‹ Chateaubriand (volume 2)Chapitre 2 sur 4 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Les deux parties qui composent ce petit livret n'ont entre elles, — il faut tout de suite en prévenir le lecteur, — aucune espèce de rapport. On a voulu tout simplement attirer son attention sur deux aspects assez peu connus, mais fort différents de l'œuvre du grand écrivain.

Il est assez probable que les pages intitulées Pensées, Réflexions et Maximes seront une révélation pour bien des gens, — même pour ceux qui connaissent très suffisamment leur Chateaubriand. De cela il y a de fort bonnes raisons. Ces pages sont assez courtes ; elles n'ont jamais été publiées, que je sache, séparément ; elles ont paru, pour la première fois, très tardivement, entre 182G et 1831, quand l'auteur donna chez le libraire Ladvocat, la première édition de ses Œaores complètes. Reléguées par lui, parmi d'autres fragments, comme s'il n'y attachait aucune importance, ou qu'il en eût môme un peu honte, dans l'un des derniers volumes de la collection, elles semblent n'avoir jamais bien frappé personne, et je ne me rappelle, pour ma part, aucun critique qui les ait signalées. Je suis tout prêt à reconnaître qu'il y a, dans l'œuvre de Chateaubriand, des parties plus importantes et de plus haute portée.

Et cependant, ces Pensées, — dont l'origine exacte nous échappe (1), — sont pour la plupart fort remarquables ; et il est évident, pour qui sait lire, qu'il n'eût

(1) Chateaubriand nous dit simplement qu'elles sont « extraites do nombreux manuscrits qu'il a brûlés. »

tenu qu'à Chateaubriand d'en gi-ossir considérablement le nombre, et de se faire une juste place, à côté, et probablement au-dessus de son ami Joubert, parmi les Moralistes français.

Au reste, cela n'a rien qui puisse nous surprendre. Chateaubriand, nous le savons de longue date, est l'un de nos plus grands moralistes. Moraliste, il l'est, pourrait-on dire, dans toutes les acceptions, même les plus rares du mot. 11 l'est d'abord, pour avoir exprimé si éloquemment certains états de l'âme, — le mal de René, par exemple, — qu'il les a en quelque sorte créés, et comme inoculés à plusieurs générations d'écrivains ou de lecteurs. Il l'est aussi pour les analyses ingénieuses ou subtiles de sentiments et de caractères où il se complaît volontiers et qui nous ont valu, dans les Mémoires d'outre-iombe, et ailleurs, tant de curieux et vivants portraits, et, dans le Génie du Christianisme^ des aperçus si féconds de critique ou d'histoire littéraire. Et il l'est enfin pour les vues générales qui parsèment tous ses écrits, pour tant de réflexions sur le train du monde et sur la vie, sur la nature et sur l'âme humaine où, à chaque instant, il condense les résultats de son expérience. Ces vues générales, quand elles atteignent un certain degré de vérité et de profondeur, sont peut-être ce qui caractérise et distingue le mieux les grands écrivains. Jamais les écrivains médiocres ne dépassent l'expérience locale et particulière ; jamais leur horizon ne s'élève jusqu'à ces hauteurs d'où l'on jette un regard d'ensemble sur la vie et sur l'homme, — et d'où on les juge. Chateaubriand, lui, n'a aucun effort à faire pour voir les choses et pour les rendre « sous l'aspect de l'éternité ». Quel que soit le sujet qu'il traite, la réalité prochaine qu'il décrit lui suggère perpétuellement des observations qui la débordent de toutes parts. Et comme il sait formuler ses i-éflexions d'une manière vive, frappante et lapidaire, qui se grave aisément dans la mémoire, rien ne serait plus facile que d'extraire de son tpuvi-e tout un volume de « pensées » ou « maximes « qui suffirait à fonder la réputation d'un La Rochefoucaula ou d'un La Bruyère, d'un Vauvenargues ou d'un Rivarol.

J'ouvre au hasard Atala :

Il y a des justes dont la consfience est si tranquille, qu'on ne peut approcher d'eux sans participer à la paix qui s'exhale, pour ainsi dire, de leur cœur et de leurs discours.

Je feuillette René :

Les sons que rendent les passions dans le vide d'un cœur solitaire ressemblent au murmure nue les vents et les eaux font entendre dans le silence d'un clésert : on en jouit, mais on ne peut les peindre.

Le chant naturel de l'homme est triste, lors même qu'il exprime le lionheur. Notre cœur est un instrument incomplet, une lyre où il manque des cordes, et où nous sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs.

Je prends le Génie du Christianisme :

Dieu ne défend pas les routes fleuries, quand elles servent à revenir à lui. et ce n'est pas toujours par les sentiers rudes et sublimes de la montagne (jue la brebis égarée retourne au bercail.

Toutes nos passions i(;i-bas se peuvent aisément rassasier : l'amour, l'ambition, la colcre ont une plénitude assurée de jouissance ; le besoin de félicité est le seul qui manque de satisfaction comme d'objet ; car on ne sait ce que c'est que cette vague félicité (ju'on désire...

Ouvrons maintenant Vltinéraire :

Après tout, ne dédaignons pas trop la gloire ; rien n'est plus beau qu'elle, si ce n'est la vertu. Le comble du bonheur serait de réunir l'une à l'autre dans cette vie ; et c'était l'unique prière que les Spartiates adressaient aux dieux : « Ut pulchra ooni$ adderent. »

Et finissons par les Mémoires d'outre-tombe :

Un courtisan réduit à se nourrir de vérités est bien près de mourir de faim.

C'est une mère charmante que la terre ; nous sortons de son sein ; dans l'enfance, elle nous tient à ses mamelles gonflées de lait et de miel ; dans la jeunesse et l'âge mûr, elle nous prodigue ses eaux fraîches, ses moissons et ses fruits ; elle nous offre en tous lieu.x. l'ombre, le bain, la table et le lit ; à notre mort, elle nous rouvre ses entrailles, jette sur notre dépouille une couverture d'herbes et de fleurs, tandis qu'elle nous transforme secrètement dans sa propre substance, pour nous reproduire sous quelque forme gracieuse.

