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CHAPITRE IV

Ainsi revenaient d'heureux et solennels présages pour l'apaisement des intelligences et les nobles satisfactions de l'esprit; la littérature avait besoin, comme la politique, d'un 18 brumaire: il fallait que l'ordre , le repos , la dignité dans la vie rendissent aux écrivains la conscience de leur devoir. On n'avait pas cessé de remuer les bas fonds de la pensée, et la langue révolutionnaire avait touché à une barbarie sauvage , pareille , du reste, aux tyrans qui opprimaient la France. Il serait difficile de donner un nom à de telles saturnales ; l'année même où le Directoire exhala son dernier souffle, le chantre galant d'Eléonore conduisait sa muse aux lieux infâmes , et, comme on l'a dit avec justesse, vomissait la Guerre des Dieux à l'autel des Furies. Lemercier publiait

ses Quatre Métamorphoses ; l'ex-abbé Noël ses Priapëes, et le marquis de Sades, vers ce temps-là, versait les turpitudes de son cœur dans des romans qui relèvent plutôt de la police que de la critique littéraire.

Qu'espérer de la jeunesse qui se façonnait alors dans les écoles centrales appelées à remplacer les collèges?

Lorsque les distributions de prix se faisaient dans les temples décadaires , au pied de l'autel de la patrie , les générations nouvelles étaient condamnées à entendre toujours de virulents discours contre les rois et contre les papes, et recevaient pour récompenses de leurs travaux des livres destinés à les corrompre de bonne heure , les écrits d'IIelvétius, de Rousseau, de Yolney, etc. Il n'était pas étonnant que l'impudeur et le dévergondage eussent gagné les lettres au milieu du chaos et des horreurs de la politique , s'il faut appeler de ce nom les sanglantes tragédies qui se jouèrent dans la rue, pendant quelques années d'horrible mémoire.

En 179-8 même, lorsque le ciel tournait de partout à la sérénité, que les idées morales reprenaient leur empire, il fut solennellement proposé dans une séance de l'Institut de ne prononcer jamais le nom de Dieu, et l'auteur des Etudes de ta

Nature s'y vit insulté et provoqué en duel (1). C'étaient des « athées qui gouvernaient alors l'Institut (2) » et qui relevaient dans leur cœur l'autel abattu de la Raison. S'ils ne croyaient pas en Dieu, du moins croyaient-ils en eux-mêmes, et de toute l'énergie de leur suffisance. Il y avait pourtant d'honorables exceptions, ne fût-ce que le bon Ducis qui disait fièrement : « Je suis catholique, poète, républicain et solitaire (3). »

En dépit de cet attardement et de ce crétinisme voltairien, l'activité renaissante qui se manifestait dans les lettres comme dans la société provoqua le retour aux doctrines réparatrices et aux croyances religieuses. Quelques*» hommes de science et de goût, que la terreur avait dispersés, se retrouvèrent peu à peu , et cherchèrent à déblayer les ruines amoncelées par les fureurs révolutionnaires. Fontanes, Fiévée, La Harpe, l'abbé Bourlet de Vauxcelles, Michaud avaient aidé de bonne heure à une réaction salutaire, qui fut secondée ensuite dans le Journal des Débats ou dans le Mercure par Dussault, Geoffroy, l'abbé Boulogne, l'abbé de Féletz, Berchoux, Jondot, Ch. Delalot, Gueneau du Mussy, de Saint- Victor.

(1) Œuvres de Bernardin de Saint-Pierre, t. II, p. 608, édit. du Panthéon lit ter.

(2) Ibid., p. 623.

(3) Ibid., p. 625, lettre à Saint-Pierre.

Des hommes aujourd'hui presque oubliés s consacrèrent à cette tache un talent de premier ordre, l'abbé de Vauxcelles , entre autres , esprit tout plein de finesse, recherché autrefois par des écrivains de tendances bien opposées, Diderot, Saint-Lambert, La Harpe, Maury, Fontanes, et qui avait passé sa vie à semer dans les feuilles politiques et littéraires des morceaux du goût le plus délicat.

La Révolution avait jeté en exil ou conduit à l'échafaud la plupart des philosophes qui avaient hâté par leurs vœux ou par leurs écrits cet âge d'or, duquel Voltaire disait : a Les jeunes gens sont bien heureux; ils verront de belles choses. » La Harpe, son disciple, qu'on avait ouï en plein Lycée ( 3 décembre 1792), le bonnet rouge sur la tête, déclamer des vers atroces,, et qui imprimait dans le Mercure (1793-/t) de sanglantes diatribes contre les prêtres (1) ne put échapper à la prison ; mais il y trouva les consolations de la religion chrétienne, et fut ramené à l'Evangile par la voix d'une femme (Madame de Qlermont-Tonnerre ) . Maintenant, il consacrait à l'Eglise catholique « les derniers restes d'une ardeur qui s'éteignait; » et, si l'on s'étonne plus d'une fois de ce qu'il gardait encore au service d'une cause sainte beau-

(1) Morellet, Mém., t. II, p. 53.

