les hideuses doctrines étalées dans le livre de l'Homme par le même matérialiste. Pluquet se prenait à toutes les aberrations de l'esprit humain , dans un Dictionnaire des Hérésies, et confondait en particulier la doctrine du fatalisme (1763). Le docte et vertueux abbé Bergier poursuivait dans ses dernières subtilités le déisme raisonneur de Jean- Jacques, établissait invinciblement la Certitude des preuves du Christianisme , faisait un solide exposé de toute la religion , et , dans un Dictionnaire
théologique fort étendu , continuait son œuvre imposante de docteur et d'apologiste. Que de questions , que d'idées et de faits ce docte prêtre n'at-il pas remués dans ses nombreux ouvrages !
Tandis que l'abbé Duvoisin écrivait pour venger Y Autorité des livres du Nouveau Testament (1775), La Luzerne démontrait Y Excellence de la Religion (1786) ; le père de Colonia , le père Baltus , l'abbé de Pontbriand , l'abbé Floris , l'abbé Houtteville , le père Delamarre , le père Longueval , l'abbé de Feller , l'abbé Lamourette , le père Hubert Hayer et bien d'autres membres du clergé français prenaient en main la défense de la vérité, suivant la tournure propre de leur esprit et de leur science. L'abbé Gérard faisait ressortir dans son Comte de Valmont, quels peuvent être pour la raison et pour le cœur les résultats des doctrines rationalistes; le cardinal de Polignac, ressuscitant la muse latine , opposait aux erreurs renouvelées de Lucrèce les ressources d'une raison supérieure et d'une imagination souple et brillante. Alors aussi un remarquable philosophe chrétien, le père André, combattait, danssonTraité sur V Homme, les doctrines avilissantes de son siècle. On vit un Religieux du même ordre apparaître soudain par un éclatant Discours sur l'esprit philosophique , pour rentrer dans un regrettable silence avec la disparition des siens ; et l'abbé Para du Phanjas . pen-
seur et écrivain distingué tout à la fois, mais victime d'un injuste oubli, établir que les principes de la saine philosophie doivent marcher d'accord avec ceux de la religion. LepèreBuffier, qui appartenait à la môme Compagnie que Guénard et Para du Phanjas , exposait aussi à sa manière les Preuves (es plus sensibles de la véritable religion. Un disciple de Malebranche , l'abbé de Lignac, regarda en face et combattit la philosophie régnante. Mais Guénée surtout se distingua dans cette lutte contre le mensonge, et attaqua Voltaire avec ses propres armes , le sarcasme et l'ironie , qu'il sut manier si habilement. Ses Lettres de quelques Juifs sont restées comme un chef-d'œuvre de polémique.
Là ne se bornait pas la défense. Il partait de Trévoux des Mémoires mensuels dans lesquels le père Berthier harcelait le philosophe de Ferney , et n'opposait à ses éclats de mauvaise humeur et de colère , qu'une imperturbable force de raison et de vérité. Bien des pages de ce modeste et savant Religieux peuvent être citées comme un modèle de discussion , d'urbanité et de bon goût.
Il y a donc bien lieu de s'étonner qu'un historien critique de la littérature française au XVIIIe siècle , appréciateur infidèle et perfide des efforts du clergé contre le funeste envahissement de la philosophie, soit allé jusqu'à dire que « le principal
défenseur du christianisme était Fréron (1) ; » e que chez nous le prêtre , « partagé entre l'intolérance et la frivolité , ne sut pas réparer par la science les pertes de la foi (2) . »
Voilà comment il n'y eut que Fréron , à cette grande croisade contre des erreurs publiées par tout et sous toutes les formes. Non , ce clerg français, qui souffrit, sans doute, du malheur des temps et de la défaillance publique , ne fut pas plus infidèle à la doctrine chrétienne avec les armes de la science , qu'il ne devait l'être bientôt avec les armes de la foi et de la piété devant les proscriptions et les échafauds. Si aujourd'hui encore on étudie si peu les livres qu'il écrivit , que l'on ne sache pas en parler pour lui rendre justice, ce n'est pas sa faute, assurément. D'un autre côté, si l'on ne trouve pas à ses apologies un charme mondain qui attire et captive , c'est qu'il est aisé d'abattre , de détruire , et malaisé de relever ; c'est que l'erreur a pour la nature humaine un attrait secret que n'aura jamais la vérité; c'est qu'enfin, une ligne d'aggression, une plaisanterie, un doute insidieux , veulent des traités entiers de réfuta-
(1) Fréron, après tout, n'est point si ignorant ni si méprisable. Ce n'était pas pour rien que s'allumait le courroux de Voltaire, et il y avait un courage méritoire à se dévouer ainsi , sous le feu roulant de plaisanteries et d'injures qui partaient sans cesse de Ferney.
(•2) Villemain, Cours de litlir. fr., t. II, p. 77 (18e siècle).
tion , et que ce genre de labeur porte avec lui une pesanteur de formes , un ennui qu'il est difficile de dissimuler.
Nous ne pensons pas que ce soit un travail superflu d'avoir montré quels furent les apologistes du XVIIIe siècle. Avant le Génie du Christianisme, tout était dit , mais il le fallait dire autrement. C'est ce que sentait l'abbé Frayssinous , qui débutait , en 1801, dans l'église des Carmes, et qui apparaissait avec un talent aimable, persuasif, quelque peu fénelonien. Ne prenait-il pas des routes nouvelles? ne créait-il pas un genre inconnu à la tribune chrétienne , ce qu'on a appelé Conférence t et qui n'est ni le prône, ni le sermon des orateurs du siècle passé ?