On le voit, il y a dans les œuvres de Chateaubriand nombre de pensées toutes faites, et il est tout naturel que le grand écrivain ait songé un jour à extraire de ses

manuscrits un choix de « pensées, réflexions et maximes », et à les livrer au public.

Elles ne sont pas indignes, comme on le verra, en parcourant ce recueil, de sa haute renommée et de son génie d'écrivain. — Il a, pour exprimer une idée délicate et touchante, des formules dont l'ingénieuse sobriété évoque en quelques mots toute la poésie de l'amitié :

Votre ami vient de partir, vous vous croyez fort contre l'absence : allez visiter la demeure de votre ami ; elle vous apprendra ce que vous avez perdu et ce qui vous manque.

Il a des pensées dont la fine justesse se couronne d'une vive et piquante image :

Il faut avoir le cœur placé haut pour verser certaines larmes. La source des grands fleuves se trouve sur le sommet des monts qui avoisinent le ciel.

Caresser la vertu sans être capable de l'aimer, c'est presser les deux belles mains d'une jeune femme dans les mains ridées de la vieillesse.

Il en a, d'un christianisme un peu douteux peut-être, mais où l'intransigeante fierté du gentilhomme, son culte de l'honneur s'affirment avec une vivacité bien spirituelle :

Si l'on vous donne un soufflet, rendez-en quatre, n'importe la joue.

Il en a d'autres où s'exhale toute l'amertume ironique et volontiers méprisante de l'observateur qui a pratiqué les hommes, et qui connaît la vie, — même politique :

Les mendiants vivent de leurs plaies : il y a des hommes qui profitent de tout, même du mépris.

Et il en a enfin où, comme chez Pascal, le pessimisme de l'observation n'est qu'une forme du christianisme :

Un charme est au fond des souffrances, comme une douleur au fond des plaisirs : la nature de l'homme est la misère.

Les peines sont dans l'ordre des destinées : ceux ([ui, cherchant a les oublier, s'occupent de l'avenir, ne songent pas qu'ils ne verront pas cet avenir. Chacun en mourant remet le poids de la vie à un autre ; à chaque sépulture, il y a un homme qui reçoit le fardeau de la main de l'homme (jui se va reposer : le nouveau messager porte à son tour ce fardeau jusqu'à la tombe prochaine.

Ces derniers mots ne sont pas seulement d'un moraliste : ils sont d'un poète. Et de fait, je ne pense pas que la poésie gnomique ait beaucoup de « vers dorés » qui soient supérieurs à ces simples lignes de prose.

Le livre des Martyrs que nous joignons aux Pensées, Réflexions et Maximes, indépendamment de sa valeur proprement littéraire, olTre un certain intérêt pour l'étude de l'apologétique de Chateaubriand. Les trois harangues qui le composent résument les principaux arguments que 1 on pouvait faire valoir, à l'époque de Dioclétien, pour et contre le paganisme, l'incrédulité philosophique et le christianisme. Et comme ces arguments, sous la plume de Chateaubriand, deviennent assez souvent, et quelquefois même avec excès, des « raisons actuelles », et même contemporaines de croire ou de ne pas croire, il suit de là que le discours d'Eudore en particulier représente assez exactement l'état de la pensée religieuse au grand écrivain.

Cela est plus visible encore dans le texte que nous publions. Par une heureuse fortune, deux livres presque entiers du poème, sur vingt-quatre, nous ont été conservés en manuscrit (1) : le livre XVI, — celui-ci estcomplet, et de l'écriture d'un secrétaire : — c'est celui qui contient les trois harangues de Symmaque, d'Hiéroclès et d'Eudore en présence de Dioclétien et de Galérius ; et le livre XIX, — il y manque les cinq ou six premières pages, — dont les trois quarts sont de la main de Chateaubriand, lequel a d'ailleurs fait des corrections sur toutes les parties non autographes : c'est celui qui nous raconte le baptême de Cymodocée, son départ pour la Grèce, et, à la suite d'une violente tempête, son arrivée en Italie. A différents signes, — le nom des ouvriers typographes y figure encore, — on peut reconnaître que ces fragments appar-

(\) Ces fragments nous ont été confiés par Mme la comtesse de R*", à laquelle nous sommes heureux d'exprimer ici notre respectueuse gratitude. Ces reliques du manuscrit des Martt/rs, (|ue nous avons étudiées dans la Reoue des Deux Mondes du i" mars 1907, et dont nous avons publié le texte criti(iue dans la Reoue d'Iùstoire littéraire de la France, de juin et septembre l'J07, ont été acquises récemment par la Bibliothèque Nationale. C'est — malheureusement — tout ce qui resta du manuscrit définitif des Martyrs, dont Chateaubriand avait fait don à son vieil ami, M. Berlin aîné, l'un des deux directeurs du Journal des Débats.

tenaient au manuscrit même qui fut envoyé à l'impression, et donc, et en un certain sens, au manuscrit définitif du poème. Je dis : en un certain sens ; car, sans parler même des nombreuses corrections et ratures dont ces deux livres, surtout le second, portent la trace, ils présentent, si on les compare au texte imprimé, de si nombreuses et de si importantes variantes, que l'on peut conclure que Chateaubriand a dû revoir et corriger de fort près plusieurs séries d'épreuves. Il était de ces écrivains pour lesquels le mot « définitif » n'offre guère de signification.