coup trop de ses àprêtés d'autrefois, du moins on n'eut pas à contester la sincérité de son retour et de ses regrets. La Harpe était le plus distingué des élèves de Voltaire : il avait l'enthousiasme du beau, et, le premier en France , il introduisit régulièrement l'éloquence dans la critique, ainsi qu'on l'a observé (1). Prononçant luimême avec une modestie qu'on ne lui avait pas toujours connue, l'auteur du Cours de Littérature disait « n'avoir rien fait de supérieur , mais croyait que l'art et la langue n'avaient point dégénéré en ses mains (2) . »

Et il avait raison. Aussi bien que Fontanes , La Harpe se déclara pour un nouveau venu qui débarqua d'Angleterre au printemps de l'année 1800 (3), et qui vint imprimer un mouvement inouï à la réaction politique , religieuse et littéraire manifestée sur tant de points, Fontanes n'avait pas attendu jusque-là pour savoir ce que valait son ami d'avant 89. Déjà il avait, dans l'exil , prédit à des émigrés , un peu surpris de l'oracle., l'astre prochain du jeune officier breton tout rêveur et sauvage. « Laissez , leur disait-il , patience! il nous passera tous. » Et à lui : « Faitesvous illustre. »

(1) Sainte-Beuve.

(2) Chateaubriand, Mém., t. IV, p. 114.

(3) Sainte-Beuve, Portraits littér., t. II, p. 24â.

Chateaubriand rentrait en France sous le pseudonyme de Lassagne, apportant avec lui son épisode d'Jtala et les premières feuilles, imprimées à Londres, du Génie du Christianisme. Fontanes annonça dans le Mercure, qu'il dirigeait, l'apparition prochaine de ce dernier ouvrage, en donna un avant-goût par quelques passages , et produisit l'auteur lui-même pour une lutte contre Madame de Staël. Elle avait donné, cette môme année 1800, un livre: De la Littérature considérée dans ses Rapports avec les Institutions sociales, et il en paraissait une seconde édition. Chateaubriand adressa là-dessus une lettre à Fontanes , et dessina ainsi tout d'abord une espèce de rivalité qui s'est toujours maintenue, quoique dans les limites du respect et de la courtoisie, entre les deux écrivains qui représentent aujourd'hui pour nous la littérature de cette époque , et en restent l'expression la plus haute, la plus individuelle dans des genres assez différents , si ce n'est opposés. Le livre de Madame de Staël , qui aurait dû avoir plutôt le titre d'histoire politique et littéraire des temps passés, tant il était plein de connaissances, d'aperçus profonds et quelquefois vagues sur l'avenir, et d'expressions souvent neuves, toujours riches d'élégance , ce livre était l'application du dogme de la perfectibilité à l'histoire de la littérature , et il faut convenir que l'illustre

femme choisissait assez mal le moment pour reprendre la thèse que Condorcet avait achevée par le malheur et le suicide, quant à lui. Fallait-il aller chercher bien loin d'accablantes preuves contre le système de Madame de Staël ?Mon Dieu, non; le flot de la Résolution ne se retirait qu'en grondant, et bouillonnait encore sous la main puissante qui allait le refouler. Or, la Révolution devait contrarier l'apologie de la perfectibilité humaine; et sans cela , Madame de Staël prenait la peine de se réfuter elle-même ; car elle disait : « Nous sommes arrivés à une période qui ressemble, sous quelques rapports, à l'état des esprits, au moment de la chute de l'empire romain et de l'invasion des peuples du Nord (1) ; les effets déjà produits par la révolution sont au détriment des mœurs, des lettres et de la philosophie (2). » Elle avait bien d'autres accusations légitimes contre le présent, et c'étaient autant de coups de marteau portés sur l'édifice qu'elle prétendait élever. Son système, au reste, démenti par l'histoire des peuples t par l'expérience des siècles , et repoussé par la raison aussi bien que par l'Evangile, devenait pour elle une sorte d'aspiration vers le bien, un équivalent de la religion, d'une religion quelconque, doux et précieux tré-

(1) II' part., chap. v.

(2) Ibid.

sor, appui solide de la vie qui manquait malheureusement à cette ame vive et triste jusqu'à la fin. Chateaubriand combattit avec beaucoup de force, mais aussi de politesse, les nombreuses erreurs de Madame de Staël,, et surtout ce qu'elle avait dit de l'influence du christianisme ; il finissait ce chapitre un peu rude par des conseils qui auraient voulu se faire plus aimables que le reste de la lettre. Nous abrégeons : « Vous êtes, sans doute * disait-il, une femme supérieure à votre sexe, en sorte que votre imagination est quelquefois pleine de charmes; votre expression a souvent de l'éclat et de l'élévation; mais, malgré tous ces avantages , votre ouvrage est bien loin d'être ce qu'il aurait pu devenir; le style en est monotone, sans mouvement, et trop mêlé d'expressions métaphysiques ; le sophisme des idées repousse , l'érudition ne satisfait pas. et le cœur surtout est trop sacrifié à la pensée, d'où proviennent les défauts de votre philosophie.