Chateaubriand fit donc ce qu'il y avait possibilité de faire. Il fit goûter le charme de la religion chrétienne à des esprits passionnés uniquement pour Athènes et pour Rome ; il la présenta avec ses divins attributs , ses pompes touchantes , et révéla dans cette religion des richesses inaperçues , des harmonies particulières, de nouvelles sources de splendeur et de beauté , de poésie et d'imagination ; lui donna une lyre plus poétique que celle d'Homère , et dont les cordes répondent à toutes les affections du cœur , aux célestes pensées de la vierge , aux soupirs du jeune homme solitaire , aux soupirs de l'ame qui rêve
et attend un bien inconnu. Le protestant Charles de Villers disait qu'un des motifs qui l'empêchaient de revenir en France , c'était que la religion n'y pouvait être défendue que par des ouvrages trop agréables , trop mondains, trop romanesques. Probablement que si l'auteur du Génie eût embrassé un autre système , parlé une autre langage, celui-là même qui accusait la mondanité des apologies, eût trouvé que la religion était chez nous défendue en style de capucin.
« Dieu, comme Chateaubriand l'observe, dans sa cause même , ne défend pas les routes fleuries, quand elles servent à revenir à lui ; et ce n'est pas toujours par les sentiers rudes et sublimes de la montagne que la brebis égarée retourne au bercail (1). »
Un illustre poète , le chantre harmonieux des
croisades , avait dit avant le chantre d'Eudore ,
et dans un sens pareil :
Sai che là corre il monde ove più versi Di sue dolcezze il lusinghier Parnaso (2).
Après cela il n'en coûte rien aux plus fervents admirateurs de Chateaubriand d'avouer qu'il y a dans son livre les inconvénients du système adopté; que, plus d'une fois , emporté par une imagination vive et brillante , il fait descendre le
(1) Génie, liv. i, chap. i.
(2) Tasso, GerusaleraraCj rant. I, str. 3.
SA VIE ET SES ÉCRITS. il.",
christianisme à des arts indignes de lui et où cette religion sainte n'a que faire ; qu'il s'égare de temps à autre dans des accessoires qui semblent lui faire perdre de vue l'idée principale ; mais il n'en règne pas moins dans l'exécution de son vaste plan une imposante unité. Il faut tenir compte aussi à l'auteur de ce ton calme et décent , de cette discussion pleine d'une majestueuse gravité, dont il était si aisé de dévier, à une époque toute bouillonnante encore de passions irréligieuses. I On a raconté qu'un bénédictin de Sorrèze, Dom Dulau , homme d'esprit et de jugement, que l'émigration avait tranforméen libraire à Londres , et à qui Chateaubriand confia la vente de son Essai historique , lui représenta qne les déclamations anti-chrétiennes n'étaient plus de mise ; que tout cela était devenu banal et de mauvais ton ; qu'il serait plus sûr et plus avantageux de défendre le christianisme , et que là-dessus Chateaubriand se prit à écrire le Génie (1). Ce récit mensonger transformerait un livre de conviction et de foi en une misérable spéculation de librairie , et ne vaudrait pas la peine qu'on s'y arrêtât , lors même qu'on ne saurait pas d'ailleurs l'exacte vérité. Chateaubriand , à l'époque où il commença le Génie du Christianisme , croyait aux vé-
(1) Mémorial de Sainte-Hélène, t. IV, p. 121, édit. de 182;'. in-S'.
rites dont il parlait avec tant de séduction ; les preuves matérielles subsistent encore, preuves écrites de sa main , échappées à l'intimité et destinées à voir le jour (1).
Au surplus, son caractère est au-dessus de ces tristes insinuations. « Je crois très-sincèrement, disait-il en 1826 ; j'irais demain pour ma foi d'un pas ferme à l'échafaud. Je ne déments pas une syllabe de ce que j'ai écrit dans le Génie du Christianisme ; jamais un mot n'échappera à ma bouche , une ligne à ma plume , qui soit en opposition avec les opinions religieuses que j'ai professées depuis vingt-cinq ans
» Si je n'étais pas chrétien , je ne me donnerais pas la peine de le paraître : toute contrainte
me pèse , tout masque m'étouffe J'attache
trop peu d'importance à la vie pour m'ennuyer à la parer d'un mensonge (2). »
Il a été dit que Chateaubriand , qui résista plus tard à Bonaparte , et qui , avec un écrit plein de véhémence, attaqua le grand empereur déchu , avait cependant mis à ses pieds le Génie du Christianisme. On aurait pu rappeler tout aussi bien qu'un passage de la préface, disparu depuis, faisait penser à Cyrus, en glorifiant , dans la première édition, « cet homme puissant qui nous avait re-
(1) Elles sont aux mains de If. Sainte-Beuve.
(2) Essai hist., t. I, pag. \lvii.
tirés de l'abîme. » Il y a là oubli de dates importantes, et , en les rétablissant , on en finit avec toute induction hostile. La seconde édition (août 1803) du Génie portait, il est vrai , une dédicace à Bonaparte ; mais cette dédicace est antérieure à la mort du duc d'Enghien et même au consulat à vie. Elle n'a rien de servile, rien qui engage l'avenir de l'écrivain (1), et ce n'est pas toujours ainsi qu'on parle aux puissances du monde.
Le Génie du Christianisme est divisé en quatre parties. Dans la première, qui embrasse lesdog-
(1) Voici cette pièce :
» Citoyen premier Consul ,
» Vous avez bien voulu prendre sous votre protection cette édition du Génie du Christianisme ; c'est un nouveau témoignage de la faveur que vous accordez à l'auguste cause qui triomphe à l'abri de votre puissance. On ne peut s'empêcher de reconnaître dans vos destinées la main de cette Providence qui vous avait marqué de loin pour l'accomplissement de ses desseins prodigieux. Les peuples vous regardent ; la France, agrandie par vos victoires, a placé en vous son espérance, depuis que vous appuyez sur la religion les bases de l'Etat et de vos prospérités. Continuez à tendre une main sccourable à trente millions de chrétiens, qui prient pour vous au pied des autels que vous leur avez rendus.