C'est surtout dans le livre XVI, et plus particulièrement encore dans le discours d'Eudore, qu'abondent les remaniements, les retouches et les suppressions. Le discours d'Eudore est abrégé de près de moitié. A. vrai dire, les pages supprimées dans le texte imprimé ne sont pas toutes, et malheureusement, inédites. Tout un développement assez long du manuscrit sur le peuple juif est rapporté purement et simplement de l'Itinéraire de Paris à Jérusalem (1), avec quelques modifications et variantes, bien entendu. Quelques-unes de ces variantes, nécessitées par les besoins de la « couleur locale, » sont assez amusantes à relever : le « cimeterre » est devenu une vulgaire « épée ^> ; le « gouverneur turc » s'est transformé en un « proconsul romain ». On voit par là que Chateaubriand ne se donnait pas beaucoup de peine pour « transposer ■ du mode narratif au mode épique ses impressions de voyageur.

Un autre développement, beaucoup plus long encore, et qui n'a point passé non plus du manuscrit dans le texte imprimé, est tout simplement le chapitre, à peine retouché çà et là, du livre III de la quatrième partie du Génie du Christianisme, intitulé : De Jésus-Christ et de sa cie. Et il est assez curieux de voir qu'il s'adapte fort bien au discours d'Eudore, comme si, en 1 écrivant pour le Génie, Chateaubriand songeait déjà aux Martyrs, et au parti qu'il pourrait un jour tirer de ces pages. La vérité est que le ton, volontiers oratoire ou même lyrique, de certains fragments du Génie, se prétait assez aisément à des « utilisations >• de ce genre.

Enfin, deux autres fragments de ce même discours sont

(1) Oa trouvera ce développement dans l'Itinéraire, édition originale, t. 111. p. 45-18.

vraiment inédits, ou du moins, — car il faut toujours prendre ses précautions en pareille matière, — je les crois tels, ne les ayant retrouvés dans aucun des ouvrages de Chateaubriand. Ils sont assez longs et assez intéressants pour être tirés de l'oubli.

Le premier sert comme d'introduction ou de prélude au long extrait du Génie du Christianisme ({UQ Chateaubriand a inséré dans le discours d'Eudore :

C'est (.lonc la condition peu élevée de Jésus-Christ et de ses disciples (jui attire au Sauveur ilu monde les mépris d'Hiéroclès T C'est en cela même que consiste la merveille et je le montrerai tout à l'heure. Notre accusateur ne peut nier les vertus du Fils de l'Homme, mais il ajoute ijue Socrate avait prêché la même morale. Non, Hiéroclès, la morale de So(;rate ne fut jamais aussi tendre, aussi sublime que celle de mon divin Maître ; vous le verrez bientôt. Par quelle dérision impie vient-on o[)poser les miracles d'un Apollonius aux miracles de Jésus-Christ ? .\h ! si j'avais la foi et la vertu des premiers chrétiens (jui avaient vu le Rédempteur, et qui semblaient avoir retenu quelques rayons de sa gloire, je ferais sortir du tombeau le lépreux, le boiteu.x et l'aveugle ! Prince, ils paraîtraient devant votre trône et vous diraient mieux (pie moi ([uel fut le Dieu qui les guérit?

Toutefois, j'essayerai de vous le faire connaître...

Le second fragment, le plus important, est une sorte d'abrégé de « l'histoire du peuple d'Israël ». La célèbre formule de Renan sur le désert essentiellement monothéiste s'y trouve déjà, sinon en propres termes, tout au moins comme pressentiment très net, plus net même, ce me semt)le, que dans le texte imprimé (1). Voici cette page, dont cinq ou six lignes à peine ont nasse dans la rédaction définitive : nous soulignons d'ailleurs au passage ces lambeaux de phrases conservés :

— Princes, je commence par les Hébreux. Ces Juifs que l'on vous a peints comme des esclaves égyptiens révoltés

(1} Renan, qui a si souvent médit de Chateaubriand, l'avait beaucoup lu et pratiqué, et il s'en est .souvenu jusque dans la fameuse Prière nur L'Acropole : « Je suis né, déesse aux yeux bleus, de parents barlinres, cliez les Cimmériens buns et vertueux qui habitent au boni d'une mer sombre, /itjrwsee de roc'/ier.*, toujours Ijal'ueyiAT les orages. n — Cf. ces lif,'nes du récit d'Eudore, dans \es Mart'ira {\[\. IX, éofition originale, t. 1, p. 298) : « L'Armorique... région soiitjiire, triste, orageuse, envelo|)pée de brouillarii, retentissante du Ijruit des vents et dont les côtes, hérissées de rochers, sont battues d'un Océan sauvage. » Et, d:ins la Vie de Jéaut, il s'est aussi plus d'une t'ois inspire de \'J/inéraire.

contre leurs maîtres n'ont point une pareille origine. Ils eurent

f)our ancêtres de vénérables mortels qui portaient dans l'Orient e nom de Patriarches, et qui vivaient sous des tentes au milieu des troupeaux. Ces Patriarches étaient les dépositaires des plus vieilles traditions des peuples ; ils étaient comme la branche ainée du genre humain. Par une suite d'aïeux, dont les noms étaient connus, ils remontaient jusqu'au premier homme. Ce premier homme désobéit à Dieu, pét-ha et mourut. Sa postérité fut souillée de son crime. Il lui fallait un Rédempteur (jui la rendit à ses lins primitives ; ce Rédempteur est venu de nos jours, c'est Jésus-Christ.

En prononçant ce grand nom, l'orateur s'interrompit, tous les chrétiens du Sénat s'inclinèrent, et la statue de Jupiter trembla sur son autel. Eudore reprit aussitôt :

— Une aventure touchante fit descendre en Egypte Jacob, chef des Patriarches, et tige de la nation des Hébreux. Les Hébreux furent opprimés. Moïse les délivra ; Dieu rompit le bras de Pharaon et précipita dans la Mer-Rouge le cheval et le cavalier. L'Eternel nourrit son peuple au désert, et Moïse conduisit les Israélites à la vue de la Terre promise.

Cette Terre promise, objet des railleries d'Hiéroclès, cette petite vallée de pierres aurait dû paraître toutefois quelque chose d'assez grand aux yeu.x mêmes de la philosophie.