» C'est la partie éloquente qui manque essentiellement à votre ouvrage. Or, il n'y a point d'éloquence sans religion; l'homme a tellement besoin d'une éternité d'espérance, que vous avez été obligée de vous en former une sur la terre par votre système de perfectibilité, pour remplacer cet infini que vous refusez de voir dans le ciel. Si vous êtes sensible à la renommée , revenez aux idées

religieuses. Je suis convaincu que vous avez en vous le germe d'un ouvrage beaucoup plus beau que tous ceux que vous avez donnés jusqu'à présent. Votre talent n'est qu'à demi-développé ; la philosophie l'étouffé, et si vous demeurez dans vos opinions, vous ne parviendrez pointa la hauteur où vous pouvez atteindre en suivant la route qui a conduit Pascal , Bossuet et Racine à l'immortalité (1). »

Ces conseils étaient vrais surtout, mais ils n'aboutirent pas. Madame de Staël, qui pouvait s'étonner qu'un homme, sans titre encore dans les lettres, lui parlât sur le ton de cette remontrance, se plaignait d'un passage : « Dès-lors que j'ai offensé, disait ensuite Chateaubriand, dans la préface d'Jtala, j'ai été trop loin ; qu'il soit donc tenu pour effacé, ce passage. » Madame de Staël , née protestante, étaitphilosophe, et philosophe elle resta. Ses affections politiques s'adressaient à un inonde différent de celui de Chateaubriand; elle voyait spécialement autourd'elleLanjuinais, Boissy d'Anglas, Cabanis, Garât, Daunou, de Tracy, Ginguené,M.-J. Chénier, puis Benjamin Constant etles hommes de cette nuance. Quanta son livre, il se ressentait trop du prodigieux talent de conversation qui distinguait Mmc de Staël, et s'il en re-

(1) Chateaubriand, Œuvres, t. XIV.

produisit l'éclat, l'abondance , les jets lumineux, il en garda aussi les inconvénients; mais tel quel, avec un système faux et insoutenable, avec une érudition limitée sur beaucoup de points, un style trop chargé d'images et de phraséologie métaphysique, c'est un desouvrages modernes les plus féconds en aperçus neufs, en tentatives rénovatrices, en pages éloquentes. Avec Madame de Staël , on est arrivé en plein romantisme, et la mélancolie qui s'y trouve malheureusement exaltée jusqu'au ridicule, y apporte certainement sa bonne part d'inspiration.

Cette boutade de Chateaubriand sur le livre de V Influence de la Littérature fit tout-à-coup sortir de l'ombre l'écrivain patroné , annoncé par Fontanes, et le détermina à éprouver le public, en détachant du Génie l'épisode d'Àtala. Quand il donna son Essai historique , il avait ébauché déjà les premiers tableaux de cet épisode (1). Auparavant même, on le voit qui le porte dans son havre-sac et qui en corrige des passages sur les ruines de l'amphithéâtre romain de Trêves (2). Fontanes , qui en avait lu des fragments à Londres, en entendit la lecture en France; et, arrivé au discours du P. Aubry, près du lit de mort d'Atala, ne put s'empêcher de dire brusquement

(1) Essai, t. I, p. 202.

(1) Mém. , 1. 1, p. 6k.

à l'auteur , et d'une voix rude : Ce n'est pas cela , c'est mauvais; refaites cela (1). Le discours fut donc refait tel que nous l'avons.

Atala a été écrite dans le désert et sous les huttes des sauvages , dit l'auteur : il n'y a pas d'aventures dans cet épisode. Deux sauvages , un jeune homme et unejeune fille qui s'aiment, Chactas, Atala; un missionnaire, le P. Aubry: tels sont les personnages sur lesquels se concentre l'intérêt de l'œuvre. Chactas est un sauvage plus qu'à demi-civilisé , puisqu'il sait non-seulement les langues vivantes , mais encore les langues mortes de l'Europe , et qu'il a vu la cour de Louis XIV. Atala est une simple chrétienne peu avancée , au contraire , dans la civilisation , et qu'un vœu de sa mère empêche de s'unir à Chactas. Elle finit par le désespoir et le poison ; mais avant de mourir 3 elle expie sa faute par le regret et par l'aveu. Quant au missionnaire qui l'assiste et qui la console à son heure suprême , c'est un prêtre qui parle, sans rougir, de la croix , du sang de son divin Maître , de la chair corrompue ; c'est le prêtre tel qu'il est (2).

L'auteur a donné à son ouvrage des formes antiques; il se compose d'un prologue, d'un récit et d'un épilogue. Les principales parties du récit

(1) Chateaubriand, Mém., t. IV, p. 3.

(2) Préface de la première édition d\4lala*

Ih CHATEAUBRIAND.

prennent une dénomination , comme les Chasseurs, les Laboureurs, le Drame , les Funérailles. Ce que Chateaubriand dit avoir voulu démontrer, ce sont « les dangers de l'ignorance et de l'enthousiasme religieux opposés aux lumières , à la charité et au véritable esprit de l'Evangile ; les combats des passions dans un cœur simple ; enfin, le triomphe du christianisme sur le sentiment le plus fougueux et la crainte la plus terrible , l'amour et la mort (1). » Rien là de précisément neuf. Ce qui l'était, ce qui dut étonner, ce qui étonna, en effet, c'était l'étrangeté de ces peintures et de ce langage. « Atala, tombant au milieu de la littérature de l'Empire, de cette école classique , vieille rajeunie , dont la seule vue inspirait l'ennui, était une sorte de production d'un genre inconnu. On ne savait si l'on devait la classer parmi les monstruosités ou parmi les beautés... Le vieuxsièclelarepoussa,lenouveaul'accueillit(2).» Rien ne manqua à ce gracieux épisode , ni les éloges des hommes d'un haut mérite littéraire , ni les critiques acerbes, ni les traductions en langues étrangères ; les petits théâtres s'en emparèrent, et Chateaubriand vit un jour au boulevard sa sauvagesse coiffée de plumes de coq, qui parlait de Yame de la solitude à un sauvage de son es-

(1) Atala, épilogue.