» Je suis avec un profond respect , » Citoyen premier Consul, » Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
il6 CHATEAUBRIAND.
mes et la doctrine, Chateaubriand étudie les mystères dans leurs rapports avec la nature morale de l'homme et les instincts secrets de son cœur. On a objecté un certain manque de gravité au sujet du nombre trois qui n'est point engendré , mais qui engendre toutes les autres fractions , et que « les Grâces avaient pris pour leur terme (1). » Ce reproche semblera frivole , dès que le passage ne restera point isolé de la sorte. L'auteur aborde ensuite la question des Sacrements , toutefois sans entrer assez avant dans un sujet si riche et si varié ; c'est ainsi qu'il jette quelques mots seulement sur la confession, et n'en dit rien qui attache l'esprit, qui remue le cœur. De toute manière, un tel chapitre méritait beaucoup mieux, à cause de l'importance qu'il a dans la vie du chrétien; il en est la base, et ceux qui observent fidèlement les préceptes de l'Evangile, le savent bien. Les trois vertus qui se trouvent à la tête de la loi de Jésus-Christ , la Foi , l'Espérance et la Charité, ne figurent pas non plus dans le Génie avec les développements qu'elles comportaient , même à une telle place et dans une œuvre nécessairement restreinte. Ce que Chateaubriand écrit de la supériorité de la tradition mosaïcale sur les autres cosmogonies, ne peut que paraître
(1) Génie, livre 1. chap. 1.
faible , depuis les savantes découvertes qui ont mis dans un plus grand jour, en la venant confirmer, la pensée générale de l'auteur. On serait tenté de se demander ce que font dans une apologie du christianisme , des chapitres sur l'astronomie , sur la jeunesse de la terre, si l'on ne s'apercevait que l'auteur cherche sa route et qu'il n'a pas encore mis le pied sur le terrain où il lui sera permis de se jouer librement, de donner tout son essor à ses brillantes facultés.
Déjà il se sent plus à son aise dans ces gracieux chapitres sur l'existence de Dieu établie par les merveilles de la nature ^mais, en dépit de tant de belles pages consacrées aux détails du spectacle de l'univers, aux chants des oiseaux, à leurs nids et à leurs migrations , aux phénomènes que présentent les quadrupèdes, les amphibies et les reptiles, on cherche péniblement en quoi ces charmantes esquisses peuvent aider à glorifier le génie de la religion chrétienne. Ce sont là des peintures originales, souvent piquantes de forme: mais on sent que l'auteur tâtonne encore , qu'il cherche sa route ; et pour la vérité des détails scientifiques, comme pour la manière de les traduire, il nous semble que c'est une des portions du livre où l'on peut le plus aisément attaquer M. de Chateaubriand. L'auteur des Notes critiques, publiées en 1803, relevait avec justice
beaucoup d'erreurs ou d'exagérations , qui n'ont pas toutes disparu du livre. Nous oserions regarder encore comme un hors d'œuvre le VIe livre,, dans lequel Fauteur prouve l'immortalité de l'ame par la morale et le sentiment , si ce n'était que le dogme des peines et des récompenses dans une autre vie , doit évidemment à l'Evangile de n'être pas resté dans cet état de doute , où la philosophie et les religions antiques l'avaient tenu jusque-là. C'est dans ce même livre que Chateaubriand a cru devoir montrer le danger et l'inutilité de l'athéisme, et qu'il a tracé de la femme athée un portrait qu'on lui a reproché , mais qui n'était point exagéré à l'époque où il avait sous les yeux une illustre survivante de la philosophie, M'ne d'Houdetot et ses quatre-vingts ans attachés encore au poète Saint-Lambert par des liens honteux (1). De nos jours même, la femme athée serait-elle donc un phénomène qu'il fût si malaisé de trouver et de peindre ?
M. de Chateaubriand, dans ses Mémoires (2), a retiré bien à tort certains jugements qu'il avait portés dans le Génie. Il n'admet plus, par exemple , que nos cathédrales nous apprennent dans leurs documents de pierre des faits ignorés ; que ces mémoires de granit nous révèlent des dates
(1) Mcm. tï Outre-Tombe, t. IV, p. 85.
(2) Md., p. GO.
échappées à la science des Bénédictins ; et c'est là ce qu'on ne saurait lui accorder en face des fructueuses découvertes de l'archéologie chrétienne. Mais il a raison de convenir que , au point de vue des arts , il manque beaucoup au Génie, parce que, en 1800, l'auteurneconnaissait pas les arts ; qu'il n'avait encore vu ni l'Italie, ni la Grèce, ni l'Egypte. Ne nous sera-t-il pas permis de regretter que Chateaubriand n'ait pas songé, dans quelqu'une des nombreuses éditions du Génie, à combler plus tard cette lacune, à rectifier ou à étendre les jugements d'une autre époque ?
11 avoue de plus qu'il n'a pas tiré un parti suffisant des Vies des Saints et des Légendes, où il pouvait faire une si curieuse et si abondante moisson. Cet oubli n'est que trop vrai , et l'auteur le réparait déjà, dans une certaine mesure, lorsqu'il écrivait les Martyrs.
ML de Chateaubriand , qui veut quelquefois faire honneur au christianisme de richesses qui ne lui appartiennent pas et qui seraient d'ailleurs sans gloire, va jusqu'à dire que la poésie, que nous appelons descriptive, a été inconnue à l'antiquité; il en attribue la découverte à la religion chrétienne, qui a renversé les autels du paganisme, et qui, en diminuant le charme attaché aux fables mythologiques, a réduit les poètes à chercher la source
de l'intérêt dans la vérité et l'exactitude de leurs travaux, o Quand les Grecs et les Latins ont dit quelques mots d'un passage, ce n'a jamais été , écrit-il, que pour y placer des personnages et faire rapidement un fond de tableau ; mais ils n'ont jamais représenté nûment, comme nous, les fleuves, les montagnes et les forêts (1). » Certes , les anciens avaient raison , et l'auteur lui-même est obligé de reconnaître « qu'on a fait de nos jours un étrange abus du genre descriptif. »
Mais encore n'est-il pas vrai d'assurer que les auteurs ne connaissaient point cette poésie descriptive, « qui est, au dire de M. de Chateaubriand , un moyen de plus entre nos mains , et qui a étendu la sphère des images poétiques , sans nous priver de la peinture des mœurs et des passions, telle qu'elle existait pour les anciens. » Toute sa théorie repose sur des raisons sans fondement. 11 dit que « l'esprit de l'homme remplit aisément les espaces de la nature, » puis il va développant sa pensée, et prétend qu'il faut plaindre les anciens qui n'avaient trouvé dans l'Océan, que le palais de Neptune et la grotte de Protée. Ce vague de l'esprit, cette mélancolie, ce deuil rêveur sur les rivages d'un fleuve, au bord de la mer retentissante, les anciens, peu à plaindre, ne le
(1) Note sur le cliap. 1 ' du livre v.