Le royaume des Hébreux était placé entre les deux empires de l'Egypte et de la Syrie. Si la capitale des Juifs eût été bâtie dans les plaines de la Palestine ou de la Galilée, elle fût tombée sans résistance au jiouvoir des Mèdes ou des Egyptiens. Jérusalem au contraire, retirée au milieu des montagnes, opposait ses roches comme des remparts à l'esclavage. Les Romains savent ce qu'il leur a coûté pour renverser cette cité malheureuse.

Outre cette grande raison politiqtie de l'établissement de Jérusalem au centre d'un pays stérile, il s'en i)résentait une autre à des hommes d'un génie un peu plus profond que l'accusateur des chrétiens. Les Juifs vivant dans la plaine non loin des ports de la mer. se seraient tournés vers le commerce où les entraîne naturellement leur génie. Or le commerce ronge et dissout bientôt le caractère des nations. Le législateur coulait faire des Hébreux un peuple qui pût résister' au temps, conserver le culte du vrai Dieu, au milieu de l'idolâtrie unicerselle, et trouver dans ses institutions une force au'il n'avait pas par- lui-même. Il renferma donc les Hébreux dans la montagne.

Séparés du reste du monde, ceux-ci prirent insensiblement la haine des coutumes étrangères, et cet amour de leurs propres usages qui les mirent à l'abri des innovations. Leurs lois et leur religion furent conformes à cet état d'isolement. Tout chez les seuls adorateurs d'un Dieu unique tendit à l'unité. Ils n'eurent qu'un temple, qu'un sacrifice, qu'un livrée : le livre contenait leurs destinées. De temps en temps, des l*ruphètes

élevaient la voix au milieu de ce grand peuple solitaire et lui annonçaient un Messie, des récompenses et plus souvent des malheurs. Les lieux mêmes où les enl'ants de Jacob se conservaient pour l'avenir nourrissaient en eux ces passions exaltées sans lesquelles les hommes sont incapables de grandes actions. Sous leurs pieds une poussière brûlante, sur leur tête un ciel d'airain, autour d'eux des rochers nus, des campagnes de sel. des lacs coulant du bitume ; non loin d'eux, dans les cavernes d'Habron, les tombeaux de leurs pères. C'étaient là les seuls objets offerts aux regards comme aux méditations d'Israël. [Etaient-ils menacés de servitude ? Ils pouvaient redescendre de la montagne, retrouver leur camp dans le désert, et revoir le terrible Sina où la loi leur fut donnée au bruit de la foudre (1).]

Moïse est-il ainsi parvenu au but qu'il s'était proposé ? à créer une espèce de peuple éternel dont aucune révolution de la terre ne pût altérer les mœurs ? Princes, jugez-en vousmêmes...

Ce développement, si remarquable qu'il fût en lui-même, formait évidemment longueur. Chateaubriand l'a sacrifié, ou plutôt il l'a condensé en dix lignes. Il a fait de même pour les considérations qui suivent, et qui sont celles qu'il a définitivement placées dans Vltinéralre, — V Itinéraire ayant paru ai)r(S les Martyrs, il aurait pu ne pas les faire figurer dans le second ouvrage. — Quant à l'extrait du Génie, outre qu'il faisait longueur lui aussi, il n'est pas étonnant qu'au dernier moment, Chateaubriand ait reculé devant ce trop commode « remploi ».

C'est ce texte sinon primitif, tout au moins le plus ancien auquel nous puissions remonter du livre XVI des Marti/rs, que nous reproduisons, avec les corrections manuscrites de Chateaubriand.

La Rochelle, août 1907.

Victor Giraud.

(\) Ce passage entre crochets a été barré de la main de Chateaubriand.

1. — La misère de l'homme ne consiste pas seulement dans la faiblesse de sa raison, l'inquiétude de son esprit, le trouble de son cœur ; elle se voit encore dans un certain fond ridicule des affaires humaines. Les révolutions surtout découvrent cette insuffisance de notre nature : si vous les considérez dans l'ensemble, elles sont imposantes ; si vous pénétrez dans le détail, vous apercevez tant d'ineptie et de bassesse, tant d'hommes renommés qui n'étaient rien, tant de choses dites l'œuvre du génie, qui furent l'œuvre du hasard, que vous êtes également étonnés et de la grandeur des conséquences et de la petitesse des causes (1).

(1) Voilà quelques lignes que Pascal eut signées, lui qui avait vu la Fronde, et qui s'en est souvenu en tant de passages de ses Pensées. C'est sans doute la Révolution française qui a suggéré à Chateaubriand cette vue si iirol'ondément juste de philosophe chrétien et de moraliste politicjue. La i)lupart de ceux qui ont étudié cette époque de notre histoire nationale, de Joseph de Maistre à Tocqueviile, et de Tocqueville à Taine, n'ont pu s'empocher d'être frappés de l'extraordinaire disproportion qu'ils constataient entre les événements et les hommes, entre le drame et les acteurs ; et l'on sait avec quelle vigueur d'indignation étonnée et avec quelle verve d'éloquence ironique le dernier en date de ces historiens, Taine, a rendu cette impression dans les Originea de la France contemporaine. Citons aussi à ce propos une page remanjuable de Ferdinand Brunetière, dans une conférence (jui fait partie do la dernière série de ses Discours de combat (Perrin, 19U7), sur l'Action sociale du. Christianisme (p. 139-111). L'orateur essayait de définir le caractère essentiel de la Révolution franc;aise : « Fille et légitime Iiéritièrc de la philosoijhie du xvm* siècle et de l'esprit encycloucdique, s'écriait-il, je ois. Messieurs, qu'avant tout, principalement, dans son inspiration première et de ilessein formé, la Révolution française a été une révolution religieuse, — ou antireligieuse... Et telle est,

2. — Lorsqu'on est placé à distance des faits, qu'on n'a pas vécu au milieu des factions et des factieux, on n'est guère frappé que du côté grave et douloureux des événements ; il n'en n'est pas ainsi quand on a été soimême acteur, ou spectateur compromis, dans des scènes sanglantes. Tacite, que la nature avait formé poète, eût peut-être crayonné la satire de Pétrone, s'il eût siégé au sénat de Néron : il peignit la tvrannie de ce prince, parce qu'il vécut après lui. Butter, doué d'un génie observateur, eût peut-être écrit l'histoire de Charles I", s'il fût né sous la reine Anne ; il se contenta de rimer Hudibras, parce qu'il avait vu les personnages de la révolution de Cromwell ; il les avait vus, toujours parlant de vertu, de sainteté, d'indépendance, présenter leurs mains à toutes les chaînes, et, après avoir immolé le père, se courber sous le joug méprisable du fils.