(2) Mém., t. IV, p. 4-5.

pèce , de manière à faire rougir de confusion le pauvre auteur (1).

Chateaubriand , qui a dit , dans le Génie du Christianisme, que « le roman, ou plutôt le poème de Paul et Virginie est du petit nombre de ces livres qui deviennent antiques en peu d'années (2) , » avait eu l'intention manifeste de marcher sur les traces de Bernardin de Saint-Pierre et de faire une œuvre rivale. Tous deux ont peint une nature étrangère : l'un nous a conduits sous le ciel du tropique, l'autre nous initie aux scènes inconnues et curieuses du Nouveau-Monde; même simplicité de plan, même dessein d'arriver à un but moral ; chez le premier écrivain , dénigrement de la religion , de ses ministres et de son culte ; chez le second , apologie franche et prononcée du catholicisme, de son sacerdoce, de ses mystères et de ses rits ; là , un prêtre qui amène, indirectement, il est vrai, mais d'une manière odieuse, la fatale catastrophe ; ici , un missionnaire dont la vertueuse éloquence remédie au mal qui s'est fait; là, un philosophe déiste; ici, iPiT-«fttholkfue sincère ; dans Saint-Pierre, plus de douceur, de mollesse de contours , de simplicité, de sobriété de détails; dans Chateaubriand, plus de force et d'éclat, plus de vigueur de colo-

(i) Métn., t. IV, p. 4-5.

(î) Génie, 11e part, livre m, chap. 7.

ris; même destinée d'abord pour l'un et l'autre, à peu près également incompris d'une portion de leur public : Buflbn demandant ses chevaux , à une lecture de Paul et Virginie, chez Mme Necker ; le poète Chénier et l'abbé Morellet s' évertuant à prouver qu'Jtala était une invention pitoyable , une monstruosité.

« Quelques personnes , disait Chénier , ont prôné sans mesure le roman chrétien à'Jtala ; elles ont placé ce petit ouvrage au-dessus de Paul et Virginie et de la Chaumière indienne. Assurément , c'était comparer la première esquisse d'un écolier aux meilleurs tableaux d'un grand maître. On ne trouve, dans ces deux productions pleines de charmes , rien qui ressemble aux capucinades de M. Aubry , aux étranges amours de Chactas 3 à une foule d'expressions plus étranges encore et à ces amplifications descriptives d'un sauvage qui a fait sa rhétorique. L'auteur ftAtala , en mettant l'amour aux prises avec la religion , croit avoir conçu une idée neuve et vaincu une extrême difficulté. Pour la nouveauté de l'idée., comment peut-il y croire ? 11 est peu probable qu'il n'ait pas entendu parler de Renaud et d'Armide , de Roger et de Bradamante, ou même de la tragédie de Zaïre. Quant à la difficulté vaincue., c'en est une , sans doute , d'avoir trouvé le moyen d'ennuyer avec de si puis-

sants motifs d'intérêt , et dans un roman de deux cents pages (1). »

Chénier , qui se plaignait de la calomnie , publia, contre Alala et le Génie du Christianisme, une satire où il mettait de plates absurdités dans la bouche de l'auteur, et appelait Geoffroy et La Harpe

Les fils, les compagnons de l'âne littéraire (2).

Dans son Tableau de la Littérature française , il ût une analyse burlesque tfJtala ; tout le secret de cette parodie était celui de Voltaire travestissant le plus grave des livres , l'Ecriture sainte. Avec des membres de phrase méchamment tronqués , disjoints , ou rapprochés , on arrive sans peine à faire descendre dans le ridicule l'œuvre la plus sublime; au surplus, la haine inspira mal Chénier, et le juge savant du beau langage écrivit cette fois avec une vulgarité et une incorrection qu'on ne lui soupçonnait pas (3).

(1) Chénier, Œuvres anc.,l. III, p. 172.

(2) Les nouveaux Saints.

[S) On trouve à peu de distance des unes des autres des phrases comme celles-ci : « Quelques jours s'écoulent à peine, lorsqu'il survient une catastrophe. » Une catastrophe qui survient lorsque des jours s'écoulent! « Le P. Aubry eût tout arrangé, comme il a soin de l'observer lui-même. » Le P. Aubry qui observe lui-même une chose à quelqu'un! Alala était devenue pour Chénier un sujet d'obsession réelle ; on connaît l'épitaphe indécente qu'il fit pour cet épisode.