connaissaient-ils pas ? Quand les Troyennes regardaient toutes en pleurant , la mer profonde,
Cunctœque profundum l'ontum aspoctabant llentes (1),
probablement qu'elles voyaient autre chose, dans cette immensité, que les Tritons et les Néréides. Au reste, l'auteur se contredit bientôt, lorsqu'il vient à écrire de Virgile : « Ses tableaux représentent toute la nature ; ce sont les profondeurs des forêts, l'air pur des montagnes, les rivages de la nier, où des femmes exilées regardent en pleurant l'immensité des flots (2). »
M. de Chateaubriand reconnaît chez plusieurs des anciens « quelques vues de la nature. » Je le crois bien : ils la comprennent et la sentent à merveiHe , mais ils ne tracent que les grandes lignes, ne jettent que quelques traits rapides 3 fcuidis que nous épuisons les couleurs et nuisons à l'effet , en délay-ant nos pensées. On est forcé d'envier le bonheur de ceux qui respirent aux lieux enchanteurs que décrit Horace :
Qua pinus ingens albaque populus Umbram hospitalem consociare amant Ramis, et obliquo laborat Lympha fugax trepidare rivo (3).
(1) £nrid., V, 614.
(2) Génie, M* part, livre u, chap. 10. (S) Lib. II, Od. m, 9.
J'aime mieux., avec Fénelon, être occupé de cet ombrage et de ce ruisseau que d'un bel esprit importun qui ne me laisse point respirer (l).
Ces deux vers de Virgile n' offrent-ils pas des images plus champêtres que ne feraient de longues et minutieuses descriptions :
At frigida Tempe, Mugitusque boum, mollesque sub arbore somni (2).
Ces tableaux animés, ces mots jetés en passant , ces exclamations saisissantes comme il y en a tant dans Horace et dans Virgile, en présence de la nature et du bonheur de la vie des champs, parlent bien plus à l'ame que des amplifications sans fin.
Mais puisqu'il s'agit de détails et de contours patiemment arrêtés, les anciens encore nous ont laissé des œuvres en ce genre. Le Morctum de Virgile décrit avec une minutie et une réalité remarquables l'existence pauvre et laborieuse de l'homme des champs; c'est un poème de notre abbé Delille au siècle d'Auguste, et chez un des poètes latins les plus accomplis. Que si l'on \oulait d'autres exemples du genre, on en rencontrerait dans Claudien., dans le bordelais Ausone, dans
(1) Fénelon, Lettre sur les occup. de VAcaà. fr. >1 (,< orgie, II, 469.
beaucoup d'écrivains encore estimables de la basse latinité. Nul doute, pourtant, que la religion chrétienne n'ait donné une autre vue de la nature, et enseigné des rapports inconnus aux anciens. La seconde et la troisième partie du Génie renfermentla poétique du christianisme, c'est-à-dire ses rapports avec la poésie,, la littérature et les arts. Autant le sujet était vaste , autant le poète s'yestmontré pénétrant, ingénieux etfécond; il prodigue à pleines mains les trésors d'une critique originale et neuve , sobre pourtant dans son extrême variété. Que d'heureux sujets de parallèle il sait trouver entre les poètes de l'antiquité et ceux des temps modernes, quand il traite du merveilleux chrétien, des caractères et des passions dans les lettres ! n'a-t-il pas eu quelque raison de dire : « Les chapitres que je consacre à des recherches sur les sentiments étrangers introduits dans les caractères dramatiques de l'antiquité , renferment le germe de la critique nouvelle (1). » Point de richesses que la Bible et Homère, Dante et le Tasse, Milton et Klopstock, Racine et Voltaire ne viennent offrir à son choix , et qu'il ne sache découvrir dans les vastes champs de la poésie, de l'histoire et de l'éloquence.
M. de Chateaubriand néanmoins, dans sa comparaison des caractères, ne s'est pas toujours mon-
(1) Mém.} U IV, p. 52.
tré d'une justice exacte pour les anciens, qu'il apprécie d'ailleurs avec tant de goût et de sagacité. Il dit, par exemple, dans quelques mots d'éloge adressés au roman de Bernardin de Saint-Pierre : « Virginie meurt pour conserver une des premières vertus recommandées par l'Evangile : il eût été absurde de faire mourir une Grecque pour ne point vouloir dépouiller ses vêtements. Mais l'amante de Paul est une vierge chrétienne, et le dénouement, ridicule sous une croyance moins pure, devient ici sublime (1). » Pourquoi donc absurde? pourquoi ridicule? M. de Chateaubriand suppose peut-être que le sentiment de la pudeur était inconnu desanciens; et pourtant, il avait rencontré dans leurs poètes , dans leurs historiens , assez d'éclatants exemples de pudicité féminine. Lorsque Euripide fait tomber Polyxène sous le fer de Pyrrhus , quelle est la pensée suprême qui la possède ? « Même en tombant, dit le poète', elle a un souci profond de tomber avec décence, et cache ce qu'il faut cacher aux regards des hommes (2), » Polyxène, dans Ovide (3), comme Thisbé dans notre La Fontaine, ne donne-t-elle pas aussi ce
Dernier trait de pudeur, même au* derniers moments !
(1) Génie du Christian., II* part., livre lu, chap. 7.
(2)Eurip., Hec, 564-567.