3. — n y a des iniquités politiques qui ne peuvent plus être impunément commises, à cause de la civilisation avancée des peuples. Que l'on ne croie pas que ces peuples puissent dire, sans résultat, à leurs gouvernements : « Tel crime, tel malheur est arrivé par votre faute. » Les bases du pouvoir même sont ébranlées par ces reproches ; le respect des nations venant à manquer au pouvoir, ce pouvoir est en péril.

3 bis. — Chez une nation qui conserve encore l'innocence primitive, le vice apporté par des étrangers fait des progrès plus rapides que dans une société déjà corrompue, comme un homme sain meurt de l'air pestiféré où vit un homme habitué à cet air.

4. — On peut arriver à la liberté par deux chemins : par les mœurs et par les lumières. Mais quand les moeurs

Messieurs, l'explication de sa grandeur farouche, qui n'éclate nulle part d'une manière plus faite pour nous étonner que dans son contraste avec la médiocrité des acteurs qui l'ont faite. Mettons à part (|uel<iues hommes, un Mirabeau, un Sieyo*. un Danton, et une femme, M"* Hulniid ; mettons à part Napoléon ; i|ui connaissez-vous, Messieurs, de plus médiocre qu'un Saint-Just ou un Robespierre, si ce n'est ceux qui les «mt renversés : un Tallion, un Tréron, un Barras? Mais une force était en eux, qui les soulevait au-dessus d'euxmêmes, une inspir-ation dont à peine avaient-ils conscience, un souille qui ne venait pas d'aux ; et c'était toujours le caractère religieux ou antireligieux de la Révolution. »

et les lumières manquent à la fois, quand on ne peut être ni un républicain à la manière de Sparte, ni un républicain à la manière des Etats-Unis, on peut encore conquérir la liberté, on ne peut la garder.

5. — La postérité se souvient des hommes qui ont changé les Empires, très peu de ceux qui les ont rétablis, à moins que ce rétablissement n'ait été durable. On admire ce qui crée, on estime à peine ce qui conserve : une grande gloire couvre de ténèbres tout ce qui la suit.

6. — Tourmentez-vous pour rétablir la vertu chez un peuple qui l'a perdue : vous n'y réussirez pas. Il y a un principe de destruction en tout. A quelle hn Dieu l'a-t-il établi ? C'est son secret.

7. — On s'étonne du succès de la médiocrité ; on a tort. La médiocrité n'est pas forte par ce qu'elle est en elle-même, mais par les médiocrités qu'elle représente; et dans ce sens, sa puissance est formidable. Plus l'homme au pouvoir est petit, plus il convient à toutes les petitesses. Chacun en se comparant à lui se dit : « Pourquoi n'arriverais-je pas à mon tour ? » Il n'excite aucune jalousie : les courtisans le préfèrent, parce qu'ils peuvent le mépriser ; les rois le gardent comme une manifestation de leur toute-puissance. Non seulement la médiocrité a tous ces avantages pour rester en place, mais elle a encore un bien plus grand mérite : elle exclut du pouvoir la capacité. Le député des sots et des imbéciles au ministère caresse deux passions du cœur humain : l'ambition et l'envie (1).

8. — La médiocrité est assez souvent secondée par des circonstances qui donnent à ses desseins un air de profondeur. Ces hommes impuissants qui, pour la foule, paraissent diriger la fortune sont tout simplement conduits par elle : comme ils lui donnent la main, on croit qu'ils la mènent.

(1) Si Chateaubriand n'était point passé par la vie politique, et n'y avait point éprouvé les décuplions que l'on snit. aurait-il jeté sur le papier cette réflexion dont la justesse méprisante a comme un accent singulièrement vibrant d'expérience et d'amertume personnelles ?

9. — Les hommes de génie sont ordinairement enfants de leur siècle ; ils en sont comme l'abrégé ; ils en représentent les lumières, les opinions et l'esprit ; mais quelquefois aussi ils naissent ou trop tôt ou trop tard. S'ils naissent trop tôt, avant leur siècle naturel, ils passent ignorés ; leur gloire ne commence qu'après eux, lorsque le siècle auquel ils devaient appartenir est éclos ; s ils naissent trop tard, après leur siècle naturel, ils ne peuvent rien, et ils n'arrivent point à une renommée duraole. On les regarde un moment par curiosité, comme on regarderait les vieillards se promenant sur les places publiques avec les habits de leur temps. Ces hommes de génie qui arrivent trop tard sont donc méconnus comme les hommes de génie qui arrivent trop tôt; mais ils n'ont pas comme ces derniers un avenir, une postérité, des descendants pour établir leuf gloire : ils ne pourraient être admirés qae du passé, que de leurs devanciers, que des morts, public silencieux (1).

10. — Après des temps de malheur et de gloire, un peuple est enclin au repos, et, pour peu qu'il soit régi par des institutions tolérables, il se laisse facilement conduire par les plus petits ministres du monde ; cela le délasse et l'amuse : il compare ces pygmées aux géants qu'il a vus, et il rit. Il y a des exemples de lions attachés à un char et menés par des enfants ; mais ils ont toujours fini par dévorer leurs conducteurs (2).