Sans doute, il y avait dans la critique passionnée de Chénier , dans la froide censure de ce triste abbé Morellet , plus d'une observation juste et raisonnable ; mais l'esprit anti-chrétien leur fermait les yeux sur les beautés neuves et fortes d'une pareille création. Chactas , le sauvage qui a contemplé les splendeurs de Louis XIV, parle un langage trop recherché. Ce n'est pas lui qui observe que i la Providence fait jaillir la vertu du sein des misères de la vie » , que « les grandes passions sont solitaires » ; c'est Chateaubriand, c'est l'écrivain français du XIXe siècle , le prochain auteur et type de René. Nous comprenons que « Chactas eût désiré dire les choses du mystère à celle qu'il aimait déjà comme le soleil ; » mais combien n'était-il pas aisé d'exprimer plus simplement la même pensée ! Ce n'est pas le sauvage Chactas qui dit au père Aubry : « Périsse Dieu , qui contraria la nature ! » c'est un élève des philosophes du XVIIIe siècle qui s'est oublié sur ce mot. On releva des fautes plus graves que l'auteur s'est obstiné cependant à maintenir, dans son édition définitive, celle de 1805. t Cet épisode , disait-il alors , est tel qu'il doit rester ; » décision fâcheuse , assurément. Toujours on sera glacé , en entendant dire par Chactas : « Nous prêtions l'oreille au bruit de la tempête ; tout-à-coup je sentis une larme d'Atala tomber sur mon sein :

Orage du cœur , m'écriai-je , est-ce une goutte de votre pluie? » L'auteur aurait pu, avec une retouche légère , marier plus habilement les couleurs indiennes au génie de notre langue , assortir davantage les expressions de Chactas aux idées et aux sentiments de la situation.

Nous l'avons remarqué, renseignement moral qui résulte de cet ouvrage , porte sur les dangers de l'enthousiasme et le défaut de lumières en matière de religion. Etait-ce bien la peine de faire un livre pour prouver une chose si peu utile et si peu néessaire à dire? Encore, ne fallaitil pas qu'elle fût mise en lumière, qu'elle parlât à l'esprit du lecteur , au lieu d'être nettement exprimée ? C'est le défaut général de ce livre : Chateaubriand ne laisse pas les caractères se dessiner , il les dépeint ; les personnages se révéler par leur apparition sur la scène, il les décrit. Chactas en sait beaucoup trop sur h christianisme pour un homme qui tarde tant à embrasser une religion dont il dit des merveilles ; d'où vient qu'il n'est pas encore chrétien , cinquante ans après son aventure ? On se demande ce qu'a fait l'héroïne de ce roman pour mériter la gloire extraordinaire que lui promet le père Aubry, quoique le repentir ait auprès de Dieu une efficacité toute-puissante. Mais si Chactas a trop de savoir,

80 CHATEAUERIAND.

Atala , d'un autre côté, est d'une trop profonde ignorance sur la doctrine chrétienne.

On accumulerait les critiques sur cette-oeuvre gracieuse, qu'on ne saurait ensuite se défendre contre l'enchantement qui a fasciné le public , depuis un demi-siècle. Il y a dans l'auteur une telle magie de style, qu'il fait passer, en quelque sorte , par-dessus tous ces défauts signalés et incontestables; dans le roman, une telle nouveauté de peinture et de langage qu'on se laisse doucement aller jusqu'au bout. L'auteur prodigue les descriptions, parce qu'il y excelle ; mais il sait, quand il veut , obtenir de grands effets par des moyens simples, et avec ce style séduisant qui embellit et anime tout.

t Un critique de la Décade, peu favorable aux idées religieuses que Chateaubriand voulait faire prévaloir, disait du tableau de la messe au désert : a Cela est beau, très-beau, dans quelque croyance qu'on soit, et cela restera beau, quelque changement qui s'opère dans les opinions et dans les mœurs. »

Un autre critique (1) estimait surtout dans l'auteur, disait-il avec raison, ce goût des idées

(1) Clément de Dijon. M. Vinet, dans son 1er volume des Etudes sur la Littérat. fr.} a fait valoir encore les mêmes beautés.

SA VIE ET SES ÉCRITS. Si

sensibles et des idées revêtues d'images; il reconnaissait là le goût par excellence de l'antiquité, habile à peindre les plus petites circonstances, par des couleurs attachantes. Et il donnait en preuve ce tableau pittoresque :

t Cependant, on m'avait étendu sur le dos. Des cordes partant de mon cou, de mes pieds, de mes braSj allaient s'attacher à des piquets enfoncés en terre. Des guerriers étaient couches sur ces cordes, et je ne pouvais faire un mouvement sans qu'ils en fussent avertis. La nuit Pavanée : les chants et les danses cessent par degrés, les feux ne jettent plus que des lueurs rougeàtres, devant lesquelles on voit encore passer les ombres de quelques sauvages ; tout s'endort ; à mesure que le bruit des hommes s'affaiblit, celui du désert augmente, et au tumulte des voix succèdent les plaintes du vent dans la forêt. C'était l'heure où une jeune Indienne qui vient d'être mère se réveille en sursaut au milieu de la nuit, car elle a cru entendre les cris de son premier né, qui lui demande la douce nourriture Les yeux attachés au ciel, où le croissant de la lune errait dans les nuages, je réfléchissais sur ma destinée. »

Le même goût respire encore dans le petit apologue d'un génie oriental, dont l'auteur a em-

belli le poétique chant d'Atala sur la patrie absente :

« Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger, et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères !

» Si le geai bleu du Meschacébé disait à la nonpareille des Florides : Pourquoi vous plaignez-vous si tristement? n'avez-vous pas là de belles eaux et de beaux ombrages, et toutes sortes de pâtures comme dans vos forêts? — Oui., répondrait la nonpareille fugitive; mais mon nid est dans le jasmin; qui me l'apportera? et le soleil de ma savane, l'avez- vous?

» Heureux ceux qui n'ont point vu , etc.

» Après les heures d'une marche pénible, le voyageur s'assied tristement. 11 contemple autour de lui les toits des hommes; le voyageur n'a pas un lieu où reposer sa tète. Le voyageur frappe à la cabane, il met son arc derrière la porte, il demande l'hospitalité ; le maître fait un geste de la main ; le voyageur reprend son arc, et retourne au désert.

» Heureux ceux qui n'ont point vu, etc.

» Merveilleuses histoires racontées autour du foyer, tendres épanchements du cœur, longues habitudes d'aimer si nécessaires à la vie, vous avez rempli les journées de ceux qui n'ont point

quitté leur pays natal ! Leurs tombeaux sont dans leur patrie, avec le soleil couchant, les pleurs de leurs amis et les charmes de la religion.

» Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger, et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères! »

Les hommes qui avaient en leur esprit un instinct novateur, prirent parti pour ces merveilles d'imagination et de style. Ducis admirait sincèrejnent le magique pinceau qui peignit Atala.

M",rde Staël , qui bientôt à Monfontaine , chez Joseph Bonaparte , devait se faire la protectrice de Chateaubriand , et charmer les soirées par la lecture d'Jtala et de liené (1) , écrivait alors : « J'ai vu beaucoup l'auteur d' Atala ; c'est certainement un homme d'un talent distingué. Je le crois encore plus sombre que sensible (2). » Ce mot d'éloge ainsi jeté dans une lettre familière , témoignait une préoccupation tout aimable ; et peut-être, dès l'abord , était-ce pénétrer au vil dans cette nature particulière d'écrivain , que de le juger « plus sombre que sensible. » N'est-ce pas là surtout ce qu'est resté Chateaubriand dans ses livres, et un peu nussi dans sa vie?

I Ueneral, Napoléon et Marie- Louise, t. 1, p. fil. (2) Lettre à Fauriel (1802), dans Sainte-Neuve, Vortraiti coutempor., t. II. p. 5ft0.

Si CHATEAUBRIAND.

'Atala était destinée à prendre place dans le Génie du Christianisme , et y revint , en effet. L'auteur y introduisit un autre épisode , destiné , comme le premier, à concourir au développement de la pensée fondamentale du livre , et à montrer com- £. men t le christianisme a m odifié les passions mômes des peuples modernes. « C'est, dit-il, la vie de ce jeune RejiéjijTujXhactas a raconté son histoire. Ce n'est, pour ainsi dire, qu'une pensée ; c'est la peinture du vague des passions , sans aucun mé-

lange d'aventures , hors un malheur envoyé pour punir René et pour effrayer les hommes qui , livrés à d'inutiles rêveries, se dérobent aux charges de la société ; cet épisode sert encore à prouver la nécessité des abris du cloître "pour certaines calamités de la vie auxquelles il ne resterait que le désespoir et la mort, si elles étaient privées dos retraites de la religion (1). ■ /

René , arrivé d'Europe chez les Xalcliez , s'est marié pour se conformer aux mœurs des sauvages; mais il est consumé d'une secrète tristesse, et mène une vie errante. Chactas , son père adoptif , et le père Souël , missionnaire à la Nouvelle- France , obtiennent enfin de savoir de lui l'histoire de ce cœur sombre et inquiet. Il leur révèle

(1) Génie du Christian., II* part., livre m, cbap. 9.

que , lassé de tout , il allait se donner la mort , lorsque sa sœurAmélievintun moment l'arracher au deuil profond qui le travaillait , et que toutà-coup elle s'échappa pour courir se consacrer à Dieu dans un cloître. René voulut l'en détourner; elle lui apprit alors , dans une lettre d'adieu , quelque chose seulement d'une blessure intérieure qu'il fallait qu'elle cachât au monde ; et René , restant ainsi seul , s'exila de la vieille Europe où il étouffait ; son mal l'a suivi au-delà des mers , et ses deux sages amis , Chactas et le père Souël, essaient de le rendre à la vie ordinaire , de lui faire chercher, comme sa sœur Amélie , la paix et le pardon de ses fautes dans le sein de Dieu. « On n'est point un homme supérieur , parce . qu'on aperçoit le monde sous un jour odieux ; on ne hait les hommes et la vie que faute de voir assez loin

» La solitude est mauvaise à celui qui ne vit pas avec Dieu.... Il n'y a de bonheur que dans les voies communes. »