(.*>) Métam., XIII, 479. Fast. II, 833. Cf., Plin. Epht. IV, II
Est-ce que, au point de vue moral , Andromaque, Pénélope, Antigone, Iphigénie, Priam, Hector, Evandre, Euryale et Nisus ne sont pas de beaux caractères ? Chateaubriand trouve l'Andromaque de Piacine plus sensible, plus intéressante que l'Andromaque antique.
« La veuve d'Hector, observe- t-il , ne dit pas : Astijanax ubi est, mais Hector ubi est. » Sans vouloir tout contester ici à l'influence chrétienne, il est bien permis de rappeler cet endroit de YEneide où la veuve d'Hector comble de présents le jeune Ascagne, et ajoute :
Cape dona extrema tuorum, 0 mihi sola mei super Aslyanactis imago ! Sic oculos, sic Me nianus, sic ora ferebat, Et nunc aerjuali tecum pubesceret œvo (1).
La mère qui parle ainsi, n'est-elle pas assez tendre pour son Astyanax et assez délicate de sentiments? est-ce qu'il manque rien à la vivacité de ses souvenirs?
Manque-t-il rien à ceux d'Hécube demandant, dans Euripide \IIec. 971), si son fils Polydore vit toujours, si toujours il se souvient de sa mère :
Et vnç, zey.cvT/ii tîjçqb uiu.vriXa.1 xi y.o-j.
Puisque Chateaubriand mettait en parallèle la mère païenne et la mère chrétienne, que ne s'est-
(1) .En., m. 487.
il souvenu de tant de femmes admirables sous la loi évangélique, de cette glorieuse Perpétue qui a semé de traits si délicats le récit de ses souffrances avant l'heure du martyre ; de cette tendre Monique, traversant les mers pour revoir son Augustin, et lui parlant mourante aux rivages d'Ostie un langage qui tenait plus du ciel que de ld terre?
Il serait aisé d'étendre à d'autres sujets ces observations et de montrer, par de nombreux exemples , combien la théorie de Fauteur aurait pu être plus solidement appuyée , du moins quel charme de plus il lui eût été donné de répandre dans les détails. Ainsi., au Satan de Dante, du Tasse et de Milton, rien ne l'empêchait d'ajouter celui de saint Alcime Avit, poète et évoque du Ve siècle; la valeur du poète., sur ce point, lui vient surtout de ce qu'il est de beaucoup le premier en date ; mais là ne se borne point son mérite , comme on Ta fort bien démontré (1).
M. de Chateaubriand établit une cinquième comparaison entre laDidon de Virgile et la Françoise de Rimini de Dante; puis il hésite, sur le plus admirable vers de ce chef-d'œuvre, à sacrifier la méchante version de Rivarol, timidité qui devient l'objet d'une note, lorsqu'il était si aisé
(1) Cuizot, Ilist. de la civilisation en France, leçon 18.
d'être original avec la sublimité du modèle. De même pour la pâle version de Sacy , quand vient le tour de la Bible : au lieu de recourir hardiment à l'hébreu , qu'il avait étudié, il va s'excuser de quelques infidélités au traducteur.
En traitant de l'Office des morts, qu'il appelle un chef-d'œuvre , que ne s'est-il souvenu du Dies ira . de ce sublime chant de deuil, qui est comme le dernier adieu de l'Eglise à ses enfants sortis de cette vallée de larmes, et où la mort et la nature sont dans la stupeur? Lorsqu'il fait remarquer le Stabai comme un morceau de chant non surpassé par l'art de Pergolèse, que n'ajoute-t-il le nom du pauvre frère lai, Jacopone da Todi . qui dominait à l'Eglise cette hymne touchante, en lavant humblement la vaisselle de son monastère ? Voilà de ces contrastes que sait enfanter le Christianisme. C'était au XIIIe siècle, et Jacopone mêlait à ses occupations quotidiennes des poésies spirituelles qu'on a longtemps négligées.
Sous le titre de philosophie, M. de Chateaubriand a compris l'astronomie et les mathématiques, la chimie et l'histoire naturelle, la métaphysique, lai politique, la morale. En examinant l'influence du christianisme sur chacune de ces branches de la littérature et des arts, il ne dit pas un mot de l'action que la religion chrétienne exerce sur les deux premières divisions
de la philosophie ; elles ne trouvent même place dans son ouvrage que pour y subir une étrange accusation. Les sciences sont-elles , en effet , les ennemies naturelles du christianisme ? C'est ce que M. de Chateaubriand semble dire , dans un argument un peu déclamatoire. « Est-il bien vrai,, écrit-il, que l'étude des mathématiques soit si nécessaire dans la vie? s'il faut des magistrats , des ministres, des classes civiles et religieuses , que l'ont à leur état les propriétés d'un cercle ou d'un triangle (1) ? » Comme si les classes civiles ne comprenaient pas d'innombrables professions, dont l'exercice repose sur les. mathématiques ou sur les sciences physiques! En condamnant les arts et les sciences, il faut prononcer un jugement tout pareil sur la civilisation elle-même. « Plusieurs personnes ont pensé , continue M. de Chateaubriand , que la science entre les mains de l'homme dessèche le cœur , désenchante la nature , mène les esprits faibles à l'athéisme , et de l'athéisme au crime; que les beaux-arts, au contraire, rendent nos jours meilleurs, attendrissent nos âmes, nous font pleins de foi envers la divinité, et conduisent par la religion à la pratique des vertus. » Mais si ces personnes ont raison , comment se fait-il que ceux que M. de Cha-
(1; Génie, 3" pari. liv. n, chap. 1.