11. — Pour les véritables saints et les hommes supérieurs la i"eligion estun admoniteur sévère qui leur apprend à s'humilier et leur enseigne la vraie vertu ; pour les hommes passionnés et vulgaires, ses leçons ne servent

au'à nourrir l'orgueil humain et à donner des apparences e vertu. « Je marche sur la tête de mes amis et de mes

(1) Voilà <]é}èi, très fortement e.\|irimée, et avec toutes les justes réserves qu'elle (iiïvrait toujours comporter, In théorie, toute contemporaine, des « lioinnies représentatifs ». Peut-être les plus grands d'entre les hommes de génie sont-ils ceux qui, tout en exprimant parfaitement le présent, résument le passé et anticipent l'avenir, ((u'ils contiennent déjà en germe. Parmi ceux-là, Chateauhriand n'est sans doute pas au dernier rang.

(2) Si cette pensée est antérieure à la Révolution de 1830, elle est d'un homme qui ne manquait |)oint d'une certaine perspicacité.

enneniis : qui peut dire cependant que je manque d'humilité ? ne me suis-je pas mis à genoux ? »

12. — Ecoutez cet homme qu'on appelle monseigneur ; il vous dira qu'il est un vilain, qu'il veut rester un vilam, qu'il n'est pas fait pour occuper la place qu'il occupe, quo la Révolution ne sera finie que quand un vilain comme lui cessera d'être un des premiers personnages de l'Etat. Monseigneur a cependant porté le bonnet rouge pour cesser d'être un vilain, comme il porte un habit brodé et un titre pour sortir de la classe des vilains. Fiez-vous à l'humilité de monseigneur, et croyez au paysan du Danube.

13. — Les mendiants vivent de leurs plaies : il y a des hommes qui profitent de tout, même du mépris.

14. — Point de politique sentimentale, disent des ministres. Bon Dieu, qu'ils se tranquillisent 1 II n'y a aucun péril de ce côté : je ne sache pas beaucoup d'hommes qui aient conservé leur vieille passion. Vous ne voulez pas qu'on vous aime : eh ! que vous avez raison ! Mais puisque vous préférez la politique du fait à celle du droit, acceptezen toutes les conséquences. Le fait nous donnera le droit d'examiner si vous autres ministres êtes bons à quelque chose, et s'il n'y a pas un autre fait qui vaille mieux que le vôtre.

15. — Si l'on vous donne un .soufflet, rendez-en quatre, n'importe la joue.

16. — Il est bon de se prosterner dans la poussière quand on a commis une faute, mais il n'est pas bon d'y rester (1).

17. — Voyez cet homme ; son ressentiment est extrême, « Comment IThéodule se plaint d'avoir été offensé par moi? Quelle insolence ! » Mais, homme puissant, si Théodule a aussi sa puissance ; s'il ne croit à personne le droit de l'outrager, qu'avez-vous à répliquer ? Le temps où un

(1) Chateaubriand est là tout entier ; et nous touchons là à la fois la réalité et les limites de son christianisme. C'est un christianisme de grand seigneur.

courtisan faisait trembler n'est plus ; il n'y a plus de faveur et de défaveur possibles, excepté pour les valets de chambre (1) ; tout est réduit ji la valeur personnelle. Celui qui peut dire : « Vous avez eu besoin de moi, je n'ai pas besoin de vous, » est aujourd'hui le véritable supérieur. C'était peut-être mieux autrefois, mais, c'est comme cela maintenant. Ce que Vhonimc a perdu en pouvoir, les hommes l'ont gagné.

18. — Le vice, le bonheur, l'infortune, tiennent à un souffle. Vous mourez: deux heures après on ne pense plus à vous. Vous vivez, on n'y pense pas davantage. Qu'importent vos joies, vos peines, votre existence, non seulement à votre voisin qui ne vous a jamais vu, mais encore à cette tourbe qu'on appelle vos amis ? Pourquoi donc se faire une affaire de la vie ? Elle ne mérite pas la moindre attention.

19. — Quelquefois on oublie un moment ses douleurs, puis on les reprend comme un fardeau qu'on aura't déposé un moment, pour se délasser.

20. — On finit par transformer en réalité les craintes de la tendresse : une mère voit sur le visage de son fils des marques d'une maladie qui n'y sont pas. Les autres chimères de la vie, au moral et au physique, produisent les mêmes illusions pour la peine ou le plaisir.

21. — On se réconcilie avec un ennemi qui nous est inférieur pour les qualités du cœur ou de l'esprit ; on ne pardonne jamais à celui qui noua surpasse par l'âme et le génie.

22. — Votre ami vient de partir ; vous vous croyez fort contre l'absence : allez visiter la demeure de votre ami ; elle vous apprendra ce que vous avez perdu, et ce qui vous manque.

23. — Celui qui commet le crime, dans le danger qu'il y court et dans le tumulte de ses passions, n'a pas le temps d'écouter le remords; mais celui-là qui n'estque le complice

(1) Et encore I

et le confident du crime, sans y avoir une part active, celui-là entend la voix vengeresse de la conscience. Il compte dans sa i-etraite les minutes qui s'écoulent. « A présent il se passe telle chose ; à présent on frappe 1 » — Oui, malheureux, on frappe 1 et c'est la main de Dieu qui s'appesantit sur toi.

24. — Le ver de la tombe commence à ronger la conscience du méchant avant de lui dévorer le cœur.

25. — La cause la plus juste pourrait-elle, par des circonstances fatales, paraître la plus injuste ? Se peut-il présenter un cas où l'innocence ne se puisse prouver, et où la victime qui périt et le juge qui prononce soient également innocents ? Que serait-ce alors que la justice humaine !

26. — Si l'on a le droit de tuer un tyran, ce tyran peut être votre père ; le parricide est donc autorisé dans certains cas? Qui pourrait soutenir une pareille proposition ?

27. — Un charme est au fond des souffrances, comme une douleur au fond des plaisirs : la nature de l'homme est la misère.

28. — Celui qui souffre pour Dieu a l'avantage d'être toujours préparé à sa dernière heure, avantage qui n'est pas donné à tous les infortunés.