Tel est le remède qnp Tnntpnr assigna à cHtp Tnaïadiede l'amequilasihabilemente peinte, dans te court épisode. Cette maladie est-elle quelque chose d'inconnu aux siècles passés, quelque chose de spécial aux hommes qiii arrivent dans les temps de secousses politiques et de ruines? On l'a dit , et beaucoup l'ont cru ainsi ; pourtant , que voyez-vous? Au milieu de la tranquille et molle

existence du XVIIIe siècle , voilà Gœthe qui écrit son Werther (1774), le type à peu près de ces ouvrages destinés à retracer des existences solitaires et tourmentées ; n'est-ce pas un démenti aux théories que l'on pourrait asseoir sur l'exemple de René , d'Oberman, d'Iacopo Ortis, de Childe-Harold? En remontant très-haut dans les siècles, il est sûr qu'on rencontrerait de ces existences ravagées par la fougue et la rêverie intempérée du cœur ; de ces âmes qui luttent contre les obstacles du dehors , et s'y brisent , en faisant éclater leurs gémissements ; il y en a des exemples dans l'histoire du christianisme , et les Confessions de saint Augustin sont assurément l'écho de douleurs indicibles. Mais il est incontestable^ d'ailleurs que tant d'hommes jeunes encore qui sont jetés hors de leur voie parles révolutions, qui ne savent plus à quoi se prendre au milieu'de la tempête , doivent ressentir vivement ces terribles contre-coups et répandre leurs plaintes dans le cœur de leurs frères en souffrance, quand le ciel leur aura donné le génie pour le faire.

11 n'en est pas moins vrai cfire les conceptions littéraires qui résultent delà, sont funestes à la société, et amènent de lamentables conséquences. Que'Goethe ait écrit Werther avec son cœur, sa vie et ses amours contrariées , que Chateaubriand ait retracé dans René le caractère vague et

sombre de son esprit, une passion étrange sortie des routes naturelles ; que lord Byron ait versé dans Cliilde-Harold la vitalité du poison (vitalityof poison) qui le dévorait ; que Foscolo, dans sa patrie dominée par l'étranger, mêle le désespoir d'Ortis à ses amours déçues : on pourra voir, dans ces éclatants phénomènes , l'irrésistible effet des passions ardentes qui se font jour , se repaissant d'elles-mêmes et de leur orgueil ; mais doit-on chercher dans ces peintures un antidote au mal ? faut-il en espérer un efficace remède? certes,, on se méprendrait singulièrement.

Chateaubriand s'abusait donc , s'il pensait que son René put contribuer à guérir quelque part le vague des passions , et ces fastueuses et stériles rêveries qu'il a retracées avec un art prodigieux.

"TTest vrai que ce qui fait la faute de René, fait aussi son châtiment, qu'il rentre dans la vie ac- Y f coutumée par la punition qui vient atteindre ses désordres d'imagination , mais qu'importe ? les imitateurs ne se feront pas scrupule de suivre ,~ëT ont déjà suivi une autre route ; l'auteur lui-même a eu le temps de s^en apercevoir , et de le dire oc une méprisante ironie. < Une famille de

. Renés poètes et de Renés^ prosateurs a pullulé ; on n'a plus entendu que des phrases lamentables et décousues ; il n'a plus été question que de vents et d'orages , que de mots inconnus livrés

aux nuages et à la nuit. Il n'y a pas de grimaud sortant du collège qui n'ait rêvé être le plus malheureux des hommes; de bambin qui, à seize ans, n'ait épuisé la vie, qui ne se soit cru tourmenté par son génie ; qui, dans l'abîme de ses pensées , ne se soit livré au vague de ses passions ; qui n'ait frappé son front pâle et échevelé, et n'ait étonné les hommes stupéfaits d'un malheur dont il ne savait pas le nom , ni eux non plus (1). »

René , petit drame intérieur et tout personnel , n'avait pas de modèle dans nn\rp langnp ; et si Alala présente plus de variété, plus de mouvement, le second épisode, en revanche , l'emporte sur le premier par la perfection continue et achevée du style.

« Nous sommes persuadé , a dit l'auteur , que les grands écrivains ont mis leur histoire dans leurs ouvrages ; on ne peint bien que son propre cœur, et la meilleure partie du génie se compose de souvenirs (2). «VÇIest aussi son histoire qu'il a mise dans l'épisode de René avec les modifications, les réticences , les atténuations, les ajustements inévitables en des cas pareils. Mais puisqu'il venait rétablir l'ordre dans les idées , on ne comprend guère qu'il se flattât d'y arriver , en retraçant la profondeur et l'amertume de la nn-

(1) Mém. d'Outre-Tombe, t. IV, p. 50.

(2) 'Génie, IIe part., livre i, chap. 3.

ladiedu siècld; aussi Alala et René ont-ils fini par être sagement exilés du Génie du Christianisme . où quelques graves amis de l'auteur ne les avaient vus qu'à regret, dès le principe , disant en leur intimité « qu'il avait mis le poison dans l'hostie. » Nous ne voulons pas séparer de ces deux petits chefs-d'œuvre un troisième épisode , où Chateaubriand ne manifeste pas moins la fécondité et la grâce ravissante de son imagination et de son coloris. Les Aventures du dernier Abcncérage, publiées sous la Restauration seulement, avaient été écrites sous l'Empire; mais elles ne lussent pas sorties intactes de la main des censeurs. Chateaubriand explique lui-même quels motifs empêchèrent cet ouvrage de paraître. « La résistance des Espagnols à Bonaparte , d'un peuple désarmé à ce conquérant qui avait vaincu les meilleurs soldats de l'Europe , excitait alors l'enthousiasme de tous les cœurs susceptibles d'être touchés par les grands dévouements et les nobles sacrifices. Les ruines de Saragosse fumaient encore , et la censure n'aurait pas permis des éloges où elle eût découvert avec raison un intérêt caché pour les victimes ; la peinture des vieilles mœurs de l'Europe, les souvenirs de la gloire d'un autre temps et ceux de la cour d'un de nos plus brillants monarques n'auraient pas été plus agréables à la censure qui, d'ailleurs , commençait à se repentir de m'avoir

tant de fois laissé parler de l'ancienne monarchie et de la religion de nos pères; les morts que j'évoquais sans cesse , faisaient trop peur aux vivants. » Il y a, en effet , dans le Dernier Abencérage un beau portrait du caractère espagnol , et tel qu'il ne pouvait plaire ni à l'empereur , ni à ses obséquieux courtisans.