teaubriand reconnaît pour les chefs de la secte philosophique Voltaire , Rousseau , Diderot , HelvétiuSj Mably , Raynal, Boulanger, soient des hommes de lettres , ou des poètes ? On peut se récrier sans doute sur les funestes effets qu'il attribue à des sciences que professèrent Pascal, Descartes , Newton , Leibniz , Euler , Mersenne, de Châles, etc. L'auteur dit lui-môme dans une note: « Leibniz a prouvé Dieu géométriquement, dans sa Théodlcëe. On a emprunté d'Huygens, deKeil, de Marcalle et de cent autres des théorèmes rigoureux pour établir l'existence de l'Etre suprême ; Platon n'appelait Dieu que l'éternel géomètre , et c'est l'art d'Archimède qui a fourni la plus belle et la plus puissante image de Dieu , le triangle inscrit au cercle. »
11 n'y a pas grand risque que les esprits faibles abusent des sciences abstraites; la folle présomption est moins à craindre ici qu'ailleurs . parce «pie dans les sciences exactes on ne saurait se faire illusion, et que l'on peut toujours estimer au juste l'état des connaissances que l'on a acquises. 11 en est tout autrement dans les lettres et les arts d'imagination , où rien ne donne à un esprit borné la mesure de ses facultés et de ses connaissances; d'ailleurs , les sciences exactes n'offrent pas en faveur de l'incrédulité des arguments bien gais, tandis qu'une impiété d'un tour plus agréable, un
bon mot , a plus de pouvoir, suivant l'expression de Chateaubriand , que des volumes de raisonnements et de métaphysique.
11 dit ailleurs qu'un seul précepte de morale est plus utile à la société que les plus belles proportions d'un triangle ; mais on ne voit pas bien clairement ce que la morale et les propriétés d'un triangle ont à faire ensemble. Si les préceptes de la morale ont leur utilité, les propriétés du triangle ont aussi la leur. Or , de même que les plus belles maximes de la morale ne sauraient suffire pour creuser des canaux, élever des édifices , jeter des ponts , construire et diriger des flottes ; de même n'est-il entré dans la tête d'aucun géomètre de faire des propriétés d'un triangle la règle de conduite des hommes. Au reste, il ne faut jamais confondre la science avec celui qui la professe ; les erreurs ou les vices de quelques savants ne sont pas plus le fait de la science que le fanatisme, la licence ou les crimes d'un ministre de l'autel ne sont celui de la religion.
M. de Chateaubriand dit qu'il est à craindre que l'histoire naturelle, a à force de ne faire voir dans la création que des doigts , des dents , des bras, ne conduise insensiblement la jeunesse au matérialisme (4). » Mais si elle a classé les innom-
(1) Génie, 3e part., liv. Il, chap. 2.
branles productions de la nature pour en former un inventaire méthodique, et les offrir dans un ordre qui soulage l'attention , au lieu d'éblouir la vue ; s'il lui a fallu, pour ce travail , observer et déterminer les caractères extérieurs et sensibles des divers règnes, ne s'est-elle pas aussi imposé l'examen raisonné du côté moral de la nature ? N'étudie-t-elle pas avec intérêt la vie et les mœurs des animaux, les rapports mutuels des différentes partiesde la création, leur admirable coordination dans le vaste ensemble de l'univers; et quels spectacles touchants, quels tableaux merveilleux, quels enseignements viennent émouvoir le cœur, au milieu de cette étude attrayante (1) !
M. de Chateaubriand, éloigné encore du christianisme, <i connaissait, dit-il, les ouvrages des Pères mieux qu'on ne les connaît de nos jours ; il les avait étudiés même pour les combattre, et . entré dans cette route à mauvaise intention , an lieu d'en être sorti vainqueur, en était sorti vaincu (2). » Nous le voulons bien; mais ce qu'il dit de ces illustres docteurs de l'Eglise, nous montre que s'il les connaissait mieux qu'on ne les connaît de nos jours, où l'on n'en fait pas l'objet
(1) Lettre à M. de Chateaubriand sur detu chapitres du Gènit du Christianisme. Genève, Paschoud, 1806, in-8 de 79 pag. — Cf. Magatin encyclop. de 1807, t. I, p. ISO et suiv.
[2] Wm., t. III, p. 272.
d'excessives études , il n'était pas descendu trèsavant dans leurs œuvres. Ses notes rapides sur les Pères nous semblent bornées et mesquines , en comparaison de la grandeur et de la fécondité d'un sujet facile à creuser, après tout. Saint Grégoire de Nazianze ne méritait-il pas de figurer comme poète avec saint Ephrem , Synésius , évêque de Ptolémaïs, et Prudence? Il manque au Génie un chapitre de la poésie chrétienne conçu en ce sens-là (1). Saint Ephrem le Syrien est pathétique et sombre, dans ses cantiques funèbres ; Synésius, véritable révélateur de la grande poésie chrétienne, a devancé le mouvement lyrique de l'auteur des Harmonies 3 et Grégoire de Nazianze, la douce et suave rêverie des Méditations. 11 n'y avait qu'une ame pleine d'un tendre en- Ci) Dans la IVe partie, liv. I, chap. 3, il se trouve seulement quelques mots assez inexacts. L'auteur écrit, par exemple, que Racine, Malherbe et Rousseau ont imité les proses de l'Eglise ; c'était les hymnes qu'il fallait dire, pour ce qui concerne Racine; les deux autres se sont inspirés de quelques psaumes ou cantiques de nos livres sacrés.
« Saint Chrysoslôme, ajoute Chateaubriand , saint Ambroise , saint Thomas d'Aquin, Coffin, Santeul, ont réveillé la lyre grecque et latine dans les tombeaux d'Alcéc et d'Horace. » Il nous paraît que l'éloquent évèque de Constantinople est ici de trop, et saint Thomas, dans ses incomparables chants pour l'office du Saint- Sacrement, ne songeait guère à la muse ; il est beau à force de science luéologique et de piété , avec le mauvais latin de son temps.
thousiasme qui put adresser aux innocentes victimes de la fureur d'Hérode cette ravissante apostrophe :
Salveie, flores martyrum, Quos lucis ipso in limine \ Christi insecutor sustulit , Geu turbo nasccntes rosas (1).