29. — Les grandes afflictions semblent raccourcir les heures comme les grandes joies : tout ce qui préoccupe fortement l'âme empêche de compter les instants.

30. — Il faut avoir le cœur placé haut pour verser certaines larmes: la source des grands fleuves se trouve sur le sommet des monts qui avoisinentle ciel.

31. — L'âme de l'homme est transparente comme l'eau de fontaine, tant que les chagrins qui sont au fond n'ont point été remués.

32. — La simplicité vient du cœur ; la naïveté, de l'esprit. Un homme simple est presque toujours un bon homme ; un homme naïf peut être un fripon ; et pourtant, la naïveté est toujours naturelle^ tandis que la simplicité peut être de l'art.

33. — Il y a des hommes qui ne sont point éloquents, parce que leur cœur parle trop haut et les empêche d'entendre ce qu'ils disent.

34. — Redemande au repentir la robe de l'innocence : c'est lui qui l'a trouvée, et qui la rend à ceux qui l'ont perdue.

35. — Caresser la vertu sans être capable de l'aimer, c'est presser les deux belles mains d'une jeune femme dans les mains ridées de la vieillesse.

36. — Aussitôt qu'une pensée vraie est entrée dans notre esprit, elle jette une lumière qui nous fait voir une foule d'autres objets que nous n'apercevions pas auparavant.

37. — Les sentiments d'un certain ordre s'accroissent en proportion des malheurs de l'objet aimé ; c'est la flamme qui se propage plus rapidement au souille de la tempête.

38. — La vertu est quelquefois oubliée dans son passage ici-bas, mais elle retit tôt ou tard : on la retire des tombeaux, comme on retire du sein de la terre une statue antique qui fait l'admiration des hommes.

39. — Souvent les gens de bien pleurent à la même heure où les pervers se réjouissent . le même moment voit s'accomplir une action honnête et une action coupable. Le vice et la vertu sont frère et sœur ; ils ont été engendrés par l'homme : Abel et Caïn étaient enfants du môme père.

40. — I' y a des hommes pour lesquels lu vertu n'est point la vei'tu reconnue par les autres hommes ; ils

n'appellent point de ce nom toutes les choses régulières, mais inférieures, de l'existence, cette honnêteté vulgaire qui remplit exactement ses devoirs ; la vertu pour eux est un élan de l'âme qui nous porte vers le bien aux dépens de notre bonheur et de notre vie, ou une force qui nous fait dompter nos passions les plus fougueuses. Ces hommes-là s'élèvent au-dessus des autres hommes, mais à quoi sont-ils bons dans la société ? Comme les montagnes dans la nature, comme les monuments gigantesques dans les arts, ils sortent des proportions communes : on les regarde, et on en a peur.

41. — Les caractères exaltés dans les gens vulgaires sont insupportables ; unis à une grande âme ou à un beau génie, ils entraînent tout. Ces caractères ne veulent pas séduire et ils séduisent : ils ignorent eux-mêmes leur force, et sont tout étonnés d'avoir fait tant d'heureux ou tant de victimes.

42. — Le malheur agit sur nous selon notre caractère. Un homme pourrait se sauver en s'expliquant, et il ne le veut pas ; un autre croit réparer tout en parlant, et il se perd.

43. — Il serait étrange que l'homme prétendît à une constance inaltérable lorsque toute la nature change autour de lui : l'arbre perd ses feuilles, l'oiseau ses plumes, le cerf ses rameaux. L'homme seul dirait : « Mon âme est inébranlable ; telle elle est aujourd'hui, telle elle sera demain, » — l'homme dont les sentiments sont plus inconstants que les nuages ! l'homme qui veut et ne veut plus l l'homme qui se dégoûte même de ses plaisirs, comme l'enfant de ses jouets (1) 1

44. — Souvent des personnes qui s'aiment se jurent, au commencement de leur bonheur, de quitter ensemble la vie ; mais il arrive qu'elles ne marchent pas avec la mênie vitesse, et quand l'une est prête â atteindre le but, l'autre ne l'est pas, ou ne l'est plus.

(1) Pensée inspirée peut-être à Chatoaubrinmi par son désir d'expliquer et de légitimer son évolution religieuse et sa conversion.

45. — La méchanceté est de tous les esprits le plus facile. Rien n'est si aisé que d'apercevoir un ridicule ou un vice, et de s'en moquer : il faut des qualités supérieures pour comprendre le génie et la vertu (1).

46. — Quand on parle des vices d'un homme, si on TOUS dit : « Tout le monde le dit, » ne le croyez pas. Si l'on parle de ses vertus en vous disant encore : « Tout le monde le dit, » croyez-le.

47. — Avez-vous des chagrins, attachez vos yeux sur un enfant qui dort, qu'aucun souci ne trouble, qu'aucun •songe n'alarme : vous emprunterez quelque chose de cette innocence ; vous vous sentirez tout apaisé.

48. — Deux amis qui souffrent sont quelquefois des heures entières sans se parler. Quelle conversation vaudrait ce commerce de la pensée dans la langue muette du malheur ?

49. — Les autres nous semblent toujours plus heureux (|ue nous ; et pourtant, ce qu'il y a d'étrange, c'est que l'homme qui changerait volontiers sa position ne consentirait presque jamais à changer sa personne. Il voudrait bien peut-être se rajeunir un peu (2), pas trop encore, et marcher droit s'il était boiteux ; mais il se conserverait tout l'ensemble de sa personne, dans laquelle il trouve mille agréments et un je ne sais quoi qui le charme. Quant à son esprit, il n'en altérerait pas la moindre parcelle : nous nous habituons à nous-mêmes, et nous tenons à notre vieille société.