L'idée de cette gracieuse nouvelle fut prise par l'auteur en Espagne, lorsque, à son retour d'Orient , il parcourut des yeux la riche vallée de Grenade , les rives du Douro ; qu'il erra sous les portiques déserts de l'Alhambra, dans les jardins enchantés du Généralif, et qu'il se représenta les cuisants regrets du vieux Boabdil , le dernier roi de Grenade , obligé de fuir pour jamais loin de ces merveilles enchanteresses.

Aben-llamet , descendant de l'illustre famille des Abencérages , est ramené dans la patrie de ses pères par le regret et la vengeance ; mais un jour il voit et il aimeBlanca, fille du duc de Santa-Fé, et le voilà qui oublie les sentiments avec lesquels il était venu à Grenade. Blanca, de son côté , s'est éprise d'Aben-Hamet , mais sans lui révéler sa naissance ; TAbencérage est forcé de retourner en Afrique , pour trois ans , et, pendant cet intervalle, don Carlos, frère de Blanca, médite de l'unir à Lautrec, chevalier français, fait prisonnier à Pavie ; de là un duel entre Aben et Carlos; celui-

ci est vaincu, et doit la vie à la générosité de son adversaire. Aben est sur le point d'épouser Blanca, lorsque, dans une réunion où les trois guerriers font entendre, chacun à leur tour, une romance nationale , l'Abencérage reconnaît à celle de Carlos, célébrant les exploits du Gid, qu'il est aussi bien que Blanca , le petit-fils du guerrier qui tua l'aïeul d'Aben-Hamet , à la prise de Grenade , et fut enrichi des dépouilles de sa famille. Courroucé et hors de lui-même , il se fait reconnaître pour le dernier des Abencérages , et déclare qu'il est venu venger son aïeul. Don Carlos lui dit qu'il acceptera le combat , mais qu'il reste une issue au descendant de Boabdil : de se faire chrétien et d'épouser Blanca. Un instant , l'Abencérage paraît céder; mais la voix du sang, l'honneur de sa famille le retient ; comment se résoudre à mêler le sang des persécuteurs au sang des persécutés?» Que Blanca prononce, » dit-il. « Retourne au désert » lui crie la petite-fille du Cid , et elle défaille. Aben disparaît , tandis que Blanca reste avec son inconsolable douleur.

L'époque est habilement choisie pour cet épisode. Quoi de plus brillant dans l'histoire d'Espagne que la lutte entre les deux peuples , entre les deux religions ? 11 y a là un contraste qui plaît et intéresse puissamment ; il y a place en outre pour le jeu de la passion, lorsqu'il s'agit de sa-

voir si une descendante des héros espagnols épousera un Maure , si une chrétienne deviendra la femme d'un Mahométan.

M. de Chateaubriand est plus sobre de détails, dans ce charmant opuscule, que dans Atala et dans René ; les touches sont moins ardentes , les contours plus voilés ; et le style , où l'auteur déploie tant de souplesse et d'harmonie, est élevé sans effort, simple avec noblesse, varié et prenant tous les tons ; l'auteur n'a rien écrit de plus suave, de plus pur de forme, de plus épanoui'. C'est là qu'il a mis dans la bouche de Lautrec ce chant si plein de mélancolie et de tristesse , où gémit en notes émouvantes le Français exilé de sa patrie. Chateaubriand entendit , un soir, dans les profondeurs des montagnes de l'Auvergne , un air plaintif que chantait un pâtre solitaire, et ce fut ce qui lui inspira ces paroles d'une simplicité touchante , devenues à bon droit si populaires :

Combien j'ai douce souvenance

Du joli lieu de ma naissance,

Ma sœur, qu'ils étaient beaux ces jours

De France !

0 mon pays, sois mes amours

Toujours.

Te souvient-il que notre mère, Au foyer de notre chaumière,

Nous pressait sur son cœur joyeux,

Ma chère ?

El nous baisions ses blancs cheveux

Tous deux.

Ha sœur, te souvient-il encore Du château que baignait la Dore, Et de cette tant vieille tour

Du Maure, Où l'airain sonnait le retour

Du jour?

Te souvient-il du lac tranquille.

Qu'effleurait l'hirondelle agile.

Du vent qui courbait le roseau

Mobile, Et du soleil couchant sur l'eau

Si beau?

Oh ! qui me rendra mon Hélène, Et ma montagne, et le grand chêne ?

Leur souvenu fait tous les jours

Ma peine :

Mon pays sera mes amours

Toujours.

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