Nous voudrions aussi que saint Basile et saint Grégoire fussent mis, pour leur éloquence, en parallèle avec Libanius, le plus habile de leurs rivaux chez les païens, et leur sincère admirateur. Au rang des métaphysiciens , nous ne voyons que des modernes,, et M. de Chateaubriand omet, de propos délibéré , les Pères de l'Eglise ; mais c'était précisément de quoi il fallait parler, sans arriver tout d'un bond aux âges modernes. Comment passer sous silence tant de beaux traités métaphysiques de sain t Augustin et de Tertullien ? comment oublier le livre de Claudien Mamert sur la Nature de l'Ame?
Nous remarquons, pour les moralistes, la
(1) Au dernier siècle, les très-maladroits Réformateurs du Bréviaire de Lyon se crurent obligés de dénaturer ainsi les beaux vers <li! Prudence [Cathemcrinu>n. xn, 125 :
Salvete, flores martyrum, In lucis ipso limine Quos Baevos ensis messuit Ceu turbo nasccntes rosas.
m CHATEAUCRIANIJ.
même omission, et il semblerait, en vérité, que le christianisme ait attendu jusqu'au siècle de Louis XIV, pour agiter avec un savoir pénétrant les graves questions qui passionnent l'esprit humain.
Si nous venons à l'histoire , est-ce qu'Eusèbe de Césarée, Sulpice-Sévère , Orose, l'auteur de \aCite de Dieu, qui inspira le discours sur l'Histoire universelle, est-ce que saint Grégoire de Tours, le père de notre histoire, ne méritaient pas qu'on s'occupât d'eux et de leurs œuvres ! M. de Chateaubriand se fût mis ainsi sur la voie d'une littérature toute particulière , des actes des Martyrs, des Vies des Saints , histoire immense et merveilleuse, où ne manquent ni l'émotion , ni le drame. Quoi de plus beau, par exemple, que la lettre des chrétiens de Vienne et de Lyon, et que le récit du martyre de sainte Perpétue? mais l'auteur a compris et regretté plus tard son oubli, sur ce point.
La quatrième partie du Génie traite du culte, et démontre que le christianisme s'adresse aux sens, par les cérémonies,, les chants et les ornements sacerdotaux ; aux cœurs , par les prières ; qu'il est utile aux pauvres par les secours dont il sait les entourer; aux affligés par les ineffables consolations qu'il leur verse en secret ; aux ignorants par les arts qu'il anime et protège; à tous ,
par les monuments qu'il élève , par les sciences qu'il éveille et soutient, par les Ordres Religieux qu'il enfante avec une sage fécondité et une éternelle jeunesse, par les missionnaires qu'il envoie aux dernières limites du globe.
C'est dans cette quatrième partie que l'auteur déploie toutes les séductions du langage et de la poésie , pour nous parler du Saint de la paroisse , du son des cloches, à qui d'autres ont trouvé depuis une « voix stupideetsans conscience (1) ;» des cimetières , où dorment les aïeux , des fêtes chrétiennes , des funérailles des grands , des prières de la Messe , des Ordres religieux de tout genre. 11 sait relever les moindres sujets en y attachant une image noble et touchante , un sentiment tendre et délicat; en prenant, je ne sais quel tour ingénieux qui lui est particulier. Qu'y avait-il de plus ridicule aux yeux des grands esprits d'alors , et des débris encyclopédistes, que les pèlerinages, malgré les pieuses visites à Ferney et à Ermenonville? C'est justementdans le tableau des pèlerinages que l'auteur du Génie prodigue la magie de son style ; il fait même un poétique portrait du capucin , à des hommes qui sortaient de 1793.
C'était la première fois que Ton voyait les sain-
(1) Lamartine, Destinées de la Poésie.
tes prières de la Messe placées au rang des beautés antiques de la littérature. Toutefois , dans le chapitre où il en parle, M. de Chateaubriand se laissait aller à une distraction considérable sur le point principal du sacrifice , sur les termes mêmes de la consécration. Après avoir rapporté les paroles que le prêtre récite , en s'inclinant profondément, et dans lesquelles il supplie le Seigneur d'agréer l'hostie sainte comme les dons dMbel le juste, comme le sacrifice du grand-prêtre Melchisédech , il ajoute que, « aces mots, le mystère s'accomplit (1), » tandis qu'il est accompli déjà par la formule sacramentelle , les paroles divines de Jésus-Christ.
L'érudilion de M. de Chateaubriand , dans le tableau des institutions de bienfaisance qui sont dues au christianisme , se borne trop strictement aux âges modernes. 11 eût été'facile, par exemple, de montrer des hôpitaux jusque dans les premiers siècles chrétiens. Celui de sainte Fabiola à Rome; celui de Bassianus, évèque d'Ephèse, au Ve siècle ; celui que Lyon dut en partie à son evèque saint Sacerdos, en partie au concile d'Orléans, en l'année 549.
Je ne veux rien ôter au zèle apostolique ni à la
(1) Génie, IVe partie, liv. i, cliap. G. An chapitre 3, on a laissé subsister dans toutes les éditions: o Pardonnez-nous nos oflenses comme nous les pardonnons-... »
gloire de saint Vincent de Paul qui a renouvelé, chez nous, et créé à travers mille peines, des hospices pour les enfants-trouvés; mais il est regrettable que M. de Chateaubriand passe tout d'un coup, de l'apologie écrite par saint Justin et des prodiges de charité qu'il y révèle, à l'homme de miséricorde des âges modernes ; l'histoire pouvait fournir de nombreux et curieux détails sur ses précurseurs. Nous voyons les princes chrétiens, dès que la religion'fut libre dans le monde, s'occuper des enfants délaissés; des conciles, comme ceux d'Arles et de Vaison,au Ve siècle, aviser au sort de ces pauvres créatures, et de pieux chrétiens établir des hospices, des Brephot/ophia. Ainsi faisait saint Goar, au VIIe siècle. Muratori nous a conservé l'acte de fondation d'un hospice élevé par l'archiprêtre Datheus, à Milan , au VIIIe siècle.