50. — Revoyez au jour de l'infortune le lieu que vous liabitiez au temps du bonheur : il s'en exhale quelque chose de triste, formé du souvenir des joies passées et

(1) C'est un peu dans le même sens que Chateaubriand a dit ailleurs fiue la véritable criticiue est celle des (|ualités et non pas celle des défauts Kt entendue comme elle doit être entendue, celte idée souvent contestée est sans doute la vérité même. Le vrai critii{ue est celui qui sait non seulement juger, mais admirer. « Il faut avoir d« l'âme |)Our avoir du goût », a très bien dit Vauvenargues.

(2) S'il avait voulu parler en son propre nom, Chateaubriand aurait pu supprimer le peut-être .

du sentiment des maux présents. N'est-ce pas là qu'à telle époque vous avez été si heureux ? et maintenant ! Ces lieux sont pourtant les mêmes. Qu'y a-t-il donc de changé ? L'homme.

51. — Ceux qui ont jamais eu quelque chose d'important à communiquer à un ami savent la peine qu'on éprouve lorsqu'en arrivant le cœur ému, on ne trouve point cet ami, que personne ne peut vous dire où il est. Si c'est la mort qui l'a emmené ?

52. — Il faut des secrets pour réparer la beauté du corps : il n'en faut point pour maintenir celle de l'âme.

53. — Chaque homme a un lieu particulier dans le monde, où il peut dire qu'il a joui de la plus grande somme de bonheur : le calcul est bientôt fait .

54. — Une passion dominante éteint les autres dans notre âme, comme le soleil fait disparaître les astres dans l'éclat de ses rayons.

55. — Tels hommes voyagent ensemble, et se parlent peu ou point sur la route. Quoique du même pays, ils ne s'entendent point et ne sont point de la même nature ; les uns sont nés blancs, les autres noirs.

56. — La conversation des esprits supérieurs est inintelligible aux esprits médiocres, parce qu'il y a une grande partie du sujet sous-entendue et devinée.

57. — Une certaine étendue d'esprit fait qu'on s'accoutume sur-le-champ aux usages étrangers, et qu'on a l'air de les avoir pratiques toute sa vie, à un embarras près, qui n'est pas sans grâce ou sans noblesse (1).

58. — La célébrité peut-elle faire illusion au point d'inspirer une passion pour ce que la nature a rendu désagréable 1 Je ne le crois pas : la gloire est pour un vieil

(1) Observation juste et fioe, et qui n'a — peut-être — que le tort d'avoir été faite par M. de Cliateaubriand à propos de lui-même. Mais nous savons de reste qu'il n'était point modeste.

homme ce que sont les diamants pour une vieille femme ; ils la parent, et ne peuvent l'embellir (1).

59. — Les plaisirs de notre jeunesse reproduits par notre mémoire ressemblent à des ruines vues au flambeau.

60. — Il est un âge où quelques mois ajoutés à la vie suffisent pour développer des facultés jusqu'alors ensevelies dans un cœur à demi fermé : on se couche enfant, on se réveille homme.

61. — Si quelques heures font une grande différence dans le cœur de l'homme, faut-il s'en étonner ? Il n'y a qu'une minute de la vie à la mort.

62. — Les peines sont dans l'ordre des destinées : ceux qui, cherchant à les oublier, s'occupent de l'avenir, ne songent pas qu'ils ne verront pas cet avenir. Chacun en mourant remet le poids de la vie à un autre ; à chaque sépulture, il y a un homme qui reçoit le fardeau de la main de l'homme qui se va reposer : le nouveau messager porte à son tour ce fardeau jusqu'à la tombe prochaine.

63. — Tous les hommes se flattent ; nous avons tous à la bouche cette phrase banale : il y a bien loin d'aujourd'hui à telle époque. — Bien loin ! Et la vie, combien duret-elle ?

64. — L'arbre tombe ferille à feuille ; si les hommes contemplaient chaque matin ce qu'ils ont perdu la veille, ils s'apercevraient bien de leur pauvreté.

65. — L'homme n'a au fond de l'âme aucune aversion contre la mort ; il y a môme du plaisir à mourir. La lampe qui s'éteint ne soulfre pas.

(1) Encore une pensée qui procède directement de l'expérience personnelle de Chateaubriand, de son expérience d'nmoureux incorrigible. Elle pourrait servir d'épigraphe à l'nrdcnte confession amoureuse que j'ai publiée dans mon livre sur Chateaubriand, (Hachette, 1904, p. 13-23). « L'amour ne se nourrit pas de gloire, — y déclare magniflqueinent René : — la gloire ne rajeunit ([ue notre nom. »

66. — La Mort, selon les sauvages, est une grande femme, fort belle, à laquelle il ne manque que le cœur.

67. — La cendre d'un mort, quel que fût de son vivant le décédé, est sacrée. La poussière des tyrans donne d'aussi bonnes leçons que celle des bons rois.

68. — Il y a deux points de vue d'où la Mort se montre bien différente. De l'un de ces points, vous apercevez la Mort au bout de la vie, comme un fantôme à l'extrémité d'une longue avenue : elle vous semble petite dans l'éloignement ; mais à mesure que vous en approchez, elle grandit ; le spectre démesuré finit par étendre sur vous ses mains froides et par vous étouffer.

De l'autre point de vue, la Mort paraît énorme au fond de la vie : mais à mesure que vous marchez sur elle, elle diminue, et quand vous êtes au moment de la toucher, elle s'évanouit. L'insensé et le sage, le poltron et le brave, l'esprit impie et l'esprit religieux, l'homme de plaisir et l'homme de vertu, voient ainsi différemment la Mort dans la perspective.

69. — La voix de l'homme ne se ranime pas comme celle de l'écho : l'éciio peut dormir dix siècles au fond d'un désert, et répondre ensuite au voyageur qui l'interroge ; la tombe ne répond jamais.

70. — Toi qui donnes ta vie et ta mort aux hommes, toi qui aimes ceux (|ui pleurent, exauce la prière de l'infortuné qui souffre ù ton exemple ! soutiens le fardeau qui l'écrase ! sois pour lui le Cyrénéen qui t'aida à porter ta croix sur le Golgotha.

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