M. de Chateaubriand ne dit rien des Frères de la doctrine chrétienne de ces humbles instituteurs du peuple , établis par le bienheureux La Salle y ni des Sœurs de Saint-Charles, que formait, au XVIPsiècle, le vénérable abbé Démia (1); elles méritaient cependant de n'être point oubliées. Les grandes écoles des premiers âges du christianisme, comme celle de Lérins, ont été omises, ou peu s'en faut.
(1) Voir sa Vie, par M. L'abbé Faillon ; Lyon, 1829, in-S.
Mais le détail de ces lacunes nous mènerait trop loin ; il nous suffira peut-être d'avoir indiqué la pensée générale de l'Eglise.
Nous ne prétendons pas faire valoir par des citations un livre qui est aux mains de tout le monde, depuis un demi-siècle bientôt, car il y aurait trop de splendides tableaux du puissant coloriste à mettre sous les yeux , trop de jugements vrais , fins et profonds à signaler ; ce que nous montrerions cependant, en détachant des pages de ce livre, c'est l'art heureux et neuf avec lequel Chateaubriand donne de l'éclat et du charme à des objets injustement oubliés, à des institutions niaisement flétries par les préjugés anti-chréliens. 11 prouve ainsi, dans le vaste ensemble de son ouvrage , que le christianisme est la religion du poète , de l'orateur, de l'ami tendre et dévoué , de l'époux chaste et fidèle, du valeureux capitaine, de l'habile législateur, et du sage politique.
Parmi tant d'excellentes preuves dont il appuie son vaste plan de démonstration , l'ouvrage même que l'auteur a écrit devient un des arguments les plus solides, et des témoignages les plus irrécusables. Nous sommes aujourd'hui familiarisés avec les beautés sans nombre dont le Génie du Christianisme est enrichi ; et les pages les plus étincelantes , les plus saines, les tableaux les plus frappants de vérité et de coloris sont présents
à la mémoire de tous; le prestige de la nouveauté s'est dissipé ; les idées de l'auteur ont pris place dans une foule d'autres écrits; les procédés particuliers de M. de Chateaubriand sont devenus la propriété des esprits les moins novateurs ; mais il n'en reste pas moins à admirer toujours l'étonnante et précieuse variété qui naît du plan de l'auteur, le goût élevé et sagace qui a présidé à l'harmonieuse disposition du livre ; cet instinct merveilleux qui découvre et qui crée , qui vous fait apercevoir et sentir tant de choses qu'il semblait si naturel de sentir et d'admirer; qui enfin, dans le cours de ce long ouvrage, déploie successivement les idées du théologien, les connaissances du naturaliste, les aperçus de l'homme de lettres , les observations du voyageur et les tableaux de l'historien , menant sans effort et sans ennui son lecteur jusqu'au bout d'un livre où il lui a étalé, sur tant de chapitres divers, de si prodigieuses richesses.
C'était un spectacle nouveau que cette force d'imagination , cette originalité de manière et de style, cette savante flexibilité de langage, puis , à côté de la force et de l'énergie', souvent la douceur , la suavité et la grâce venant mêler leurs teintes délicates à la vigueur ordinaire du coloris.
L'auteur du Génie conduisait ses lecteurs dans
un monde spécial d'idées et de sentiments ; il ressuscitait des souvenirs nationaux éteints, réveillait le culte sacré de la tombe après les profanations des champs du repos, ramenait le respect et l'amour des coutumes et des traditions antiques, introduisait la religion de la famille à la place de la trompeuse faculté da divorce,, et consacrait les attachements du cœur. Quelles inspirations n'ouvrait-il pas à l'art ! quels splendides sujets n'offrait-il pas à la palette du peintre, au ciseau du statuaire , à la plume de l'écrivain , à la lyre du poète ! Quelle sage alliance ne concevait-il pas de la monarchie et de la liberté, du pouvoir des rois et des droits des nations, quand il montrait la religion comme la créatrice du gouvernement représentatif !
Ce ne sont pas quelques aperçus faux , quelques images bizarres, quelques sentiments outrés , quelques tournures affectées , quelques phrases ambitieuses, qui doivent nous rendre un seul moment injustes pour tant de conceptions justes et vraies, tant de tableaux tour-à-tour sublimes ou simples, tant de pages séduisantes, tant d'expressions heureuses, tant d'accents chaleureux qui pénètrent l'ame, tant de coups de pinceau vigoureux qui restent à jamais gravés dans la mémoire. Souvent M. de Chateaubriand g/isse avec rapidité sur divers sujets qui sem-
SA VIE ET SES ÉCRITS. !'l
blaient devoir l'arrêter, et on se prend à regretter plus d'une fois qu'il en finisse si vite, si négligemment peut-être; mais il est juste de reconnaître , à sa décharge , qu'il ne pouvait tout dire; qu'il indiquait la carrière, plutôt encore qu'il ne la fournissait ; qu'il ouvrait des horizons à la pensée. Voyez, par exemple , dans un beau et simple développement des prières de la Messe, comme il jette , en quelques mots , à propos du symbole de Mcée , une pensée profonde et vraie : a La philosophie, dit-il, qui se pique d'applaudir aux grandes choses, aurait du remarquer que c'est la première fois que tout un peuple professe publiquement le dogme de l'unité d'un Dieu: Credo in uuiun Deum (1). » Pendant que l'orgueilleuse philosophie de nos jours ne fait que balbutier encore d'équivoques et inintelligibles définitions de « l'Être triple et un, qui est à la fois Dieu, nature et humanité (3) ,» le plus humble fidèle va chanter à l'église avec les siècles écoulés : Je crois en un seul Dieu.
(1) Génie, I\'e part., liv. i, chap. 6.
(*2) Cette définition n'est que trop claire; mais voici, et toujours du prince de la philosophie régnante, une définition de Dieu aussi ténébreuse qu'il soit possible d'en donner une : « Dieu constitue indirectement le mécanisme et latriplicité phénoménale de la conscience de l'homme, par le reflet de son propre mouvement et de lu triplicité substantielle dont il est l'identité absolue. » —Cousin, Fragm., Préf., p. 'iO. — On peut écrire là-dessous : Deo ignoto.